Les classes sociales dans l`Algérie indépendante, 1972.

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LES CLASSES SOCIALES URBAINES EN ALGERIE,
LE MARCHE MONDIAL ET LA MONDIALISATION.
M.L. Benhassine
Introduction et position du problème.
Depuis l'avènement de la politique économique néolibérale et sa mise en pratique dans des pays
dominés(1), tout un langage approprié a pris place dans les différents discours. Les concepts de
marché, d'économie de marché, d’offre et de demande, de privatisation, d'économie mondiale, de
mondialisation, etc., forment le support de ces discours et donnent un contenu aux
nouvelles orientations. Mais la réalité économique et sociale des pays dominés ou sous –
développés est aussi un ensemble de faits passés et présents qui demeurent têtus. Ils ne permettent,
ni facilement, ni aisément à ces concepts - venus d’autres cieux - d’épouser ou de refléter les
exigences profondes de cette réalité.
Le décalage plus ou moins grand entre la marche naturelle de cette réalité des pays sous-développés
et les concepts qu’on veut lui appliquer - pour soit – disant l’exprimer et la traiter - nous donne
l’impression de la violenter en la forçant à entrer dans des moules qui sont loin d’être les siens.
Un encadrement de type à la fois marchand et mercantile est ainsi imposé à la majorité de la
population par la politique économique néolibérale des grands Etats capitalistes, que les
responsables des pays sous – développés appliquent souvent docilement. Il est présenté comme une
voie unique de développement, celle du mieux être futur pour la société entière, malgré les dégâts
économiques et sociaux que cette même politique produit chaque jour dans le corps économique et
social de ces pays.
Sans vouloir entrer dans une critique théorique de ces concepts et de leurs inadéquations à saisir la
réalité sous-développée – travail pouvant être intéressant à plus d’un titre – il faudrait rapidement
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souligner non seulement l’ambiguïté de ces termes et les fonctions de détournement idéologique
que beaucoup d’entre eux tentent de remplir. Par exemple, les termes de marché, d’économie de
marché, d’économie mondiale, ne sont-ils pas proposés pour dédouaner, faire oublier les concepts
historiques, lourds de sens, ceux de capital, de capitalisme, de capitalisme impérialiste,
d’impérialisme?….Plus encore, les économies et les activités économiques d’un pays, d’une région ou
d’un système, quels qu’ils soient, ne sont pas et ne peuvent être ramenés à une somme d’activités
individuelles. L’économie d’un pays n’est pas non plus seulement la somme de l’économie de ses
secteurs économiques. Ou encore, les réussites ou les échecs d’une économie ne peuvent pas être
reflétés seulement par la combinaison comptable de ses agrégats macro – économiques et macro –
financiers.
L’économie d’un pays ou d’un système est donc toujours un ensemble d’activités économiques et
sociales de production, d’échange, de répartition et de consommation de biens et de services, où les
relations entre les classes sociales, les relations entre les hommes, s’établissent par l’intermédiaire
de ces biens et services.
Dans le capitalisme, développé ou sous – développé, la production du profit sous ses différentes
formes, se fait par la participation active des classes et couches sociales qui concourent à sa création
et à son appropriation. Mais, à l’inverse de l’approche néolibérale qui tend toujours à occulter les
rapports sociaux, à saisir l’activité économique d’un pays comme un ensemble de résultats
comptables ou surtout quantitatifs. Au contraire, nous pensons qu’il est indispensable de chercher à
apprécier cette activité économique dans son mouvement social, où le quantitatif et le qualitatif
s’entrelacent, se contredisent sous les injonctions conjuguées des institutions qui impulsent la
politique économique néolibérale.
Le but recherché dans cet article n’est pas de traiter de l’accumulation du capital d’une façon entière,
ni de faire ressortir l’articulation des classes et couches sociales de la société algérienne dans et par
ce processus d’accumulation.
Nous voulons commencer une réflexion sur les capacités de la société algérienne à fixer sa présence
dans le marché mondial et dans le processus de mondialisation capitaliste en cours.
L’expérience de cette relation est à la fois courte et longue:
Courte, si nous nous référons seulement à l’année 1994, date du début de la mise en application du
Programme d’ajustement structurel.
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Longue, si était mise en lumière l’appartenance de la branche des hydrocarbures non seulement au
marché mondial, mais aussi au processus de mondialisation.
Dans les deux situations, les classes et couches sociales, ou leurs représentants qui organisent ces
deux types de relations, sont différentes. Dans la première situation, c’est toute la société, à travers
ses commerçants, ses industriels, ses affairistes et ses institutions, qui est en quelque sorte sommée
de « s’ouvrir « au marché mondial et de trouver des ancrages dans le processus de mondialisation.
Dans la deuxième situation, c’est principalement l’Etat national qui doit céder des parts de sa
souveraineté et réexaminer sa propre relation à la propriété d’Etat, afin de pouvoir continuer à
accéder aux « avantages et aux bienfaits » du marché mondial capitaliste et se retrouver, souvent
sans le savoir, dans une branche ou dans un secteur déjà depuis longtemps mondialisé. Un accent
particulier sera porté sur l’analyse de la première situation. Mais auparavant, définissons les termes
de marché mondial et de mondialisation.
Il ne s’agit pas de reprendre les définitions de termes qui ont fait l’objet en Europe et dans le monde,
de recherches et de débats nombreux. Mais, compte tenu des degrés nouveaux de maturation des
problèmes économiques et sociaux dans une grande partie des pays sous développés actuels, il
devient urgent de s’interroger sur leur sens à partir de l’optique de ces pays
En effet, leur pratique économique et sociale s’est tellement diversifiée et différenciée pendant les
décennies des indépendances politiques que leurs relations au marché mondial et au système
capitaliste, dont ils font partie, se distinguent des relations et des pratiques qu’entretiennent les pays
capitalistes développés entre eux.
Par conséquent, il faudrait rechercher à la fois ce qui, dans les concepts employés, est commun et
général et ce qui est propre et singulier à la situation des pays sous –développés et développés.
A- le marché mondial capitaliste - qu’il ne faut pas confondre avec le marché extérieur - est composé
de l’ensemble des marchés, ou des espaces économiques, dans lesquels des biens et des services
s’échangent et circulent à l’échelle mondiale. Chaque système économique et social, quand il est régi
par des rapports marchands, se forge son propre marché mondial. Le capitalisme étend et intensifie
sans cesse ce marché grâce au développement des forces productives et des classes sociales qui s’y
activent.
Les pays sous–développés ont une place particulière dans ce marché. Ils y ont été historiquement
intégrés pendant la domination coloniale et leur place est déterminée par les produits qu’ils
déversent ou qu’ils achètent dans le marché extérieur capitaliste, ainsi que par les opérations de
services que les différentes institutions réalisent entre elles.
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Pour ce qui est de la place de l’Algérie dans le marché capitaliste mondial, il faut distinguer deux
phases principales qui ont eu chacune des incidences sur le développement des classes et couches
sociales directement liées aux activités de ce marché:
- la phase d’étatisation des opérations du commerce extérieur qui s’achève lorsque les mesures de
libéralisation des années 90 sont progressivement introduites. Cette phase n’a jamais signifié
enfermement ou autarcie des activités du commerce extérieur, comme se plaisent parfois à le dire
les partisans des orientations libérales ou ultra – libérales. La régulation étatisée des activités du
commerce extérieur a engendré un premier profil de classe, constitué par les intermédiaires de l’Etat
qui ont occupé les espaces sociaux des activités économiques face à leurs partenaires de l’autre côté
du marché mondial. Ce premier rapport économique et social stable et durable va engendrer une
couche sociale: la bourgeoisie bureaucratique. Mais la régulation étatique, avec son fonctionnement
hégémonique et sectaire des activités économiques monopolisées, a aussi entraîné la formation de
circuits informels, clandestins ou para – étatiques qui se sont organisés d’une façon autonome et ont
pris des initiatives d’ouverture du commerce et des services extérieurs, en utilisant toutes les
potentialités de la production marchande intérieure et en occasionnant des brèches successives dans
les institutions de l’Etat. Dans cette phase intermédiaire, se forment les bourgeons d’une classe
sociale nouvelle, actionnée par le capital marchand privé qui s’est développé à l’ombre des circuits
du capital commercial d’Etat.
- La phase d’ouverture du commerce extérieur au capital commercial, qui commence d’une façon
graduelle à partir des années 90, s’organise selon le principe de passation du monopole étatique au
monopole privé. Ce sont les costumes qui changent. Les visages pouvant rester les mêmes. Ce qui ne
dérange point le tailleur. Malgré le poids des relations formelles et institutionnelles qui encadrent
cette relation au marché mondial par l’intermédiaire du commerce extérieur, il se dégage lentement
mais sûrement un profil de classes commerçantes et marchandes, et de couches intermédiaires dont
il faudra approfondir les traits plus tard.
B - La mondialisation est un processus de concentration et de centralisation poussé du grand capital
transnational dans ses différentes composantes, entraînant dans son mouvement d' extension et d'
expansion les pays et continents jadis dominés par ce même capital. Il s'agit d'un mouvement
d'intégration économique, politique, sociale…qui, à la suite de la révolution scientifique et technique
et de la crise sociale qui ont accéléré ce mouvement de socialisation de plus en plus mondialisée,
rapproche les larges classes sociales mondiales, les pousse dans une perspective longue de luttes, à
imposer de nouvelles répartitions du revenu social mondial et une démocratisation large des
rapports sociaux mondiaux.
Mais, pour le moment, il faut s’interroger sur la confusion souvent entretenue, parce qu’elle cache
des intérêts de classe, entre intégration forcée ou imposée aux pays dominés dans ce vaste
ensemble, d’une part, et appartenance active et souveraine au processus de mondialisation, d’autre
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part. L'intégration économique et politique des pays dominés peut en effet, avec le temps,
apparaître comme une annexion, admise par des forces au pouvoir dans les pays sous – développés,
et qui peut se vêtir du manteau du partenariat. Il est vrai que cette expérience est encore récente,
mais l’expérience de ces relations et l'action des lois économiques peut aussi aider à mieux prévoir la
mise en place et le fonctionnement des nouveaux profils des rapports de classes.
De toute façon, l’angle d’ouverture de l’économie nationale, par l’intermédiaire du commerce
extérieur, va aussi déterminer, pour beaucoup, les positions relatives des différentes classes sociales
dans le processus économique d’ensemble. D’autres facteurs interviennent aussi:
- La régulation étatisée du commerce extérieur établit un certain nombre de relations précises au
marché mondial et au processus de mondialisation; elle donne un profil et un mouvement de classes
sociales qui ne sont point ceux que nous avons, lorsque les activités au sein de ce même marché
sont régies par le capital marchand et la capital commercial privés;
- Les formes d’hégémonie du pouvoir qui s’insèrent dans les processus de régulation de l’économie
contribuent aussi à encourager ou à décourager l’émergence et l’extension de classes et couches
sociales au détriment d’autres; ces formes d’hégémonie qui sont des comportements de la
superstructure politique et les modes de régulation économique correspondants, trouvent leurs
places et leurs positions dans la politique économique ou dans la politique de développement
adoptée. C’est pour cela qu’on peut dire que politique économique et politique de développement
contiennent, sur le terrain de leurs applications, suffisamment de ressorts, et de mécanismes
d’injonctions qui favorisent l’émergence de profils de classes au détriment d’autres.
- Enfin, le poids et l’intensité de la présence du marché mondial et des processus de mondialisation
sur la politique économique ou sur la politique de développement des pays sous-développés suscite
aussi l’extension ou la contraction de telle classe sociale, de telle couche sociale au détriment
d’autres. Comme nous le constaterons par la suite; la réalisation des projets de la politique de
développement permet l’émergence de certaines classes, ou profils de classes, dont les
caractéristiques sont différentes de celles qui émergent du fait du fonctionnement de la politique
économique.
C’est l’action conjuguée et coordonnée de tous ces facteurs sur le terrain de l’activité
économique qui fait agir les classes sociales, chacune porteuse de buts spécifiques qu’elle cherche à
atteindre, par la contribution à la production, à la répartition et à la redistribution du produit social.
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Dans ce qui suit, nous allons tenter d’approcher les classes et couches sociales dont les activités sont
engagées dans les sphères d’échange et de circulation. Ce sont ces forces sociales qui font face en
quelque sorte aux différents marchés. Nous laissons de côté le problème proprement dit des
hydrocarbures. Pour la raison que l’activité économique et sociale dans la branche des hydrocarbures
est saisie à travers la situation de la classe ouvrière, ou encore aussi à travers la fonction publique. De
plus, dans la mesure où les revenus pétroliers sont la source principale du surplus économique, ces
revenus sont l’objet non seulement d’investissements, mais aussi de répartitions et de
redistributions qui alimentent partiellement les activités des classes et couches sociales de la sphère
d’échange et de circulation.
LES CLASSES SOCIALES DE LA SPHERE DE CIRCULATION ET D’ECHANGE.
Les différents courants du capital commercial.
Le courant ultra – libéral
Les partisans de l'ouverture absolue affirment que l'économie algérienne, depuis que l'Etat a pris
l'initiative du développement et s’est substitué aux autres agents, n'a fait qu'évoluer dans un circuit
fermé, soumis aux caprices de la bureaucratie ou de l'administration. C'est ce qui explique, d'après
eux, l'épuisement rapide, voire l'obsolescence, la sclérose du modèle d'intervention
étatique. L’une des causes de la crise économique se trouve, disent – ils, dans l'absence d'ouverture
de l'activité commerciale au marché mondial. C’est une position qui rejette avec force, si ce n’est
avec brutalité l’intervention de l’Etat dans les activités du commerce extérieur. Cette position ultra libérale confond souvent processus commercial et processus économique. Elle trouve ses
représentants dans un des courants islamistes lié très souvent aux activités informelles, ou encore
chez les tenants d'une bourgeoisie marchande qui évolue sur une plate-forme de type compradore.
Une partie de cette bourgeoisie marchande est liée exclusivement aux opérations d'importation,
sans attaches avec l'économie réelle nationale et souhaite ne pas se soumettre aux statistiques de
contrôle de ses activités, en un mot au contrôle de l’Etat, puisque le pouvoir économique de cet Etat
peut être contesté.
Le courant libéral.
Il existe aussi des formes plus nuancées d'adhésion à la thèse libérale qui s'éloignent des positions
ultralibérales résumées ci-dessus. Il s'agit pour ce courant de supprimer les entraves aux activités
d'importation et d'exportation, de permettre ou de créer les conditions pour que les transactions
soient libérées des pressions extra - économiques et faire que certaines forces ne s'imposent pas
comme des intermédiaires nécessaires ou obligés dans les circuits. C'est le courant qui demande un
assainissement des sphères de circulation et d'échange du commerce extérieur et intérieur pour
pouvoir aborder les difficultés de la concurrence internationale et pénétrer, prendre place, dans le
marché mondial. Ce courant reflète aussi certains intérêts de la bourgeoisie industrielle.
Le courant hésitant, indécis face aux changements.
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Une troisième position, en retrait, par rapport au processus d'ouverture, voit dans le marché mondial
une menace pour la stabilité du secteur économique d'Etat, tandis qu'une partie du secteur privé
industriel souffre déjà de la concurrence des produits importés. C'est toute la partie du secteur
industriel public ou privé qui a ses prolongements dans la sphère d'échange intérieur et qui a bâti son
développement sur la conquête des parts de marché, à l'ombre du monopole ou de l'hégémonie
économique de l'Etat.
La recherche d'une nouvelle insertion de l'économie nationale dans le marché mondial a faussé ou
remis en cause les données de départ, que ce courant a basées sur une industrie de substitution à
l'importation. Les premiers résultats donnent lieu à des faillites ou des disparitions d'entreprises, qui
ont obligé certaines à une reconversion dans des activités commerciales.
Autrement dit, le processus de réinsertion dans le marché mondial, à ses débuts, déclenche, dans le
cas des économies dominées, non pas un processus de délocalisation de certaines activités
industrielles, mais un processus de disparition d'unités industrielles ou de désindustrialisation. C'està-dire que, dans cette phase, le processus de concentration et de centralisation habituel ou normal
du capital - qui conduit, dans le capitalisme développé, à l'absorption ou à la fusion des unités
économiques déficientes - n'a pas lieu. Ce sont les importations qui se substituent à ce processus.
Cette situation est vécue aussi par des unités du secteur public industriel, où ce sont les industries
dites locales et d’autres unités plus importantes qui sont visées, à la suite du désengagement de l'
Etat et de l'absence de rachat des unités par privatisation. La privatisation signifie, dans ce cas, à la
fois cessation ou suspension de reconnaissance de la propriété d 'Etat par le pouvoir en place et offre
de privatisation de la propriété publique comme moyen de transfert de la richesse sociale à une
fraction du capital privé national ou étranger. Tout dépend des modalités de mise en place de cette
opération. C'est une forme déguisée d'absorption d'unités industrielles publiques.
Si l'opération ne se réalise pas, pour une grande partie des unités économiques publiques - et il est
fort possible qu'il en soit ainsi, du moins pour le futur proche - nous assisterons à un gel, une
paralysie ou une destruction des forces productives nationales que paye déjà et que payera plus
encore la société algérienne. L'importance des dégâts dépendra bien sûr de l'ampleur de ce
processus de désindustrialisation. Pour l’avenir en tous cas, ce processus est l'expression d'une
logique qui veut fonder l'activité économique de la société sur des mécanismes de redistribution et
non de création de richesse.
Cet ensemble d’interférences complexes et contradictoires, où le système capitaliste développé
intervient directement et indirectement par ses injonctions multiples, engendre de profondes
perturbations dans le processus de formation et de développement des classes et couches sociales
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des pays sous-développés. Nous constaterons plus loin que l’interruption de la réalisation des projets
de développement et le passage à une banale politique économique crée les conditions d’une
pathologie sociale qui arrête le développement de certaines classes et stimule ou accélère la
formation d’autres.
Cependant, pour éviter d'avoir une vision partielle de la marche de l'économie, il faut faire
rapidement le point sur le degré d'insertion du secteur commercial dans le marché mondial et
montrer les obstacles qu'il rencontre dans sa montée irrésistible vers ce marché.
Obstacles et limites au développement du secteur commercial, tous courants confondus.
Il est reconnu que le développement du secteur commercial est tributaire du niveau de
développement de l'activité économique d'un pays et des degrés d'ouverture de son économie; il
dépend aussi des relations qu’il entretient avec les activités économiques des autres pays.
Sa fonction économique principale consiste à contribuer à la réalisation des valeurs par l'organisation
du processus d'échange. Mais la stratégie des réformes économiques néo – libérales – telle
qu’imposée aux pays sous-développés - consiste à lui accorder une place centrale en faisant de lui un
levier de déplacement progressif de l'économie publique vers une économie privatisée. C'est pour
cette raison que notre réflexion a voulu en priorité se porter sur elle, sachant que beaucoup de
centres de décisions sont hors du secteur commercial proprement dit. Dans un pays dépendant, où
les mécanismes économiques sont mis en mouvement soit par la politique de développement, soit
par la politique économique en cours, l'économie plonge aussi ses racines dans l'activité politique.
Les données statistiques ne permettent pas de faire un « dégrossissement », ou encore des
découpages qui auraient permis d’analyser précisément cette réalité. Nous nous contenterons de
révéler les tendances d'évolution.
Pendant les décennies de l'indépendance, l'activité commerciale en Algérie, s'est accrue à un rythme
plus rapide que celui de beaucoup d'autres secteurs. Les rythmes d'accroissement de cette activité
ont été plus rapides durant l'étape qui va de 1980 à 1998 que de 1967 à 1978. Nous verrons
pourquoi il en a été ainsi. Selon les estimations qui ont été faites, le nombre des commerçants,
toutes catégories confondues représenterait pour l'année 1966, 5,2 % de la population active
(130 000 commerçants pour une population active estimée à 2,5 millions). Pour l'année 1977, il y
aurait 6 000 grossistes et demi-grossistes et 144 000 commerçants moyens et petits. Si nous
élargissons la rubrique à la sphère du commerce et des services, c'est-à-dire aux indépendants et
employeurs des services qui sont (90 000), et aux indépendants des transports, il y aurait
254 000 commerçants et assimilés. Il est fort possible que ce chiffre ne traduise pas la réalité du
secteur. Le mieux est de se contenter d’une fourchette approximative qui situerait l'évolution de la
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classe commerçante dans ses différentes composantes entre 225 000 et 280 000 pour la période
considérée.
Sans vouloir fournir une série suivie de données annuelles et en nous référant à une étude de la
Banque mondiale sur le secteur informel, qui elle-même s'est appuyée sur les résultats de l'enquête
sur la main-d'œuvre du ministère du Travail, nous avons les données suivantes:
Pour l'année 1992, le nombre des employeurs et indépendants dans le secteur formel privé est de
202 423. Si nous lui ajoutons les employeurs et indépendants des services au nombre de (71 376),
nous avons un total de 273 799 commerçants et assimilés. Pour ce qui est du secteur informel privé,
l'estimation de la Banque, pour la même année, est de 79 397 indépendants et employeurs
informels, et 24 997 dans les services. En regroupant formel et informel privés, le nombre des
commerçants est de 281 820. En ajoutant les indépendants et employeurs informels privés des
services, nous aurions 378 193 commerçants et assimilés. Autrement dit, il s'agit d’une classe sociale
dont l’activité est dans la sphère d'échange et de circulation et dont le rythme d’accroissement est
accéléré par rapport à celui des autres classes ou couches sociales, celles dont l'activité est aussi
déterminée par le capital et non par le travail.
Un examen rapide d'une série de revenus nominaux appropriés par les indépendants non agricoles,
c'est-à-dire les industriels, les commerçants et les services, nous permet de saisir la tendance de
l'accumulation du capital dans le secteur commercial.
Tableau n°1
Evolution des revenus du capital privé non agricole pendant la décennie des réformes néo-libérales
( milliards de dinars algériens ( mds DA) )
1989
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
52
61,8
101,5
130,7
151,9
207
293,5
335
Source: Plan national 1991, 1994 & annexes pour 1995-1996, p. 105 et 95.
Malgré la difficulté statistique d’isoler le capital commercial des autres types de capitaux, il faut
souligner l'importance en nombre de cette classe de commerçants. Il y a plusieurs causes qui
expliquent de près ou de loin le processus et le rythme de son accroissement. Sans analyser en détail
ces causes, il est important de les faire ressortir pour voir aussi comment le capital commercial est
porteur de volonté d’ouverture sur le marché mondial:
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- La crise économique, comme expression partielle d’une crise d’orientation du développement social
a eu un effet accélérateur sur les rythmes d’évolution et d’accroissement des activités commerciales
et de services. A titre d’exemple, la récession économique, surtout après 1988, a accentué les
difficultés d’écoulement et de réalisation des produits du textile et de la chaussure
issus du capital national;
- L’occupation d’une partie de la sphère de circulation et d’échange par le commerce informel et
spéculatif introduit une nouvelle logique de répartition et de redistribution du capital et des revenus.
Cette nouvelle tendance accélère la rotation du capital marchand directement lié aux opérations
d’importation de marchandises du marché mondial. Elle marginalise ainsi de plus en plus les espaces
d’activités du secteur commercial d’Etat.
- De plus, avec la tendance continue à la baisse des capacités de production industrielle du secteur
public et de certaines branches du capital industriel privé, combinées aux mesures encore timides
d'ouverture du commerce extérieur d'importation, une partie du secteur commercial privé, celui qui
se situe dans le circuit d'importation surtout, va chercher à occuper une place centrale. C’est alors le
marchand, ou plus exactement le gros revendeur marchand, comme représentant d'une classe
intermédiaire en formation rapide entre la firme commerciale extérieure et la chaîne très diversifiée
des activités commerciales et de services à l'intérieur du pays, qui va prendre place dans la structure
sociale nouvelle qui se profile à l’horizon immédiat.
- C’est ainsi que, pour le moment et, compte tenu des actes de passations de fonctions qui ne sont
que des transferts beaucoup plus d’activités des institutions commerciales étatiques vers les agents
privés, toujours liés par mille fils à ces mêmes institutions, il serait plus juste de dire que ce n’est pas
une économie de marché qui est entrain d’être édifiée, mais plutôt une économie de marchands, où
le capital commercial et ses différentes fractions, le capital marchand d’importation, entre autres, se
substituent au capital productif national ou intérieur. En un mot, une économie de marché sans
activité productive intérieure étendue, avec une mono – exportation et un spectre très diversifié de
produits importés!. Ceci n’est pas une économie de marché au sens théorique et pratique néo-libéral
du terme. Mais un ensemble de segments économiques qui prolongent dans le sens de l’importation
massive des produits, les bras du marché capitaliste mondial. Dans ce contexte, l’action des lois
économiques ne peut pas se faire sans de fortes interférences extra - économiques majeures. Et nous
sommes encore loin de la situation où l’action des lois économiques a atteint un haut degré
d’autonomie. Pour le moment, l’interférence décisive des sphères institutionnelles sur les processus
économiques du capital commercial d’importation tend à prendre le dessus.
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- Ceci rappelle historiquement parlant, certaines situations qui relèvent de l’accumulation primitive
du capital, telles que jadis vécues par les pays capitalistes européens.
Et à titre d’exemple, pensons – nous, les taux de profit du capital commercial global,
indépendamment de ses différentes fractions, semblent être aussi le résultat de ces interférences.
Essai d’appréciation du taux de profit commercial.
La consommation du capital fixe et circulant du commerce privé, soit un équivalent très approximatif
du capital constant (C) pour 1983 est évaluée à 4,9 milliards de DA, la rémunération des salariés, qui
est le prix de la force de travail, soit très approximativement (V) à 1,5 milliard DA; les résultats bruts
d'activité, soit le profit brut (P) à 14,6 milliards de DA, le rapport entre P et (C+V) donne un taux de
profit brut et approximatif qui fixe cependant la tendance, soit 228 % (2). Ce taux approximatif de
profit brut situe l'importance des revenus des importateurs commerciaux.
Mais il est possible que l’analyse des causes économiques et institutionnelles ne suffise pas pour
mettre en relief un processus économique appelé à être amarré à un processus plus vaste, celui du
marché mondial.
Interrogations sur les obstacles économiques au développement du capital commercial privé en
Algérie.
En Europe, le développement historique du capitalisme montre qu'à un certain niveau de sa
croissance, le capital commercial privé investit dans l'industrie et les autres activités productives.
Parce que, entre autres, l’Etat, par sa politique coloniale lui garantit ou lui ouvre des débouchés. Le
mécanisme de nos jours est le même, mais plus complexe parce qu’il y a des interférences du capital
industriel, du capital financier, le tout « emboîté », régulé par les institutions du capital international
et mondial.
Qu'en est-il du capital commercial privé en Algérie?
La recherche des débouchés par les institutions du pouvoir est une nouvelle initiative beaucoup plus
liée à une recherche complémentaire de revenus par l’exportation de produits autres que ceux des
hydrocarbures. L’objectif est d’élargir les sources financières qui consolident la base de l’équilibre
macro-financier, tel qu’exigé par le fonds monétaire international ( FMI ).
Ce capital commercial aura-t-il la force économique de se tourner vers l'investissement industriel à
la faveur de la politique proposée?
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Dans le passé, entre 1967 et 1978, au moment où l’Algérie appliquait une politique de
développement, une partie du capital commercial privé s'investissait dans l'industrie.
Etait-ce du à la division implicite du travail qui s’était instaurée entre le capital d’Etat et le capital
privé national au sein du marché intérieur?
Le capital privé national avait centré ses efforts de développement dans les créneaux
d’industrialisation substitutive à l’importation. Ce qui lui a permis d’occuper des segments industriels
qui débouchent directement sur l’offre de produits de consommation.
La partie du capital commercial qui est tournée vers les activités d'importation et d'exportation, vat-elle pouvoir assumer ses fonctions de relais du marché mondial et préparer certaines branches ou
segments à entrer dans le processus de mondialisation?
Il semble, pour le moment, que le chemin soit encore long pour voir apparaître ces chaînons
intermédiaires qui donnent plus de cohérence au processus capitaliste en général. Les raisons d'un
tel retard historique sont nombreuses.
Et c’est ce qui explique aussi ces hésitations et ces craintes rencontrées lors de l’analyse
économique.
Ne faudrait – il pas alors chercher à rappeler certaines situations historiques qui mettent aussi le
doigt sur les handicaps structurels, eux aussi explicatifs, à leur manière du retard du développement
du capital commercial et des difficultés qu’il a et qu’il aura à s’ancrer profondément dans les
processus complexes du marché mondial?
L'hégémonie économique des institutions de l'Etat sur le commerce extérieur a engendré toute une
activité commerciale clandestine qui a entretenu pendant longtemps la pénurie et organisé la
rétention de l'offre. Ce sectarisme économique, lié sans doute à la rapacité des couches sociales qui
régulent ce processus en utilisant les institutions de l’Etat a provoqué, a fait naître des positions de
monopole fictif sur certains produits dans le dernier chaînon de la sphère de circulation et d'échange,
soit la consommation finale.
C'est ce mécanisme qui accélère et accentue les processus de redistribution du profit à l'avantage
d'une partie de ce secteur et explique les taux de profit élevés chez les gros commerçants. Cette
étape a sans doute préparé l'avènement de l'ouverture encore timide de nos jours. Mais elle a
entraîné une moindre expérience dans la partie de cette classe sociale qui voit encore dans son
entreprise un moyen quasi exclusif de faire de l'argent, de l'utiliser dans la consommation
improductive, de le thésauriser ou de le transférer.
Il s’agit de formes d'interpénétrations en quelque sorte des restes d'une logique marchande
ancienne de la valeur d'usage et d’une logique nouvelle récente, où les impératifs de réalisation de
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la valeur, de la valeur d'échange commencent à prédominer. Les exigences du recours au marché
tendant à s’imposer et à se subordonner les autres logiques.
N'y a-t-il pas là une sorte de chevauchement des restes de structures du non – capitalisme et du précapitalisme d'une part, et celles de la production marchande capitaliste, telle qu’elle s’est formée
sous l’emprise de l’économie coloniale et de l’économie d’Etat, d’autre part?
Ce chevauchement crée sans doute des ralentissements dans le processus d’extension du capital
commercial.
Cette hypothèse de réflexion trouve sa confirmation dans l’histoire économique et sociale de la plus
grande partie des pays sous – développés qui ont vécu des formes inachevées de domination
coloniales ou autres. L’ambivalence d’actions de structures historiquement différentes empêche le
capital commercial d’organiser rapidement et facilement des articulations avec le marché mondial.
Cette classe rencontre une difficulté structurelle à se transformer en classe commerçante. Ceci a des
causes profondes et lointaines, dont les modes d’interférences ne sont pas saisies statistiquement.
Il existe par contre des causes immédiates, saisissables par le vécu des politiques de
développement et des politiques économiques.
Par exemple, où se trouve la difficulté à exporter des marchandises autres que les hydrocarbures,
qui, à sa manière a contribué à entretenir et à approfondir l’état de récession économique?
L’arrêt du processus d’industrialisation à partir du plan triennal 1967-1969, le ralentissement et le
détournement de ce même processus et les « casses » qui s’ensuivirent à partir de la décennie
80, sous couvert de restructurations successives, ont contracté la base économique productive dans
son ensemble et n' ont pas permis un développement normal des classes et couches sociales qui sont
censées accomplir et approfondir ce processus et le conduire à son stade de maturité, ainsi que nous
le verrons plus loin. Mais il faut dire d'ores et déjà que c'est parce que la politique de développement
de 1967-1978 a été progressivement interrompue et remplacée par une banale politique
économique entre 1979 et 1998, qu'un profil moderne de classes sociales – qui était en voie de
formation au sein de la société algérienne - a été cassé, pour voir se substituer à lui un autre profil de
classe qui émergera lentement, mais aussi bruyamment quelques années plus tard.
L’Algérie n’est pas encore sortie de ce processus de substitution de classes sociales à finalités
productives par des classes à moindres finalités productives. Comme si les marchés et leurs activités
marchandes prédominantes, pouvaient contenir la recette magique pour sortir la société du sousdéveloppement.
13
Y- a – t – il alors encore d’autres causes, celles - là plus institutionnelles qui ne vont pas concerner
seulement le capital commercial dans ses possibilités d’ancrage au marché mondial?.
Deux conceptions politiques opposées de l’Etat et du pouvoir s’affrontent et interrogent la société
algérienne dans ses déséquilibres successifs et dans sa volonté de recherche d’équilibres durables.
C’est la trame principale à partir de laquelle on saisit et on peut expliquer beaucoup d’aspects
permanents de la crise économique et sociale vécue par la société.
La première conception de l'Etat voit en ce dernier une force unificatrice, régénératrice et
restauratrice de la souveraineté au service de l'intérêt général dans le prolongement social des
acquis de la libération politique. Cette vision de l’Etat, portée par la majorité de la société, affronte
une deuxième conception qui lui est opposée, et qui voit dans les institutions de l’Etat un pouvoir qui
aspire à n’être qu’un concentré d'intérêts et de forces de commandements des institutions, intérêts
qui rejettent ou ne coïncident pas avec la vision de l’intérêt général et qui exploitent au maximum de
leurs intérêts étroits les injonctions des institutions du capitalisme, le FMI et la Banque mondiale,
entre autres.
Il y a alors dans ce jeu contradictoire et arbitraire entre ce qu’exige l' Etat et ce que cherche le
pouvoir comme un vide qui permet aux pôles opposés de cette contradiction de jouer entre ce qui
relève de la nécessité de servir l’ Etat, d'une part, et, d'autre part, ce qui relève de la volonté de
fractions du pouvoir d'utiliser les institutions de cet Etat à des fins privées.
La solution de la contradiction, que ce soit dans le sens du service de l'intérêt général ou dans le sens
privatif se fait sur le terrain concret de la réalisation des tâches de la politique de développement et
celles de la politique économique. Les mesures proposées par le FMI et les autres institutions
internationales du système capitaliste ont contribué à renforcer les mécanismes du pouvoir au
détriment de ceux de l’Etat. Ceci a exacerbé les déterminants économiques et sociaux de la crise et
forcé les classes et couches sociales à se situer de plus en plus volontairement par rapport à ces deux
pôles de la contradiction.
Dans les développements précédents, nous avons voulu voir comment le capital commercial peut,
dans un contexte de libéralisation, trouver place dans un marché mondial en pleine transformation.
Malgré la brève expérience de ce secteur, nous avons pu constater l’existence de grands obstacles
qui se dressent encore sur son chemin. Mais le capital commercial, avec ses différentes fractions,
n’est pas le seul représentant des classes sociales qui « habitent » et agissent dans la sphère de
circulation et d’échange.
14
De plus, ce capital commercial trouve son insertion dans la politique de développement ou la
politique économique promue par l’Etat ou le pouvoir. La pratique sur le terrain de ces politiques
contribue à faire aussi émerger deux couches sociales qui vont remplir des fonctions économiques et
politiques précises dans cette même sphère des activités et qui vont dans le sens du renforcement de
la relation avec le marché mondial et le processus de mondialisation.
Les bourgeoisies bureaucratique et compradore.
C'est la multiplication des opérations au service d'intérêts privatifs, par le moyen de réalisation sur le
terrain des objectifs de la politique de développement et de la politique économique, qui fait naître
deux couches sociales dont la fonction principale est de détourner, privatiser discrètement le pouvoir
étatique, lui donner un contenu et un profil de classe, renforçant ainsi son insertion dans le marché
mondial. L’accès se fait par la « porte » du capital financier. Les exemples sont nombreux. Il suffit de
citer les revenus des monarchies pétrolières du moyen – orient recyclés dans les circuits du grand
capital multinational après le crise pétrolière des années soixante dix et qui forment avec d’autres
capitaux une serre chaude à partir de laquelle la dette se déploie et étrangle la plus grande partie des
pays sous – développés.
Bourgeoisie bureaucratique et bourgeoisie compradore sont des fractions de classes qui se sont
formées un peu partout dans le monde; elles font l’objet d'études et de recherches scientifiques:
Quelles sont leurs caractéristiques et quelle est leur place dans le profil social général de l'économie
et de la société? Comment organisent-elles leurs relations avec les autres classes sociales? Comment
vont-elles contribuer à l'organisation du procès d'accumulation et quelles sont leurs positions vis-àvis du marché mondial et de la mondialisation?
Mais d'abord,
Quelles définitions pouvons-nous proposer de ces deux classes?
La bourgeoisie compradore est une fraction de la bourgeoisie des pays dominés. Ses activités
économiques se situent généralement dans les sphères de circulation et d'échange du capital
commercial et des services liées aux opérations extérieures du système capitaliste. Cette activité
économique se renforce d'une activité politique qui la lie organiquement à cet ensemble. Le projet
économique de la bourgeoisie compradore s'oppose au processus de mobilisation des capacités pour
un développement de plus en plus maîtrisé des forces productives nationales. Elle s'adonne d'une
façon préférentielle à des activités de spéculation qui orientent son capital vers certaines parties de
la sphère d'échange et de la sphère de circulation financière. L'importance de plus en plus grande
que prennent ses affaires internationales dans cette sphère fait qu'elle intègre ou qu'on lui fait
intégrer le mouvement du capital financier, (par exemple, les transferts importants de capital argent
oisif qui reste dans la sphère de circulation, sans oublier les activités de spéculations boursières ou de
commerce international…).
Au niveau mondial, le capital de la bourgeoisie compradore contribue, par institutions
internationales interposées, à la gestion, à l’entretien et au maintien du processus d'endettement
des pays sous- développés.
15
Il faudrait alors intégrer dans les recherches sur le processus de mondialisation en cours cette
dimension des relations entre différentes bourgeoisies et les fonctions des bourgeoisies des pays
sous – développés dans le système capitaliste.
Mais Il n’y a peut être pas de cloison étanche entre bourgeoisie compradore et bourgeoisie
bureaucratique.
La fonction économique de la bourgeoisie bureaucratique:
Elle relève de l’appropriation d’un revenu qui se présente apparemment comme une rémunération
pour service rendu. Ce service réside dans les facilités accordées – au détriment d’autres concurrents
– à l’offre d’un projet demandé par l’Etat dans le cadre de son programme de développement.
Généralement, ce sont des représentants des sociétés multinationales qui arrachent les contrats. La
signature du contrat peut donner lieu à une rémunération qui prend la forme d’une commission pour
services rendus. La répétition d’un tel processus, sa multiplication et son extension créent la fonction
particulière de cette bourgeoisie bureaucratique, celle d’être une commissionnaire du capital.
Par cette fonction intermédiaire, qui apparaît à la faveur de l’application sur le terrain des projets de
la politique de développement et de la politique économique, le rapprochement se fait souvent par
agents interposés entre les institutions des pays sous-développés et les représentants du capital
industriel multinational, commercial et financier. Tout un mécanisme à la fois institutionnel et
économique qui commande le processus de formation de ce profil de classe. Une osmose crée à la
longue un rapport social qui fait que la bourgeoisie bureaucratique développe les rapports
capitalistes de production à partir des zones institutionnelles qui expriment dans ces pays des
besoins de développement. Mais des besoins économiques et sociaux privativement détournés.
Ceci semble être une nécessité impérieuse. Tout dépend aussi des profils productifs ou improductifs
des projets, de leurs modes de répercussion sur les coûts du développement. Et tout dépend aussi de
la finalité d’utilisation du revenu (commission). Il peut rejoindre la sphère de circulation et financière
du capital. Dans ce cas, ce revenu – commission, s’apparente au revenu de la bourgeoisie
compradore. Dans un deuxième cas, s’il est rapatrié au pays d’origine, tout dépend comment il est
utilisé:
Comme revenu personnel? Comme capital?. S’il est utilisé comme revenu personnel, se convertit-il
dans le monde des valeurs d’usage, dans celui de l’acquisition des biens nécessaires? Dans des biens
de luxe? Il peut se fondre dans les formes de consommation somptuaire.
16
Nous constatons alors l’existence de points communs et de différences possibles entre ces deux
fractions de la bourgeoisie qui se situent au carrefour des affaires et par l’intermédiaire desquelles
s’entrecroisent à la fois le marché capitaliste mondial et le processus de mondialisation, en
soulignant cependant que c’est par l’approfondissement de leurs appartenances respectives à ce
marché, avec des places et des positions différentes dans le cycle économique mondial du
capitalisme, que les pays dominés contribuent, grâce aux activités multiples de certaines classes et
fractions de leurs bourgeoisies respectives, à étendre ou du moins à fournir des bases, nationale,
régionale et intercontinentale, au processus de mondialisation.
Le cadre institutionnel dans et par lequel ce processus irrésistible se fraie un chemin dans les
différents pays est formé par les possibilités qu’offrent, sur le terrain des réalisations, les projets des
politiques de développement et des politiques économiques.
Politique de développement et politique économique sont alors l’expression contradictoire d’un
rapport social. Elles contribuent aussi, à leurs manières, à « fabriquer » des profils de classes et à
susciter l’émergence de certaines classes ou fractions de classes au détriment d’autres. Tout dépend
de la nature de la politique de développement et de celle de la politique économique.
C‘est ce que nous allons examiner.
POLITIQUE DE DEVELOPPEMENT ET POLITIQUE ECONOMIQUE DE 1967 A 1998
ET PROFILS DE CLASSE DE LA SOCIETE ALGERIENNE.
1.
La politique de développement en Algérie de 1967 à 1979 et la structure de classe de la
société.
La politique de développement est l’ensemble des taches économiques et sociales entreprises par
le pouvoir en place entre 1967 et 1979 ayant pour objectif, par le moyen des plans de
développement, de transformer l’économie algérienne en implantant une industrie de base, en
procédant à des transformations des rapports de propriété au sein de l’agriculture et en maîtrisant le
commerce extérieur par le monopole d’Etat. L’objectif principal était de créer une dynamique de
développement industriel et une articulation entre les secteurs, pour élargir le marché intérieur et
accroître les moyens d’accumulation interne. Le moyen financier initial de cette industrialisation et
de ce type de développement était la mobilisation des revenus des hydrocarbures. L’autre objectif
17
qu’il était prévu d’atteindre dans le long terme, était de rompre avec le cercle vicieux de dépendance
dans lequel se trouvait l’économie à la suite de la domination coloniale.
Le résultat de cet effort de plus d’une décennie, a été que le processus de développement engagé, a
contribué à approfondir les positions de l’économie algérienne dans la division capitaliste du travail
et à étendre sa dépendance financière vis à vis du marché financier, là où les revenus des
hydrocarbures ne suffiraient pas ou étaient utilisés sans parcimonie.
Le volontarisme politique aidant, et la hâte du pouvoir d’alors d’en finir avec le retard et le sousdéveloppement, ont engendré une situation de «surchauffe d’industrialisation » qui a été habilement
exploitée par les «sentinelles » du marché capitaliste mondial. Pour une fraction des forces politiques
de décision qui avaient la charge de mener à bien ce processus de développement, le marché
mondial est vu comme le moyen par lequel s’opère un simple échange de marchandises contre
argent, ignorant dans cette euphorie des actions précipitées du développement, les mécanismes
secrets et pervers de ce même marché. Jusqu’à ce jour d’ailleurs, la conception simplifiée et parfois
simpliste de l’offre et de la demande par les décideurs continue de faire des dégâts.
Ce même marché capitaliste mondial était cependant vu par d’autres fractions de décideurs, comme
un canal par lequel se renforcent les classes intermédiaires qui vont personnaliser le processus de
développement grâce à leur dialogue mercantile et à leurs marchandages avec les offres des firmes
étrangères.
Le processus politique qui encadrait la politique de développement était donc issu de forces sociales
pas nécessairement homogènes dans leurs finalités d’actions:
Il était porteur de forces faites d’abnégation nationale et patriotique d’une part, mais sur un autre
versant du même processus qui encadre la réalisation des projets, il y avait, d’autre part, des
volontés et des objectifs concrets de prédation, de détournements privatifs de l’intérêt général.
C’est donc sous le couvert du consensus – qui peut signifier accord momentané, compromis ou trêve
entre forces au plus haut de la hiérarchie - que l’hégémonisme institutionnel existant a aussi
contrecarré le développement normal d’une bourgeoisie industrielle productive; ce qui aurait
beaucoup mieux orienté le capital commercial vers l’investissement productif et contribué à
diminuer la préférence pour la liquidité.
18
Cette situation a consolidé les mécanismes de redistribution improductifs des revenus. A l’échelle
des pays sous – développés, lorsque de tels rapports économiques sont établis, cette même situation
contribue à sa manière, à renforcer l’autonomie du capital financier mondial.
Cet effort de développement enclenché à partir de 1967, a produit la structure sociale suivante pour
l’année 1977, année qui nous rapproche de la fin de la décennie de cette première étape. Les
tableaux ont été construits à partir de diverses sources statistiques officielles.
Tableau n°2
Structure sociale de l’Algérie en 1977.*
Classe ouvrière
Entre 900 000 et 1 100 000
dont ouvriers (gde industrie. S. public)
265.000
dont ouvriers autogestion
232.000
Couches moyennes
Entre 1.458.000 et 1.784.000
dont artisans
Entre 34 000 et 42 000
dont commerçants et assimilés
Entre 225 000 et 280 000
dont professions libérales
Entre 4500 et 5000
dont paysannerie moyenne
Entre 215.000 et 265.000
dont petite paysannerie
Entre 340.000 et 420.000
dont hauts fonctionnaires et cadres dirigeants
Entre 5000 et 7000
dont cadres techniques
Entre 55.000 et 65.000
dont cadres moyens
Entre 225.000 et 275.000
dont employés
Entre 300.000 et 360.000
dont étudiants
Entre 55.000 et 65.000
Bourgeoisie
Entre 13000 et 16000
0,5%
Gros propriétaires terriens et gros éleveurs
Entre 15.000 et 19 000
0,6 %
Coopérateurs
Entre 90 000 et 100 000
3,5 %
Pasteurs
Entre 55 000 et 65 000
2,1 %
*Ensemble (hors émigration):
*les données sont puisées dans différentes sources de l’office national statistique (ONS).
19
30-40%
50-60 %
Pour avoir une idée plus claire du processus de déploiement de l’emploi non agricole depuis 1955,
c’est à dire avant l’indépendance, jusqu’à pratiquement la fin de cette première étape de
développement, nous présentons le tableau ci-dessous.
Tableau n°3
Structure de l’emploi de 1955 à 1977( sans agriculture )
1955
1966
1967
1973
1977
Industrie
85.000
100.000
145.000
222.000
335.000
BTP
75.000
70.000
85.000
170.000
250.000
Transport
43.000
50.000
60.000
75.000
100.000
Services
180.000
100.000
12.000
160.000
240.000
130.000
200.000
225.000
250.000
Commerce
Artisanat
40.000
40.000
40.000
40.000
40.000
Administration
31.000
180.000
270.000
297.000
390.000
Total emplois non
agricoles
454.000
730.000
900.000
1.189.000
1.605.000
Source: ONS.
Les tendances d‘évolution de la structure sociale de l’Algérie, presque à la fin de la période des plans
de développement (1967- 1969; 1974-1979) montrent l’importance prise par la classe ouvrière, son
augmentation et celle de sa fraction industrielle avec le noyau le plus ancien de cette classe depuis
l’indépendance, à savoir celui des ouvriers des hydrocarbures.
Un autre résultat intéressant traduit l’augmentation des couches moyennes. Leur poids relatif est
plus important dans la structure sociale d’ensemble que celui de la classe ouvrière.
Ce fait est explicable: l’Algérie n’étant pas encore devenue un pays industriel, ce sont les différentes
fractions de la petite bourgeoisie qui occupent de larges places de l’espace économique et social,
obéissant à un profond appel de substitution sociale, du d’abord au départ massif des spécialistes,
techniciens et autres, emplois jadis occupés par le marché intérieur colonial.
Par ailleurs, le lancement d’une politique de développement fait appel à l’extension des couches
moyennes par la demande pressante d’une main-d’œuvre spécialisée difficilement satisfaite par une
offre adéquate. Ce déséquilibre entre offre et demande de main-d’œuvre spécialisée qui va
20
grossir avec le temps le nombre des couches moyennes, va déclencher en sa faveur de nouveaux
modes de répartition et de redistribution du revenu national et accroître ou accélérer les possibilités
de promotion économique d’une partie des couches moyennes en bourgeoisie. Ce qui est confirmé
par les analyses précédentes.
La prédominance des activités de redistribution des revenus dans un processus économique
d’ensemble, où les couches moyennes tiennent une place importante et où les forces du marché
mondial ont un pouvoir d’attraction, est un processus qui mène tôt ou tard à l’ouverture sur ce
marché. Ce sont aussi ces couches moyennes qui ont une fonction de relais des forces traditionnelles
du capital, telles que la bourgeoisie, les gros éleveurs… Ce qui nous conforte dans l’opinion que
celles-ci sont dans cette étape, en situation d’attente ou mieux peut-être, en situation de veille.
Pour ce qui est de l’emploi non agricole, l’industrie et le BTP ont les taux de croissance de l’emploi les
plus élevés, si on prend en compte l’évolution entre 1966 et 1977. Les autres secteurs, le commerce
et les services, ont un taux moindre d’accroissement. Nous aurons l’occasion de constater dans la
deuxième étape, de 1980 à 1994, les débuts d’une stagnation de l’emploi industriel bien avant
l’application des mesures du programme d’ajustement structurel.
La formation des éléments fondamentaux de la crise sociale:
A la fin de cette période, il se manifeste un déséquilibre entre le corps économique de la société qui
a grandi et le corps politique qui n’a pas évolué au rythme des transformations économiques et
sociales.
Le moment était cependant propice pour démocratiser rapidement et dans de bonnes conditions
économiques les institutions de la société; ce qui aurait mis en adéquation le corps économique en
voie d’extension, avec le corps politique renouvelé, rajeuni et faisant place aux exigences de
compétence et d’honnêteté.
Cette exigence de renouvellement a été perçue, par des parties importantes de la société et des
institutions, mais les forces politiques susceptibles de la mettre en place étaient soit disparates, soit
encore hétérogènes et extérieures à la dynamique réelle du mouvement de libération. Ce dernier,
dans sa partie la plus exigeante et la plus radicale était à la recherche de modalités de
passage du niveau de libération politique, à l’autre niveau plus difficile, plus intense, à savoir celui de
la libération sociale. C’est du moins ce qui s’exprimait dans l’intensité des revendications et des
pressions de la part des forces sociales les plus pauvres ou celles régies par le travail. Le mouvement
de libération nationale n’avait peut être pas encore produit ce type d’intensité politique et
21
idéologique. On assistera alors progressivement et silencieusement à un éparpillement des forces du
renouvellement.
Le foyer de la crise sociale se forme entre 1977 et 1980. Cette crise s’est nouée et ses déterminants
se sont cristallisés dans une contradiction principale vécue profondément par la société algérienne,
s’exprimant de mille et une manières et dont l’absence de solution, encore de nos jours, continue de
tourmenter toute la société - contradiction entre la volonté effective d’appropriation, de répartition
et de redistribution de la richesse sociale au profit de la partie prédatrice, parasitaire, voire
improductive de la société d’une part, et d’autre part la recherche, la lutte pour l’appropriation, la
répartition et la redistribution de cette même richesse sociale au profit de la partie travailleuse,
productive et créatrice des richesses matérielles et immatérielles de cette même société. Ce
problème est déjà posé à la société algérienne, qui, à la faveur de cette première étape voit émerger
le début d’un nouveau profil de classe.
La politique économique de 1980 à 1998 et l’émergence d’un autre profil de classe.
L’étape qui suit, celle de 1980 à 1994, loin de commencer à résoudre les termes de cette crise, va
encore les exacerber et, en fragilisant de l’intérieur l’économie et la société, va encore rendre ces
termes plus vulnérables, moins résistants aux tentations multiples du marché capitaliste mondial.
Comme nous l’avons dit ci-dessus, la période qui va de 1980 à 1994, date du début d’application des
mesures du programme d’ajustement structurel, est une étape qui dévie progressivement
l’orientation du processus de développement accompli entre 1967 et 1980.
Sous le couvert d’une continuité formelle de l’effort précédent, des glissements successifs
s’organisent pour qu’une politique économique se substitue à la politique de développement
précédente. L’idée directrice de l’ensemble des mesures entreprises, d’ordre politique,
organisationnel et économique, est de démanteler progressivement, sous le couvert de réformes,
l’orientation «développementiste» qui a été imprimée à la société pendant la précédente étape de
1967-1980.
Nous ne reprendrons pas en détail cette logique du démantèlement des forces productives et
humaines de la société, mais seulement quelques exemples significatifs. Les opérations successives
de restructuration des entreprises d’Etat ont eu pour résultat l’affaiblissement du secteur public. On
a démantelé l’outil technique, on s’est attaqué à la mémoire de l’entreprise par la dilapidation de
l’expérience qui s’était accumulée, et on a remplacé les cadres compétents, valables et aguerris par
d’autres, plus obéissants et dociles. Du côté du fonctionnement des entreprises, on a gelé leurs
initiatives en les rendant directement dépendantes des décisions des ministères de tutelle… Tout ce
vaste programme a bouleversé les superstructures politiques et idéologiques par un mécanisme
22
complexe de remise en cause de la nature de la formation sociale. Ce processus de
démantèlement est décrit d’une façon admirable par M. Benguerba que nous citons:
« Un véritable séisme a étreint l’Etat. Les répliques ont rempli progressivement leur rôle
d’ajustement à travers les différents gouvernements qui se sont succédés. De l’option retour au
boumédiénisme, en passant par les réformateurs et les « nationalistes » pour aboutir aux sans
conviction établie », toute la gamme de l’échiquier politique interne toléré a eu à s’essayer. Mais le
temps attribué à chacun était mesuré par une horloge externe au système. Le ratio du service de la
dette jouant le rôle d’aiguille principale et la situation sécuritaire, celle de la précision avec comme
source d’énergie le prix du baril de pétrole ».
Comment alors, sous l’effet de ces coups qui impriment la régression, la structure de cette société va
être refaçonnée, remodelée pendant l’étape à venir?
La tendance au maintien de la dominante salariale.
Le profil nouveau de classe n’apparaîtra pas au début de l’étape de 1980 à 1994. Le dernier plan de
développement 1980-1984 a eu aussi pour tâche de finir ce qui a été appelé les « restes à réaliser »,
c’est à dire l’ensemble des programmes d’investissement qui n’ont pas été achevés dans la période
de 1974 à 1979.
Tableau n°4 Population occupée en zone agglomérée en 1987
Nombre
%
Employeurs
66.458
2,13
Indépendants
459.609
14,73
Salariés
permanents
2.173.376
69,98
Salariés
saisonniers.
178.185
5,71
Apprentis
25.476
0,82
Aides familiaux
51.677
1,66
Non déclarés
18.947
0,61
Service national 145.419
4,66
*source: ONS.
23
Il est difficile de faire des comparaisons avec la structure sociale précédente parce que certaines
rubriques statistiques ont été modifiées. Nous remarquons le taux élevé des salariés. En supposant
que l’ensemble des salariés permanents, saisonniers, apprentis, aides familiaux et autres sont une
classe sociale qui est déterminée principalement par une logique de consommation, tandis que les
employeurs et indépendants sont pris par une logique de profit, nous pourrions avoir une idée de
l’écart de polarisation de la société:
Soit à peu près 83,4% de la population occupée est hors de la sphère d’action proprement dite du
capital, tandis que 16,8% de la population occupée en 1987 est déterminée par la logique et les
exigences de la valeur d’échange ou de la valeur. Le taux est élevé pour ce qui est des
consommateurs exclusivement. Ce taux est-il ou sera-t-il un critère d’attirance des entreprises
étrangères ou des grosses maisons commerciales souvent alléchées par les offres de
partenariat?
Emergence des phénomènes de stagnation et de régression sociale.
L’examen d’un autre tableau de la population occupée par secteurs est déjà significatif de la
tendance à la stagnation de l’emploi dans les secteurs productifs (industrie, BTP, par exemple) qui
étaient des secteurs moteurs dans la première étape. Autrement dit, le rétrécissement des capacités
de production n’est pas causé seulement par la récession - laquelle récession serait elle même due
exclusivement à la chute des prix des hydrocarbures- comme on serait tenté de nous le faire croire.
Ce rétrécissement des capacités a aussi pour causes les initiatives de désorganisation et de
perturbation du secteur public, dans lesquelles les institutions d’alors assument une responsabilité
complète.
Tableau n°5
Population occupée selon secteur d’activité (milliers)*
1990
1991
1992
1993
1994
Industrie
671
633
782
532
528
BTP
682
587
612
659
567
Transport en
commun
252
257
251
876
896
Commerçants et
services
686
743
809
Administration
1086
1093
1186
1171
1211
Source:ONS.
24
La tendance à la stagnation est frappante. Plus inquiétante est la régression de l’emploi dans les
secteurs économiques productifs qui sont censés supporter les difficultés ou amortir les chocs en
période difficile. Il est cependant sûr que la situation de l’emploi s’est rapidement et gravement
détériorée à la suite de compressions de personnel dont le nombre en 1998, atteindrait 350.000,
selon les données fournies par la presse.
Les mesures impopulaires et souvent anti-économiques de la privatisation envisagées par les
institutions du pays, comme acte docile et fidèle aux injonctions du FMI et de la Banque mondiale,
ont créé les conditions d’un affaissement du niveau de l’activité économique, auxquelles il faut
ajouter les destructions matérielles et humaines entreprises par les actes barbares du terrorisme
intégriste. Elles ont non seulement fait régresser le niveau économique atteint après un effort
décennal, mais elles ont aussi contribué à contracter le corps social dans sa partie jeune, travailleuse
et créatrice. Les perspectives d’un développement économique et social devenant de plus en plus
sombres.
L’augmentation du nombre des grèves entre 1986 et 1989-1990 est très élevé; elle est l’indice du
profond mécontentement des travailleurs et de la société, mais aussi l’indice du rejet de la politique
économique poursuivie:
Tableau n°6
Nombre de grèves
1986
1987
1988
1989
1990
1991
640
648
1.933
3.389
2.023 1.034
1992
493
De plus, la pauvreté, jadis discrète, est devenue un phénomène frappant, révoltant et de plus en plus
étendu à de larges fractions des salariés et des retraités. Selon les sources statistiques, 85%
des salariés en 1996 ont moins de 10.000 DA.
La paupérisation absolue, dont on a voulu nier l’existence pendant longtemps est de nouveau parmi
nous. L’action conjuguée de forces économiques et sociales lui a redonné droit de cité.
Après avoir examiné l’évolution de la société pendant cette deuxième étape, nous pensons que,
malgré les difficultés rencontrées pour dévoiler la signification profonde des données, une
25
convergence s’établit entre l’évolution quantitative et qualitative de la structure de la société.
Voyons comment les revenus distribués vont refléter cette tendance d’évolution. Nous nous limitons
aux revenus du travail et à ceux du capital.
Tableau n°7
Salariés non agricoles Industrie et services.*( mds DA)
1989
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
87
102,6
130,5
176,7
203,9
234,8
293,3
335,0
Source:ONS.
Tableau n°8
Revenus des indépendants non agricoles. industrie, commerce et services*(mds DA)
1989
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
52
61,8
101,5
130,7
151,9
207
293,5
335
Source:ONS.
Tableau n°9
Revenus de l’immobilier. (mds. DA.)
1989
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
3,7
4
4,3
5
6
7,6
10
12
Source: ONS.
Les calculs de l’évolution des revenus salariaux montrent que, malgré une augmentation nominale
entre 1989 et 1996 qui s’est traduite par une multiplication par 3,9 , le pouvoir d’achat n’a cessé de
se détériorer à la suite de deux tendances aux effets convergents, à savoir la dévaluation du dinar
après 1994 et un taux d’inflation de 20 à 30% selon les années.
26
De plus, l’ouverture du marché à l’importation de produits, au lieu de se traduire par un
accroissement de l’exportation des produits non pétroliers, a montré comment et jusqu’à quel point
l’économie algérienne a été dressée au réflexe d’importation, ce qui est un comportement, un
réflexe proprement d'origine coloniale.
Mais ce réflexe, dans le contexte de l’indépendance, devient un comportement économique qui
conforte les mécanismes de redistribution sur lesquels reposent les activités de certaines classes
sociales, celles qui vivent de la répartition et de la redistribution et qui ne débouchent pas
nécessairement sur des perspectives productives et créatrices de
richesses.
L’ouverture au marché mondial a donc provoqué beaucoup plus un effet d’accroissement des prix de
certains produits domestiques, une amélioration de leur présentation étant souvent devenue un
justificatif d’accroissement des prix des produits nécessaires locaux.
L’arrêt progressif des subventions des produits de première nécessité va avoir, combinés aux autres
facteurs cités ci-dessus, un effet brutal de baisse du pouvoir d’achat qui touche les parties les plus
larges de la société, celles qui ont des revenus fixes. Il s’ensuit une baisse accélérée du salaire réel qui
n’est pas compensée par les réajustements nominaux, tandis qu’une partie des revenus du capital
productif industriel tend aussi à la baisse. L’ouverture accentue la récession économique au sein des
activités du capital national productif.
Ceci n’exclut pas le constat que les revenus du capital, pour ce qui est des indépendants non
agricoles et qui regroupent les sphères de l’industrie, du commerce et des services sont multipliés
par 6,4. Il faudrait disposer de plus de données pour affiner l’analyse de cet aspect important.
D’une façon générale, les mesures imposées par le programme d’ajustement structurel ont mis à jour
la pathologie sociale qui couvait déjà au sein de la société et que les événements de 1988 n’ont fait
que révéler. Le programme d’ajustement structurel a accéléré et accentué les termes de cette
pathologie sociale et a obscurci les perspectives du futur pour une grande partie de la jeunesse et de
la population, en exigeant la nécessité du paiement de la dette au détriment de l’accumulation
productive et du développement. Une nouvelle articulation de la société se fait jour où la plus grande
partie de cette société se trouve face à un spectre de plus en plus diversifié de besoins économiques
et sociaux non satisfaits, tandis-que, de l’autre côté de cette même société, une minorité s’installe
rapidement dans le luxe. On assiste à un rétrécissement rapide des couches sociales intermédiaires
entre ces deux pôles. Les données statistiques manquent encore, ou sont insuffisantes pour le
moment, pour mettre à jour ces nouvelles tendances. Mais ces dernières sont déjà portées par le
mouvement réel de l’économie et de la société.
27
Conclusion:
Une rétrospective rapide du mouvement de l’économie et de la société algérienne, saisi à travers les
activités de certaines forces sociales urbaines pendant presque quatre décennies, montre que nous
sommes en présence de deux étapes assez différenciées du développement du capitalisme:
- Une première étape, celle d’un capitalisme d’Etat, encore fraîchement liée et déterminée par une
structure sociale à dominante plébéïenne, exigeante de transformations rapides face à un pouvoir
qui ne s’est pas encore structuré et où les forces sociales qui le composent, sont à la recherche d’une
reconnaissance de leurs intérêts respectifs de classes et de couches sociales.
Une deuxième étape de ce capitalisme d’Etat, où la séparation et l’éloignement des revendications
sociales des grandes masses, telles que portées par le discours politique précédent, tend à s’affirmer
pour plusieurs raisons, précisées plus haut. Une autre articulation de la société qui prépare les
mesures de libéralisation décrites ci-dessus, se met en place.
C’est à partir de 1994 qu’un nouveau processus est entamé, celui de la privatisation de ce
capitalisme d’Etat par les couches et classes sociales affairistes qui ont émergé depuis
l’indépendance.
Cette deuxième étape se caractérise principalement par l’absence de développement industriel. Une
période longue de presque deux décennies et où le capital parasitaire ou improductif qui a pris place
et tend à obstruer les canaux par lesquels se fait et s’organise l’initiative du développement
économique et social. L’Algérie, du travail, de la création paye un lourd tribut à cette force sociale
qui consume la société de l’intérieur. Ceci devrait faire l’objet d’une étude scientifique approfondie.
M.L.B. Alger 1999.
(1) Nous entendons par pays dominés ceux qui jadis colonisés, n’ont pas pu ou n’ont pas su,
pendant leur indépendance politique, atteindre un niveau de développement tel qu’il leur aurait
donné les moyens d’une souveraineté et d’une autonomie économique et politique.
28
BIBLIOGRAPHIE
Annuaire statistique de l’Algérie 1994 & 1996. ONS. Alger
Rapports d’exécution du plan national, 1991, 1992, 1993, ONS. Alger.
Dépenses de consommation des ménages. ONS. 1988.
Dj. Liabes: capital privé et patrons d’industrie en Algérie. 1962 – 1982. CREA. Alger.
Henni: Essai sur l’économie parallèle. Cas de l’Algérie. ENAG. 1991.
Collectif auteurs: mondialisation au delà des mythes. Casbah éd. 1997.
M. Benguerba: 1988-1995: L’Algérie au fil du temps. El Watan du 22/12/ au 28/12/1995.
Benamrouche: le mouvement des grèves en Algérie: 1969-1992
Travaux de l’auteur
« Essai d’approche méthodologique du concept de petite bourgeoisie », in Essais d’économie
politique du capitalisme dépendant. OAT. Alger, 1991.
« les rapports entre PME et secteur public en Algérie », in Essais d’économie politique du capitalisme
dépendant? OAT, Alger, 1991.
Les crises économiques, leurs fonctions et leurs modes d’action dans les pays capitalistes et dans les
pays dominés « ( en langue arabe,) OAT,. Alger 1992.
29
Les classes sociales dans l’Algérie indépendante, 1972.
Réflexions sur les classes sociales de l’Algérie de 1975.
Industrialisation et classes sociales. Université de Leipzig. 1979.
M.L. Benhassine et Merad –Boudia: «périodisation des classes sociales en Algérie de 1830 à la veille
du déclenchement de la lutte de libération nationale», Revue algérienne, 1977.
Réflexions sur les conditions économiques de la formation de la classe ouvrière en Algérie,
OAT,1979.
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