
formelle, au prix de la répudiation de la question tant de leur contenu et de leur inten-
tionnalitĂ©3que de leur mode dâĂ©mergence.
De lâĂȘtre social rĂ©el et concret, la science structuraliste ne veut plus connaĂźtre que la
forme, croyant pouvoir faire abstraction de tout ce qui le fait advenir. Du mouvement de
la vie sociale autoconstituĂ©e et autoconstituante. De sa dimension de praxis. Dans lâopĂ©-
ration, ce qui disparaĂźt, câest le don et la lutte des hommes, comme le notait aussitĂŽt
Claude Lefort dans une profonde critique ab initio de ce qui allait devenir le structuralisme
à la française4. Critique dont il reste à mesurer toutes les implications, qui sont, croyons-
nous considĂ©rables. Quâon pense seulement Ă ce quâaurait pu devenir la psychanalyse
relue par Lacan si celui-ci, comme il le fait un temps, au début, dans un de ses textes prin-
cipaux, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, sâen Ă©tait tenu Ă une
conception maussienne du symbolisme au lieu de mĂȘler et de confondre sous la notion
de symbolique, en prĂ©tendant sâinspirer de LĂ©vi-Strauss, Ă peu prĂšs tout et nâimporte
quoi, le langage, la logique formelle, lâĂ©change, le don et la thĂ©orie des jeux. Mais nâallons
pas trop vite en besogne et arrĂȘtons-nous un instant Ă cette notion de symbolisme.
Le dépassement de Durkheim par la découverte du symbolisme
Comme lâĂ©tablissent avec une grande force deux relectures rĂ©centes de lâĆuvre de M.
Mauss (Karsenti, 1994,1996; Tarot, 1994,1996,1999), câest en effet Ă travers la mise en
Ćuvre de cette notion de symbolisme que M. Mauss, discrĂštement et sans le crier sur
les toits, prend peu à peu ses distances avec les rigidités conceptuelles intenables du
systĂšme lĂ©guĂ© par son oncle et le fait Ă©voluer de lâintĂ©rieur. Sâil avait annoncĂ© Ă grands
cris et explicitĂ© la rĂ©volution thĂ©orique quâil Ă©tait en train dâaccomplir, les choses
auraient été plus claires pour tout le monde et sa gloire mieux assurée. Mais avait-il lui-
mĂȘme le sentiment dâaccomplir une telle rĂ©volution? Rien nâest moins sĂ»r. Nombre
des ïŹls qui y conduisaient nâavaient-ils pas dâailleurs Ă©tĂ© tissĂ©s de longue date en com-
pagnie de Durkheim ? Et ce dernier nâĂ©tait-il pas dĂ©jĂ largement parvenu lui-mĂȘme Ă
lâidĂ©e que la sociĂ©tĂ© doit ĂȘtre conçue comme une rĂ©alitĂ© dâordre symbolique, une tota-
lité liée par des symboles ? Elle est, écrivait-il dans sa Détermination du fait moral,
«avant tout un ensemble dâidĂ©es, de croyances, de sentiments de toutes sortes, qui se
réalisent par les individus» (Durkheim, 1974 [1906], p. 79)5?
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3. Comme le montre parfaitement Vincent Descombes (1996,ch.18,Les Essais sur le don).
4. Claude Lefort, «LâĂ©change et la lutte des hommes» (1951) repris in Lefort (1981). Ă juste titre, François
Dosse fait commencer son Histoire du structuralisme par un rappel de lâintroduction de C. LĂ©vi-Strauss
(1950) à Sociologie et anthropologie de Marcel Mauss et de la critique de Lefort (1951). à certains égards, en ten-
tant ici de commencer Ă expliciter ce que nous appelons le paradigme du don, nous ne faisons rien dâautre
quâessayer de dĂ©velopper les implications de la critique de LĂ©vi-Strauss par Lefort en faisant retour au vrai
Mauss et non Ă celui qui ne ïŹt plus ïŹgure, durant et aprĂšs la vague structuraliste, que de prĂ©curseur un peu
malhabile de C. Lévi-Strauss.
5. Que Mauss ne se sente pas ici en rupture avec Durkheim mais au contraire en continuitĂ© avec lui, câest
ce quâil indique frĂ©quemment. Par exemple, dans Psychologie et sociologie, il Ă©crit: «VoilĂ longtemps que
Durkheim et nous enseignons quâon ne peut communiquer que par symboles [...] VoilĂ longtemps que nous
pensons que lâun des caractĂšres du fait social câest prĂ©cisĂ©ment son aspect symbolique» (1966,p.294).
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