La déflation Laval
LES DYNAMIQUES LIBERALES DE L’HISTOIRE ECONOMIQUE DE LA FRANCE
LA DEFLATION LAVAL
par Nicolas BAVEREZ
Economiste
Ce cycle de conférence date de 1996, les lecteurs ne s’étonneront donc pas des références au
Marc et au Franc.
La déflation Laval a été une expérience rare dans les années 1930: elle a été une tentative
cohérente de baisse des prix, tentative qui s’est achevée par un échec très grave
ayant fortement contribué au décrochage de l ‘économie française à cette époque. Cet échec
doit être replacé dans le cadre plus large du « Bloc-or » : Laval n’a été que celui qui a donné
l’expression la plus cohérente à cette politique qui faisait l’objet d’un large consensus en France
au-delà même des milieux politiques, qui n’est pas sans rappeler la politique actuelle.
Introduction
La déflation est l’un de ces sujets actuels à propos desquels on oublie souvent que !’Histoire
peut offrir des pistes prometteuses.
Ainsi en va-t-il du protectionnisme et du libre-échange : la France est considérée comme un pays
protectionniste, qualifié de « colbertiste », quand l’Allemagne a la réputation d’être libre-
échangiste. Cependant, on oublie que le premier traité de libéralisation des échanges a été signé
entre la France et le Royaume-Uni avant la Révolution Française, et que dès 1860 fut conclu le
grand traité de commerce franco-anglais Cobden-Chevallier, au moment même où la Prusse de
Bismarck organisait le Zollverein (union douanière). Et Frédéric Bastiat était Français alors que
Friedrich, lui, était allemand. Ce rappel peut à tort sembler éloigné des questions monétaires, qui
présentent pourtant des traits similaires : la France est censée être le pays du laxisme monétaire
et des partisans de la dévaluation, tandis que l’Allemagne serait le pays de la stabilité
monétaire. Ceci est à la fois vrai et faux.
Il est tout à fait exact que l’Allemagne a fait deux fois au XXème siècle l’expérience de la
disparition de sa monnaie : dans les années 20 et dans la période 45-48. Il est vrai que
l’Allemagne s’est construite par trois fois de manière positive autour de sa monnaie, en 1870 avec
la trizone, puis avec la réunification monétaire de 1990. Ce qu’on oublie de dire, c’est qu’en
matière de disparition et d’effondrement de la monnaie, la France avait traversé ce type
d’épreuve bien avant l’Allemagne. C’est en effet dès le !Sème siècle avec la banqueroute de Law,
puis les assignats, que la France a fait cette expérience et les périodes de stabilité monétaire sont
beaucoup plus longues que les périodes où la monnaie a été dévaluée. C’est d’ailleurs
l’attachement extrême des Français à la stabilité de la monnaie qui peut expliquer leur goût fort
peu libéral pour les exécutifs forts. L’histoire peut donc nous éclairer un certain nombre de
points impoJttants, où la monnaie n’apparaît qu’un élément de configurations complexes qui
renvoient aux institutions et à la politique. Le rapport des Français à la monnaie est donc
beaucoup plus ambivalent qu’on ne le présente habituellement. La dernière conférence-débat
a ainsi traité de la période marquée par la restauration du franc, ce nouveau franc dont Pinay ne
voulait pas et qui lui a été imposé, de la même façon que Poincaré ne voulait pas de la
stabilisation de 1928..
Parmi ces grands événements figure la période du « Bloc-or », qui n’est pas sans rappeler le
franc fort, et qui est import ante. Car l’exception économique de la France n’est pas à chercher
dans le soi-disant tropisme pour le protectionnisme, le colbertisme, l’étatisme. Elle réside dans les
ruptures qui marquent le développement économique de ce pays. Et dans les ruptures du
développement français au XXème siècle, il est vrai que la monnaie a joué un rôle majeur.
Qu’est ce que la déflation ? li y a une première définition étroite : c’est la baisse du niveau
général des prix. Et puis, il y a une définition plus large : la baisse cumulée de la monnaie, des
prix, de la production et du chômage, la monnaie étant un moyen de transmission essentiel de
déséquilibre entre ces différents marchés. La démonstration a été apportée par le retour de la
Grande-Bretagne au Gold Exchange Standard, décidé par Churchill en 1925, qui s’est conclue
par une performance très négative de l’économie britannique dans les années 1920.
Aujourd’hui, j’aimerai essayer de défendre auprès de vous trois idées la déflation Laval a été une
expérience rare dans les années 30 : elle a été à la fois une tentative cohérente de baisse des
prix ; et une tentative cohérente qui s’est achevée par un échec très grave ayant fortement
contribué au décrochage de l’économie française dans les années 30. Deuxièmement, cet échec
doit être replacé dans le cadre plus large du « Bloc-or » : c’est dire que Laval n’a été que celui
qui a donné l’expression la plus cohérente à cette politique qui faisait l’objet d’un large
consensus en France au-delà même des milieux politiques. Dans un troisième temps on
s’interrogera sur la comparaison que l’on peut essayer de dresser entre les années 1930 et
les années 1990.
Qu’est-ce que la déflation Laval ?
1. Quels ont été les résultats de cette expérience ?
Il faut rappeler que l’arrivée au pouvoir de Laval s’inscrit dans un contexte politique extrêmement
difficile c’est la suite du 6 février 1934 qui a vu la rue s’exprimer avec une violence très forte
contre la République parlementaire ; ensuite se constitue le gouvernement Doumergue,
gouvernement d’union nationale qui avait comme projet de promouvoir la modernisation de
l’Etat et qui échoue dans cette réforme de l’Etat, notamment en raison de l’opposition des
radicaux, et notamment d’Henriot. Ceux-ci, conduits par Daladier, vont alors s’orienter vers la
stratégie qui donnera naissance au Front Populaire. A la suite du retrait de Doumergue se
succèdent deux gouvernement éphémères, Flandin et Buisson. Et l’on arrive donc à
l’expérience Laval, qui est à l’époque l’homme incontournable puisqu’il est le seul capable, grâce
à ses réseaux d’amitié, de trouver une majorité dans une chambre qui est celle de 1932, c’est à
dire une chambre de gauche. Laval va, au sein de cette chambre de gauche, réunir une majorité
de centre-droit sur un contrat de gouvernement qui a comme objectif principal la politique de
déflation.
La politique économique
Le tableau économique n’est guère plus favorable que la situation politique. La France n’est
entrée en crise qu’en 1931, à partir de la dévaluation de la livre britannique. Elle avait été
protégée jusque là par l’avantage en matière de compétitivité de prix que représentait le franc
Poincaré, sous-évalué de 10 à 20 %. Les industries exportatrices ont certes été touchées dès
1929 mais le gros du choc intervient en septembre 1931 sous la forme d’u n événement
monétaire majeur : la dévaluation de la livre britannique. C’est d’ailleurs un des éléments de
rapprochement que nous pourrons faire avec la période actuelle, dans les années 30
Comme dans les années 90, les Britanniques ont su « tirer les premiers », et nous verrons que
cela ne leur a pas si mal réussi. Le paradoxe veut qu’ils ont été amenés par deux fois à dévaluer
sous la pression, malgré l’opposition du gouvernement et de la Banque d’Angleterre, et que
ce fut par deux fois un choix gagnant.
Revenons aux années 30 Laval arrive au pouvoir, sur le fondement d’un contrat de
gouvernement clair pour conduire une politique de déflation, avec une majorité de centre droit, et
ce en pleine crise économique, au moment où la production a très fortement diminué et où le
chômage atteint en France son paroxysme. Il demande donc les pleins pouvoirs pour « lutter
contre la spéculation et défendre le franc ».
Le principal objectif de cette politique consiste à défendre la monnaie, considérée comme une fin
en soi et non comme un moyen au service d’autres objectifs. Cette politique se décline autour de
trois grands piliers :
l’équilibre budgétaire ;
le refus de la dévaluation ;
une politique internationale pacifiste, qui entend parvenir à un accord avec l’Italie et l’Allemagne.
Nous n’aborderons pas cette question ici, mais méfions nous de tout anachronisme
Le programme de Laval
Contrairement à tous les gouvernements qui s’étaient succédés depuis 1929 et qui avaient
oscillés, mélangeant des éléments assez hétéroclites, Laval avait une idée nettement arrêtée de
ce qu’il souhaitait faire. Il se donna les moyens de cette politique et il mit donc en route toute une
série de mesures déflationnistes, qui vont aboutir à des résultats tout à fait négatifs. L’objectif est
tout à fait défini : il suffit de faire suffisamment baisser les prix français pour rattraper ceux de
nos grands concurrents étrangers qui ont dévalué. Et à l’intérieur rétablir l’équilibre budgétaire
en équilibrant les dépenses et en augmentant les impôts.
Quelles sont les mesures d’application de ces programmes ? Elles prennent la forme de décrets-
lois qui vont effectivement organiser la baisse des prix et qui sont d’ailleurs préparés par des
gens tout à fait compétents · Jacques Rueff et Charles Rist, notamment. Des gens qui ont
contribué à la stabilisation Poincaré et qui commencent à avoir un certain nombre de doutes à
propos de cette politique de déflation ; mais des gens loyaux qui vont appliquer fidèlement la
politique que leur demande de mettre en oeuvre Pierre Laval.
Ces décrets-lois portent sur deux grands champs : le budget proprement dit et l’économie.
Sur le budget de l’Etat la mesure la plus spectaculaire et celle qui fit la célébrité de Laval, c’est
la diminution autoritaire de toutes les dépenses publiques à commencer par le traitement des
fonctionnaires. C’est ce qu’ont retenu la plupart des historiens de ces « décrets-lois scélérats ».
Le paradoxe veut que, pour un certain nombre de produits, les prix ont diminué quand même
plus vite et que sur moyenne période, dans les années 30, et même avec les décrets-lois Laval, il
y a eu une augmentation significative du pouvoir d’achat pour les actifs occupés, y compris
les agents publics. Mais les gens ont surtout retenu la diminution des feuilles de paie, donnant
raison à Keynes sur la résistance des salaires nominaux à la baisse. Diminution aussi de 3%
des pensions d’anciens combattants, ce qui est tout de même courageux pour un
gouvernement de droite ; réduction autoritaire des intérêts de la dette publique, et hausse
d’impôt. Voilà donc un gouvernement de droite qui s’attaque aux anciens combattants, aux
rentiers, aux fonctionnaires : c’est suffisamment peu fréquent pour être souligné.
1 / 16 100%