
Enquête
principal n’était pas adéquat, parce que “pas
assez féminin”.» L’avocate s’est donc trans-
formée en rédactrice de mode. «La res-
ponsabilité est totalement diluée, poursuit
Marc. Pour chaque campagne, le photographe
apporte lui aussi son regard : s’il cherche à
faire une photo sexy –œil mutin, pose gla-
mour–, le résultat global le sera, au risque
de brouiller le propos de départ. Même chose
pour le stylisme. Et si c’est un mannequin de
18ans qui est casté alors qu’on avait écrit le
concept en imaginant une trentenaire, ça
change encore le message final. Ça, ça arrive
plus souvent qu’on ne le pense.»
Solène 1, qui en est à son troisième stage
en agence, a été plusieurs fois confrontée
aux stéréotypes réclamés par les annon-
ceurs : «Ils veulent des femmes qui travaillent,
parce que leur cible est active. Mais impossible
de donner à un personnage féminin un métier
autre que stéréotypé. Si une femme a un job
à responsabilités, il convient en général de
la montrer crevée et, si elle gagne du pognon,
il ne faut pas qu’elle en gagne trop non plus.
Et lorsqu’un personnage féminin sort du
cadre, déplore-t-elle, on est rattrapé par
l’un des maillons de la chaîne : le créatif, qui
va avoir tendance à ramener ça à quelque
chose qu’il estime être réaliste, ou le planneur
stratégique, qui montre chiffres à l’appui que
la cible ne colle pas.» Delphine Quelin est
responsable du planning stratégique chez
Publicis Lyon, justement. Son job consiste
à définir la cible de son client. Par exemple,
s’il s’agit des étudiants, elle recense les
études et travaux à leur sujet, puis va leur
rencontre à la sortie des facs pour obser-
ver leurs goûts, leur style de vie, leur
vocabulaire. «Quoi qu’il en soit, on ne peut
© CAsuAl dAtIng
© CrédIt PHoto
Pourquoi ne voit-on
que des femmes manger
des yaourts ?
«Plus les produits sont dérisoires, plus
ce sont les femmes qu’il faut convaincre,
parce que 80% des tâches ménagères
leur incombent, et ça inclut les courses.»
Deborah Marino, directrice du planning
stratégique chez Publicis
Piège n°4
Penser la jouer original
en comparant une voiture
à une femme.
Casual Dating, 2015 (France)
Placardée dans les couloirs du métro,
une
immense femme allongée, corps huilé,
proportions extraterrestres, petite culotte
au bout de l’orteil. C’est la campagne des
Galeries Lafayette, conspuée le 9juillet
par la secrétaire d’État chargée des Droits
des femmes, Pascale Boistard : «On ne
peut pas à la fois lutter contre le harcèlement
sexiste et continuer à produire des images
qui dégradent l’image de la femme, et en plus
font considérer que la femme serait un objet
à disposition de tous.» Anna et Souad, 16
et 17ans, attendent le métro face à l’af-
fiche. L’une ne voit pas le problème, «des
corps nus, on en voit tout le temps, alors une
de plus ou de moins… Je ne l’avais même pas
remarquée». L’autre s’emporte : «Juste-
ment, y en a partout. Tu peux me citer un
seul produit qu’on n’a pas déjà essayé de te
fourguer avec une femme à poil ?» Toutes
deux ont, par contre, de concert été aga-
cées par la campagne Renault pour sa
nouvelle Twingo, en février, et sa pénible
«vérité sur les filles». Une série de spots
vidéo mettait en scène des contradictions
toutes féminines, assortis d’un hashtag
invitant les femmes à lister elles-mêmes
les raisons pour lesquelles leurs congé
-
nères sont tartes/futiles/chieuses. «Là,
typiquement, on nous prend pour des débiles,
et en plus, c’est censé nous faire croire qu’on
nous comprend vachement bien et donc nous
faire acheter une petite voiture “de meuf”»,
ironise Souad.
ne surtout pas bousculer
Qui sont donc ces pubards qui, pour nous
fourguer une voiture, un fromage ou une
montre, tombent mécaniquement dans
le sexisme lourdingue ? Pourquoi ne par-
viennent-ils pas à renouveler le genre ?
Et pourquoi rien ni personne ne semble
pouvoir les arrêter ?
Pour Marc 1, fondateur d’une petite
agence de publicité à Marseille, les publi-
citaires ne peuvent être tenus pour seuls
responsables. La chaîne de fabrication des
pubs est tellement vaste qu’une boulette
peut intervenir à tout moment et ajouter
une dose de sexisme à un propos initia-
lement neutre : «On a travaillé avec une
enseigne de montres pour femmes. Dans le
brief, nous avions pris soin de ne pas intégrer
de stéréotypes sexistes. Mais la marque a
estimé que le métier de notre personnage
© myr murAtet/dIvergenCe
45 Causette # 59