deux sud enclavés entre mondialisation et marginalisation

Les Sud tchadien et sénégalais3sont situés à
deux extrémités, orientale et atlantique, de la
bande sahélo-soudanienne. L’histoire récen-
te aussi bien que la géographie semblent les
éloigner:le Sud-Est sénégalais appartient à
un des pays les plus maritimes de l’Afrique,
précocement ouvert aux influences écono-
miques et culturelles mondiales, quand le
Tchad méridional relève d’un des territoires
les plus enclavés de l’intérieur du continent,
dont l’intégration à des réseaux d’échanges
lointains est plus discrète et problématique.
L’appartenance à des milieux de savanes
soudaniennes analogues, la place accordée à
la culture du coton dans les schémas de
développement et la position périphérique au
sein d’ensembles nationaux de gabarit sem-
blable4justifient une comparaison entre ces
espaces, éclairée par une interrogation sur la
relation enclavement / développement.
Si le développement peut être défini comme
l’augmentation des possibilités offertes aux
ESPACE, POPULATIONS, SOCIETES, 2005-1 pp. 15-30
Géraud MAGRIN Université Gaston Berger
PRASAC1
Saint-Louis
Sénégal
Les zones soudaniennes du
Tchad et du Sénégal :
deux sud enclavés entre
mondialisation et
marginalisation
1Université Gaston Berger (Saint-Louis), Centre de
coopération internationale en recherches agronomiques
pour le développement. Pôle régional de recherche
appliquée pour le développement des savanes d’Afri-
que centrale.
2Institut sénégalais de recherches agricoles – Bureau
des analyses macro-économiques, Université de Rouen
– Laboratoire d’étude du développement des régions
arides.
3La délimitation des gions ici considérées intègrera
les représentations nationales les plus courantes, croi-
sant facteurs agro-climatiques (zone sahélo-souda-
nienne à soudanienne), historiques et/ou géopolitiques.
Au Tchad, le « Sud »renvoie aux espaces situés sur la
rive gauche du Chari, jusqu’à la latitude de Bongor. Au
Sénégal, on divise habituellement le Sud en deux sous-
ensembles. Le Sud-Est, qui inclut la Haute Casamance
et la région actuelle de Tambacounda, sera l’objet de la
présente réflexion. Le Sud-Ouest (Basse Casamance),
qui relève d’autres problématiques du fait de sa position
littorale et de ses particularités socio-culturelles, ne sera
pas ici considéré.
4
Environ 8 millions d’habitants pour le Tchad en 2004,
10 millions pour le Sénégal.
Olivier NINOT ISRA - LEDRA
UFR Lettres et Sciences
Université de Rouen PRASAC2
76821 Mont-Saint-Aignan
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habitants d’un territoire5, il s’agira de s’in-
terroger sur l’influence de la qualité de
l’insertion de cet espace dans les systèmes
relationnels locaux, nationaux ou mondiaux,
comme facteur ou critère pertinent de
développement. L’enclavement renvoie en
effet à un ensemble de facteurs contrai-
gnants liés à la distance, à la rugosité de
l’espace, à divers obstacles (conditions natu-
relles, état des infrastructures, disponibilité
des moyens de communication) entravant
les circulations internes et les relations avec
un « centre » ou avec l’extérieur (pays voi-
sins, système mondial). Au Sénégal comme
au Tchad, l’existence de ces facteurs contrai-
gnants que l’on regroupe sous le terme
d’enclavement, tient à la genèse de systèmes
territoriaux nationaux, marqués par les
structures économiques coloniales basées
sur l’exportation de matières premières agri-
coles (arachide et coton). L’économie colo-
niale, en intégrant ces espaces à l’économie
mondiale, en a dans le même temps instauré
un enclavement sélectif [Debrie, Steck,
20016].
Les deux régions étudiées sont enclavées :
les distances aux centres et les difficiles
conditions de circulation créent des contex-
tes contraignants. Cependant, ce handicap
commun s’exprime de manière et à des
échelles différentes dans l’une et l’autre des
régions, et produit des situations d’enclave-
ment divergentes. L’enclavement est en effet
une notion relative qui doit être lue à diffé-
rentes échelles et à la lumière de cadres
géographiques et économiques englobants.
Il s’agira ici, en proposant une lecture croi-
sée des structures et des mutations à l’œuvre
dans la région la plus enclavée d’un pays qui
ne l’est guère (Sénégal) et dans la région la
mieux intégrée d’un pays très enclavé
(Tchad), de s’interroger sur la relativité de la
notion d’enclavement et sur ses liens avec
les processus de construction territoriale et
de développement.
16
5Par exemple vivre longtemps et en bonne santé; pou-
voir contribuer aux choix pour le devenir du territoire et
de la société (ce qui suppose éducation et un certain
niveau de liberté politique); disposer d’un niveau de vie
suffisant pour réaliser ces objectifs.
6Ces auteurs définissent l’enclavement comme un
«processus relatif fondé sur des discontinuités pro-
duites par des mécanismes fondamentalement histo-
riqueset qui aboutit à des inversions territoriales ».
1. ENCLAVEMENT, ENCLAVEMENTS :
RESSEMBLANCE DES FACTEURS, DIVERGENCE DES SITUATIONS
Dans les deux Sud tchadien et sénégalais,
l’enclavement se manifeste par l’éloigne-
ment des lieux actifs du territoire national et
des littoraux, accentué par l’effet des faibles
densités à parcourir pour les atteindre (voir
cartes). Une différence de taille doit cepen-
dant être signalée : au Sénégal, les liaisons
avec le centre - la capitale - se confondent
avec celles donnant accès au reste du
monde. Pour le Sud du Tchad, il s’agit de
deux directions inverses, donnant lieu à des
lectures distinctes de l’enclavement.
1.1. Enclavement et organisation
des espaces nationaux
Le Sud-Est du Sénégal apparaît comme la
plus lointaine périphérie au sein d’un terri-
toire hyper-centralisé. Cette centralisation
s’exprime à différents niveaux : elle peut
opposer la capitale Dakar (centralisation
économique, politique, culturelle) au reste
du pays, ou bien s’élargir au Centre-Ouest
(dans un triangle Dakar-Kaolack-Touba,
incluant Mbour et Thiès), ou encore à une
bande littorale d’une cinquantaine de kilo-
mètres de large allant de Saint-Louis à
Ziguinchor,concentrant l’essentiel du
réseau urbain, de la population, des équipe-
ments (notamment routiers) et des activités
du pays les plus valorisantes (non agricoles).
Ces oppositions s’accompagnent d’une rela-
tion de domination ancienne exercée par le
Centre occidental sur le reste du pays. Elle
se traduit en termes de dépendance des
zones périphériques pour l’approvisionne-
ment et l’évacuation des produits. La grande
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majorité des relations spatiales relie les
points centraux aux périphéries, les relations
entre périphéries étant indigentes [Ninot,
2003a, pp. 110-126].
La position périphérique du Sud-Est sénéga-
lais peut néanmoins être interprétée comme
le résultat d’un retournement du territoire.
Cet espace, comprenant les vallées de la
Haute Gambie, du Haut Sénégal et de la
Falémé à la frontière avec le Mali, occupait
autrefois une position centrale dans les cir-
cuits marchands qui se déployaient entre
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Sahel et forêt. Il fut, dans un premier temps,
marginalisé par la réorientation du commer- ce vers la côte et les comptoirs coloniaux. Il
se trouva dans un deuxième temps, placé en
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situation de périphérie et relégué au statut de
« réserve d’espace » par le modèle spatial
lié à la culture de l’arachide. La région de
Tambacounda n’a été que récemment reliée,
par des routes revêtues, à la capitale et au
Centre-Ouest du pays. La capitale, Tamba-
counda, située au centre de la région, à
450 km de Dakar, et la petite ville de Bakel,
à l’est, n’ont été rattachées au réseau routier
bitumé qu’à la fin du cinquième plan routier,
dans le courant des années 1980. La petite
ville de Kédougou, la plus éloignée de
Dakar au sud (700 km), ne le fut qu’en 1996,
et la localité de Kidira, principal poste fron-
tière entre le Sénégal et le Mali, qu’en 1999.
La fonction de bagne, longtemps assignée à
la ville de Kédougou où ont séjourné quel-
ques prisonniers d’opinion, comme l’ancien
Premier ministre Mamadou Dia, après sa
disgrâce de 1962, est révélatrice de la per-
ception politique de cet éloignement7.
Politiquement également très centralisé, le
Tchad ne présente pas une organisation de
l’espace analogue. La population se répartit
très inégalement entre la capitale N’Dja-
mena (10-15% du total national), une zone
sahélienne qui s’étend entre le 14eparallèle
et le Chari, et regroupe environ 40% de la
population avec des densités faibles de
moins de 10 habitants au km2, et le Tchad
méridional, qui concentre 40-45% de l’en-
semble sur 10% de la superficie nationale,
avec des densités nettement supérieures
(autour de 30 habitants/km2). Les immen-
sités sahariennes de l’extrême Nord sont
quasiment désertes. Lieu de redistribution
privilégié de l’aide internationale, N’Dja-
mena concentre une bonne part de l’activité
et de la richesse du pays. Le réseau urbain
méridional, longtemps largement indépen-
dant de N’Djamena et structuré autour des
deux villes moyennes de Moundou et Sarh
(130 000 et 85 000 habitants en 2003),
oppose un certain contrepoids au pôle n’d-
jamenois. Il n’en est pas moins apparu,
pendant longtemps, comme singulièrement
enclavé.
La principale ville du Sud du Tchad,
Moundou, n’est qu’à 880 km à vol d’oiseau
du port le plus proche, Douala, et à 460 km
de N’Djamena, la capitale nationale. Ces
distances, en elles-mêmes non négligeables,
ne disent rien des difficultés qui ont long-
temps caractérisé les relations de cet espace
avec l’extérieur. Elles s’interprètent à la
lumière des obstacles naturels (falaise de
l’Adamaoua, vers le Cameroun, plaine inon-
dable du Logone, au nord) et des quasi-
déserts forestiers du Cameroun et de
Centrafrique. Jusqu’à l’équipement de la
«voie camerounaise » dans les années 1980,
associant rail (Douala-Ngaoundéré) et route
(Ngaoundéré-Garoua-Maroua-N’Djamena,
avec une bretelle vers Léré), le sud du bas-
sin tchadien était caractérisé par une situa-
tion de concurrence originale dans le domai-
ne des transports, dont les parcours dou-
blaient aisément les distances à vol d’oiseau,
au moyen de maintes ruptures de charge
(voies d’eau, rail, pistes) [Sautter, 1959]. De
même, jusqu’en 2000, la crue annuelle du
Logone séparait durant quatre mois la zone
méridionale de N’Djamena et le Sahel tcha-
dien. Le récent bitumage de l’axe goudron-
né N’Djamena-Kélo (2001)-Moundou
(2004), puis la construction d’une route
goudronnée Moundou-Ngaoundéré (2003-
2005), présentent des améliorations notables
dans les relations extérieures du Sud tcha-
dien.
Néanmoins, l’acuité de l’enclavement
variait selon les échelles considérées : han-
dicapant fortement les relations lointaines,
le milieu offrait peu de résistance aux com-
munications au sein des savanes cotonnières
du sud du Tchad et de la République
Centrafricaine. Densité de peuplement et
ancienne exploitation cotonnière justifiaient
l’entretien d’un réseau de pistes à praticabi-
lité permanente.
L’éloignement des centres, la pauvreté des
infrastructures de communication, des
milieux contraignants ont contribué à singu-
lariser, au sein des territoires nationaux, des
régions aux caractéristiques bien différentes.
D’un côté, une région profondément rurale,
dominée et marginalisée ;de l’autre, la
région la plus urbaine du territoire, donnant
accès aux voies du désenclavement national.
19
7À l’extrême sud du Tchad, la petite ville de Baïbo-
koum a une position comparable : enchâssée dans un
écrin montagneux d’une extrême périphérie du terri-
toire, sa prison accueillit des prisonniers politiques dont
le dauphin du régime de Tombalbaye, Antoine Bangui,
en 1965.
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