
laquelle la créance « monétarisée » sera reconnue par tous les opérateurs de l’économie
considérée. La monnaie est donc un crédit sur la société, un moyen de collectiviser les dettes
privées. Pour les amateurs de robinsonnades, considérons que A obtienne de B le poisson de
son prochain repas, mais ne possède dans l’immédiat rien de ce que convoite B, par exemple
un filet. Ce dernier devrait alors attendre que A se soit procuré un filet pour éteindre
l’échange, à supposer que cette circonstance se produise bien un jour.
En revanche, B peut récupérer son apport beaucoup plus vite si la créance reçue de A est
acceptée d’un tiers, soit que celui-ci l’utilise pour s’approprier une valeur disponible chez A,
soit qu’il estime pouvoir la céder à son tour à un tiers. Si une convention permet à la créance
de circuler entre les membres du groupe, elle aura complètement acquis son caractère de
monnaie : dette sociale, équivalent général.
Or la compréhension de la monnaie est généralement obscurcie par la métonymie
spontanée qui prête à la substance des choses ce qui n’est qu’un effet de leur usage. La
monnaie, croient-ils, est telle parce qu’elle a de la valeur, alors qu’en vérité c’est son
caractère de monnaie (l’acceptation par les tiers) qui lui donne de la valeur. De bons auteurs
prétendent encore, dans un souci de vulgarisation sans doute, que la valeur de l’or serait
garantie par son coût de production et que c’est ce qui en ferait une monnaie « naturelle ».
Or, s’il se peut que le coût de production de l’or lui assure une certaine valeur dans certaines
circonstance et s’il est vrai que cette propriété ai pu le désigner à certaines époques comme
support de la monnaie, c’est bien dans les opérations de paiement que s’origine la monnaie
et non dans la disposition ou non d’or.
« Il y a toujours assez d'argent pour servir à la circulation et à l'échange réciproque des
autres valeurs, lorsque ces valeurs existent réellement [...]. La marchandise intermédiaire, qui
facilite tous les échanges (la monnaie) se remplace aisément dans ces cas-là par des moyens
connus des négociants », écrivait J.B. Say, en 1803
pour justifier l’idée que la « rareté » de la
monnaie était une piètre explication des difficultés économiques de son époque. Et en effet
banquiers, financiers, marchands multipliaient déjà les subterfuges pour multiplier les
moyens de paiement comme le requérait l’expansion des affaires.
L’histoire monétaire se confond avec celle de générations spontanées de monnaies ou
semi-monnaies stimulées par les besoins des États ou des affaires.
B. La redécouverte permanente du levier
Une monnaie est une croyance collective, et, comme toute croyance collective, elle
s’enracine dans un mythe fondateur ; ici, il s’agit du fantasme d’une « valeur » originelle qui
suppléerait le pouvoir d’achat de la monnaie si un défaut de confiance l’effaçait soudain.
Mais cette croyance est profondément intéressée tant par l’émetteur qui se crée un droit
sur la production que par les agents qui l’acceptent et convertissent ainsi leurs actifs en
pouvoir d’achat. Le levier nait de cette trouble connivence entre le « monnayeur » et les
Jean-Baptiste SAY : Traité d'économie politique, Calmann-Lévy 1972, p. 137.