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l’enfermement dans une sphère insensible aux
évènements du monde correspond à l’élimination
volontaire de l’incertitude, au moment où elle est
pourtant la plus forte et, par voie de conséquence,
à des prix d’actifs trop élevés du fait de la sous-
estimation du risque.
Monades, Encastrement et théorie des systèmes
Jean-Louis Bruguière s’interroge : « l’économie et la
nance seraient-elles des monades leibniziennes qui
échapperaient à ces turbulences politico-sociétales qui
ont placé l’imprévisibilité au cœur de la gouvernance
politique ? » Le philosophe allemand Husserl qualie
de son côté la Monade de « porteuse d’un point de
vue unique et original sur le monde et [de] totalité
close, impénétrable aux autres consciences.» Ces
réexions convergent avec les propos de Karl Polanyi
sur le désencastrement de la nance3 ou l’analyse
systémique de la sphère nancière conduite par D.
Dron4. Cette dernière observe « une contagion inverse
de logique, depuis le sous-système nancier vers les
sur-systèmes ». Pour ajouter aussitôt : « En biologie,
une faible sensibilité d’un sous-système par rapport
aux signaux des sur-systèmes [ce qu’on pourrait
appeler l’autisme de la nance] n’est pas synonyme de
robustesse mais de vulnérabilité ». A cette vulnérabilité
informationnelle de la sphère nancière s’ajoutent
une diversication insufsante (en termes d’acteurs
et de stratégies) et la démultiplication des produits
dérivés qui réduit les boucles de rétroaction et génère
au contraire de plus en plus d’« effets en cascade ».5
Les apports de la finance comportementale
La notion d’euphorie nancière, à laquelle Robert
Shiller a donné le nom d’exubérance irrationnelle,
repose sur le fait que les opinions sur lesquelles se
fondent les prix contiennent une part de croyances
collectives, plus ou moins éloignées de la réalité,
selon les époques. Et c’est précisément l’adhésion
d’un nombre croissant d’opérateurs à des croyances
de plus en plus irréalistes qui forme les « rallys » par
lesquels, en général, se terminent les « bull markets
». La dimension la plus passionnante du phénomène
est que ces croyances, qu’elles concernent le champ
macro ou micro-économique, se forgent à travers
des relations réexives avec le comportement des
marchés. Par exemple, dans la bulle des « technos
», plus le Nasdaq montait et plus les perspectives de
croissance des nouveaux géants –pour certains aux
pieds d’argile- de l’informatique s’amélioraient. C’est
indiscutablement le même phénomène qui sous-tend
la récente « trumpmania » : l’optimisme des marchés
se répand sur les prévisions macro-économiques
qui à leur tour alimentent une nette amélioration de
l’indice de conance des consommateurs qui conforte
la bourse et ainsi de suite.
Diagnostic et pronostic
« Une bulle spéculative est un train dont on sait qu’il
va dérailler mais duquel chaque passager espère
pouvoir sauter le dernier, juste avant le crash». Cette
formule imagée6 permet de cerner la distinction entre
le diagnostic et le pronostic, ou pour le sujet qui nous
occupe, entre gestion des risques et « trend following ».
N’en déplaise aux « traders », prononcer un diagnostic
de vulnérabilité n’exige pas de l’accompagner d’une
description précise des mécanismes déclencheurs
de la prochaine crise, ni de prévoir sa date précise
et encore moins son ampleur. A contrario, l’absence
de mise en évidence de ces éléments ne constitue
pas la preuve de la solidité du marché.
2. LE CONTEXTE GEOPOLITIQUE ET
MACROECONOMIQUE
Aborder le terrain de la géopolitique, comme celui de
la macroéconomie, c’est essayer de rétablir le lien
aujourd’hui rompu avec les marchés. La contagion
de l’optimiste des marchés sur l’économie, si elle
a bien une réalité à travers l’effet richesse, ne peut
s’affranchir durablement des « fondamentaux ». Pas
plus que la marche des affaires ne peut éternellement
ignorer le contexte géopolitique.
La géopolitique : le changement de régime
L’invasion de l’Irak et l’intervention américaine en
Afghanistan ont sonné la fin de la période post-
guerre froide et de son régime unipolaire fondé sur
la pax americana. La décennie 2000 a préparé son
remplacement par un véritable régime multipolaire
sans leadership…et hélas sans Europe. Outre le jeu
classique (du renversement) des alliances au sein
du trio USA-Chine-Russie, la géopolitique mondiale
met en scène désormais des puissances autonomes
(Turquie, Iran) qui s’affirment par des stratégies
d’inuence régionale, notamment dans un Moyen–
Orient déchiré par la guerre intra-islam et où l’Arabie
Saoudite apparaît bien fragilisée. De grandes régions
deviennent le théâtre de rivalités majeures (pays d’Asie
centrale autrefois membres de l’ex-URSS, euves
descendant de l’Himalaya, pôles). La globalisation
des échanges et le partenariat sino-américain (les
excédents de l’un nançant la consommation importée
3 K. Polanyi . La Grande Transformation. Gallimard
4 Dron D. 2015. Pour une régulation systémique de la finance. Annales des Mines 2013/4 (N°72)
5 D’après l’Office of Financial Research (OFR), dépendant du Trésor U.S., les banques importantes des Etats-Unis sont exposées sur l’Europe pour plus de 2 000 MD de dollars dont 800
MD en dérivés de crédit. “U.S. global systemically important banks (G-SIBs) have more than $2 trillion in total exposures to Europe. Roughly half of those exposures are off-balance-
sheet…U.S. G-SIBs have sold more than $800 billion notional in credit derivatives referencing entities domiciled in the EU.” http://wallstreetonparade.com/2017/01/u-s-quietly-drops-
bombshell-wall-street-banks-have-2-trillion-european-exposure/
6 Prêtée à Warren Buffet