
les pays à système de retraite par capitalisation. Les spéculateurs aujourd'hui sont donc extrêmement nombreux,
et il n'a sans doute jamais été aussi facile de spéculer.
On ne peut donc à la fois trouver souhaitable qu'une partie de l'épargne parvienne à être rémunérée à des
taux élevés (supérieurs à la croissance mondiale) et s'étonner que les marchés financiers connaissent
régulièrement des krachs succédant à des bulles spéculatives. À partir du moment où une très large part de
l'épargne mondiale cherche, en circulant d'un marché à l'autre, une rentabilité maximum, les marchés financiers
connaîtront inévitablement une succession de phases d'emballement suivies de sévères corrections.
Ne faut-il pas cependant, pourrait-on m'objecter, faire une différence entre le petit épargnant qui demande à
son fonds de pension de lui préparer la meilleure retraite possible et les « grands spéculateurs » qui, eux, manient
des milliards de dollars et auraient ainsi les moyens de dicter leur loi aux gouvernements ? Tout d'abord je
répondrai que les fonds de pension eux aussi manient des milliards de dollars et que les différences de
comportement entre eux, les grandes banques et les fonds ouvertement « spéculatifs », tels LTCM qui a fait
récemment une faillite retentissante, sont souvent assez difficiles à identifier. Mais là n'est de loin pas le tout de
la question. Les moyens techniques existent aujourd'hui pour que la spéculation se développe à grande échelle,
c'est entendu. Mais quelles sont les raisons économiques pour lesquelles elle se développe de manière que
beaucoup jugent excessive et déstabilisante ? Dans de très nombreux cas, ces raisons concernent ce que nous
avons appelé la sphère réelle. Prenons justement l'exemple de « grands » spéculateurs qui attaquent massivement
une monnaie et, selon l'opinion, provoquent ainsi sa baisse. Sans entrer dans le détail technique, il faut savoir que
cela ne réussit que si, d'une part, la monnaie en question est objectivement surévaluée et que, d'autre part, les
gouvernements demandent à leurs banques centrales de défendre malgré tout cette monnaie, donc d'acheter, pour
en maintenir le cours, les quantités que les spéculateurs vendent. Les spéculateurs ne font que déclencher une
crise. Les raisons qui rendent la crise possible n'ont rien à voir avec eux. Ils déclenchent la crise et sont
également responsables de la forme brutale qu'elle peut prendre. Mais les responsabilités fondamentales
reviennent aux gouvernements, qui ont laissé s'accumuler les facteurs de crise (conduisant, par exemple, à la
surévaluation d'une monnaie) et ne les ont pas traités à temps.
Prenons un autre exemple pour l'illustrer, celui de la crise asiatique de 1997. On a, à juste titre, souligné le
rôle qu'ont joué les spéculateurs dans le déclenchement de cette crise. On a aussi souligné que l'effondrement de
la valeur des actions, de la valeur des biens immobiliers, de la valeur des monnaies d'un certain nombre de pays
du Sud-Est asiatique est en réalité la sanction inévitable de bulles spéculatives antérieures. La question devient
donc : « Pourquoi y a-t-il eu des bulles spéculatives ? ». On avance des raisons qui relèvent de la politique
monétaire des gouvernements de ces pays: ils n'ont pas suffisamment contrôlé leurs systèmes bancaires. Se
croyant à l'abri des risques de change, en raison de l'engagement qu'avaient pris leurs gouvernements de
maintenir une parité fixe entre le dollar et leurs monnaies, les banques de ces pays ont emprunté massivement à
l'étranger et ont reprêté en monnaie locale à des acteurs internes qui ont utilisé ces prêts pour acheter ou
construire des immeubles, acheter des actions. C'est exact. Mais il existe une autre raison plus fondamentale à
mon avis, et moins fréquemment soulignée dans les analyses de cette crise, c'est le caractère très inégal de la
répartition dans ces pays. Les riches y sont très riches et cherchent donc à placer l'essentiel de ce qu'ils gagnent
pour s'enrichir encore. Pour placer cet argent, ils ont deux possibilités : le placer dans l'économie réelle ou
chercher à valoriser au mieux cette épargne sur les marchés financiers ou immobiliers en spéculant. S'ils n'ont
pas plus investi dans l'économie réelle et donc s'ils ont alimenté par leur épargne la bulle spéculative, c'est que
les perspectives de la rentabilité des investissements dans la sphère réelle leur paraissaient insuffisantes par
rapport aux espoirs de gains risqués dans le domaine de la spéculation. En effet, pour investir dans la production
de manière rentable, il faut qu'il existe, en face de la production croissante, une demande de consommation
croissante. Or c'est là que l'on retrouve l'inégale répartition des revenus. Si les fruits de la croissance dans ces
pays se concentrent excessivement en un petit nombre de mains, il est clair que les revenus des pauvres, qui eux
consomment l'essentiel de leurs revenus, n'augmentent pas assez vite pour justifier des investissements massifs
dans la sphère réelle. Une large part de l'épargne des riches, augmentée des crédits que des banques mal
contrôlées leur accordent généreusement, va donc être investie en actifs spéculatifs. Il s'agit bien sûr, dans un
premier temps, d'un phénomène auto-entretenu : ces investissements font monter le prix de ces actifs, ce qui les
justifie a posteriori et en attire d'autres. C'est la bulle qui gonfle. Mais elle finit toujours par crever, car on ne
peut distribuer, in fine, plus de richesse qu'il n'en a été réellement créée. Le krach détruit massivement le capital
excédentaire, celui qui a été artificiellement créé par la bulle spéculative et ne correspond à aucune augmentation
de la richesse réelle. La sphère réelle a imposé sa loi. - Les gouvernements ne peuvent-ils vraiment rien faire
pour limiter ces phénomènes spéculatifs ? À l'évidence, ils le peuvent. La crise asiatique, par exemple, délivre
des leçons de portée générale. Si les pays asiatiques souhaitent éviter le renouvellement de ce genre d'épisode, il
est clair que trois mesures de politique économique sont à mettre en oeuvre : premièrement, un contrôle
beaucoup plus étroit de leur système bancaire afin qu'il cesse d'alimenter pratiquement sans frein les