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Empathie et douleur :
la perception de la douleur d’autrui
Dr Nicolas Danziger
Neurologue, département de neurophysiologie clinique et consultation de la douleur,
groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, Paris
Lapratiquemédicalemoderne,centréesurlʹinvestigationàviséediagnostiqueetsurletraitement
étiologique,alongtempsappréhendéladouleuruniquementcommeunindicesusceptiblede
guiderlecliniciendanssarecherchedescausesdelamaladie.Danscecontexte,lʹévaluation
précisedelʹintensitédeladouleuretlʹoptimisationdutraitementantalgiqueétaientloinde
constituerunepriorité.Sidenosjoursladouleurdespatientssembleglobalementmieuxpriseen
compte,enparticulierdufaitdelagénéralisationprogressivedʹéchellesdʹévaluation(tellesque
lʹéchellevisuelleanalogique),sonestimationparlemédecinoulepersonnelsoignantreste
soumiseàdenombreuxbiaisquinuisentsouventàlaqualitédelapriseenchargeantalgique.
Une tendance générale à la sous-estimation
de la douleur des patients
Denombreusesétudescliniquesontmontréquelessoignants–médecinsetinfirmières
principalement–avaientgénéralementtendanceàsous‐estimerladouleurdeleurspatients.Par
exemple,dansuneétudeportantsurlʹestimationdelʹintensitédeladouleurressentiepardes
patientsadmisauxurgences,lescorededouleurrapportéparlespatientseux‐mêmessʹélevaità
7,7±2,2suruneéchellenumériquede0à10,tandisquelʹévaluationfaiteparlesinfirmières
devantlesprendreenchargeétaitseulementde4,2±2,3[1].Cettetendanceàsous‐estimerla
douleurdespatientsneselimitepasaucontextecliniquedesurgencesetconcerneaussibienla
douleuraiguëqueladouleurchronique.Ainsi,uneétudeportantsur738patientsconsultantleur
médecingénéralisteenraisondʹunedouleuramisenévidenceunetrèsfaibleconcordanceentrela
douleurrapportéeparlepatientetlʹestimationfaiteparlemédecin,etceindépendammentdu
typededouleur:dans37%descaslʹévaluationparlemédecin–effectuéeàlʹaidedʹuneéchelle
visuelleanalogiquede100mm–étaitinférieuredeplusde20mmàcelledupatientetcetécart
atteignaitmême40mmdans20%descas[2].
Unetellesous‐estimationsystématiquedeladouleurdʹautruiaégalementétéobservéedansle
cadredʹétudesexpérimentalesportantsurlʹévaluationdeladouleuràpartirdelʹexpressionfaciale
despatients.Danscecontexte,lasous‐estimationdeladouleurdʹautruisembleliéeaufaitque
certainsindicesdʹintensitédeladouleur,pourtantprésentssurlevisagedeceluiquisouffre,ne
sontpascorrectementdécodésparlʹobservateur[3].
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Principaux biais de jugement
dans l'estimation de la douleur d'autrui
Biais de jugement liés au sexe, à l'origine ethnique
et à l'âge du patient
Pourtenterdʹexpliquercettetendancegénéraleàlasous‐estimationdeladouleurdʹautrui,
plusieursétudesontcherchéàidentifierdesfacteurssusceptiblesdʹinfluencerlejugementde
lʹobservateur.Lesrésultatsdecesétudessuggèrentquelesexe,lʹâge,lʹorigineethniqueetmême
lʹapparencephysiquedʹunpatientpeuventinterféreraveclʹestimationquelemédecinfaitdesa
douleuretinfluencerlechoixdutraitementantalgique.
Lesbiaisdejugementliésàlʹorigineethniquedupatientapparaissentparexempleclairement
dansuneétudeisraélienneportantsurlʹévaluationdeladouleurdeparturientesjuivesou
bédouineslorsdeleuraccouchement.Eneffet,danscetteétudelesmédecinsetlessages‐femmes
juifssous‐estimaientdefaçontrèssignificativeladouleurdespatientesbédouinesparrapportà
celledespatientesjuives,alorsquelʹintensitédeladouleurrapportéeparlespatienteselles‐
mêmesétaittoutàfaitsimilairedanslesdeuxgroupes[4].Cetteobservationcorroboreles
résultatsdeplusieursétudesfaitesauÉtats‐Unismontrantquelespatientsappartenantàune
minoritéethnique(noirsethispaniques)bénéficientenmoyennedʹuntraitementantalgique
significativementmoindreparrapportauxpatientsblancssetrouvantdansdessituations
douloureusessimilaires[5].
Lesenfants,enparticulierlestout‐petits,subissentégalementsouventlesconséquencesdʹune
sous‐estimationdeleurdouleurparlessoignants.Lareconnaissancedeladouleurdunouveau‐né
etledéveloppementdʹoutilsdʹévaluationspécifiquementdestinésàlʹévaluationdeladouleurde
lʹenfantenfonctiondesonâgeconstituentdesétapesrelativementrécentesdanslʹhistoiredela
pédiatrie[6].Certainsprésupposésontlongtempsconduitàconsidérerlescrisetlʹexpression
facialededouleurdesnouveau‐néscommedesréactionsautomatiquesnonliéesàuneexpérience
consciente,justifiantainsilaréalisationdʹinterventionschirurgicalessansanesthésie.Desdonnées
récentessuggèrentqueladouleurdelʹenfantcontinuedʹêtrelargementignoréedanslapratique
médicalecourante.Àtitredʹexemple,uneanalysecomparativedesmodalitésdetraitement
antalgiquedʹenfantsetdʹadultesadmisauxurgencesdansuncontextededouleuraiguëliéeàune
fracture,àunebrûluredu2eoudu3edegréouàunecrisedrépanocytaireamontréunesous‐
prescriptiondʹantalgiquesnettementplusprononcéechezlesenfants,afortiorichezceuxdont
lʹâgeétaitinférieurà2ans[7].Leshandicapésetlessujetsâgés,surtoutsʹilsprésententdes
troublescognitifs,sontsouventvictimesdumêmegenredestéréotypes,endépitdufaitque
plusieursétudesaientsoulignélafiabilitédelʹexpressionfacialecommeindicedelʹintensité
douloureusedanscetypedesituationsoùlacommunicationverbalepeutsʹavérerdéficiente[8].
Biais de jugement liés à l'intensité de la douleur
et à l'absence de preuve étiologique
Lʹintensitédeladouleuralléguéeparlepatientetledegrédecertitudequantàsonétiologiesont
égalementsusceptiblesdʹinfluencerlejugementdumédecin:cedernieraeneffetdʹautantplus
tendanceàsous‐estimerladouleurdupatientquelʹintensitédecelle‐ciestélevéeetquʹaucune
étiologienʹaétéclairementidentifiée.Lʹexistencedecesbiaisdejugementaétébiendémontréeà
lafoisdanslecontextedelaconsultationchezlemédecingénéraliste[2],dansceluidesurgences
(fig.1)[9],etdansunparadigmeexpérimentalutilisantdescascliniquesfictifs.Danscette
dernièreétude,desmédecinsinternistesdevaientévaluerlʹintensitédʹunedouleurde
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lombosciatiqueàpartirdesrécitsécritsdecasdifférantentreeuxquantàlʹintensitédeladouleur
rapportéeparlepatientetquantàlaprésenceouàlʹabsencedʹuneherniediscalevisiblesur
lʹimagerielombaire.Lʹécartentrelʹintensitédeladouleurrapportéeparlepatientetlʹestimation
faiteparlemédecinétaitnettementplusmarquéencasdedouleurélevéeetenlʹabsencedehernie
discalevisible[10],etcealorsmêmequelemédecinavaitconnaissancedelʹévaluation
quantitativefaiteparlepatientlui‐même.Cesdonnéessuggèrentdoncquecesontlespatientsqui
ontleplusbesoindevoirleurdouleurestiméeàsajustevaleur(dufaitdesaforteintensité)qui
risquentleplusdenepasêtrecrusetdenepasrecevoiruntraitementantalgiqueapproprié.Elles
montrentparailleursquelemédecin,lorsquʹilévalueladouleurdʹautrui,demeuresouvent
prisonnierdʹunmodedepenséeanatomocliniqueclassiquequipeineàintégrerlʹabsencede
corrélationentrelʹintensitédouloureuseetlʹimportancedeslésionsanatomiquesvisiblesqui
constituepourtantunfaitcliniquelargementdémontré,enparticulierdanslecontextedela
douleurchronique.
Cause
2,0
2,5
3,0
3,5
4,0
4,5
5,0
5,5
6,0
6,5
Évidente Non évidente
Estimation moyenne de l'intensité douloureuse
Patients
Médecins
Fig. 1. Estimation de l'intensité douloureuse de patients admis aux urgences par les patients eux-mêmes (ronds) et
par les médecins (carrés), selon que la cause de la douleur paraissait évidente ou non, d’après [9].
On notera que la sous-estimation de la douleur par les médecins est d'autant plus marquée que l'intensité
rapportée par les patients est élevée et que la cause de la douleur n'est pas évidente.
Danslapratiqueclinique,lesconséquencesdecesbiaisdejugementsontmajeures,commeen
témoignentlagrandefréquencedelasous‐estimationdeladouleurdespatientsetlerecours
souventabusifàunschémaexplicatifdetypepsychosomatiquedansdessituationsoùles
examenscomplémentairessʹavèrentnormaux,tellesqueparexemplelesnévralgies
cervicobrachialeschroniquessecondairesàuncoupdulapin,lafibromyalgieoules
polyneuropathiesdouloureusestouchantexclusivementlesfibressensitivesdefincalibre.Cedéni
deladouleurdʹautruisetrouvemalheureusementaggravéparleclimatdesuspicionquipèse
parfoissurlepatient,enparticulierdanslecontextedelʹexpertisemédicale,quantauxéventuels
bénéficessecondairesquʹilpourraittirerdesadouleur.Plusieursétudesexpérimentalesont
dʹailleursbienmontréquelesimplefaitdesuggéreràunobservateurquecertainspatients
pourraientsimulerladouleur(parexempleenvuedʹobtenirdesnarcotiques)conduitàunesous‐
estimationplusprononcéedeladouleurdʹautruiàpartirdelʹexpressionfaciale[11,12].
Autres biais de jugement potentiels
Lʹexpériencepréalabledelʹobservateurpeutaussiinfluencersonestimationdeladouleurdʹautrui,
etcedefaçontrèsdifférenteselonlapositionquʹiloccupevis‐à‐visdusujetdouloureux.Ainsi,par
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Ainsi,parrapportàungroupetémoin,lesprochesdʹunpatientdouloureuxchroniquesont‐ils
plusàmêmedʹestimercorrectementlʹintensitédeladouleurdʹautruiàpartirdelʹexpression
faciale,tandisquedeskinésithérapeutesayantlʹhabitudedeprendreenchargedespatients
douloureuxchroniques,etdonccensésavoirunjugementparticulièrementsûrdanscedomaine,
ontaucontrairetendanceànettementsous‐estimerladouleurexpriméesurlevisagedespatients
[13].
Nousavonsparailleursmontrérécemmentquelespatientsdépourvusdesensationdouloureuse
depuisleurnaissance(parabsenceoudéfautdefonctionnementdesfibresnerveuses
périphériquesdefincalibre)avaientglobalementtendanceàsous‐estimerladouleurdʹautruilors
descènesdeblessureoudʹaccidentdépourvuesdʹindicesémotionnelsdedouleurtelsque
lʹexpressionfacialeoulavocalisation[14].Defaçonintéressante,lʹestimationparcespatientsde
lʹintensitédeladouleurd’autruiétaitétroitementcorréléeàleurcapacitéd’empathie,mesuréeà
lʹaidedʹunquestionnaire:lespatientspeuempathiquesavaienttendanceànettementsous‐estimer
ladouleurdʹautrui,tandisquelespatientsdotésdecapacitésdʹempathieélevéesparvenaientà
lʹestimercorrectement.Chezlessujetssains,enrevanche,aucunecorrélationnʹétaitobservéeentre
lʹestimationdeladouleurdʹautruietledegrédʹempathie.
Mécanismes cérébraux impliqués
dans la perception de la douleur d'autrui
Résonance émotionnelle et résonance somatomotrice
avec la douleur d'autrui
Cesdernièresannées,plusieursétudesutilisantlestechniquesneurophysiologiquesetdʹimagerie
cérébralefonctionnelleontcherchéàmieuxdéfinirlesmécanismescérébrauxdelaperceptionde
ladouleurdʹautrui.LesexpériencesdʹIRMfontfaitappelàdifférentsparadigmespourexplorer
l’activationcérébraleinduiteparladouleurd’autrui,telsquel’observationd’imagesreprésentant
dessituationsdouloureuses[15],devisagesexprimantunemimiquededouleur[16]oud’un
signalvisuelindiquantqueleconjointdusujettestéestentrainderecevoirunestimulation
électriquedouloureuse[17].Toutescesétudesaboutissentàuneconclusionsimilaire,àsavoirquʹil
existeuncertaindegréderecouvremententrelesrégionscérébralesactivéeslorsdelasensation
douloureuseéprouvéeàlapremièrepersonneetcellesactivéesàlavueoulorsdel’évocationdela
douleurd’autrui.Cerecouvrementconcerneenparticulierdesstructureslimbiquesconnuespour
leurrôledansladimensionaffectivedelʹexpériencedouloureuse(cortexcingulaireantérieuret
partieantérieuredelʹinsula,fig.2).Lerôledecetteactivationlimbiquedanslaperceptiondela
douleurd’autruiestsuggéréparlefaitqueleniveaud’activationdecesrégionssetrouveparfois
corréléaudegrédedouleurestimée.Certainsauteursontsuggéréquʹunetelleactivationpourrait
constituerlabaseneurophysiologiquedʹunprocessusde«résonanceémotionnelle»immédiateet
automatiqueavecladouleurdʹautrui,étendantainsiaudomainedesémotionslanotionde
«neuronesmiroirs»développéeàlafindesannées1980surlabasedʹexpériencesmontrantque
desneuronessituésdanslarégionfrontaleinférieurepouvaientêtreactivésàlafoislorsdela
réalisationeffectivedecertainsmouvementsetlorsdelaperceptiondecesmêmesmouvements
chezautrui.Seloncettethéorie,lʹobservateuractiveraitautomatiquementetsélectivementses
propresreprésentationsdʹuneémotiondonnéeàlavuedecetteémotionchezautrui,etcette
«simulationincarnée»(embodiedsimulation)permettraitunecompréhensionimplicitedelʹétat
émotionneldʹautruiàlabasedelʹempathie[18].
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Fig. 2. Activation du cortex cingulaire antérieur (haut) et de l'insula antérieure de façon bilatérale (bas)
à la vue de la douleur d'autrui, d’après [19].
Certainesdonnéesneurophysiologiquesrécentesontpermisdesoulignerquel’expérience
douloureused’autruipeutégalementêtre«incarnée»parl’observateursurunmodenon
seulementaffectifmaisaussisomatomoteur.Desexpériencesdestimulationmagnétique
transcrânienneonteneffetmontréquelʹexcitabilitédelacommandemotricedʹunmuscledela
maindiminuesignificativementlorsquelʹonobservechezautruicemêmemusclepénétréparune
aiguille,ledegrédecetteinhibitionmotriceétantétroitementcorréléaudegrédedouleursupposé
ressentiparlapersonnesubissantcettepiqûre(fig.3)[20].Enrevanche,aucuneinhibitiondela
commandemotriced’unmuscleAn’étaitobservéelorsquel’observateurvoyaitchezautruiun
muscleBdelamainpénétréparl’aiguille,cequiattestaitdelaspécificitésomatotopiquedecette
incarnationcorporelledeladouleurd’autrui.Dansuntelcontexte,ilsembledoncqu’une
correspondance«pointparpoint»s’établisseentrelecorpsdel’observateuretlecorpsdecelui
quisubitunestimulationdouloureuse.Pluslʹobservateuralacapacitédʹadopterlepointdevue
dʹautruioudesemettreàsaplace,pluslʹinhibitionmotriceàlavuedeladouleurdʹautruiest
importante[21].Àlʹinverse,lespatientsatteintsdusyndromedʹAspergerqui,parcomparaison
avecdessujetssains,ontuneplusgrandedifficultéàadopterlaperspectivedʹautruietontmoins
tendanceàadopteruncomportementconsolateurvis‐à‐visdʹunindividuendétresse[22],ne
présententpascephénomènederésonancesomatomotriceavecladouleurdʹautrui[23].
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