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Pour une déconstruction de la « diversité culturelle » Tristan Mattelart
La notion de « diversité culturelle » a, pour elle, l’attrait de l’apparente évidence. Comment pourrait-
on être contre le pluralisme qu’elle implique ? Attrayante, la notion n’en pose pas moins problème en
raison de sa polysémie. Ne permet-elle pas de légitimer tour à tour et les politiques publiques
destinées à promouvoir une certaine pluralité culturelle et les stratégies des firmes globales de la
communication œuvrant au nom d’un accroissement de la palette des choix des consommateurs ?
D’où la nécessité de considérer la notion de « diversité culturelle » non comme donnée, allant de soi,
mais comme construite, évoluant au cours du temps, en fonction du contexte politique, économique
et intellectuel. L’objectif de la présente contribution est ainsi de déconstruire cette notion. Pour cela,
nous proposons un parcours théorique éclairant les transformations qui se sont opérées, depuis les
années soixante-dix, dans les façons de penser les différentes formes de diversité culturelle.
1.
L
A DÉFENSE DE L
’«
AUTONOMIE CULTURELLE
»
Le parcours proposé débute avec l’économie politique critique de la communication. L’économie
politique critique a en effet été, comme le rappelle Armand Mattelart dans son ouvrage Diversité
culturelle et mondialisation, l’un des premiers lieux à partir desquels des chercheurs ont souligné le
besoin, pour préserver la diversité culturelle, de mener des politiques publiques de communication
1
.
Les travaux de l’économie politique critique vont, dès la fin des années soixante, mettre à nu
l’existence d’un système transnational des médias et montrer comment celui-ci s’articule avec le
système-monde d’une économie capitaliste que l’on ne nomme pas encore globale.
Les recherches critiques replacent les processus d’internationalisation des médias dans le cadre des
rapports de domination qui affectent la planète : elles décryptent les relations d’inégalité qui
traversent le système transnational, démontant les rouages de l’hégémonie qu’y exercent les
multinationales de la communication occidentales. Celles-ci sont largement décrites, avec leurs relais
nationaux, comme enveloppant les populations du monde dans une culture globale de la
consommation, avec toutes ses déclinaisons locales. Les multinationales de la communication sont
considérées, à ce titre, dans ces travaux, comme des agents majeurs de l’intégration des sociétés
nationales dans l’économie capitaliste mondiale
2
. L’internationalisation des médias est dans cette
perspective porteuse pour les pays de la périphérie de différents ordres de dépendance économique
bien sûr, mais aussi politique et culturelle, à l’égard des acteurs dominants du système global.
1
Mattelart Armand, Diversité culturelle et mondialisation, Repères-La Découverte, Paris, 2007 (1
ère
édition en 2005).
2
Voir en particulier Schiller Herbert I., Communication and Cultural Domination, International Arts and Sciences
Press Inc., White Plains, 1976, et Mattelart Armand, Multinationales et systèmes de communication. Les appareils
idéologiques de l’impérialisme, Anthropos, Paris, 1976.