Damien BO
Docteur en Sciences de gestion,
Université de Nice-Sophia Antipolis,
CRIFP EA 1195
David HURON
Docteur en Sciences de gestion,
Université de Nice-Sophia Antipolis,
CRIFP EA 1195
Jacques SPINDLER
Professeur
Université de Nice-Sophia Antipolis,
Directeur de l’IAE
et du CRIFP EA 1195
Les pôles de compétitivité français :
référentiel théorique et grilles d’analyse
« C’est (...) la relation informelle qui suscite la créativité en mettant
en relation les domaines scientifiques et économiques, le concret
et l’abstrait, d’où l’importance cruciale de la richesse des réseaux
du territoire pour la créativité, et de son organisation pour
l’économie de la connaissance. »
Christian Blanc (2004, p. 12).
Même si « l’idée que la mise en synergie de l’industrie, de la recherche et
de la formation est source de compétitivité n’est qu’une question de bon
sens (Jacquet, Darmon, 2005), la France est restée longtemps à l’écart de
cette démarche, qu’elle prenne le nom de clusters dans les pays anglo-
saxons ou de districts en Italie ».
Ce n’est que plus de vingt ans après les premiers succès des districts ita-
liens (1) que la France crée – en 1997-1998 – ses Systèmes productifs locaux
(SPL), « ressources stratégiques organisées pour constituer des foyers
d’innovation en interrelation avec le tissu d’entreprises » (Pommier, 2002).
Face à la concurrence mondiale, leur objectif est d’accroître la perfor-
mance des entreprises par la mise en commun de ressources, le dévelop-
pement d’actions commerciales communes... En 2003, 96 SPL sont
financés, totalisant 520 000 emplois pour 18 000 entreprises... Poursuivant
la démarche, le gouvernement français lance en 2004 les pôles de com-
pétitivité. Le CIADT (2) du 14 septembre, de cette même année (3), donne
un contenu à ce nouveau concept : « un pôle de compétitivité est une
combinaison, sur un espace géographique donné, d’entreprises, de cen-
tres de formation et d’unités de recherche publiques ou privées engagés
dans une synergie autour de projets communs au caractère innovant. Ce
partenariat s’organise autour d’un marché et d’un domaine technolo-
gique et scientifique qui lui est attaché, et doit rechercher une masse
critique pour atteindre une compétitivité et une visibilité internationale ».
Six mois plus tard, à l’issue d’un appel d’offres, 105 pôles se sont portés
candidats autant dans les domaines technologiques en émergence
(nanotechnologies, biotechnologies, microélectronique...) que dans les
domaines plus matures (automobile, aéronautique...). Le CIADT du 12 juillet
2005 a retenu 67 pôles, contre une quinzaine prévue initialement... Après
la réception de nouvelles candidatures et la fusion de pôles déjà labellisés,
les pôles de compétitivité sont 71 depuis le CIACT du 5 juillet 2007.
Comme tous les choix, ceux-ci ne sont pas à l’abri des critiques. Le nombre
des pôles est problématique et fait craindre à certains un saupoudrage
des aides publiques et à d’autres sa trop grande concentration ! Car à
eux seuls, les 7 pôles mondiaux et les 10 pôles à vocation mondiale sem-
blent devoir obtenir plus de la moitié du total des subventions et dépenses
fiscales. Par ailleurs, comme l’a fait remarquer Gilles Duranton (2005), très
peu de pôles de compétitivité dans le monde doivent leur succès à une
intervention étatique (4).
Quelles sont les perspectives d’avenir des pôles français ? Afin de contri-
buer au débat sur l’évaluation de leurs apports, il apparaît indispensable,
dans une optique de comparaison internationale, d’établir une typologie
des clusters. Cet article a donc pour objectif d’esquisser les grilles d’analyse
pertinente des expériences internationales en la matière, pour en décou-
vrir les éléments communs et les spécificités. La méthode retenue est la
méta-étude de ressources bibliographiques, elle s’inspire de la méta-ana-
lyse qui s’est rapidement développée en recherche médicale (Van der
Linde, 2003). Elle s’en distingue par le faible recours aux méthodes statis-
tiques. Le matériau de base étant le plus souvent des études de cas dif-
férentes dans leur méthode et dans leur cadre théorique, il s’agit ici non
pas de rechercher des relations causales à travers des retraitements sta-
tistiques, mais plutôt de codifier des données qualitatives hétérogènes
pour en tirer une vision globale de ce qui se fait internationalement et
permettre de mieux identifier les causes des succès et des échecs (5).
Afin de nourrir ces grilles d’analyse, il est nécessaire dans un premier temps
de rappeler les différentes théories qui sont à l’origine des pôles de com-
pétitivité. Il faut avoir en tête les prérequis sur lesquels elles mettent l’accent
et les recommandations qu’elles formulent.
LE RÉFÉRENTIEL THÉORIQUE
DES PÔLES DE COMPÉTITIVITÉ
Les pôles de compétitivité, traduction française des clusters, sont légitimés
par le recours à trois courants théoriques, symbolisés par trois noms :
Alfred Marshall, Michael Porter et Paul Romer.
(1) Constitués dès les années 1970 sur la base d’un regroupement de PME-PMI
autour d’une spécialité, d’un métier ou d’un produit sur un territoire de proximité,
afin de mutualiser leurs moyens et développer des complémentarités. Cf. Becattini
(1991).
(2) Comité interministériel pour l’aménagement et le développement du territoire,
devenu depuis octobre 2005 Comité interministériel d’aménagement et de com-
pétitivité des territoires (CIACT).
(3) A la suite des rapports de la DATAR (2004) [Délégation à l’aménagement du
territoire et à l’action régionale devenue depuis janvier 2006 DIACT - Délégation à
l’aménagement et à la compétitivité des territoires] et du député Christian Blanc
(2004).
(4) L’auteur cite une enquête, conduite à l’université Havard, qui n’a trouvé qu’un
seul cas de pôle de compétitivité (Hi-shu, à Taiwan) parmi 773 examinés dans le
monde entier dont la réussite repose principalement sur une action gouvernemen-
tale. Et l’auteur d’ajouter que « les grands pôles de compétitivité sont souvent le
produit d’une série de hasards et de coïncidences ». L’exemple le plus connu, c’est
celui de William Shockley qui est à l’origine de la Silicon Valley, au sud de San
Francisco. Il en a eu l’idée alors qu’il était venu en Californie pour se reposer chez
sa tante à la suite d’une pneumonie !... La même chose aurait peut-être pu se
produire dans le New Jersey dans les années 1950. Avec l’université de Princeton,
les Bell Labs (etc.), ce territoire avait alors potentiellement, dans le domaine infor-
matique, des atouts et des compétences égales, voire supérieures, à celles de la
Californie...
(5) Cette méthode d’analyse est en train d’être développée par les auteurs du
présent article dans le cadre de la Commission thématique « Développement éco-
nomique, innovation et développement durable » du Groupement de recherches
sur l’administration locale en Europe (GRALE-CNRS).
pôles de compétitivité
859
Alfred Marshall :
l’émergence des districts industriels
La contribution de Marshall est la plus ancienne (1890). Cet auteur met en
lumière le concept de district industriel en soulignant les déterminants fon-
damentaux expliquant l’efficacité économique. Pour Marshall, l’agglomé-
ration dans une région d’un nombre important d’entreprises d’une même
industrie engendre d’abord la formation d’un marché local du travail de
compétences spécialisées. En outre, elle permet la constitution de com-
plémentarités technologiques, tant verticales qu’horizontales, c’est-à-dire
d’un marché des inputs spécifiques à l’industrie offrant une grande variété
à bas prix. Enfin, parce que les flux d’information circulent plus facilement
localement que sur des grandes distances, la proximité permet la création
d’interdépendances technologiques fortes (Longhi, Spindler, 2000). C’est
autour de ces concepts marshalliens que s’est articulée l’analyse moderne
des districts notamment en Italie. Ainsi, Becattini (1991) défini le district
comme « une entité socio-territoriale caractérisée par la présence active
d’une communauté de personnes et d’une population d’entreprises dans
un espace géographique et historique donné, [où existe] une osmose
parfaite entre communauté locale et entreprises... Le terme localisation
ne signifie pas ici la concentration accidentelle de plusieurs processus
productifs attirés au même endroit par des facteurs propres à la région.
Les entreprises s’enracinent au contraire dans le territoire et il n’est pas
possible de conceptualiser ce phénomène sans tenir compte de son évo-
lution historique ». Les entreprises des districts appartiennent généralement
à la même branche industrielle définie au sens large et sont spécialisées
dans une étape spécifique du processus de production. L’organisation
territoriale et la division du travail renforcent la circulation des compé-
tences et engendrent des effets d’apprentissages collectifs spontanés,
facilités par les complémentarités technologiques et l’existence de liens
étroits entre les hommes et les entreprises. Structurés comme des réseaux
de nature informelle, les relations interentreprises et le marché du travail
sous-tendent la flexibilité et l’efficacité dynamique du district. Le territoire
apparaît comme une unité effective, au développement de laquelle
concourent aussi les banques locales et les différents systèmes institution-
nels, politiques, professionnels, associatifs. D’autres travaux s’inspirent du
concept de district marshallien. Les chercheurs du GREMI (Groupe de
recherche européen sur les milieux innovateurs), par exemple, s’intéressent
au processus du développement territorial et local, ainsi qu’aux méca-
nismes d’apprentissage collectif et de mise en réseau des savoir-faire et
des connaissances locales nécessaires à l’émergence de l’innovation
(Camagni, Maillat, 2006). Les systèmes régionaux d’innovation (Lundvall,
1992) ou les régions apprenantes (Florida, 1995) trouvent également leur
origine dans les travaux de Marshall.
Michael Porter :
un « diamant » pour expliquer la compétitivité
La publication de L’avantage concurrentiel des Nations, en 1990, par
Michael Porter, a consacré les clusters comme clés du développement
économique. La notion d’avantage concurrentiel résulte d’une analyse
du développement des secteurs industriels. Pour Porter, la compétitivité
des nations se fonde sur l’interaction de quatre dimensions, qu’il repré-
sente par les quatre faces d’un « diamant ». Les facteurs de production
constituent le premier élément de base pouvant prendre la forme d’un
vivier de travail spécialisé, d’infrastructures spécialisées, ou de certains
éléments critiques forçant à l’innovation. La nature de la demande
domestique joue également un rôle, notamment en poussant les firmes à
innover, particulièrement si les goûts de la demande locale anticipent
ceux de la demande globale. Le troisième déterminant de l’avantage
national est constitué par l’existence de fournisseurs de niveau interna-
tional, formant une infrastructure de qualité et un environnement motivant
pour les entreprises en place et favorisant la création de nouvelles firmes
innovantes. Enfin, la stratégie, la structure et la nature de la concurrence
des entreprises joue un rôle fondamental dans l’acquisition d’un avantage
national. L’interaction de ces quatre éléments définit un système qui
s’autorenforce et où sont créées ressources et compétences indispensa-
bles à l’obtention d’un avantage concurrentiel. Porter souligne que
l’avantage concurrentiel et le potentiel économique sont le résultat de
l’activité des régions, villes, complexes industriels, qui sont les lieux effectifs
de la production ou de l’échange. Le « diamant » possède donc une
dimension territoriale dont les clusters en constituent l’application directe.
Porter (1998) définit les clusters comme des masses critiques localisées en
un lieu donné à l’origine d’une réussite compétitive originale dans des
champs particuliers (6). L’auteur souligne plusieurs caractéristiques. Ils
constituent d’abord une concentration géographique de firmes en com-
pétition, complémentaires ou interdépendantes. Ils nécessitent aussi un
besoin commun de talents, de technologies et d’infrastructures. Les
clusters possèdent en outre des capacités d’évolution en réponse aux
mutations des industries ou de l’environnement. Enfin, ils représentent
un système centré sur les firmes qui commercialisent en dehors du territoire
(local, régional, voire national) et constituent un système moteur de l’éco-
nomie locale, régionale ou nationale.
Porter met en évidence un certain nombre d’éléments favorables et de
recommandations pour la constitution de clusters. D’abord, la prise de
conscience, c’est-à-dire la compréhension partagée du rôle et de l’effi-
cacité des clusters pour la compétitivité du territoire, est une condition
indispensable. L’auteur insiste également sur le réalisme à adopter. Il
convient en effet de concentrer l’attention sur les obstacles à écarter pour
favoriser le développement du cluster. Au niveau politique, Porter met
l’accent sur la nécessité de gouverner nationalement les clusters. Cela
évite de multiplier des doublons ou de créer une concurrence destructrice.
Méthodologiquement, il est souhaitable de définir de manière pertinente
les limites territoriales des clusters. Dans cette optique, une attention par-
ticulière doit être portée aux relations interpersonnelles. Si le leadership doit
être donné au secteur privé, il convient également de faire participer tous
les acteurs et institutions impliqués dans les clusters.
Pour autant dans les écrits de Porter, les clusters ne permettent d’obtenir
un réel avantage que dans une vision globale (2000). Les effets attendus
et obtenus sont issus de l’interaction entre les différents acteurs du cluster
et non de la contribution de l’un ou de plusieurs d’entre eux. Enfin plus
récemment (Porter, 2003), la dimension locale dans l’analyse des perfor-
mances territoriales est privilégiée au détriment du national. L’auteur
constate en effet que les pays caractérisés par une très grande décen-
tralisation effective, où les clusters jouent un rôle important, sont les pays
les plus compétitifs et/ou bénéficient d’une croissance plus importante.
Paul Romer : l’introduction de la croissance
fondée sur la connaissance
Les concepts de districts, puis de clusters, ont été associés au mouvement
de l’économie fondée sur la connaissance. De manière générale, les arti-
cles de Romer (1986, 1990) apportent une contribution importante concer-
nant les relations entre la croissance économique et l’émergence de
l’économie de la connaissance. Ainsi, les fondements de la croissance
économique ne sont plus principalement le travail brut et l’accumulation
du capital physique, mais les rendements croissants tirés en particulier par
l’accumulation de connaissance (1986). D’où la notion de croissance
endogène, c’est-à-dire d’une croissance auto-entretenue par des exter-
nalités, qui ne passent pas par le marché.
Ces travaux ont fortement influencé les chercheurs travaillant sur le local.
En intégrant les théories fondées sur la connaissance au niveau local,
certaines conclusions montrent qu’il existe des formes spécifiques d’orga-
nisation de la connaissance au sein des clusters, qui utilisent la capacité
d’apprentissage des entreprises localement proches pour améliorer la
performance globale du cluster (Pinch et al., 2003). Certains auteurs
concluent même que la spécificité des clusters, fondés sur l’économie de
la connaissance, implique une forme d’organisation particulière entre
marché et hiérarchie (Maskell, Lorenzen, 2004).
Le concept de connaissance a une place très importante dans les grilles
d’analyse des pôles de compétitivité.
(6) « Critical masses – in one place – of unusual competitive success in particular
fields » (Porter, 1998).
pôles de compétitivité
860
LES GRILLES D’ANALYSE
DES PÔLES DE COMPÉTITIVITÉ
Le cadre d’analyse des expériences internationales en matière de clusters
que nous avons retenu pour présenter sommairement les principes d’une
méta-étude est issu de la synthèse offerte par Iammarino et McCann
(2006). Ces auteurs développent deux grilles. La première explicite les
hypothèses en termes de coûts de transaction, sous-jacentes aux écrits sur
les clusters. La seconde enrichit la première des considérations sur la dyna-
mique des technologies et des connaissances développées dans les
différents types de clusters.
La perspective des coûts de transaction
Une approche par les coûts de transaction permet d’obtenir trois « idéaux-
types » de relations géographie-firme-industrie qui apparaissent exister
dans les publications. Ces classifications ne sont pas des théories, mais sont
basées sur les hypothèses souvent implicites des phénomènes d’agglomé-
ration dans la littérature. Ces trois « idéaux-types » sont l’agglomération
pure, le complexe industriel et le réseau social (Iammarino, McCann, 2006)
[cf. tableau 1].
L’agglomération pure
Dans le modèle d’agglomération pure, les relations interfirmes sont transi-
toires. Les firmes sont essentiellement atomistiques et n’ont donc aucun
pouvoir de marché. Les économies externes bénéficient à toutes les firmes
du seul fait de leur localisation. Le coût d’accès au cluster est donné par
le marché immobilier. La nouvelle économie géographique (New Eco-
nomic Geography) a largement renouvelé la problématique de la nature
et de l’évolution des disparités spatiales sous l’impulsion du très influent
économiste américain Paul Krugman (1991). S’appuyant sur des modéli-
sations très stylisées, croisant les apports récents de l’économie industrielle,
de l’économie internationale et de la croissance endogène, ce courant
a relancé l’intérêt des économistes pour ces questions (Catin, 2000).
Concernant notre propos, l’article le plus intéressant est dû à Krugman
lui-même (1995). Il développe en effet un modèle explicatif de la taille des
agglomérations urbaines à partir d’un système autorégulé. Il part du
constat que le rang des villes classées par nombre d’habitants et leur
population suit une relation log-linéaire de degré – 1. C’est-à-dire que la
deuxième ville en termes d’habitants abrite moitié moins de population
que la première : c’est la loi de Zipf (7). Krugman note que cette régularité
statistique défie les modélisations économiques qui ont plus l’habitude de
confronter la perfection mathématique à l’imperfection empirique. Ici
c’est l’inverse. Notons tout de même que pour obtenir cette perfection
empirique, il faut retirer Los Angeles aux Etats-Unis, Paris en France et Lon-
dres au Royaume-Uni. Cette loi a aussi les caractéristiques d’une power
law, c’est-à-dire une relation polynomiale indépendante de l’échelle (8).
Ce qu’il faut retenir ici c’est que pour les agglomérations pures le raison-
nement se fait à partir des centres urbains et de modèles auto-régulés par
le marché. Cette autorégulation fonctionne sous deux conditions :
– il doit y avoir une tension entre des forces centrifuges et des forces
centripètes. La force centrifuge, qui pousse les entités économiques vers
le cluster, est due, par exemple, au fait que les entrepreneurs souhaitent
bénéficier d’entités proches offrant une grande variété de services et
attirant des consommateurs. La force centripète, à l’inverse, est due au
fait que les entrepreneurs n’aiment pas avoir à concourir trop pour
l’espace, les clients ou les travailleurs ;
l’échelle des forces centripètes doit être plus courte que celle des forces
centrifuges.
Le complexe industriel
Le complexe industriel est avant tout défini par des relations de long terme
et stables entre les firmes du cluster. Ce type est communément observé
dans des industries comme la chimie lourde ou la métallurgie et décrit par
les travaux pionniers d’Alfred Weber (1909) qui fusionnent l’analyse intrant-
extrant et celle de la localisation. Pour intégrer le complexe industriel, les
firmes doivent réaliser des investissements importants et de long terme en
équipements et en immobilier. Ainsi, l’accès est sévèrement régulé par
des coûts d’entrée et de sortie très élevés. La force organisatrice de ce
type de cluster est la recherche de réduction des coûts de transport inter-
firmes. Il n’y a pas ici d’inflation des loyers car le marché de l’immobilier
est verrouillé par les firmes déjà présentes dans le cluster. Après la Seconde
Guerre mondiale, la théorie webérienne de la localisation fut considéra-
blement élargie par les chercheurs dans le champ nouvellement émergé
de la science régionale (Moses, 1958 ; Seymour, 1968 ; Sheih, 1999). Les
scientifiques régionalistes ajoutèrent une série de données qui complexi-
fièrent le modèle de base, par exemple en y incorporant des fonctions de
production ou en autorisant des substitutions entre les intrants de transport
et d’autres intrants.
Tableau 1
Clusters industriels : une typologie à partir des coûts de transaction
Caractéristiques Agglomération pure Complexe industriel Réseau social
Taille des entreprises .............. Atomistique. Quelques entreprises de taille importante. Variable.
Relations .................................. Non-identifiables.
Fragmentées.
Échanges fréquents mais instables.
Identifiables.
Échanges fréquents et stables. Confiance.
Loyauté.
Lobbying joint.
Joint-ventures.
Non-opportunistes.
Adhésion .................................. Ouverte. Fermée. Partiellement ouverte.
Accès au cluster ..................... Paiement de loyers.
Localisation nécessaire. Localisation nécessaire. Histoire.
Expérience.
Localisation nécessaire mais non suffisante.
Impacts spatiaux .................... Inflation des loyers. Pas d’effet sur les loyers. Capitalisation des loyers partielle.
Exemples de clusters ............. Economie urbaine compétitive. Complexes de production métallurgique ou
chimique. Nouvelles aires industrielles.
Approches théoriques ........... Modèles d’agglomération pure. Théorie Lieu-production.
Analyse Intrant-extrant. Théorie des réseaux sociaux (Granovetter).
Espace pertinent .................... Urbain. Local ou régional (pas urbain). Local ou régional (pas urbain).
Source : adapté de Iammarino et McCann, 2006, p. 1022.
(7) George Kingsley Zipf (1902-1950) était un linguiste américain de l’université d’Har-
vard. Il a démontré que dans l’Odyssée d’Homère le rang des mots classés par
occurrence était lié par une relation log-linéaire de degré – 1 à leur nombre d’occur-
rence.
(8) Ici la taille des villes, ce qui fait que la loi s’applique aussi bien à la France qu’aux
Etats-Unis.
pôles de compétitivité
861
Le réseau social
Le troisième type de clusters est celui du réseau social. Cette notion a été
popularisée par Mark Granovetter (1985) en réaction au modèle dicho-
tomique hiérarchie-marché de Williamson (1975). Le modèle du réseau
social soutient que la confiance mutuelle dans les relations inter-organisa-
tionnelles est au moins aussi importante que les relations hiérarchiques
intra-organisationnelles pour la prise de décision stratégique. Ce modèle
est a-spatial, mais il est facile de comprendre que la proximité géogra-
phique permet l’émergence à long terme d’un environnement de
confiance qui permet une prise de risque calculée et la coopération. Les
relations de confiance se traduisent par une variété de phénomènes, la
création de joint-ventures, des alliances informelles ou encore des arran-
gements réciproques entre fournisseurs et acheteurs.
Dans la réalité, tout cluster présentera une partie des caractéristiques de
chaque « idéal-type » même s’il y a une prédominance d’un type sur les
autres. Mais une description des clusters à partir d’un modèle de coûts de
transaction n’est qu’une partie de la solution à notre projet de classifica-
tion des expériences internationales. Il est important de considérer, aussi,
les questions de processus d’innovation et de nature de la connaissance
mobilisée afin de saisir la dynamique d’évolution de ces clusters.
Une perspective dynamique
à partir des technologies et des connaissances
La prise en compte de la dynamique d’apprentissage et de création de
nouvelles connaissances conduit à des trajectoires d’agglomération dif-
férentes et demande donc à dépasser le cadre issu de la matrice des
coûts de transaction pour l’enrichir d’une analyse de ces dynamiques. Si
le cadre présenté précédemment s’intéresse avant tout à l’appropriation
de la valeur, ici la question est plutôt celle de sa création. La distinction
entre information et connaissance, ou entre connaissance « codifiée » et
connaissance « tacite » est cruciale dans cette perspective (Polanyi, 1962 ;
Nonaka, Takeuchi, 1997). Dès lors que cette distinction est faite, on peut
s’intéresser aux différents aspects de la création de connaissance : absorp-
tion, interprétation, adoption et implémentation et les impacts technolo-
giques de ces différents processus en relation avec les caractéristiques en
termes de coûts de transaction des clusters.
Cette prise en compte des aspects technologiques, en plus d’approfondir
la connaissance des idéaux-types déjà présentés, amène à concevoir une
dichotomie des réseaux sociaux (tableau 2). Il faut en effet, concernant
la création de connaissance, bien distinguer entre les formes établies
(anciens réseaux sociaux) et les formes émergentes s’appuyant sur la
notion de réseaux cognitifs (nouveaux réseaux sociaux). Dans le modèle
émergent, les opportunités technologiques trouvent leur source à l’exté-
rieur des firmes et même du secteur, par exemple dans les recherches
menées par les laboratoires publics. Cohen et Levinthal (1990) ont plus
particulièrement étudié la capacité des firmes à développer de nouvelles
connaissances en interaction avec leur environnement. Dans cet univers,
le type de connaissance est à la fois générique et non systémique, les
entrées et les sorties du marché sont très nombreuses, les parts de marché
sont très volatiles et le marché est peu concentré. À l’inverse dans les
réseaux sociaux anciens, la connaissance est très largement codifiée et
mature. Abecassis-Moedas et al. (2004), en étudiant des filières de
construction et d’habillement, montrent que malgré des recompositions
et des mutations dans les pratiques et les compétences des acteurs, ces
filières restent relativement stables dans le temps. Dans ces réseaux
anciens, la connaissance se transmet essentiellement par les contacts per-
sonnels, la socialisation et les groupes de pression politiques. Les trajectoires
technologiques ne laissent la place qu’à de l’innovation de processus.
Enfin, les vieux réseaux sociaux sont généralement ancrés dans une longue
histoire d’expériences croisées tandis que les nouveaux réseaux sociaux
s’appuient plutôt sur des communautés de pratiques qui ne nécessitent
pas forcément une dimension spatiale commune (Rouby, Thomas, 2004).
Tableau 2
Clusters industriels : connaissance, technologie et dynamique du cluster
Caractéristiques Agglomération pure Complexe industriel Réseau social
Nouveau RS Ancien RS
Nature du savoir technique .... Codifié, explicite et transfé-
rable.
Véhiculé par l’information.
Mixte, systémique, routinier,
intensif en R&D.
Spécifique, basé sur de l’expé-
rience non-transférable.
Tacite, nouveau, générique,
non-systémique.
Véhiculé à travers des réseaux
cognitifs.
Mixte, mature, incrémental.
Véhiculé à travers des réseaux
localisés.
Trajectoire technologique ....... Orientée vers des processus.
Résolution de problèmes. Orientée vers des produits
complexes.
Baisse des coûts.
Orientée vers des produits radi-
calement nouveaux.
Innovation.
Orientée vers des processus.
Adaptation aux attentes du
consommateur.
Dynamique ................................ Stochastique. Stratégique. Mixte. Mixte.
Sources de l’innovation ........... Externe à l’entreprise. Interne à l’entreprise. Mixte. Externe à l’entreprise.
Appropriation des retours
d’innovation .............................. Concurrence variable. Haute, création privée de nou-
velles connaissances, compé-
tition oligopolistique.
Mixte, création publique-
privée de connaissance nou-
velle.
Basse, collaboration et com-
pétition simultanées.
Opportunités technologiques . Moyennes. Basses. Très élevées et incertaines. Basses.
« Cumulativité » ......................... Basse. Élevée. Basse. Élevée.
Base de la connaissance ....... Diversifiée. Spécialisée. Recherche. Spécialisée par filière.
Modes de gouvernance ......... Marché. Hiérarchies. Réseaux cognitifs et relation-
nels. Réseaux historiques et sociaux.
Source : adapté de Iammarino et McCann, 2006, p. 1029.
CONCLUSION
Cette ébauche d’analyse des pôles de compétitivité permet de mieux
cerner le pourquoi de leur existence. Trois paradigmes semblent dominer :
celui de la transaction (baisse des coûts de transaction), celui de la tech-
nologie (partage des coûts d’investissement) et celui de la connaissance
(création de valeur à travers la coopération). On peut sur ces bases
dégager une première typologie susceptible de mieux caractériser les
différents exemples de clusters et, au-delà, souligner les bonnes pratiques
sur lesquelles les acteurs doivent se concentrer.
Ainsi, on ne peut pas apprécier de la même façon un pôle qui, de fait, a
déjà une longue histoire, on pense ici à la Cosmetic Valley, créée sous
une forme associative dans région de Chartes dès 1994, et un pôle tota-
lement émergent, comme celui des Solutions communicantes sécurisées
(SCS). Il est certain que, dans le premier cas, l’atout du pôle, du moins
pôles de compétitivité
862
pour les PME, est le rapprochement entre fournisseurs et clients, dans le
second cas, l’avantage est essentiellement du côté de la relation établie
entre industriels et chercheurs. Aussi, il n’est pas rigoureux sur un plan scien-
tifique de traiter les pôles de manière indifférenciée. Interroger les acteurs
de plusieurs de ces entités, comme l’a fait récemment le Cabinet de
conseil et d’audit KPMG (9), en dehors de toute catégorisation, ne permet
pas d’établir un bilan incontestable, fût-il provisoire. Déplorer que les entre-
prises sont généralement réticentes à coopérer dans le domaine de l’inno-
vation est un constat qui n’a pas beaucoup de sens dans le cas, par
exemple, du pôle Parfums, arômes, senteurs, saveurs (PASS), lorsqu’on
connaît la forte compétition qui existe depuis toujours entre les parfumeurs
grassois. Dans ce cas de figure, il faut peut-être, plutôt que d’inciter à un
hypothétique partenariat en matière de recherche, trouver des sujets
consensuels et fédérateurs pour mutualiser des moyens sur des projets
transversaux à long terme (10). Mais, en l’espèce, on peut s’interroger sur
le fait de savoir si cette solidarité stratégique ne devrait pas être hissée au
niveau national. Vu des Etats-Unis ou de la Chine, la distinction entre Cos-
metic Valley et PASS ne doit pas apparaître distinctement... A terme, les
deux pôles auraient certainement intérêt de s’allier pour n’en faire plus
qu’un, identifié au niveau de la France. Les « nouveaux réseaux sociaux »
sont justement en rupture avec l’un des fondamentaux des clusters tradi-
tionnels, à savoir l’unité géographique.
Certains pôles de compétitivité français devront peut-être miser sur
l’ensemble du pays. Ces pôles seraient alors géographiquement dispersés,
mais stratégiquement concentrés... Un défi à relever par les acteurs des
pôles, qui est sous-jacent à la dynamique décrite par Christian Blanc dans
la citation que nous avons mise en exergue au début de cet article...
dynamique qui ne pourra se développer qu’au prix d’un profond chan-
gement culturel.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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cations, Free Press Edition, New York.
(9) Dans le cadre d’une étude de nature qualitative reposant sur les témoignages
de 158 acteurs recueillis auprès de 40 pôles (cf. KPMG, 2007).
(10) Les industriels grassois ne disent pas autre chose en déclarant dans la presse
professionnelle : « L’intérêt du pôle se situe avant tout au niveau de projets de très
haut niveau que nous ne serions pas en mesure de mener seul ». Cf. Formes de
luxe, nº 55, automne 2006, p. 94.
pôles de compétitivité
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