Cours de philosophie de M. Basch – La vérité
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monde. Par conséquent, ils préfèrent voir la vérité comme un instrument utile qui ne peut être déterminée
indépendamment des buts personnels que nous nous sommes assignés.
Posséder des pensées vraies, c'est, à proprement parler, posséder de précieux instruments pour l'action. Le
vrai consiste tout simplement dans ce qui est avantageux pour notre pensée, de même que le juste consiste
simplement dans ce qui est avantageux, pour notre conduite.
William James, Le pragmatisme, 1907
Cette théorie, même si elle peut paraître séduisante, semble peu convaincante. En effet, il arrive très souvent
qu’une vérité soit nuisible et qu’un mensonge ou une idée fallacieuse soit utile, comme l’a particulièrement
souligné le sociologue Vilfredo Pareto :
On accepte souvent une proposition qu’on entend énoncer, uniquement parce qu’on la trouve d’accord avec
ses sentiments ; c’est même en général de cette façon qu’elle paraît le plus évidente. Dans beaucoup de cas, il
est bien qu’il en soit ainsi, au point de vue de l’utilité sociale ; mais au point de vue de la science
expérimentale, l’accord d’une proposition avec certains sentiments n’a que peu et souvent point de valeur.
d) Le refus de la détermination univoque de la vérité : il y a plusieurs sens au mot « vérité »
Il est absurde de choisir une unique théorie valide de la vérité et éliminer les autres en tentant vainement de
supprimer les difficultés découlant de celle que l’on a choisie. Comme aucune de ces théories n’est pleinement
satisfaisante, il vaut mieux, comme le suggère Wittgenstein, renoncer à formuler une théorie de la vérité, et
chercher plutôt à voir dans nos différentes manières de comprendre la vérité des usages différents de notre
langage qui se complètent et s'enrichissent mutuellement :
Nous pouvons dire que le mot vérité a au moins trois sens différents ; mais on a tort de supposer que l’une de
ces trois théories puisse donner la grammaire complète de notre emploi du terme, ou d’essayer de faire tenir
dans une seule théorie des cas qui ne semble pas s’accorder entre elles. Essayer de trouver une théorie de la
vérité est absurde parce que dans le quotidien, il est clair et bien établi que nous employons ce terme en ces
différents sens. — Wittgenstein
Nous sommes trompés par notre utilisation de la forme interrogative, le « qu’est-ce que ? » suivi d’un
substantif. Cela conduit presque inévitablement à des impasses. Plutôt que de cherche ce qu’est LA vérité,
changeons de méthode, et cherchons quels sont les différents usages du concept de vérité dans notre langage :
nous remplaçons le chemin univoque par une multiplicité de chemins ; cela conduit à un résultat plus
baroque, mais aussi plus satisfaisant. La vérité n’existe pas en tant que telle ; ce qui existe, ce sont différentes
attitudes à l’égard de la vérité, et différents jeux de langages tournant autour de ce concept. Il faut mettre un
terme à notre « soif de généralité » comme le dit Wittgenstein et parvenir à être attentif aux multiplicités
singulières qui composent la réalité et notre rapport avec elle.
Concrètement, cela signifie qu’il faut prendre la peine d’étudier le contexte dans lequel nous utilisons la
notion de vérité, ou l’adjectif « vrai ». En effet, en fonction des contextes, la vérité n’aura pas le même sens.
John Austin, dans son ouvrage Quand dire c’est faire, donne l’exemple suivant : « La France est hexagonale ».
Est-ce que je peux dire que cet énoncé est vrai ? En réalité, cela dépend des circonstances : si c’est un jeune
enfant qui affirme cette proposition à l’école primaire, on considèrera que la phrase est vraie ; si c’est un
géographe qui affirme cette proposition dans un colloque scientifique rigoureux, on considèrera plutôt que
la phrase est fausse car il s’agit d’une description excessivement simplifiée du territoire français.
II) Peut-on vraiment avoir accès à la vérité ?
a) Le scepticisme et les cinq tropes d’Agrippa
Les sceptiques (appelés également les pyrrhoniens) pensent que la vérité est inaccessible à l’esprit humain et
qu’il est autant illusoire que présomptueux de prétendre la posséder. L’argumentation des sceptiques a été
condensé en cinq tropes, c’est-à-dire cinq types d’argumentation, par Agrippa, sceptique du Ier siècle après
J-C.
• Le désaccord. Sur toutes les questions, on trouvera toujours des personnes en désaccord. Aucune
réponse ne fait complètement l’unanimité et il est impossible de savoir qui a raison.