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100 Histoire sociale / Social History
dans les progrès enregistrés par le mouvement coopératif une panacée aux
problèmes d’organisation économique du Canada français. Toute la produc-
tion de cette première grande période apparaît d’abord comme une inces-
sante discussion entre le monde savant, les milieux nationalistes et les
animateurs du mouvement coopératif. Partant du constat de l’infériorité
économique des Canadiens français, elle renvoie, ouvertement ou de façon
dissimulée, toujours à la même question fondamentale : dans quelle mesure
la formule coopérative peut-elle constituer une réponse à la faiblesse écono-
mique des francophones? Les questions relatives au financement des entre-
prises sous contrôle canadien-français et, par ricochet, au rôle économique
des caisses Desjardins se sont vite révélées une donnée névralgique dans le
cadre de ces discussions.
Les économistes dominent largement le secteur des études coopératives
pendant cette période. Leur intérêt s’est principalement manifesté à partir de
deux foyers d’activité intellectuelle : l’École des Hautes Études Commer-
ciales de Montréal (HEC) et la Faculté des sciences sociales de l’Université
Laval3.L’Actualité économique,l’Action Nationale et les publications du
Service extérieur d’éducation sociale de l’Université Laval ont été les princi-
paux véhicules de leurs travaux et de leur pensée4.
L’École des HEC et la thèse de la « reconquête économique »
Dans le prolongement de la réflexion amorcée au tournant du siècle par
Errol Bouchette5, reprise ensuite par l’École Sociale Populaire, l’Action
Française avait promu l’idée d’une « reconquête économique » pendant les
années 1920. Cette reconquête, soutenait-on, devait s’appuyer sur deux
stratégies : la formation d’un capital autochtone et une réforme de l’éduca-
tion. Elle préconisait, en outre, une intervention accrue de l’État, un contrôle
3 Le rayonnement des intellectuels pendant cette période déborde largement ces deux seules institutions.
Des écrits sur la coopération paraissent régulièrement dans les publications de l’École Sociale
Populaire sous la direction des Jésuites, du Conseil Supérieur de la Coopération (Revue Ensemble)
et à l’intérieur de la Revue d’Oka, pour en nommer quelques-unes. Nous nous en tenons ici à la seule
production des milieux universitaires.
4L’Actualité économique fut créée en 1925; elle sera l’organe officiel de l’École des Hautes Études
Commerciales de Montréal à compter de ce moment. Quant à l’Action Nationale, elle fut fondée en
1933 sous l’égide de l’abbé Lionel Groulx. Elle succéda, pour ainsi dire, à l’Action Française qui
avait cessé de paraître en 1928. Elle était directement rattachée à la Ligue d’Action Nationale. Bien
que les deux revues aient des vocations différentes, rien ne distingue véritablement leurs pensées
respectives jusqu’à la fin de la guerre, si ce n’est que la seconde est plus militante. La plupart des
intellectuels qui ont écrit sur la coopération collaboraient aux deux revues pendant les années
1930–1944. Le Service extérieur d’éducation sociale de l’Université Laval, pour sa part, était rattaché
à l’École des sciences sociales (devenue Faculté en 1943), alors dirigée par le Père Georges-Henri
Lévesque.
5 Notamment dans les ouvrages suivants : « Emparons-nous de l’industrie », Écrits du Canada
français, vol. 35, 1972 (paru initialement en 1901); L’indépendance économique du Canada français,
3eédition, Montréal, Wilson et Lafleur, 1913 (première édition en 1906).