
Conséquences cérébrales d’une exposition à la cyanotoxine BMAA chez le rat
et détection dans le système nerveux central humain
Agnès PETIT-PAITEL
Anses • Bulletin de veille scientifique n° 28 • Santé / Environnement / Travail • Mars 2016
e77e
les trois premiers mois, à l’issue desquels les animaux
atteignent un score de 7. Cette première phase toxique
serait due à l’excitotoxicité du BMAA libre dans le SNC.
L’aggravation des symptômes progresse lentement durant
les mois suivants, ce qui correspondrait à la libération
progressive du BMAA lié aux protéines dans l’organisme. A
l’issue des quatorze mois, les animaux atteignent un score de
8 sur 10. L’IRM révèle que le volume musculaire des
membres postérieurs des rats diminue progressivement
suivant l’administration du BMAA, indiquant une atrophie
musculaire probablement due à la perte de l’innervation des
motoneurones de la moelle épinière. Au niveau cérébral,
l’IRM révèle une diminution du volume du cortex moteur des
deux hémisphères chez les rats traités au BMAA âgés de huit
mois, suggérant des dommages dans des régions corticales
spécifiquement impliquées dans le contrôle du mouvement.
Des modifications de certains noyaux du tronc cérébral
impliqués dans la déglutition sont également observées.
Enfin, l’analyse des neurotransmetteurs dans le cortex
moteur des rats révèle une augmentation du glutamate et
une diminution du GABA*, qui résulteraient en une
hyperexcitabilité des neurones provenant du cortex.
iCommentairei
Dans cet article, les auteurs montrent que leur protocole
d’administration de BMAA chez le rat permet de reproduire
un certain nombre de symptômes retrouvés chez les patients
atteints de SLA, tels que la diminution du volume des
muscles des membres inférieurs et la perte concomitante
des fonctions motrices. Au niveau cérébral, le BMAA
entraîne un amincissement du cortex moteur, un
élargissement des ventricules cérébraux et une atteinte des
noyaux du tronc cérébral impliqués dans le contrôle de la
déglutition pouvant conduire à des problèmes de déglutition
apparaissant chez l’Homme dans les stades tardifs de
certaines formes de SLA. Les niveaux des deux principaux
neurotransmetteurs excitateurs et inhibiteurs sont
également perturbés dans le cortex moteur, ce qui est en
accord avec l’hypothèse de l’excitotoxicité du BMAA comme
cause de la mort des motoneurones. Globalement, c’est une
étude intéressante qui tend à prouver que l’administration
aigue de BMAA peut suffire, chez le rat, à produire un
syndrome de type SLA. Cette étude souffre cependant de
l’absence d’analyse de la relation dose-réponse car la
concentration élevée de BMAA utilisée (près de 200 µM) fait
qu’on peut difficilement comparer les résultats aux autres
publiés dans la littérature. En effet, il a été montré que des
concentrations très faibles de BMAA (10-30 µM) peuvent
suffire à provoquer un dysfonctionnement des
motoneurones et les symptômes cliniques in vivo (6 ; 9).
De plus, le mode d’administration (cinq jours consécutifs)
ainsi que la voie d’administration intrapéritonéale ne
rendent pas compte de la réalité de l’exposition humaine au
BMAA. Enfin, il aurait été intéressant de mesurer les taux de
BMAA dans les tissus nerveux et d’estimer la perte des
motoneurones ainsi que l’apparition d’agrégats protéiques
intraneuronaux.
Analyse de la neurotoxicité du L-BMAA sur
le cervelet du rat
Munoz-Saez E, deMunck Garcia E, Arahuetes Portero RM,
Martinez A, Solas Alados MT, Miguel BG. Analysis of β-N-
methylamino-L-alamnine (L-BMAA) neurotoxicity in rat
cerebellum. Neurotoxicology 2015; 48:192-205.
iRésuméi
Le cervelet est un organe cérébral régulateur de la fonction
motrice, impliqué dans l’exécution des mouvements précis,
dans l’équilibre, dans le repérage spatial et temporel. Dans
cette étude, les auteurs examinent en détails les mécanismes
neurotoxiques du BMAA sur les cellules de Purkinje*, dans le
cervelet de rats. Comme dans l’article précédent, les
animaux âgés de trois semaines reçoivent une injection
intrapéritonéale quotidienne de BMAA (300 mg/kg), cinq
jours consécutifs. Les animaux sont évalués régulièrement
pour estimer leur atteinte neurologique, et sont sacrifiés à
l’âge de trois mois, lorsqu’ils ont atteint le score de 7 sur 10,
correspondant à une atteinte motrice grave. L’examen par
microscopie électronique des cellules de Purkinje des
cervelets des rats traités au BMAA révèle un grand nombre
de granules de lipofuscine* intracellulaires, une
dégénérescence mitochondriale*, une fragmentation du
réticulum endoplasmique* et de l’appareil de Golgi*. Du
point de vue moléculaire, l’administration de BMAA entraîne
une augmentation de la forme totale et active de la GSK-3β*,
kinase jouant un rôle important dans de nombreux processus
neurodégénératifs. Cette augmentation s’accompagne de la
translocation de la GSK-3β dans le noyau des cellules de
Purkinje, indiquant une possible activation transcriptionnelle
de certains facteurs impliqués dans la mort neuronale. De
même, le BMAA entraîne une augmentation de l’expression
de la protéine TDP-43* (retrouvée dans les inclusions
intraneuronales chez les patients atteints de SLA) ainsi que
sa translocation dans le cytosol. Enfin, une augmentation des
processus d’autophagie* est observée dans les neurones de
Purkinje des rats traités au BMAA. Globalement, ces résultats
indiquent que le BMAA suffit à provoquer des dommages
neuronaux dans le cervelet correspondant à des processus
neurodégénératifs notamment retrouvés dans les cas de SLA.
iCommentairei
Bien qu’uniquement descriptive, cette étude permet de
montrer qu’une administration aiguë de BMAA chez des rats
jeunes entraîne à l’âge adulte des dommages neuronaux
importants dans le cervelet, qui pourraient rendre compte
de certains processus physiopathologiques retrouvés
notamment dans des cerveaux de patients atteints de SLA.
Bien que le lien de causalité entre atteintes cérébelleuses et
perte des capacités motrices ne soit pas démontré, le BMAA
entraîne également des désordres neurologiques majeurs,
démontrés par la perte progressive des fonctions motrices
des animaux traités. Le protocole d’administration du BMAA
est le même que dans l’article précédent, aigue et massive.
De la même manière, on peut donc s’interroger sur la
transposabilité des résultats obtenus vis-à-vis de
l’implication de la neurotoxicité du BMAA dans les cas de SLA
chez l’Homme.