Femmes et innovation sociétale dans l`espace méditerranéen

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Business School
WORKING PAPER SERIES
Working Paper
2014-339
Femmes et innovation sociétale dans
l’espace méditerranéen
PETIT Isabelle
http://www.ipag.fr/fr/accueil/la-recherche/publications-WP.html
IPAG Business School
184, Boulevard Saint-Germain
75006 Paris
France
IPAG working papers are circulated for discussion and comments only. They have not been
peer-reviewed and may not be reproduced without permission of the authors.
Femmes et innovation sociétale dans l’espace
méditerranéen
PETIT Isabelle
IPAG LAB
Professeur à l'IPAG Business School
4, Bd Carabacel – 06000 Nice
04 93 13 39 24
[email protected]
Résumé :
Les femmes apparaissent souvent comme moins entreprenantes que les hommes en particulier
dans les pays où l’innovation technologique domine. Cette résistance pourrait être moindre
dans une nouvelle forme d’innovation orientée vers des besoins sociaux et le soin, tâches plus
souvent attribuées aux femmes. L’innovation sociétale proposerait donc un terrain plus
propice aux entrepreneurs féminins. Nous avons recherché des indices permettant de vérifier
cette proposition dans un espace connu pour sa tradition patriarcale : l’espace méditerranéen.
Les données recueillies montrent que si le domaine de l’innovation sociétale mobilise plus les
femmes, elles ne deviennent entrepreneurs pour autant que si elles n’ont pas d’autres
possibilités pour accéder au marché du travail.
Abstract
Women often appear as less entrepreneurial than men especially in countries where
technological innovation dominates. This resistance may be lower in a new form of
innovation-oriented social needs and care, tasks usually assigned to women. The social
innovation would therefore propose a more suitable field for female entrepreneurs. We looked
for evidence to verify this proposal in an area known for its patriarchal tradition: the
Mediterranean. The data show that if the field of social innovation involves more women,
they become entrepreneurs, only if they have no other options for accessing the labor market.
Mots clés:
Entrepreneuriat féminin, innovation sociale, innovation sociétale, entreprise sociale,
entrepreneuriat social, femmes, microcrédit.
Key words
Female entrepreneurship, social innovation, social enterprise, social entrepreneurship, women,
microcredit
1
Introduction
Le monde de l’innovation et de l’entrepreneuriat est un monde dans lequel les femmes sont
faiblement représentées. Ce constat se vérifie particulièrement dans les pays innovationdriven dans lesquels l’innovation est considérée comme la clé de la compétitivité selon les
catégories du Global Competitiveness report. C’est ce que montre l’étude du GEM (Global
Entrepreneurship Monitor) qui étudie sur un échantillon de 59 pays le comportement
entrepreneurial des femmes1. Alors que dans un pays comme la France l’intérêt pour
l’entrepreneuriat est évalué à 2% de la population féminine en âge de travailler, cet indicateur
est au maximum en Bolivie à 32,21% - pays qui lui, fait partie des pays considérés comme
factor-driven, en phase initiale de développement de ses infrastructures.
Pourtant, dans un contexte de crise qui permet de repenser les modèles économiques, les
femmes pourraient jouer un rôle actif dans l'émergence de nouvelles solutions dans un autre
domaine que la technologie. L’évolution actuelle d'une innovation valorisant les activités liées
au soin que ce soit des personnes ou de la nature dans le cadre d'un nouveau modèle de
développement pourrait mieux correspondre à un entrepreneuriat féminin. Le domaine du
care est associé à l’univers féminin (Brugère, 2011). Les femmes pourraient apparaître dans
ce domaine d'innovation comme plus entreprenantes.
Ainsi, l’innovation sociétale ouvre des perspectives dans lesquelles l’engagement féminin
pourrait se mobiliser davantage. Une redistribution est à l’œuvre entre économie formelle et
informelle, marché et secteur non-lucratif, société civile et secteur public, dans ce
réagencement la place des femmes apparaît particulièrement intéressante à observer. Écartée
d'une économie qui valorise principalement la mesure par le marché de l'activité économique,
le rôle des femmes dans le cadre de cette innovation pourrait évoluer sensiblement. Les
initiatives féminines sont porteuses de réponses originales aux problématiques sociales et
sociétales. Elles proposent de nouvelles frontières entre vie professionnelle et vie familiale, et
sont soucieuses de leur environnement et de leur territoire. A l'échelle de la planète, des
initiatives féminines sont étudiées qui s'inscrivent dans le champ de l'innovation sociale et
sociétale, car elles proposent de nouvelles organisations sociales et de nouvelles répartitions
du pouvoir (Guérin, alii, 2011). Il paraît particulièrement intéressant d'observer la place des
femmes dans cette innovation dans un espace de tradition particulièrement patriarcale qui est
l'espace méditerranéen. Cet espace est traditionnellement marqué par de grandes disparités de
genre, la participation des femmes à l’économie est peu apparente. Cette zone est
caractérisée par un taux de participation des femmes au marché du travail le plus faible de la
planète. Il est en outre en phase de transformation importante. Il parait donc pertinent
d’observer le rôle que peuvent jouer les femmes dans cet espace, ce qui nous amène à nous
demander si les femmes apparaissent comme un acteur de l’innovation sociétale dans l’espace
méditerranéen ? Peut-on noter des signes manifestant qu’elles seraient plus entreprenantes
dans ce domaine d’innovation ?
Pour aborder cette question, nous reviendrons sur la notion d'innovation sociale et sociétale,
en dégageant les acteurs qui la portent. Nous étudierons aussi le lien établi entre les femmes et
la notion de care. La littérature s'intéresse aussi actuellement au rôle des femmes dans le
développement économique à travers des initiatives innovantes comme le microcrédit.
Notre enquête essaiera de dégager le lien du monde féminin avec ces acteurs de l’innovation
sociale, en particulier dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, et dans ce nouvel
entrepreneuriat social émergent.
1
Enquête du GEM est menée sur 59 pays, 90 000 femmes ont été sondées dont 14000 entrepreneurs sur un total
de 175000 sondés l’été 2010
2
Partie 1 Femmes et innovation sociétale
Avant d’étudier la place des femmes dans des initiatives qui relèveraient de l’innovation
sociétale, il convient tout d’abord de définir ce que l’on entend par cette forme d’innovation.
1.1 Les acteurs de l’innovation sociétale
L’innovation sociétale n’a pas de définition très stabilisée. Héritière de l’innovation sociale,
elle intègre de nouveaux enjeux sociétaux par rapport à cette dernière et des structures plus
diversifiées.
L’innovation sociale est un concept en discussion depuis 20 ans, des sciences de gestion à la
sociologie et à la géographie (Hillier alii, 2004). La nécessité de trouver de nouvelles
solutions ne se limite pas à l'innovation technologique et donc à un processus du
développement technologique et sa mise sur le marché. La sociologie de l’innovation a
montré que ce processus est plus complexe et qu’il est avant tout un processus social (Akrich,
Callon, Latour, 2006). Toute innovation est donc sociale, mais certaines innovations se posent
comme sociales car que ce soit la finalité, le processus de création ou le résultat, chaque étape
est marquée par une dimension sociale. Désormais ce qui caractérise l’innovation sociale ou
sociétale ce n’est pas tant l’objet de l’innovation, un besoin non satisfait, mais surtout les
nouveaux rapports que la nouvelle solution propose dans la société. Elles est un objet d’étude
important notamment au Québec, c’est pourquoi nous nous appuierons sur la définition d’un
centre de recherche important, le CRISES2 : « Une innovation sociale est une intervention
initiée par des acteurs sociaux pour répondre à une aspiration, subvenir à un besoin, apporter
une solution ou profiter d’une opportunité d’action afin de modifier des relations sociales, de
transformer un cadre d’action ou de proposer de nouvelles orientations culturelles. En se
combinant, les innovations peuvent avoir à long terme une efficacité sociale qui dépasse le
cadre du projet initial (entreprises, associations, etc.) et représenter un enjeu qui questionne
les grands équilibres sociétaux. Elles deviennent alors une source de transformations sociales
et peuvent contribuer à l’émergence de nouveaux modèles de développement ». Ainsi, nous
voyons que la dimension sociale est partout que ce soit en tant qu’acteurs sociaux, dans les
conséquences et dans la transformation qu’elle peut amener à terme. Pour les chercheurs du
CRISES l’innovation sociale est porteuse de transformations sociales dans 4 domaines : elle
renouvelle les rapports de production, les rapports de consommation, les rapports entre
entreprises en proposant de nouvelles formes de gouvernances partenariales et propose de
nouvelles configurations spatiales des rapports sociaux (Bouchard, 2007). Elle est ainsi
porteuse d’un nouveau modèle de développement.
Dans le contexte français Nadine Richez Battesti, considère qu’elle se caractérise aussi par
quatre traits. Dans son objet, elle doit répondre à des besoins sociaux et environnementaux,
pratiques sociales et/ou organisations, dont la priorité est l’utilité sociale. Dans sa
gouvernance, elle intègre une dimension collective multi parti-prenante et réseaux. Dans sa
coordination, elle est aussi originale et enfin elle est marquée par un ancrage territorial
(Richez-Battesti, 2009). La mise en œuvre de cette forme d’innovation est donc un catalyseur
qui redéfinit le rôle de chacun, invente de nouvelles formes de partenariats et de nouvelles
formes de coordinations.
Dans la littérature américaine, la réflexion sur l’innovation sociale est suffisamment avancée
pour donner lieu à une nouvelle définition. Alors que l’équipe de Stanford de la Social
Innovation Review travaille sur ce sujet depuis 2003, en 2008, il a semblé important de
« redécouvrir » l’innovation sociale avec une nouvelle définition qui paraît s’imposer
22
Centre de Recherche sur les Innovations Sociales, www.crises.uqam.ca
3
(« Rediscovering Social Innovation » Phills et alii, 2008). Cette définition a été traduite en
français par l'expression d'innovation sociétale : «Une solution nouvelle à un problème social,
plus efficace, efficiente, durable ou juste que les solutions existantes et dont la valeur ajoutée
concerne en premier lieu la société dans son ensemble plus que les individus.» (Phills, 2008,
p. 38).Ce glissement vers le terme sociétal paraît pertinent pour distinguer cette nouvelle
acceptation de ce concept dans une vision plus large qui intègre aussi bien le secteur pionnier
du monde de l’économie sociale, qu’un secteur privé qui découvre le Social Business. Cette
définition insiste moins sur la transformation sociale mais elle remet la société dans son
ensemble bénéficiaire de l’innovation plutôt que le porteur de projet. Elle montre que la
nouveauté de la solution proposée, peut contenir une dimension sociale aussi bien dans les
acteurs qui la portent, dans la nouvelle relation qu’elle propose ainsi que dans ses
conséquences.
Mais qui sont ces acteurs de l’innovation sociétale ? Pour pouvoir situer la place des femmes
dans cette action, il est nécessaire de repérer les porteurs de projets.
Dans les débuts de l’innovation sociale, les premiers acteurs furent les organisations
représentatives de la société civile : associations et organisations non gouvernementales. Cette
innovation s’est développée dans un premier temps au sein de ce que l'on a appelé le tiers
secteur. A côté du marché et du secteur public, est apparu un nouveau secteur composé de
structures originales qui a été désigné par l’expression de « tiers secteur » pour évoquer cette
nouvelle sphère. Un modèle proposé par Pestoff illustre bien l'apparition de cette nouvelle
sphère entre le monde public, privé, et la société civile (Defourny, Pestoff, 2008). Il permet de
bien situer les frontières entre activité à but lucratif et non-lucratif, économie formelle et
informelle. Si nous devions placer la participation féminine traditionnelle à l’économie dans
le cadre de l’économie domestique non salariée, nous la trouverions dans cette économie
privée, informelle à but non-lucratif des communautés.
But non-lucratif
ETAT
But lucratif
Structures
publiques
Public
Privé
1/3 secteur
COMMUNAUTES
MARCHE
Familles groupes informels
Entreprises privées
Formelle
Informelle
Source Defourny, Pestoff (2008)
Les structures du tiers secteur vont devenir les centres d’innovation sociale : les coopératives,
associations et diverses structures productrices de nouvelles solutions pour la société. Les
pionniers de l’innovation sociale sont donc principalement ces structures associatives et
coopératives héritières de la tradition associationniste qui représente aujourd’hui l’Économie
Sociale et Solidaire. Le développement de ce tiers secteur va s'accompagner d'une réflexion
sur une autre économie qui ne sera pas seulement caractérisée par un domaine social mais
aussi par des solutions originales s'inscrivant dans une économie solidaire englobant toutes les
activités citoyennes (Laville, 2011). Cette économie va recouvrir aussi bien les structures de
4
l'économie sociale caractérisée par des structures originales (coopératives, associations,
mutuelles) qui imposent des règles spécifiques d'apports et de distribution des revenus, que
d’autres structures entrepreneuriales.
Cette innovation en effet, va permettre le développement d'un entrepreneuriat original, appelé
social. Le réseau EMES3 étudie en Europe cette forme d'entrepreneuriat et propose de
distinguer dans cet entrepreneuriat social, de nouvelles figures que sont l'entrepreneur social
et l'entreprise sociale : (Defourny, 2008). L'entrepreneur social est un entrepreneur qui prend
en charge un problème social, les entrepreneurs membre du réseau Ashoka en sont les plus
représentatifs. Ce modèle est centré autour de la figure de ces changemaker, de l'initiative
d'individus créant de nouveaux modèles d'entreprises. Parmi les nouveaux modèles qu’ils
mettent en œuvre on trouvera le Social Business proposé par Yunus (Yunus, 2008). Ces
entrepreneurs peuvent jouer le rôle de relai entre les communautés et les grandes entreprises
du marché traditionnel, pour définir de nouveaux modèles d’affaires.
L'entreprise sociale est à la croisée du marché, du secteur public et de la société civile, son
originalité vient du fait qu’elle tire ses ressources de ces trois sphères : des revenus du
marché, des subventions publiques et de la collecte de dons. Defourny propose pour
reconnaître ces entreprises sociales d'identifier huit critères autour des deux grandes
dimensions économique et sociale (2008). Dans la dimension économique : il y a bien
production de biens ou de services en continu, la structure est autonome, elle assume ses
risques, elle a des salariés rémunérés. Dans la dimension sociale, elle a un but social explicite,
elle est le fruit d'une initiative lancée par un groupe de citoyens, le processus de décision n'est
pas lié au propriétaire du capital, elle permet un système de participation de différentes parties
prenantes, la distribution des bénéfices est limitée.
Ainsi ce domaine de l’Innovation sociétale connaît un essor important, il est aussi encouragé
par les politiques publiques. Le gouvernement Obama a créé un bureau de l’Innovation
sociale, alors que l’Europe a défini dans la stratégie de Lisbonne une innovation devant
renforcer la cohésion sociale. En France en 2009, un rapport sur l'Economie Sociale et
Solidaire (E.S.S.) est commandé par le premier ministre, le rapport Vercamer étudie «l'E.S.S.
entreprendre autrement pour la croissance et l'emploi ».
C’est ainsi que l’on peut considérer qu’après une première phase pendant laquelle
l’innovation sociale était principalement à l’initiative du secteur non-lucratif et dans
l’économie sociale, celle-ci intègre désormais bien d'autres organisations et prend de plus en
plus d’importance dans le secteur privé traditionnellement lucratif. Ainsi, l’innovation
sociétale intègre des formes d’initiatives variées dans lesquelles les femmes peuvent jouer un
rôle plus important que dans celui de l’innovation traditionnelle technologique. En particulier
car cette innovation prend en charge principalement des services liés à des activités
traditionnellement féminines que sont le soin.
1. 2 Femmes et Care
Des chercheurs qui travaillent sur le féminisme ont démontré le lien entre les femmes et le
care (Giligan, Held, Tronto, Brugère). Le terme anglais, care, rend compte de la double
signification de soin et de solidarité. Le souci des autres apparaît comme une attitude plus
particulièrement féminine. Une philosophe comme Fabienne Brugère parlera du « sexe de la
sollicitude » (Brugère, 2008). La sollicitude, concerne la capacité à se soucier des autres et à
identifier les personnes vulnérables. Des théoriciennes du féminisme en étudiant cette
capacité d'attention aux autres et d'entraide, ont élaboré une éthique du care, caractérisant en
priorité un comportement féminin. Cette éthique est née dans les Etats-Unis des années 80
3
http://www.emes.net
5
dans un contexte de valorisation du modèle de l'individualisme et développée tout d'abord par
C. Giligan « Une voix différente. Pour une éthique du care » (Giligan, 82). En s'intéressant à
des comportements moraux typiquement féminins, elle démontre que beaucoup de travaux sur
la décision morale ne s'appuient que sur l'étude de comportements masculins et qu'une
pratique féminine du souci des autres est ainsi sous-estimée. Elle observe qu’elles adoptent
une attitude différente. Ce qui l’amène à développer une éthique particulière aux femmes :
l'éthique du care. Sans développer ce débat de philosophie morale, nous retiendrons que les
femmes ont des liens forts avec ces conceptions du prendre soin. Dans toute société, la
délégation à certains de prendre soin des vulnérables et dépendants, libère d'autres qui ainsi
peuvent se consacrer à d'autres activités. La mise en valeur de cette répartition sociale,
rappelle le rôle joué par ceux à qui cette tâche est dévolue, principalement les femmes. Le
care intègre donc toutes les pratiques sociales liées au prendre soin. Selon les pays, il est sorti
de l'économie informelle et pris en charge par cette nouvelle économie appelée sociale et
solidaire.
1.3 Mobilisation des femmes et économie solidaire :
La place des femmes dans l’Économie Sociale et Solidaire est étudiée principalement par
Isabelle Guérin (Guérin, 2003). Cette forme d'économie en complément du marché et du
service public, encourage des initiatives citoyennes en mettant en place des services
correspondant à des besoins sociétaux. Dans ce domaine les femmes sont très actives pourtant
leur place reste peu étudiée alors que beaucoup d'initiatives sont animées par des femmes et
s'adressent aux femmes, c'est ainsi qu'un ouvrage récent présente un certains nombre de ces
initiatives féminines (Guérin, Hersent, Fraisse, 2011).
L'encouragement d'initiatives féminines est lié à la question de l’empowerment des femmes :
(Guérin, 2011). Cette mobilisation a pour objectif l’émancipation et l’affirmation de soi à
l’égard des hommes et au sein des communautés locales.
Ainsi, en Amérique Latine, de nombreux projets se sont développés depuis les années 80
comme les cantines populaires au Pérou, exemple souvent évoqué d'initiatives des femmes
qui ont permis depuis une trentaine d'année d'assurer la sécurité alimentaire et l'engagement
citoyen de femmes. Ce système de mutualisation en permettant des économies d'échelle a
permis de trouver une solution à de graves problèmes de subsistance. Aujourd'hui, le système
s'est institutionnalisé et permet désormais de libérer les femmes qui peuvent travailler, en
réservant l'investissement dans ces structures aux femmes les plus pauvres. La culture andine
était un terreau favorable à la fois à l'autonomie des femmes et au modèle coopératif. La
société bolivienne avait perdu, sous l'influence du modèle de la colonisation, la tradition de
complémentarité du couple qui laissait une plus grande autonomie aux femmes. S.Charlier
montre que l'empoderamiento dans la culture bolivienne a permis de retrouver les deux
dimensions de pouvoir, à la fois de pouvoir « de » développer son identité et son activité, mais
aussi un pouvoir « avec », plus lié à une influence collective, politique (Charlier, 2011).
Ce concept a été diffusé dans d'autres cultures. Depuis les années 1990, les institutions de
développement encouragent des projets permettant l'empowerment des femmes pauvres, c'est
à dire leur augmentation de pouvoir. Ce changement de statut doit leur permettre de sortir de
la sphère domestique et de la tradition pour accéder à la modernité. Parmi les différents
projets qui s'inscrivent dans ce cadre, une activité est devenue particulièrement représentative
de cette dynamique, la production de beurre de Karité. Ainsi, en Afrique au Burkina Faso :
cette activité traditionnelle pratiquée par les femmes rurales, a changé d'échelle ces dernières
années sous la pression de la demande mondiale. Le Karité, produit prisé par l'industrie
cosmétique est devenu un produit d'exportation. Dès lors, les hommes ont récupéré les
activités les plus rémunératrices, les collectes des productrices et le commerce de gros.
Pourtant, la production du beurre de Karité domestique était fondée sur un réseau féminin
6
d’entraide, l'extraction est en effet collective : des groupes de femmes s’entraidant pour le
concassage et pour le barattage (Saussey, 2011). Des associations de femmes se sont
constituées héritières de cette tradition pour permettre le regroupement des femmes et
conserver le contrôle de la filière. De nouvelles organisations sociales avec des
réglementations originales sont nées de cette nouvelle activité.
Sur un modèle proche, au Maroc sont nées des coopératives de femmes autour de la collecte
de la noix d'Argan. L'huile d'Argan, comme le Karité était une activité saisonnière des
femmes berbères. La production artisanale d'huile d'Argan, avec la montée de la valeur
marchande de cette huile s'est structurée. Depuis les années 1990, l'Etat marocain dans le
cadre d’une politique de modernisation a encouragé cette activité pour améliorer le travail des
femmes, en la structurant en associations. Ces coopératives permettent de limiter
l'exploitation du travail féminin, dans une activité qui leur appartenait à l'échelle artisanale.
Ces coopératives sont dirigées par des femmes mais elles réunissent des statuts différents.
Ainsi, A. Dammame, qui a étudié les coopératives dans le sud ouest du Maroc, a pu observer
que la participation aux décisions reste très différente selon les membres, de même que
l'implication dans la gestion. Pour certaines femmes, c'est un travail salarié comme un autre et
l'initiative reste réservée à un petit groupe. Toutefois, ces activités plus régulières ont permis
une stabilisation des revenus familiaux et une meilleure reconnaissance du travail féminin
(Damamme, 2011).
Ces initiatives étudiées principalement par des sociologues et anthropologues démontrent un
engagement féminin mais les auteurs restent circonspects sur un gain réel de pouvoir pour les
femmes dans des sociétés très patriarcales (Hersent, 2011). Ainsi, le développement du
pouvoir des femmes reste un sujet complexe et il ne suffit pas d'observer le développement
d'initiatives économiques pour conclure que leur place dans la société change radicalement.
De même, le microcrédit parfois présenté comme l'outil qui permettra aux femmes de
développer une activité économique est aussi une solution discutée.
1. 4 Femmes et Microcrédit
Depuis les origines du microcrédit, le rôle des femmes dans ce dispositif est fondamental. Le
fait de faire de tous petits prêts a répondu principalement aux besoins des femmes. La
Grammeen Bank créée par M. Yunus s'est appuyée sur les Grameen ladies. Ce sont les
femmes qui sont les clientes et les courtiers le plus souvent de ces systèmes. Ainsi, la part des
femmes dans les clients du microcrédit au Bangladesh est estimée à 90% (Chowdury, 2011)
en Inde ce serait 95% (Guérin, 2011). C'est ainsi que le microcrédit est apparu comme l'outil
idéal pour réduire la pauvreté et encourager la mobilisation des femmes. Il a donc été
encouragé par nombre d'organismes de coopération pour encourager la promotion de la
condition féminine. Les derniers travaux reviennent en partie sur ce postulat. Ainsi, I. Guérin
a étudié les Self Help Groups en Inde, associations qui encouragent les femmes indiennes à
lancer de petites activités en s'appuyant sur du microcrédit. Elle montre que le concept
d'empowerment, correspondant à un idéal de femme autonome à l’égard de son époux et de sa
communauté, est une norme occidentale véhiculée par des ONG en décalage avec la réalité
sociale des femmes indiennes. Ainsi, cette conception d'un accès au pouvoir par l'acquisition
d'une indépendance économique ne profite qu'à quelques-unes. Ces investissements hors de la
sphère familiale sont sources de tension pour beaucoup d'entre elles. Cet offre de crédit, leur
permet surtout d'assurer leur charge de financement de l'espace financier familial, il complète
les systèmes traditionnels de tontine ou de vente de bijoux, il leur permet principalement
d'échapper aux usuriers. L'auto-emploi pour une activité économique significative reste
marginal. Elle constate que désormais cet encouragement du microcrédit permet de transférer
aux femmes des travaux d'intérêts généraux qui relèvent de la puissance publique (Guérin et
Palier, 2006).
7
Pour autant, même si le discours sur le succès du microcrédit n'est pas confirmé par l'étude de
la réalité, en particulier pour la création d'un entrepreneuriat féminin, ce système permet
cependant l'accession d'un certain nombre de femmes à des responsabilités. Comme pour les
coopératives marocaines, l'accession à une promotion est réservée à un petit nombre (Guérin,
2010). Avec une approche plus économétrique Chowdury montre que les revenus des femmes
au Bengladesh ayant recours au microcrédit est amélioré, mais il ne peut pour autant
démontrer de vrais progrès d'empowerment (Chowdury, 2011).
De même en Égypte, le rôle des réseaux de femmes a été étudié dans la banlieue du Caire.
Ces réseaux sont basés sur un système de club d'investissement proche du système des
tontines, appelé ici gam'iyyaat (Drolet, 2011). Ce système parallèle au système bancaire
officiel, permet une épargne et des prêts au sein d'un groupe d'associés solidaires. Ces prêts
sans intérêt ont pour objectif des investissements pour le fonctionnement domestique, alors
que le microcrédit apparaît comme un complément pour des investissements d'affaires.
Toutefois, comme en Inde très souvent les sommes empruntées par le microcrédit vont venir
financer l'espace domestique. Ainsi, désormais le microcrédit n'apparaît plus comme le
système permettant l'émancipation des femmes. Il demeure un outil financier permettant une
meilleure trésorerie familiale.
Ainsi, l'innovation sociétale aujourd'hui intègre à la fois l'Economie Sociale et Solidaire et un
nouvel entrepreneuriat social. La contribution des femmes à cette innovation est intéressante
d'une part, car l'objet de cette innovation est souvent lié au care, domaine féminin par
excellence, d'autre part parce que leur mobilisation est un changement sociétal. Pour
conquérir le pouvoir d'entreprendre, elles doivent changer le rapport de force dans la société.
Nous avons vu que, finalement, ces sont ces nouvelles relations qui caractérisent aussi
l'innovation sociétale. Ces initiatives émergentes sont étudiées en Asie, en Amérique latine,
en Afrique mais pour le moment assez peu dans la région méditerranéenne. Cette évolution
est suivie par des équipes transdisciplinaires réunissant économistes et anthropologues, car la
compréhension fine de ces transformations demande une expertise des différentes zones
culturelles. Les études sont donc locales. En ce qui concerne la zone méditerranéenne les
travaux concernent des initiatives en Égypte et Maroc. Nous adopterons un point de vue plus
général, car nous nous contenterons d'évaluer seulement si un entrepreneuriat féminin est plus
manifeste dans le domaine de l’innovation sociétale, dans une zone dans laquelle la
participation des femmes à l'économie est particulièrement cachée.
8
2. Enquête sur les Femmes et l’Innovation sociétale dans l'espace
méditerranéen
La place des femmes dans le cadre de cette innovation paraît intéressante à observer, tout
particulièrement dans le monde méditerranéen. Cet espace, offre à la fois une zone
géographique partageant des traits culturels communs d’une tradition patriarcale dans lequel
la place des femmes est plutôt liée au monde domestique, et une grande hétérogénéité de
situations. Cette tradition a connu des évolutions variées selon les pays et la longue histoire de
cet espace. Ainsi, aujourd’hui il réunit une mosaïque de peuples et de traditions dans lesquels
la place des femmes est plurielle.
Cet espace n’a pas d’homogénéité politique, aussi ne dispose-t-on pas de sources
d’information réunissant l’intégralité de la zone. Outre cette difficulté, la notion d’innovation
sociale et sociétale pour le moment n’est pas l’objet d’étude statistique globale. La plupart des
études sont ponctuelles sur l’analyse de cas. Ainsi, pour essayer d’examiner l’évolution en
cours nous ne disposons d’aucun outil permettant de dégager des tendances générales.
Cette étude ne sera donc qu’une exploration très partielle. Nous nous contenterons de repérer
quelques signes permettant de voir si les femmes apparaissent comme des acteurs
particulièrement actifs dans l’IS. Nous avons vu que parmi les acteurs de l’IS, on identifiait
les différentes structures de l’ESS et les entrepreneurs sociaux.
Pour étudier le rôle des femmes dans l’ESS, nous nous baserons sur le cas français pour lequel
nous disposons de données statistiques de l'INSEE.
Pour étudier la place des femmes dans l’entrepreneuriat social méditerranéen, nous ferons
appel au réseau constitué par l’association Ashoka qui réunit des entrepreneurs dans le monde
entier particulièrement innovant dans de domaine de l’IS. L’étude de leur base de données,
nous permet de dresser une géographie des initiatives dans cette zone menée par des femmes.
L'échantillon que représentent les entrepreneurs d'Ashoka sera confronté à une base plus large
qui étudie les entrepreneurs au niveau mondial, The Global Entrepreneurship Monitor
(GEM). Ce programme de recherche, à l’initiative de la London Business School et du
Babson College suit l’activité de l’entrepreneuriat à l’échelle de la planète. Il réunit désormais
85 équipes nationales, en France leur relai est l’EM Lyon. Cette enquête annuelle permet de
comparer l’activité relative de chaque pays, elle couvre 54 pays et 400 millions
d’entrepreneurs (GEM, 2011). Ceci nous permettra de vérifier si les tendances que nous
voyons apparaître sont cohérentes avec celles du GEM.
2.1 Résultats
Nous avons tout d'abord repéré dans les données statistiques de l'INSEE la place des femmes
dans l'E.S.S.. Les données de l’INSEE CLAP (Connaissance Locale de l’Appareil Productif)
nous permettent de connaître la structure de l’emploi en France dans l’E.S.S.. La dernière
enquête disponible datée de 2010, rend compte de chiffres de 2008.
La répartition par genre montre que les femmes sont plus nombreuses (65,5%) dans ce type
d’organisation alors qu’elles ne représentent que 44,9% dans le secteur privé hors E.S.S..
Dans les régions bordant la Méditerranée, nous trouvons des chiffres très proches de
l'ensemble français : 67,4% en PACA, 65,4% en Languedoc Roussillon (Tableau 1).
9
Hors ESS en Corse
42,40%
Dans l'ESS Corse
57,60%
67,30%
Hors ESS en PACA
32,70%
45,50%
Dans l'ESS en PACA
54,50%
67,40%
Hors ESS en Languedoc Roussillon
33,60%
45,90%
Dans l'ESS en Languedoc Roussillon
34,60%
44,90%
Dans l'ESS en France
55,10%
65,50%
0%
20%
Homme
54,10%
65,40%
Hors ESS en France
Femme
34,50%
40%
60%
80%
100%
Source : Insee-Clap ; Atlas de l’ESS, en France et dans les régions 2009
Pour la France, il n’y a pas de différences notables des régions méditerranéennes par rapport
aux données nationales, nous pouvons donc nous appuyer sur des données nationales pour
étudier la participation des femmes à l’E.S.S.
Cette sur représentation des femmes s’explique bien entendu par les domaines de l’E.S.S dans
lesquels les femmes sont nombreuses : éducation, social, santé. Pourtant, cette caractéristique
sectorielle ne suffit pas à expliquer le phénomène car on peut remarquer que dans l’E.S.S. la
spécialité sectorielle est moins marquée que dans l’ensemble de l’économie. Ainsi, en
analysant la répartition sectorielle : la part des femmes dans le secteur social est de 71,1%
alors que dans les entreprises privées elle est de 78,1%. On remarque aussi dans des domaines
plus masculins, comme le transport, que leur part est plus importante que dans le domaine
privé. 52,1% de femmes alors que pour le privé on est à 23,7%. Ainsi, ce n’est pas seulement
le secteur qui peut expliquer la part prise par les femmes.
Si on se réfère à l’analyse par catégorie socioprofessionnelle, leur part est dominante dans
toutes les catégories sauf les ouvriers. La tendance de plus est en cours d’augmentation.
40,6
Professions intermédiaires
62,6
17,8
Ouvriers
31,6
Privé hors ESS
ESS
72,1
Employés
85,5
Cadres, professions intellectuelles et
chefs d'entreprises
28,5
53,8
0
20
40
60
80
100
Part des femmes par Catégorie socio professionnelle
Il convient surtout de noter leur présence très supérieure dans l’encadrement : elles
représentent 53,8% des cadres, professions supérieures et chefs d’entreprise, alors qu’elles ne
10
sont que 28,5% dans le secteur privé. Pour les professions intermédiaires, l’écart est aussi
significatif 62,6%, pour 40,6%.
Au sein de l’E.S.S., des différences sont à noter, ainsi les coopératives sont proches du secteur
privé (45 % de femmes) alors que les autres structures associations, fondations et mutuelles
son plus féminisées avec des taux proches de 70 %.
Ainsi, le lien entre femmes et E.S.S. apparaît clairement dans ces statistiques pour la France,
non seulement elles sont plus nombreuses mais elles exercent plus de responsabilité que dans
le secteur privé traditionnel.
Est-ce que nous pouvons observer cette répartition en ce qui concerne l'entrepreneuriat et
surtout pour d'autres pays méditerranéens ? Pour avoir une vision plus étendue de la zone
méditerranéenne, et des indications sur un autre type d’acteurs de l’innovation sociétale, nous
avons étudié la répartition des entrepreneurs sociaux « labellisés » par Ashoka.
Cette association regroupe le plus important réseau d'entrepreneurs sociaux à l'échelle
mondiale. Créée en Inde en 1980, cette association se présente comme le regroupement
d'Entrepreneurs Sociaux innovants, les Fellows Ashoka, qui accélèrent la diffusion de
l’innovation sociétale (site Ashoka.fr). Ces 3000 entrepreneurs dans 70 pays, proposent des
solutions innovantes pour répondre aux défis sociétaux, ils nous paraissent donc pertinents
pour illustrer notre étude sur l'innovation sociétale. Ashoka joue le rôle de capital-risque
philanthropique, l'association investit dans un certain nombre de projets dans le monde, en
attendant un retour en termes d'impact social. Une base de données accessible sur le site
Ashoka.org répertorie tous ces « changemaker » sélectionnés selon 5 critères : une idée neuve,
la démonstration d'une réelle créativité pour la mettre en œuvre, des qualités entrepreneuriales
rigoureuses, un impact social manifeste, une éthique rigoureuse permettant la confiance.
L’extraction des entrepreneurs méditerranéens nous permet d’obtenir 113 individus, dans 10
pays. En établissant une répartition par genre nous obtenons le tableau suivant :
Turquie
12
Palestine
12
2
1
Maroc 0
1
Liban
2
2
Jordanie
3
Italie 0
1
Israel 0
2
France
1
0
Hommes
17
9
Espagne
EGYPT
14
11
0%
Femmes
20%
23
40%
60%
80%
100%
Répartition par genre des entrepreneurs d’Ashoka dans la zone méditerranéenne
Il est difficile de conclure une présence féminine très forte en Méditerranée au sein de ce
réseau, 35% des Fellows d’Ashoka dans cette zone sont des femmes. Dans certains pays
l’échantillon est trop petit pour tirer des conclusions comme l’Italie, Israël ou le Maroc.
Beaucoup de pays ne sont pas non plus représentés (Grèce, Tunisie, Algérie…). Toutefois,
cette répartition réserve quelques surprises. Alors que la présence d’Ashoka est réelle dans un
11
pays comme la France, la part des femmes parmi les entrepreneurs identifiés est quasiment
inexistante. En revanche, les pays qui montrent une activité féminine plus marquée sont plutôt
l’Est de la Méditerranée : Turquie, Jordanie, Palestine, Egypte. Un pays comme la Jordanie,
même si peu d’entrepreneurs sont identifiés, il est notable que ce sont tous des femmes. Ainsi,
des écarts sensibles apparaissent.
Cette répartition, bien que l'échantillon soit limité, reflète la répartition de l'entrepreneuriat
féminin que l'on peut établir à partir des données à l’échelle internationale collectées par le
GERA pour le GEM.
Cette base de données sur l'entrepreneuriat, nous permet d'étudier la dynamique
entrepreneuriale dans de nombreux pays. Ainsi, l'écart que l'on constate dans notre échantillon
se retrouve sur tout l'entrepreneuriat. En analysant, l'initiative entrepreneuriale féminine dans
les pays méditerranéens mesurée par la part de la population de femmes du pays 18-64 ans
qui a une activité entrepreneuriale, on voit que la France fait partie des pays qui montrent un
taux le plus faible 2% (6,7 pour les hommes), alors que l'Egypte est à 5,5% (20,2), la Turquie
étant à 3,05.
Part des femmes en phase d’entrepreneuriat par rapport à la population féminine en âge de travailler en 2009
Dans l’histogramme présenté, nous avons distingué les pays de la zone méditerranéenne. Les
extrêmes sont représentés pour les maxima par la Bolivie (32,21%), l’Ouganda (30%), pour
les plus bas l’Arabie Saoudite (0,7), le Japon (1,5).
Nous voyons que la France avec l’Italie ont des participations très faibles, le premier dans
notre population méditerranéenne est l’Algérie (13,4%), le Maroc (11,8%). Ainsi, nous
retrouvons pour les pays présents dans notre échantillon une distribution proche.
L'entrepreneuriat social féminin, suit la part de l'entrepreneuriat féminin en général. Il est
donc difficile de conclure à un entrepreneuriat féminin plus actif dans le domaine social.
C’est pourtant la conclusion du GERA dans une étude consacrée à l’entrepreneuriat social. Le
GERA a aussi observé l’activité de l’entrepreneuriat social dans une enquête menée auprès de
150 000 personnes dans 49 pays en 2009. Par entrepreneuriat social, cette enquête intègre
toute activité intégrant une mission sociale. Un des résultats de cette étude est la présence
féminine manifestement plus importante que dans l’entrepreneuriat traditionnel : -« Males are
generally more likely to start a social venture than are females, however the social
entrepreneurship gender gap is not as high as with traditional commercial entrepreneurship »
(Bosna, alii, 2010, p.4). L’écart est en faveur des femmes en Malaisie, Liban, Russie, Israël,
Islande et Argentine. Elles sont plus entreprenantes que les hommes, qui restent dominants en
Arabie Saoudite, Maroc, Brésil, Bosnie, Palestine. Ainsi, dans la zone méditerranéenne avonsnous les deux attitudes qui coexistent. Plus précisément, pour notre zone d'étude, le taux de
12
prévalence de l'entrepreneuriat social par rapport à l'ensemble de la population active indique
dans les pays de notre zone : Espagne 0,9 - France de 2,6 - Italie 2,5 - Bosnie 0,9 - Grèce 2,9
- Syrie 1 – Jordanie 1 – Liban 1,5 – Israël 4 – Algérie 1,9 – Maroc 0,8. Ainsi, des pays dans
lesquels l’entrepreneuriat est faible comme la France et l’Italie, montrent une plus grande
prise en compte de la dimension sociale de l’entrepreneuriat. Toutefois, les réalisateurs de
l’enquête indiquent des réserves, plus l’échantillon est faible, plus l’effet peut être marqué
sans réalité. Malheureusement, sur cette étude nous ne disposons pas des données pour
l'Egypte ou la Turquie. Ainsi dans notre zone, le lien avec un taux d'entrepreneuriat social
plus élevé, correspondrait plutôt aux pays dans lesquels l'initiative féminine est faible.
Notre échantillon d’entrepreneurs d’Ashoka nous apporte aussi des informations sur les
domaines de l’entrepreneuriat privilégié par ces entrepreneurs méditerranéens. Ils sont classés
selon 5 types d’activité.
Human right
10
Health
Environment
11
6
9
1
Education
Economic development
Civic engagement
0%
8
3
Femmes
Hommes
13
7
11
11
20%
22
40%
60%
80%
100%
Répartition par type d’activité des Fellows d’Ashoka sélectionnés dans la zone méditerranéenne
On peut noter que l’environnement intéresse peu nos entrepreneures sociales, ainsi que
l’éducation. En revanche, la santé les mobilise un peu plus que les hommes (16% pour 12%),
mais surtout la défense des droits (26% contre 15%). Dans cette catégorie, on trouve les
initiatives liées à la défense des femmes, ce qui explique cet intérêt. Pour ce qui est de
l’engagement citoyen ou du développement économique, les positions de chaque genre sont
proches. Souvent les entreprises créées agissent dans différentes catégories, ainsi une
entreprise s’adressant aux enfants des rues du Caire est-elle classée en Développement
économique alors que son action est aussi liée à l’éducation et à la santé.
2.2 Discussion
Une participation prédominante des femmes dans le domaine pionnier de l’innovation sociale
qu’est l’E.S.S. est manifeste en France. Nous trouvons bien la confirmation de
l'investissement des femmes dans le care, la double signification soin et solidarité est bien
présente dans ces activités. Que cet investissement corresponde à une logique féminine ou à
une assignation de rôle dans cette fonction du soin, les femmes sont bien représentées dans
ces activités. Toutefois, nous avons vu que pour le secteur social, cette place était moins
importante que dans l'emploi privé. Ainsi, elles sont plus nombreuses dans la plupart des
secteurs d'activité dans ce type de structure. Elles seraient donc plus attirées par des projets
liés à l’innovation sociétale et seraient plus facilement mobilisées par des enjeux sociaux que
strictement financiers. Ceci mériterait des enquêtes complémentaires plus qualitatives,
notamment pour vérifier si leur motivation est liée à l'originalité du projet ou correspond à
13
une assignation de rôle ou l’acceptation de conditions que des hommes accepteraient moins
facilement, en particulier des salaires moindres. Cependant, cette répartition se rapproche
aussi de celle de l'emploi dans le secteur public. L'E.S.S. appartient bien au tiers secteur, entre
le privé et le public. Aussi, retrouve-t-on une répartition des genres qui se rapproche de
l'emploi public.
En ce qui concerne l'entrepreneuriat social, quelle est la place des femmes que nous avons pu
observer dans notre échantillon des fellows d'Ashoka ? Tout d'abord, il convient de rappeler la
limite de notre échantillon, ce réseau est lié à une sensibilité spécifique, en outre
historiquement créé en Asie, il représente une population d'entrepreneurs beaucoup plus large
dans cette région du monde, en Inde on compte 277 fellows, 57 au Bengladesh, 272 au Brésil,
alors que nous n'en avions que 113 pour tout notre espace méditerranéen. Au demeurant, ils
sont signes d'une dynamique et peuvent nous aider à discerner quelques tendances qui
mériteront d'être suivies. Ainsi, l'émergence de cet entrepreneuriat est plus important dans les
pays où l'emploi des femmes dans l'économie formelle est moins présent, ainsi remarque-t-on
en France, une place infime de cet entrepreneuriat féminin, alors qu'une réelle dynamique
apparaît en Turquie ou en Egypte. Une des explications de cet écart, peut être liée à la
participation féminine au marché du travail. Ainsi, si en France la part des femmes qui
travaillent ou cherchent à travailler est de 81% de la population féminine des 15-64 ans, en
Égypte elle est de 31%, en Turquie de 36% ( Human Development Report 2011, United
Nations Development Programme données, 2009)4 Alors qu'en France, elles peuvent trouver
une place dans des structures variées notamment de l'ESS, dans d'autres pays où ce secteur est
moins important, elles sont obligées de créer leur entreprise. Ainsi, l'entrepreneuriat féminin
semble évoluer de façon inverse à la participation des femmes au marché du travail. Comme
on a pu l'observer dans d'autre pays, elles sont aussi la main-d’œuvre principale de leur
activité : il s'agit plus d'auto-entrepreneuriat que d'entrepreneuriat féminin.
On peut aussi noter une corrélation entre la dynamique de l'entrepreneuriat féminin et l'indice
d'inégalité homme-femme. Cet indice qui donne 11 pour la France ou 12 pour l'Italie, pays
nous avons vu où les femmes sont peu entreprenantes, donnera 44 pour la Turquie, 52 pour le
Maroc, indiquant une plus grande inégalité, alors que l'initiative féminine est supérieure (GII,
Human Development Report 2011, United Nations Development Programme, donnés 2009)5.
Ainsi, l'initiative féminine est une nécessité pour trouver une place, il faut se créer sa place.
L'investissement féminin dans des micro-entreprises, comme l'ont étudié un certain nombre
d'auteurs est aussi lié à la structuration de l’économie informelle. Leur activité traditionnelle
au lieu de demeurer dans une économie domestique non formalisée, désormais apparaît dans
une activité prise en compte par l'économie. Ce mouvement est manifeste avec l'entrée de
certaines matières premières sur un marché mondial comme l'Argan ou le Karité. Ainsi, ces
activités féminines traditionnelles au sein d'une économie domestique, sont devenues des
activités correspondant à une demande mondiale. En outre, ces activités s'adressent à une
clientèle féminine, liée au marché des cosmétiques qui utilisent ces matières premières. Les
différentes parties prenantes de cette industrie ses sont retrouvées être des femmes. Cette
communauté de genre a encouragé le développement et l'aide des entreprises féminines.
Ainsi, dans notre zone d'étude trouvons-nous des entreprises comme l'Occitane ou Terres d'Oc
qui à travers leur politique RSE ou leurs Fondations aident des coopératives de femmes au
Maroc pour l'Argan, ou au Burkina Faso pour le Karité. Pour les animateurs de la politique
RSE de ces entreprises de cosmétiques, il est important de réunir les différentes parties
prenantes, fournisseurs et clients, participant à la même communauté de genre autour de cette
activité traditionnelle artisanale. L’innovation sociétale parle aux femmes à défaut de les
4
5
Human Development Report 2011, United Nations Development Programme
, Human Development Report 2011, United Nations Development Programme
14
rendre plus entreprenantes. C’est un thème fédérateur dans le cadre des politiques RSE des
entreprises.
Conclusion
L’innovation sociétale en proposant à la fois des solutions à des questions sociétales et de
nouveaux rapports sociaux, apparaît bien comme un champ qui mobilise l’engagement
féminin. Dans beaucoup de pays, le fait qu’une femme entreprenne est déjà une innovation
sociétale. Pourtant, le goût pour la création d’entreprise reste modéré, il est surtout conduit par
l’obligation de créer son emploi plutôt que son entreprise. Dans l’espace méditerranéen,
l’entrepreneuriat féminin est donc plus actif dans les pays où elles sont écartées de l’emploi.
Les micro-entreprises créées sont une reconnaissance par le marché de l’activité menée jusque
là dans le cadre d’une économie informelle, comme le montre le microcrédit sur l’ensemble
de la planète. Les freins de l’entrepreneuriat féminin ne sont donc pas levés même si
l’innovation sociétale « intéresse » les femmes au sens donné par la sociologie de la
traduction, d’un enrôlement et d’une mobilisation pour défendre l’innovation, le saut dans
l’entrepreneuriat reste lié à la nécessité.
15
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