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production" (Mantoux, p. 45 sq.). Les salaires (surtout à la pièce) sont payés à chaque étape du
processus de transformation, depuis la matière première jusqu'au produit fini. Ils vont baisser au
fur et à mesure que la dépendance vis-à-vis du merchant-manufacturer s'accroît, formant "un
système d'exploitation impitoyable" (Mantoux), le fameux sweating system de triste mémoire, qui
n'a rien à envier aux conditions de travail inhumaines des usines du XIXème siècle.
La protoindustrialisation suit le putting-out system : on y trouve en plus la vente des
produits à l'exportation ; la complémentarité de la production entre les villes et les campagnes
organisée par le marchand-fabricant, et des activités agricoles pionnières qui s'y déroulent en
même temps et permettent une hausse des revenus. "Pour qualifier une situation de
protoindustrielle, nous exigeons donc la présence simultanée de ces trois éléments : industries
rurales, débouchés extérieurs et symbiose avec le développement régional d'une agriculture
commercialisée" (Deyon et Mendels, 1981 ; voir aussi Margairaz, 1992 ; Verley, 1985 ; Hudson,
1992 ; Coleman, pour une critique de l'utilité du concept de protoindustrialisation, 1983). Elle
constitue une étape transitoire qui dans certains cas va faciliter le passage vers la grande
industrie : les régions de protoindustrialisation seront souvent les premières régions industrielles
modernes au XIXème. D'autres au contraire feront l'objet d'une désindustrialisation comme le
Cumberland au nord-ouest du pays et le Weald au sud-est (Kent, Surrey, Sussex). Cette dernière,
une des régions les plus industrialisées au XVIIème et pourtant bien placée pour les échanges avec
le continent, doit son déclin à la prépondérance des intérêts marchands et à l'absence d'autonomie
régionale due à la proximité de la capitale (voir Hudson, 1992, p. 128 sq.). La région comptait
également nombre de forges fonctionnant au charbon de bois, la moitié des hauts fourneaux du
pays au XVIIème. Le recul des forêts signifie leur disparition progressive et le déplacement des
forges vers le nord et l'ouest. Les Flandres et le Lancashire fournissent des exemples d'évolution
réussie vers le factory system grâce à l'expérience accumulée des ouvriers et des entrepreneurs.
La protoindustrialisation connaît évidemment des limites et sera remplacée peu à peu par la
grande industrie concentrée : tout d'abord la dispersion des activités tend à élever les coûts, à
cause des transports et de l'impossibilité d'accroître l'échelle de production, et ensuite l'absence de
spécialisation de la main d'œuvre et l'irrégularité du travail non contrôlé empêchaient une qualité
homogène et des délais de production précis et rigoureux. La discipline de travail avec des
méthodes mécanisées dans les usines qui apparaissent à la fin du XVIIIème siècle va résoudre ces
difficultés du système industriel naissant.
Le factory system ne s'est vraiment généralisé qu'à la fin du XIXème siècle. Les industries
rurales ont dominé longtemps et la révolution industrielle au XVIIIème, caractérisée par la
mécanisation du coton et l'introduction de la vapeur, n'a en fait concerné "qu'un petit nombre de
régions et d'industries" (Berg, 1980). En 1841 par exemple, on ne trouve que 19 % des ouvriers
anglais qui travaillent dans des industries mécanisées (Crafts, 1985). Cependant, la logique de la
mécanisation a favorisé la concentration et le factory system (la grande industrie de Mantoux) a
fini par s'imposer ; l'usine (factory ou mill) est devenue commune en Angleterre et dans les pays
qui se sont industrialisés après elle. On peut décrire ce nouveau mode de production par la
combinaison des éléments suivants : concentration et contrôle des travailleurs, taille et volume de
production plus importants, division du travail, mécanisation et source d'énergie nouvelle (au
départ la vapeur). L'usine se distingue de la manufacture qui utilise le travail manuel et les
énergies traditionnelles. La production sur une plus grande échelle permet de réaliser des
économies, de standardiser les produits, d'abaisser les coûts et de mettre en œuvre tout le
potentiel des nouvelles machines. Le salariat se répand et les relations employeur-employés,
maître/ouvriers, en conflit dans le partage du produit du travail entre salaires et profits forment un
des aspects essentiels du capitalisme industriel.
En outre, deux aspects importants mais souvent méconnus sont d'une part le passage à un
contrôle des inputs plutôt que de l'output, et d'autre part une séparation entre l'unité de