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La Lettre du Sénologue • No 64 - avril-mai-juin 2014 | 5
”
TRIBUNE
le plus souvent associées au cancer, qu’elle soit ancrée dans des expériences personnelles
(douleur postopératoire, par exemple) ou dans le souvenir de proches, parfois traités et
décédés des années auparavant.
Intégrer ces aspects psychologiques dans l’évaluation de la douleur
mammaire est essentiel
La conséquence pratique de ce bref passage en revue des aspects psychologiques liés
àladouleur mammaire chez une patiente atteinte de cancer du sein est la nécessité :
➤d’évaluer systématiquement l’état émotionnel des patientes ;
➤d’ouvrir avec la patiente un espace de parole suffisant, indépendamment de tout suivi
psychologique (on parle ici simplement d’ouvrir la relation médecin-patient “standard”
àlapossibilité de verbalisation d’une parole subjective − tout soignant, dumoment
qu’ilaétabli avec le patient une relation chaleureuse et de confiance, peut avoir unrôle
de facilitation de l’expression et de la communication émotionnelles du patient,
cequi représente une des premières étapes du soin psychologique) ;
➤de se garder de toute interprétation hâtive s’engouffrant dans la symbolique de l’organe ou
l’association à des symptômes psychopathologiques concomitants (expressivité émotionnelle,
par exemple) pour en faire des éléments explicatifs de la douleur.
L’objectif est ici d’assortir un examen somatique rigoureux, intégrant la recherche
d’uneatteinte lésionnelle, à l’ouverture d’un espace de parole qui vise à permettre à la patiente
d’exprimer les émotions ou les représentations qui accompagnent la douleur mammaire et qui
seront autant de facteurs non pas directement causaux, mais d’entretien ou de fixation possible de
cette plainte douloureuse. Si le patient sent qu’il a le droit d’extérioriser sa tristesse ou son angoisse
sans craindre que l’autre ne le fasse taire (éventuellement en l’envoyant chez un psychologue…),
s’il perçoit dans l’écoute du soignant que celui-ci ne s’intéresse pas seulement à ses symptômes
physiques, il pourra d’autant plus facilement aborder d’autres domaines que sa douleur.
Enfin, au plan thérapeutique, dans ce modèle de la genèse multifactorielle, il ne s’agit
pas de choisir entre cause organique et cause psychogène, mais plutôt de savoir poser avec
raison, le cas échéant, l’indication des différents traitements, comme les antidépresseurs.
Certains instruments d’évaluation peuvent aider le clinicien. Par exemple, l’emploi du QDSA
(questionnaire de la douleur de Saint-Antoine) peut révéler l’importance des items de la classe
“affective”, douleur déprimante, suicidaire, etc. qui inciteront à rechercher un épisode dépressif.
Il pourra également être utile de repérer l’effet anxiolytique de certains traitements antalgiques,
en particulier chez des patientes anxieuses mais réticentes à le verbaliser, ou éprouvant même
des difficultés à identifier leur vécu émotionnel (patients alexithymiques).
Lorsqu’une prise en charge spécialisée est nécessaire, elle pourra faire appel à différentes
techniques ; le choix dépendra de la demande du patient (démarche psychothérapeutique,
ou à l’inverse demande médicamenteuse pure) et de l’importance de la détresse
et dessymptômes. Chez certains patients qui souhaitent rester dans un abord somatique,
lestechniques psychocorporelles pourront avoir un remarquable effet(10).
Pour conclure, la prise en charge psychologique des patients douloureux n’est acceptable
par le patient, qui la demande peu souvent, que si elle représente une partie intégrée
d’unsoin global qui le reconnaisse comme personne entière et unique. Une prise en charge
scindée, clivée entre psychologue et somaticien, risque grandement de mettre en échec et
l’un et l’autre, tant le patient réclame d’être écouté plus loin que dans son seul symptôme,
du fait de sa douleur. L’important est de repérer précocement les troubles, voire de les
prévenir, notamment en autorisant au patient l’expression émotionnelle. Savoir proposer une
consultation conjointe ou une évaluation psychologique suffisamment intégrée pour qu’elle
soit acceptée permet ensuite d’associer au soin la dimension psychique, ce qui ne nécessite
pas forcément un suivi spécialisé.
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