L`ESPACE, LE RÉEL ET L`IMAGINAIRE : A-T

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L'ESPACE, LE RÉEL ET L'IMAGINAIRE : A-T-ON ENCORE BESOIN
DE LA GÉOGRAPHIE CULTURELLE ?
Christine Chivallon
Armand Colin | « Annales de géographie »
2008/2 n° 660-661 | pages 67 à 89
Article disponible en ligne à l'adresse :
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-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Christine Chivallon, « L'espace, le réel et l'imaginaire : a-t-on encore besoin de la géographie
culturelle ? », Annales de géographie 2008/2 (n° 660-661), p. 67-89.
DOI 10.3917/ag.660.0067
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ISSN 0003-4010
ISBN 9782200924386
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L’espace, le réel et l’imaginaire :
a-t-on encore besoin de la géographie
culturelle ?
Space, reality, imagination: cultural geography
of no use?
Christine Chivallon
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Résumé
Cet article propose d’analyser les répercussions de la définition du sous-champ
disciplinaire constituée par la « géographie culturelle » sur la définition de l’objet
géographique. Une première partie s’intéresse au contexte de la discipline, à ses
incertitudes toujours actuelles quant à une définition stable de son objet. Elle
conforte ce diagnostic au travers d’une approche critique des définitions de
l’espace faites au cours des dernières années et destinées à stabiliser le socle théorique de la géographie. La fragilité conceptuelle du couple idéel et matériel est
abordée comme l’obstacle majeur de cette stabilisation. Elle est alimentée par la
distribution des compétences dans des secteurs spécialisés qui attribuent à la géographie culturelle le domaine du « subjectif ». Déclarer l’existence d’un secteur
« culturel » revient ainsi à déclarer l’existence d’un objet géographique qui ne le
serait pas. C’est s’appuyer implicitement sur les grands clivages fondateurs des
sciences sociales au premier rang desquels figurent le couple du subjectif et de
l’objectif. La deuxième partie propose d’investir le domaine le plus réservé à la
compétence « culturelle », celui de l’imaginaire. En s’appuyant notamment sur les
écrits de C. Castoriadis, elle développe l’idée selon laquelle le réel est toujours un
imaginaire parvenu à s’incarner dans la matière. Ce principe fonde la géographie
comme une science sociale de l’espace — une spatiologie ? — qui devrait enfin
être en mesure de ne plus douter du contenu théorique minimal qui la distingue :
l’espace est puissamment codifié, symbolisé, pour servir à la construction de nos
mondes sociaux.
Abstract
Focusing on geography’s cultural subfield, this article analyses the consequences of dividing the discipline according to its “object”. A first part describes
the context in which geography has evolved and focuses on the current uncertainties about its definition. It confirms the uncertainty diagnostic through a critical approach of the most recent definitions that aimed at giving a stable theoretical basis to the discipline. The lasting conceptual weakness of the mental/
material — subjective/objective — is seen as the major obstacle to a possible
stabilization. Among other things, it continues to ascribe to “cultural geography”
the realm of the subjective expressions. To thus assert a cultural quality to the
geographical object is to declare that this “object” has no such quality. The
second part enters the reserved realm of “cultural geography” that is: “imagination”. Using Cornelius Castoriadis’ approach to society, it shows that the “real”
is always the product of imaginary expressions that has become concrete
through embodiment in the material environment. This principle could be at the
foundation of geography as the social science of space — a “spatiology”? —,
which will question any more its theoretical basis as a social science. For space
Ann. Géo., n° 660-661, 2008, pages 67-89, © Armand Colin
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Directrice de recherche, CEAN-CNRS (Centre d’Études d’Afrique Noire), IEP de Bordeaux
68 • Christine Chivallon
ANNALES DE GÉOGRAPHIE, N° 660-661 • 2008
Mots-clés
Géographie culturelle, épistémologie, théorie, réalité, imagination.
Key-words
Cultural geography, epistemology, theory, reality, imagination.
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S’il fallait désigner les énoncés conceptuels fondamentaux pour la
science géographique ou pour toute science sociale se donnant l’espace
pour objet de connaissance, il faudrait sans réserve retenir tous ceux qui se
destinent à théoriser les liens entre idéalités et matérialités. C’est en effet à
partir de la théorisation la plus accomplie du trajet qui relie les formes
matérielles aux univers idéels qu’il y a tout à attendre de la stabilisation,
tant attendue par nombre d’entre nous, d’un socle théorique pour la géographie. Il en va de la consommation effective de cette rupture proclamée
partout nécessaire, voire avérée, avec des pratiques anciennes, mais semblet-il toujours réactualisées. Pratiques qu’il est possible de ramener à la généralité d’un espace conçu comme doté d’un principe d’existence extérieur à
la vie sociale elle-même. Réceptacle, étendue, l’espace serait, de part sa physicalité naturelle intrinsèque, un cadre de contraintes tout en offrant aux
sociétés sa propension à être approprié, et à les faire être en relation avec
un monde matériel donné en prémisse comme existant hors d’elles. Cette
généralité d’un « espace-extérieur » se décline depuis les approches dites
« classiques » rattachées au rapport des sociétés à leurs milieux, jusqu’aux
recherches bien plus soucieuses de phénoménologie. Elle inclut des études
quantitatives sophistiquées guidées par la recherche des logiques de « distribution » des faits sociaux à travers l’espace. Dans tous les cas, elle ramène
à la fragilité des énoncés scientifiques produits sur l’espace. Car concevoir
la matérialité comme pleinement sociale et idéelle reste une difficulté, sinon
majeure, au moins toujours présente et embarrassante pour la géographie,
dans les diverses branches de son savoir. Pourtant ce principe dit de
« consubstantialité » qui rend le matériel inconcevable sans la pensée qui le
fabrique, est ce qui justifie l’inscription de la géographie dans le champ des
sciences sociales. Comment alors prendre acte de la mutation disciplinaire
considérable affirmée par certains (Knafou, 1997, p. 11 ; Lussault, Lévy,
2000, p. 3) si le principe qui constitue le fondement de cette mutation — la
nécessaire socialité de l’espace — reste traversé par des approximations et
des contradictions ?
Le découpage de la géographie en champs sous-disciplinaires n’aide pas
à consolider ce que l’on pourrait désigner par un consensus théorique
minimal. Il faut comprendre celui-ci comme constitué d’énoncés basiques
qui rendent possible un espace de pratiques scientifiques garant — non pas
de l’approbation — mais de la définition d’un objet commun donnant prise
à l’élaboration de théories critiques qui pourront toujours se révéler
convergentes ou divergentes. Or, rien n’est moins sûr que l’existence de
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is powerfully codified and symbolised to serve the constructions of our social
worlds
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cet espace de communication partagé puisque la teneur de notre objet
d’étude continue de se dérober. C’est comme si les anthropologues ou les
sociologues avaient continuellement à résoudre la question de savoir si la
société et les systèmes symboliques qui les gouvernent sont le résultat de
l’activité humaine. Pour les géographes, la question du statut de l’espace
autour de « l’humain/non-humain » se pose encore. « L’espace est-il donc
distinct du social ? Le considère-t-on comme externe ou interne à la
société ? » demandait encore récemment Christian Grataloup (2000, p. 57).
Mettre en rapport le matériel avec l’idéel, c’est forcément convoquer les
instances réputées subjectives. Celles-là ont longtemps été l’apanage des secteurs « culturels ». La géographie n’est bien sûr pas restée étrangère au souci
de s’intéresser aux univers de sens et de valeurs pour en trouver les expressions spatialisées. D’où la constitution logique d’une branche « culturelle »
aux côtés d’autres domaines de compétences parfois bien proches comme la
« géographie sociale ». Mais cette distribution des objets de la géographie
peut devenir contre-productive si elle devient l’outil même, par la catégorisation qu’elle rend effective, de la séparation des instances « objectives » et
« subjectives ». Certes, la spécialisation en sous-champs caractérise la plupart
des disciplines. Cependant, pour la géographie, elle redouble l’immense difficulté à se saisir d’un objet stable dont la définition doit nécessairement
mobiliser le couple « idéel/matériel ». L’idéel n’intéresse pas seulement les
spécialistes des expressions culturelles, mais tous ceux qui ont à cœur de
comprendre en quoi l’espace est le vecteur puissant de la construction de nos
vies humaines. Parce que le socle commun reste à construire, la désignation
d’une « géographie culturelle » prend le risque de séparer ce qui doit être
d’abord rassemblé au sein de ce consensus théorique minimal toujours fragile
et qu’il nous faut travailler en commun.
L’objectif de cet article tentera de convaincre de cette nécessité d’œuvrer
d’abord pour un chantier commun. Conçue en deux étapes, la progression
partira du contexte de la discipline géographique pour discuter les fragilités
qui viennent d’être mentionnées. L’objectif de cette première étape n’est
pas de dresser un « bilan de la géographie culturelle » proposé par ailleurs
(Chivallon, 2003). Il est plutôt de comprendre comment le fonctionnement
du champ disciplinaire forme obstacle à la formulation d’énoncés basiques
partagés. Cette étape sera l’occasion de montrer les contradictions qui
assaillent les connaissances pourtant les plus soucieuses de réconcilier les
deux faces de l’espace, la physique et la mentale. Elle plaidera pour un
savoir non dispersé dans des compartiments sous-disciplinaires qui dotent
d’efficacité le séparatisme spatial. Une deuxième partie consistera à proposer
un canevas théorique inspiré par des auteurs dont le propos a paru convaincant pour résoudre certaines contradictions qui habitent nos manières de
nous saisir du couple matériel-idéel. Dans cette perspective, on développera
l’idée selon laquelle le « réel » dans ces formes les plus physiques, ne peut
se comprendre sans entrevoir l’imaginaire sociétal — instance on ne peut
plus « subjective » — qui le fabrique. Par cette voie, il s’agit de convaincre
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Articles
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de la manière dont les édifices sociaux sont en mesure de construire la réalité sociale — par conformation de la matière à des représentations — mais
surtout d’envisager que la capacité de la forme physique à incarner le social
est à la base des luttes de pouvoir qui structurent tout jeu social.
D’un tournant géographique consommé :
ruptures ou continuités des discours et pratiques
disciplinaires ?
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1.1 Incertitudes des acquis
Les écrits géographiques des dix dernières années qui ont eu à statuer sur
le bilan de la discipline nous le disent avec force : quelque chose est définitivement entériné d’un « tournant géographique » pour reprendre le titre
de l’ouvrage de Jacques Lévy (1999). La formidable « Autoscopie d’une
science » dirigée par Rémi Knafou plaçait le bilan de la géographie sur la
base d’un changement paradigmatique : « la géographie est passée du
champ des sciences de la nature à celui des sciences sociales en une migration unique dans l’histoire des sciences » (Knafou, 1997, p. 11). Autre
repère de cet avènement, l’ouvrage édité par J. Lévy et Michel Lussault en
2000, affirmait le désenclavement et le renouvellement des savoirs géographiques et invitait les géographes et autres chercheurs de sciences sociales,
à ne plus douter que l’espace est une « dimension pertinente du social »
(Lévy, Lussault, 2000, p. 3). Le « Dictionnaire de la géographie » coordonné peu de temps après par ces mêmes auteurs entendait faire la preuve
de tels acquis en proposant l’exposé d’une « axiomatique » destinée à
« situer l’espace au sein de la connaissance sur les sociétés » (Lévy, Lussault, 2003, p. 13). Plus récemment encore, le colloque de géographie
sociale tenu à Rennes en 2004, enregistrait « l’ampleur de la mutation épistémologique » pour cette branche de la discipline au point de se demander
si l’adjectif « social » accolé à « géographie » pouvait encore se justifier à
partir du moment où il se dit que « le renversement de l’ordre des facteurs » cher à Renée Rochefort et aux pionniers de la géographie sociale,
« fait désormais consensus » et que « le social a acquis droit de cité en géographie » (Séchet, Veschambre, 2006, à paraître, p. 8-9 et 13).
Ces convergences de vue indiquent bien des changements réels de sensibilité dans le projet de connaissance de la géographie. Sans chercher à en
atténuer le caractère positif, on peut cependant être amené à douter de la
pleine maturité des énoncés considérés comme acquis au regard de permanences anciennes, et des réserves formulées par ceux-là mêmes qui œuvrent
à la consolidation du projet géographique. Ainsi « L’Autoscopie » offre une
lecture en demi-teinte avec la prise de risque courageuse « de faire apparaître la géographie sous un jour principalement négatif » en ne cachant pas
les difficultés qui demeurent pour une science infléchie par sa double personnalité : science et discipline scolaire (Knafou, 1997, p. 14). Plus par-
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lantes lorsqu’elles sont mises en perspective, les vues exposées dans ce
même ouvrage par Jacques Lévy et Alain Reynaud ont de quoi déstabiliser.
Quand le premier parle de la fin des « clans structurés en territoires
rigides » qui auraient laissé « place à des affinités organisées en réseaux
ouverts » (Lévy, 1997, p. 342 et 349-350), le second affirme que les géographes n’ont « pas grand-chose » en commun, la discipline se caractérisant
par la « dispersion étonnante des géographes dans les multiples champs du
savoir » (Reynaud, 1997, p. 366-367). « Le dictionnaire » (Lévy, Lussault,
2003) confronte à cette même incertitude. Doit-on être convaincu de
« changement de paradigme » (article « Épistémologie de la géographie »,
p. 324-325) ou bien s’en remettre à l’idée que « la géographie n’est pas
faite d’une succession de ruptures épistémologiques » (article « Histoire de
la Géographie », p. 464) ? De leurs côtés, R. Séchet et V. Veschambre
(2006, p. 15) ne veulent pas en rester à une vision trop vite victorieuse. Ils
assument pleinement l’idée d’un chantier encore en cours et n’hésitent pas,
à l’opposé des démarches faussement assurées, à présenter des tâtonnements
et à parler de « permanence de la faiblesse théorique ».
Ainsi donc, les incertitudes demeurent. Que signifie en effet ce rappel
incessant de la part des géographes sur l’état théorique de leur discipline
dont chaque nouvelle contribution (celle-ci comprise) semble vouloir statuer sur l’arrachement — incertain ou consommé — à sa faiblesse ? Voiton les sociologues ou les anthropologues toujours réclamer que leur discipline se dote d’un projet de connaissance prétendu absent ou faible ?
Toutes les disciplines des sciences sociales sont certes traversées par des fragilités, des crises, des tensions et des dispersions en « écoles », ou « courants ». Le dictionnaire de l’anthropologie de Izard et Bonte (1991, p. V)
s’ouvre sur les incertitudes et l’éclatement qui jalonnent la trajectoire de
cette discipline. Mais une tranquille assurance permet d’affirmer que
l’anthropologie « fait plutôt bonne figure parmi ses consœurs en matière
de méthodologie, d’élaboration conceptuelle (…) et de production de
théories, au moins locales, bref en matière de registre de scientificité ». De
ce fait, l’ouvrage peut se satisfaire de l’objectif de « procéder à l’inventaire ». Pour point de comparaison, le dernier dictionnaire en date de la
géographie française, celui de Lévy et Lussault (2003) entend plutôt faire
face à un manque, celui d’un « produit épistémologique stabilisé autour
d’une lecture particulière de la discipline » (ibid., p. 9). D’où une entreprise qui n’est plus tout à fait celle de « l’inventaire » critique, mais la proposition « d’une orientation épistémologique » ou encore « d’une grille
d’interprétation spécifique » 1, une telle entreprise ne pouvant se comprendre
qu’au regard de la perte de sens issue de la dispersion des savoirs géographiques, eux-mêmes liés à la force d’une tradition disciplinaire toujours
vive.
1
Souligné par moi.
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Articles
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1.2 Dispersion des savoirs et unité disciplinaire
À propos des foisonnements en cours, il y a tout lieu de reprendre la métaphore de Jacques Lévy (2000, p. 338) : s’agit-il d’une étagère de plus dans
la bibliothèque, ou bien la réorganisation de l’ensemble des étagères ? Les
évolutions certaines de la géographie n’ont pas amené la refonte radicale
du projet géographique, mais la multiplication des centres d’intérêts, de
nouvelles étagères, avec, comme le prétend par ailleurs J. Lévy (1997,
p. 343), l’avancée régulière de fronts pionniers. Ceux-là auraient mis à mal
les « apories du modèle précédent », sans pour autant créer un nouvel
espace de pratiques disciplinaires, « une bonne partie de la discipline [pouvant] fort bien continuer comme de si rien n’était ».
La force de l’entour disciplinaire reste en effet indéniable dans la structuration de nos savoirs. Toute l’évolution géographique de ces dernières
années pourrait se lire à la lumière de ce balancier qui va de la volonté de
rupture, à la posture de fidélité : renouveler sans bouleverser l’équilibre qui
pourrait remettre en cause l’économie du champ. La dynamique de construction des faits scientifiques autour de « révolutions paradigmatiques » est
rendue en géographie plus problématique qu’ailleurs, notamment en raison
du fait que la révolution tant attendue met en danger un édifice où perdure
l’enjeu de la préservation de la discipline d’enseignement. En atteste la dernière étude en date de l’édition géographique proposée par Isabelle Lefort
(1997, p. 99 et 102) qui diagnostique le maintien de « l’architecture de la
vieille maison » charpentée par « la trilogie régionale-humaine-physique »
et constate « le vif essor des ouvrages dits “d’enseignement” ».
Ces conditions de la production du savoir géographique méritent d’être
à nouveau signalées pour en noter le caractère encore prégnant et éviter de
considérer comme général ce qui pourrait n’être que le signe de progressions localisées. La discipline tient encore dans son entier sur les bases
d’une histoire dont les géographes ne cessent curieusement de rappeler la
filiation. Dans ce retour réitéré vers les origines, dans ce que Jacques Lévy
(1999) a su nommer « le fardeau-Vidal », force est de constater que nous
sommes souvent bien loin d’avoir affaire à une « archéologie des savoirs »
comme l’entendrait M. Foucault (1969) pour décrire un événement discursif et ses conditions d’existence. Nous sommes plutôt en présence des
procédures par lesquelles le discours géographique crée sa singularité et
trace sa généalogie identitaire. Contre ceux qui pourraient penser que
l’unité ancienne a disparu, il n’est que de rappeler le mariage toujours sacré
entre les géographies physique et humaine au sein du Conseil National des
Universités. Plus qu’un symbole, cette instance unificatrice est l’outil de
préservation d’un territoire disciplinaire où ce qui circule repose bien moins
sur un langage conceptuel commun que sur la volonté de ne pas remettre
en cause l’héritage garant de la frontière des savoirs. Cette conservation
autour du mot « géographie » trace, dans un contexte français très concurrentiel, les contours d’une arène de reconnaissance protégée, voire sécu-
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Articles
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1.3 De la géographie : sociale ou culturelle ?
C’est dans ce contexte qu’il faut situer la partition des savoirs géographiques au sein de sous-champs disciplinaires. Au sein de chacun d’eux, on
pourrait dire que se reproduisent les mécanismes qui viennent d’être décrits
avec une tension entre la préservation d’un « sous-entour » disciplinaire
pourvoyeur des conditions d’effectuation de la pratique scientifique, et la
volonté de produire des énoncés dont l’inconvénient majeur est loin d’être
exclus qu’ils viennent rompre ce dispositif de l’unité.
De ce point de vue, l’introduction du dictionnaire de Lévy et Lussault
(2003, p. 12-13) porte la trace de cette tension : proposer une axiomatique, certes, mais tout en respectant le « pluralisme » de la discipline. Que
les géographies sociale et culturelle s’interrogent au même moment sur le
qualificatif qui les infléchit montre aussi le dilemme que fait naître la conscience d’être engagé dans un projet de connaissance forcément interdisciplinaire et celle d’affaiblir ou de faire devenir inconsistantes les limites d’un
champ de compétences-reconnaissance. Ainsi le texte d’intention remis
pour la préparation de ce numéro, s’il entend ne pas passer sous silence la
question de la « consistance » de cette branche, ni ignorer « les enjeux
théoriques et/ou épistémologiques majeurs » 2, reste cependant localisable
depuis la « géographie culturelle ». De leurs côtés, les géographes rattachés
au courant de la « sociale » font état d’un dialogue « intense » avec d’autres
sensibilités de la géographie et affirment se retrouver « en phase avec la
géographie culturelle » pour confirmer « l’importance de la matérialité des
conditions d’existence et des registres symboliques des pratiques sociales »
(Séchet, Veschambre, 2006, p. 22). Pourtant la conservation de l’adjectif
« social » se justifie pour scander le refus — non pas du « culturel » — mais
d’une géographie qui céderait à « la dérive culturaliste ». Les mouvances
postmodernes incarneraient cette dérive par la célébration de « sujets »
qu’elles dégagent de leurs contraintes sociales pour découvrir l’ingéniosité
de leurs pratiques individuelles. D’où la réaffirmation d’une géographie
2
Selon le texte remis par les coordinateurs pour la préparation de ce numéro.
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risée, sur la base de normes d’acceptabilité de discours forcément prédéfinis
comme géographiques. Pour cette raison, les deux vues apparemment antithétiques de Jacques Lévy (1997) et d’Alain Reynaud (1997) peuvent être
réconciliées. La caractéristique d’ouverture et de connections énoncée par
le premier s’adresse davantage au fonctionnement du champ disciplinaire et
à cet esprit de rassemblement de la famille géographique, capable de se
retrouver par-delà des dissensions parfois profondes, alors que la formation
de secteurs de savoirs non partagés affirmée par le second, concerne les discours eux-mêmes. En d’autres termes, le consensus n’est pas théorique, ni
épistémologique mais pratique, niché dans les espaces relationnels, à la fois
solidaires et stratégiques, qui composent les entours disciplinaires. À quand
le consensus théorique minimal ?
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sociale « engagée » qui entend ne pas oublier que la recherche est d’abord
celle d’une responsabilité sociale face à la question éthique de justice (ibid.,
p. 14) 3.
Il n’est un secret pour personne que les branches culturelle et sociale se
sont construites sur un clivage politique dont il est légitime d’interroger les
résonances qu’il pourrait avoir encore aujourd’hui. Il serait pourtant dommageable d’envisager dans l’usage du mot « culturel », le lieu d’évitement
de la prise en charge des questions de justice sociale, et avec elles, celles
des processus de « domination ». Mais il serait tout aussi dommageable
d’approcher ce qui a pu être désigné par le « cultural turn » porté par les
cultural studies comme une version nouvelle ou postmoderne d’un culturalisme bon teint et néo-libéral. L’engagement de la recherche au service de
la dénonciation des oppressions y est au contraire d’une rare intensité,
comme en témoigne l’un des plus célèbres « Readers » des cultural studies
(During, 1993) en compilant les textes d’intellectuels réputés « engagés »,
de Foucault à Bourdieu, Spivak, Hall, Rosaldo ou Soja. L’introduction de
cette compilation définit les cultural studies comme animées par un double
objectif : celui de s’ériger contre le positivisme en réhabilitant le domaine
des « subjectivités » tout en montrant comment ces subjectivités sont affectées par les inégalités sociales et luttent contre elles (During, 1993, p. 2).
L’expérience de l’oppression coloniale et raciale guide les écrits des figures
les plus influentes comme celle de Stuart Hall (1994, 1997) réputée être à
l’initiative du courant 4 ou encore celle de Paul Gilroy (1993), ces deux
sociologues, ce n’est pas un hasard, étant originaires de la Caraïbe, lieu où
l’exploitation sur fondements esclavagistes se fit et reste encore intense 5.
Serait-ce alors céder au culturalisme que de s’inspirer de la diversité de
ces approches ? Le problème des cultural studies, c’est précisément qu’elles
s’appellent « études culturelles » alors que leurs préoccupations embrassent
un tout autre projet, celui de la compréhension des régimes de représentations dans la construction de nos mondes sociaux. On pourrait dire d’elles,
à travers la diversité qui les compose, qu’elles s’inscrivent de plain-pied dans
la recomposition constructiviste du paysage des sciences sociales dont on sait
combien celle-ci a définitivement reconfiguré la série des vieux dualismes
basée sur l’opposition entre l’objectif et le subjectif 6. C’est d’ailleurs probablement à leur influence considérable que l’on doit les rapprochements
fusionnels entre géographie sociale et culturelle au Royaume-Uni comme en
3
4
5
6
Sur ce point, se reporter également à Séchet et alii (2006).
Voir sur ce point l’historiographie du mouvement des cultural studies proposée par Mattelart et
Neveu (2003)
Pour une approche critique des écrits de ces auteurs et pour mesurer la portée qu’ils ont eu dans
différents champs, notamment celui consacré aux diasporas, se reporter à Chivallon (2002 et
2004).
Pour aborder les approches constructivistes, la courte synthèse de P. Corcuff (1995) reste un très
bon outil. Pour un débat plus soutenu et critique entre différentes tendances qui composent le
paysage « constructiviste », se reporter à l’article de R. Brubaker (2001) sur les identités.
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74 • Christine Chivallon
L’espace, le réel et l’imaginaire • 75
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témoigne la revue Social and Cultural Geography : comment en effet continuer de s’appuyer sur la séparation du « social » et du « culturel », une fois
que l’on a adhéré au principe selon lequel toute relation sociale, tout rapport social, n’existe et perdure que parce qu’il est représenté ?
Les cultural studies présentent ainsi, de par leur simple appellation,
l’inconvénient de faire passer à côté d’énoncés théoriques de large portée,
tant le terme « culturel », en France, reste connoté par une tradition sociologique que résume fort bien la conception de Raymond Boudon et François Bourricaud (1990, p. 145) : « en dehors de la culture, il existe aussi
ce qu’il faut bien appeler la réalité sociale ». C’est une telle conception que
l’on retrouve chez Roger Brunet dans le débat précurseur avec Paul Claval
consacré à la géographie culturelle en 1981 (L’Espace Géographique, 1981,
p. 298) lorsqu’il affirme que « “le culturel” n’est pas plus à survaloriser ici
que “l’économique” ». Cette conception n’est pas loin d’être celle qui prévaut encore aujourd’hui. Il faut dire que les écrits « fondateurs » consacrés
à définir la branche culturelle n’aident pas à évacuer l’idée de l’existence
d’une instance spécifique, séparée des modalités de structuration sociale.
Ainsi Joël Bonnemaison (1981, 2000), en dépit de sa volonté de tenir en
un même ensemble les réalités matérielles et symboliques, s’en remettait à
la culture comme dimension additionnelle à un espace objectif de structures. Le « monde des religions et des croyances » se voyait accordé de surcroît l’importance la plus significative de cette dimension culturelle (ibid.,
2000, p. 70). Ramenée à des subjectivités les plus en prise avec la conception duale du réel et de l’imaginaire, cette approche culturelle empêche la
saisie des régimes de représentations comme partout à l’œuvre dans l’édification sociale et dans la sédimentation des systèmes sociétaux. Nous
sommes en définitive assez loin d’une nouvelle géographie culturelle de
langue anglaise qui, comme l’a fort bien analysé B. Debarbieux (2001,
p. 208) n’est pas « une modeste sous-discipline » mais un projet qui
implique « la remise en cause des cadres épistémologiques de la géographie », ainsi que « la définition des objets et des catégories selon lesquels
la recherche s’organise au sein de la discipline ».
Ne faudrait-il pas alors se débarrasser de l’adjectif « culturel » pour lever
l’obstacle qu’il dresse à la saisie d’un espace pleinement actif dans la sédimentation, la concrétisation ou encore la matérialisation de représentations
sociales, c’est-à-dire dans tout ce que l’on a pris l’habitude de désigner par
structures ou systèmes sociaux, et même « réalité » ? Cette « réalité » ne
résulte-t-elle pas des idéalités qui la configurent et la font exister hors des
cadres mentaux, par le puissant procès d’objectivation que seule la spatialisation de la pensée est à même de rendre possible ?
1.4 Un espace en mal de définition ?
Puisque cette approche prône l’ouverture et le décloisonnement, hors des
conceptions configurées par le séparatisme — spatial, social ou culturel —
et avant d’aller plus loin dans le développement des questions qui précèdent,
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autant s’intéresser aux démarches récentes qui pourraient épauler une telle
progression. Les entreprises destinées à s’emparer résolument du couple matériel et idéel n’ont pas été absentes du paysage disciplinaire de ces dernières
années. Plus que l’avènement d’une définition commune sur l’objet
« espace », elles expriment plutôt l’existence d’un champ à défricher, dans
une « urgence à affronter la question » (Géopoint, 2002, p. 3). Sommesnous désormais en mesure de répondre sans ambiguïté à la question de
Christian Grataloup rappelée dans cette introduction, à savoir énoncer le
principe d’existence d’un espace qui viendrait répondre à l’alternative
« externe ou interne à la société » ? Autant exprimer les doutes sur « un
consensus minimal » qui jaillissent de la lecture de certains écrits pourtant
bien proches de la conception développée ci-après et véritables ressources
pour avancer dans cette voie. En confrontant, par exemple, les écrits de Guy
Di Méo (2000) avec ceux de Michel Lussault (1999), comment parvenir à
statuer de façon claire sur ce qu’est l’espace ? Le premier s’en remet à la
théorie de l’agir communicationnel d’Habermas (1987) pour dégager trois
composantes de l’espace dont l’une « le monde objectif » est fait d’éléments
concrets et matériels à propos desquels des énoncés vrais sont possibles (Di
Méo, 2000, p. 39). C’est précisément cette acception que rejette le second,
au nom du postulat heuristique de la nature fondamentalement hybride de
l’espace — idéelle et matérielle — cette instance matérielle se voyant dans
la perspective d’Habermas disparaître « en tant que telle à l’intérieur du
monde objectif » (Lussault, 1999, p. 247). Doit-on postuler un espace
objectif ou non ? Une réalité qui s’impose à nos cadres cognitifs ou des
cadres cognitifs qui infléchissent cette « réalité » ?
Des contradictions ou peut-être seulement des incompréhensions se font
également jour dans le texte de Michel Lussault (1997) consacré au statut
de la « nature » dans la connaissance géographique. Sur une page, à
quelques lignes d’intervalle, deux conceptions apparemment irréconciliables
pourtant suggérées comme pertinentes se juxtaposent. D’un côté, en prenant appui sur les travaux d’A. Berque, le fait naturel est vu comme ne
signifiant pas « par lui-même », puisque « son ordre, sa valeur, ses significations résultent de son saisissement par la société, qui en retour est
informée et configurée par la présence en son sein de cette nature codifiée »
(Lussault, 1997, p. 414). Par cette phrase, on comprend bien que la nature
ne peut échapper aux codes qui la configurent. Alors pourquoi, d’un autre
côté, formuler le caractère « impérieux de reconnaître l’existence de deux
systèmes distincts multidimensionnels » (ibid.) ? « L’hybride subtil » n’estil pas irrémédiablement perdu dans cette partition qui rend malgré tout distinguables ces deux entités — « nature » et « société » — pourtant postulées comme « totalement interpénétrées » (ibid., p. 416) ?
Autre incompréhension pour ceux qui seraient prêts à adhérer au projet
de stabilisation épistémologique d’une connaissance géographique, celle qui
ressort du dictionnaire de Lévy et Lussault (2003). La définition de
l’espace qui est donnée porte indéniablement la trace d’un changement
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76 • Christine Chivallon
L’espace, le réel et l’imaginaire • 77
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radical pour la discipline quand « parler d’espace, c’est évoquer le régime
de visibilité des substances sociétales » (ibid., p. 330). Cette notion de
« régime de visibilité » est particulièrement riche puisqu’elle pourrait traduire, c’est du moins ce qu’il me semble devoir en attendre, l’existence de
processus, là encore de codification, par lesquels la matérialité n’est pas
reçue, mais construite et utilisée pour faire advenir au réel ce qui est du
domaine des idéalités. Les « régimes de visibilité » marqueraient l’advenue
à forme de la pensée par le traitement de la matière et partant, indiquerait
l’imparable physicalité des faits sociaux. Cette notion de « régime de visibilité » déjà avancée par Michel Lussault en 1999 a permis à son auteur de
parler de « principe de réalité sociétale » (Lussault, 1999, p. 245 ; Lévy,
Lussault, 2003, p. 330). Cette dernière notion devrait en toute logique
exclure l’idée d’un principe de réalité tout court, c’est-à-dire une réalité qui
ne soit pas dépendante des cadres sociaux d’intelligibilité qui la formatent.
Or, le doute s’immisce quand il est question de parler de l’espace comme
« d’un objet consistant » et d’affirmer « son principe de réalité » (tout
court) même si c’est pour aussitôt rejeter la tendance spatialiste qui en
ferait « un objet en soi absolu » (Lévy, Lussault, 2003, p. 329). Mais surtout il faut admettre le principe moteur de l’existence de « la dimension
spatiale » des sociétés, à savoir la « distance ». Rappelons que la « dimension spatiale » — qui figure comme la notion clé de cette « théorie globale
de l’espace des sociétés » — est une dimension traversée de part en part
par l’ensemble des autres dimensions sociales, ce qui fait que « toute la
société est intrinsèquement dans l’espace » (ibid., p. 329-30). Pour comprendre le pourquoi de cette consubstantialité, il faut donc s’en remettre à
« la distance » en tant que problème qui se pose aux sociétés et qu’elles
ont à gérer : « l’affirmation d’une dimension spatiale découle d’un constat
empirique : celui du rôle fondamental dans la vie des hommes qui résulte
du fait qu’il y a de la distance entre les objets de société » (ibid., p. 330).
Doit-on comprendre qu’il s’agit de la distance physique gérée de façon
sociale ? Les régimes de visibilité se verraient-ils ainsi réduits à l’expression
de la gestion des espacements entre les choses, depuis l’effacement (« ubiquité ») jusqu’à l’infini (« enclavement ») (Lévy, 1993, p. 108) ? Tout
porte à croire que cette dérive « distancialiste », qui pourrait se muer en
un nouveau spatialisme, et même en un déterminisme d’une distance objective, se profile dans cette approche pourtant si soucieuse de camper la
socialité de l’espace. À la base des travaux de Jacques Lévy (entre autres
1993 et 1999), la distance est vue comme « une contradiction majeure
fichée en plein cœur de la vie sociale » (Lévy, 1993, p. 106), traduisant les
combinaisons possibles pour composer avec elle, comme si elle s’imposait
comme extérieure. L’espace, sa socialité, exprime alors « la réponse des
hommes à un problème » (ibid.), problème qu’ils peuvent au demeurant
faire devenir « un choix », celui de l’écart — ou du non-écart — volontaire
entre les objets sociaux. D’où la question « géographique » première qu’il
faut poser au « réel » : « est-ce qu’il y a de la distance » (ibid., p. 107) ?
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Ramenée à une trilogie — métrique-échelle-substance —, et malgré le
déploiement indéniable des efforts de ses concepteurs, cette approche
résiste pourtant à l’arrachement définitif à une conception où l’espace
impose l’impératif de distribution : « chaque espace, compte tenu des substances sociétales qu’il distribue, est donc doté d’au moins une échelle et
une métrique mises en place et utilisées contextuellement par les acteurs » 7
(Lévy, 1993 ; Lévy, Lussault, 2003, p. 332).
C’est précisément « la métrique » qui porte, à mon sens, le « poids » — si
l’on peut dire — de la fragilisation des énoncés et de la perte du sens pourtant si prometteur des « régimes de visibilité ». Car quels que soient les cas
envisagés comme révélateurs de la socialisation du problème de la distance,
nous sommes confrontés à la gestion d’un espace physique amputé de sa
pleine lisibilité en tant qu’outil sémique. Et si la métrique euclidienne est
remise en cause, il n’empêche que dans l’enclave comme dans l’ubiquité,
le kilomètre intervient pour indiquer comment la technique l’abolit ou
comment le « culturel » l’ignore (Lévy, 1991, p. 108) 8. Dans les deux cas,
la perspective d’un espace organisé en langage et à même de traduire une
vision du monde qui dépasse de loin la gestion de l’espacement, est rendue
opaque. Si régime de visibilité il y a, est-ce la distance entre les choses qui
est à même de le traduire, ou bien est-ce le code qui transite au travers de
la matière ? En admettant, ce qui reste pertinent, que ce code, pour s’élaborer, implique l’usage de la dynamique éloignement/rapprochement, il
serait ressource, plutôt que « problème ». D’ailleurs, ce qu’il semble
opportun de nommer une « mécanique du sens » (Chivallon, 2000) pour
désigner les procédures par lesquelles la symbolisation est en mesure de
s’élaborer, relèverait plus de la séparation et de l’opposition d’unités significatives. De ce fait, l’espace rend compte de l’usage de la limite qualifiante
autoproduite — et non de la gestion du problème imposé par la distance —
comme indissociable des opérations d’encodage de la matière.
La définition stabilisée d’un espace pourrait donc toujours se révéler
bien incertaine autour de cette difficulté à se débarrasser de l’espace
objectif, comme principe de « réalité », y compris dans les démarches les
plus versées à dire le caractère hybride de l’espace. Comment en effet
adhérer à l’idée d’objets sociaux immatériels, et non des moindres (services,
institutions, organisations) qui n’occupent « aucune place physique » (Lévy,
1993, p. 107) quand on est convaincu que la construction sociale passe
nécessairement, via l’espace, par une extériorisation de ses constituants ?
Comment comprendre la « substance » au travers de l’énigmatique définition qui nous en est donnée et qui dans son redoublement du caractère
spatial, en viendrait peut-être à nous dire l’inquiétude des auteurs à ne pas
7
8
Souligné par moi.
La distance abolie par la technique se trouve illustrée par le cas des déplacements instantanés
associés au développement des technologies de communication ; celle ignorée par le culturel
résulte de l’indifférence de sociétés qui peuvent ne pas se (re)connaître alors que voisines.
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L’espace, le réel et l’imaginaire • 79
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laisser filer l’hybridité ? Car la substance se définit comme la « dimension
non spatiale des objets spatiaux » (Lévy, Lussault, 2003, p. 332). En toute
logique, la spatialité est-elle la dimension non sociale des objets sociaux ?
Dans l’association de ces termes à somme nulle, l’espace n’est-il pas égal à
« zéro social » (ou le social égal à « zéro espace ») ? Dans ce cas, il y aurait
bien d’un côté l’espace et de l’autre le social.
Ces difficultés qui résonnent comme autant de manière de rénover le
projet géographique sans le révolutionner, expliquent sans doute les résultats de l’analyse comparative effectuée par O. Milhaud (2004) entre les dictionnaires francophone et anglophone, celui de Lévy et Lussault (2003) et
celui de Johnston et alii (2000). Au fil d’une démonstration brillante, on
ne peut qu’être convaincu de la difficile circulation des savoirs entre des
géographies qu’éloignent indiscutablement les projets qui les animent.
Alors que le dictionnaire anglophone s’appuie sur une épistémologie critique concernée par les processus de pouvoir et de domination, le second
développe un appareil critique plus concerné par les sciences de l’espace
que par la manière dont le corps social est discipliné (Milhaud, 2004,
p. 16). Dans le cas anglophone, c’est le rejet d’une « métaphysique de la
présence supposée par les concepts d’espaces absolu et relatif » qui
l’emporte, tandis que dans le cas francophone, le constructivisme mis en
œuvre « n’implique pas un total refus de la métaphysique de la présence :
la réalité existe par-delà le domaine du langage » (ibid., p. 18). Ces incertitudes expliquent sans doute aussi que le paradigme de la distance en tant
que tel ne soit pas du tout mentionné par V. Veschambres (2006) qui
semble préférer s’en remettre à la théorie de J. Lévy pour tout ce qu’elle
offre d’une « approche dimensionnelle » afin de statuer clairement sur le
caractère spatial des agencements sociaux.
Les propos qui suivent doivent se lire de la même manière, non pas
comme un rejet de théories qui appellent toujours l’exercice critique, mais
plutôt comme une reconfiguration de ce qui pourrait rendre compréhensibles
les « régimes de visibilité ». Et puisque ce numéro se consacre à « l’approche
culturelle », pourquoi ne pas s’emparer du couple où se loge le mieux le problème posé par l’appréhension du domaine subjectif, à savoir le couple
« réel-imaginaire » ? Car n’attribue-t-on pas à l’imaginaire le rôle du pôle
repoussoir du réel, qui fait que ce dernier existerait bel et bien ailleurs que
dans les esprits, et avant tout dans l’espace ?
2
L’espace au cœur de la question du réel
et de l’imaginaire
Le propos qui suit s’inspire de deux articles auquel on se permettra de renvoyer pour des développements plus détaillés, l’espace disponible ici ne permettant pas de plus amples développements. Le premier texte (Chivallon,
2000) souhaitait montrer comment, en étant forcément informé par la
pensée, l’espace ne pouvait plus être considéré « extérieur » à l’élaboration
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80 • Christine Chivallon
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2.1 L’imaginaire est-il opposé au « réel » ?
Concernant la production imaginaire, les choix théoriques s’imposent très
vite : ou l’on suit des auteurs qui départagent, peut-être même à leur insu,
le monde social en deux univers — le réel et l’imaginaire — ou l’on s’en
remet à une conception « radicale » de l’imaginaire pour le voir à l’œuvre
dans toute élaboration des formes sociales. Cette deuxième conception est
celle que l’on suivra, sans pour autant se réclamer des théories postmodernes, mais en s’appuyant sur des auteurs « anciens » dont il est salvateur
de retrouver aujourd’hui la puissance des écrits. On se détachera donc
d’une conception qui tend à utiliser la dualité « réel-imaginaire » qui est
elle-même le produit d’une conception historiquement située. Il est surprenant de la retrouver chez Deleuze (2003, p. 93), quand celui-ci dit de
l’imaginaire qu’il n’est pas l’irréel, mais « l’indiscernabilité du réel et de
l’irréel ». Cette définition suppose le recours aux catégories précises où sont
rangées d’un côté, la réalité, et de l’autre l’inexistant (en tant que non doté
d’un principe de réalité). L’imaginaire est l’intervention mentale qui vient
brouiller les pistes de ce discernement rattachées à la logique rationnelle 9.
De même Gilbert Durand (1998) nous amène sur ce même versant qui
paraît contre-productif lorsqu’il conçoit le travail de l’imagination confiné
à des manières « indirectes » de se représenter le monde, quand il n’existe
pas de référents « en chair et en os » pour pouvoir établir une relation
« directe » entre le signe et la chose. Ainsi l’imagination en vient à fabriquer des symboles marqués par « l’inadéquation la plus poussée » entre le
signe et la présence perceptive. En d’autres termes, l’imagination symbo9
Ne retrouve-t-on pas, contre toute attente, dans la logique de Port-Royal (Arnaut et Nicole, 1992,
1, 1), reflet de la pensée de Descartes, une parenté avec cette indiscernabilité : « tout ce qu’on
peut faire pour empêcher qu’on s’y trompe, est de marquer la fausse intelligence qu’on pourrait
donner à ce mot [idée] en le restreignant à cette seule façon de concevoir les choses, qui se fait
par l’application de notre esprit aux images qui sont peintes dans notre cerveau, et qui s’appelle
imagination ».
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sociale. Autant que par le filtre cognitif de l’intellect, l’espace dans son
entier est rendu indissociable du social par la capacité, pour la sphère matérielle, d’être un outil puissant de sémantisation du réel. L’autre article
(Chivallon, 2007), plus récent, est une analyse de la célèbre notion de
Benedict Anderson (1983) sur les nations comme « communautés imaginées ». Là, l’objectif était de montrer comment une approche centrée sur
les processus de matérialisation du social, était à même de résoudre l’aporie
du modèle d’Anderson, et de comprendre comment la nation, tout en étant
« imaginée », était forcément « réelle ». Ces travaux amènent à être en
phase et à interroger jusqu’à ses limites la proposition de Guy Di Méo
(2000) selon laquelle « toute pratique humaine comporte sa dimension
imaginaire » d’où résulte un « espace déformé » : qu’en est-il de cette
déformation ? Rend-elle possible le travail de discernement d’un espace non
déformé par l’imaginaire ?
L’espace, le réel et l’imaginaire • 81
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lique se situe là où le signifié n’est plus du tout présentable, là où il n’existe
plus de possibilités de se référer à une chose sensible, dans un domaine où
les signes ne sont plus « obligés de figurer concrètement une partie de la
réalité qu’ils signifient » (ibid., p. 10). Là encore, nous sommes invités à
dissocier deux domaines d’exercice de la pensée : celui relatif à des choses
présentables, discernables et concrètes ; celui relatif à « quelque chose
d’absent ou d’impossible à percevoir » (ibid., p. 11). À partir d’un tel raisonnement, le glissement devient possible pour considérer l’imagination
comme associé à un « royaume des images » et à une intention de camouflage ou « d’euphémisation » de « la situation de l’homme dans le monde »
(ibid., p. 117-118).
Cette perspective qui dissocie le perceptible de l’imaginaire en vient à
traduire l’existence de sphères séparées. L’une est conçue comme accessible
à l’expérience sensible. L’autre est élaborée par un symbolisme trompeur.
Mais cette conception laisse irrésolues les questions de la concrétude
apportée par n’importe quel système symbolique, où qu’il s’instaure comme
elle ignore tout de l’arsenal de référenciation du réel que produit l’imaginaire humain. Surtout, elle manque l’occasion d’une confrontation avec
une théorie des relations de pouvoir. Le point de vue consiste ici à affirmer
avec force que l’imaginaire est « radicalement » partout, pour emplir de
sens un univers qui se présente de façon indifférenciée. Cette « mise en
signification » ne s’effectue ni de manière diffuse, ni de manière incontrôlée. C’est de la capacité à maîtriser la possibilité de figuration des représentations issues de l’imaginaire humain que découle l’exercice du pouvoir,
dans la compétition pour l’accès aux ressources de la symbolisation de
l’ordre social. Car celui-ci, une fois incarné dans la forme et la matière, se
voit doté de la capacité de faire passer pour réel ce qui ne l’est pas, d’où
l’enjeu de la maîtrise du registre « matériel ». Le découpage entre « réel »
et « imaginaire » empêche de penser cette distribution inégale des ressources de la symbolisation parce que l’imaginaire ne se définit pas par son
opposition au réel, mais par les degrés de concrétude qu’il acquiert et qui
dépendent de rapports de pouvoir.
2.2 L’imaginaire radical et la construction de la réalité sociale
Ce cheminement théorique ne s’est pas fait sans apport préalable et l’on
reconnaîtra sans doute l’influence majeure des écrits de C. Castoriadis
(1975) dans cette manière de conceptualiser l’imaginaire. Rappelons que
pour Castoriadis, il s’agit de penser l’institution de la société comme le
résultat de la matérialisation d’un « magma de significations imaginaires »
(ibid., p. 477). L’imaginaire « radical », ou « dernier », ou encore « originaire », c’est la faculté de se donner sous le mode de la représentation
quelque chose qui n’existe pas, « une chose et une relation qui ne sont
pas » (ibid., p. 177). C’est finalement une « capacité élémentaire » (ibid.,
p. 178) ce qui fait que l’imaginaire est à la racine même de l’ordonnancement du monde, quel qu’il soit : « L’imaginaire dont je parle n’est pas
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image de. Il est création incessante (…) de figures/formes/images, à partir
desquelles seulement il peut être question de “quelque chose”. Ce que nous
appelons “réalité” et “rationalité” en sont les œuvres » (ibid., p. 8). Cette
assertion forte qui rend le découpage entre « réel » et « imaginaire » comme
« une des formes historiques de l’imaginaire » — un des « modes différents
d’historicité » (ibid. p. 219 et 257) — demande, à un moment ou à un
autre de raisonner sur le « perçu ». Comment aborder ce qui se présente à
la perception sinon comme une réalité, ce que semblait faire Durand
(1998), et, de la même manière, comment traiter ce qui disparaît de nos
sens sinon comme de l’irréel ? De ce point de vue, ce qui pourrait être
nommée une « a-réalité », comme chose non perçue (par exemple « Dieu »),
finit toujours par se donner au travers d’un travail d’encodage symbolique,
qui traduit, non pas une présence en soi, mais une présence perçue « à
partir de ses conséquences, de ses résultats, de ses dérivés » (Castoriadis,
1975, p. 199) et qui fait que si elle n’est pas donnée en personne, cette « aréalité » peut quand même exister au travers des manifestations qu’on lui
prête (signes réels) et dont elle peuple le monde perceptible. Car l’imaginaire ne reste pas au stade de l’évanescence d’images mentales, de l’onirisme
ou de mythes désincarnés. Sa portée dans l’édification sociale est forcément
liée à l’activité symbolique laquelle peut se définir comme la mise en œuvre
de tout langage, verbal et non verbal, destiné à traduire des représentations
et leur donner leur substrat perceptible au travers de mots, d’objets et
d’agencements matériels, bref, au travers d’une mise en visibilité.
Le symbolisme dont il est question ici recouvre l’acception anthropologique large qui est celle de l’attribution de sens au monde (Joly, 1993 ;
Klinkenberg, 1996 ; Lenclud, 1991). L’activité symbolique consiste alors en
ces multiples opérations d’encodage qui ne peuvent se passer de la matérialité pour faire advenir au perceptible ce qui est de l’ordre de la pensée. Là
encore C. Castoriadis nous amène à comprendre comment l’imaginaire est
toujours « réel » car il est obligé d’avoir recours aux signes. Sinon, aucune
signification ne deviendrait communicable — sociale — et instituante d’une
vision du monde : « l’imaginaire doit utiliser le symbolique, non seulement
pour “s’exprimer”, ce qui va de soi, mais pour “exister”, pour passer du virtuel à quoi que ce soit de plus » (Castoriadis, 1975, p. 177). La force des
dispositifs matériels intervient ici avec une acuité particulière pour rendre
compte de « l’institution de la société » au travers de formes qui présentifient et chosifient des imaginaires : « les significations imaginaires sociales
sont dans et par les choses (…). Elles ne peuvent être que moyennant leur
“incarnation”, leur “inscription”, leur présentation et figuration dans et par
un réseau d’individus et d’objets qu’elles “informent” » (ibid., p. 476).
S’il fallait revenir au monde « perceptible » pour s’opposer à de telles
conclusions et affirmer qu’il y a bien dans le cadre de l’expérience humaine,
des « choses » et des « catégories » qui se donnent avant même que l’imaginaire en vienne à imaginer, il faudrait alors revisiter certains auteurs. Chez
Godelier (1973), dans sa période marxiste et avant que L’idéel et le matériel
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ne vienne réhabiliter avec force la part de la pensée — et donc de l’imaginaire — dans toute pratique en rapport avec l’usage des ressources « naturelles » 10, il y avait déjà cette inclinaison à considérer la pensée comme première dans l’ensemble des opérations intellectuelles en prise sur le monde
physique. Opérations qui permettent « de passer de l’unité d’une multiplicité [l’indifférenciation] à la diversité d’une identité » (Godelier, 1973,
p. 284). Ce passage se traduit par toutes les procédures de séparation, de
distinction et de classification qui font que justement le monde n’est plus
indifférencié. On doit à Lévi-Strauss d’avoir mis en rapport cet exercice de
« découpage » par la pensée avec le monde « perceptible ». Ce dernier ne
se reflète pas de manière transparente dans les esprits. Au contraire,
l’anthropologue a montré comment les esprits s’emparent définitivement
du monde perçu et transforment les disparités saisies par la pensée en une
ressource de l’activité symbolique. D’où la formule restée célèbre à propos
des espèces animales et végétales du totémisme : « les espèces naturelles ne
sont pas choisies parce que “bonnes à manger” mais parce “bonnes à
penser” » (Lévi-Strauss, 1980, p. 132). On retrouve cette même manière
d’envisager l’exercice de la pensée en rapport avec l’extériorité perçue chez
E. Cassirer (1973, p. 22) : « pour l’intuition mythique, ces éléments singuliers [unités qui semblent “naturelles”] ne sont pas donnés initialement, il
lui faut au contraire les détacher progressivement et pas à pas du tout : il
lui faut d’abord accomplir le procès de la séparation et de la distinction ».
Avec ce bref détour sur le statut du « perceptible », rien ne s’oppose
plus à suivre Castoriadis (1975, p. 197) jusqu’à son terme lorsqu’il affirme
que « l’imaginaire social, tel que nous l’entendons, est plus réel que le
“réel” ». L’essai qui termine son ouvrage (ibid., p. 474-498) achève de
nous en convaincre. Il montre combien sont fondamentales ces significations incarnées dans la matière. Par elles, une société institue un mode
d’être des choses et des individus comme référé à elle-même. Cet univers
de sens finit par accéder à une autonomie via la matérialisation : la société
hors d’elle, devenue chose et pouvant être considérée dès lors comme réalité. Cette conception n’est plus très éloignée de celle de Berger et Luckmann (1986) où la réalité sociale se construit au travers de systèmes de
signes qui « objectivent » les significations dont la vie sociale est dotée,
ordonnent le monde en motifs et objets et participent ainsi à l’extériorisation des subjectivités. « L’existence humaine est une extériorisation continuelle (…) l’homme construit le monde dans lequel il s’extériorise (…), il
projette ses propres significations dans la réalité » (ibid., p. 143). C’est là,
à mon sens, que se logent les régimes de visibilité.
10 Rappelons la formule maîtresse de l’ouvrage de Maurice Godelier (1984, p. 21) qui nous rapproche de « l’imaginaire radical » de Castoriadis : « au Cœur des rapports matériels de l’homme
avec la nature, apparaît une part idéelle où s’exercent et se mêlent trois fonctions de la pensée :
représenter, organiser et légitimer les rapports des hommes entre eux et avec la nature ».
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2.3 Imagination, matérialisation et pouvoir
Un dernier palier de notre analyse reste à franchir avant de conclure sur
quelques remarques. Cette étape apparaît comme essentielle car c’est à
partir d’elle que devient possible le discernement entre des degrés de
concrétude de l’imaginaire. À ce stade, c’est à Henri Lefebvre (1974) que
l’on s’en remettra pour avoir si bien compris combien l’espace, dans toute
la massivité de son dispositif architectural et sémiotique, construit et conçu,
était le moyen de rendre une idéologie efficace. Il rejoint Castoriadis
(1975) pour concevoir combien la matérialité, par le travail d’effectuation
symbolique qu’elle permet, devient indispensable à la symbolisation de
l’imaginaire et à son accession au statut de réel, tangible et perceptible.
Rappelons tout d’abord que la relation, pour exister, doit être représentée, c’est-à-dire avoir subi ce passage de l’indifférencié au différencié. À
la manière de Dan Sperber (1989, p. 134), il est possible de distinguer au
sein des représentations mentales qui constituent le savoir de chaque individu, celles qui, « en très petite proportion », finissent par « être distribuées
dans le groupe entier ». Il s’agit des représentations collectives à proprement
parler. Pour atteindre ce statut de « collectif », ces représentations transitent
par les systèmes symboliques — langages verbaux et non verbaux — qui
confirment, instituent et légitiment une vision sociétale. C’est dire l’importance de la maîtrise des outils de la symbolisation. Par elle, la « visibilité »
devient forcément régime. Henri Lefebvre considère l’emprise sur le non
verbal comme la condition requise pour que s’édifie l’ordre social. L’espace
qu’il nomme « conçu » — celui de la matérialité qui nous entoure — est
indispensable à l’acquisition de l’autorité nécessaire à la prescription de
toute vision sociale : « Qu’est-ce qu’une idéologie sans un espace auquel
elle se réfère, qu’elle décrit, dont elle utilise le vocabulaire et les connexions, dont elle détient le code ? » (Lefebvre, 1974, p. 55). Lefebvre
entend ainsi dissocier entre les représentations, celles qui ont le pouvoir de
s’insérer dans des « textures spatiales », donc d’être « dominantes » et celles
qui, privées de cette capacité, « ne s’astreignent jamais à la cohérence, pas
plus qu’à la cohésion ». Lorsqu’elles n’usent pas de la ressource spatiale, les
représentations n’offrent donc pas la même efficacité et consistance. Il
existe ainsi des paliers dans la concrétisation de l’imaginaire, du plus sédimenté au plus dispersé, du plus capable de « gouvernementalité » 11 au
moins doté en ressources de contrôle social.
Cette puissance de la matérialité dans les dispositifs de symbolisation de
l’imaginaire social et dans l’exercice du pouvoir n’a pas échappé à bon
nombre d’auteurs. P. Bourdieu (1993, p. 163) voyait dans l’espace, via
l’effet de visibilité, la capacité de naturalisation des grandes oppositions de
11 Par « gouvernementalité », il est fait référence au domaine de pratiques tel que le définissait Foucault (1981, p. 214) en tant que « domaine de relations stratégiques entre des individus et des
groupes, relations qui ont pour enjeu la conduite de l’autre ou des autres et qui ont recours (…) à
des procédures et techniques diverses ».
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l’ordre social. L’espace devient ainsi « un des lieux où le pouvoir s’affirme
et s’exerce (…) sous la forme la plus subtile, celle de la violence symbolique
comme violence inaperçue ». Dans la perspective de Michel de Certeau
(1990, p. XL-XLVI), l’usage de l’espace scande la différence entre les pratiques « stratégiques » et les « tactiques ». Les premières impliquent un
calcul gestionnaire de la relation à l’autre. Le pouvoir est capable de
s’exercer parce qu’il circonscrit un « lieu » qui lui est « propre » et qui
place l’autre dans un rapport d’altérité radicale. Les secondes, qui constituent le « réseau d’une anti-discipline », deviennent des ruses précisément
parce qu’elles n’ont pas ce lieu en propre et qu’elles se déploient toujours
à l’intérieur du lieu de l’autre. Plus récemment, Bayart et Warnier (2004),
ont mis en valeur d’une manière particulièrement éclairante pour la géographie, la dimension politique des matérialités. Les « gouvernementalités
subjectivantes » sont les manières d’assujettir les individus. Les médiations
qui les rendent possibles « sont très largement matérielles dans la mesure
où le pouvoir s’adresse toujours au corps des sujets » (Warnier, in Bayart,
Warnier, 2004, p. 11). La « culture matérielle » se trouve dès lors définie
en tant que « matrice de subjectivation politique » (Bayart, in Bayart, Warnier, 2004, p. 251), ce qui nous ramène sans plus aucun détour à
l’immense puissance des dispositifs spatiaux dans les manières de discipliner
les corps et de fabriquer le corps social lui-même. Il n’est pas de ressource
plus précieuse que celle capable de faire passer pour « réelles » et incarnées
dans la forme des représentations sociales arbitraires. L’utilisation de
l’espace appelle l’action politique et son jeu concurrentiel tant elle rejaillit
en possibilités de contrôle et de légitimation de configurations sociales inégalitaires. « Naturalisé », l’ordre social n’en est que plus difficilement extirpable des imaginaires qui le fondent.
2.4 Assumer des positions
Cette progression, depuis les conditions de production des savoirs géographiques, jusqu’à la théorisation de l’imaginaire dans le réel spatial n’avait
pour d’autres objectifs que de convaincre de la nécessité de décloisonner
nos pratiques de connaissances pour tenter de mettre en accord le projet
d’une science sociale de l’espace avec l’objet qui la définit. Dans cette perspective, les impératifs de sauvegarde disciplinaire comme le découpage
entre différents champs sous-disciplinaires ont paru formé obstacle à la
pleine saisie du caractère éminemment idéel de l’espace. La spécialisation
« culturelle » tend à assigner au domaine des subjectivités une place à part
et constitue dès lors un empêchement pour que le projet géographique
s’empare et démystifie ce domaine réservé que pourrait figurer l’imaginaire.
Car c’est de la compréhension du trajet entre l’imaginaire et le réel — qui
en est l’incarnation — que découlent les propositions qui ont paru les moins
ambigües quant à la définition de l’objet « espace », objet sur lequel ne
pèserait plus la lourde suspicion d’être du non-humain, de l’extérieur, ou
de l’en-soi. Cette conception n’exclut en rien de travailler sur des « réalités »,
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la construction sociale exprimant le résultat de cette formidable extériorisation qui fait exister la société hors d’elle-même, dans la matière.
L’aporie géographique, dans son élan toujours séparatiste, consisterait à
prendre cette extériorisation au mot, à croire, jusqu’au travers des formes
réputées les plus « naturelles », qu’elle précède l’intention de l’intellect qui
la fait être.
Ce positionnement demande en définitive d’assumer la présence du discours relativiste et de ne plus en faire le terrible danger de la démarche
scientifique, qui par peur de perdre sa raison d’être, en viendrait à
conformer ses objets à l’impératif d’une existence non brouillée par le
bruit que génère la théorisation d’un réel découlant de la production imaginaire. À ce stade, la question essentielle ne s’attacherait donc plus stricto
sensu à la clarification problématique du couple « réel-imaginaire » mais à
la possibilité d’opérer une telle clarification. C’est encore avec C. Castoriadis (1975) qu’il faut formuler une telle question, ouvrir sur le chantier
qui doit s’imposer à nos démarches de connaissance, pour envisager les
conditions de possibilité de savoir sur l’espace quand ce savoir lui-même
reste « fonction du couple de catégories imaginaire-rationnel » (ibid.,
p. 228). En d’autres mots, il nous faut assumer cette imparable « réalité »
qui fait que nous ne pouvons pas « comprendre l’autrefois et l’ailleurs de
l’humanité qu’en fonction de nos propres catégories » (ibid., p. 229-230).
L’issue se trouve-t-elle là où la situe C. Castoriadis (ibid.), à savoir dans
« ce qui en retour revient dans ces catégories, les relativise et nous aide à
dépasser l’asservissement à nos propres formes d’imaginaire et même de
rationalité » ?
Nul doute que pour la géographie, l’acceptation de ces orientations
demande de ré-agencer l’ensemble des étagères comme d’en intégrer bien
d’autres et d’ouvrir à la possibilité d’une refonte d’un projet que les géographes subissent plus qu’ils ne choisissent. Les contraintes disciplinaires
dont l’exposé a décrit certains aspects nous empêchent-elles l’audace de
l’action ? Est-il possible de concevoir une « révolution paradigmatique »
portée à son terme ? Sans doute celle-ci est-elle à même de s’accomplir,
pour devenir « réelle », dans des symboles, à commencer par l’affranchissement de figures historiques tutélaires si encombrantes. Rien ne doit interdire au chercheur de recomposer des filiations moins pures, métissées,
comme de refuser un héritage dans lequel il serait forcé de se reconnaître,
et cela sans prendre le risque de l’isolement disciplinaire. Le travail sur les
mots ne serait-il pas aussi la modeste et tout aussi efficace manière de
recomposer un paysage disciplinaire incertain dans la voie ouverte courageusement par les géographes « sociaux » ? Ceux-ci ont choisi de supprimer
l’adjectif « géographique » accolé au mot « espace » dans la désignation de
leur unité de recherche, non pas par « rupture disciplinaire » mais par
« cohérence avec le projet scientifique », car l’espace « ne peut être que
social » (Séchet, Veschambres, 2006, p. 7). Et si la géographie en venait à
se rebaptiser ? Le mot « spatiologie », à la portée sémantique considérable,
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86 • Christine Chivallon
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L’espace, le réel et l’imaginaire • 87
aurait été inventé par Lefebvre 12… Belle perspective… Mais à condition
que personne, ici pas plus qu’ailleurs, ne s’arroge le droit de conduire un
projet de connaissance sur les fonts baptismaux et d’en désigner les
« pères ».
CEAN-CNRS (Centre d’Études d’Afrique Noire)
IEP de Bordeaux
11, allée Ausone
33 607 Pessac Cedex
[email protected]
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12 Je remercie mon collègue Michel Bruneau pour m’avoir signalé cette information. Ma lecture,
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88 • Christine Chivallon
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L’espace, le réel et l’imaginaire • 89
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