L`innovation sociale, enjeux - Société internationale Jean Baptiste

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COLLOQUE SAYS 2014 - ECOLE D’ETE RRI 2014
SAYS CONFERENCE 2014 - RNI SUMMER SCHOOL 2014
27-30 août 2014 / August 27th-30th, 2014
Boulogne-sur-Mer/Auchy-lès-Hesdin
Nord-Pas-de-Calais, France
Emmanuelle Besançon
Docteur en sciences économiques - CRIISEA
Chargée de mission - Institut Jean-Baptiste Godin
Nicolas Chochoy
Docteur en sciences économiques - CRIISEA
Directeur - Institut Jean-Baptiste Godin
Contact :
Institut Godin
Centre de transfert en Pratiques solidaires et Innovation sociale
6 rue des hautes cornes
80 000 Amiens
00 33 3 22 72 49 53
France
emmanuelle.bes[email protected]
L’innovation sociale, enjeux théoriques et pratiques du changement institutionnel. Etude de cas sur une Recyclerie picarde.
Résumé :
Le progrès technique est au cœur des révolutions industrielles que nous avons connues ces deux
derniers siècles. Les circonstances actuelles nous poussent à trouver des solutions innovantes face à
la crise systémique que connaît l’occident. Si le progrès social a longtemps été attribué au progrès
technique, il n’en est plus de même aujourd’hui. C’est dans ce contexte qu’émerge l’innovation
sociale à partir des années 1970. Cette communication s’inscrit dans une perspective de clarification
à la fois théorique et empirique de celle-ci.
Dans un premier temps, nous reviendrons sur l’approche dominante en France afin d’en soulever
quelques limites et de proposer une approche qui pose la question du changement de manière
centrale et permet d’aboutir à une définition élargie, dans une perspective plus institutionnaliste.
Dans un deuxième temps, nous proposerons une confrontation empirique de cette seconde
approche, afin de révéler en pratique le potentiel de transformation sociale de l’innovation sociale.
1
Abstract :
Technical progress is at the heart of the industrial revolutions that we have experienced during the
last two centuries. The current circumstances drive us to find innovative solutions in front of the
systemic crisis to which the West is facing. If social progress has long been attributed to technical
progress, it is no longer true today. It is in this context that social innovation emerges from the
1970s. This communication aims to give theoretical and empirical clarifications of this one.
Firstly, we will return to the dominant approach in France in order to raise some limits and to
propose an approach that gives a central place to the question of change and allows to obtain a
broader definition, in a more institutionalist way. Secondly, we will propose an empirical
showdown of this second approach in order to reveal in practice the potential for social
transformation of social innovation.
Introduction
Le progrès technique est au cœur des révolutions industrielles que nous avons connues ces deux
derniers siècles. Les circonstances actuelles nous poussent à trouver des solutions innovantes face à
la crise systémique que connaissent les sociétés occidentales, à la fois économique, sociale,
environnementale et culturelle. Si le progrès social a longtemps été attribué au progrès technique, il
n’en est plus de même aujourd’hui (Durance, 2011) et de nouvelles considérations apparaissent ou
se réactualisent. Les enjeux soulevés par la crise environnementale et la crise démocratique vont
dans ce sens.
C’est dans ce contexte qu’émerge le concept d’innovation sociale à partir des années 1970. Il faudra
cependant attendre les années 2010 pour que celle-ci deviennent une modalité d’action publique à la
fois européenne, nationale et locale. Si les pouvoirs publics se saisissent de l’innovation sociale
(notamment dans l’optique de pallier la baisse des dotations financières), un effort de clarification à
la fois théorique et empirique semble cependant nécessaire. Cette communication s’inscrit dans
cette double perspective.
L’innovation sociale recouvre en effet des significations diverses qu’il convient d’expliciter afin de
mieux saisir les enjeux réels d’un débat au premier abord théorique. Derrière l’innovation sociale se
cachent en effet des visions contrastées qui sous-tendent des modèles de développement
fondamentalement différents (Besançon et al., 2013 ; Richez-Battesti et al., 2012).
Certaines approches insèrent l’innovation sociale dans une dynamique exclusivement marchande,
ce qui la positionne comme une modalité d’action palliative, ou encore régulatrice, ne permettant
pas de rompre avec la dynamique institutionnelle actuelle. D’autres approchent lui procurent un
potentiel de transformation sociale plus conséquent, permettant ainsi de s’interroger sur
l’éventualité d’une révolution d’une autre nature, d’ordre à la fois économique et sociopolitique. Il
convient dans ce sens d’analyser dans quelles mesures les changements peuvent réellement
s’opérer, ce type d’approche ne pouvant faire l’économie, nous semble-t-il, d’une analyse des
pratiques.
L’objet de ce papier est alors de montrer qu’une approche institutionnaliste de l’innovation sociale,
contrairement à une approche en termes d’entrepreneuriat social, permet de mieux prendre en
compte les pratiques qui sous-tendent le processus d’innovation sociale, et de mieux éclairer de
cette manière les impacts et les changements dont elle est porteuse.
2
Dans un premier temps, nous reviendrons sur l’approche de l’entrepreneuriat social, encore
dominante en France, afin d’en soulever quelques limites et de proposer une approche
institutionnaliste qui pose la question des pratiques et du changement de manière centrale et permet
d’aboutir à une définition élargie. Dans un deuxième temps, nous proposerons une confrontation
empirique de cette seconde approche, afin de révéler le potentiel de transformation sociale d’un
projet porteur d’innovation sociale, à partir d’une analyse de pratiques. Nous nous appuierons pour
cela sur une initiative, la Recyclerie du Pays de Bray, basée à La Chapelle aux Pots dans le
département de l’Oise, dont l’activité repose sur le recyclage et l’insertion par l’activité
économique.
I. Une approche institutionnaliste de l’innovation sociale
L’objectif de cette première partie est d’expliciter et de justifier le cadre théorique utilisé afin
d’appréhender l’innovation sociale et la manière dont elle s’exprime en pratique dans les projets
d’acteurs. Nous cherchons ainsi à dépasser une conception statique objectivée dans la figure de
l’entrepreneur et la finalité sociale pour développer une approche en termes de pratiques qui
permette de donner une substance au concept d’innovation sociale. Dans cette perspective, le
processus de l’innovation sociale semble jouer un rôle déterminant dans les dynamiques de
changement institutionnel1 à l’œuvre.
1. Innovation sociale et entrepreneuriat social : une mise en débat de l’approche dominante en
France
En France, l’innovation sociale est couramment présentée de la manière suivante : « L’innovation
sociale consiste à élaborer des réponses nouvelles à des besoins sociaux nouveaux ou mal satisfaits
dans les conditions actuelles du marché et des politiques sociales » (Source : CSESS2 ). Ces
premiers éléments de définition entretiennent des liens étroits avec l’approche de l’entrepreneuriat
social, approche encore dominante au sein de l'hexagone. En effet, si le concept est d’obédience
anglo-saxonne, il y trouve un certain écho auprès des acteurs structurants et des institutions
publiques.
Le social entrepreneurship apparaît au tournant des années 1980-1990 au Etats-Unis, dans les
milieux des écoles de gestion et des universités. La figure de l’entrepreneur social se diffuse alors
au niveau mondial, notamment par les fondations et associations qui le promeuvent, dont la plus
connue est Ashoka (Gardin, 2010 ; Seghers, Allemand, 2007). Il est néanmoins possible de mettre
en évidence deux écoles de l’entrepreneuriat social, toutes deux américaines : celle de l’innovation
sociale et celle des recettes marchandes (Dees, Anderson, 2006 ; Defourny, Nyssens, 2010 ; RichezBattesti et al., 2012).
La première conception, celle de l’innovation sociale, est défendue par Ashoka. Cette organisation,
créée en 1980, définit l’entrepreneur social comme « quelqu'un qui met ses qualités
entrepreneuriales au service de la résolution d'un problème social et/ou environnemental à grande
1
Entendu dans une perspective veblenienne comme changement des habitudes de penser (représentations) et de faire
(pratiques) (Veblen, 1998).
2
Rapport du Groupe de travail Innovation sociale du Conseil Supérieur de l’Economie Sociale et Solidaire, décembre
2011, http://www.lelabo-ess.org/IMG/pdf/GT_IS_CSESS_dec2011.pdf.
3
échelle. Quel que soit le domaine où il s'engage, l'Entrepreneur Social se donne comme critère
majeur de réussite l'ampleur de son impact sur la société »3. L’accent est ici mis sur l’individu et
sur la finalité de son action (la réponse à un besoin ou à un problème social), ainsi que sur l’échelle
de ses impacts. Les changements sociaux qui sont recherchés (Seghers, Allemand, 2007) seraient
donc surtout le fait d’un individu, héroïque et visionnaire, avec un esprit entrepreneurial hors du
commun4. « La personnalisation de l’innovation sociale qui s’exprime ainsi, traduit le choix de
privilégier l’individu sur l’organisation » (Richez-Battesti et al., 2012, p. 20). A cet esprit
entrepreneurial vient s’ajouter « l’esprit philanthrope ». C’est en effet une solidarité de nature
philanthropique qui motiverait ce type d’entrepreneuriat, tourné vers l’assistance à autrui.
Néanmoins, si les caractéristiques individuelles de l’entrepreneur social et ses motivations sont
mises en avant, la dimension sociale de l’activité ou de l’innovation en tant que telle reste floue.
« Dans le contexte américain, l’idée d’entreprise sociale est néanmoins restée fort large et souvent
assez vague, désignant principalement des activités économiques mises au service d’un but
social » (Defourny, 2004, p. 9). Ceci nous amène à la seconde conception.
Pour l’école des recettes marchandes, l’entrepreneuriat social peut tout aussi bien prendre forme
dans le cadre d’organisations non lucratives, on parlera alors d’entreprises sociales, qu’au sein
d’entreprises dont la finalité première n’est pas sociale, on préférera alors parler de social business
(Maurice-Demourioux, 2012). Dans le premier cas, la dimension sociale reste centrale, tandis que
dans le second, elle est subordonnée à la dimension économique qui peut créer de la « valeur
sociale ». Néanmoins, cette distinction s’est par la suite estompée : « l’école des recettes
marchandes définit l’entreprise sociale comme forme d’organisation qui permet de résoudre les
problèmes de financement des NPO’s (organisations non lucratives) en développant des activités
économiques génératrices de recettes mises au profit de la mission sociale des organisations. Cette
première conception a ensuite été élargie pour considérer aujourd’hui comme entreprise sociale
toute organisation, lucrative ou non, qui déploie une activité économique marchande au profit
d’une finalité sociale » (Richez-Battesti et al., 2012, p. 20). Cette approche est notamment défendue
par la figure emblématique de M. Yunus suite à la création de la Grameen Bank au Bangladesh en
1976, popularisant alors le concept du microcrédit au niveau mondial. Elle a depuis été reprise par
des firmes multinationales telles que Danone ou encore Veolia. Pour Yunus (2011), le social
business est une nouvelle forme de capitalisme : « Il s’adapte parfaitement au système capitaliste
parce qu’il est susceptible d’amener des millions de nouveaux clients sur les marchés » (p. 74)5.
L’école des recettes marchandes, tout comme l’école de l’innovation sociale, met en avant la
fonction entrepreneuriale. L’accent est ainsi mis sur les motivations philanthropiques et les
opportunités de marché (donc la possibilité de voir se positionner des organisations lucratives). Il
apparaît aussi que l’école de l’innovation sociale insiste sur les caractéristiques de l’innovation et de
l’entrepreneur qui la produit, tandis que l’école des recettes marchandes souligne les moyens
financiers de produire l’innovation sociale, entendue comme nouvelle réponse à un besoin social
non satisfait.
Cette approche de l’innovation sociale, en termes d’entrepreneuriat social, amène plusieurs types de
remarques. Nous en évoquerons plus particulièrement deux ici.
3
http://france.ashoka.org/lentrepreneuriat-social
4
Cette approche renoue ainsi avec les définitions traditionnelles de l’entrepreneur formulées par les économistes,
notamment Say et Schumpeter : « Schumpeter, tout comme Say, insista sur les caractéristiques psychologiques
spécifiques de l'entrepreneur – force de caractère pour l'un, capacité de jugement pour l'autre – qui jouent un rôle
fondamental dans le processus dynamique de l'évolution économique » (Esposito, Zumello, 2003, p. 27).
5
L’auteur propose notamment de créer un marché boursier parallèle dédié au social business.
4
La première est relative à la centralité du besoin social. Au-delà de l’étendue et de la subjectivité
propre à cette notion souvent peu explicitée, nous pouvons retenir les besoins sociaux
« prioritaires » identifiés par Hillier et al. (2004, p. 139) : ceux-ci relèvent du logement, de la santé,
du vêtement et de la nourriture, mais aussi de l’éducation, de la culture et de la démocratie6 .
Cependant, toute entreprise peut prétendre répondre à un besoin social. En privilégiant la finalité de
l’action, cette approche ne prend pas en considération la manière de la réaliser, autrement dit les
pratiques, qui s’inscrit nécessairement dans une vision particulière de l’innovation sociale et du
modèle de développement qu’elle implique (Richez-Battesti et al., 2012). L’innovation sociale est
alors réduite à son résultat indépendamment du processus mis en œuvre pour y parvenir et des
changements institutionnels dont celui-ci peut être porteur. En particulier, le processus est ici
centrée sur l’entrepreneur individuel, au détriment de la dimension collective qui sous-tend de
nombreuses innovations sociales.
Ceci nous amène au deuxième type de remarque, liée à la nature des changements dont il est
question. Ceux-ci s’apprécient au regard de l’ampleur des impacts sociaux générés, autrement dit du
nombre d’individus touchés par l’action. La finalité sociale mise en avant dans l’entrepreneuriat
social est généralement la lutte contre la pauvreté, en considérant le marché comme instrument
privilégié d’intégration des pauvres dans le système économique capitaliste. Aussi, l’approche en
termes de social business plus particulièrement rencontre de vives critiques relatives entre autres à
son inscription dans le capitalisme (Draperi, 2010), à son intégration aux mythes néo-libéraux
(Guérin, Servet, 2005) ou encore à la marchandisation de la pauvreté (Laville, 2010). Pour
reprendre l’exemple de la microfinance, « si l’on souhaite qu’un plus grand nombre de pauvres
accèdent aux services financiers, il faut également que les organismes de microfinance eux-mêmes
puissent accéder au marché financier. Les organisations de microfinance doivent donc confirmer
leur capacité à être rentables, ceci afin d’attirer des capitaux privés » (Guérin, Servet, 2005, p. 86).
A suivre cette logique, les organisations du secteur non lucratif seraient progressivement amenées à
se convertir en entreprises dites « classiques », dont elles respecteraient les principes de gestion et
de rentabilité, mais avec une dimension sociale.
Par conséquent, l’approche de l’entrepreneuriat social élude la question des pratiques pour se
concentrer uniquement sur la finalité sociale (la lutte contre la pauvreté) et les impacts sociaux
recherchés (l’intégration des pauvres dans le système économique). C’est la raison pour laquelle
nous développerons dans la section suivante une approche élargie de l’innovation sociale, qui
permet non seulement d’insister sur sa dimension processuelle et les pratiques sur lesquelles elle se
fondent, mais aussi de réintroduire la question du changement institutionnel de manière centrale.
2. L’innovation sociale comme processus collectif : une approche élargie orientée vers le
changement institutionnel
Nous proposons ici d’adopter une approche institutionnaliste de l’innovation sociale, développée à
partir de travaux de recherche francophones, en particulier ceux du CRISES7 . Cette approche se
révèle extensive car elle prend en compte la question du besoin social sans s’y limiter. Elle vise à
montrer que le processus de mise en œuvre est tout aussi déterminant que le résultat des projets en
matière d’innovation sociale. Par ailleurs, elle part systématiquement du contexte de chaque projet
en vue de saisir les éléments de rupture dans les pratiques et les changements ainsi visés.
6
Ces éléments peuvent être rapprochés des dimensions objectives du bien-être au sens de Stiglitz et al. (2009).
7
Centre de Recherche sur les Innovations Sociales (Québec).
5
La définition de l’innovation sociale donnée par Bouchard (1999) et le Groupe de travail sur
l’innovation sociale semble faire consensus au Québec (Bellemare, Briand, 2006 ; Bouchard, 2007 ;
Cloutier, 2003 ; Dandurand, 2005 ; Lévesque, 2007). Celle-ci est abordée comme « toute nouvelle
approche, pratique, ou intervention, ou encore tout nouveau produit mis au point pour améliorer
une situation ou solutionner un problème social et ayant trouvé preneur au niveau des institutions,
des organisations, des communautés » (Bouchard et al., 1999, p. 2, cité par Cloutier, 2003, p. 11).
Une autre définition retenue par le CRISES est donnée dans Bouchard (2011) : il s’agit d’ « une
intervention initiée par des acteurs sociaux pour répondre à une aspiration, subvenir à un besoin,
apporter une solution ou profiter d’une opportunité d’action afin de modifier des relations sociales,
de transformer un cadre d’action ou de proposer de nouvelles orientations culturelles » (p. 6). La
première définition souligne le résultat (la nouveauté) et la finalité (la résolution d’un problème
social) de l’innovation sociale, mais aussi sa diffusion dans les différents réseaux institutionnels,
organisationnels, communautaires. La seconde met en avant la volonté de transformation sociale,
l’aspiration au changement, qui peut être au fondement de l’action portée par des « acteurs
sociaux », qui prend de ce fait une tournure politique plus forte que dans l’approche de
l’entrepreneuriat social. Cette volonté de transformation touche les rapports sociaux de production,
de consommation, mais aussi de genre et de classe (Richez-Battesti et al., 2012). D’un autre côté,
l’importance du contexte institutionnel est également mise en avant pour analyser l’innovation
sociale, qui émerge dans un ensemble déterminant de variables économiques, sociales, politiques et
culturelles (Chambon et al., 1982).
Par ailleurs, l’approche met également en exergue le processus collectif ascendant (bottom-up) qui
prend forme sur les territoires à partir de la participation d’acteurs multiples, créant ainsi les
conditions d’ « un système d’innovation localisé, au sens d’organisation des coopérations entre
acteurs sur un territoire donné » (Richez-Battesti et al., 2012, p. 22) ou encore d’un
« développement territorialement intégré » (Hillier et al., 2004). L’innovation sociale constituerait
dans ce sens une interface entre les acteurs favorisant leur coordination et la construction d’une
vision commune.
Nous avons alors approfondi, dans une perspective institutionnaliste s’appuyant notamment sur les
travaux de Bellemare et Klein (2011), Cloutier (2003), Fontan (2008), Hillier et al. (2004), Klein et
al. (2010), Ninacs (2002), Richez-Battesti (2008, 2011), Richez-Battesti et al. (2012), les
caractéristiques de l’innovation sociale, en termes de processus et de résultat. Pour synthétiser :
- le processus d’innovation sociale est territorialisé, au sens où il renvoie à la constitution d’un
espace de coopération entre les acteurs locaux dans une logique de proximité (géographique,
organisationnelle et institutionnelle) ;
- il s’exprime au travers d’une gouvernance élargie et participative qui intègre les différents
réseaux territoriaux, sans oublier les usagers ainsi que les salariés ;
- il se répercute ainsi sur les rapports sociaux dans l’entreprise en favorisant l’autonomie,
l’accomplissement personnel et social, ou encore la prise de pouvoir par la participation ;
- il se traduit enfin par un modèle économique pluriel, autrement dit une hybridation des
ressources (marchandes, redistributives, réciprocitaires) issue de la coopération d’acteurs
diversifiés ;
6
Son résultat peut être appréhendé, selon nous, dans une double mesure8 :
- d’une part, en termes d’accessibilité, par le développement des « capabilités » des individus
visant à l’accroissement du bien-être objectif et subjectif, selon un principe de justice (Sen,
2000 ; Stiglitz et al., 2009) ;
- et d’autre part, l’innovation sociale s’inscrit dans une « logique de service » qui peut prendre
deux formes : soit la logique de service en fonctionnalité, lorsqu’elle déplace l’objet de la
production du bien au service que celui-ci incarne9, soit la logique de service en finalité,
lorsque le bien ou l’activité productive devient un support en vue de créer du lien, de
développer les « capabilités », etc.
Dès lors, selon Cloutier (2003), pour les auteurs ayant abordé le caractère novateur de l’innovation
sociale, celui-ci relève de la mise en œuvre de pratiques en rupture avec les pratiques habituelles
dans un milieu donné (rupture contextualisée). Autrement dit, la nouveauté dépend du caractère
hors normes de la solution mise en place (Chambon et al., 1982), des changements apportés au
système (Dadoy, 1998), ou encore de la modification des éléments sur lesquels le système repose
telles que les valeurs et croyances, les représentations, les règles du jeu, etc. (Dedijer, 1984). Ainsi,
la nouveauté relèverait surtout du changement institutionnel et concernerait aussi bien les pratiques
liées au processus qu’au résultat. Les changements dont il est question s’articulent alors à plusieurs
niveaux ; ils vont cibler l’individu, l’organisation (niveau micro), le territoire local (niveau méso)
(Cloutier, 2003) et viser plus largement le système global (niveau macro).
Dans cet ordre d’idées, les modalités de diffusion de l’innovation sociale sont multiples :
- l’innovation sociale peut être essaimée ; elle nécessitera alors une adaptation au territoire
d’implantation et à ses acteurs, le processus lui-même devant être essaimé. On pourra ainsi
parler de « traduction » à la manière de Richez-Battesti (2008) ;
- certaines pratiques liées à l’innovation sociale peuvent se diffuser auprès d’acteurs ayant
interagit avec le projet ou les individus qui le portent. Ce n’est donc pas l’innovation sociale
dans sa globalité qui se diffuse, mais certains éléments constitutifs de celle-ci. On se situera
alors dans une logique d’apprentissage ;
- certaines innovations sociales ou certaines pratiques peuvent être retenues par les pouvoirs
publics qui vont chercher à les diffuser ; il sera dans ce sens question de sélection10.
L’ensemble de ces éléments brièvement abordés ici11 nous ont amenés à formuler la définition
suivante : L’innovation sociale est motivée par la volonté de répondre à un besoin social et/ou par
une aspiration sociale (la visée d’un idéal social). Sa nouveauté réside dans la mise en œuvre de
pratiques en rupture avec les pratiques habituelles dans un milieu donné. La dimension sociale
prend forme dans un processus collectif marqué par des pratiques constitutives d’un ancrage
territorial fort et de façon concomitante d’une gouvernance élargie et participative se traduisant
par un modèle économique pluriel. Ce processus aboutit à un résultat qui peut être une approche,
un produit ou un service, se distinguant par son accessibilité et la logique de service qu’elle sous8
En suivant la conception institutionnaliste de l’innovation sociale, cette dernière aboutit à une nouvelle approche, un
produit ou service nouveau. Le résultat (l’output) est rarement caractérisé outre mesure dans la littérature, l’analyse se
concentrant davantage sur le processus.
9
On se trouvera ici dans une logique proche de l’économie de la fonctionnalité (Gaglio et al., 2011 ; Vaileanu-Paun,
Boutillier, 2012 ; Van Niel, 2007).
10
Il s’agit ici de la sélection artificielle au sens de Commons (1990). Les processus d’apprentissages, individuels et
collectifs, sont mis en évidence par Mendell (2007) sur la base des travaux de Polanyi.
11
Pour des développements plus conséquents, voir Besançon et al. (2013) et Besançon (2014).
7
tend. Processus et résultat sont porteurs d’impacts directs et de changements institutionnels12 multiniveaux qui ciblent les individus, les organisations, le territoire et les collectivités. Enfin, la
diffusion de l’innovation sociale peut se faire de différentes manières : par essaimage,
apprentissage ou encore sélection.
Cette définition et plus largement cette approche institutionnaliste de l’innovation sociale peuvent
dès lors servir de base à une analyse des pratiques d’acteurs 13, dans une perspective de changement
institutionnel.
Pour conclure cette première partie théorique, nous proposons le tableau récapitulatif suivant :
Tableau 1. Approches entrepreneuriale et institutionnaliste de l’innovation sociale
Approches
Entrepreneuriat social
Approche institutionnaliste
Innovation
sociale
l’IS portée par un
entrepreneur/une activité
économique marchande au
profit d’une finalité sociale
l’IS comme co-construction
démocratique d’acteurs
multiples en rupture
dans un contexte
et un territoire donné
Eléments
caractéristiques
Réponse à un besoin social
Finalité sociale
Centré sur l’individu
Logique de marché
Impacts sociaux
Besoin/aspiration social(e)
Transformation sociale
Processus collectif
Rupture contextualisée
des pratiques
Ces deux conceptions de l’innovation sociale s’éloignent sur le plan du modèle de développement
qu’elles sous-tendent (Richez-Battesti et al., 2012), et par conséquent sur la nature du changement
dont elles sont porteuses.
Aussi, en suivant la première approche entrepreneuriale, « l’innovation peut aussi se généraliser
dans les pratiques des entreprises privées ou des administrations publiques, sans toutefois
provoquer une transformation durable des institutions. Elle peut absorber les tensions du système
sans en résoudre les contradictions » (Bouchard, 2007, p. 131). Il s’agit d’une approche régulatrice,
qui place dans ce sens le marché comme mécanisme économique premier permettant de
démultiplier les impacts sociaux recherchés.
L’approche institutionnaliste permet quant à elle d’éclairer le processus de l’innovation sociale, et
les changements institutionnels visés par les acteurs à travers les pratiques ainsi mises en œuvre (la
transformation sociale). Il s’agit donc davantage d’une approche transformatrice, ce qui n’exclut
pas que les initiatives en question participent d’une certaine régulation du système également.
12
La distinction entre impacts directs et changements institutionnels tient à la temporalité nécessaire aux changements
des pratiques et représentations, ce qui n’exclut pas de prendre en compte les effets plus immédiats. Ces éléments seront
illustrés dans la seconde partie de l’article.
13
Ou encore à la construction d’outils dédiés à l’innovation sociale, par exemple dans le cadre de dispositifs
d’accompagnement ou de financement (Besançon, Chochoy, 2014).
8
Dans la partie suivante nous nous attacherons donc à éclairer les pratiques constitutives de
l’innovation sociale, dans le cadre d’une approche institutionnaliste, nous permettant notamment
d’analyser la nature des changements à l’œuvre.
II. Innovation sociale et pratiques du changement institutionnel : étude de cas
L’objectif de cette seconde partie est de proposer une confrontation empirique de l’approche
institutionnaliste développée ci-dessus, afin de révéler en pratiques l’innovation sociale et son
potentiel de transformation sociale. Nous nous appuierons pour cela sur une initiative, la Recyclerie
du Pays de Bray, basée à La Chapelle aux Pots dans le département de l’Oise, dont l’activité repose
sur le recyclage et l’insertion par l’activité économique.
1. L’analyse des pratiques de La Recyclerie du Pays de Bray : processus et résultat
La Recyclerie du Pays de Bray a été inaugurée en septembre 2009. L’association loi 1901 (créée dès
2007) a pour missions le recyclage et l'insertion. Elle contribue au développement durable en
remplissant quatre grandes fonctions (propres à toute ressourcerie) :
- la collecte des déchets ;
- la valorisation des déchets (réemploi ou recyclage) ;
- la vente ;
- la sensibilisation.
Par ailleurs, au-delà de ces fonctions liées à la production, la Recyclerie articule celle-ci à deux
autres dimensions : le social et la formation, à travers le chantier d'insertion dont elle est porteuse
(douze salariés en insertion, dix-huit dans l'année).
La logique d'innovation de la Recyclerie est à la fois participative de plusieurs logiques existantes,
celles des ressourceries, des chantiers d'insertion et de l'éco-construction, et en même temps
initiatrice, à la fois sur son territoire où l'activité de récupération n'était pas présente, dans sa
manière de faire, par les moyens techniques dont elle se dote, ainsi que par son volet formation
(rupture contextualisée des pratiques).
A) Le processus
a) L’ancrage territorial de la Recyclerie
La Recyclerie a été réalisée dans le cadre du projet de territoire Demain, le Pays de Bray porté par
la SCIC Maison d'Economie Solidaire (MES)14. La MES s'est également entourée de l'ADEME15 ,
du bureau d'étude CAP3C et de la première recyclerie du territoire picard et de France, Les Ateliers
de la Bergerette situés à Beauvais, pour l'étude de faisabilité. La structure adhère au réseau national
14
La Maison d’Economie Solidaire du Bray est une SCIC dont la création remonte à 2004. Elle se situe sur la commune
de La Chapelle aux Pots, dans le département de l’Oise, et intervient plus largement sur le Pays de Bray picard et aussi
normand, soit en zone rurale principalement. La MES est un ensemblier de dispositifs d’insertion qui rassemble
diverses organisations, structuré en deux pôles d’exploitation : le pôle Services de proximité et le pôle Environnement.
Pour une présentation plus détaillée, voir Chochoy (2012) et Besançon (2014).
15 Agence
de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie.
9
des ressourceries, et travaille plus particulièrement avec les ressourceries picardes (de Beauvais,
Compiègne et Noyon), ce qui lui permet de bénéficier de conseils et de bonnes pratiques, et de
mener des actions communes en termes de formation.
Dans sa réalisation, la Recyclerie s'appuie sur la constitution d'un espace d'acteurs hétérogènes,
comprenant à la fois des organismes privés et des collectivités locales, détentrices de la compétence
gestion des déchets encombrants : la Communauté de communes du Pays de Bray, le Syndicat
Intercommunal du Pays de Bray (SIEOM), la Communauté d’agglomération du Beauvaisis.
Les collectivités jouent plusieurs rôles : d'une part, la Communauté de communes du Pays de Bray
et le Conseil Régional ont financé l'investissement initial dans la construction du bâtiment, et
d'autre part, la Communauté de communes du Pays de Bray, le SIEOM, et la Communauté
d’agglomération du Beauvaisis sont liés à la Recyclerie par des conventions qui autorisent la
collecte en déchèteries. Par ailleurs, le Conseil Général finance une partie du volet insertion de la
Recyclerie (aide à l’encadrement technique et aides aux postes).
Les organisations privées sont multiples et ce sont souvent des associations dont les missions sont
liées à l'environnement. Elles sont mobilisées de manière plus ou moins durable autour de
l'animation, des formations, ou pour mettre en commun les idées et porter des actions communes :
organisation d'une « Journée verte », action de sensibilisation auprès des habitants en déchèterie,
ateliers de récupération, etc. Dans le même ordre d'idées, la Recyclerie a participé au Contrat
d'Objectif Territorial Déchets (COTD) porté par le Symove, un syndicat chargé du traitement des
déchets de l'Oise.
Sur le volet insertion, la Recyclerie est en lien avec les organismes liés à l'emploi et la formation
tels que Pôle Emploi, la Maison de Emploi et de la Formation (MEF), la Mission locale, etc.
L'inscription territoriale de la Recyclerie se caractérise également par le choix de fournisseurs de
proximité :
- pour l'approvisionnement en termes de déchets, la Recyclerie collecte les déchets auprès des
habitants du territoire, majoritairement sous forme de dépôts directs (63 %), ce qui témoigne de
l'implication des habitants, bien qu'ils n'aient pas été sollicités directement dans l'élaboration du
projet ;
- les artisans locaux ont été sollicités pour la construction du bâtiment, selon les principes de
l'éco-construction, les matériaux utilisés sont donc des produits naturels et locaux ;
- le reste des consommables, tels que les outillages classiques, est acheté à Beauvais.
La Recyclerie fournit elle aussi, à des partenaires de recyclage locaux (Decamp Dubos à Beauvais,
Induspa à St Germer de Fly, Delahoche à Rémérangles, RCW à Montigny, etc.) ce qu'elle ne peut
pas valoriser (papier, carton, ferraille et autres métaux, textile, etc.).
La logique de proximité se retrouve également dans le choix des bénéficiaires de la Recyclerie
puisqu'il s'agit :
- des habitants du territoire, un public populaire généralement ;
- des salariés en insertion ;
- et des collectivités locales, par la mise en place d'un service alternatif, supplémentaire et
complémentaire pour le traitement des déchets.
10
Ainsi, l'ancrage territorial de la Recyclerie se caractérise avant tout par la création d'un espace de
proximité où elle cherche à activer les ressources du territoire et créer des synergies entre les acteurs
(privés surtout), afin de produire de l'activité et des emplois qualifiants, notamment en insertion,
dans une perspective de développement territorial durable. A l’instar de pratiques faisant intervenir
la logique de proximité et de durabilité, les pratiques réciprocitaires sont elles aussi constitutives de
la dimension territoriale de la Recyclerie. Elles prennent formes à travers les relations établies avec
les autres Recycleries alentours (échanges d’expériences, formations communes), des associations
liées à l’environnement (organisation de journées de sensibilisation). Par ailleurs dans une logique
de réciprocité multilatérale16 , le lien avec les collectivités locales est important et témoigne d'une
activité « à la marge du service public »17, tout comme les relations établies avec les habitants qui
sont à la fois cibles et acteurs du projet, dans sa réalisation.
b) Une gouvernance élargie et participative
La Recyclerie est une association loi 1901, elle est sociétaire de la SCIC Maison d’Economie
Solidaire. Les décisions sont essentiellement prises au niveau de la MES. Cette pratique de
gouvernance est liée aux relations historique établies entre la Recyclerie et la MES. La Recyclerie
est en effet une des émanations du projet de territoire Demain, le Pays de Bray porté par la MES à
partir de 2004.
L’objectif général de ce projet a consisté à identifier, notamment grâce à un diagnostic territorial
réalisé par la MES, les besoins du territoire en termes d’emplois et de formation, et à mettre en
place des actions afin de répondre à ces besoins, avec les ressources existantes sur le territoire.
Dans cette perspective, la gouvernance du projet a pris forme par la mise en place d’un comité de
pilotage et par de multiples réunions ouvertes au cours de l’année 2005. Ces espaces de débats ont
rassemblé de nombreux acteurs du territoire, de diverses natures : des artisans locaux, la Chambre
de Métiers et de l’Artisanat de l’Oise, des entreprises classiques, le GRIEP18, le Conseil Régional
de Picardie, le Conseil Général de l’Oise, la Communauté de communes du Pays de Bray ainsi que
des communautés de communes limitrophes (Gournay, Picardie Verte), la DDTEFP 19, mais
également l’Université de Picardie Jules Verne, etc.
Plusieurs axes de développement ont ainsi été co-construits avec l’ensemble des parties prenantes,
et deux d’entre eux confiés à des responsables extérieurs à la MES, parmi lesquels le
développement du tourisme vert et des métiers liés à l’environnement, et la revitalisation et le
développement de l’artisanat.
La gouvernance du projet a ainsi pris forme dans la mise en place d’un espace public réciprocitaire
et de proximité au sein duquel les acteurs du territoire ont pu s’exprimer de manière démocratique
16
La réciprocité peut prendre différentes formes (Gardin, 2006) : elle peut être inégalitaire (don sans retour), entre pairs
(entraide mutuelle) ou encore multilatérale. La réciprocité multilatérale se fonde sur des groupes hétérogènes dans
lesquels les acteurs qui participent se trouvent dans une situation de symétrie. Ces groupes se constituent en vue de
répondre à un problème (économique, social, environnemental, etc.) qui les concerne et en même temps les dépasse.
17
Les expressions en italique sont des verbatim issus de l’entretien.
18
Groupement Régional de l’Insertion par l’Economique de Picardie.
19
La Direction Départementale du Travail, de l’Emploi et de la Formation Professionnelle (DDTEFP) est devenue la
Direction Régionale des Entreprises, de la Concurrence, de la Consommation, du Travail et de l’Emploi (DIRECCTE)
en 2009.
11
sur les actions à mener pour développer celui-ci d’un point de vue économique, social et
environnemental.
Le projet Demain, le Pays de Bray a été voté par l’Assemblée générale en 200620, il a par la suite
donné lieu à de nombreuses actions qui ont été et sont encore co-produites avec les acteurs du
territoire, tel que cela apparaît pour la Recyclerie du Pays de Bray.
c) Les rapports collaboratifs de la Recyclerie21
L’examen des rapports collaboratifs laissent principalement apparaître un ensemble de pratiques
liées à l'insertion, favorisant le bien-être et la justice (par le développement des « capabilités »).
- L'accompagnement social et professionnel est personnalisé et régulier, il se traduit par la
disponibilité, « à la demande », de l'accompagnatrice et par des entretiens individuels qui
portent sur l'ensemble des problématiques sociales rencontrées (santé, budget, logement,
mobilité, etc.). Par ailleurs, un comité de suivi a lieu quatre fois par an avec les partenaires :
Conseil Général, Pôle Emploi, MEF et autres, afin de faire des bilans trimestriels pour chaque
salarié en insertion.
- Afin de permettre aux salariés une meilleure insertion professionnelle, un programme de
formation de 300 h a été mis en place, suite à deux premiers plans de formation (2009-2010 et
2010-2011). Il s'agit du test d'une future formation technique et qualifiante (CQP22) portée par
la MES dans le domaine du réemploi et du déchet (opérateur de réemploi et de recyclage) et qui
devrait voir le jour en 2013. Un groupe de travail a ainsi été créé, réunissant le réseau Chantiers
Ecole, le réseau des ressourceries et le réseau Envie.
- On peut également ajouter un ensemble de pratiques informelles liées à l'autonomisation des
salariés en insertion. Cela se concrétise, par exemple, par la nomination d'un salarié en tant que
responsable d'atelier ou d'un débarras chez un particulier, par la tenue de la caisse du magasin,
etc. Par ailleurs, les salariés ont pu aménager eux-mêmes leurs espaces de travail (construction
et disposition de leurs établis). L'appropriation qu'ils se font du projet les amènent à véhiculer
les pratiques de préservation de l'environnement auprès des clients, ils se sentent ainsi utiles et
valorisés par leur activité d'intérêt général.
- Au-delà de l'accompagnement socioprofessionnel personnalisé, plusieurs actions ont été mises
en place telles que des ateliers collectifs (favorisant ainsi la réciprocité), de théâtre, sur l'estime
de soi, de sensibilisation à l’hygiène alimentaire, de prévention liée à la santé (avec un médecin
du travail et une personne de la MSA23), ainsi que des ateliers sur les aspects administratifs
(fonctionnement de la sécurité sociale et de la mutuelle), etc. Ces ateliers se déroulent cinq à
six fois par an et sont communs à l'ensemble de la MES.
- La Recyclerie favorise les équipes mixtes, contrairement aux autres chantiers qui ne le
permettent pas.
- Les horaires peuvent être adaptés en cas de besoin (enfant malade, sortant de prison, permis de
conduire).
20
Pour une présentation plus détaillée du projet, voir Chochoy (2012) et Besançon (2014).
21
Nous préférerons employer cette expression plutôt que celle de « rapports sociaux » ici.
22
Certificat de Qualification Professionnel.
23
Mutualité Sociale Agricole.
12
- Les salariés en insertion ont la possibilité d'avoir des réductions en magasin et des facilités de
paiement. Une avance (sous forme de crédit, remboursable en plusieurs fois sur leur salaire)
peut également leur être octroyée.
Les rapports collaboratifs de la Recyclerie peuvent plus généralement être caractérisés par d'autres
éléments :
- l'autonomie donnée aux salariés permanents pour mener à bien l'activité et les actions (dans une
logique de bien-être) ;
- les salariés de la Recyclerie, permanents ou en insertion, bénéficient de certains services
fournis par la MES tels que le prêt de mobylette, ou de camion en cas de déménagement ;
- une journée de formation à destination des gardiens de déchèterie a été réalisée, afin de
comprendre l'intérêt du travail supplémentaire qui leur est demandé et ainsi améliorer le tri en
amont (proximité) ;
- dans le même ordre d'idées, la Recyclerie a participé à la mise en place d'une formation sur les
techniques d'enduits à la chaux à destination des artisans peintres et maçons de la Chambre de
Métiers et de l'Artisanat (CMA) de l'Oise, en mettant à disposition la salle de sensibilisation
comme support.
Les rapports collaboratifs de la Recyclerie sont donc caractérisés par le poids de la formation et le
suivi socioprofessionnel des salariés en insertion, auxquels viennent s'ajouter tout un ensemble de
pratiques informelles sources de bien-être, d'autonomie et de cohésion (en favorisant la réciprocité).
La formation apparaît comme un levier dans le parcours des personnes en insertion, mais aussi
comme un vecteur d'efficacité dans la production, c'est la raison pour laquelle elle dépasse le seul
cadre de la structure et touche des acteurs de proximité.
d) Un modèle économique pluriel
Quelle que soit la dimension de l'activité – production, social, formation – la Recyclerie s'entoure
systématiquement de multiples acteurs du territoire, privés et publics, afin de co-produire l'action,
ce qui se traduit par des ressources et des échanges économiques pluriels.
Les ressources non marchandes prennent formes dans les subventions, liées d'une part à
l'investissement initial pour le bâtiment (Etat, Conseil Régional via le FREME24 , Communauté de
communes, fondations multiples telles que Vinci, la Commission Solidarité Danone, la FAPE25, la
Fondation Caisse d'Epargne), et d'autre part, au fonctionnement et à l'accompagnement des
personnes en insertion (Conseil Général, Etat, FSE26). Elles représentent 70 % des ressources
monétaires.
Les ressources marchandes représentent les 30 % restants, elles sont issues de la vente des objets de
seconde main par la Bouti'clerie et des matériaux à recycler.
Enfin, les ressources réciprocitaires proviennent de différentes sources, au nombre de quatre :
24
Fonds Régional pour l’Environnement et la Maîtrise de l’Energie.
25
Fondation Agir Pour l’Emploi.
26
Fonds Social Européen.
13
- la première est liée à la mutualisation avec la MES : locaux, matériels, personnel, savoir-faire,
outils d'accompagnement, formation, fonctions d'accueil, comptabilité, service paie, etc. ;
- la seconde prend forme dans les groupes de travail et les actions communes menées avec
d'autres organisations privées, principalement associatives ;
- la troisième correspond aux dons d'objets des habitants du territoire à la Recyclerie, ou encore à
des échanges de matériels avec les Ateliers de la Bergerette ;
- la quatrième renvoie à la participation de bénévoles réparateurs (habitants du territoire) qui
permettent d'aller plus loin dans la valorisation des objets de seconde main.
Par ailleurs, la Recyclerie met son local à disposition (une grande salle de sensibilisation à l’écoconstruction) pour accueillir des réunions, des formations, des expositions, etc. Elle donne aussi du
matériel récupéré à des structures locales qui en ont besoin, par exemple des bougies à une
association qui s'occupe de personnes handicapées, et du matériel informatique au centre social du
Coudray St Germer.
La Recyclerie ne génère pas d'excédents monétaires pour le moment mais s'inscrit dans le même
modèle économique que la MES, régit par le principe de non-lucrativité.
Le modèle économique de la Recyclerie est ainsi marquée par l'hybridation des ressources, et le rôle
central que joue la réciprocité dans son fonctionnement et ses pratiques, aussi bien par rapport à la
MES qu'aux habitants du territoire.
B) Le résultat
Le processus décrit ci-dessus a donc abouti à la création de la Recyclerie, autrement dit à la mise en
place d’un service de gestion des déchets alternatif, qui se situe en complémentarité des voies
habituelles. La construction de la Recyclerie témoigne également d’une nouvelle approche liée à
l’éco-construction, notamment en milieu rural où celle-ci est encore méconnue.
La Recyclerie s'inscrit par ailleurs dans une logique d'accessibilité, et ce dans une double mesure :
- tout d'abord à l'emploi pour des personnes en difficultés. Pour cela, elle les accompagne dans
leur parcours socioprofessionnel, notamment en leur offrant une formation qui est un test dans
le projet de créer une formation qualifiante (développement des capabilités). La création d'un
CQP, porté par la MES, témoigne d'une réaction face à une insuffisance institutionnelle quant
aux besoins de nouveaux métiers liés au réemploi et au recyclage.
- ensuite à des biens de consommation peu onéreux pour un public populaire.
Elle est ainsi porteuse de liens, que ce soit ceux qu'elle tisse entre les organisations privées et
publiques du territoire, ou ceux qu'elle maintient entre les habitants en zone rurale, en favorisant la
mixité sociale et la lutte contre l’exclusion, notamment par la rencontre avec les personnes en
insertion grâce à la création d’un lieu de proximité (la Bouti’clerie). Ceci rend compte d'une
certaine logique de service (au sens de la finalité sociale).
Ainsi, à partir de cette analyse de pratiques, un certain nombre d’acteurs – individus, organisations
et collectivités – sans oublier le territoire, peuvent être identifiés comme « réceptacles » des impacts
et changements portés par la Recyclerie.
14
2. Impacts, diffusion et changements institutionnels
A) Les impacts directs
Les impacts directs générés par la Recyclerie peuvent être appréhendés au regard des pratiques
suivantes.
Concernant la dimension environnementale, trois types de pratiques apparaissent qui permettent de
réduire les impacts négatifs de l'activité économique, tout en amplifiant les impacts positifs.
Le bâtiment de la Recyclerie respecte les principes de l'éco-construction (faisant intervenir la
durabilité) : ossature bois, briques, façade en clin, isolation naturelle (laine de lin), chauffage au
bois (création d'une chaufferie à bois) et enduits à la chaux, utilisation de tuiles récupérées sur le
territoire, etc. L'utilisation de matériaux naturels neutralisent les effets potentiellement nocifs sur la
santé des artisans et des occupants (dans une logique de bien-être). La Recyclerie organise d'ailleurs
des visites techniques du site pour les porteurs de projets (collectivités) dans une stratégie
d'essaimage (dans une perspective patrimoniale), aussi bien de la structure que du projet qu’elle
abrite.
Le réemploi permet de remettre des objets dans le circuit économique, le recyclage améliore le tri et
contribue à la réduction les déchets enfouis, bien que ces contributions soient difficilement
mesurables en termes d'impacts, et qu'elles soient relativement faibles à l'échelle de l'ensemble des
flux de déchets. La Recyclerie mesure sa capacité à recycler afin d’améliorer le tri et diminuer les
objets renvoyés en déchèterie (comparaison par année et au niveau national). Par ailleurs, une
« tournée » est réalisée pour les collectes à domicile quand c'est possible (pas systématiquement
pour des raisons liées à la taille et l'emplacement de la Recyclerie en milieu rural), afin d'optimiser
les déplacements et réduire l'impact du transport sur l'environnement.
Enfin, la sensibilisation et l'éducation à l'environnement passent par :
- l'ensemble des formations et journées de sensibilisation que ce soit pour les publics en insertion
de la Recyclerie et de la MES, les gardiens de déchèterie, les artisans locaux via la CMA ;
- la mise en place d'une journée portes ouvertes annuelle dite « Journée verte » qui rassemble
associations et grands publics, permettant de créer un espace d’échanges et de débats autour de
cette question ;
- la participation ponctuelle à des stands et des manifestations locales telles que le village du
développement durable de l'Oise ou encore le Printemps de l'industrie ;
- la mise en œuvre toute l'année d'ateliers de loisirs créatifs et ludiques sur la récupération et le
bricolage, pour inciter le grand public à ces pratiques ;
- les visites multiples (douze en 2010) qui concernent aussi bien des jeunes de la Mission locale,
le grand public et les écoles (information et découverte), que des élus et techniciens de
collectivités (visites techniques).
Au niveau social, d’autres pratiques peuvent être soulignées.
- La création de postes en insertion permet une plus grande accessibilité à l'emploi pour les
publics fragiles du territoire.
- La conception d'un magasin de proximité permet la création de liens sur le territoire, qui
dépasse le seul cadre de l'échange marchand puisque des personnes viennent aussi pour se
promener et rencontrer des gens, sans rien acheter.
15
- La vente de biens de consommation à prix réduits permet une plus grande accessibilité à ces
biens pour un public populaire.
L'ensemble de ces éléments participe à la création d'activités économiques durables, dans les deux
sens du terme (dans la durée et « soutenables ») sur le territoire (proximité) tout en favorisant le
bien-être des populations et la justice par le recours à l'insertion.
Pour synthétiser, les impacts directs liés aux pratiques de la Recyclerie peuvent être identifiés
comme suit :
- accessibilité à l’emploi, professionnalisation et autonomisation pour les personnes en insertion ;
- accessibilité à des biens de consommation pour un public populaire ;
- montée en compétence des artisans locaux (sur l’éco-construction) ;
- renforcement de la cohésion sociale (via la création d’un lieu de proximité favorisant le lien
social) et territoriale (via la mise en place d’une filière de recyclage s’appuyant sur les
synergies entre acteurs économique locaux) ;
- consolidation d’activités locales (avec la mise en place d’une filière de recyclage) ;
- réduction des déchets et des impacts environnementaux, etc.
Néanmoins, le processus de changement institutionnel se distingue des impacts directs par le fait
qu’il nécessite un processus de diffusion des pratiques qui s’inscrit dans une temporalité longue
(Besançon et al., 2013).
B) La diffusion et les changements institutionnels
Dans la première partie de cette contribution, plusieurs modalités de diffusion ont été mise en
lumière :
- l’innovation sociale peut être essaimée, sous réserve d’une adaptation au territoire
d’implantation et à ses acteurs, prenant la forme d’un processus de traduction (Richez-Battesti,
2008) ;
- certaines pratiques liées à l’innovation sociale peuvent se diffuser auprès d’acteurs ayant
interagit avec le projet ou les individus qui le portent, dans une logique d’apprentissage ;
- certaines innovations sociales ou certaines pratiques peuvent être sélectionnées par les pouvoirs
publics qui vont chercher à les diffuser.
D'un point de vue technique, le bâtiment et la chaufferie à bois sus-mentionnés, qui permettent la
réduction des impacts négatifs de l'activité, sont uniques sur le territoire, et la Recyclerie se
positionne dans une optique d'essaimage de la structure et du projet, à laquelle elle consacre
beaucoup de temps27 . Dans le cadre de ses missions, elle encourage la consommation
« responsable » par des actions de sensibilisation et d'éducation auprès du grand public et de ses
salariés, toujours dans la visée d'une réduction des déchets ou de la consommation d'énergie
(amplification des impacts positifs). La Recyclerie est ainsi vecteur de changements dans les
habitudes de consommation mais aussi de production. Sa construction a donné lieu à des formations
qui dépassent le cadre de la structure pour toucher d'autres publics en insertion, ainsi que les
artisans locaux.
27
Notons également que la Recyclerie est elle-même issue d’un processus d’essaimage.
16
A partir d’une dizaine d’entretiens réalisés auprès de différentes structures privées et publiques
ayant participé ou interagi avec le projet, nous avons pu mettre en lumière le changement des
pratiques de quelques uns de ces acteurs, ce qui témoigne d’une dynamique de changement
institutionnel.
En premier lieu, la création de la Recyclerie semble avoir permis d’habituer les habitants du
territoire au recyclage et au réemploi. La visibilité de la Recyclerie, mais également les échanges de
nature réciprocitaire qui s’y produisent, semblent faciliter l’apprentissage des individus relatif à ces
pratiques, voire à leurs modes de consommation, comme en témoigne les extraits d’entretiens
suivants :
« – La MES a-t-elle généré des changements chez vous ?
– Mon côté recyclage est beaucoup plus prononcé qu’avant, parce que d’abord on a mis les moyens à
notre disposition ici, dans la région, pour qu’on recycle, pour qu’on nous aide à recycler, et puis je
vois les choses de manière beaucoup plus prononcée en matière de recyclage et d’économie. Quand je
dis économie ça veut dire moins de consommation, plus d’attention à ce que je fais, aux produits que
j’utilise. Et aussi par rapport à ce que je transmets aux gens, oui oui tout à fait ça m’a changé de ce
côté là quand même.
– La MES a contribué à renforcer ce côté par le fait qu’elle ait mis les moyens à disposition c’est ça ?
– Les moyens et puis plus de connaissances aussi. Plus de connaissances, plus de sensibilisation même
s’ils n’ont pas volontairement voulu me transmettre des choses, ils l’ont fait de manière naturelle, sans
vouloir m’apprendre en fait, mais ils m’ont transmis, par le lieu, par leurs activités, par leur mentalité,
par leur ouverture » (extrait d’entretien réalisé avec une habitante).
« Mais je dirais qu’il y a quelque chose qui a vraiment impulsé une certaine dynamique, c’est la
Recyclerie. (...) C’est impressionnant le nombre de personnes qui maintenant vont déposer les objets
dont ils ne veulent plus » (extrait d’entretien réalisé avec une élue).
La Recyclerie est ainsi vecteur de changements dans les habitudes de consommation, mais aussi de
production. Sa construction a notamment donné lieu à des formations qui dépassent le cadre de la
structure pour toucher les artisans locaux. Elle a de cette manière apporté des changements en
termes de pratiques professionnelles, qui peuvent aussi s’exprimer dans la territorialisation de
formations dédiées à l’artisanat :
« La formation sur les territoires, ça ne s’est jamais vraiment fait, c’est seulement depuis un certain
temps qu’on commence à le faire, et j’en suis l’un des meneurs à l’heure actuelle. Je n’ai pas
beaucoup de collègues qui font ça. Je montre un peu le chemin du coup. Donc c’est là où je rejoins un
peu la démarche » (extrait d’entretien réalisé avec un chargé de mission de la Chambre de Métiers et
de l’Artisanat de l’Oise).
Enfin, les pratiques liées à l’éco-construction mises en œuvre par la Recylerie ont fait l’objet d’une
sélection par la Communauté de communes, notamment à travers l’écriture d’un cahier des charges
exigeant la mise en œuvre de ce type de pratiques dans le cadre d’un appel d’offres pour la
construction d’un bâtiment public haute qualité environnementale (incitations réglementaires) :
« Comme vous travaillez sur la Maison d’Economie Solidaire, vous avez pu voir la Recyclerie, dont
une partie du bâtiment a été financée par la collectivité, nous avons choisi un bâtiment plutôt haute
qualité environnementale et une chaudière bois. Et la structure qui sera construite dans le cadre du
multi-accueil sera également un bâtiment haute qualité environnementale et sera chauffé grâce à une
chaudière bois » (entretien réalisé avec une élue).
Les changements portés par la Recyclerie sont donc multiples et touchent aussi bien les habitants
que les organisations privés et publics du territoire. La diffusion des pratiques sources d’innovation
17
sociale du projet s’opère essentiellement par le biais de processus d’apprentissage et de sélection
ici.
Pour conclure sur l’ensemble de cette partie, nous synthétiserons les éléments porteurs d’innovation
sociale produits par la Recyclerie par le tableau suivant :
Tableau 2. L’innovation sociale produite par la Recyclerie du Pays de Bray
Dimensions
de l’innovation
sociale
La Recyclerie du Pays de Bray
Contexte
d’émergence
Rupture contextualisée des pratiques : activité de
récupération (ressourcerie), moyens techniques (écoconstruction), besoins du territoire en termes d’emplois et
de formation (chantier d’insertion)
Processus
Mobilisation des acteurs du territoire (entreprises
artisanales, associations, réseaux, collectivités locales,
habitants, etc.) : coproduction
Mise en place d’espaces de débats et de co-construction
dans le cadre du projet de développement territorial
Demain, le Pays de Bray
Hybridation des ressources réciprocitaires, redistributives et
marchandes
Résultat
Nouvelle approche liée à l’éco-construction et service
alternatif de traitement des déchets
Accessibilité à l’emploi et à des biens de consommation
Logique de service : support de réinsertion sociale, création
d’un lieu de proximité en milieu rural
Impacts directs
Professionnalisation et autonomisation (publics en insertion)
Lieu de proximité favorisant le lien social
Accessibilité à des biens de consommation
Montée en compétences des artisans locaux
Consolidation d’activités locales (artisanat et recyclage)
Mise en place d’une filière de recyclage
Réduction des déchets
Réduction des impacts environnementaux grâce à l’écoconstruction
Changements
(diffusion des
pratiques)
Nouvelles habitudes liées au tri des déchets
Apprentissage des pratiques d’éco-construction par les
artisans
Sélection des pratiques d’éco-construction par la
communauté de communes (incitations réglementaires)
18
Dans le cadre du travail empirique en partie restitué ici, l’analyse des pratiques permet de mieux
révéler les impacts directs de l’innovation sociale, ainsi que les changements institutionnels dont
elle est porteuse. Néanmoins, du fait de leur inscription dans une temporalité longue, ces derniers
apparaissent relativement peu importants. A cela s’ajoute la nécessité d’une démarche qualitative
approfondie qui ne facilite pas ni leur appréhension ni leur reconnaissance.
Par ailleurs, ceux-ci sont étudiés à un niveau micro et méso, qui laisse posée la question de
l’articulation entre le changement des pratiques d’acteurs d’une part, et le changement systémique
d’autre part. Il nous semble de ce fait plus approprié, à ce stade, de parler plus simplement de
changements de pratiques, qui pourront dans le temps et sous l’effet de leur diffusion (notamment
sous forme de grappes d’innovations), être à l’origine de nouvelles trajectoires institutionnelles.
Conclusion
Si l’approche en termes d’entrepreneuriat social met en exergue les qualités d’un entrepreneur au
service d’une finalité sociale, l’approche institutionnaliste cherche à éclairer les relations et les
pratiques collectives qui s’expriment dans le processus de l’innovation sociale, dans une visée de
changement institutionnel.
Concernant le changement institutionnel, celui-ci constitue un phénomène complexe dont l’analyse
s’avère particulièrement délicate. L’analyse fait ainsi apparaître de nombreuses questions relatives
non seulement à la temporalité nécessaire au changement de pratiques et de représentations, mais
aussi à l’articulation entre ces changements micro ou méso et ceux qui se jouent à un niveau plus
macro (le changement des règles formelles ou informelles), ou encore à la méthodologie de
recherche appropriée pour saisir ces dynamiques complexes.
Concernant le processus de l’innovation sociale, il nous semble ici possible de caractériser
l’approche institutionnaliste en termes d’entrepreneuriat collectif ou solidaire (Boncler, Hlady
Rispal, 2003, 2004). En effet, au-delà de la réponse à un besoin social, Boncler et Hlady Rispal
mettent notamment en exergue la dimension « doublement » collective de l’entrepreneuriat en
milieu solidaire : « Il s’agit, d’une part, d’un entrepreneuriat collectif de plusieurs acteurs qui sont
entrepreneurs ensemble (même si le projet peut être impulsé par une personne prioritairement), et
d’autre part, d’un entrepreneuriat où l’adhésion de parties prenantes, institutionnelles notamment,
est indispensable » (Boncler, Hlady Rispal, 2004, p. 25). Cette conception de l’entrepreneuriat
rejoint l’approche institutionnaliste de l’innovation sociale qui souligne également la dimension
collective du processus (Richez Battesti et al., 2012) impliquant de multiples acteurs aux rôles
distincts (Boncler, Hlady Rispal, 2004). Elle montre aussi la proximité qu’il peut y avoir entre
innovation sociale et pratiques solidaires.
Le lien entre innovation sociale et économie sociale et solidaire est fréquemment souligné, si bien
que l’une et l’autre sont souvent traitées ensemble (Bouchard, 2007, 2011 ; Dacheux, Goujon,
2012 ; Lévesque, 2007 ; Richez-Battesti, 2008, 2011). Les spécificités institutionnelles et
organisationnelles de l’ESS constituerait en effet une matrice favorable à l’innovation sociale :
propriété collective, participation citoyenne et démocratique par la constitution de mini-espaces
publics, dimension politique souvent occultée dans l’innovation sociale, économie plurielle, etc.
(Lévesque, 2007). La capacité d’innovation des acteurs de l’ESS s’exprime dans leurs projets de
société et la visée de changement dont ils sont porteurs, si bien que l’ESS est souvent considérée
comme un « laboratoire d’innovations sociales » (Ibid., p. 22).
19
Néanmoins, l’examen de la Recyclerie du Pays de Bray proposé ici montre que si les acteurs de
l’ESS peuvent être moteurs d’une dynamique d’innovation sociale, celle-ci ne se limite pas aux
seuls structures d’économie sociale (associations, coopératives, mutuelles, fondations). De
nombreux acteurs du territoire, aussi bien publics que privés, jouent un rôle essentiel dans le
processus de réalisation mais aussi de diffusion de l’innovation sociale. L’innovation sociale ne
relève donc pas d’un « secteur » clairement déterminé mais plutôt d’une dynamique
entrepreneuriale collective contextualisée ou encore située sur un territoire donné, ce qui détermine
grandement la nature et les cibles du changement.
Références bibliographiques
Bellemare, G., Briand, L. (2006), « Pour une défintion structurationniste des innovations et des
transformations sociales », in Lapointe, P.-A., Bellemare, G. (dir.), Innovations sociales dans le
travail et l’emploi. Recherches empiriques et perspectives théoriques, Presses de l’Université de
Laval, p. 275-305.
Bellemare, G., Klein, J.-L. (2011), Innovation sociale et territoire. Convergences théoriques et
pratiques, Presses de l’Université du Québec.
Besançon, E. (2014), Théories et pratiques du changement institutionnel en économie solidaire.
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