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CHAPITRE V
LES RELATIONS INTERNATIONALES AU DEFI DE LA MONDIALISATION
Le terme « mondialisation » est apparu depuis la fin de la Guerre froide dans le jargon des
spécialistes. La mondialisation ou « globalization » pour les Anglo-saxons, marque le
triomphe du capitalisme symbolisé par l’économie de marché, la « fin de l’histoire » pour
reprendre la thèse de Francis Fukuyama (La fin de l’histoire et le dernier homme, trad. de
l’anglais, Flammarion, 1993).
Pour le F.M.I. la mondialisation désigne « l’interdépendance économique croissante de
l’ensemble des pays du monde, provoqué par l’augmentation du volume et de la variété des
transactions transfrontalières de biens et services, ainsi que des flux internationaux de
capitaux, en même temps que par la diffusion accélérée et généralisée de la technologie »
(FMI, Perspectives de l’économie mondiale, Washington, 1997).
La notion de mondialisation est souvent associée à des notions voisines telles :
. la « globalisation » (processus d’interconnexion croissante des économies et sociétés
résultant du développement des échanges, des transports et des technologies de l’information
et de la communication » ;
. l’ « universalisation » (extension à l’échelle de la planète de normes, règles ou valeurs) ;
. le « Village planétaire » formulé par le sociologue Marshall McLuhan : « Notre monde est un
monde tout neuf d’immédiateté. Le « temps » est aboli, l’ « espace » a disparu. Nous vivons
actuellement dans un village planétaire. » (Pour comprendre les médias, 1964).
Section 1 : Acteurs et réseaux de la mondialisation
Section 2 : La gouvernance de la mondialisation
Section 3 : Des enjeux multidimensionnels
Section 1 : Acteurs et réseaux de la mondialisation
A quand remonte la mondialisation ? Est-ce un phénomène spécifique à la période
contemporaine ou plonge-t-il ses racines loin de l’histoire1) ? La mondialisation met en
jeux des acteurs multiples et divers, par conséquent la scène des acteurs de la mondialisation
est fragmentée et fluctuante. Quels sont les acteurs de la mondialisation ? On distinguera
d’une part les acteurs étatiques 2), et d’autre part, les acteurs non étatiques transnationaux
telles les entreprises multinationales (§ 3) et les ONG (§ 4).
Plan de la section 1 :
§ 1 Une brève histoire de la mondialisation
§ 2 L’État au miroir de la mondialisation
§ 3 Le rôle clef des entreprises transnationales
§ 4 Les ONG ou la mondialisation de la solidarité
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§ 1 Une brève histoire de la mondialisation
S’il est difficile de situer précisément dans le temps le début de la mondialisation, ce
phénomène est étroitement lié au développement des premières grandes civilisations. Certains
auteurs la font coïncider avec les premières religions monothéistes qui prônaient un message
universel et intemporel à destination de tous les hommes, d’autres la situent au Moyen-âge,
d’autre encore à l’apparition du modèle capitaliste de l’économie1.
La mondialisation est souvent liée à l’expansion du commerce. Dès le début, la
mondialisation se traduit par la projection de la puissance politique, mais surtout économique
et l’expansion des échanges par voie terrestre et maritime avec les routes de la soie et des
épices :
les routes terrestres de la soie de la Chine au Moyen-Orient et à la Méditerranée orientale
se sont développées dès 200 av. J.-C. sous la dynastie Han ;
les routes des épices, essentiellement maritimes, reliaient les côtes du Moyen-Orient, de
l’Océan Indien et de l’Insulinde à la Chine.
NB : les traites négrières depuis l’antiquité à travers le Sahara, la péninsule arabique puis
depuis le XVIe siècle à travers l’atlantique avec le développement du commerce triangulaire,
constituent aussi des réseaux mondialisés.
La « route de la soie » : passant à travers l’Eurasie, elle reliait la Chine (ville de X’ian) à la
Méditerranée depuis la seconde moitié du premier millénaire avant notre ère. C’est sous la
dynastie Han (-200) que la Chine prend le contrôle des routes commerciales, reliant la
Mongolie au Turkestan. Une autre route reliait le Yunnan à l’Inde par la Birmanie. Soie,
jades, objets métalliques, fourrures et chevaux sont les produits de ce commerce.
La « route des épices » : route maritime, elle reliait dès le premier millénaire avant notre ère,
les côtes chinoises à celles de l’Asie du Sud-Est, de l’Inde et de l’Indonésie. Épices, aromates,
encens, céramique, pierres précieuses sont les principaux produits de ce commerce. Cette
route maritime persista même après l’interruption de la route terrestre (route de la soie) sous
l’effet des grandes invasions des peuples des steppes (Xiongnu à l’est, les Huns à l’ouest), à
partir du IIIe siècle. Ces invasions et « l’effet domino » qu’ils provoquent vinrent venir à bout
des principaux empires (l’Empire romain d’occident, la dynastie Han).
Le commerce maritime se développa à la fin du Moyen-âge grâce aux nouvelles technologies
navales (gouvernail axial, boussole, astrolabe, et jonques de haute mer). Les technologies se
diffusent de la Chine à l’Europe (papier et imprimerie, poudre à canon, machine à bobiner…)
en passant par le monde arabo-musulman. À la même époque, le développement des échanges
a favorisé l’expansion des épidémies de la Chine à l’Europe (parti de Chine la peste atteingnit
l’Europe en 1346).
Déjà dotée d’une puissante flotte de jonques de haute mer, sous la dynastie des Song (960-
1278), la Chine avait tissé des réseaux diplomatiques et commerciaux avec l’Inde, l’Asie du
Sud-Est et l’Insulinde. Mais, c’est sous la dynastie des Ming (1368-1644) que la puissance
1 Voir Régis Bénichi, Histoire de la mondialisation. Éditions Jacques Marseilles (Paris), 2003 ; et Gérard Vindt,
La mondialisation de Vasco de Gama à Bill Gates. 500 ans de capitalisme, éditions Mille et nuits (Paris), 1998.
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économique de la Chine impériale atteingnit son apogée grâce au déploiement d’une
diplomatie navale dans l’Océan Indien et l’ouverture de routes commerciales vers l’Arabie et
la Corne de l’Afrique, à travers l’Océan Indien.
Première illustration de la mondialisation chinoise :
Zheng He (1371-1435), l’« amiral des mers de l’Ouest » quitta le port de Canton
en juillet 1405 avec une flotte de 67 vaisseaux emportant 2700 hommes (savants,
interprètes et soldats). Il vogua vers Java et atteignit le Sri Lanka à travers le
détroit de Malacca. Ce fut la première expédition d’une série de sept qui lui permit
d’explorer, le Golfe de Thaïlande, le nord de l’île de Bornéo, les côtes de l’Inde, le
sud de la péninsule arabique, le Golfe arabo Persique et les rivages de
l’Afrique de l’Est. Ces expéditions visaient à tisser des liens diplomatiques et
commerciaux (soie, céramique, produits laqués contre épices, encens, pierres
précieuses) entre le « Fils du Ciel » et les souverains locaux et avaient
généralement un caractère pacifique.
Quant à l’empire arabo-musulman du IXe au XIIIe (sous la dynastie abbasside), il maîtrisa un
espace géopolitique qui s’étendit de l’Espagne aux marches de l’Inde et de la Chine. Cet
espace se projetait à l’extérieur, grâce aux contacts commerciaux avec les Tang (après la
bataille de Talas en 751), avec l’Inde et l’Insulinde, à travers l’Océan Indien (route des
épices), et avec l’Afrique (commerce des esclaves par la Corne de l’Afrique et le Sahara).
Une illustration de la mondialisation arabo-musulmane :
Ibn Battûta, l’un des plus grands voyageurs du Moyen Âge qui parcouru plusieurs
milliers de kilomètres (en 29 ans) de Tanger (où il est né en 1304) à Quanzhou (en
Chine), et de Tambouctou (Mali) à Bulghar (en Russie, sur la Volga). Ses récits de
voyage sont décrits dans Rihla. d’une famille bourgeoise, il se fit vendeur de
dattes en Arabie, obtint des docteurs de la foi de Damas l’autorisation d’enseigner,
devint successivement cadi (juge) au service du sultan de Delhi et aux îles
Maldives. Il fut chargé d’une mission diplomatique à Constantinople par le khan
de Kiptchak (Russie méridionale), et dirigea une ambassade indienne auprès de
l’empereur de Chine (voir Michel Mollat « Deux mondes qui s’ignorent », in : Les
explorateurs. Des pharaons à Paul Émile Victor, Robert Laffont, Coll. Bouquins,
2004, Chapitre premier, p. 203).
Ces grandes routes commerciales constituent les « veines » des « systèmes d’économies-
mondes » décrits par Fernand Braudel (Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVè-
XVIIè siècle, Armand Colin, 1979).
Sécurisées pendant près de cinq siècles par les royaumes arabo-musulmans, l’Empire chinois
et une chaîne de « khanats » turco-mongole vassaux, les routes commerciales par voie
terrestre sont perturbées par les invasions mongoles (XIIIe - XVe siècles).
Vers 1500, le pouvoir chinois décida brusquement l’arrêt des expéditions maritimes,
interdisant même la construction de jonques de haute mer. C’est la « fermeture des mers »
décrétée par les empereurs Ming qui marqua la « sinisation manquée du monde ». Une des
explications serait l’affaiblissement du pouvoir central chinois ainsi que la nécessité qu’il se
trouvait de faire face aux envahisseurs venus du nord. La Chine se referme pour plusieurs
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siècles. Cet évènement s’accompagna d’un processus de déclin du commerce musulman dans
l’Océan Indien (marchands Karimis, Omanais et iraniens) menacé par l’irruption des
Portugais en 1498 (Vasco de Gama), puis des Hollandais qui les mit en contact avec un réseau
interconnecté de routes commerciales liant l’Égypte à Aden, Oman à Calcutta et Malacca.
À partir du XVIe siècle et dans le sillage des « grandes découvertes », la mondialisation est
désormais européenne pour plusieurs siècles. En découvrant l’Amérique alors qu’ils
cherchaient à atteindre les richesses des Indes et du « fabuleux pays de Cathay », les
navigateurs espagnols, portugais, hollandais, français et britanniques créaient de nouveaux
réseaux commerciaux mondialisés qui devaient couvrir toute la planète. Les frontières de la
mondialisation sont désormais tracées par les puissances européennes. Il y’a
« européanisation de la mondialisation » avec l’expansion coloniale et la projection de la
puissance militaire et économique ainsi que de l’influence politique et diplomatique des
Européens. Après le Moyen-Orient et la Chine, l’Europe devient le moteur de la
mondialisation.
Les explorations maritimes et les conquêtes coloniales dès le XVIIe siècle ont permis
l’intégration des Amériques, de l’Asie puis de l’Afrique dans le système de l’« économie
monde » européenne. Avec le développement des modes de production et des échanges
capitalistes ainsi que la révolution industrielle, la mondialisation moderne à l’échelle
planétaire se dessine. A partir de la fin du XIXème siècle, la construction de routes, de voies
ferrées, le développement des transports maritimes et aériens de masse, ainsi que des réseaux
de communication et des flux transnationaux des personnes et des marchandises marquent une
accélération et une sophistication de la mondialisation.
Quelles sont les forces qui agissent au cœur de la mondialisation ? Quels sont ses acteurs ?
§ 2 L’État au miroir de la mondialisation
Quelles sont les implications de la mondialisation sur les États ? Pour une partie de la
doctrine, la mondialisation a indéniablement affaibli le rôle de l’État. Ainsi, pour Dominique
Carreau et Pierre Julliard, « le phénomène de la mondialisation sans cesse croissante de
l’économie internationale a fait pencher le fléau de la balance dans le sens du libéralisme. Le
marché a ainsi terrassé l’État, du moins provisoirement » (Droit international économique,
LGDJ, 1998, par.5).
Affaibli dans ses fonctions économiques, l’État se voit assigner un rôle subalterne de garant
du bon fonctionnement du marché. Parallèlement, l’État classique comme sujet essentiel du
droit international se voit concurrencer par l’apparition d’acteurs nouveaux, transnationaux
qui à l’instar des firmes multinationales ou des ONG prennent une importance croissante dans
les rapports internationaux. Peut-on parler de fin de l’État ? Oui et non, mais un
affaiblissement de l’entité étatique, si l’on considère que les États perdraient le contrôle des
mouvements migratoires, des échanges de biens et services, ainsi que des flux financiers.
Sous l’effet de l’ouverture progressive des frontières aux échanges de toutes natures, les
relations transnationales connaissent un développement considérable. En effet, l’émergence
de nouveaux acteurs sur la scène internationale entama progressivement le monopole des
États sur les relations internationales. Mais, les États jaloux de leurs prérogatives veulent
continuer à jouer un rôle régulateur des relations transnationales, en accordant une liberté plus
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ou moins large aux individus et aux entreprises, pour tisser des liens avec des partenaires
étrangers.
L’Etat va continuer à exercer son influence dans le contexte de la mondialisation à travers son
action au sein des organisations intergouvernementales. De l’ONU à l’OMC, de l’UE à
l’OCDE, les organisations internationales servent de caisse de résonances aux préoccupations
des Etats. Compte tenu du caractère fonctionnaliste de leurs mandats, ces organisations
apparaissent comme des acteurs majeurs dans la gouvernance de la mondialisation.
L’action de l’État dans la mondialisation se déploie à travers les organisations
intergouvernementales (OIG) qui se sont progressivement imposées comme des mécanismes
essentiels pour la codification, la pacification et l’intégration croissante de la scène
internationale. Toutefois, la multiplication et le rôle croissant que les OIG jouent dans la
société internationale, ne doit pas faire oublier que l’État continue d’être influent à l’intérieur
même de ces organisations où il dispose des droits et privilèges attachés à la souveraineté.
Les organisations internationales sont souvent à l’origine des normes, standards et règles de
fonctionnement des réseaux mondialisés. Des codes en matière de sécurité de la navigation
aérienne (OACI : Organisation de l’aviation civile internationale) et maritime (OMI :
Organisation maritime internationale), aux règles régissant les utilisations pacifiques de
l’énergie nucléaire (AIEA : Agence internationale de l’énergie atomique), en passant par les
utilisations de l’internet (ICANN : Internet Corporation for Assigned Names and Numbers),
ces organisations sont incontournables.
Il est utile de rappeler le rôle spécifique de l’OMC, créée en 1995 à la suite des Accords de
Marrakech, dans le développement d’un commerce mondialisé sans barrières douanières,
subventions et protectionnisme. Par les arbitrages qu’elle rend dans le règlement des
différends commerciaux, l’OMC s’efforce d’atténuer les guerres commerciales. Mais, l’OMC
c’est aussi le symbole tant décrié des dérives du libre échange mondialisé.
Les institutions financières internationales incarnées par le Fond monétaire international
(FMI) et la Banque mondiale jouent depuis leur création par les Accords de Bretton Woods un
rôle clé dans la régulation financière de l’économie mondiale. Le FMI assure une surveillance
et une évaluation régulière de l’économie mondiale, lui permettant d’identifier les facteurs
d’instabilité et de crise et de recommander aux Etats les mesures de stabilisation nécessaires
(Rapport sur les Perspectives de l’économie mondiale et Rapport sur la stabilité financière
dans le monde). En tant qu’institution financière, il est à même de mobiliser des ressources
financières en faveur des pays en crise, qui en contrepartie doivent adopter des programmes
de réforme des politiques économiques.
La Banque mondiale intervient de manière plus spécifique dans l’aide aux pays en
développement, en finançant des projets de développement (prêts à long terme à des taux
préférentiels) afin d’intégrer ces pays dans l’économie mondialisée. Les prêts accordés par la
Banque mondiale sont également conditionnés par l’adoption de réformes structurelles par les
Etats bénéficiaires. Ainsi, les Programmes d’ajustements structurels imposés aux pays
africains dans les années quatre-vingt-dix, afin de libéraliser leurs politiques économiques et
d’ouvrir leur marché en démantelant les monopoles d’Etats, ont eu des implications sociales
considérables.
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