Défendre la protection sociale au nom du développement humain

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Défendre la protection
sociale au nom du
développement humain
alain euzéBy
Professeur d’économie à l’Institut d’études politiques de Grenoble
Pour évaluer la situation économique et sociale de ses membres,l’ONU calcule des
indicateurs de développement humain qui entendent dépasser le caractère un peu
limitatif du PIB et du PIB par habitant. En utilisant de tels indicateurs, on peut mieux
apprécier le rôle des États-providence et des systèmes de protection sociale,souvent
en situation financière délicate,mais qui ont permis une amélioration des conditions
de vie.
Même si l’expression «développement humain » a pu être utilisée aupa-
ravant, c’est à partir de 1990 qu’elle a émergé, grâce à la publication
annuelle par le Programme des Nations unies pour le développe-
ment (Pnud) de son Rapport mondial sur le développement humain.
Ce document contribue àrappeler auxpouvoirspublics, chercheurs, enseignants
et médias des différents pays du monde que si le développement économique est
nécessaire, il est loin d’être suffisant pour corriger les injustices et pour garantir à
tous des conditions d’existence décentes. Certes, la croissance économique est indis-
pensable à l’élévation des niveaux de vie;le progrès technique permet de rendre le
travail plus productif et de duire sa pénibilité et sa durée;larecherche et l’inno-
vation donnent lieu à l’apparition de nouvelles techniques et de nouveaux produits
qui améliorent les moyens de communication, le confort des logements ou l’efficacité
des soins médicaux. Mais ces sultats positifs du progrès économique sont encore
loin de bénéficier à tous les habitants de la planète,et même à tous les citoyens des
pays riches. Il y a, en effet, non seulement les oubliés du progrès économique,mais
aussi les victimesduprogrès techniqueetdelaconcurrence internationale: tra-
vailleurs dont les qualifications sont devenues inutiles ou sont dépassées, chômeurs,
travailleurs pauvres, etc.
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Parailleurs, l’historien hongrois Karl Polanyi1amontréqu’avec le développement
du capitalisme dans l’Europe du XIXe siècle,l’économie s’est «désencastrée de la
société », et la société est devenue l’auxiliairedumarché. L’économie n’est donc plus
«encastrée »dans les relations sociales;cesontles relations sociales qui sont encas-
trées dans les relations marchandes. Et cette emprise de l’économie sur le fonctionne-
ment de la société renforcée par la mondialisation. Celle-ci aconduit àceque
nous pourrionsappeler l’«économisme », c’est-à-dire àunsystème de valeursdans
lequel les différentes sphères de la vie humaine et les principaux choix politiques sont
subordonnés àdes considérations d’ordrconomique,etenparticulier aux exigences
d’une concurrence internationale de plus en plus vive. L’économisme repose sur une
conceptionpurement économique et quantitativedubien-être. Il ne s’intéresse qu’aux
richesses matérielles. Il duit les sociétés àleur dimensioconomique.Ilconsidèrela
croissance économique comme le critèremajeur de performance d’un pays.
La notion de développement humain – que le Pnud définit comme l’élargissement
des possibilités de choix ouvertes aux individus, grâce à l’extension de leurs potentia-
lités et capacités – est donc essentielle pour rappeler que le progrès économique n’est
pas une fin en soi et qu’iln’a de signification que s’il s’accompagne de progrès dans
le respect des droits sociaux et de la dignité humaine.
Quel développement?
Pour justifier cette affirmation, nous préciserons que les objectifs du développement
doivent être clairement hiérarchisés, puis nous soulignerons que les indicateurs éla-
borés et publiés par le Pnud mériteraient d’être davantage mis en avant.
Parmilamultitude des définitions du mot développement, on retiendracelle de l’éco-
nomiste et philosophe AmartyaSen:ledéveloppement, «c’est le processus d’expansion
des libertés elles dont jouissent les individus »2.Cette définitionpsente plusieurs
mérites. Elle est d’abordsimple et brève; elle est, ensuite,suffisamment largepour
englober les différents aspects du développement;etsurtout, elle est fondée sur l’ob-
jectif ultime de celui-ci:laliberté humaine,qu’AmartyaSen présente comme la faculté
pour les personnes de choisir le type de vie qu’elles ontdes raisons de souhaiter3.En
partant de cette définition, on distingueradans le développement trois étages.
1. K. Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps (ouvrage publié pour la
première fois en 1944), Paris, Gallimard, 1996.
2. A. Sen, Un nouveau modèle économique.Développement, justice,liber,Paris, Odile Jacob,1999, p. 13.
3. A. Sen, op.cit.,p.20 et 23.
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Àla base,il y a le développement économique.Ilrepose sur les techniques utilisées
et le niveau de production. L’indicateur de ce développement est le produit intérieur
brut (PIB) par habitant. Dans les comparaisons internationales, il est exprimé en
dollars et en parité de pouvoir d’achat afin d’éliminer les écarts de prix entre pays
et de permettre de comparer des pouvoirs d’achat. Le veloppement économique
représente les moyens du développement défini par A. Sen.
Àl’étage supérieur se situe le développement humain.
Il fait rence,au premier chef,aux capacités de vivre
longtemps et de préserver sa santé,derecevoir une édu-
cation, et de bénéficier de conditions de vie décentes4.
Le veloppement humain d’un pays est d’autant plus
éleque la proportion de personnes pauvres est faible,
que la mortalité infantile est duite,ou que l’espérance
de vie et le niveau d’éducation sont éles. Il contribue
ainsi utilement, à son tour,au développement économi-
que,mais on retiendra surtout qu’il constitue la rita-
ble finalité du veloppement.
Àl’étageintermédiaire, on trouveledéveloppement social. Celui-ci renvoie àl’idée de
progrès social et concerne les efforts d’un pays dans les domaines de la santé,del’édu-
cationetdelaprotectionsociale.Ilpeut êtreapprécié àpartir d’indicateurs de dépen-
ses dans chacun de ces domaines (dépenses exprimées en pourcentages du PIB ou par
habitant), ainsi que par des indicateurs du type dépenses publiques ou prélèvements
obligatoires, en pourcentages du PIB également, carilest largement financé par des
impôts et cotisations sociales. Le veloppement social est le maillonintermédiairequi
permet de transformer le développement économique en développement humain.
Cette optique correspond à la définition désormais classique que Thomas Humphrey
Marshall a donnée de la politique sociale,celle-ci consistant en «l’usage du pouvoir
politique pour supplanter,compléter ou modifier les mécanismes du système éco-
nomique en vue d’atteindre des sultats auxquels ce système ne pourrait pas par-
venir par lui-même »5.En tant que composante de la politique sociale,la protection
sociale apparaît donc comme un instrument majeur du développement humain. Elle
utilise les richesses produites grâce au développement économique pour améliorer
les potentialités des bénéficiaires de ses prestations et les rendre plus libres de déci-
der ce qu’ils veulent faire de leur existence.
4. Ces éléments ont été précisés par le Pnud dans son premier «Rapport mondial sur le développement humain »
(1990) et ils sont constamment rappelés dans les rapports ultérieurs.
5. T.H. Marshall, Social Policy,London, Hutchinson, 1975, p. 15.
Protection sociale et développement humain
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L’humain prime
Même si, dans l’ensemble,on peut observer un grand parallélisme entre développe-
ment économique et développement humain, ce parallélisme est loin d’être absolu.
La relationentre progconomique et progrès humainest, en effet, fortement
influencée par des considérations de nature politique et, plus particulièrement, par
l’importance des efforts qu’un pays adécidé de consacreràson veloppement
social. Or le développement humain étant le ritable but du développement écono-
mique et du développement social, il est nécessaire de le prendre en considération de
manière explicite dans l’évaluation des performances d’un pays et dans les comparai-
sons internationales. C’est en tout cas, d’abord et avant tout, en fonction de ses liens
avec le développement humain que la protection sociale doit être envisagée.
Dans son « Rapport mondial sur le développement humain », le Pnud présente un
grand nombre de statistiques en mettant l’accent sur des indicateurs simples (tels
que l’espérance de vie à la naissance,le taux de pauvreté monétaire ou le taux d’il-
lettrisme) qui sont lateurs des «possibilités de choix ouvertes aux individus » et
de «lacapacité de chacun à mener l’existence à laquelle il aspir
6
.Les indicateurs
simples (c’est-à-dire ne portant que sur une seule donnée) les plus significatifs sont
synthétisés dans deux indicateurs plus larges:l’indicateur de développement humain
(IDH) et l’indicateur de pauvreté humaine (IPH).
1. L’indicateur de développement humain. Il s’inscrit dans une approche globale
de ce développement. Il apourobjet de fournir une évaluationduniveau
atteint par un pays à partir de trois critères:longévité (espérance de vie à la
naissance), niveau d’instruction (taux d’alphabétisation des adultes et taux de
scolarisation) et niveau de PIB par habitant en dollars et parité de pouvoir
d’achat). Il a le mérite d’être fondé sur des critères qui ne sont pas purement
économiques.
2. L’indicateur de pauvreté humaine.Ils’agit d’un second indicateur synthéti-
que établi par le Pnud qui, curieusement, est moins connu, alors qu’ilest plus
lateur de l’intensité des efforts d’un pays en vue d’améliorer les capacités
de sa populationetderespecter les droits de l’homme àcaractèresocial. Cet
indicateur est fondé sur la prise en compte des carences relatives àdes aspects
essentiels de la vie humaine.Ens’inspirant des conceptions d’A. Sen, selonles-
quelles la pauvren’est pas seulement un problème d’insuffisance de revenus,
6. Pnud, « Rapport mondial sur le développement humain 1996 »,p.55.
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mais «laprivationdes capacités et libertés de
base »7,lePnud la définit comme un ensemble de
manques:impossibilité de vivre longtempseten
bonne santé,des’instruire, d’avoir des conditions
de viedécentes,departiciper àlavie collective8.
L’indicateur de pauvreté humaine est publié depuis
1997. Pour cela, le Pnud distingue la pauvreté
humaine dans les pays en développement (IPH-
1) et dans les pays veloppés (IPH-2). S’agissant
des pays en développement, l’IPH-1 repose sur la
mesurededéficits en matièredelongévité (probabilité àlanaissance de ne pas
atteindrel’âgede40ans), d’instruction(taux d’analphabétisme chez les adultes)
et de niveau de vie (pourcentagedelapopulationpried’accès àunpoint d’eau
et pourcentagedes enfants de moins de 5ans souffrant d’une insuffisance de
poids). Pour ce qui concerne les pays veloppés, l’IPH-2 est établi àpartir de
critères plus exigeants:probabilité àlanaissance de ne pas atteindrel’âgede
60 ans;pourcentaged’adultesnesachant ni lire ni écrire; pourcentagedela
populationvivant au-dessous du seuil de pauvre(50%du revenu médian9);
taux de chômagedelongue durée (un an et plus).
Même si les indicateurs de pauvreté et de développement humains sont perfecti-
bles10,ils présentent d’immenses mérites. Fruits d’un important travail de flexion,
inspiré des travaux d’A. Sen sur la nature du développement, ils soulignent bien les
différents aspects et finalités de celui-ci. En outre, leur comparabilité dans le temps
et entre pays peut (et devrait) constituer une incitation pour les dirigeants politiques
àfaireprogresser leur pays en prenant pourmodèle les pratiques des «meilleurs
élève.Il est donc important que des indicateurs de ce type soient davantage mis
en avant pour éviter que l’appréciation des performances des pays ne soit limitée à
des indicateurs purement économiques comme le taux de croissance ou le PIB par
habitant. En outre, la prise en considération de ces critères et de la philosophie sur
7. A. Sen, op.cit.,p.21.
8. Pnud, « Rapport mondial sur le développement humain 2000 », De Boec, Bruxelles, Paris.
9. Le revenu médian est celui qui correspond au partage de la population en deux parties égales;50%ont des reve-
nus supérieurs au revenu médian et 50 % ont des revenus inférieurs. Pour déterminer le seuil de pauvre,lerevenu
médian est préféré au revenu moyen, car ce dernier est trop influencé par les revenus très éles. Dans certains pays
le seuil officiel de pauvreté est calculé selon d’autres critères, mais pour les besoins de ses comparaisons internatio-
nales, le Pnud se re à cette définition.
10. D’autres indicateurs synthétiques comprenant plus d’éléments ont été créés:indice de santé sociale du Fordham
Institute autats-Unis, et indice de bien-êtrconomiqued’Osberg et Scharpe au Canada, notamment. Leur
application à divers pays de l’OCDE sur les années 1980-1990 fait état d’un écart croissant, à partir du début des
années 1990, entre progrès économique (PIB par habitant) et bien-être social. Sur cette question, voir notamment
J. Gadrey, Les nouveaux indicateurs de richesse,coll. «Repères», La Découverte,Paris, 2005.
Protection sociale et développement humain
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