Droit dans les yeux - John Libbey Eurotext

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Médecine et Santé Tropicales 2015 ; 25 : 131-132
Droit dans les yeux !
Straight in the eyes
Diop E.1, Beylot V.2, Berta C.3, Dugardin C.4, Aigle L.1
1
Médecin militaire, Service de santé des armées, CMA CALVI,
camp Raffalli, 20260 Calvi, France
2
Médecin militaire, Cognac, France
3
Médecin militaire, Chaumont, France
4
Médecin militaire, Strasbourg, France
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Article accepté le 20/11/2014
Résumé. Au travers d’un cas clinique de projection oculaire
de venin par un naja cracheur survenue en République
Centrafricaine chez un jeune militaire français, nous
revenons sur la toxicité potentielle des atteintes oculaires
de ce type de venin et sur la prise en charge. La phase initiale,
simple à mettre en œuvre, reste souvent mal réalisée voir
méconnue. Elle conditionne pourtant une récupération
optimale de la cornée.
Constantes
Initialement, aucune atteinte générale n’est observée.
Prise en charge
Mots clés : Naja cracheur, ulcère cornéen, lavage
oculaire, collyre anesthésiant.
Correspondance : Aigle L <[email protected]>
Abstract
This case report about a young French soldier hit in the eye
by a spitting cobra in the Central African Republic prompts
us to review the potential toxicity of this venom to the eyes
and the management of this injury. The initial phase is simple
to implement, but is often performed badly or not at all
because unknown. It is a condition, however, for optimal
recovery of the cornea.
Key words: spitting cobra, corneal lesion,
ocular irrigation, anesthetic eye drops.
Cas clinique
doi: 10.1684/mst.2015.0453
Figure 1. Certains serpents cobra peuvent projeter leur venin dans les yeux de
leur cible. # T. Rafi.
Figure 1. Some cobras can project their venom into the eyes of their target. # T. Rafi.
Lors d’une opération de manutention de matériels, un militaire
français de 24 ans en opération en République centrafricaine
dans la petite bourgade de Bossembele est victime d’une
attaque de cobra cracheur, alors que celui-ci est caché derrière
une caisse en bois. Cette attaque se caractérise par la projection
de venin dans les yeux (figure 1). Le patient est immédiatement
amené par ses camarades au poste médical qui est situé à
quelques mètres de là.
À son arrivée, celui-ci présente de violentes douleurs
oculaires à type de brûlure (échelle visuelle analogique [EVA]
cotée à 9/10), associées à un blépharospasme, un larmoiement
et un état d’agitation important rendant impossible toute
évaluation de l’acuité visuelle ni de l’état de la cornée.
Après un abondant lavage oculaire bilatéral pendant plus de
20 mn (1,5 L de sérum physiologique), l’inspection visuelle
retrouve une hyperhémie conjonctivale bilatérale et la conservation de l’oculomotricité intrinsèque et extrinsèque. Après
amendement des douleurs, obtenu seulement après dix gouttes
de collyre à la tétracaı̈ne 1 % dans chaque œil, l’instillation de
fluorescéine montre des lésions cornéennes à type d’ulcérations
(quatre pour l’œil droit et deux pour l’œil gauche, figures 2, 3).
L’examen neurologique, cardio-circulatoire et respiratoire reste
sans particularité.
En raison de l’éloignement de la capitale et du risque
potentiel d’aggravation neurologique, ce patient est perfusé
(Contramal1/Perfalgan1) et évacué par hélicoptère médicalisé
sur une structure médicale à Bangui.
À son arrivée, les constantes sont toujours bonnes, les yeux
sont protégés par deux pansements occlusifs et l’EVA s’est
stabilisée (2/10) avec le collyre à la tétracaı̈ne. Un nouvel
examen des yeux ne montre pas de nouvelles lésions et aucune
atteinte neurologique n’est décelée.
L’évolution sera rapidement favorable, avec une cicatrisation des lésions ophtalmologiques obtenue en trois jours grâce à
un traitement associant un collyre antibiotique (rifampicine) et
une pommade à la vitamine A.
À J10, le patient ne présente plus ni gêne ni baisse de l’acuité
visuelle, il peut reprendre son poste sur le terrain.
Discussion
Les cobras sont des élapidés très présents en Afrique et en Asie.
Le venin neurotoxique des élapidés est responsable de
syndrome cobraı̈que en cas de morsure, pouvant occasionner
dans les formes les plus graves une paralysie diaphragmatique
fatale pouvant survenir en quelques heures [1, 2]. Certains
cobras appartenant aux genres Naja et Hemachatus sont
capables de projeter leur venin avec une grande précision
Pour citer cet article : Diop E, Beylot V, Berta C, Dugardin C, Aigle L. Droit dans les yeux !. Med Sante Trop 2015 ; 25 : 131-132. doi : 10.1684/mst.2015.0453
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E. DIOP, ET AL.
Figure 2. Ulcérations cornéennes de l’œil droit, rendu visible par la fluorescéine
# D. Elie.
Figure 2. Ulcerations of the right cornea, made visible by fluorescein. # D. Elie.
Figure 3. Ulcérations cornéennes de l’œil gauche, rendu visible par la fluorescéine
# D. Elie.
Figure 3. Ulcerations of the left cornea, made visible by fluorescein. # D. Elie.
jusqu’à 3 m dans les yeux de leur victime (expulsion du venin
par un orifice haut situé sur le crochet) [3, 4].
Dans le présent cas de projection oculaire, le venin entraı̂ne
essentiellement des kératoconjonctivites. Celles-ci peuvent
évoluer vers la cécité en absence de prise en charge adaptée
mais aussi lors de l’utilisation inappropriée de traitements
traditionnels comme le jus de citron, des piments, des plantes
locales voire même le graphite des piles salines [5, 6]. Le risque
de passage systémique via la muqueuse palpébrale reste tout à
fait exceptionnel. Une paralysie pupillaire en mydriase est
possible. De même, une atteinte cutanée périoculaire à type
d’érythème, voire de fines ulcérations, est possible.
La prise en charge repose sur la précocité et l’abondance du
lavage oculaire. Cette mesure simple doit être enseignée dans
tous les centres de santé en Afrique et à toutes les équipes
médicales susceptibles de se rendre dans les zones d’endémie
du naja cracheur, car facile à mettre en œuvre et diminuant de
manière importante les risques de séquelles oculaires définitives.
Elle est complétée par l’emploi de différents collyres : anesthésique, cicatrisant et antibiotique à large spectre. Il est à noter
qu’il ne doit pas être fait usage d’antivenin, que ce soit par voie
locale ou intraveineuse, en cas de projection oculaire de venin
[7, 8]. De même, l’utilisation de collyres corticoı̈des doit être
proscrite. Une consultation en ophtalmologie est recommandée
afin de prendre en charge d’éventuelles lésions séquellaires.
132
Conflits d’intérêt : aucun.
Références
1. Mion G, Larréché S, Goyffon M. Aspects cliniques et thérapeutiques des
envenimations graves. Ganges: Urgence pratique publications, 2010: 90-101.
2. Yaya G, Danaı̈ A. Prise en charge des lésions oculaires dues au crachat de
venin d’Elapidae en République centrafricaine : aspects épidémiologiques
et cliniques. Bull Soc Path Exot 2007 ; 100 : 111-4.
3. Chu ER, Weinstein SA, White J, Warrell DA. Venom ophthalmia caused by
venoms of spitting elapid and other snakes: Report of ten cases with review
of epidemiology, clinical features, pathophysiology and management.
Toxicon 2010 ; 56 : 259-72.
4. Warrell DA, Ormerod LD. Snake venom ophthalmia and blindness
caused by the spit - ting cobra (Naja nigricollis) in Nigeria. Am J Trop Med
Hyg 1976 ; 25 : 525-9.
5. Chippaux JP. Envenimations et empoisonnements par les animaux venimeux
ou vénéneux III. Envenimation par élapidés. Med Trop 2007 ; 67 : 9-12.
6. Traore A. Aspects épidémiologiques et incidence des morsures de
serpents dans la région de Sikasso au mali. Thèse 2007. Faculté de médecine
de Bamako: 45-6.
7. note n˚511196/DEF/DCSSA/PC/ERS/EPID du 27 mai 2014. Actualisation
des modalités de prescription et de délivrance du FAV-Afrique1 pour les
forces opérations en Afrique.
8. RCP-FAV-Afrique1 août 1999. Pasteur Mérieux. F/176/4793/IB1/08.99/01.0.
Médecine et Santé Tropicales, Vol. 25, N8 2 - avril-mai-juin 2015
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