La méthode Montessori peut aussi aider les malades d`Alzheimer

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La méthode Montessori peut aussi
aider les malades d’Alzheimer
(Psychologies Magazine – juin 2016)
En quoi la méthode Montessori représente-t-elle un intérêt
pour les personnes atteintes de troubles cognitifs ?
Jérôme Erkes : Le point central de la méthode Montessori est de les considérer comme des personnes à part entières, et
non en tant que malades, de leur permettre de vivre une vie qui en vaille la peine, malgré leurs difficultés, notamment en
répondant à certains de leurs besoins humains fondamentaux. Faire en sorte qu’elles puissent garder du contrôle sur leur vie
et qu’elles soient traitées avec respect, dignité et égalité constitue la base fondamentale de la démarche Montessori qui se
traduit à travers divers éléments mis en place.
Ainsi, nous proposons un changement de positionnement majeur des professionnels et des proches qui accompagnent ces
personnes : être des « facilitateurs », c’est-à-dire ceux qui permettent à la personne de faire les choses par elle-même et non
pas ceux qui font tout pour elle. L’idée, c’est de permettre à ces personnes de se réengager dans des activités qui ont du sens
pour elles, qui leur apportent la satisfaction du travail accompli, leur donnent des buts au quotidien, une raison de se lever le
matin.
Un autre point important, en lien avec le précédent, est de permettre à ces personnes de retrouver un rôle social, une place
au sein de la communauté à laquelle ils appartiennent, à travers des activités qui servent et aident les autres. La perte du
sentiment d’utilité est un problème que l’on observe fréquemment chez les personnes atteintes de troubles cognitifs. J’ai
travaillé en gériatrie pendant une dizaine d’années. Très souvent, j’ai entendu cette phrase que beaucoup connaissent bien :
« De toute façon, à mon âge, on ne sert plus à rien ».
Le troisième besoin auquel la méthode Montessori va répondre, c’est le sentiment de contrôle. Sentir que l’on a une prise
sur sa vie, que l’on ne subit pas les événements, mais que nos comportements, nos choix et nos actions ont un impact sur ce
que nous vivons est un besoin psychologique commun à tous les êtres vivants, y compris lorsqu’ils présentent des troubles
cognitifs, même sévères. Leur permettre de retrouver du contrôle sur leur vie a des impacts extrêmement positifs pour ces
personnes au quotidien.
Pour répondre à ces objectifs, nous nous appuyons sur leurs capacités - sur les plans moteur, sensoriel, social et cognitif plutôt que de nous focaliser sur leurs déficits.
Vous parlez de ne plus mettre l’accent sur leurs failles. Pour
vous, c’est là que le bât blesse le plus, généralement ?
Jérôme Erkes : Dans la vision traditionnelle de la maladie d’Alzheimer, ou des pathologies apparentées, il est très
fréquent d’observer un changement de regard des proches et de la société sur la personne dès que le diagnostic est posé.
Très vite, la personne est vue comme n’étant plus capable d’accomplir un certain nombre de tâches par elle-même,
puisqu’elle est malade. En général, la plupart des décisions sont prises pour elle, à sa place, rarement en la sollicitant. Au
final, cette manière d’agir peut entraîner un certain nombre de réactions chez elle : colère, agressivité, abandon,
désengagement.
Une bonne partie des symptômes et des comportements que l’on observe chez les personnes qui présentent des troubles
cognitifs ne sont d’ailleurs pas dus directement à la maladie, mais sont des réactions à ce qu’elles vivent au quotidien, à leur
ressenti. Nous avons construit dans nos sociétés une vision de la maladie d’Alzheimer centrée presqu’exclusivement sur les
pertes, sur la dégradation inéluctable, sur ce que l’on appelle le « nihilisme thérapeutique ». Cette idée un peu glaçante selon
laquelle nous sommes impuissants, que la démence est là, qu’elle va évoluer et que la seule chose que l’on puisse faire c’est
leur assurer un minimum de confort en restant finalement assez passifs face à cette évolution inéluctable. En réponse, on
met peu à peu en place des environnements extrêmement sécuritaires, qui soulèvent de nombreuses questions éthiques, et on
en oublie de se poser la question de la vie qu’ils vivent au présent.
Concrètement, comment fonctionne la méthode Montessori
?
Jérôme Erkes : La méthode Montessori se base sur des principes et techniques simples à appliquer. Si j’apprends à
connaître la personne, si je découvre ce qu’elle est capable d’accomplir, ses capacités et potentialités, je vais pouvoir la
solliciter dans des activités en lien avec son histoire, ses centres d’intérêt, ses envies.
La notion de choix étant centrale dans la méthode Montessori, nous proposons d’inclure systématiquement des choix dans
toutes les interactions afin que la personne retrouve un sentiment de contrôle sur sa vie. Les choix peuvent être très simples :
« est-ce que vous préférez porter ce vêtement ou bien celui-ci ? », ou encore « est-ce que cette activité vous a plu ? Vous
aimeriez refaire ça une autre fois ? ». Ils peuvent également être plus larges et collectifs. Actuellement, je travaille avec une
maison de retraite qui doit changer de locaux. Un événement qui peut générer beaucoup de stress chez les personnes qui
présentent des troubles cognitifs (et leurs aidants par ricochet). Pour leur permettre de se réapproprier leur nouveau lieu de
vie, nous avons organisé des comités de résidents. Ce sont eux qui choisiront la décoration, la couleur des murs, le nom des
différents lieux de vie... On leur fait des propositions, ils débattent, puis prennent une décision ensemble.
Concernant les activités que nous proposons, il ne s’agit pas d’activités d’animation au sens traditionnel du terme. Tenir un
objet et le déplacer, c’est une activité. S’habiller, c’est une activité. Faire son lit, c’est une activité. Mettre la table, c’est une
activité. Faire à manger, c’est une activité. Repeindre les murs d’un local, c’est une activité… Autrement dit, tout ce que
nous faisons est activité. Cela ouvre des possibilités infinies de leur permettre de s’engager au quotidien. Les capacités
d’imitation étant la plupart du temps préservées, toute invitation à une activité commence par une démonstration simple
(une étape à la fois), puis il s’agit de laisser faire la personne elle-même. Tout au long de la journée, les personnes peuvent
donc être invitées en fonction de leurs capacités et souhaits. L’idée forte, c’est que tout ce qui pourrait être fait par la
personne, devrait pouvoir lui être proposé.
Chaque patient a donc des aptitudes qui sont conservées ?
Jérôme Erkes : Oui, toujours. Au-delà de capacités comme se déplacer, tenir un objet, mélanger, tourner des pages, lire
(si les caractères sont adaptés), etc. il reste également des capacités de mémoire et d’apprentissage. C’est ce que l’on appelle
la mémoire procédurale : La mémoire des savoir-faire, des actions, des habitudes et des automatismes. Ce que les danseurs
appellent la mémoire du corps. Lorsque l’on répète une action un grand nombre de fois, elle s’automatise. Elle devient un
réflexe, ne nécessite plus aucune concentration. Cette mémoire demeure préservée dans les maladies neuro-dégénératives.
Les personnes atteintes de troubles cognitifs peuvent oublier ce qu’ils ont fait, mais vont garder les automatismes, les
habitudes. Souvenez-vous lorsque vous avez appris à conduire. Au début, c’était extrêmement complexe. Vous aviez besoin
d’être concentré, il ne fallait absolument pas vous parler en même temps. Aujourd’hui, lorsque vous conduisez, vous ne
réfléchissez plus à ce que font vos mains ou vos pieds. C’est devenu un automatisme. La mémoire procédurale, c’est
l’amélioration par la pratique. Je me souviens d’une résidente, qui vivait dans un établissement que j’ai formé, à Avignon.
Elle avait toujours rêvé de jouer du piano. Elle était atteinte de troubles cognitifs importants et n’avait jamais concrétisé ce
rêve dans sa vie. Or, dans l’établissement, il y avait un piano. La psychologue de l’équipe lui a donc proposé d’apprendre à
en jouer. Chaque semaine, un bénévole est venu jouer avec elle. Au fur et à mesure, elle a appris à jouer quelques
morceaux, malgré ses troubles cognitifs…
Quels sont les bienfaits observés sur les patients ?
Jérôme Erkes : Un certain nombre de recherches en gérontopsychologie ont été menées sur la méthode Montessori.
Elles montrent notamment une augmentation importante de l’engagement des personnes dans les activités lorsqu’elles sont
adaptées selon les techniques de Montessori. Les personnes engagées sont plus actives, plus éveillées, plus motivées. Les
activités adaptées Montessori accroissent également les affects positifs ressentis durant les activités : plaisir, satisfaction,
fierté… Et participent à la disparition des troubles du comportement. Des travaux ont montré en effet que lorsqu’une
personne est engagée dans une activité, elle ne peut pas être en même temps en train de s’énerver, de crier, de s’agiter ou de
présenter tout autre comportement problématique. C’est incompatible. Il s’agit donc d’un moyen efficace pour réduire ces
troubles au quotidien.
D’ailleurs des travaux récents ont mis en évidence une diminution drastique de la consommation de psychotropes
(antidépresseurs, neuroleptiques et somnifères) dans des institutions appliquant de manière globale et systématique la
méthode Montessori.
D’autres études ont montré enfin que des personnes atteintes de troubles cognitifs plus légers pouvaient apprendre à mener
des activités pour d’autres personnes présentant également des troubles cognitifs. Imaginez qu’en plus d’un animateur en
maison de retraite, certaines activités puissent être proposées par des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer pour
d’autres résidents. Le rôle de l’animateur devient de leur permettre de faire cela. Ces résidents peuvent s’identifier, prendre
conscience qu’eux aussi ont des capacités. Et surtout, des relations sociales actives et positives se créent ainsi entre toutes
personnes. Des personnes atteintes de troubles cognitifs ont également appris à apprendre des tâches ou connaissances à des
enfants dans des ateliers intergénérationnels Montessori, se repositionnant ainsi, dans un rôle de transmission aux plus
jeunes. Ce genre de démarche a des impacts très positifs sur la confiance en soi ou l’estime de soi.
Interview publiée en Juin 2016
http://www.psychologies.com/Bien-etre/Sante/Alzheimer/Interviews/La-methode-Montessori-peut-aussi-aider-lesmalades-d-Alzheimer/Chaque-patient-a-donc-des-aptitudes-qui-sont-conservees
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