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Noteméthodologique
Lasolidaritéestunenotioncomplexeausensouellerelèvedu«conceptnomade»1.De
la solidarité économique à la solidarité syndicaliste de Solidarnosc, en passant par la
solidaritéinstitutionnaliséedessolidaristes,àlasolidaritéchrétienneouauxsolidarités
mécaniqueetorganiquedelasociologiedurkheimienne,lesensdonnéaumot,lafaçon
delecomprendreetdeletraduiredansdesréalitéssocialesdiffèrent fortement. Les
contextes historiques, sociaux, philosophiques, politiques changent, et avec eux, les
idées. Une des ruptures les plus centrales se lit dans la distinction entre solidarité et
charité. Dans le contexte chrétien, la charité est comprise commeuneforme
d’expression de la solidarité. Mais, diront les solidaristes, si cette forme de solidarité
relèvedudonetdelagénérositéetque,partant,onpeuts’ysoustraire,alorslasolidarité
devientl’expressiond’unchoixdevaleuretnond’unenécessitérépondantàl’obligation
de cohésion d’un groupe social interdépendant. Ainsi la solidarité ne devra plus être
comprisecommeunevaleurmoralemaiscommelatraductiond’unconstatfactuelselon
lequel les éléments d’un tout sont liés par des modes de soutien mutuel afin que
l’ensemble fasse corps, ou en d’autres termes, soit «solide». Le groupe social est
comparéàunatome:lesliensentrelesparticulesnepeuvent releverduchoixdeces
dernièressaufàrisquerl’explosionàchaqueinstant.Lessolidaristesvontdoncfairela
distinction entre solidarité et charité de manière à sortir la première du champ
arbitraire de la générosité et afin de l’instituer politiquement et juridiquement. Ne
retenons pour l’instant que cette ligne de rupture qui sert iciàillustrerladifficulté
d’analyse.Deuxchoixs’offrent.Lepremierconsisteàretenirunedéfinitionnormative,
ici celle des solidaristes, afin depouvoir construire et légitimer une action,au risque
d’êtrerestrictif.Ici,concrètement,celareviendraitànepasprendreencomptedes
systèmesd’entraidefondéssurlagénérositédansuneanalysedelasolidarité.Lesecond
consiste à suivre une multitude de définitions d’usage afin de comprendre toute la
complexitédudébat,maisaurisqued’uncertain«relativisme».Ici,concrètement,cela
reviendrait à intégrer toutes les formes d’entraide comme étant des modes différents
maispossiblesdel’expressiondelasolidarité,quitteàs’éloignerdusensoriginelauquel
renvoiel’étymologieetàcontribueràrendrecettenotionfloueoudumoinsindistincte
danslasynonymiequ’ellefinitparacquériravecfraternité,compassionougénérosité.
Nousavonsicichoisicettesecondevoie.Pourquoi?D’abordparcequ’ilaparuimportant
departirdel’acceptionlapluspartagéequitraduituneappropriationcontemporainede
ce qu’est, anthropologiquement, la solidarité. L’évacuer aprioriauraitalorsété
réducteur si l’on cherche à traduire les réalités sociales dontlesacceptionsdumot
solidarité sont des marqueurs. En second lieu, si on s’intéresse à la solidarité comme
1Si le terme n’apparait pas dans le Dictionnairedesconceptsnomadesenscienceshumaines, Olivier
Christin(dir.),EditionsMétailié,Paris,2010,ilcorrespondbienàladéfinitiond’unconceptnomade.BLAIS
(2007, p. 10) parle de la solidarité comme d’un terme «fétiche,invoquéàtoutproposcommeun
talisman».