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Chapitre 6: Les Souvenirs d'enfance
Quand on suit la carrière de Marcel Pagnol, comme nous venons de le
faire, en analysant ses œuvres les plus importantes de tous genres, il est évident
que cet auteur mélange les éléments classiques et romantiques pour définir le
monde dans lequel il vit. L'individu a le désir de s'affranchir du groupe qu'il
n'avait pas à l'époque classique, mais à la différence du héros romantique, il a
moins de valeur que le groupe. La communauté et sa survie sont valorisées plus
que n'importe quel personnage individuel.
Dans chaque étape de sa pensée, Pagnol considère les points de vue des
individus qui se trouvent dans une position d'opposition au groupe, mais sa
conclusion est toujours la même; pour que la collectivité continue à fleurir et à
bien fonctionner, il faut que le désir de l'individu soit soumis au dialogue plus ou
moins comique et parfois superficiel du groupe. Ce groupe est une société
patriarcale et latine, provençale et méditerranéenne. La parole et les gens qui la
manient bien sont les puissants du groupe. Celles et ceux qui sont étrangers, qui
ne comprennent pas les règles de la société, ou qui n'ont pas accès à la parole sont
exclus de cette collectivité.
Ce dernier chapitre de ma thèse considère trois "romans"1 que Marcel
Pagnol a écrits vers la soixantaine. Le premier livre s'appelle La Gloire de mon
père (1957); le deuxième est Le Château de ma mère (1957), et le troisième
volume de cette trilogie a pour titre Le Temps des secrets (1960).2 Comme cette
trilogie parle de la jeunesse de Pagnol, biologiquement et chronologiquement, son
contenu précède les autres œuvres pagnoliennes, mais c'est en racontant ses
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souvenirs d'enfance sous forme de roman, que Pagnol décrit tout son trajet d'auteur
et le développement de sa vision du monde et de son style littéraire. Cette œuvre
est donc une conclusion digne de la carrière littéraire de Marcel Pagnol.
Sans les numéroter et sans les titrer, Pagnol divise ses souvenirs d'enfance
en chapitres. Il est intéressant de noter qu'après les sept premiers chapitres (c'està-dire, pages 11 à 43 de La Gloire de mon père), l'auteur a déjà mentionné les
membres principaux de la collectivité familiale et il a expliqué les principes de
l'appartenance à cette communauté. Mais le plus important est que cette
communauté, que Pagnol décrit en détail, est utile pour comprendre la vision du
monde de Marcel enfant. Cette vision-là informe toute son œuvre adulte.
La communauté dans les œuvres de Marcel Pagnol est définie ainsi: (1)
Elle est provençale, et elle s'oppose à Paris. Elle appartient au passé ou à un
monde idéalisé par la littérature romantique. (2) C'est un groupe fermé aux
étrangers qui ne permet pas à ses membres de le quitter. (3) Toute sa violence et
sa cruauté sont dans les dialogues et non pas dans les actions. La parole est
l'élément qui lie les membres du groupe; la parole est une force médiatrice, qui
encourage la tolérance. (4) Les menaces à son existence viennent de la nature et
d'un manque d'unité dans le groupe. Les humains dominent la nature qui les
entoure et les menace. (5) Les membres de la collectivité doivent pouvoir lire,
comprendre et interpréter les signes de la langue de la collectivité. Cette
communauté patriarcale respecte les vrais maîtres de la parole, car la langue cache
les secrets au lieu de les communiquer.
L'individu qui s'oppose à la communauté est défini ainsi: (1) C'est un
enfant, un naïf, un ignorant, un étranger, ou un muet. (2) Il est cruel et/ou cause
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de la peine aux autres membres du groupe. (3) Entre le début et la fin de l'œuvre,
il apprend à lire et à interpréter les signes de la communauté. (4) Il attaque
l'autorité du père, mais il l'accepte à la fin.
La communauté dans La Gloire de mon père
(1) Dès la première phrase des Souvenirs d'enfance, Pagnol précise que
cette communauté est provençale et il faut que l'auteur (en tant que guide) explique
son monde aux autres. L'endroit où commence cette histoire est "la ville
d'Aubagne, sous le Garlaban"3. Comme le jeune Marcel du récit collectionne les
mots, l'auteur Pagnol n'hésite pas à énumérer des listes de noms géographiques: le
Plan de l'Aigle, l'Huveaune, la plaine d'Aix, Sainte-Victoire, Valréas, le Pont du
Gard, Orange, Marseille, Toulon, Saint-Loup et Saint-Esprit, pour ne mentionner
que certains. Le père de Marcel, Joseph, demande l'origine de noms comme "Tête
Rouge" et "le Taoumé," mais le paysan qui l'aide à s'installer dans les collines n'a
pas d'instruction pour les lui expliquer.
L'instruction induit le jeune Marcel en erreur, d'ailleurs, car quand il entend
le nom "Mond des Parpaillouns"4, il veut savoir s'il s'agit d'un noble. Son père
traduit le nom du vieux braconnier et dit à Marcel qu'il s'appelle Edmond des
Papillons. C'est ainsi que Marcel comprend qu'il n'est pas noble. Parlant de
Monsieur Bénazet, l'oncle Jules explique qu'il prononçait Bénazette,5 c'est-à-dire,
selon la prononciation du Sud où les consonnes finales sont prononcées. Le
lecteur est donc supposé être du Nord, de Paris.
Les plantes qui poussent en Provence sont, elles aussi, inventoriées: les
figuiers, les oliviers, les amandiers, les abricotiers et les clématites sont la flore du
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pays. S'y ajoutent quelques herbes de Provence comme: le pèbre d'aï, la
marjolaine, le romarin, la sauge, et le fenouil. Le vocabulaire est ainsi semé,
comme la terre provençale, d'herbes de Provence pour produire la couleur et
l'arôme locaux.
Cependant Marcel Pagnol ne s'arrête pas à l'énumération des sites
géographiques; il essaie d'expliquer le vocabulaire de Provence. Pour cela, il suit
la tradition littéraire du dix-neuvième siècle, et comme Paul Arène et Alphonse
Daudet, il parle de sa province natale aux Parisiens. Parlant de La Treille, il dit
que le village est entre deux vallons: "...le paysage était fermé à droite et à gauche,
par deux à-pics de roches, que les Provençaux appellent des 'barres.'"6 D'ailleurs,
les paysans là-bas parlent provençal et leur visage était celui de l'empereur
romain.7 Il évoque ainsi leur histoire aussi bien que leur culture.
Même en français, Pagnol parle de l'accent provençal; en effet, à cause de
leur père, qui est instituteur, et même examinateur au Certificat d'Etudes, Marcel et
son frère pensent que ..."l'accent provençal était le seul accent français véritable"8.
Si le lecteur était Provençal, ces explications ne seraient pas nécessaires.
Cette communauté appartient au passé ou à un monde idéalisé par la
littérature romantique. Dans l'avant-propos, Pagnol nous annonce que son œuvre
est "...un témoignage sur une époque disparue..."9; l'époque en question est celle
"...des derniers chevriers"10. Parlant de la "sagesse latine"11, l'auteur remarque que
la famille Pagnol est établie en Provence depuis plusieurs siècles.12 Et Marcel
appartient à ce pays et à son riche passé parce qu'il est né à Aubagne, de l'autre
côté et au pied du Garlaban. C'est le paysan qui affirme qu'il est autochtone.13
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Ainsi, Marcel découvre son passé et son appartenance à cette communauté qu'il
décrit.
C'est le savoir des générations passées qui est transmis aux générations
futures pour la survie du groupe. Une connaissance du pays dans lequel on vit est
essentiel pour survivre. Sachant, par exemple, que la Provence est "le pays de la
soif"14, les Provençaux valorisent chaque source. Par contre, puisque les gens du
pays se considèrent vivre "sur des terres qui étaient leur patrie..."15, ils ne voient
pas l'utilité d'avoir un permis pour chasser et ils sont tous des braconniers qui ne
dévoilent pas leurs secrets aux étrangers. Les Souvenirs d'enfance sont le récit qui
illustre comment un enfant traverse les étapes nécessaires pour devenir membre de
cette communauté.
Dans La Gloire de mon père, l'auteur peint les premières étapes de l'enfant
qui veut être initié à la société. La différence d'âge est une considération
importante, parce qu'en grandissant, les enfants apprennent les règles du groupe et
ont plus de possibilités pour y participer. Dans ce premier tome, nous découvrons
le petit Paul et Marcel, son frère aîné, Joseph, leur père, qui est moins âgé que
l'oncle Jules, son beau-frère. Puisque Marcel est le narrateur, il décrit son
initiation à la société des hommes. Il est entouré par Paul, son plus jeune
repoussoir, et par Joseph, son modèle idéal. Et l'ironie de la narration existe par le
dédoublement du narrateur adulte qui montre le point de vue de l'enfant et celui de
l'Académicien.
Marcel comprend qu'il faut parfois exclure Paul des activités ou même lui
mentir pour son propre bien, mais il n'est pas d'accord quand son père lui ment
pour les mêmes raisons. Le père Joseph est celui qui comprend tout--d'ailleurs,
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c'est l'instituteur qui communique les valeurs de la communauté à la génération
suivante.16
Joseph parle français (et non pas provençal comme ses ancêtres) parce que
c'est un fils de la Troisième République et il a les valeurs de l'école normale.
Joseph et ses cinq frères et sœurs sont entrés dans l'enseignement parce que leur
père a fini par croire que "l'instruction était le souverain Bien..."17. Ainsi, Joseph
est allé à l'école normale et il valorise la République et la Révolution; il est antialcoolique et il reste très idéaliste. Son accent est provençal, mais il est
entièrement dévoué à la langue française et à sa culture. Il a accepté la civilisation
du vainqueur en gardant quand même la fierté de ses origines. Il aurait pu suivre,
comme certains de ses compatriotes intellectuels, le Félibrige et Frédéric Mistral.
Quand Jules épouse la tante Rose et devient l'oncle Jules, l'horizon de la
famille est élargi et une autre dimension est ajoutée au cercle familial, car Jules est
Catholique pratiquant et fonctionnaire; il vient du Roussillon, et il roule les
"rrrrrr."
Jules est l'ami du curé du village et il va tous les dimanches à la messe.
L'Eglise est l'ennemi des instituteurs de la Troisième République et les discussions
entre l'oncle Jules et le père Joseph sont un modèle pour les oppositions entre le
curé et l'instituteur dans la plupart des œuvres pagnoliennes. La belle-famille est
donc à la base de la communauté. Dans la famille, le rôle des femmes, Augustine
et Rose, est d'arrêter les conversations dont le sujet est trop enflammé. Quand il y
a un risque de vrai conflit, une des femmes détourne la conversation ou sépare les
deux hommes; l'effet de ce geste est que le dialogue du groupe est ménagé par un
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plus grand nombre d'interlocuteurs et la bonne humeur et une coloration normale
reviennent.
Quand les deux familles décident de louer ensemble la Bastide Neuve dans
les collines pendant les grandes vacances, elles commencent à connaître les
paysans et les habitants de La Treille. Ce mouvement vers la nature élargit encore
leur cercle de connaissances, et c'est cette nouvelle communauté observée par un
enfant de huit ans qui sera le monde idéalisé du narrateur de cette histoire.
La socialisation d'un enfant se fait quand il apprend à vivre en société.
Dans La Gloire de mon père, Paul et Marcel sont en train d'apprendre les règles de
la société, mais Marcel raconte aussi comment son père, instituteur naïf, ouvre les
yeux pour voir le monde--c'est-à-dire, le monde comme il est vu par son fils,
Marcel. Comme dans Topaze, les élèves comprennent souvent plus que leur
professeur.
Le petit Marcel qui conte cette histoire est en réalité l'Académicien Pagnol,
car en narrant, nous sommes toujours conscients des deux points de vue. Dans les
œuvres dramatiques de Marcel Pagnol, le dialogue est la technique employée pour
montrer les opinions différentes tandis que dans cette dernière trilogie, l'auteur a
un style beaucoup plus complexe et moins naïf qui dissimule les différences de
perspective mais ne les cache pas complètement. En voici quelques exemples: (1)
"Il faut dire qu'à cette époque, les microbes étaient tout neufs, puisque le grand
Pasteur venait à peine de les inventer"18. (2) "C'était un mercredi, le plus beau
jour de la semaine, car nos jours ne sont beaux que par leur lendemain"19. (3) "De
plus, je découvris ce jour-là que les grandes personnes savaient mentir aussi bien
que moi, et il me sembla que je n'étais plus en sécurité parmi elles"20. (4) Dans
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l'avant-propos, Pagnol explique: "...ce n'est pas de moi que je parle, mais de
l'enfant que je ne suis plus...C'est un petit personnage que j'ai connu et qui s'est
fondu dans l'air du temps, à la manière des moineaux qui disparaissent sans laisser
de squelette"21.
L'individu qui s'oppose donc à cette communauté est celui qui n'a pas
encore appris les règles du jeu. En l'occurrence, il s'agit de Paul, de Marcel, mais
aussi de Joseph--trois étapes du développement de l'individu qui fera partie de la
communauté quand il sera absorbé par elle. Joseph se permet de rire de son
collègue quand il se fait photographier avec un poisson qu'il a pêché; lorsqu'il sera
assez fier d'avoir dompté la nature en tuant les deux bartavelles, monsieur le curé
fera son portrait avec les deux oiseaux attachés à sa cartouchière.22 C'est cette
inclusion dans le groupe humain, avec ses faiblesses aussi bien que ses forces, que
fera de Joseph un membre de la société. Le groupe social s'élargit et devient plus
fort en nombre pour pouvoir affronter les dangers de la nature qui risquent de
détruire la collectivité humaine.
Marcel et Paul lisent beaucoup pendant leurs vacances à la campagne, et la
littérature fait partie de leur formation et de leur instruction en tant que membres
de la communauté. Leur père, examinateur au Certificat d'Etudes,23 croit qu'il y a
toujours une valeur éducative à chaque expérience, et même en vacances, Marcel
apprend la géographie, l'histoire, l'orthographe, et la grammaire tandis que Paul lit
les Pieds Nickelés.
D'ailleurs, les deux garçons jouent ensemble dans les collines et tout leur
savoir vient de James Fenimore Cooper (Dernier des Mohicans) et de Gustave
Aymard (Chercheur de Pistes). Les Indiens qu'ils cherchent à imiter sont les
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personnages de romans romantiques, et quand Marcel est tout seul dans la nature,
ses sources pour survivre sont ces deux auteurs-là.24 Nous comprenons donc qu'un
élément qui compose la vision du monde du jeune Marcel est un monde secondaire
créé par des auteurs. Ce monde forme le narrateur et Marcel Pagnol nage dans ce
courant littéraire qui est destiné aux jeunes, et qui fait partie de la connaissance
générale. Cette littérature et ces idées reçues aident à établir les individus qui font
partie de la communauté. Un groupe social est formé dans les écoles par la lecture
des mêmes textes. Aussi les œuvres de Pagnol sont lues aujourd'hui dans les
écoles en France.
La civilisation provençale est une culture en grande partie orale où les
parents, l'instituteur, et le curé racontent aux enfants les légendes et la
connaissance nécessaires pour survivre et pour créer l'esprit de corps. Les enfants
apprennent à l'école, mais aussi en famille et en écoutant les adultes. Marcel
Pagnol nous montre comment les histoires sont créées dans La Gloire de mon père;
il nous explique les faits, les points de vue et comment il a propagé l'histoire de
Joseph, le chasseur, "...Celui des Bartavelles!"25.
(2) Cette communauté est un groupe fermé aux étrangers qui ne permet
pas à ses membres de le quitter. Parlant de sa propre généalogie, Pagnol explique
que son grand-père maternel, Guillaume Lansot, est parti à Rio où il est mort de la
fièvre jaune dans "ce pays encore sauvage"26.
Mais même à l'échelle quotidienne, le petit Marcel n'accepte pas que ses
parents partent sans leurs fils; il commente: "Mais papa n'était pas là. Il était
partie avec sa femme, faire une excursion. Sans nous, ce qui me parut une
trahison"27.
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(3) Toute la violence et la cruauté de cette communauté sont dans les
dialogues et non pas dans les actions. La parole est l'élément qui lie les membres
du groupe; la parole est une force médiatrice qui encourage la tolérance.
Il y a un échange nécessaire pour le commerce dans cette communauté; il
peut s'agir d'un échange d'idées, d'un échange de paroles, d'un échange de
marchandises ou même d'un échange de sous. Quand Joseph va chez le
brocanteur, le marchand et le client discutent toujours le prix. Le narrateur
académicien nous explique, au sujet de ces discussions: "J'ai compris plus tard
que ce qu'il [mon père] achetait, ce n'était pas l'objet: c'était son prix"28. Il y a des
répliques comiques qui empêchent la colère des deux hommes, et le brocanteur ne
change jamais son prix (parce qu'il faut qu'il paie son loyer), mais il "allonge" la
marchandise.29 Cet échange aide donc à satisfaire le client aussi bien que le
marchand, et la bonne humeur règne.
La violence verbale est exprimée dans les dialogues; les phrases
contradictoires sont la forme du conflit acceptable dans le village. Joseph et les
autres "géants" (notons le point de vue de l'enfant) se disputaient, "...mais ils ne se
battaient jamais"30. C'est le débat qui remplace les actes violents.31
Pagnol l'Académicien observe: "Je crois que l'homme est naturellement
cruel: les enfants et les sauvages en font la preuve chaque jour"32. Si l'être humain
est né cruel, il faut qu'il apprenne à faire partie de la communauté, et celle-ci
n'accepte pas les actes cruels envers d'autres humains dans le monde pagnolien.
Dans le Parc Borély, à Marseille, le petit Marcel adore voir les canards
qu'il appelle "ces stupides animaux"33. Tout en leur adressant "des paroles de
tendresse," il leur lance des pierres.34 Il n'est pas suspect parce que ses mots sont
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gentils et cachent des actes méchants. Il explique même que les paroles "si
plaisantes et si affectueuses" attiraient les canards. L'enfant comprend donc que
les mots tendres sont employés pour appeler les canards, mais il n'a pas encore
appris que les mots peuvent remplacer les actes violents, comme dans le monde
des adultes. Par exemple, le jeune Marcel espérait "une bataille de grandes
personnes" parce qu'il y avait un "groupe vociférant"35. Il ne comprend pas encore
que c'est en discutant les différents points de vue que la violence est évitée, que
l'acte de la parole peut remplacer l'action violente.
Quand le petit Paul a envie de crever les yeux du paysan François, celui-ci
l'appelle "sauvage"36 et son père le gronde. Il faut donc apprendre aux enfants à ne
pas être violents envers les autres êtres humains. Cela fait partie du processus de
la socialisation et de l'initiation au groupe communautaire.
Il y a une cruauté dans les jeux d'enfants que le narrateur commente.37
Marcel dit "nos études commencèrent"38, parlant des fourmis "combustibles"39 et
de la capture des mantes religieuses. Les enfants ont envie de voir la bataille entre
les fourmis et les "pregadious"40 car c'est un divertissement enfantin.41 C'est,
d'ailleurs, en étudiant cette bataille que les enfants comprendront la force de
l'effort communautaire.
Les jeux indiens des enfants sont une imitation et une préparation à la
chasse car la parole dans ces jeux calme l'esprit des enfants (et des hommes) de la
communauté. Quand Marcel est seul dans les collines, il a peur et il ne sait pas
prier.42 Mais les leçons laïques et des proverbes de l'école publique viennent le
secourir. Aussi, pense-t-il au proverbe: "Aide-toi et le Ciel t'aidera"43. La
récitation de ce dicton et la considération de sa morale deviennent pour Marcel
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aussi valables qu'une prière pour une personne croyante. En se répétant les
"formule[s] magique[s]" que Joseph avait apprises à son fils, celui-ci se calme et
sait comment agir. Joseph lui avait appris que "la plus belle phrase de la langue
française"44 est: "Il n'est pas besoin d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour
persévérer"45. Les formules verbales mènent donc à la sagesse et à l'appartenance
au groupe.
La parole est une force médiatrice qui lie les membres de la collectivité.
Dans la belle-famille, les beaux-frères ne parlent que des vacances, car s'ils
parlaient de leurs opinions politiques ou religieuses, il y aurait des disputes qui
pourraient conduire à la violence. Dès qu'ils abordent quelque chose de sérieux,
leurs femmes changent la conversation et évitent ainsi des désaccords et de la
violence.
Un jour de pluie, Joseph fait faire une dictée à Marcel; il choisit une
homélie de Lamennais.46 Il s'agit de l'aventure d'une grappe de raisin. Le Père de
Famille la cueille dans sa vigne, mais ne la mange pas; il la rapporte à la Maison
pour l'offrir à la Mère de Famille. Celle-ci est émue, mais la donne en cachette à
son Fils, qui la donne sans rien dire à sa Sœur. La Sœur attend le retour du Père
qui la retrouve dans son assiette. Celui-ci serre toute sa famille dans ses bras en
levant ses yeux au Ciel.
Pour le petit Marcel, c'est une histoire incompréhensible et lorsque l'oncle
Jules lui demande pourquoi cette grappe fait le tour complet de la famille, Marcel
répond: "C'est parce qu'elle est sulfatée!"47. Jules éclate de colère et s'écrie:
"Voilà le résultat d'une école Sans Dieu!"48. A ce moment-là, Joseph répond à son
beau-frère en appelant Lamennais "un cagot...[qui]...pour édifier les
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fidèles...[tombe] comme tous les curés, dans un absurde prêchi-prêcha"49. Il faut
donc arrêter les deux hommes parce que cette sorte de dialogue va désunir le
groupe. Une dispute entre Joseph et Jules s'ensuit. Il faut que les femmes, force
civilisatrice, arrêtent la discussion en proposant une promenade et en séparant les
hommes de la famille. Elles sont "...un éteignoir de la conversation"50. Après
avoir cherché les escargots dans les collines, Jules revient et "...il ne fut plus
question de Lamennais"51. Il avait circulé dans les collines et le dialogue sérieux a
cessé; quand il est revenu, les deux hommes ont repris leur conversation sur un ton
plus léger.
L'homélie de Lamennais est au sujet d'un échange de biens. Dans la
communauté pagnolienne, on échange aussi des phrases.52 Les femmes jouent un
rôle important en ce qu'elles arrêtent ou censurent le vocabulaire. Plusieurs fois, la
mère de Marcel lui dit: "--Pas de gros mots"53. La parole civilisée encourage la
politesse, la tolérance, et les formules dites "magiques" dans cette collectivité
provençale.
C'est la soi-disant étymologie du mot "bartavelle," un mot français et
l'image centrale de ce souvenir romancé, qui est le prétexte de la conversation
villageoise. L'origine de cette parole est provençale, comme les racines de la
collectivité, et Joseph entre dans le dialogue local pour préciser le sens de son prix.
Dans le village, tout le monde admire les bartavelles chassées et tuées par Joseph
et c'est en parlant de son exploit qu'il sera accepté comme membre du groupe. Il
circule, ainsi que la conversation, et il pose la même question à tous les habitants
(comme dans Le Tiers Livre de Rabelais où Panurge demande à tout le monde s'il
doit se marier); cette technique lui permet d'entrer en contact avec les gens et cela
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engendre le dialogue. Il s'adresse à Mond des Parpaillouns, à l'épicier, aux
commères, à la bonne de Monsieur le curé, au facteur, aux enfants du village,
et même à Monsieur le curé. D'ailleurs, Marcel dit: "C'était la première fois que
je voyais mon père en face de l'ennemi sournois"54.
Officiellement, Joseph cherche Monsieur Vincent, archiviste à la
Préfecture et ami de l'oncle Jules; c'est lui le seul capable de vérifier l'étymologie
du mot "bartavelle." L'absence de Monsieur Vincent est donc essentielle pour que
Joseph le cherche partout au village..."et il alla même au cercle, pour demander
aux joueurs de boules s'ils ne l'avaient pas vu..."55. Comme nous avons vu dans La
Femme du boulanger, la parole circule indirectement dans le village provençal, et
souvent, il y a beaucoup d'interlocuteurs; cela donne l'occasion à tout le monde de
participer à la discussion. Il y a peu de transmissions directes de la parole dans
cette communauté pagnolienne et cela permet à tout le monde d'être inclus. Le
père de Marcel, par contraste à Jean de Florette, va parler aux hommes du café
bien qu'il ne boive pas.
(4) Les dangers viennent de la nature et d'un manque d'unité dans le
groupe communautaire; les humains peuvent et doivent dominer la nature qui les
entoure et les menace.
"La Bastide Neuve était la dernière bâtisse, au seuil du désert, et l'on
pouvait marcher pendant trente kilomètres sans rencontrer que les ruines basses de
trois ou quatre fermes du moyen âge, et quelques bergeries abandonnées"56. Par
cette description, on comprend que les collines reprennent leur droit sur les
humains et que la maison des vacances est à mi-chemin entre la nature sauvage et
la civilisation. Pagnol parle des dangers de la nature qui les entourent: "un serpent
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boa," "un lion," et "un ours des cavernes"57; que ces bêtes soient réelles ou non n'a
pas d'importance, car ce monde est un monde créé dans l'imagination de l'enfant à
partir d'une base concrète. Parlant des gens qui vivent dans les collines, l'auteur
cite son père qui explique: "Dans l'ensemble, ils sont vraiment très pauvres, et la
chasse les aide à vivre"58.
Quand Marcel suit son père et son oncle à la chasse, l'enfant est
"l'intrus...dans le royaume de la nature"59. Lorsqu'il a peur, il cherche "...un
village..." ou "...du moins une route civilisée"60. L'enfant se sent déjà à l'aise
parmi les êtres humains où il est protégé par les gens de la communauté.
Bien qu'on voie des éléments de cruauté parmi les personnes du groupe, la
violence n'y est pas bien vue. La mère de Marcel lui parle de la méchanceté du
boucher61 quand ils habitent en face de l'abattoir. L'enfant s'y intéresse parce qu'il
n'a pas encore appris que la cruauté n'est pas tolérée. Quand les adultes ne font pas
attention, le petit Marcel jette des pierres à la tête du vieux canard dans le Parc
Borély.62 Et nous verrons, en étudiant la fable, la leçon que Marcel et Paul
apprennent en observant les insectes dans les collines.
Dans le monde pagnolien, ce sont les hommes qui dominent la nature et ils
le font par leur sagesse et par leur raison. La tante Rose, par exemple, a peur des
sangliers mentionnés dans l'histoire de l'oncle Jules. Mais Jules affirme qu'il n'y a
pas de sangliers en été et Joseph dit qu'ils fuient l'homme.63 Le danger est donc
minimisé.
Le petit Paul ne comprend pas encore que l'homme domine les outils.64 Il
croit "à la méchanceté active des outils pointus ou tranchants, et faisait peu de
différence entre une scie et un crocodile"65. Mais Marcel, en travaillant avec son
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père, apprend "l'intelligence de [ses] mains" et "la prodigieuse efficacité des plus
simples outils"66. L'homme a le pouvoir de dominer le monde autour de lui en
façonnant des objets qui l'aident à vivre; Joseph et Marcel réparent et
reconstruisent des meubles achetés chez le brocanteur; celui-ci les voit après et les
déclare être du style "rustique provençal"67. C'est l'appelation qui confirme la
chose, et il n'y a que l'homme qui a le pouvoir de la parole.
Il existe une tension entre le monde naturel et celui de la communauté. Les
hommes construisent leur village, mais la nature détruit la culture des hommes.
Décrivant les collines, le narrateur dit: "...on y avait, jadis, cultivé des vignes. Des
sumacs, des romarins, des cades les avaient remplacées"68. Si les hommes ne sont
pas constamment vigilants, la nature reprend ses droits. Joseph est très fier de
montrer à tous les villageois les deux bartavelles qu'il a tuées; il a le respect qu'il
mérite parce qu'il s'est montré plus fort que la nature.
Les conversations montrent comment les hommes domptent la nature; on
parle d'abricotiers, de la chasse et des insectes,69 parce qu'il y a "la victoire de
l'homme sur la bête"70. Le conflit entre l'homme et la nature est toujours présent,
car la nature menace de reprendre le terrain. "[U]ne bordure d'herbes folles et de
ronces, prouvait que le zèle du cantonnier était moins large que le chemin"71.
Décrivant une herbe, Pagnol dit que la baouco "...est vivace et vigoureuse, comme
toutes les plantes qui ne servent à rien"72. On a donc l'impression que les plantes
ne sont utiles que si elles le sont pour l'homme. Chez Pagnol, ce qui compte est la
communauté des hommes, les hommes qui s'entraident. Pagnol décrit ainsi l'unité
du groupe: "C'était une époque bénie, où les gens se rendaient service: il n'y avait
qu'à demander"73.
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(5) Les membres de la collectivité doivent pouvoir lire, comprendre et
interpréter les signes de la langue collective. Cette communauté patriarcale
respecte les maîtres de la parole, car la langue cache les secrets au lieu de les
révéler à ceux qui ne sont pas initiés.
Le père de Marcel est Joseph, qui détient "la toute-puissance paternelle"74.
Joseph tient son autorité à double titre; d'abord, il est l'instituteur, celui qui est
chargé de transmettre le savoir du groupe à la prochaine génération;75 ensuite, c'est
le pater familias, chef absolu de la famille romaine et provençale.
Au début du récit, Marcel est très fier de bricoler avec son père dans
"l'atelier"76 où celui-ci fabrique les meubles pour l'été. Ces travaux n'ont pas duré
plus de trois mois, mais, selon le narrateur, ils "occupent cependant dans ma
mémoire une place considérable..."77. C'est en travaillant avec son père que
Marcel apprend "l'intelligence de [ses] mains"78, et cet endroit est interdit à
Augustine et à Paul.79 Les rites d'initiation au monde des hommes se font souvent
en exerçant un métier qui aide l'homme à dominer la nature et à être utile à sa
communauté.
Plus tard, Marcel est admis aussi à la fabrication des cartouches: il raconte:
"Je fus admis à y assister, car je fis remarquer qu'il s'agissait d'une 'leçon de
choses.'"80 Marcel comprend donc comment manipuler la situation pour faire
partie du groupe masculin, et pourtant, il n'est pas inclus dans la partie de chasse,
lui qui voulait tant "...aider [son] père dans son épreuve..."81 parce qu'il est encore
trop jeune.
Evidemment, il prend sa revanche (en devenant héros de l'histoire)
beaucoup plus tard en écrivant ses souvenirs d'enfance. L'enfant n'obéit pas à son
314
père, il quitte la maison et il entre en secret dans la société des hommes. Mais
désormais, il n'est plus innocent, car il sait maintenant que son père est aussi faible
et aussi vaniteux que les autres hommes. Revenant de la chasse avec son père et
son oncle, ayant servi de chien de chasse, Marcel parle de leur "entrée
triomphale"82 parce qu'il est avec les deux chasseurs. Seulement, il n'a pas encore
la parole; eux, ils racontent l'histoire. Marcel dit: "Je voulus parler à mon tour, et
dire ma propre louange, puisque les chasseurs m'oubliaient..."83. Ce n'est qu'une
cinquantaine d'années après que ce rêve sera réalisé.
Ce qui permet à Pagnol d'écrire tous les dialogues de cet été est qu'il aimait
écouter "...la conversation de ces vieux mâles..."84 qui parlaient de politique. Pour
Joseph, instituteur et père de famille, il y a "...une valeur éducative dans toutes les
catastrophes"85. C'est ainsi qu'il explique l'humour de Jules quand celui-ci raconte
l'histoire des tripes de Malbousquet.86 Malbousquet, manchot, s'était trouvé un
jour nez à nez avec un sanglier; il a tiré mais le sanglier a chargé. Malbousquet a
été mis en pièces, et l'on a trouvé "un long cordon jaune et verdâtre, qui avait bien
dix mètres de long: c'était les tripes de Malbousquet"87. Joseph dit: "Il est bon
qu'ils [les enfants] sachent que le sanglier est un animal dangereux..."88.
Les hommes sont ceux qui racontent, bien qu'ils fassent peur aux autres.
Jules fait peur à Augustine en contant l'histoire de Monsieur Bénazet, le Président
de la Société de Chasse, qui s'est tué en roulant du haut en bas des escaliers. Parler
de la poudre, "...la terrible substance qui avait tué tant de bêtes et tant d'hommes,
qui avait fait sauter tant de maisons, et qui avait lancé Napoléon jusqu'en
Russie..."89 éviterait peut-être de l'employer.
315
Les maîtres de la parole dans cette communauté sont donc les aînés, les
fonctionnaires et ceux qui sont instruits. Quand le petit Marcel fait la
connaissance de Jules dans le Parc Borély, il sent qu'il y a une différence de
richesse (Jules est fonctionnaire). Il remarque: "Mais il était assez difficile de le
reconnaître de loin, car il n'avait jamais le même costume"90. Et puis, Jules avait
des gants, "signe incontestable de richesse, et d'une bonne éducation"91. Marcel ne
sait pas encore interpréter ces signes, mais il est conscient que cet étranger n'est
pas comme son père.
Pagnol nous explique comment le vocabulaire peut cacher la réalité des
choses au lieu de l'éclairer. Dans La Treille, le village des vacances, la famille
Pagnol ressemble à "des bourgeois distingués"92 parce qu'ils ont "une villa," "un
jardin," "une bonne," et "l'eau à la pile"93. Il faut cependant déconstruire ce
vocabulaire pour comprendre que ces mots peuvent être interprétés au sens très
large.
Par exemple, cette "villa" est "une ancienne ferme en ruine, restaurée trente
ans plus tôt par un monsieur de la ville"94; l'explication de "l'eau à la pile" est que
le monsieur de la ville "avait fait construire une grande citerne, accolée au dos du
bâtiment...il suffisait d'ouvrir un robinet de cuivre, placé au-dessus de l'évier, pour
voir couler une eau limpide et fraîche..."95. Le "'jardin' n'était rien d'autre qu'un
très vieux verger abandonné, et clôturé par un grillage de poulailler..."96. L'auteur
nous dit: "De plus, mon oncle avait décoré du titre de 'bonne' une paysanne à l'air
égaré, qui venait l'après-midi laver la vaisselle et parfois faire la lessive, ce qui lui
donnait l'occasion de se laver les mains...."97.
316
La narration principale de ce volume est l'histoire du développement de
l'auteur en tant que membre du groupe et même de l'Académie Française; le
narrateur est précisément cet auteur. Cependant, il y a de l'ironie parce que
certaines choses sont racontées du point de vue du garçon naïf. Pourtant Pagnol
annonce dans l'avant-propos, parlant du récit de l'innocent: "Cependant, c'est moi,
qui vais rédiger son récit"98. Le narrateur, né à Aubagne, comme l'abbé
Barthélémy,99 autre membre de l'Académie Française, s'établit, dès le début
comme l'historien. Son public se compose de Parisiens, car il décrit le Parc Borély
comme "...une sorte de parc de Saint-Cloud, au bout du Prado de Marseille"100.
L'auteur est le personnage le plus puissant de la communauté parce qu'il
crée les histoires et les légendes. D'ailleurs, c'est lui qui décide combien de place
les choses occupent dans la mémoire collective.101 Pour que l'auteur se développe,
il faut qu'il apprenne à façonner des tranches de réalité dans un moule pour former
un ensemble littéraire. Ses outils sont les mots; le mensonge et la fiction sont ses
instruments de travail. L'individu qui s'oppose à la communauté représentée par
Pagnol dans La Gloire de mon père est donc Joseph, le père, parce que c'est
l'instituteur qui n'enseigne que les vérités et les leçons de l'école laïque. C'est à
l'auteur Pagnol de déconstruire ce monde de la littérature et des sens à la lettre.
Une des leçons les plus importantes pour le jeune Marcel est que le langage
cache les secrets et que le langage est une force médiatrice entre l'acte et le mot.
Quand Marcel découvre que Jules est "un imposteur"102, il dévoile en même temps
le monde du mensonge et de l'hypocrisie. Il dit: "De plus, je découvris ce jour-là
que les grandes personnes savaient mentir aussi bien que moi, et il me sembla que
je n'étais plus en sécurité parmi elles"103.
317
Marcel traverse petit à petit le seuil du monde du mensonge. Par exemple,
il déduit qu'il peut mentir à son petit frère Paul "...parce que c'est pour son bien"104.
Jules profite de cette déduction de la part de Marcel pour lui réitérer: "...il est
permis de mentir aux enfants, lorsque c'est pour leur bien"105. Pourtant, c'est le
petit Paul qui explique à Marcel que l'oncle Jules lui a menti; Marcel, toujours
sous l'influence de son père et de la littérature romantique, emploie des mots
comme "trahison"106, "scélératesse"107, et "imposture"108 parce qu'il a désormais la
certitude que "...les Visages Pâles ont la langue double!"109.
Alors, pour faire partie de la communauté, Marcel apprend à mentir à son
père.110 Ensuite, pour cacher la pauvreté de leur vie, Marcel raconte le "palais,"
c'est-à-dire, leur appartement de la rue Terrusse--à l'école. Le jeune élève
commence à créer son monde et à l'idéaliser en utilisant son vocabulaire; c'est
l'auteur futur en formation. Tout son monde, d'ailleurs, est basé sur le monde
romantique qu'il connaît grâce à la littérature. Ses modèles sont les contes
d'Andersen et ceux d'Alphonse Daudet qu'il lit.111
Pagnol commence à développer ses métaphores et à décrire le pays qu'il
traverse. Exactement comme le "wattman" du tramway dirige "le chariot de
l'aventure et de l'espoir"112, l'histoire et le tramway s'élancèrent vers l'avenir et
l'aventure.113 Le jeune Marcel explique: "Je fus séduit par ce personnage toutpuissant, auquel s'ajoutait un grand mystère, car une plaque émaillée défendait à
quiconque de lui parler, à cause de tous les secrets qu'il savait"114. La narration
poursuit son chemin et l'auteur dit qu'il n'a jamais "retrouvé sur les machines les
plus modernes, cet orgueil triomphal d'être un petit d'homme, vainqueur de
318
l'espace et du temps"115. On peut se demander si Pagnol parle du tramway ou de la
caméra dont il se servira plus tard.
L'auteur dépeint donc sa vision du monde idéal; c'est une société parfaite
où les mots ont un pouvoir total. C'est la parole qui permet d'exprimer des
opinions différentes sans aboutir à la violence. Le déménageur, par exemple, est
insulté par Jules car celui-ci lui dit: "Vous êtes...un ivrogne et un imbécile"116.
Celui-là répond: "Je ne sais pas ce qui me retient de vous casser la figure"117.
Mais il ne le fait pas parce que ses mots ont remplacé l'acte violent. Lorsque le
déménageur demande un pourboire, Joseph prend l'expression littéralement et lui
répond: "Vous avez assez bu comme ça..."118.
L'opposition, mise en jeu par le dialogue, est toujours nécessaire dans le
monde pagnolien. Sans points de vue différents, la conversation n'est pas possible.
Le narrateur explique ainsi le jeu des enfants: "...la guerre étant le seul jeu
vraiment intéressant, nous ne pouvions pas appartenir à la même tribu"119.
L'outil de l'auteur, c'est son vocabulaire, et Marcel, dès le plus jeune âge,
collectionne les mots "pour le plaisir de les entendre"120; il note des mots comme
"grenade," "fumée," "bourru," "vermoulu," et "manivelle." Il aime le son des mots
plus longs tels que: "damasquiné," "florilège," "filigrane," "archiépiscopal," et
"plénipotentiaire"121. Il ajoute: "C'est là que j'ai compris pour la première fois que
les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images"122. Pagnol
arrive même à y mettre le mot le plus long de la langue française,
"anticonstitutionnellement"123. C'est comme ceci qu'il justifie son inclusion de ce
mot: "...ce n'est qu'au bout de plusieurs jours que je pus maîtriser ce monstre, et je
me promis de l'exploiter..."124.
319
Pour transformer la matière première du conte, c'est-à-dire, les expériences
de sa vie, comme pour dominer la nature qui menace la communauté des hommes
(car la littérature est une forme artistique et collective de la survie des hommes), il
faut travailler et répéter. Le petit Marcel, pendant ses vacances dans les collines,
écrit "Chant de mort d'un chef comanche"125, façonné après les livres de Fenimore
Cooper. C'est un exercice de style.
Le vocabulaire que Marcel apprend à l'école et auprès de son père est celui
des instituteurs. Mais même son père ne connaît pas le mot "la bartavelle" ("...ce
gibier...si rare que Joseph, lui-même, n'en a jamais entendu parler!")126. La
terminologie apprise à l'école est donc élargie par celle des gens des collines et
l'oncle Jules montre à la famille Pagnol une autre méthode pour causer avec ces
gens-là.
Jules ne parle jamais directement avec les habitants des collines, et il
montre donc à Marcel et à Paul, mais aussi à Joseph, une méthodologie différente
pour faire circuler la parole. Les braconniers du pays se méfient des étrangers, et
pour avoir des renseignements, il faut trouver un biais pour les interroger. Puisque
Joseph "...n'avait jamais tué ni poil ni plume"127, Jules lui explique qu'il ajoute de
"la malice"128 à ses questions. Au lieu de demander quelle sorte de gibier on
trouve dans les collines, l'oncle leur demande quelle sorte de gibier ils pourraient
lui vendre. Marcel commente: "J'admirai cette ingéniosité, mais il me sembla
qu'elle allait contre nos principes"129. L'enfant commence alors à se rendre compte
de la diversité du monde réel et perçoit d'autres façons de penser que celle de son
père.
320
Bien que le jeune Marcel sache que le monde appris à l'école ne ressemble
pas exactement à sa vie vécue, il est "...indigné qu'il [Joseph] eût gardé un [si
beau] secret..."130. Le secret est le fusil caché dans la chambre des parents. Joseph
l'a probablement acheté chez le brocanteur, mais en annonçant à Jules que son père
lui a donné l'arme, il transforme l'antiquité "...en un respectable souvenir de
famille..."131. La leçon pour Marcel est très importante; c'est ainsi qu'il comprend
comment les mensonges, les exagérations et les fictions transposent les objets et
les événements quotidiens en art. Voilà toute la valeur de la littérature.
Au début de l'histoire et de l'expérience, l'enfant est honteux et humilié que
son père ne sache pas tout.132 Mais le dialogue est l'échange des idées et il permet
aux individus de recevoir le savoir des autres membres de la communauté.
Pourtant, il faut que les enfants apprennent à vivre comme leurs parents parce que
"...comme les enfants viennent trop tard pour faire l'éducation des parents, il faut
respecter leurs incurables manies..."133.
Petit à petit, en comprenant les règles du jeu, les enfants sont acceptés dans
la collectivité. L'enfant Marcel apprend en écoutant les grands, mais il nous
montre aussi qu'il y a beaucoup de mots qu'il ne comprend pas quand il est jeune;
il les écrit phonétiquement, comme il les entend: "lagabèle," "les radicots," "les
framassons," "les jézuites," et "tartuffes" par exemple.134 Pour comprendre la
langue du groupe, il est nécessaire d'écouter les autres, mais aussi de comprendre
les mots et leurs connotations. Il est donc important d'étudier l'histoire de la
communauté pour la compréhension du vocabulaire.
L'auteur, comme l'instituteur, mais à une plus grande échelle , est celui qui
transmet les renseignements d'une génération à la prochaine. Marcel Pagnol nous
321
donne un exemple de la création d'une légende en écrivant La Gloire de mon père.
Comme d'habitude, l'image centrale du style pagnolien peut être interprétée
littéralement et figurativement. Le jeune Marcel désobéit à son père et va à la
chasse à l'insu de son père et de son oncle. C'est le petit qui, en jetant des pierres,
créa "...l'essor de la compagnie...de perdrix"135.
Cette action de la part de Marcel est la cause du triomphe de Joseph; c'est
grâce à Marcel que son père devient le héros en faisant "le 'coup du roi' et en
double!"136. (Cela veut dire qu'il a tué deux bartavelles.) Et c'est également grâce
à Marcel que l'exploit est connu de tous, car Marcel Pagnol de l'Académie
Française l'a rédigé. Marcel est donc le témoin aussi bien que la source du succès
de son père et, en tant qu'auteur, il sait le secret de la création du mythe de la
littérature et de la légende sur lesquelles la communauté est basée. Il pense ainsi à
"...la gloire d'une tentative courageuse, et d'un retour périlleux qu'un récit pourrait
embellir"137.
Pagnol, l'Académicien, nous démontre la matière première et la
transformation de cette matière en art, après avoir circulé par la parole dans le
village, car "[d]epuis ce jour-là au village, quand on parlait de mon père, on disait
...le Chasseur!...Celui des Bartavelles!"138. Alors, à cause des bartavelles, Joseph
est entré en conversation avec tous les gens du village, y compris le curé.
D'ailleurs, c'est celui-ci qui a fait la photo de Celui des Bartavelles, "l'image de son
apothéose"139. En abandonnant son innocence et sa naïveté, Joseph fait partie de
l'humanité; il a les mêmes faiblesses que tout le monde et il aime montrer sa gloire
aux autres. Quand Marcel a haussé les perdrix en l'air, son père est devenu le
héros du groupe. Marcel levait littéralement "...vers le ciel la gloire de [son] père
322
en face du soleil couchant"140. Marcel porte les bartavelles littéralement, mais la
vraie arme triomphale (et figurative) dont parle Marcel n'est pas le fusil, mais la
plume de l'auteur qui écrit ce récit qui fait partie maintenant du patrimoine de la
Provence, et même de la France.
L'individu
L'individu qui s'oppose à la communauté provençale des collines est celui
du titre, c'est-à-dire, le père. Le rôle du père est important dans cette communauté
patriarcale, et nous avons déjà analysé celui du père de Marius et celui du père
d'Angèle. Ce n'est pas une coïncidence si Joseph est instituteur, celui qui est
responsable de transmettre la moralité, les règles et l'histoire de la collectivité à la
prochaine génération. Nous avons compris l'importance de ce rôle dans Topaze,
dans La Femme du boulanger, et dans Manon des Sources. Quand un personnage,
Joseph par exemple, joue le rôle du père et de l'instituteur, ce personnage est
chargé d'un sens double dans le monde de Marcel Pagnol.
En effet, Pagnol nous montre d'où viennent tous les autres personnages en
nous permettant de revisiter avec lui son monde enfantin. De plus, on voit le
développement de Joseph en le comparant à Paul et à Marcel; ces deux enfants
sont des étapes sur le chemin de la prise de conscience de l'adulte qu'est Joseph.
Entre le début et la fin de ce premier volume des Souvenirs d'enfance, Paul,
Marcel et même Joseph apprennent à interpréter des signes de la communauté; le
lecteur voit donc le processus de l'initiation dans le groupe. Le petit Marcel,
déposé dans la classe de son père pendant que sa mère fait des courses, prouve
qu'il sait lire, littéralement.141 Marcel parle de son père en disant: "Je crois qu'il
323
eut ce jour-là la plus grande joie, la plus grande fierté de sa vie"142. L'instituteur
sait que c'est la première étape envers l'appartenance à la communauté.
Marcel apprend à lire littéralement, mais il lui reste maintenant à savoir
interpréter tous les autres signes du groupe communautaire. En décrivant l'oncle
Jules, par exemple, il montre son point de vue naïf en disant que les gants sont un
"signe incontestable de richesse"143. Le lecteur est supposé comprendre l'ironie de
la phrase.
Marcel Pagnol découvre, comme le narrateur Marcel, dans A La Recherche
du Temps Perdu, comment transformer le monde autour de lui en un monde
littéraire. Proust décrit le monde aristocrate et parisien, tandis que Pagnol parle de
la communauté paysan et provençal, mais dans chaque monde, il y a des règles
auxquelles il faut obéir pour être accepté. La place de l'individu dans sa propre
société est peut-être la question la plus importante de l'art du vingtième siècle.
L'identité du groupe est opposée à celle de l'individu, parfois artiste, et puisque les
individus ont besoin de la collectivité pour survivre (à la fois sur le plan
économique et sur le plan psychologique), il est nécessaire d'intégrer tous les
individus dans le groupe.
Dès un très jeune âge, les enfants savent que les secrets existent,144 mais ils
se trompent en essayant de trouver leur vrai sens. Quand la tante Rose dit à
Marcel que Jules est le "propriétaire" du parc Borély,145 elle lui confie ce secret
pour qu'il ne répète pas à ses parents que Rose rencontre un homme dans le parc
tous les jeudis. Marcel est très heureux de savoir que les secrets existent et qu'il en
sache un, mais il ne comprend pas encore que ce secret en cache un autre, le vrai,
que Jules fait la cour à Rose.
324
Il existe aussi le grand secret pour les enfants qu'est la naissance. Selon un
copain de l'école, Mangiapain, les enfants sortent du nombril de leur mère. Voilà
pourquoi Marcel essaie de percer le secret en attendant "un prochain
déboutonnage"146. Marcel écoute donc les conversations des adultes et tente de les
interpréter logiquement pour comprendre les lois de la nature.
On voit aussi le petit Paul sur la colline, écoutant l'histoire du sanglier qui
est séduit si l'on crie "...--le plus fort possible--vers la gauche: 'Ah! la belle
truffe!'"147. Ainsi, selon l'oncle Jules, il pivote sur sa gauche et l'on peut tirer sur
son épaule gauche. Paul ne rit pas avec les autres car il n'est pas sûr que ce soit
vrai. Donc, les enfants de tous les âges cherchent à comprendre la langue et ses
signes.
C'est pourtant le petit Paul qui comprend--et non pas Marcel--que Marcel
ne fera pas l'ouverture de la chasse avec les deux hommes.148 En observant les
actions de leur mère qui prépare les omelettes et les met dans les carniers avant de
les cacher dans le placard de la cuisine, il comprend la vérité et c'est lui qui
explique la situation à Marcel.
L'individu est donc opposé à la communauté jusqu'à ce qu'il comprenne
toutes les règles, les signes et le sens de ceux-ci. Joseph est en opposition à la
collectivité du village parce que c'est l'instituteur naïf qui croit, comme Topaze, au
sens littéral des mots. Avec l'aide de Jules, le père de Marcel sort un peu de ses
dictons, de ses dictées, et de sa doctrine, pour faire partie de l'humanité avec toutes
ses faiblesses. Mais Marcel est très inquiet pour son père, "comme le seraient les
enfants de notre vénéré président de la République, s'il leur confiait son intention
325
de s'engager dans le Tour de France cycliste"149. L'individu, même le président,
est toujours moins fort que le groupe.
C'est pourquoi Jules et Joseph s'entraînent ensemble pour chasser en
équipe. Marcel commence donc à comprendre que son père n'est pas tout-puissant
et que la collectivité est essentielle. Joseph veut que la communauté soit au
courant de ses exploits; d'ailleurs, si Joseph ne voulait pas communiquer la gloire
de son triomphe aux villageois, il ne serait pas entré en conversation avec eux. La
conclusion de ce volume est qu'il vaut mieux avoir des faiblesses, se montrer
humain, et faire partie du groupe, car Marcel déclare: "J'avais surpris mon cher
surhomme en flagrant délit d'humanité: je sentis que je l'en aimais davantage"150.
Il faut que l'individu montre sa faiblesse pour faire partie du groupe humain, car le
pardon est possible si tout le monde a des défauts. Pagnol l'explique en parlant de
la petite sœur; il dit: "...quand elle se mit à tituber et à bégayer, elle nous révéla
notre force et notre sagesse, et nous l'adoptâmes définitivement"151.
La fable
Comme la plupart des œuvres de Marcel Pagnol, celle-ci contient une
fable--et même une homélie. Celle-là se développe parce que Joseph conseille à
ses deux fils "l'observation minutieuse...des fourmis car il voyait en elles le modèle
du bon citoyen"152. Cette remarque fait penser, évidemment, à la fable de La
Fontaine, "La Cigale et la Fourmi," mais la morale tirée par le jeune Marcel sera
tout autre que celle du fabuliste renommé.
Pagnol montre la cruauté naturelle des enfants en décrivant comment ils
mettent en feu les fourmis qui "se révélèrent trop aisément combustibles"153. Alors
326
les deux garçons sont consolés par la capture de trois grands "pregadious," c'est-àdire trois mantes religieuses.154 Les enfants décident de déclencher une bataille
entre les deux plus grosses. Joseph leur avait dit "avec une certaine joie laïque"
que "la mante dite 'religieuse' était un animal féroce et sans pitié...qu'on pouvait
considérer comme 'le tigre des insectes'..."155.
Les deux garçons constatent que les mantes religieuses sont capables de
"vivre sans griffes, puis sans pattes, et même sans une moitié de la tête...." Pagnol
appelle ce divertissement "gracieusement enfantin"156 et souligne donc la cruauté
enfantine.
Avec la troisième mante religieuse, ils créent une bataille entre elle et les
fourmis et "cette heureuse idée [leur] permit de jouir d'un spectacle charmant"157.
C'est ici que la vraie fable de Pagnol commence au moment où "La Cigale et la
Fourmi" de La Fontaine a tiré sa conclusion:
Renversant brusquement le bocal, j'appliquai son ouverture sur
l'entrée principale d'une fourmilière en plein travail. Le tigre, étant
plus long que le bocal n'était large, se tenait debout sur ses
pattes de
derrière, et profitait de sa tête à pivot pour regarder de tous
côtés avec
une curiosité de touriste. Cependant une mousse de fourmis
sortit du
tunnel et monta à l'assaut de ses pattes, si bien qu'il perdit
son
calme, et se mit à danser, tout en lançant ses deux cisailles à
droite et
à gauche: il ramenait à chaque geste une grappe de fourmis,
qu'il
portait à ses mandibules, d'où elles retombaient, coupées en
deux.158
327
Le "pregadiou" est comparé à Gulliver, maîtrisé par les liliputiennes, les fourmis,
qui avaient tetanisé ses pattes.159 Cette bête attaque quand même avec ses pinces
libres les fourmis qui l'entourent, mais bien qu'elle les coupe en deux, il y a
d'autres qui les remplacent et la bataille continue. Le petit Marcel se demande
comment cette situation qui paraît stabilisée va évoluer lorsqu'il remarque que les
réflexes des pattes de la mante ne sont plus aussi rapides, ni aussi efficaces
qu'avant. Finalement, la grosse bête arrête complètement ses mouvements. Après
que les fourmis l'ont abandonnée, elle reste debout et immobile, "les pinces en
prière"160. Marcel regarde de plus près et découvre "la tragédie"161: "les diligentes
ménagères démenageaient l'intérieur du 'pregadiou.'"162 Les deux enfants n'ont pas
compris au début parce que la mante religieuse ne pouvait pas extérioriser sa
torture et son agonie.
La morale de cette fable est claire; si les fourmis de la communauté
travaillent ensemble, il peut y avoir quelques morts en luttant contre l'ennemi, mais
la collectivité survivra. Les fourmis, modèles du bon citoyen (pour Joseph), sont
exactement comme les instituteurs et leurs disciples, tandis que la mante religieuse
ressemble plutôt au curé et elle est morte, d'ailleurs, dans une position de prière.
Pagnol prend donc position pour les fourmis en communauté.
Ce qu'il faut pour que la communauté survive est que les membres du
groupe soient unis et travailleurs. Le petit Paul a pitié de la pauvre bête qui est
tuée par les fourmis, mais Marcel a déjà les valeurs de la république et il dit:
"C'est bien fait pour lui...Il mange les sauterelles toutes vivantes, et même les
cigales, et même les papillons. Papa te l'a dit: c'est un tigre. Et moi, la colique
328
des tigres, je m'en fous"163. Marcel Pagnol crée une communauté où les petits
bourgeois et les paysans sont plus importants que ceux qui profitent d'eux.
Les références à cette fable continuent dans Le Château de ma mère.
La preuve que l'instituteur est comparé aux fourmis est que la ville, l'école et la vie
quotidienne, sont appelées "la fourmilière"164. D'ailleurs, pendant que le petit
Marcel apprend ses leçons par cœur, il regarde la pendule de l'école: "...sa grande
aiguille avançait par saccades, et je voyais tomber les petites minutes comme des
fourmis décapitées"165.
Par contre, la liberté de l'été est représentée par "[les] insectes chanteurs de
l'été, le petit peuple des vacances..."166. La fable créée par Pagnol est donc
inspirée par celle de La Fontaine, "La Cigale et la fourmi," mais la conclusion de
Marcel Pagnol est moins cruelle et encourage la participation de tout le monde
dans la collectivité villageoise.
Comme la mante religieuse, le jeune Marcel sera bouffé par les fourmis de
la communauté qui ne lui permettront pas son indépendance et son individualité.
Nous voyons ainsi les étapes par lesquelles il faut passer pour devenir un membre
du groupe.
La communauté féminine dans Le Château de ma mère
Comme le deuxième volet de La Trilogie Marseillaise concerne le monde
des femmes dans la communauté, ainsi le second volume des Souvenirs d'enfance
explore "l'autre" dans la communauté des collines. Le monde des hommes dans
Marius est celui du monde du commerce, pignon sur rue, tandis que les femmes
329
restent à la maison si elles ont les moyens. Sinon, comme Honorine et Fanny,
elles gagnent leur vie en vendant des coquillages.
Dans Le Château de ma mère, Marcel Pagnol contraste les chasseurs des
collines aux "autres," et surtout aux femmes et aux enfants. Quand les chasseurs
s'en vont pour la journée, il y a la mère de Marcel, sa tante, la petite sœur et son
jeune frère Paul à la maison.167 Le point de vue ne change pas car l'histoire est
narré par un homme, mais il essaie de considérer les autres perspectives.
Les femmes jouent le rôle de mère et sous leur influence, il y a les jeunes
enfants, Germaine et Paul. La tante Rose ne peut pas aller à la "villa" des collines
pendant les vacances de Noël parce que le petit cousin Pierre est trop fragile.
Entre ces deux mondes, celui des hommes et celui des femmes avec leurs
enfants, on voit Marcel et son ami Lili des Bellons. Les pièges (mis par Marcel et
Lili des Bellons et par d'autres braconniers) qui attrapent les petits oiseaux sont
semblables à ces années d'adolescence dans la vie du jeune Marcel qui est pris
entre l'enfance et l'âge adulte. Ce sont des garçons qui seront chasseurs un jour,
mais étant trop jeunes pour le moment, ils font le chien rapporteur et les rabatteurs;
ils mettent aussi des pièges de braconnier pour attraper les oiseaux. Ils sont donc
des apprentis destinés au monde des chasseurs, mais ils n'y sont pas encore arrivés.
Marcel et sa famille viennent de la ville. Marcel, citadin, est plus protégé
par sa mère que Lili qui habite toute l'année à la campagne. Ainsi, en mettant en
communication ces deux mondes, celui des collines avec celui des villes, la
communauté provençale s'élargit et l'on voit la différence entre les femmes de la
ville et celles plus près de la nature.
330
Dans La Gloire de mon père, nous voyons l'intégration des fonctionnaires
de la ville, Joseph et Jules, au village qui vit entouré de la nature dans les collines.
Ces deux "étrangers" sont admis parce qu'ils acceptent de s'intégrer à cette
nouvelle collectivité. Ceux-ci apprennent à chasser et à la fin du livre, ils sont
connus et respectés dans le village parce qu'ils ont réussi l'initiation en réussissant
le coup des bartavelles.
Le deuxième tome, Le Château de ma mère, expose la manière dont on
arrive à être adulte participant à la communauté villageoise. C'est une description
de la vie des garçons toujours sous l'influence maternelle, mais qui deviennent de
plus en plus indépendants, allant vers l'état de développement de leurs pères, chefs
de famille et membres respectés de la communauté. Comme toujours, dans les
œuvres pagnoliennes, le point de vue est essentiellement masculin; le narrateur
explique le point de vue du garçon Marcel et ce qu'il suppose être les pensées de sa
mère, mais Augustine est l'objet du regard de son fils et du narrateur âgé qui
raconte l'histoire. La mère n'explique pas ses propres actions et l'auteur
nostalgique les interprète en songeant, sans doute, à ses propres expériences de la
vie. Quand le garçon sera accepté dans le groupe, il aura achevé l'histoire de
l'initiation; cette histoire principale est celle du garçon qui grandit et devient
adulte. C'est sa mère qui veut le retenir en le gardant dans l'enfance le plus
longtemps possible. Mais dans Les Souvenirs d'enfance, Marcel Pagnol explique
comment on peut devenir membre de la communauté provençale, et c'est une
collectivité logocentrique.
Le deuxième volume décrit donc le monde mystérieux des femmes, car
"...les hommes ne comprennent rien aux manigances féminines,..."168. Joseph, qui
331
n'oserait jamais demander un service personnel au directeur de l'école, ressent une
admiration scandalisée parce que sa femme "a le Génie de l'Intrigue!"169.
Les femmes semblent vivre plus près de la nature et elles vivent
naturellement, sans s'encombrer de toutes les lois de la société. Augustine pense
surtout au bonheur de ses enfants; Marcel aperçoit quand même sa faiblesse
physique et il voit qu'elle est souvent exténuée après leur voyage de quatre heures
à pied pour arriver aux collines.170
Cette faiblesse mystérieuse chez les femmes est la cause du titre de ce
livre, parce que si Augustine n'avait pas été si fatiguée et si fragile, la famille
n'aurait pas eu besoin de raccourcir le chemin. Un samedi du mois d'avril, Joseph
rencontre un ancien élève qui est maintenant "piqueur" du canal. Bouzique est
ravi de revoir son ancien maître et de pouvoir l'aider à arriver chez lui. Il lui rend
service, mais en même temps, il l'emmène sur le terrain d'autrui. Ici, l'ordre
normal des choses est renversé et le maître suit l'ancien élève. Il y a donc une
digression du droit chemin malgré le fait qu'on suit le chemin le plus court.
Ce qui entraîne Joseph dans la voie de l'illégalité est l'idée de rendre
service à la communauté. En aidant son ancien élève, il a la conscience libre.
Aussi, ne se sent-il pas coupable parce que ce sont des châteaux de nobles et
Joseph les déteste depuis l'école normale.171 Le quatrième château (dont la
gentillesse du propriétaire peut être jugé par la crête garnie de tessons tranchants
sur le mur devant le château) est gardé toute l'année parce que le propriétaire
habite Paris.172 Encore une fois, nous rencontrons cette opposition entre Paris et la
Provence, entre eux et nous. Le garde est toujours "saoul comme la Pologne" et il
a un chien de vingt ans qui est borgne.173 Augustine devient pâle quand elle voit
332
dans son imagination ce garde qui les empêcherait de réaliser les week-ends de
rêve pour sa famille, tellement elle a peur de lui.
Le dernier obstacle avant les deux mois de vacances en communion avec la
nature est "la porte noire, porte de l'inquiétude et de la liberté"174. Lorsque les
Pagnol arrivent devant "la dernière porte, la porte magique qui allait s'ouvrir sur
les grandes vacances..."175, elle est fermée avec une chaîne et un cadenas--ils sont
donc pris dans un piège comme les deux adolescents, comme les oiseaux des
collines et comme les animaux chassés. Voici alors toute la famille prise en piège
entre deux mondes.
Comme les gens de la colline, ils ont passé de l'autre côté de la loi et en une
minute, ils n'appartiennent plus à la communauté des lois. Que les transgressions
sont faciles à faire...et finalement, tout est relatif dans le monde de Marcel Pagnol.
Les frontières entre les collectivités ne sont plus si claires. Pagnol commente que
Rose et Jules ne sont pas avec eux parce qu'ils vont montrer le petit cousin Pierre
"qui commençait à parler vraiment"176 à des "étrangers" près de Perpignan.177
L'emploi du mot 'étrangers' choque; c'est subversif. Où en est la frontière
entre une collectivité et une autre? La définition de la communauté est donc mise
en question. Est-ce le village, la ville, la province ou le pays qui compose la
communauté? Parfois, les gens qui habitent à côté sont des ennemis héréditaires,
comme nous avons vu dans L'Eau des Collines.
La Provence est soumise à la France
La communauté de Marcel Pagnol est provençale et patriarcale malgré les
questions posées par le texte. Le personnage de Lili des Bellons représente,
333
comme Manon dans Manon des Sources, la Provence. C'est le jeune fils d'un
paysan, élevé dans les collines. Il vit en communion avec la nature, il parle patois
et il sait beaucoup de secrets de sa terre natale. Par exemple, Lili sait mettre les
pièges, il connaît le nom des plantes et les habitudes des oiseaux; il sait aussi lire le
ciel pour prédire les orages.
En mettant les pièges, Lili explique à Marcel le protocole des braconniers:
"'Il ne faut pas toucher les pièges des autres...Un piège, c'est sacré!'"178. Lili
ajoute: "'Quand on trouve un gibier dans un piège,...on a le droit de le prendre,
mais il faut retendre le piège, et le remettre à sa place.'"179 Il offre à son ami de lui
apprendre à mettre des pièges et Marcel admire ses talents: "Il s'élança d'un pas
souple et muet, comme un vrai Comanche qu'il était sans le savoir"180. Ce monde
a des lois qui ne sont pas écrites mais que les initiés connaissent et respectent.
Ce petit paysan connaît le nom des plantes de sa région aussi bien que les
habitudes de la faune. Dégageant un oiseau d'un piège, il dit à Marcel: "C'est une
bédouïde"181. C'est un genre d'alouette, mais il faut que Marcel apprenne le
vocabulaire de sa propre province. Lili explique également que ce jour-là, Marcel
n'enverra pas de perdreaux pour son père et son oncle parce que "...ce matin, les
bûcherons sont passés et ils leur ont fait peur. Deux compagnies sont parties vers
La Garette, et la troisième est descendue sur Passe-Temps..."182. Il traduit même le
mot "bec croisé" et explique que dans la colline, on appelle cet oiseau imbécile
"darnegas" parce que..."S'il y en a un seul dans le pays, et un seul piège, tu peux
être sûr qu'il se fera étrangler..."183.
Lili sait proférer des jurons en provençal et il se fâche quand un "limbert"
(un lézard vert)184 bouche ses pièges, parce que bien qu'on dise que "...les anciens
334
les mangeaient...nous, on ne mange pas les bêtes froides. Je suis sûr que ça
empoisonne..."185. Lili des Bellons est donc tout à fait au courant des habitudes
passées et présentes de sa communauté et il est prêt à les expliquer à Marcel. Si
Marcel suit les règles du groupe, Lili l'acceptera en tant qu'ami.
Lili, vivant en communion avec la nature, sait interpréter les signes de
celle-ci. Ainsi, quand l'oncle décréta: "'Il ne pleuvra pas et ce temps est parfait
pour la chasse!'"186, Lili dit à voix basse à son ami en lui faisant un clin d'œil:
"'S'il fallait qu'il boive tout ce qui va tomber, il pisserait jusqu'à la Noël!'"187. Lili
corrige donc les autres, même les adultes, mais à voix basse. On doit un certain
respect aux personnes plus âgées que soi.
Le petit paysan se sent chez lui dans ses collines; quand Marcel lui
demande s'il est "un vrai braconnier," il répond qu'il est des Bellons.188 Joseph lui
demande le sens de cette réponse et il ajoute: "'Ça veut dire que ces collines c'est
le bien des gens d'ici. Ça fait qu'on n'est pas des braconniers!'"189. Lili refuse donc
ce mot imposé par la Troisième République. D'ailleurs, Lili connaît "chaque
vallon, chaque ravin, chaque sentier, chaque pierre de ces collines. De plus, il
[sait] les heures et les mœurs du gibier..."190. Lili fait partie de cette terre comme
les héros de Giono sont un élément de la leur. Mais Marcel Pagnol superpose
d'autres personnages sur celui de Lili et c'est par la superposition de l'Académicien
Français qu'est devenu Marcel Pagnol que Lili sera connu.
Lili des Bellons est défini par Marcel Pagnol de l'Académie Française, et il
meurt pour cette Troisième République en 1917 "dans une noire forêt du Nord, une
balle en plein front avait tranché sa jeune vie, et il était tombé sous la pluie, sur des
touffes de plantes froides dont il ne savait pas les noms..."191. La Provence est le
335
pays d'origine de Pagnol, mais la France est la communauté qui domine dans le
texte pagnolien. Au fond, Marcel Pagnol est bien l'enfant de son père, instituteur
dans l'école laïque et publique.
Cependant, le petit paysan provençal sait qu'il y a des secrets à garder. Lili
ne peut pas dire, par exemple, le site des sept sources qu'il connaît car "C'est
défendu de le dire. Parce qu'une source, ça ne se dit pas!"192. Si les autres savaient
où étaient ces sources, ils pourraient venir chasser chaque jour; donc, pour la
survie du groupe communautaire, il est nécessaire de garder le secret des trésors
locaux.193
Par contre, si un mot n'existe pas en Provence, la chose non plus n'existe
pas. Lili dit qu'il ne savait pas que "les micropes" existaient parce qu'il n'en avait
pas. Il ajoute: "Je sais même pas comment ça se dit en patois!"194. La preuve que
le phénomène n'existe pas est que le patois ne contient pas un tel mot.
Pour que les membres du groupe puissent se sauver des gendarmes (jamais
inclus dans la communauté pagnolienne), ils gardent aussi le secret de la grotte
"désibou" (Cela veut dire la grotte des hiboux.)195 qui traverse le Taoumé. Alors,
quand les chasseurs voient des gendarmes d'un côté de la colline, eux, ils passent à
l'autre pente, et puisque les gendarmes ne sont pas au courant de ce passage, les
braconniers s'entraident et se protègent des lois de la Troisième République qu'ils
considèrent comme étrangères. Pagnol explique le phénomène aux lecteurs car
l'auteur fait partie de ce groupe au-dedans de la communauté française.
Lili tient tellement à sa région qu'il croit que même les animaux de la
région obéissent aux lois de sa communauté. Voyant un immense vol
d'étourneaux, le petit paysan raconte à Marcel que son frère en avait un qui parlait,
336
"...mais il ne parlait que patois!"196. Marcel, fils d'un instituteur de la Troisième
République, répond: "Oh! mais moi...je leur apprendrai le français"197. Ainsi se
pose la question de l'opposition entre la région et la république. (Cette tension
existe toujours dans la communauté pagnolienne, comme les blagues que nous
avons vues dans Marius et Fanny.) Lili finit la conversation en disant: "Ça,...ce
n'est pas sûr, parce que c'est des oiseaux de la campagne..."198. Dans cette
situation, ce qui n'est pas dit est l'idée qui l'emporte...c'est-à-dire, que la civilisation
occidentale est plus importante que les règles de la nature et du pays local.
Ainsi, Pagnol s'affirme et se met du côté de son père. Dans le Prologue des
Trois Lettres de mon moulin, il y a une conversation entre Daudet et Roumanille;
Pagnol y prend la partie d'Alphonse Daudet.199
Par l'intermédiaire du personnage de Lili des Bellons, Marcel Pagnol crée
la base de sa communauté. Il s'agit d'un village provençal avec ses secrets et son
propre patois; les gens qui font partie du groupe se protègent contre les dangers qui
menacent son existence. Mais Pagnol ajoute l'élément le plus caractéristique de sa
communauté, et cette notion vient directement de son père, Joseph, l'instituteur.
Dans le monde pagnolien, il faut savoir manier la langue française pour recréer le
monde par ses narrations. Il défend la langue française.
L'école
Pour être accepté dans la communauté de Marcel Pagnol, il est nécessaire
de savoir raconter une histoire. Le récit est une façon d'interpréter le monde et de
développer la tolérance pour l'autre. A l'école, c'est la fable qui prime, car elle a
une morale. Le monde de Marcel Pagnol est un monde idéalisé, souvent
337
incorporant une fable, pour narrer comment les gens devraient agir. Fréquemment,
chez Pagnol, on peut écrire ce qu'on ne peut pas dire. En tout cas, l'essentiel ne
peut pas être exprimé. Marcel Pagnol crée son propre monde comme Topaze et
Joseph créent le leur; il est composé d'une vision de la réalité voilée par des
narrations. Les trois tomes des Souvenirs d'enfance racontent le développement de
ce talent.
Dans les Souvenirs d'enfance, le jeune Marcel est tiraillé entre le savoir des
gens de la colline et la littérature, entre la nature et la culture, entre la perspective
laïque et le point de vue religieux, entre l'amitié des hommes et la passion des
femmes, entre les exploits et les récits.
Pour faire partie de la collectivité des gens de la colline, il faut apprendre à
bien interpréter les signes de la nature et le langage du groupe. Lili est le guide qui
enseigne ces sciences à Marcel. En écoutant le récit de l'autre, on apprend à le
connaître et la tolérance pour les autres points de vue se développe. Avant de faire
la connaissance de Lili, Marcel ne sait que ce qu'il a appris dans l'école. Là, il
s'agit de la sagesse transmise par les vieux livres que Joseph étudie. Typiquement,
dans le village pagnolien, il y a plusieurs points de vue en opposition les uns aux
autres; c'est le dialogue qui met en rapport les perspectives des uns avec celles des
autres.
Son dialogue intériorisé aide le jeune garçon à mûrir. A l'école, il faut qu'il
étudie et prépare sa bourse; Joseph pense que: "C'est dans les vieux livres...que
l'on trouve le plus de bon sens et les recettes les mieux éprouvées"200. Pourtant,
parfois ce que Lili lui dit semble contredire ce que Marcel apprend dans l'école,
mais le plus souvent, les renseignements de Lili ajoutent à ses connaissances.
338
Pour appartenir à la collectivité des hommes du village, il est nécessaire de
bien parler la langue. Mais quelle langue--le français ou le patois? C'est une
matière que Pagnol a déjà abordée dans Trois Lettres de mon moulin,201 et il aime
bien considérer les autres points de vue. Mais essentiellement, il est cent pour cent
d'accord avec son père, l'instituteur qui favorise la langue française des écoles
laïques de la Troisième République.
Joseph explique à Marcel et à Lili: "Au mois de juin prochain, Marcel va
se présenter à un examen très important, et il aura beaucoup à faire cette année, et
surtout pour l'orthographe. Il met deux l à 'affoler', et je parie qu'il ne saurait pas
écrire 'ermite.'"202 L'importance de cet examen est prouvée puisque c'est ce futur
membre de l'Académie Française qui nous raconte cette histoire. D'ailleurs, dans
un certain sens, les règles de l'orthographe sont pour la langue ce que les lois sont
pour la communauté; elles forment la structure de l'entité et définissent ceux qui
appartiennent à la communauté linguistique.
Le développement linguistique du petit cousin Pierre est décrit en termes
langagiers. Pagnol dit: "Ce pompeur de biberons commençait à bavoter des sons
informes, auxquelles elle [la tante Rose] répondait de vraies paroles pour nous
faire croire qu'il avait dit quelque chose. C'était un spectacle navrant"203. Pagnol
nous fait comprendre que ce n'est qu'en parlant qu'il prendra sa place plus tard
dans la société des hommes.
D'ailleurs, l'action de parler signifie quelque chose d'important chez
Pagnol. Décrivant la "Gare de l'Est," "le terminus souterrain d'un tramway, [dont
le] nom même était une galéjade"204, Pagnol dit que le tram à vapeur était "le
dernier mot du Progrès"205. Cependant il ajoute: "Mais le Progrès ne cesse jamais
339
de parler, et il avait dit un autre dernier mot, qui était le 'tram électrique.'"206 La
métaphore employée pour le progrès et les machines qui mènent les hommes vers
l'avenir est le langage. Rien n'existe sans le langage.
Dans la communauté pagnolienne, il faut parler et il faut parler librement.
Quand la famille fait ses "odieux préparatifs" pour rentrer en ville, Marcel veut
sortir de la villa; il explique: "Mais j'étais trop heureux de quitter cette salle, où je
ne pouvais pas parler librement"207.
Ainsi, dans la collectivité, il faut que les individus aient le droit de penser
autrement. L'échange entre Joseph et Jules est un bon exemple de la tolérance.
Jules est allé prier à la messe de Noël; il a demandé au Tout-Puissant d'envoyer la
Foi à Joseph. Le père de Marcel lui répond: "Je ne crois pas, vous le savez, que le
Créateur de l'Univers daigne s'occuper des microbes que nous sommes, mais votre
prière est une belle et bonne preuve de l'amitié que vous nous portez, et je vous en
remercie"208. Ce soir-là, Marcel Pagnol commence à comprendre l'amitié, la vraie.
Le jeune Marcel commence aussi à mettre en question le concept de la
vérité. Si l'oncle croit en Dieu, peut-être que Dieu existe pour lui: "Après de
longues réflexions, j'en arrivai à la conclusion, assez peu rationnelle, que Dieu, qui
n'existait pas pour nous, existait certainement pour d'autres: comme le roi
d'Angleterre, qui n'existe que pour les Anglais"209. Autrement dit, il y a des
communautés différentes qui ont des règles différentes.210 L'individu doit se
soumettre au groupe de chez lui ou au groupe auquel il cherche à appartenir.
L'école (la littérature) ou la nature (les expériences)
340
En hiver, la communauté des collines change; il s'agit alors des quatre
chasseurs: Joseph, Jules, Marcel et Lili. Tous les quatre partent avant le lever du
jour pour ne pas réveiller Augustine et ils rentrent de la chasse à la tombée de la
nuit. Pendant la journée, il se passe des choses cruelles--par exemple, Marcel tue
une buse "férocement à coups de pierres"211.
Mais le soir, à la maison, sous l'influence féminine et domestique, ils font
"des parties de dames, de dominos, de jeu de l'oie--pendant que [le] père jouait de
la flûte--et parfois le loto réunissait toute la famille"212. Alors, le monde des
hommes est contrasté à l'espace des femmes et à celui de la famille. Le récit fait
plutôt partie du monde féminin, car c'est sur le plan secondaire qu'on vit les
aventures.
On se prépare pour être membre du groupe en étudiant avec les autres
jeunes à l'école communale. Dans ce deuxième tome de 218 pages, il est
intéressant de noter que Pagnol parle de l'école de la page 102 à la page 118-seulement seize pages! Dans le reste du volume, il décrit ses vacances à la colline.
Il étend donc en pages ce qu'il ressent en souvenirs, et contrairement, il raccourcit
ce qui n'est pas amusant dans sa vie d'enfant.213 Le temps et l'espace du récit sont
donc subjectifs.
A l'école, Marcel a toute une équipe pour le préparer pour la vie, car
comme il explique: "...ma vie entière dépendait de mes études de cette
année,..."214. Il faut qu'il réussisse au concours des bourses du lycée. Sa
"candidature engageait l'honneur de toute l'école"215. D'ailleurs, c'est le début de
sa carrière d'auteur.
341
En juin, Marcel va "défendre l'honneur de l'Ecole du Chemin des
Chartreux..."216 pour continuer le savoir de la civilisation occidentale. La
répétition de la comédie jouée par Marcel crée le héros, comme un récit crée
l'histoire d'une légende de la communauté. Le jour de l'examen, Monsieur le
directeur apprend que la rédaction de Marcel est "fort remarquée," que sa dictée
est "parfaite" et que son écriture est "appréciée"217. Marcel est donc en route vers
sa future carrière.
Quand les gens de l'école du Chemin des Chartreux comprennent que
Marcel n'avait que le second prix et que le premier était un élève venant d'une
autre école primaire publique, les deux écoles se joignent pour fêter leur joie dans
une communauté élargie devant ce triomphe.
L'école est un microcosme de la société parce qu'elle est laïque et
obligatoire pour tout le monde. La langue officielle est le français et c'est à l'école
où l'effet de creuset a lieu. L'école est donc l'endroit où l'on apprend la
socialisation, et elle est aussi un produit de cette civilisation. La lecture est
valorisée en classe. Toutes les références du jeune Marcel sont à la littérature, aux
fables, ou aux leçons de l'école. Lili, au contraire, apprend tout sur le tas et son
père et son frère sont ses tuteurs.
Il est curieux de constater les objets que Marcel met dans "le fameux
'balluchon'"218 avant de s'évader: "un peu de linge, une paire de souliers, le
couteau pointu, une hachette,219 une fourchette, une cuiller, un cahier, un crayon,
une pelote de ficelle, une petite casserole, des clous, et quelques vieux outils
réformés"220. La plupart de ces objets sont nécessaires pour s'habiller, pour se
342
nourrir, ou pour se protéger; pourquoi aurait-il besoin d'un cahier et d'un crayon si
l'instruction n'était pas parmi ses valeurs profondes et essentielles?
La réaction des deux garçons en face du fantôme montre leur différence
fondamentale. Lili dit que son père a vu celui-ci quatre fois. Marcel répond: "-Ton père, c'est un brave homme, mais il ne sait même pas lire!"221. Lili réplique:
"--Je ne te dis pas qu'il sait lire. Je te dire qu'il l'a vu!"222. Les renseignements
pour Lili viennent directement d'une observation de la nature, tandis que ceux de
Marcel passent toujours par l'intermédiaire des livres, la littérature étant aussi un
produit de la civilisation. Dans le patois de Lili, la tradition est l'oralité, tandis que
pour Marcel, l'histoire est écrite en français.
L'objet le plus significatif de cette civilisation des adolescents est peut-être
le piège. La main de Marcel en serre un quand la famille part sous la pluie pour
rentrer en ville. Marcel, assis sur la dernière banquette de la voiture, avait
l'impression de s'enfoncer "dans l'avenir à reculons"223. Ce piège est devenu "un
objet sacré, une relique..."224 et un symbole de la famille Pagnol prise entre deux
portes du chemin qui longe le canal, une image de la famille prise entre la ville et
la colline, entre la civilisation et la nature, et une métaphore de Marcel, pris entre
l'enfance et l'âge adulte.
Ce passage entre l'enfance et l'adulte se fait dans l'école. Dans l'école
communale, on apprend l'essentiel de sa collectivité. Marcel apprend à l'école à
écrire. Cet apprentissage est d'une importance capitale pour trois raisons: (1) On
peut écrire des choses qu'on n'oserait pas dire et qui ne se disent pas dans la
communauté provençale. (2) Les récits des gens de la collectivité provençale sont
transmis d'une génération à une autre par l'écriture (et les histoires de Pagnol en
343
sont la preuve). (3) Les narrations créent le monde et justement, c'est en analysant
les volumes des Souvenirs d'enfance qu'on arrive à comprendre la vision du monde
de Marcel Pagnol. Son monde est un monde parallèle à la réalité de la Troisième
République, vu par un enfant pur et innocent qui est instruit par un instituteur pur
et innocent. C'est un monde qui n'a jamais existé mais qui aurait dû exister si l'on
croyait toute la littérature, les fables et les leçons enseignées dans les écoles. Ce
monde est fondé sur tout ce qu'on nous dit quand on est enfant. C'est une société
où les gens sont acceptés et s'entraident. La tolérance y règne afin que la
communauté survive.
Le récit et l'acte d'écrire
Pour expliquer l'importance de l'acte d'écrire chez Marcel Pagnol, il faut
d'abord comprendre le paradoxe de cet auteur: dans le texte pagnolien, l'essentiel
ne se dit pas. Quand Marcel quitte Lili, Joseph leur dit: "Allons, ne pleurnichez
pas devant tout le monde, et serrez-vous la main, comme deux chasseurs que vous
êtes!..."225. Marcel, d'ailleurs, est "dans un désespoir incommunicable..."226. Sa
tristesse la plus profonde ne peut pas être énoncée.
Quant au bonheur, c'est aussi secret. La vue des préparatifs de la famille
Pagnol du départ pour la colline remplit Marcel de joie. L'émotion qu'il ressent est
si forte qu'il court s'enfermer dans les cabinets "...pour y pleurer en riant tout à
[son] aise"227. Marcel trouve qu'il vaut mieux cacher ses sentiments et l'acte
d'écrire lui permet d'être lui-même sans être présent; il ne saura donc jamais rien
de la réaction des autres. Comme il explique dans la Préface de La Gloire de mon
344
père, parlant de la réaction possible du lecteur: "Mais l'auteur ne sera pas là, et il
n'en saura jamais rien...le 'four' du prosateur est moins cruel"228.
L'émotion racontée dans les Souvenirs d'enfance garde sa distance des
événements contés. Par exemple, pour Noël la famille Pagnol remonte à La
Treille; l'ami Lili les attend au pied de la côte; quand Marcel le reconnaît, il court
vers lui. Lili lui tend la main, et Marcel la serre virilement "sans dire un mot"229.
Dans la colline, les émotions, comme les sources, ne se disent pas.
Il y a beaucoup d'exemples d'émotions si fortes qu'on ne peut rien dire;
quand la famille Pagnol est arrêtée un jour par le comte, propriétaire du premier
château traversé sur le chemin de La Treille, les parents de Marcel ont très peur,
sachant qu'ils n'ont pas le droit d'être sur le terrain d'autrui. Mais malgré les
préjugés de Joseph (appris à l'école normale) contre les nobles, le comte et son
garde Wladimir sont très généreux; ils aident la famille à traverser leur propriété.
Le résultat de cette gentillesse est que: "Ma mère avait les yeux pleins de larmes,
et mon père ne pouvait dire un mot"230. C'est le narrateur qui nous l'explique.
Finalement, Joseph retrouve la parole pour remercier le comte et lui dire qu'il est
ému. Le noble lui répond: "--Je le vois bien,...et je suis charmé de cette fraîcheur
de sentiments..."231. Le lecteur comprend donc qu'il est rare que l'émotion soit
exprimée à haute voix; il faut savoir la lire dans les signes.
Cependant, quand le garde du quatrième château a mis un cadenas et une
chaîne pour que la dernière porte "la porte magique qui allait s'ouvrir sur les
grandes vacances"232 reste fermée, Augustine, la mère de Marcel, "poussa un
gémissement d'angoisse,..."233 et "...poussant un faible cri,...s'évanouit..."234. La
conclusion du père est: "Comme on est faible, quand on est dans son tort!"235. Il
345
est impossible de se servir des mots pour plaider sa cause quand on a tort et
l'émotion est puissante.
Et pourtant, la langue écrite est ce qui protège--littéralement--les garçons
des éléments de la nature; lorsqu'Augustine les habille, elle glisse "plusieurs
numéros du Petit Provençal, pliés en quatre:...entre leur gilet et leur chemise.236
Ainsi, très littéralement--comme figurativement-- les mots écrits entourent le petit
Marcel, et quand Lili, bouleversé par le désespoir, lui prend dans ses bras, il
froisse entre leurs "cœurs désespérés seize épaisseurs de Petit Provençal..."237.
Marcel écoute son ami, "...mais il n'avait rien à me dire, que son amitié"238.
Il y a des moments où l'on ne peut rien dire et le silence s'impose. Pour
plaider sa cause devant le garde, par exemple, quand il est pris en flagrant délit,
Joseph est silencieux avant de retrouver enfin la parole.239 Cependant, pendant sa
plaidoirie, Marcel brûle de rage.240 A la fin de cette scène humiliante, Augustine
s'évanouit lorsque le réveil-matin sonne. Elle tombe par terre. Au lieu de se
réveiller, elle s'endort symboliquement parce que le monde est à l'envers.241
La morale de cet incident humiliant est que quand vous faites partie d'une
communauté qui vous protège, vous survivrez. Mais tout est relatif au moment et
à la communauté dans laquelle on vit, et celle-ci peut changer. On ne peut pas
toujours suivre ses principes parce que parfois la situation de base change.
Joseph répète sans cesse: "Comme on est faible quand on a tort"242. Mais
ce n'est pas la morale de l'histoire. Comme l'auteur nous explique: "La vie m'a
appris qu'il se trompait, et qu'on est faible quand on est pur"243. Car, en effet, il est
nécessaire pour Joseph d'ouvrir le cadenas pour que sa famille soit libre. Pagnol
note: "C'était la première fois que je voyais un cambrioleur au travail, et ce
346
criminel, c'était mon père!"244. La famille a donc pu s'évader en s'adaptant au
changement de la situation. Cela nous montre combien les lois de la communauté
peuvent être lues différemment selon le point de vue des individus exclus.
Après la confrontation avec le garde et sa reprise de la clé de Joseph, la
famille Pagnol fait l'immense détour à pied "...et pendant toute cette route,
personne ne dit un seul mot"245. L'émotion impose le silence. Ensuite, le groupe
des amis se joint à la famille pour trouver une solution langagière au problème du
procès-verbal de Joseph.
Et il y a des moments où il faut mentir pour cacher ses émotions, car la
langue sert souvent à dissimuler les sentiments les plus profonds. Un exemple de
cette sorte de mensonge est lorsque Lili vient attendre la famille Pagnol quand elle
arrive à la Bastide Neuve. Marcel court vers son copain et lui demande: "Tu nous
attends?"246. Son ami lui répond qu'il est venu voir si Durbec était là, mais que
celui-ci n'était pas chez lui. Mais à ce moment-là, Durbec sort de sa maison et tout
le monde comprend que Lili a menti. Marcel explique ses pensées: "J'étais
heureux parce que je savais qu'il m'avait menti: oui, il était venu m'attendre..."247.
L'amitié fait partie de ces richesses qu'on déguste sans dire un mot et les mots sont
là pour dissimuler les sentiments.
Un jour en automne, Lili écrit une lettre à Marcel et dans l'enveloppe, il
place une feuille de sauge et une violette séchée;248 Lili n'essaie pas de décrire ces
objets pour Marcel; il évite le langage en plaçant directement les objets dans sa
lettre. Son orthographe est difficile à déchiffrer, mais "...je me langui de toit..."249
est quelque chose qu'on peut écrire, car comme le narrateur explique, parlant de sa
lettre de réponse: "Je terminai par des paroles d'amitié fervente, que je n'aurais
347
jamais osé dire en face"250. Le mot écrit est donc plus vrai (près de la nature) que
ce qu'on n'arrive pas à dire devant la personne, mais des dangers sont parfois
présents quand on s'exprime ainsi, et surtout si l'on ment.
Un exemple des dangers du mensonge écrit est celui que Joseph avait
raconté à Marcel. Le soldat Trinquette, Edouard, le cousin de M. Besson, faisait
son service militaire à Tarascon:
Le papa Trinquette, qui était veuf, adorait son fils unique, et
s'inquiétait grandement de son sort. Or, il découvrit un jour, avec
joie, que le colonel du régiment n'était rien d'autre que son meillleur
ami d'enfance...Il lui écrivit une longue lettre...[pour] lui
recommander son fils, sujet d'élite, et seule consolation de ses vieux
jours...Le colonel--ami fidèle--fit sur-le-champ appeler Trinquette
Edouard, pour l'assurer de sa bienveillance: mais l'adjutant de
semaine vient lui apprendre--au garde-à-vous--que le sujet d'élite
était parti depuis huit jours en permission extraordinaire pour
assister
règler
aux obsèques de son vieux père, consoler sa mère éplorée, et
de délicates questions d'héritage avec ses quatre frères et sœurs.251
Le pauvre soldat fut donc arrêté, couvert de chaînes et ramené à la caserne où il a
passé trois semaines dans un cachot plein de rats. Alors, bien qu'il soit plus facile
de mentir par écrit, la preuve reste là, devant les yeux de l'autre, inscrit sur papier
et dans sa mémoire. Quand Marcel admet sa défaite quant à la possibilité de vivre
dans la grotte des collines, il conclut: "C'est le destin...C'était écrit..."252. On dirait
donc que la parole écrite persiste plus longtemps que la parole orale.
348
Pour les gens du village, "le procès-verbal... est le déshonneur et la
ruine"253. Tout le monde a peur de la Loi et de la police; le symbole de cette Loi
est le procès-verbal. Encore une fois, c'est l'acte d'écrire qui rend définitive la
situation.
Pourtant les récits répétés servent à créer les légendes qui unissent les
membres collectifs d'une même communauté. Puisque Robinson Crusoé est le
héros des générations de jeunes garçons, Marcel l'appelle à son secours pour lui
demander ce qu'il ferait dans la grotte devant les "grosibous":
Il n'était pas bien difficile de l'imaginer: il les eût aussitôt étranglés
et plumés, en remerciant la Providence, avant de les rôtir sur une
broche de bambou! Si je fuyais devant ces volatiles, je n'aurais plus
le droit d'entrer dans un roman d'aventures, et les personnages des
illustrations, qui m'avaient toujours regardé en face, détourneraient
la
tête pour ne pas voir un "cœur de squaw."254
Lorsque Marcel et Lili arrivent à la villa des collines après avoir été perdus
pendant l'orage, le narrateur résume: "Alors, nous fûmes heureux et fiers de cette
aventure qui allait permettre de beaux récits"255. Quand ils sont installés devant le
feu, Marcel raconte leur "odyssée"256. L'Académicien ajoute: "Le point culminant
fut l'attaque du grand-duc, que je ne pouvais évidemment pas laisser immobile
contre le rocher: il s'élança donc sur nous, les yeux en feu, les serres en avant, et
tournoya autour de nos têtes..."257. Par cette mise en abyme, le lecteur comprend
comment amplifier une histoire pour créer un style hyperbolique.
Ensuite, c'est l'auteur qui croit ses propres histoires; le narrateur conclut:
"Notre succès fut si complet que j'eus peur moi-même, et que bien souvent dans
349
mes rêves--même quelques années plus tard--cette bête agressive est revenue me
crever les yeux"258. Quand Marcel décide de se cacher dans la grotte pour ne pas
revenir à l'école, il évoque les deux "grosibous" en disant : "Je les vis voler autour
de ma tête, leur bec jaune ouvert sur des langues noires, les yeux glauques, la serre
crochue, et rendus mille fois plus dangereux par les descriptions que j'en avais
faites,..."259.
Après le récit de Marcel, l'oncle Jules raconte l'épopée des chasseurs, mais
son "histoire ne fit pas grand effet; on ne tremble pas pour des chasseurs à
moustaches"260. En créant le personnage du jeune Marcel qui observe les
événements et le narrateur âgé qui commente ce que le petit voit, Pagnol profite du
dédoublement du sujet pour avoir plusieurs points de vue. Evidemment, ce récit
est écrit beaucoup plus tard par un témoin qui a bien appris son métier.
D'abord, il faut reconnaître que le récit oral (et ensuite le récit écrit) est la
meilleure façon de transmettre les croyances et les mythes de la collectivité
provençale. Marcel apprend cette leçon après l'humiliation de son père par le
garde incarnant pour le jeune Marcel "...une stupidité sans fond"261. Avant le
dîner, la famille parlait à voix basse, "...comme s'il y avait un mort dans la
maison..."262; mais, pendant le repas, Joseph se met "...tout à coup à bavarder
gaiement. Il nous décrivit la scène sur un ton plaisant, et il fit un portrait comique
du garde...Paul fit de grands éclats de rire, mais je vis bien que mon père se forçait
pour nous..."263.
Le jeune Marcel découvre ainsi que c'est le récit de l'événement qui permet
de le relativiser et de changer des situations pénibles en littérature. C'est le
350
processus d'écriture que l'auteur nous livre, celui qui va changer les faits et les
personnages de sa vie en légendes littéraires. La preuve posthume est que les
écoliers de la France entière (et de la francophonie) connaissent les personnages
des films et des romans de Marcel Pagnol. Ici, l'auteur nous parle de l'origine du
récit littéraire.
Pendant le repas, Joseph raconte longuement l'aventure à Bouzique qui, lui,
répond par un nouveau récit de son exploit.264 Dans la collectivité pagnolienne, le
récit suit l'aventure et l'aventure n'est qu'un prétexte pour le récit. Plus on parle,
plus on exagère. Le jeune Marcel observe son père et Bouzique et commente:
"Quand ils en furent à la quatrième version de ces chants amœbées, mon père nous
révéla que le garde avait failli nous abattre sur place, et Bouzique nous peignit le
monstre se traînant à genoux, le visage couvert de larmes, et demandant 'pardon'
d'une voix d'enfant"265. Ainsi, l'histoire se développe à force d'être répétée et
exagérée par les membres du groupe. Chaque personne ajoute son grain de sel et
c'est ainsi que les récits se créent.
Pour le jeune Marcel, ce qui compte est ce qu'on lit dans les livres. Il
s'énerve contre Lili et lui dit: "On voit bien que tu ne lis jamais rien! Tandis que
moi, j'ai lu des vingtaines de livres!"266. Lili est sûr que ce Robinson, s'il dit qu'il
court assez vite pour attraper des chèvres sauvages, est "un beau menteur!"267.
Mais Marcel répond: "Puisque je te dis que c'est imprimé, dans un livre qu'on
donne pour les prix!"268.
Le monde de l'imagination créé par la littérature est comparé à celui des
enfants. Le narrateur admet qu'il s'est souvent demandé comment il avait pu
prendre la décision de quitter sa famille pour rester seul dans ses collines. Voici sa
351
conclusion: "Jusqu'à la triste puberté, le monde des enfants n'est pas le nôtre: ils
possèdent le don merveilleux d'ubiquité"269. Pagnol explique comment le monde
de l'imagination peut vivre de plain-pied avec le monde réel; la mémoire des
enfants est si puissante que, "comme le bœuf qui rumine trouve dans l'herbe
remâchée le goût de graines et de fleurs qu'il a broutées sans le savoir..."270,
l'enfant peut ressusciter à l'improviste tout ce qui n'est pas là. L'enfant et l'auteur
ont ce même pouvoir.
Le récit est ce qui permet de créer cet autre monde. Et le récit est composé
de mots et de phrases qui ont un pouvoir magique. Ainsi, quand Marcel tressaillit
en entendant une sorte d'aboiement, il a peur. Lili lui dit que c'est un renard et
l'écolier pense à son livre d'histoire naturelle. Pour Marcel, toute la nature est
maîtrisée par les mots. Il se récite sa leçon: "l'éléphant barrit, le cerf brame, le
renard glapit"271. Ensuite, il explique: "Alors, parce qu'il était nommé, ce cri
perdit sa puissance nocturne: ce renard glapissait, rien de plus. J'avais porté son
verbe cent fois dans mon cartable: je fus tout à fait rassuré..."272.
Quand on nomme une chose, c'est un appel. Lili ne veut pas parler du
fantôme parce qu'il risque de venir. Pour ne pas croire à cette histoire, Marcel fait
appel au vocabulaire de son père: "Franchement...je te trouve bien bête de me
raconter ces préjugés, qui sont de la superstition. Le fantôme, c'est l'imagination
du peuple. Et les signes de croix, c'est obscurantiste!"273. Les mots ont un pouvoir
sur l'imagination et en les employant, les narrations créent notre monde.
La narration pagnolienne crée le monde pagnolien. Quand Marcel décide
de s'évader, il se laisse glisser jusqu'au sol par une corde qui aurait révélé son
départ, mais qui assure aussi plus tard le retour du jeune garçon quand il aura
352
compris qu'un individu ne peut pas vivre seul.274 C'est donc la corde de la
digression. La digression est permise si l'individu revient à la communauté.
Cette corde est un lien entre la famille et la nature. La corde, symbole de la
narration que représente le dialogue entre l'individu et le groupe social est ce qui
permet à Marcel de se réintégrer dans la collectivité. Marcel Pagnol nous donne
beaucoup d'exemples de cela. Examinons-en deux....
(1) Quand Marcel fait la connaissance de Lili, celui-ci est au courant du
"calibre douze, celui des bartavelles..."275, c'est-à-dire, de Joseph. Pourtant, la
première chose que le petit des collines dit au citadin est: "Tu me raconteras?"276.
Il a donc envie d'entendre le récit, et en échange, il apprend à Marcel le
vocabulaire de la faune de Provence: "les culs-blancs, les bédouïdes, les darnegas
et les limberts" par exemple.277
Ainsi, il y a un échange entre le jeune des collines et celui de la ville et cela
crée une communauté plus large qui contient le français aussi bien que le patois et
les collines comme la ville. C'est l'échange des récits qui crée un lien entre ces
deux mondes pour en former un autre. Comme François, le père de Lili, vend ses
abricots, fruits des terres de la Provence, dans le marché d'Aubagne, il y a un
commerce d'expériences échangées par les deux garçons à travers la langue
française. Le narrateur explique: "...nous bavardions, à voix basse, pendant des
heures"278. D'ailleurs, la répétition des récits est ce qui les soude dans la mémoire
collective et ce qui perfectionne l'histoire. Les conversations de Marcel avec Lili
concernaient toujours la chasse; le narrateur dit: "...je lui répétais les histoires de
l'oncle Jules, et souvent, les bras croisés, adossé contre un pin, et mordillant une
353
ombrelle de fenouil, il me disait gravement: "Raconte-moi encore les
bartavelles....'"279
L'échange des récits comprend aussi l'échange du vocabulaire. Lili
apprend les mots provençaux à Marcel et Marcel lui "[fait] cadeau de quelques
mots de [sa] collection..."280. Un jour, le futur écrivain lui offre le mot
"anticonstitutionnellement," expliquant que son but n'était pas "d'augmenter son
vocabulaire, mais son admiration, qui s'allongeait avec des mots"281. Celui qui
manie bien la langue dans la communauté pagnolienne a l'admiration des autres
membres du groupe.
(2) Pagnol admet que, comme le philosophe allemand, Fichte, il croyait
que le monde extérieur était sa création personnelle, et il ajoute: "...et qu'il m'était
possible, par un effort de ma volonté, d'en supprimer, comme par une rature, les
événements désagréables"282. Il essayait donc d'effacer de ses pensées le mois
d'octobre et la rentrée. Dans ses Souvenirs d'enfance, d'ailleurs, il fera disparaître
les événements désagréables, tous ces mois à l'école--en ne parlant que de l'été
dans les collines. Tel est la prérogative d'un écrivain; ce dont il ne parle pas dans
son œuvre n'existe pas. Dans un sens très réel, il crée son monde. Il va de soi que
le monde que l'auteur conçoit dans un livre (ou dans un film ou dans une pièce)
contient les éléments qu'il veut reconnaître et que ce monde est vidé des choses
dont il ne reconnaît pas l'existence.
La solidarité
La solidarité est quand même nécessaire pour que la communauté survive.
Quand Marcel décide de vivre seul dans la grotte, il va essayer d'exister comme
354
Robinson Crusoë ou comme Manon, mais ses idées sont romantiques et "sa" patrie
est plutôt celle de la littérature et non pas la Provence.
Cependant, le plan de Lili et de Marcel comprend déjà un groupe plus
grand qu'eux deux parce qu'ils projettent de faire du commerce et des échanges:
ils vont vendre des grives à l'auberge de Pichauris, et avec l'argent, ils iront acheter
du pain à Aubagne. Avec l'argent des fagots de fenouil ramassés, ils achèteront
des pièges à lapin, et ainsi de suite.283 Il y a donc une association économique et
sociale dans la communauté pagnolienne.
Cette solidarité forme un lien entre les générations et entre les gens du
groupe. Le jeune Marcel ne peut pas savoir ce que son père fera quand Bouzique
l'invite à boire un coup; refusera-t-il cet alcool puisqu'il est antialcoolique ou
boira-t-il du vin devant les yeux stupéfaits de ses deux fils?284 Marcel admire donc
la finesse de son père qui ajoute de l'eau gazeuse au vin pour le diluer;
évidemment, Joseph ne pourrait pas refuser de boire avec Bouzique, car comme
nous avons vu, le groupe et son unité sont toujours plus importants qu'aucun
individu.
Comme Edith Wharton explique dans French Ways and Their Meaning
(1919), il y a une différence en France entre ce qui n'est pas légal et ce qui n'est
pas sociable, car la société latine est fondée sur cette différence. C'est le résultat
d'une conception de la communauté qui prime sur tout individu:
In it individualism has no place. It is based on the interests of the
family, and of that larger family formed by the commune or the
state; and it distinguishes, implicitly if not outspokenly, between
the wrong that has far-reaching social consequences and that which
355
injures only one or two persons, or perhaps only the moral sense of
the offender.285
L'idée ne viendrait donc pas à l'esprit de Joseph d'offenser son ancien élève.
Pourtant, la conscience de Joseph n'est pas à l'aise parce qu'il a des
principes contre l'alcool. Dans Topaze, il s'agit d'un professeur qui est initié dans
un monde où la réalité n'est pas comme dans les proverbes (Bien mal acquis ne
profite jamais, etc.). Ici, dans Le Château de ma mère, c'est le petit Marcel qui
apprend la leçon à un âge tendre et à travers l'expérience de son père. Joseph n'a
pas envie d'accepter la clé de Bouzique parce qu'il a peur que cela finisse "en
correctionnelle"286. Mais quand Bouzique lui dit: "Et surtout, surtout, c'est bien
dommage pour le Canal..."287, Joseph conclut: "Il est évident...que...si je puis
rendre service à la communauté, même d'une façon un peu irrégulière...Et d'autre
part, si je puis t'aider..."288. Les valeurs essentielles dans cette communauté
pagnolienne sont le bien du groupe et l'amitié.
Joseph est donc "en paix avec sa conscience, car il ne franchissait point ce
seuil interdit pour raccourcir une route trop longue, mais pour préserver de la ruine
le précieux canal, et sauver Marseille..."289. C'est en traversant ces propriétés
différentes que la famille fait la connaissance un jour du noble. Bien que Joseph
n'aime pas en principe les nobles et les militaires, il finit par aimer ce colonel qui a
participé dans la bataille de Reichshoffen. Cela prouve que les idées différentes et
les opinions même opposées peuvent cohabiter dans cette collectivité. Les
échanges des points de vue sont encouragés ainsi que la tolérance. Un exemple de
cela est que Joseph apporte un jour le récit de la bataille de Reichshoffen pour le
vieux soldat; puisque le colonel n'est pas d'accord avec l'historien, il commence la
356
"rédaction d'un mémoire pour rétablir la vérité"290. On peut donc comprendre que
bien que les choses se discutent oralement, dès qu'on écrit l'événement, la vérité
est établie pour les générations futures.
Le noble propriétaire de ce premier château et le paysan qui garde le
troisième château aident la famille Pagnol à traverser leurs terres et lui rend la vie
plus facile et plus agréable. Il faut s'entraider dans la collectivité pagnolienne.
Pour Joseph, le peuple a le cœur bon et la générosité des enfants.291
Par contre, le garde qui écrit le procès-verbal contre Joseph est détesté par
tout le monde au village parce qu'il a déjà dénoncé Mond des Parpaillouns quand
celui-ci avait caché quatre grives dans son chapeau melon.292 Lili annonce: "Si
jamais il vient dans nos collines, il n'attendra pas bien longtemps le coup de fusil
qu'on lui doit"293.
Finalement, c'est grâce à Bouzique que Joseph ne perd pas son poste. Il
aide son ancien maître, et comme dans Topaze, c'est l'élève qui comprend mieux la
vie que le professeur. Bouzique va voir le garde avec deux de ses copains et, en
échangeant le procès-verbal contre les pièces à conviction que le garde a saisies, il
se bat pour l'avenir de Joseph. C'est cela l'avantage de la communauté: on se bat
ensemble contre "l'ennemi"294. C'est le poids du groupe qui emporte contre un
individu.
L'individu dans Le Château de ma mère
Augustine hésite toujours devant la quatrième porte sur le chemin des
Bellons car elle a peur de l'ivrogne et de son chien. Pagnol explique: "Ma mère,
par instants, s'arrêtait, toute pâle, le nez pincé, la main sur son cœur"295. Joseph la
357
trouve ridicule, mais sa peur empêche la famille de passer devant ce château sans
être nerveuse.296
Dans Le Château de ma mère, le personnage opposé à la communauté est
donc Augustine, la mère du petit Marcel. Dans ce deuxième tome du roman, le
centre d'intérêt est Augustine parce qu'elle s'oppose aux coutumes du groupe
masculin.
Dans le premier chapitre, il y a un rappel de la gloire de Joseph qui est
devenu redoutable parce que "le succès fait souvent le talent"297. Marcel nous
rappelle aussi qu'il avait sa part dans le triomphe de Joseph298 et qu'ainsi, il est
admis au rang des chasseurs.299 Marcel s'en va donc tous les jours avec son père et
son oncle à la chasse. Cependant, sa mère n'est pas contente de ce fait et la
dernière phrase du premier chapitre nous montre son opposition et informe le reste
du livre: "Elle se demandait s'il était raisonnable, avec de si petits mollets, de
faire, chaque jour, tant de pas"300.
L'instinct maternel fait qu'Augustine s'inquiète pour la santé de son fils; un
jour de pluie vers la fin des grandes vacances, la mère de Marcel, "stupéfaite," lui
demande: "--Tu veux sortir sous cette pluie?...Tu as envie d'attraper une fluxion
de poitrine?"301. Elle a peur pour son fils même quand il travaille à l'école: "Ma
chère maman était effrayée de me voir penché si longtemps sur mes devoirs, et la
séance du jeudi matin lui paraissait une invention barbare: elle me soignait comme
un convalescent, et préparait pour moi des nourritures délicieuses..."302. Elle
protège ses enfants et pendant le froid de l'hiver, elle "[les] ensacha... dans
plusieurs caleçons, tricots, combinaisons, blouses et blousons superposés, et sous
358
les 'passe-montagnes' à oreilles..."303. Ses soucis pour son fils peuvent alors le
retenir de participer totalement dans le monde des hommes.
Pour que Marcel puisse participer à sa guise dans le monde des chasseurs,
il faut qu'il soit indépendant de l'influence de sa mère. Et pourtant, c'est sa mère
qui le met sur le bon chemin vers son indépendance. Quand Augustine voit que
Marcel est triste, elle décide qu'il faut venir chaque semaine aux collines304 et c'est
elle qui arrange la chose avec Madame la Directrice de l'école, car elle est capable
de tout pour ses enfants.305 A cause de ses "manigances" auxquelles les hommes
ne comprennent rien,306 la famille est libre le lundi matin et peut donc partir
chaque week-end pour sa petite villa. Augustine a, selon Joseph. "le Génie de
l'Intrigue!"307.
Quand Marcel décide de ne pas rentrer avec ses parents, de rester caché
dans la grotte des collines et de devenir "hermitte" (sic)308, il écrit une lettre
d'adieu à ses parents. Il contraste l'aventure qu'il recherche au danger dont ses
parents ont peur: "Moi, mon bonheur, c'est l'Avanture. Il n'y a pas de danger. J'ai
emporté deux cachets d'Aspirine des Usines du Rhône. Ne vous affollez pas."
(sic)309. Il termine cette lettre ainsi: "Je vous embrasse tendrement, et surtout ma
chère maman"310. Marcel veut rassurer ses parents, mais en particulier sa mère,
qu'il pourra survivre dans les collines. Sa mère veut le garder aussi longtemps que
possible sous sa protection.
Quand Bouzique veut parler de sa sœur, celle qui "est mariée (de la main
gauche) avec un conseiller général!"311, et veut montrer une photo de son "drôle de
balcon," Augustine prend Marcel et Paul par la main pour les conduire dans leur
chambre.312 Toute l'innocence de l'enfance est donc protégée par la mère.
359
Augustine a aussi la qualité d'être sensible envers son fils. Marcel est
furieux que la famille va rentrer. Il essaie d'éveiller chez Paul un sentiment de
regret: "On n'ira plus à la chasse, il n'y aura plus de fourmis, plus de pregadiou,
plus de cigales"313. Le jeune écolier voit que son père cloue le couvercle de la
caisse (qu'il appelle "le cercueil des vacances")314; l'oncle Jules annonce que ce qui
lui a manqué, "ce sont des cabinets confortables, sans fourmis, sans araignées, sans
scorpions, et munis d'une chasse d'eau"315. Le narrateur dit: "J'étais au comble de
l'indignation, mais je constatai avec fierté que seule ma mère ne blasphémait pas
mes chères collines..."316. Cependant, Marcel comprend que la route vers la
rentrée va mener à l'appartenance au groupe.
Après que la famille Pagnol est prise par le garde dans l'illégalité, la
réaction d'Augustine est: "Même si on nous donnait la permission, je n'aurais
jamais le courage de revoir cet endroit"317. Pourtant la conclusion de ce deuxième
volume est que la mère de Marcel, et dans ce sens-là, son enfance, sa peur et sa
timidité, sont rangées derrière cette porte dans un passé lointain.
Cinq ans après cet incident, Augustine meurt; Marcel n'a que quinze ans.
L'auteur des Souvenirs d'enfance explique: "Pendant des années, jusqu'à l'âge
d'homme, nous n'avons jamais eu le courage de parler d'elle"318. Cette tristesse se
représente par le silence dans le monde de Pagnol.
Sous la protection de la mère de Marcel, il y avait aussi Paul. Celui-ci
grandit et devient chevrier, "le dernier chevrier de Virgile"319. Mais il est mort à
l'âge de trente ans dans une clinique. "Sur la table de nuit, il y avait son
harmonica"320. L'instrument de musique inerte est une autre façon de représenter
l'absence de bruit, donc la tristesse.
360
En 1938, Marcel Pagnol fond une société de films à Marseille. Pour
construire "la Cité du Cinéma" en Provence,321 il achète un terrain sans le voir.
Pagnol dit: "...je regardais orgueilleusement la naissance d'une grande
entreprise...je m'élançai dans une course folle à travers la prairie et le temps...Je
refis lentement le chemin des vacances, et de chères ombres marchaient près de
moi"322. Enfin, Pagnol reconnaît "l'affreux château, celui de la peur, de la peur de
ma mère"323. L'auteur lance une grosse pierre vers les planches pourries de la
porte noire, "la porte du Père Humilié..."324; elles s'effondrent sur le passé et
l'écrivain semble respirer mieux.
L'acte littéral est donc confondu avec l'acte figuratif, procédé cher à Marcel
Pagnol, car en démolissant ce mur entre le passé et le présent, les membres de la
collectivité d'aujourd'hui peuvent emporter tout leur passé avec eux. La
communauté joue le rôle maternel en protégeant ses membres du danger. Et la
communauté n'a pas les limités normales de temps et d'espace, car dès que les
barrières s'écroulent, les personnages et les actions du passé sont présents avec les
actions et les personnes d'aujourd'hui. Les souvenirs comptent autant que les
projets d'aujourd'hui et de l'avenir.
C'est l'art qui permet au passé de continuer à vivre dans le présent. Le récit
et l'art sont l'unification du temps et de l'espace. Pagnol parle d'un mauvais
charme qui est conjuré.325 Sa mère était "[b]lême, tremblante, et pour jamais
inconsolable"; elle était isolée de la communauté tant qu'elle ne faisait pas partie
de la littérature du groupe.
Pagnol termine ce deuxième volume par ces belles phrases: "Telle est la
vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d'inoubliables chagrins. Il
361
n'est pas nécessaire de le dire aux enfants"326. Et pourtant, cette solidarité formée
par les bons moments ensemble est ce qui fait durer les souvenirs de la
communauté sous forme artistique.
C'est quand Pagnol écrit ce beau récit qu'Augustine revient chez son fils,
c'est-à-dire, dans le domaine de ce château acheté par le cinéaste. A cause de cette
histoire, la mère de l'auteur est incluse dans le groupe communautaire. Il n'y a plus
de frontières entre le passé et le présent, entre les pauvres et les riches, entre ceux
qui ont peur et ceux qui n'en ont plus. La collectivité est élargie par son passé qui
est toujours contenu dans son présent. Et maintenant toute la grande communauté
francophone connaît l'histoire de la peur d'Augustine.
Le Temps des secrets: l'amitié et la passion
Il y a une distinction entre Lili des Bellons et Marcel à partir de
l'adolescence. Marcel devient adulte en étudiant à l'école, tandis que Lili apprend
l'agriculture en aidant son père à travailler. La différence des classes se fait
remarquer entre ces deux garçons. Lili veut pourtant que Marcel aille mettre des
pièges, mais son jeune ami répond: "Moi, tout seul, ça ne m'amuse pas. J'aime
mieux venir travailler avec toi"327. L'amitié est donc plus importante que l'activité
individuelle.
Dans ce troisième volume des Souvenirs d'enfance, le monde est
démystifié par l'expérience du jeune Marcel, ce qu'il appelle "la 'précieuse'
expérience"328. L'expérience devient le compagnon de la littérature, et une fois de
plus, le monde est vu à la lettre et au sens figuré. Lorsqu'on comprend le monde à
travers la littérature, le monde est une féerie,329 mais quand on acquiert des
362
expériences, cela désenchante les collines.330 Tous les animaux que Marcel y
imaginait (le lion, l'ours grizzly et le loup-cervier) avaient "tous réintégré les pages
illustrées de [son] Histoire naturelle et [il savait] bien qu'ils n'en sortiraient jamais
plus"331. Le jeune Marcel commence à lire Jules Verne; il le lit et relit avec
passion. Il dit: Ces "personnages avaient pour moi la même réalité que mon père
ou que l'oncle Jules"332.
Le monde de la littérature est celui de Marcel quand il est jeune. Il lit L'île
mystérieuse au moins trois fois333 et si Jules Verne le mène dans un autre monde,
l'auteur qui décode celui-ci est La Fontaine. Dans les collines, son frère, le petit
Paul, d'ailleurs, a "préparé un festin de 'petits morceaux de mouche ou de
vermisseau'" pour les cigales qu'ils ont mises dans une petite cage.334
Une fois, Marcel revient à la villa et Lili est en train de jouer avec Paul. Ils
ont mis un petit éventail de papier dans l'arrière-train d'une cigale avec l'intention
d'y mettre le feu pour voir si la bestiole volerait. Marcel met fin à ce jeu--non pas
par une sensiblerie pour "la combustible chanteuse"335, mais parce que "la chute
finale d'une bestiole enflammée mettrait le feu aux herbes sèches, qui
incendieraient les oliviers, puis la pinède, et finalement la maison"336. Ce n'est que
la société humaine qui importe pour Pagnol, car la nature, aussi belle qu'elle soit,
n'est qu'une menace à la civilisation des hommes.
Lorsque Lili et Marcel vont voir leurs pièges, ils constatent que les
insectes, les rats, les fourmis et les renards ont tout pris. Les animaux sont donc en
concurrence avec les êtres humains, comme le monde vu par la littérature est en
concurrence avec celui qu'on voit tous les jours et qu'on appelle "la réalité."
363
Il existe aussi une opposition dans le monde pagnolien entre l'amitié et la
passion, car la passion risque de mettre feu à la communauté pagnolienne.
L'amitié entre Joseph et Jules et celle entre Marcel et Lili est composée d'un
sentiment réciproque qui est la colle de la collectivité. L'espace de cette amitié est
le jour, dans les collines et sur les places publiques. La conversation que Marcel
entame avec Lili se compose surtout de questions car, comme il nous explique:
"Les juges, qui ne sont pas bêtes, l'ont toujours interdit aux accusés"337. L'idée est
que celui qui mène le dialogue est la personne au pouvoir.
Par contre, il y a un autre sentiment qui occupe la nuit et les rêves; la
passion que Marcel voit naître en lui pour Isabelle est incontrôlable. Le jeune
garçon se voit en héros qui sauve une jeune fille en danger. Elle habite dans un
monde romantique et fictif, chevaleresque et onirique, et Marcel ne peut pas lui
résister.
Un antagonisme existe dès le début entre la famille Pagnol et Isabelle.
Paul raconte à table qu'Isabelle est la fiancée de Marcel; ensuite la famille Pagnol
commence à discuter Isabelle--et surtout son père. Marcel est fier d'annoncer que
celui-ci ne boit pas de Pernod; il boit "de l'apsinte" (sic)338. Evidemment, pour
Joseph, ce fait est encore pire et pour Joseph et Jules, l'absinthe est associé aux
poètes comme Verlaine et Alfred de Musset. Marcel écoute à peine la
conversation "cent fois entendue"339 entre son père et son oncle. Ce qui révèle
l'innocence de Marcel est qu'il écoute ces conversations sans comprendre
l'essentiel. Son père prononce "...des mots mystérieux et menaçants: déliron,
poplexi, sirose, idropisi..." (sic)340. Les dangers de l'alcool pour Joseph sont
364
sérieux et réels et Loïs de Montmajour en est l'exemple de quelqu'un d'exclu de la
communauté humaine à cause de son alcoolisme.
Le dialogue fait partie du sentiment de bien-être dans la collectivité
pagnolienne. Mais lorsque la famille Pagnol est au courant du "Chevalier de la
Reine" (jeu dans lequel Marcel participe avec Isabelle), au repas du soir, personne
ne parle et "...ce silence devenait gênant..."341. Pour meubler ce silence, Marcel
prend donc délibérément la parole pour exposer "la différence de tempérament des
trois échos de Passe-Temps"342. En décrivant le premier écho, il dit: "il répliquait
si vite qu'il vous coupait la parole, comme dans une dispute..."343. En parlant du
second, il raconte: "il récitait la phrase tout entière, très poliment, mais comme s'il
pensait à autre chose"344. Enfin le troisième écho "prenait le temps de réfléchir, et
répétait les moindres nuances, d'une jolie voix un peu enrouée, mais toujours
amicale"345. Marcel choisit alors de remplir le silence en décrivant des sortes
différentes de dialogues occasionnés par les échos. Mais ces considérations
"n'obtinrent aucune réponse"346. Cette opposition entre la conversation et le
silence sert à renforcer l'agréable plaisir des mots, même s'ils ne sont que des
échos.
Puisque Marcel n'a que onze ans, et que sa famille le trouve "[d]éjà aussi
bête qu'un homme"347, son père prend la parole pour lui défendre de revoir
Isabelle. Marcel se sent "aussi abandonné que Robinson" à cause de l'hostilité
soudaine de sa famille.348 Mais, comme il dit: "Devant l'assaut de toute la famille,
je n'avais pas eu le courage de parler"349. Voilà ce que c'est que la force de la
communauté; elle est garante de la survie du groupe et en même temps, elle
corrige les comportements bizarres.
365
Selon Marcel, les filles mentent sans cesse et pour le plaisir,350 et à partir
de l'âge de douze ans, elles deviennent encore plus bizarres et mystérieuses.351
L'interprétation du jeune auteur est qu'un garçon manqué signifie "un faux pas de
la nature, le résultat d'une erreur au cours de la création d'un garçon"352. Encore
une fois, Marcel confond le sens littéral avec le sens figuratif et cette "erreur
d'interprétation"353 linguistique va le faire croire que les hommes comme lui sont
des garçons réussis et que l'existence des filles fait valoir les qualités des hommes.
La définition du groupe dépend donc de ceux (ou en ce cas-ci, de celles) qui n'y
appartiennent pas. En faisant la connaissance des filles, Marcel comprendra mieux
sa société patriarcale.
Ce qui différencie les humains des bêtes, c'est le langage. Marcel a horreur
de sa nature animale dès son jeune enfance: "Depuis ma plus tendre enfance,
j'avais mal supporté les servitudes animales qui ridiculisent la condition
humaine"354. Quand Marcel comprend "le comble...Le comble, c'était que ma
princesse, ma fée, avait tout bêtement la colique..."355, il est dégoûté par le côté
matériel de la chose. Dans la communauté de Pagnol, les êtres humains ont de la
dignité.
Au moment où Marcel découvre que le poète Loïs de Montmajour n'est que
"Adolphe Cassignol, qui avait pris un faux nom, comme les forçats évadés..."356, il
ne s'intéresse plus à cette famille, ni à son rêve poétique et romantique. Le
réalisme de la situation n'est pas du tout inclus dans la description du monde de
Marcel Pagnol. Chez Pagnol, il y a une différence entre les bêtes et les personnes,
et bien que les personnages ne soient pas toujours aussi parfaits que l'auteur les
voudraient, le pardon et la tolérance sont présents dans ce monde idéalisé.
366
Pagnol explique que ce n'est qu'en revoyant de très loin cette tragicomédie
familiale qu'il a pu la reconstituer.357 L'écriture est donc une façon de reconstruire
le passé. Au moment où la scène s'est passée, Marcel ne l'a pas comprise.
Autrement, il nous rassure, il aurait pu en tirer de précieux enseignements.
Les expériences de la vie fournissent le matériel des récits. Quand le jeune
Marcel est en train de décider s'il veut accompagner la jeune fille perdue aux
Bellons, il se dit: "Et puis, le récit de cette rencontre, convenablement aménagé,
me fournirait une justification romanesque"358. L'écriture est donc une façon de
reconstruire le passé. Encore faut-il accommoder le récit au public. Marcel nous
donne l'exemple de sa méthode quand il essaie d'expliquer à la mère d'Isabelle
pourquoi parfois il dit des gros mots:
"Peut-être à l'école, ou alors quand je me pince les doigts avec un
piège...
-Un piège! s'écria la dame. Vous tendez des pièges?"
Ce n'était pas une chose à dire chez un chasseur de chasseurs.
Mais je rattrapai aussitôt cette parole imprudente, en spécifiant:
"A rats! Des pièges à rats, parce qu'il y en a à la maison!"
Puis, je compris instantanément que cet aveu d'une maison pleine
de rats allait discréditer la famille, et j'ajoutai précipitamment:
"Dans la cave! Il y a des rats qui viennent des fois dans la cave!"
Enfin, je réduisis le nombre de rats:
"Ils ne sont que deux, mais ils sont assez gros, et ils mangent les
provisions! Alors, quand je me pince les doigts dans un piège...."359
367
Lili montre qu'il est moins naïf que Marcel, car en écoutant son frère aîné
et les villageois, il a compris que le père d'Isabelle est un ivrogne. Pour ramener
Marcel au monde de la famille et de la collectivité, Lili et Paul vont l'espionner
chez Isabelle. Le narrateur admet volontiers qu'il y a "deux personnages qui ne
coïncidaient en rien"--Marcel, le petit garçon qu'il était avec sa famille, et le
personnage qu'il jouait avec Isabelle. Quand Paul et Lili racontent à la famille que
la fille le fait courir à quatre pattes, toute la famille se fâche et Augustine dit: "Si
les filles te font manger des sauterelles maintenant, je me demande ce qu'elles te
feront manger plus tard!"360. Un peu plus tard, Lili demande à Marcel: "Et toi, tu
te prends pour un chien?"361. C'est à ce moment-là que Marcel commence à
comprendre qu'il a mal fait en se séparant du groupe familial. C'est sa nature
animalière (voire, le côté "elle a du chien") qui a dominé.
Les exploits
Mais quand Isabelle part, Marcel pleure "comme un enfant perdu"362, et
c'est Lili qui s'avance, met son bras sur les épaules de Marcel et l'entraîne vers les
collines. Il le console en lui répétant au moins dix fois: "Allez, zou, ne sois pas
couillon..."363. Marcel rentre donc, par l'amitié de son ami, dans la communauté
des Bellons.
Revenu dans la communauté des hommes, Pagnol nous raconte un exploit
d'homme pour pouvoir le comparer plus tard au monde des émotions. Lili et
Marcel voient un énorme serpent en train d'avaler un lièvre. Il est dans un vallon
et Lili recule et dit: "O bonne mère! C'est le serpent de Pétugue!"364. Ces phrases
sont le commencement d'une petite digression au sujet de "l'ivrogne du village"365.
368
Un après-midi, Pétugue et son chien, "qui s'appelait Souffrance, mais qui
ne savait pas encore pourquoi..."366 s'arrêtent devant un fourré d'argéras.
Souffrance est attaqué par "une gueule rougeâtre, et immensément ouverte..."367, et
pendant que Pétugue recule de trente pas, il entend "les cris de souffrance de
Souffrance"368--le tic de style typiquement pagnolien (prenant la chose à la lettre).
Pétugue tire sur "la tête horrible [qui] s'éleva dans les airs"369, mais "les
chevrotines, ça lui a fait pas plus d'effet qu'une poignée de pois chiches!"370.
Pétugue raconte l'histoire au village et suggère: "Si on y allait à cinq ou six, avec
des balles, on pourrait peut-être l'avoir?"371. Si les hommes travaillent en équipe,
comme les fourmis, ils peuvent se débarrasser des menaces à leur survie.
Ensuite, Pagnol nous rappelle comment on établit et embellit un récit. Pour
prouver que son récit n'est pas une hallucination, le paysan va chaque jour à la
recherche du "monstre"372. Pétugue renonce même à la partie de boules le
dimanche "afin de pouvoir faire des gestes"373. Le récit prend une grande
importance dans le village et si quelqu'un éclate de rire, Pétugue allonge "sur-lechamp" le serpent de 50 centimètres374 afin de les terroriser"375. Il circule de la
place de l'église vers l'esplanade "pour chercher d'autres auditeurs"376. Sa
crédibilité n'est pas bonne à cause de son alcoolisme et personne ne le croit. Enfin,
il n'y a plus d'auditeurs, à part les enfants "qui lui demandaient de 'raconter le
serpent', et qui hurlaient de rire à chaque mot"377.
Lili et Marcel vont donc témoigner en faveur de Pétugue pour "réhabiliter
ce martyr de la galéjade..."378. Est-ce la raison pour laquelle Marcel Pagnol
raconte des histoires? Nous savons que le jeune Marcel a une âme héroïque à
cause de "la fréquentation des Peaux-Rouges...[et] l'audace de [ses] héros favoris
369
(qui ne reculent jamais devant un troupeau d'éléphants sauvages"379. Mais il nous
explique que: "Lili, terrorisé, voulut me retenir, parce qu'il n'avait pas lu mes
livres"380. Le caractère du personnage de Marcel est donc informé par ses lectures.
Les deux garçons arrivent, en travaillant ensemble, à pousser une grosse
pierre qui tombe sur le serpent et le tue. Bien que cette pierre pèse plus qu'eux, ils
le poussent "de toute la force de [leurs] cuisses de sauterelles"381. Ce qu'on ne peut
pas faire seul, on arrive à faire quand on travaille ensemble. Ensuite, Lili et
Marcel courent à la maison et Marcel cherche son souffle "(afin de [se] rendre
intéressant)"382. Même le récit sommaire de l'exploit, le brouillon, doit être
intéressant. Mais Joseph croit qu'il exagère et les hommes vont donc à la
recherche du cadavre.
Dans La Gloire de mon père, c'est Joseph qui tue les deux bartavelles.
Mais dans ce troisième tome, c'est le tour de Marcel de trouver sa valeur de
chevalier; c'est lui qui tue le monstre glorieusement allongé derrière eux.383
Joseph est très fier de son fils qui devient ainsi membre du groupe en
accomplissant ce rite de passage. Il mesure, armé de son mètre, le serpent. Marcel
le conteur est déçu par son père car celui-ci fixe, en le mesurant, une limite au-delà
de laquelle le monstre ne pourrait plus grandir dans ses récits.
Le père de Marcel ne s'empêche pas pourtant de parler d'Isabelle, "cette
petite pécore [qui] le faisait courir à quatre pattes!"384. Il y a donc une
comparaison et une juxtaposition entre les exploits des hommes en face des bêtes
et les bêtises des hommes en face des femmes. Ce qui sera raconté au village, ce
sera ceux-là.
370
La vraie gloire de Marcel, c'est le récit du "Tueur de Serpents" sur la
placette du village. D'abord, il y a un cercle d'enfants; ensuite, les femmes, puis
les paysans arrivent; finalement, le curé discute le nom de la bête en latin et fait
une photo de l'exploit et du serpent. Cette photo sera la base du récit de
"Bélérofon terrassant le dragon!"385. "[L]a seconde étape de la gloire (selon
Pagnol), et sans doute, l'apothéose..." est le récit de l'exploit de Marcel. Mais
lorsque Pétugue arrive pour vérifier l'histoire, il annonce que le serpent qu'il avait
vu était "deux fois plus épais, et trois fois plus long!"386. Joseph est sûr que c'est
parce que le paysan boit trop de vin qu'il ne reconnaît plus le serpent; il dit: "Ce
qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'il boit cinq ou six litres de vin par jour, et que ce
serpent s'est longuement nourri de vapeurs du jacquez"387. On voit donc, encore
une fois, comment un événement qui se passe réellement est agrandi et exagéré
pour demeurer un cliché pour la postérité dans une forme artistique.
D'ailleurs, notre auteur précise plus loin que c'est un "récit convenablement
arrangé"388. Pour assurer pourtant la crédibiité, il aurait "l'irrécusable
photographie"389 prise par le curé. Le jeune Marcel vérifie d'abord l'orthographe
de Bellérophon390 dans le dictionnaire et puis il commence "la rédaction de
l'épopée"391. Mais le problème est que "le catholique appareil" n'a pas fonctionné
et il n'y aura pas de photo. Evidemment, le poète qui chante l'épopée de la
Provence "sans un document de base" risque de chanter une victoire qui peut
passer pour une galéjade. Marcel a vu, n'est-ce pas, l'exemple de Pétugue.
Alors, au lieu d'écrire et de penser à ses amours, Marcel se réfugie dans
"l'amitié retrouvée de Lili et de la communauté.392 Les deux garçons attrapent des
grives en septembre qu'ils vendent à Baptistin pour un franc la pièce. Celui-ci les
371
revendra à deux francs. Et petit à petit, Marcel n'oublie pas ses amours, mais
"[son] chagrin a[vait] pris la couleur de la saison"393 et "la petite reine rouge"394 du
temps jadis.
Eviter la violence
Le père du futur écrivain lui dit qu'ils vont réviser avant que Marcel n'entre
dans l'enseignement secondaire. Il est indispensable que celui-ci brille pour faire
honneur aux écoles publiques primaires. Joseph les défend, évidemment, contre
Jules qui favorise les méthodes plus traditionnelles. Une discussion s'ensuit entre
les deux beaux-frères; quand Jules parle des cachots du lycée, Joseph déclare que
les méthodes réactionnaires sont l'héritage abominable d'un passé clerical. Jules
répond qu'un manque de punition expliquerait "la médiocrité des bacheliers
d'aujourd'hui, comme la destruction de la Bastille explique l'anarchie dans laquelle
nous vivons"395.
C'est donc une reprise de la même conversation, mais ce dialogue devient
trop violent et il faut que les deux femmes l'interrompent. Alors, la tante Rose
pousse un cri de douleur--une guêpe ou une araignée vient de la piquer. Augustine
envoie Jules à la cuisine chercher un flacon d'ammoniaque que "personne ne l'avait
vu, ni en cet endroit, ni ailleurs"396. La séparation physique des deux
interlocuteurs est nécessaire quand le dialogue ne reste pas amical.
Puisque chacun semble avoir sa place dans la collectivité pagnolienne,
Marcel fait des dictées et apprend les douze cas de "Rosa la Rose" en latin alors
que Lili fait des tresses de petites pommes d'amour. Chaque personne va vers son
destin dans la communauté; Lili sera paysan et Marcel sera auteur.
372
Parlant des préparatifs faits pour l'entrée au lycée de Marcel, l'Académicien
mentionne un petit pardessus acheté à la Belle Jardinière et "dont je fus aussi fier
que d'une cape d'académicien"397. En effet, traverser le seuil du lycée, c'était se
mettre en route vers l'Académie Française. Pagnol décrit tous les cadeaux de la
famille--plumes, gomme, cahiers, boîtes--et comment ce nouveau départ était
comme le placement d'un spoutnik sur son orbite, c'est-à-dire, que le jeune garçon
allait découvrir un autre univers.398
Le petit monde de Marcel s'élargit quand Joseph va avec lui jusqu'au lycée.
Pendant ce chapitre, le lycée, fille de la République, est comparée à une cathédrale,
à une église et à une prison. Déjà, Marcel l'avait décrite à Lili comme "le temple
de la science"399. On y entend régulièrement des carillons et des tambours.
Marcel croit que le concierge, "enfermé dans sa cage vitrée" ressemble à un animal
du jardin zoologique, à un macaque, plus précisément.400
Une fois entré dans cette nouvelle école, on vouvoie Marcel. Cette entrée
est donc une sorte de baptême dans le monde des adultes. Et là, il y a "des élèves
ordinaires," mais il y a aussi "cinq ou six Chinois (qui étaient en réalité des
Annamites), un Nègre, et un garçon au teint bistré, aux cheveux frisés"401. C'est
donc un monde cosmopolite, c'est Marseille, c'est la diversité. Tous les garçons
jouent ensemble. Marcel fait la connaissance du petit Oliva, celui qui a été reçu
premier aux Bourses. Tout le monde se bouscule pour s'installer aussi loin que
possible de la chaire tandis que le maître crie: "Que c'est long, messieurs, que c'est
long!"402. Il annonce aux élèves: "...vous devez comprendre la nécessité du
travail, de l'ordre, et de la discipline"403. Le lycée est donc un microcosme de la
373
société marseillaise et cette société-là est un microcosme du monde. Ici, c'est le
début du vrai exploit.
Puisque le père de Marcel était instituteur dans son ancien école, la vision
du monde de Marcel était très influencée par Joseph. Mais dans le lycée, Marcel
apprend vite que certains élèves veulent copier ses devoirs. Il semble étonné par
une telle "action déshonorante"404. Alors, sa vision du monde changera et il nous
décrit la formation de cette nouvelle communauté.
La nouvelle communauté
La formation du groupe est visible en suivant Marcel au lycée pour la
première fois. Il est seul, ne connaissant personne. Dans la foule qui avance vers
l'externat, il demande à son voisin où ils vont. Ce voisin lui montre la porte du
cachot et aussi les élèves de "filo" et de "matélem" (sic)405. Le lecteur pourra
déchiffrer ces mots, mais le jeune Marcel n'est pas encore au courant. D'ailleurs, il
est "émerveillé par la richesse du langage secondaire"406, c'est-à-dire, "les
imputations déshonorantes et les ignominieux conseils que prodiguait la voix de
l'innocence enragée"407. Tout ce nouveau vocabulaire sert à initier le jeune Marcel
à la collectivité.
Ensuite, on voit ces mêmes jeunes dans une salle de classe devant leur
professeur de latin, "Socrate"408. Marcel est fier, mais un peu inquiet, d'avoir un
professeur qui porte les Palmes académiques. A côté du même voisin, Marcel
apprend que celui-ci est un cancre qui redouble le sixième. Pagnol explique
qu'..."en ce premier jour, nous étions presque tous dépaysés et solitaires: la classe
n'était pas encore formée"409.
374
Cependant, la classe se forme dès le premier jour; d'abord, ils sont tous en
face de Socrate, le maître. Ensuite, ils se présentent dans une sorte de complicité
contre l'ennemi. Pagnol demande à son voisin son nom; pour répondre à la
question, celui-ci bêle; ceci est pour expliquer qu'il s'appelle Lagneau. Mais
puisque Socrate entend ce bêlement, il dit: "Et c'est parce que vous vous appelez
Lagneau que vous bêlez en classe?"410. Lorsque toute la classe commence à rire,
c'est le début de la complicité.
Le rire, en général, et surtout dans la communauté pagnolienne, aide à
former un groupe. Comme nous avons vu dans les collines, les braconniers
s'entraident contre les agents de police. En classe, c'est pareil--les élèves forment
une collectivité opposée au pouvoir. Mais puisque Marcel est le fils d'un
instituteur, il n'a jamais compris que le pouvoir contre lequel il faut s'opposer à
l'école est le professeur. Voilà pourquoi il remarque: "...comme pour tâter
l'adversaire, la classe essaya une forme d'impertinence tout à fait nouvelle pour
moi et dont la malice, tout en m'effrayant, m'enchanta"411. Il décrit "la
tyrolienne"412 où le premier élève répond "présent" avec une voix fluette, et le
deuxième dans un registre grave. L'altérnance des sons aigus et bas fait que tout le
monde participe à ce jeu innocent, mais subversif. Quand Socrate crie enfin:
"Silence!" , il y a "un silence de fin du monde"413. Puisque tout le monde allait y
participer, tout le monde se sent atteint par la punition de "Lagneau de
sacrifice"414. Littéralement, Lagneau est le bouc émissaire, l'agneau pascal,
l'agneau de sacrifice, tandis que le sens figuré est l'image derrière cette scène.
L'individu: la formation de l'auteur futur
375
Lorsque Marcel décide de passer ses journées avec Isabelle, celle-ci
l'emmène avec elle dans un monde de littérature sentimentale. Elle lit La Petite
Marchande d'allumettes à Marcel. Le garçon n'aime pas les histoires tristes et il se
défend comme il peut contre l'émotion415 car l'expression ouverte de l'émotion est
interdite dans la communauté. Le jeune Marcel essaie de refuser ses sentiments
parce que..."celui qui avait raconté cette histoire essayait par tous les moyens de
me faire de la peine..."416. Mais Marcel dit que la voix d'Isabelle lisant cette
histoire pathétique..." pénétrait peu à peu mes défenses, et je sentis que son
émotion me gagnait"417. Là, l'auteur nous montre le développement de son côté
féminin et de ses sensibilités mélodramatiques.
Pourtant, la thématique de la fable de La Fontaine poursuit Marcel, et il se
met toujours du côté des fourmis. En cherchant des fenouils pour sa mère, il
raconte: "Je me mis donc à quatre pattes, et j'imaginai, pendant un moment, que
j'étais une fourmi dans un pré, afin de me faire une idée des sentiments--et peutêtre de la philosophie--de ces mystérieux insectes"418. Et c'est en parlant d'insectes
que le jeune Marcel sort de la forêt et voit "...une étrange créature..."419 qui sera
son premier amour. C'est cette créature qui causera l'abandon de l'amitié de Lili et
la mauvaise route envers la communauté.
Malgré le fait que Marcel ne devrait pas passer revoir Isabelle, il ne peut
pas s'en empêcher. Il invente donc une excuse pour ne pas aller voir les pièges
comme il avait promis à Lili. L'appel des filles empêche les hommes de s'unir.
L'auteur explique: "C'est ainsi qu'elles séparent les meilleurs amis, en riant sur des
balançoires qui s'arrêtent en deux minutes quand le mâle ne les pousse plus"420.
376
L'ennemi de la communauté est l'individu qui garde un secret. D'ailleurs,
quand les parents de Marcel désapprouvent Isabelle, l'enfant veut l'épouser, mais
en secret et "...après la cérémonie du mariage, qui allait me transférer le
pouvoir..."421, il la conduirait à la maison où ses parents l'adopteraient. Pour
Marcel, il ne s'agit pas de quitter la communauté, mais de l'élargir.
Mais Isabelle et ses parents ne font pas partie de la communauté; ils sont le
contre-exemple de celle-ci. Ils vivent dans le monde de la littérature, et leur vie (et
surtout leur langage) est façonnée par les livres et les rêves. Ils sont romanesques
et précieux par rapport à la vraie communauté provençale. Chez eux, Marcel
entend un vocabulaire qu'il ne comprend pas. Il y a le mot "octave," car Isabelle
joue du piano. Il y a le "livigroub" (sic)--un terme que Marcel entend mal, et il
faut que Joseph déchiffre le mot "living-room"422 pour que Marcel comprenne.
Marcel est impressionné parce que le père d'Isabelle "corrige les fautes de
tous les autres" au Petit Marseillais.423 Mais Joseph insiste qu'il "corrige les fautes
des imprimeurs, et non pas celles des rédacteurs"424. La nuance est importante
pour montrer qu'il ne s'agit pas d'un maître de la parole. Marcel suit une fausse
piste en cherchant à appartenir à la collectivité.
Pour aggrandir la réputation du père d'Isabelle, Marcel exaggère: "...Il fait
des poésies superbes, et à Paris, tout le monde le connaît!"425. Il est intéressant de
noter que tout le monde a un point de vue opposé au sujet du poète. L'oncle Jules
répond: "Paris est loin...Ici, on n'en a pas encore entendu parler!"426. Joseph ne
veut pas faire un jugement téméraire sur le poète, et Jules ajoute que ce n'est pas
impossible qu'il soit un grand poète "car il s'est trompé deux fois de tramway"427.
Augustine dit: "Les poètes, ça vit dans un rêve, et ça finit par mourir de faim"428.
377
La tante Rose dit que ceux qui font des chansons pleines de grossièretés pour
l'Alcazar gagnent bien leur vie.429 Pagnol joue ici sur les stéréotypes des poètes et
les hommes de lettres romantiques, tandis que les poètes de l'Alcazar font partie de
la communauté provençale.
La description de la cérémonie de l'absinthe est faite du point de vue de
l'enfant Marcel. Il décrit ce qu'il voit sans comprendre que ce "poète" est
alcoolique. Par exemple, il dit: "...les mouvements parfois divergents de ses pieds
me firent penser aux yeux de Clémentine"430. Clémentine (qui louche) est la fille
de la concierge. Le poète appelle la liqueur "apsinte" ou "nectar"431; alors Marcel
sait que ce n'est pas "le terrible Pernod," mais "un breuvage de poète"432. Cette
visite du jeune garçon chez Isabelle oblige Marcel de mentir à Lili.433 Il a
l'impression de trahir Lili et sa communauté, mais il ne résiste pas à la fille. Voilà
pourquoi les filles et les mystères qui les entourent empêchent la formation de la
communauté.
Pourtant, pour Marcel, cette visite chez le poète et sa fille est essentielle
pour arriver à comprendre la langue et il faut être maître de la parole pour
participer à la communauté; c'est donc une étape nécessaire à l'initiation des
jeunes. Marcel ne comprend pas au début ce qu'il entend chez Isabelle. Comme
les mots "apsinte" et "livigroub," Marcel croit que le poète parle de "cygne" quand
il dit: "C'est un grand signe"434. Lorsque la femme et la fille du poète pleurent à
cause de la beauté des vers, le narrateur nous dit: "...je me demandais pourquoi ce
grand poète consacrait son génie à composer des vers qui faisaient tant de peine à
toute la famille"435. Comme d'habitude chez Pagnol, on commence à faire partie
de la communauté quand on apprend à bien interpréter les signes. Pour que
378
Marcel comprenne, il faut qu'il fasse la connaissance d'autres personnes hors de sa
famille pour apprendre à ne pas prendre les expressions à la lettre.
Marcel entre donc "dans le monde irréel" où vivent Isabelle et sa famille,
ce "royaume de mots mystérieux"436. La fille et ses secrets sont associés à la
littérature et ses mystères. Dans ce monde qui parodie la littérature du Moyen
Age, il y a toujours des "cygnes." Marcel explique: "Il y en avait bien plus qu'au
jardin zoologique"437. Isabelle invite Marcel à jouer au "jeu du Chevalier de la
Reine"438. Une des épreuves du chevalier est de caresser un chien immense qui
semble féroce. Marcel, enfant, est à mi-chemin entre le monde des bêtes et celui
des hommes, c'est-à-dire qu'il n'est pas encore policé par les règles des hommes;
c'est lui qui a sauvé Isabelle des araignées, et c'est lui qui terrasse la bête féroce.
Mais sa nature animalière est plus difficile à dompter en face d'Isabelle, car il est
dans la servitude de sa beauté. Lorsqu' Isabelle ne tarde pas à abuser de son
autorité, Marcel est réduit à l'état d'esclave.
Mais le jeune Marcel, qui avoue avoir horreur "des scènes pathétiques et
des émotions inutiles..."439 préfère ne pas montrer ses sentiments en public. Et
après il se rend compte qu'Isabelle "...n'était ni fée, ni reine, ni noble. C'était Mlle
Castignole, une petite fille comme les autres, qui avait joué à m'humilier en me
faisant courir à quatre pattes..."440. Cependant, bien que Marcel comprenne que "le
poète buvait continuellement de l'absinthe..."441, il est quand même triste de voir
partir Isabelle parce qu'il avait été "amoureux fou" d'elle.442 Voilà l'image littérale
qui est sous-jacente à l'histoire du savoir du grand père racontée au petit-fils
Marcel au milieu de la nuit, autrement dit, la fable...
379
Deuxième fable
Comme l'histoire de la tante Zoé dans La Trilogie Marseillaise, cette
histoire des grands-parents informe Le Temps des secrets. Le jeune Marcel ne
comprend pas la différence entre l'amour et la folie, et pour lui, il y a "un rapport
entre l'amour et la folie"443. Il croit littéralement l'expression "amoureuse folle"444,
car les mots de sa propre mère restent longtemps dans sa mémoire, quoique sans
explication. Il pense aux filles qu'il connaît--sa sœur Germaine, la fille de la
concierge, Clémentine, une cousine et une nièce de M. Besson que Joseph appelle
"un garçon manqué"445. Augustine explique à Marcel que les filles sont des êtres
fragiles et qu'il est dangereux de les contrarier parce qu'elles sont beaucoup plus
nerveuses que les garçons.446
Une nuit, une tragicomédie familiale se passe presque comme un rêve.
Pendant que la famille dort à la villa dans les collines, la tante Fifi, une des sœurs
aînées de Joseph, vient les chercher dans un fiacre. Cette arrivée est précipitée par
le père de Joseph, et donc le grand-pére de Marcel, André, qui réclame Marcel à
son chevet. Il demande de voir Marcel car c'est l'aîné de ses petits-enfants, celui
qui aura la charge d'être "le chef de la tribu" après la mort d'André et de Joseph.
Nous voyons donc la suite continuelle des générations dans la communauté
provençale. (Il est intéressant de noter aussi la dédicace de ce volume, car il est
dédié à Frédéric, le fils de Marcel Pagnol.) Les parents et Marcel montent donc
dans le fiacre et Marcel a l'impression de galoper "vers le dénouement d'une
aventure commencée quarante ans plus tôt"447. Cette histoire informe tout ce
volume et c'est aussi un lien important au passé. Dans Manon des Sources, nous
avons vu le contre-exemple de ce lien quand une source est perdue pour toujours
380
parce qu'un père a attendu trop longtemps avant de transmettre un renseignement à
son fils.
L'histoire des grands-parents commence en 1870, alors que c'est la guerre
qui menace l'unité de la famille et de la communauté. Pendant les jours terribles
de la Commune, l'hôtel de ville de Paris "dont les clochetons délicatement ciselés
faisaient la gloire de nos tailleurs de pierre"448 a été mutilé par les obus.
Indirectement, c'est la cause de la séparation et des problèmes du ménage d'André
Pagnol, car il a été choisi par les Compagnons des Bouches-du-Rhône pour aller à
Paris restaurer le monument.449
A l'époque, Paris était la "moderne Babylone"450 et André y est resté plus
d'une année. La séparation d'avec sa communauté a causé des malheurs. A Paris,
la mère des compagnons gouvernait la maison, l'Auberge des Compagnons du
Bâtiment, où André habitait. Elle admirait André parce qu'il parlait bien. Comme
Pagnol explique: "Le grand-père était Provençal. Il chantait bellement des Noëls,
et plus souvent des sérénades. Il riait volontiers, et le soir, pendant la courte
veillée au coin du feu, il savait raconter des histoires d'amour"451. Ces qualités qui
attiraient les femmes sont celles associées avec la communauté provençale.
Pagnol nous dit que "ce qui devait arriver arriva"452, et si le secret de leurs
amours étaient resté secret, les malheurs ne seraient pas venus après. Mais, la
parole est parfois traître, et un compagnon de passage à Paris qui a vu la liaison
entre André et la mère des compagnons, est allé ensuite à Marseille raconter cette
situation à la future grand-mère de Marcel.453 Quelques mois plus tard,
lorsqu'André est rentré à Marseille, il est réuni avec sa femme et sa famille et il a
oublié la mère des compagnons. "Mais la grand-mère ne l'oublia pas"454.
381
Tandis que le dialogue entre les hommes du village est rassurant et unit les
membres du groupe, il y a un grand danger dans le dialogue entre un homme et
une femme, car dans ce dialogue-là, il y a des secrets. L'existence de ces secrets
menace la collectivité dans Le Temps des secrets. Ce sont précisément ces secrets
qui risquent de diviser le couple et ensuite le groupe collectif.
Les hommes cachent leur désirs sexuels dans la conversation, mais les
femmes savent se méfier des mots. Et la grand-mère se sert très habilement du
dialogue pour apprendre la vérité de la perfidie de son mari. Elle commence par
lui raconter, "sur le ton de la plaisanterie"455 la visite du compagnon déloyal. C'est
le début d'une comédie qui a duré quarante ans"456.
Ensuite, la grand-mère amenait la conversation sur la ville de Paris, l'antiProvence, pour que le grand-père parle de la mère des compagnons. Après, elle
disait à son mari: "André, je sais très bien que ce compagnon m'a menti. Mais ce
qui m'étonne, c'est que tu ne peux pas t'empêcher de parler de cette femme!"457.
Un jour, André décide de parler "franchement" de cette affaire, et "...c'est à l'abri
de cet adverbe que la Sincérité de Marseille [André] se précipita dans le
mensonge"458. C'est donc le fait de s'engager dans la conversation avec sa femme
qui cause la comédie (et ensuite le drame) des grands-parents.
Une fois, après le mensonge d'André, la grand-mère annonce à leurs filles
que si un homme trompe sa femme, ce n'est pas si important que cela. "Le plus
grave, c'est qu'il lui mente, et qu'il lui cache ce que tout le monde sait"459.
L'importance de la parole est donc soulignée par la grand-mère, tandis qu'André
réplique: "Ça...ce sont des paroles...Et si jamais je biscotais une autre femme..."
Mais la grand-mère répond qu'elle pardonnerait à son mari et qu'elle n'en parlerait
382
"JAMAIS"460. Cependant, Pagnol ajoute: "Mais elle ne parlait que de ça, même
quand on croyait qu'elle n'en parlait pas, et l'interrogatoire, commencé en 1871,
dura jusqu'en 1907"461. C'est donc cela le secret et le mystère des femmes: la folie
accompagne l'amour.
André décide de parler un soir, quand il a quatre-vingt-six ans, parce que sa
femme, Eugénie, a mis trop de marc dans leur tisane de thym. Il lui dit: "Eugénie,
l'alcool, c'est diabolique..."462. Puisque c'est le jour de leur soixante ans de
mariage, Eugénie propose qu'ils boivent du vin de Champagne. Quand André a
trop bu, la grand-mère lui dit: "La vérité, je la connais depuis quarante ans, mais
je voudrais que tu me la dises"463. Alors, finalement, il cède à la demande de sa
femme et il lui raconte l'histoire de ses amours avec la mère des compagnons. Le
résultat est que la grand-mère le mord (avec la seule dent qui lui reste) dans
l'épaule.
En voici donc un autre exemple du procédé préféré de Marcel Pagnol, et
cette fois-ci, il l'inclut directement dans la fable. Il mélange le sens figuratif avec
le sens littéral de l'expression: avoir une dent contre quelqu'un. Pendant quarante
ans, la grand-mère garde du ressentiment contre son mari parce qu'il l'a trompée à
Paris. Enfin, elle lui demande de lui dire la vérité et "...la dent magnifique de ma
grand-mère. Elle l'avait plantée dans l'épaule d'André..."464. La morale de cette
histoire que le grand-père veut transmettre à son petit-fils, est: "méfie-toi des
femmes!"465. Selon lui, sa femme est devenue folle. "On entendit un long cri de
bête, un cri tremblant de rage et de désespoir"466.
Pour André, il s'agit de la folie furieuse. Mais Augustine lui répond:
"Non,...c'est ça l'amour"467. La thématique de ce tome est donc l'amour, car les
383
secrets entourent l'amour. Et comme André voulait communiquer son message à
sa descendance, ainsi Pagnol veut l'expliquer à son fils, Frédéric, à qui il dédie ce
volume. Ce n'est pas une coïncidence.
Armés de ces renseignements et ayant vu l'exemple de la grand-mère qui
mord le grand-père André après soixante ans de mariage, Marcel se méfie des
filles.
Evidemment, et peut-être plus que jamais, le point de vue de l'auteur est
cent pour cent masculin. Les femmes ne comprennent pas les hommes; l'amour,
ainsi que la passion et ses secrets, risquent de désunir la communauté pagnolienne.
Dans ce troisième volume des Souvenirs d'enfance, nous voyons donc les
deux sortes de récits: les exploits des héros, ceux qu'on raconte pour la formation
de la collectivité, et les secrets d'amour, ceux dont on ne parle pas en public.
L'individu qui arrive à comprendre cette vérité pour pouvoir s'intégrer à la
communauté est l'auteur.
L'épiphanie
Le dernier tableau d'une communauté dans l'œuvre de Marcel Pagnol est à
la fin du Temps des secrets. Les quatre-vingt-dix pages finales de ce volume sont
une description pittoresque du lycée où Marcel Pagnol est allé à Marseille. Ce
sont ces années à ce lycée qui forment la personnalité et la vision du monde de
l'auteur.
L'épiphanie célèbre du personnage de Marcel Proust arrive quand il goûte
la madeleine et il se souvient de son passé. C'est un moment sensuel qui déclenche
la mémoire involontaire. Chez Marcel Pagnol, ce tournant décisif de sa vie est un
384
choix fait par l'auteur, une décision prise consciemment après avoir vécu avec sa
famille, dans les collines et parmi ses amis à l'école secondaire.
J'ai montré que dans chaque pièce, chaque film et chaque livre de Marcel
Pagnol, il s'agit d'une communauté dans laquelle un individu s'oppose aux
membres de la collectivité. Cette communauté est le garant de la survie de la
société humaine. Il faut que les personnages de ce groupe soient unis par un
dialogue, car le langage est le propre de l'homme. La grande question posée par
Pagnol dans chaque œuvre est celle-ci: Quelle est la place de l'individu au sein
d'une communauté?
La réponse de Pagnol ne met pas en question la société, car il n'est jamais
question dans ses textes de révolution. Par contre, l'individu qui s'oppose aux
autres n'est pas exclu du groupe à la conclusion de l'œuvre, et la communauté
devient plus tolérante car elle est obligée de considérer tous les points de vue. Les
différentes perspectives entrent dans la conversation à travers le dialogue qui a
généralement un aspect comique.
Pourtant l'auteur choisit son rôle, sa place en tant qu'individu du groupe, au
seul moment dans toute l'œuvre où les mots ne suffisent pas pour négotier une
position. Il est obligé de choisir son point de vue, parce qu'il va se battre contre
Pégomas, l'élève externe et richard qui insulte les demi-pensionnaires et les
boursiers (dont Marcel) en disant: "Les demi-pensionnaires sont des pedzouilles,
et les boursiers sont des miteux. La preuve c'est que le gouvernement vous fait
manger ici, parce que chez vous, il n'y a pas de quoi bouffer"468. Marcel pense:
"Ce gros plein de soupe venait de parler de la pauvreté de Joseph!"469. Et donc
pour défendre les pauvres contre les riches, Marcel le frappe; c'est "le coup de Nat
385
Pinkerton, qui 'désoriente l'adversaire.'" (La littérature influence toujours ses
actions.)470
Avant ce coup de poing, un des professeurs, celui qu'on appelait Socrate,
avait dit à Joseph que Marcel était "un demeuré"471 et Lagneau avait dit à Marcel:
"Tu ne te fais pas remarquer"472. Le jeune Marcel est blessé profondément par
cette remarque "...car il me révélait qu'aux yeux même de mon ami, je n'avais,
dans notre petit monde, aucune situation morale"473. Il est vrai que Pagnol avait
peur d'une retenue, mais à cause de l'insulte de Pégomas, il décide de faire un coup
d'éclat pour sortir de son anonymat.
Pégomas est un externe insolent qui rudoie volontiers les faibles. Il se
vante de sa richesse et Marcel décide de défendre les "pedzouilles," les "boursiers
miteux," et les pauvres--ce qu'il fera dans toute son œuvre littéraire et
cinématographique. Il gagne en courage parce que, comme il explique: "j'étais le
centre d'intérêt de l'étude, je me sentais de plus en plus fort, j'étais ivre de
confiance et de vanité"474. Mais Marcel commence à être nerveux aussi; Lagneau
et Augustine le remarquent. Marcel affirme: "...je me rendis compte que la
période orale et glorieuse de mon aventure était terminée..."475. Enfin, il fallait "se
battre pour tout de bon"476. Sinon, "tout mon héroïsme verbal sombrerait dans le
ridicule"477.
Le jeune Pagnol ne pense donc pas à la peur qu'il a des retenues, ni à être le
plus brillant de sa classe. Il assume le poste du défenseur des petites gens et il
gagne la bataille contre Pégomas. Son rôle dans sa communauté est décidé;
désormais, il se servira de mots pour frapper.
386
Avant cette scène où Marcel agit, les personnages pagnoliens ne faisaient
que parler sans agir d'une façon violente; alors, pourquoi Pagnol décide-t-il de se
battre à ce moment-là? Avec sa "passion des mots"478, il nous fait le récit du
lycée; il applique les mêmes principes déjà décrits dans les volumes des Souvenirs
d'enfance (par exemple, le récit de la chasse, le récit du serpent, etc.).
Marcel a appris ces techniques narratives dans les collines; d'abord, il
observe un exploit, ensuite l'événement est raconté plusieurs fois avec des
exagérations, des hyperboles et des embellissements; ensuite, le récit est fixé. Ici,
il raconte la formation de sa propre personnalité d'auteur en tant qu'individu qui
s'oppose à la société des riches et puissants.479
Lorsque Marcel entre dans ce lycée, il ne connaît personne, Dans le
réfectoire, il s'assoit à table avec quatre garçons: "Ce repas fut une merveilleuse
récréation. Je n'avais jamais déjeuné avec des garçons de mon âge, sans aucune
grande personne pour nous imposer le silence...La conversation fut d'un grand
intérêt, et je savourai le plaisir, tout nouveau pour moi, de dire des gros mots en
mangeant"480.
Pagnol décrit tous les personnages de son "petit univers.481 La hiérarchie
de l'établissement comprend: Monsieur le proviseur, les censeurs, cinq ou six
professeurs qui oublient parfois le nom des élèves, les surveillants généraux, et les
pions. Marcel admet que cette organisation lui fait peur: "Ils étaient vraiment trop
nombreux, on ne pouvait ni les comprendre, ni les aimer, ni les séduire"482. Il se
sent pourtant "cerné par un grand nombre de personnages, tous différents les uns
des autres, mais coalisés contre [lui] pour [le] pousser sur le chemin de la
science"483.
387
Marcel est "entièrement dépaysé"484 car au lycée, il n'était plus "le fils de
Joseph, le petit garçon que tous les maîtres tutoyaient"485. Il s'agit donc de sa
séparation d'avec son père; Pagnol raconte: "Maintenant j'étais à l'étranger, chez
les autres"486. Il faut qu'il développe ses propres relations avec les autres membres
de sa génération. Et puisque c'est un monde impersonnel, il est nécessaire que
Marcel établisse sa propre identité.
Le monde du lycée est un monde à part, et c'est l'avenir de la communauté.
Pagnol commente: "...je constate aujourd'hui que notre vie du lycée nous avait
presque détachés de nos familles, dont nous ne parlions jamais entre nous..."487. Il
ajoute: "Notre existence était réduite à nous-même..."488. De plus, les familles
ignoraient presque tout de la vie scolaire. Pagnol explique: "D'ailleurs, je parlais
un langage obscurci par des abréviations surprenantes, ou des métaphores bizarres,
qui était l'idiome (d'ailleurs provisoire et changeant) de l'internat"489. Voilà donc
une communauté dans une plus grande communauté.
Quand Augustine et Paul venaient chercher Marcel à l'école, il dit qu'ils [l']
embrassèrent avec autant d'émotion que si je revenais d'Amérique"490. Il avoue
"...tout en marchant, je mis au point le récit de ma journée, à l'intention de
Joseph"491. Pendant le dîner, Marcel raconte sa journée à sa famille; elle écoute
"avec le plus vif intérêt"492.
C'est la première fois que Marcel est dans un monde où la population n'est
pas homogène et où son père ne peut pas le protéger. A part les quelques élèves de
races et de nationalités diverses, il y a les pensionnaires, les demi-pensionnaires,
les externes et les internes. Il y a donc une différence de classe et de langage. Le
langage des pauvres contient "la virile grossièreté"493, tandis que les riches disent
388
des choses comme "Tu n'es qu'un sot!"494. Pagnol se met du côté des pauvres et
remarque: "Une telle faiblesse dans l'expression nous faisait sourire de pitié"495.
Au lycée, Marcel continue la lecture et il adore Buffalo Bill, Nick Carter et
Nat Pinkerton. Il les lit avec passion. Nous pouvons aussi constater l'influence
dans sa pensée du vocabulaire de La Fontaine: "On entendit pépier l'oiseau, puis il
se lança dans un ramage beaucoup plus beau que le plumage de Berlaudier"496.
Nous découvrons aussi dans ce monde du lycée la genèse de certaines scènes et de
certains personnages dans l'œuvre future de Pagnol. Par exemple, un pion
s'appelle Piquoiseau;497 un personnage de ce nom apparaîtra dans Marius. Un
élève nommé Berlaudier--celui que Pagnol appellera "le sonore Berlaudier"
apporte un petit instrument de musique en classe un jour pour faire "une
rossignolade"498. Il sera transformé plus tard à l'élève Séguédille dans la pièce
Topaze.
Marcel finit par se sentir à l'aise dans son étude, après avoir passé un
trimestre avec les mêmes élèves. Il dit: "A la fin du trimestre, je fus acclimaté et
je me sentis chez moi dans mon étude, où j'allais toujours m'asseoir avec plaisir,
parmi ceux de ma tribu"499. Il réfléchit à la place de chacun dans ce groupe:
Berlaudier représente le chahut, Lagneau les retenues, Schmidt la balle au pied, et
Zacharias en est le cancre. Vigilanti ne recule jamais, Oliva a toujours un prix
d'excellence, Nelps écrit des poésies, Carrère est l'érudit, le sage et l'arbitre, Pico et
Gillis sont les premiers ex œquo.
Dans cette petite communauté de la classe, chaque garçon a son identité,
sauf Marcel. Il les observe et il sait qu'il est difficile de concentrer son attention
sur un sujet imposé à cause de son âge et des "mystérieux changements qui
389
transformaient [son] organisme..."500, mais il trouve qu'il végétait "dans l'ombre de
la médiocrité"501.
Jusqu'à ce jour-là, Marcel avait "une immunité totale" en sa qualité de fils
de Joseph. Au lycée, la peur des retenues l'avait écarté des bagarres.502 Alors, le
lendemain du coup de Pégomas sur le nez d'Oliva, après une heure de grammaire
française, "la récréation sanglante" a lieu.503 Marcel va venger "le nez d'Oliva, la
gloire de l'étude, et l'honneur du nom..."504.
Heureusement pour Marcel, un pion avait tout vu et tout entendu, car
Marcel a d'abord demandé à Pégomas de répéter les insultes; tous les membres de
son étude étaient de son côté parce qu'il a voulu défendre un ami. C'était "une
glorieuse journée" parce que le nez de Pégomas était "aussi jaune que le safran de
la bouillabaisse"505. Il est curieux que l'auteur parle ici de bouillabaisse qui est
typiquement de Marseille, car mentalement, nous mélangeons les personnes qu'il
défend avec la Provence.
Une fois la bataille gagnée, la force et l'identité de l'auteur dans sa
communauté sont établies pour de bon. Sa réputation est soutenue par l'autorité de
son regard, "la calme violence de [ses] paroles"506, et les fuites répétées de
Pégomas. La place de cet individu, Marcel Pagnol, dans sa communauté est
établie: il sera, selon lui, un combattant redoutable et un redresseur de torts. Voilà
sa vision de soi.
Désormais, son initiation à la collectivité est derrière lui et nous
connaissons tous les secrets de sa personnalité. C'est le barde et le chantre de la
Provence. L'ancien "demeuré" est devenu Marcel Pagnol, auteur de la
communauté.
390
391
Notes
1
Je les appelle "romans" parce que les scènes sont choisies et agencées et
les souvenirs ne sont pas exhaustifs.
2
Il y a un quatrième tome, Le Temps des amours, qui a eu une publication
posthume par l'éditeur de Pagnol, Bernard de Fallois. Puisque Pagnol lui-même ne
l'a pas publié de son vivant, je considère ce tome comme une œuvre inachevée.
3
Marcel Pagnol, La Gloire de mon père (Paris: Editions de Fallois, 1988)
4
Ibid. 130.
5
Ibid. 136.
6
Ibid. 82.
7
Ibid. 75.
8
Ibid. 44.
9
Ibid. 10.
11.
10
Ibid. 11.
11
Ibid. 12.
12
Ibid. 11.
13
Ibid. 88.
14
Ibid. 99.
15
Ibid. 182.
16
Voir la discussion à ce sujet dans mon premier chapitre, Topaze.
17
Pagnol, La Gloire de mon père 14.
18
Ibid. 57-58.
392
19
Ibid. 53.
20
Ibid. 47.
21
Ibid. 7.
22
Ibid. 212.
23
Ibid. 44.
24
Ibid. 185.
25
Ibid. 215.
26
Ibid. 28.
27
Ibid. 123.
28
Ibid. 58.
29
Ibid. 63-64.
30
Ibid. 29.
31
Voir les discussions de Marius (Chapitre 2) et de La Femme du
boulanger (Chapitre 4).
32
Pagnol, La Gloire de mon père 30.
33
Ibid. 38.
34
Ibid.
35
Ibid. 41.
36
Ibid. 84.
37
Ibid. 104-105.
393
38
Ibid. 105.
39
Ibid.
40
Ibid.
41
Ibid. 106.
42
Ibid. 194.
43
Ibid.
44
Ibid. 195.
45
Ibid.
46
Ibid. 117.
47
Ibid. 118.
48
Ibid. 119.
49
Ibid. 120.
50
Ibid.
51
Ibid. 121.
52
Ibid. 117-118.
53
Ibid. 127.
54
Ibid. 210.
55
Ibid. 211.
56
Ibid. 102.
57
Ibid. 103.
394
58
Ibid. 127.
59
Ibid. 186.
60
Ibid. 195.
61
Ibid. 31.
62
Ibid. 39-40.
63
Ibid. 130-131.
64
Ibid. 67.
65
Ibid.
66
Ibid. 69.
67
Ibid. 70.
68
Ibid. 171.
69
Ibid. 74.
70
Ibid. 30.
71
Ibid. 77.
72
Ibid. 91.
73
Ibid. 24.
74
Ibid. 31.
75
Voir la discussion dans le premier chapitre, Topaze.
76
Pagnol, La Gloire de mon père 68.
77
Ibid. 69.
395
78
Ibid.
79
Ibid. 67.
80
Ibid. 134.
81
Ibid. 159.
82
Ibid. 202.
83
Ibid. 204.
84
Ibid. 114.
85
Ibid. 132.
86
Ibid.
87
Ibid. 131.
88
Ibid. 132.
89
Ibid. 140.
90
Ibid. 41.
91
Ibid. 39. Voir aussi la discussion des gants au sujet de Tamise dans
Topaze.
92
Ibid. 102.
93
Ibid. 99-102.
94
Ibid. 99.
95
Ibid.
96
Ibid. 101.
97
Ibid. 102.
396
98
Ibid. 7.
99
"Cet enfant d'Aubagne devait être l'abbé Barthélémy, auteur illustre du
Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, et fut élu à l'Académie Française le 5 mars
1789, au vingt-cinquième fauteuil: c'est ce fauteuil même que j'ai l'honneur
d'occuper, depuis le 5 mars d'une autre année." Pagnol, La Gloire de mon père 26.
100
Pagnol, La Gloire de mon père 37.
101
Ibid. 69.
102
Ibid. 47.
103
Ibid.
104
Ibid. 161.
105
Ibid.
106
Ibid. 164.
107
Ibid. 165.
108
Ibid. 164.
109
Ibid. 167.
110
Ibid. 147.
111
Ibid. 72.
112
Ibid. 75.
113
Ibid. 76.
114
Ibid.
115
Ibid.
397
116
Ibid. 96.
117
Ibid.
118
Ibid. 97.
119
Ibid. 111.
120
Ibid. 115.
121
Ibid.
122
Ibid.
123
Ibid. 116.
124
Ibid.
125
Ibid. 123.
126
Ibid. 129.
127
Ibid. 126.
128
Ibid.
129
Ibid.
130
Ibid. 135.
131
Ibid.
132
Ibid. 142.
133
Ibid. 59.
134
Ibid. 114-115.
135
Ibid. 174.
398
136
Ibid. 198.
137
Ibid. 177.
138
Ibid. 215.
139
Ibid. 216.
140
Ibid. 198.
141
Ibid. 31-32.
142
Ibid. 32.
143
Ibid. 39.
144
Ibid. 41.
145
Ibid.
146
Ibid. 50.
147
Ibid. 132.
148
Ibid. 163.
149
Ibid. 143.
150
Ibid. 217.
151
Ibid. 49-50.
152
Ibid. 104.
153
Ibid. 105,
154
Ibid. 105.
155
Ibid. 106.
399
156
Ibid.
157
Ibid.
158
Ibid. 107.
159
Ibid.
160
Ibid. 108.
161
Ibid.
162
Ibid.
163
Ibid. 109.
164
Marcel Pagnol, Le Château de ma mère (Paris: Editions de Fallois,
1988) 77.
165
Ibid. 105.
166
Ibid. 79.
167
Ibid. 73.
168
Ibid. 132.
169
Ibid. 133.
170
Ibid.
171
Ibid. 141.
172
Ibid. 143.
173
Ibid.
174
Ibid. 179.
175
Ibid. 182.
400
176
Ibid. 172.
177
Ibid. 173.
178
Ibid. 12.
179
Ibid.
180
Ibid. 16.
181
Ibid. 12.
182
Ibid. 14.
183
Ibid.
184
Ibid. 15.
185
Ibid.
186
Ibid. 35.
187
Ibid.
188
Ibid. 19.
189
Ibid.
190
Ibid.
191
Ibid. 215.
192
Ibid. 21.
193
Ibid.
194
Ibid. 93.
195
Ibid. 91.
401
196
Ibid. 72.
197
Ibid.
198
Pagnol, Le Château de ma mère 72.
199
Pagnol se moque du Félibrige dans Trois Lettres de mon moulin;
Vivette, la petite-fille de Maître Cornille dans "Le Secret de maître Cornille," parle
à Daudet de l'Armana Prouvençaou: "C'est le seul livre qu'on ait à la maison.
Tous les soirs, je lis une histoire à grand-père." Plus tard, elle ajoute: "Vous, vous
comprenez le provençal, mais vous ne savez pas l'écrire?" La réponse de Daudet
est négative et elle conclut: "C'est dommage, parce que si on mettait vos histoires
dans l'Armana, vous seriez aussi connu que Roumanille, ou Charloun Rieu."
Lorsque Daudet répond: "Il y a aussi des gens qui lisent le français...," elle
répond: "C'est pas la même chose...." Marcel Pagnol, Oeuvres Complètes de
Marcel Pagnol, vol. 6 (Paris: Club de l'Honnête Homme, 1970-71) 358-359.
L'ironie est confirmée par le fait qu'Alphonse Daudet est beaucoup plus connu
aujourd'hui que les auteurs du Félibrige.
200
Pagnol, Le Château de ma mère 153.
201
Voir la discussion dans la note 199 de ce chapitre.
202
Pagnol, Le Château de ma mère 99.
203
Ibid. 113.
204
Ibid. 117.
205
Ibid. (J'ai souligné.)
206
Ibid. (J'ai souligné.)
207
Ibid. 64.
208
Ibid. 125.
209
Ibid. 127.
402
210
Voir dans le deuxième chapitre à propos de César, où tout redevient
relatif quant à la Vérité.
211
Pagnol, Le Château de ma mère 129.
212
Ibid. 129-130.
213
Ibid. 99.
214
Ibid. 102.
215
Ibid. 103.
216
Ibid. 170.
217
Ibid. 171.
218
Ibid. 76.
219
Est-ce un jeu de mots avec le dictionnaire?
220
Pagnol, Le Château de ma mère 76.
221
Ibid. 83.
222
Ibid.
223
Ibid. 101.
224
Ibid. 100.
225
Ibid.
226
Ibid. 101.
227
Ibid. 113.
228
Pagnol, La Gloire de mon père 9-10.
229
Pagnol, Le Château de ma mère 120.
403
230
Ibid. 160.
231
Ibid.
232
Ibid. 182.
233
Ibid. 183.
234
Ibid. 189.
235
Ibid.
236
Ibid. 65.
237
Ibid. 67.
238
Ibid.
239
Ibid. 184.
240
Ibid. 185.
241
Ibid. 189.
242
Ibid. 191.
243
Ibid.
244
Ibid. 192.
245
Ibid. 194.
246
Ibid. 120.
247
Ibid. 121.
248
Ibid. 106.
249
Ibid. 108.
404
250
Ibid. 110.
251
Ibid. 126.
252
Ibid. 94.
253
Ibid. 195.
254
Ibid. 89.
255
Ibid. 48.
256
Ibid. 50.
257
Ibid.
258
Ibid.
259
Ibid. 87.
260
Ibid. 51.
261
Ibid. 188.
262
Ibid. 196.
263
Ibid.
264
Ibid. 211.
265
Ibid. 212.
266
Ibid. 69.
267
Ibid. 70.
268
Ibid.
269
Ibid. 73.
405
270
Ibid. 74.
271
Ibid. 81.
272
Ibid.
273
Ibid. 84.
274
Ibid.
275
Ibid. 13.
276
Ibid.
277
Ibid. 14.
278
Ibid. 28.
279
Ibid. 30.
280
Ibid.
281
Ibid.
282
Ibid. 38.
283
Ibid. 71-72.
284
Ibid. 145-146.
285
Edith Wharton, French Ways and Their Meaning (Lee, MA: Berkshire
House Publishers, 1997/1919) 143.
286
Pagnol, Le Château de ma mère 149.
287
Ibid.
288
Ibid. 150.
406
289
Ibid. 153.
290
Ibid. 164.
291
Ibid. 166.
292
Ibid. 200.
293
Ibid.
294
Ibid. 206.
295
Ibid. 168.
296
Ibid. 169.
297
Ibid. 9.
298
Ibid.
299
Ibid. 7.
300
Ibid. 10.
301
Ibid. 64.
302
Ibid. 105.
303
Ibid. 115.
304
Ibid. 130.
305
Ibid. 131.
306
Ibid. 132.
307
Ibid. 133.
308
Ibid. 75.
407
309
Ibid.
310
Ibid. 76.
311
Ibid. 138.
312
Ibid. 213.
313
Ibid. 58.
314
Ibid. 60.
315
Ibid. 61.
316
Ibid. 62.
317
Ibid. 210.
318
Ibid. 214.
319
Ibid.
320
Ibid.
321
Ibid. 216.
322
Ibid. 217.
323
Ibid. 218.
324
Ibid.
325
Ibid.
326
Ibid. 215.
327
Marcel Pagnol, Le Temps des secrets (Paris: Editions de Fallois, 1988)
328
Ibid. 22.
14.
408
329
Ibid. 23.
330
Ibid. 22.
331
Ibid.
332
Ibid. 23.
333
Ibid. 62.
334
Ibid.
335
Ibid. 110.
336
Ibid.
337
Ibid.
338
Ibid. 117.
339
Ibid. 118.
340
Ibid.
341
Ibid. 148.
342
Ibid.
343
Ibid.
344
Ibid.
345
Ibid.
346
Ibid.
347
Ibid. 150.
348
Ibid. 151.
409
349
Ibid. 152.
350
Ibid. 54.
351
Ibid. 55.
352
Ibid. 58.
353
Ibid.
354
Ibid. 156.
355
Ibid. 157.
356
Ibid. 159.
357
Ibid. 24.
358
Ibid. 72.
359
Ibid. 84.
360
Ibid. 145.
361
Ibid. 146.
362
Ibid. 165.
363
Ibid.
364
Ibid. 167.
365
Ibid.
366
Ibid.
367
Ibid. 168.
368
Ibid.
410
369
Ibid.
370
Ibid.
371
Ibid.
372
Ibid. 169.
373
Ibid.
374
Ibid.
375
Ibid.
376
Ibid.
377
Ibid.
378
Ibid. 170.
379
Ibid.
380
Ibid.
381
Ibid. 171.
382
Ibid. 173.
383
Ibid. 174.
384
Ibid.
385
Ibid. 178.
386
Ibid. 180.
387
Ibid.
388
Ibid. 181.
411
389
Ibid.
390
Voir Le Petit Robert 2 Dictionnaire Universel des noms propres (Paris:
Dictionnaires Robert, 1975)--Bellérophon, avec l'aide de Pégase, dompte
l'inspiration poétique et tue la Chimère. 206.
391
Pagnol, Le Temps des secrets 182.
392
Ibid.
393
Ibid. 183.
394
Ibid. 184.
395
Ibid. 189.
396
Ibid.
397
Ibid. 193.
398
Ibid. 195.
399
Ibid. 191.
400
Ibid. 198-199.
401
Ibid. 201.
402
Ibid. 205.
403
Ibid. 207.
404
Ibid. 208.
405
Ibid. 211.
406
Ibid.
407
Ibid.
412
408
Ibid. 213.
409
Ibid.
410
Ibid. 214.
411
Ibid. 215-216.
412
Ibid. 216.
413
Ibid. 218.
414
Ibid.
415
Ibid. 100.
416
Ibid.
417
Ibid.
418
Ibid. 64-65.
419
Ibid. 65.
420
Ibid. 124.
421
Ibid. 152.
422
Ibid. 91.
423
Ibid. 89.
424
Ibid.
425
Ibid.
426
Ibid.
427
Ibid. 90.
413
428
Ibid.
429
Ibid.
430
Ibid. 105.
431
Ibid. 107.
432
Ibid.
433
Ibid. 108.
434
Ibid. 130.
435
Ibid. 129.
436
Ibid. 132.
437
Ibid.
438
Ibid. 133.
439
Ibid. 163.
440
Ibid.
441
Ibid.
442
Ibid. 164.
443
Ibid. 49.
444
Ibid.
445
Ibid. 58.
446
Ibid. 51.
447
Ibid. 28.
414
448
Ibid. 29.
449
Ibid.
450
Ibid. 30.
451
Ibid.
452
Ibid. 31.
453
Ibid. 32.
454
Ibid. 34.
455
Ibid.
456
Ibid. 35.
457
Ibid.
458
Ibid. 36.
459
Ibid. 38.
460
Ibid.
461
Ibid.
462
Ibid. 40.
463
Ibid. 44.
464
Ibid. 46.
465
Ibid.
466
Ibid. 47.
467
Ibid.
415
468
Ibid. 273.
469
Ibid.
470
Ibid.
471
Ibid. 256.
472
Ibid. 259.
473
Ibid.
474
Ibid. 262.
475
Ibid. 264.
476
Ibid.
477
Ibid.
478
Ibid. 252.
479
Quant à "La Cigale et la Fourmi," dans ce contexte, Pagnol devient la
cigale en tant qu'écrivain et provençal. Ce sont les autres fourmis qui travaillent.
480
Pagnol, Le Temps des secrets 223.
481
Ibid. 251.
482
Ibid. 237.
483
Ibid. 233.
484
Ibid.
485
Ibid.
486
Ibid.
416
487
Ibid. 251.
488
Ibid.
489
Ibid.
490
Ibid. 231.
491
Ibid.
492
Ibid. 232.
493
Ibid. 241.
494
Ibid.
495
Ibid.
496
Ibid. 246.
497
Ibid. 234.
498
Ibid. 244.
499
Ibid. 242. Le mot "tribu" est celui que Jacques Bens choisit pour parler
de la communauté pagnolienne. Voir Jacques Bens, Pagnol (Paris: Ecrivains de
toujours, 1994).
500
Pagnol, Le Temps des secrets 253.
501
Ibid. 259.
502
Ibid. 267.
503
Ibid. 271.
504
Ibid. 272.
505
Ibid. 279.
417
506
Ibid. 282.
418
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