3"
"
situation où une minorité (quelques milliers fonctionnaires et d’employés des grandes
entreprises du secteur privé) peuvent dignement se prendre en charge en cas de maladie. Le
reste, la majorité, se trouve dans une situation d’insécurité qui handicape lourdement sa prise
en charge. C’est donc dans ce contexte que s’est développé au sein des institutions sanitaires
le phénomène de garde malade.
En effet, la présence des gardes-malades, au sein des institutions sanitaires de la ville
de Yaoundé, en fait des personnes centrales et indispensables au bon fonctionnement de
l’appareil sanitaire et par ricochet à la guérison des malades. Ils sont au cœur de l’organisation
du travail et de l’admission des soins. Ils surveillent l’évolution des perfusions, avertissent les
infirmières lorsque celles-ci sont finies, les réveillent nuitamment en cas d’urgence,
s’occupent de l’hygiène des patients, parcourent les pharmacies, le plus souvent situées hors
des hôpitaux, pour acheter les remèdes après les prescriptions des médecins, etc. Parfois, ils
collaborent avec les professionnels de santé de façon un peu plus concrète. On retrouvera par
exemple un garde-malade participer à l’accouchement d’une femme ou encore un autre tenir
un patient blessé à qui on administre les soins.
Dans certains hôpitaux les garde-malades sont plus nombreux que le personnel de
santé et les patients. Le rôle qu’ils jouent dans l’organisation du système de santé au
Cameroun illustre une situation où la place des profanes est aussi et parfois plus importante
que celle des experts. Sans la présence des garde-malades, certains patients se retrouveraient
abandonnés dans les centres de santé ou les hôpitaux. Ce sont aussi ceux-ci qui jouent le rôle
de psychologues et qui soutiennent psychologiquement le malade. Non pas que les
professionnels ne le font pas, mais cette tâche incombe d’abord (officieusement) aux garde-
malades. Les patients se sentent en sécurité et rassurés lorsqu’ils sont entourés des leurs. « Je
ne me sens pas l’aise quand tu n’es pas là. Ces femmes aux blouses blanches ne me rassurent
pas », dit une patiente de l’Hôpital de Jamot à sa sœur. Au sein des institutions sanitaires,
comme dans la plupart des institutions camerounaises, tend à se développer des formes de
solidarité mécanique en l’absence de celles organiques.
L’exode rural et les migrations massives des populations des villages vers la ville de
Yaoundé ont transformé cette ville en milieu de vie hétérogène où l’ordre traditionnel
cohabite avec l’ordre urbain. Il se développe ce que les auteurs de l’École de Chicago
appellent le « village dans la ville » 9. Celui-ci unit ses habitants par de multiples liens où
s’entrecroisent les voisinages, la parenté, l’amitié, les solidarités professionnelles et enfin des
formes de solidarité tribales ou ethniques. Être citadin yaoundéen, dans ce cas de figure,
signifie davantage habiter la ville de Yaoundé et non avoir la mentalité ou les habitus urbains,
mieux encore la mentalité de la ville de type occidentale10. Faute d’un système de sécurité
sociale à même de prendre en charge un pan important de la population camerounaise, les
« acteurs faibles »11, mieux encore les « acteurs affaiblis » (les malades, les garde-malades et
""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""""
9 Yves Grafmeyer, Sociologie urbaine, Paris, Nathan, 1994.
10 Il est davantage question d’un type de citadin particulier : le citadin africain. Celui-ci est une mixture de la
modernité et de la ruralité. Il puise indifféremment dans l’un ou l’autre registre, en fonction des situations
concrètes auxquelles il est soumit. On assiste ainsi à une sorte de reconstruction d’un ordre traditionnel en milieu
urbain. Cette reconstruction met en exergue les manières de faire, d’agir ou de penser, propres aux zones rurales,
qui se reconstruisent en milieu urbain par les citadins de fraîche et même de longue date, non socialisés à la
culture urbaine occidentale.
11 Jean-Paul Payet et Denis Laforgue, Qu’est-ce qu’un acteur faible ? Contributions à une sociologie morale et
pragmatique de la reconnaissance Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2008. L’emprunt du terme «
faible » à M. de Certeau (1980) est, comme tout emprunt marqué par la duplicité. L’acteur faible s’inscrit bien
dans la tradition d’une pensée de la réhabilitation des capacités et des ressources d’action d’individus dominés,
disqualifiés, stigmatisés. Chez cet auteur, le faible n’a pas de lieu à soi ; le territoire appartient tout entier au fort.
Le faible ne peut avoir de projet au sens d’une stratégie maîtrisée de son développement ; il n’a que des tactiques
qu’il développe dans des interstices, des failles, des niches. Le faible s’inscrit clairement dans le champ de la