
Education, thérapeutes et différentes cultures médicales
A. Wamba
ARIC Bulletin No 41 / 2005
4. Des mécanismes de mise en mot des acquis interculturels
L’analyse du cheminement thérapeutique montre que la combinaison de différents registres
d’interprétation de la maladie n’est pas vécu dans la succession des recours thérapeutiques par
le patient comme une errance thérapeutique, mais comme l'enchaînement de circonstances et
d'explications complémentaires. Ils vivent en réalité dans l’alternance thérapeutique une certaine
continuité, là où les thérapeutes voient la contradiction.
Dans cette attitude du patient favorable au syncrétisme thérapeutique, le risque
d’incompréhensions et de malentendus est comme le souligne Pairault (1991) très grand, car
dans la plupart des cas, le message médical que lui livre le thérapeute vient à l’opposé de ce
qu’il cherche, attend et désire. Des mesures visant la diminution des risques de malentendus
entre les attentes des patients et ce que disent et font les praticiens pourraient amener ces
derniers à devenir plus sensibles et à reconnaître des modèles de représentations de la maladie
qui ne rentrent pas dans leur pratique habituelle. Dans le cas de la malaria au Sénégal, les
travaux de Mwenesi, Harpham et Snow (1995) et de Feyisetan, Asa et Ebigbola (1997)
soulignent l’importance des facteurs de perceptions et des connaissances des patients sur la
maladie dans l’amélioration de la communication patients/thérapeutes et donc de l’adhésion
thérapeutique. Le « health model belief » de Becker, Rosentock et Strecher (1988) s’inscrit dans
cette problématique, en ce sens qu’il insiste sur le repérage des modèles de représentations
sous lesquelles les patients expriment leur douleur. Il s’agit là, certes, d’une tâche importante à
poursuivre, mais ce serait une erreur de croire que la seule reconnaissance des champs de
représentation de la maladie peut suffire pour développer les ressources de formation des
thérapeutes en approches interculturelles des soins. La connaissance des différentes modalités
d'expression d’une même maladie en fonction des cultures ne peut avoir d’effet performatif et
donc formatif sur les compétences des praticiens que si elle s’accompagne d’un entraînement
aux techniques de décryptage et de déchiffrage du langage de la douleur. Cette situation amène
à se poser la question de savoir comment le praticien travaillant dans un contexte de pluralisme
thérapeutique et donc de syncrétisme médico-culturel doit s’y prendre pour que ses gestes,
paroles, actes et remèdes aient sens pour le patient quelles que soient l’appartenance ou
l’origine socioculturelle de celui-ci.
Dans la plainte : « docteur, mon enfant a la maladie qui ronge les os et le sang», la mère
camerounaise entend exprimer autre chose que celle à laquelle s’attendrait le biomédecin peu
habitué au langage local de la douleur. Si cette plainte exprime pour le thérapeute une douleur
rhumatismale, articulaire ou encore une anémie, elle est pour cette mère la manifestation de
l’atteinte de son enfant par une maladie génétique : la drépanocytose dont les représentations
qui lui sont socialement associées renvoient à la maladie de l’adultère. Connaître que l’atteinte
des os ou du sang pourrait aussi exprimer une attaque de la santé de l’enfant par la
drépanocytose (maladie génétique, héréditaire, touchant les globules rouges du sang, dans
laquelle un enfant ne peut être malade que si ses deux parents sont transmetteurs) n’est
cependant pas suffisant. C'est un prélude à l’accès au champ sémantique du message de la
plainte corporelle dans ce que la mère entend signifier au praticien. De l’étape de la détection du
modèle conceptuel de la maladie auquel adhère le patient à l’adoption d’une prescription des
recommandations ou conseils médicaux, se trouve une étape intermédiaire : celle de la
transformation des informations ou connaissances sur la maladie en des schèmes
d’explications signifiantes pour le patient, c’est-à-dire des significations qui ont ou font sens
chez le patient en fonction de son histoire et de la trame de sa vie interrelationnelle.
Derrière l’opération de travail de négociation d’un sens à la maladie, d’adoption d’un
comportement thérapeutique ou d’une solution médicale adaptés au sens que donne le patient à
son mal, de la recherche de la manière dont ce dernier interprète et utilise l’acte médical, se