
Keynes semble donc rompre avec le principe de la neutralité de la monnaie. Il rompt en particulier avec la théo-
rie traditionnelle du taux d'intérêt. Pour les néoclassiques, le taux d'intérêt ne s'explique en effet que par des
phénomènes réels: l'offre et la demande de capitaux, de fonds prêtables. L'offre de capitaux est une offre
d'épargne, qui est croissante avec le taux d'intérêt, et c'est bien un flux réel, car l'épargne est une non-
consommation. De même, la demande de capitaux est une demande qui s'exprime pour financer l'investisse-
ment -autre flux réel, donc-, mais qui, en revanche, est décroissante avec le taux d'intérêt. Soyons simple:
l'investissement est plus coûteux financièrement quand les taux d'intérêt sont élevés. Avec son approche,
Keynes révolutionne la théorie du taux d'intérêt. Pour lui, celui-ci n'est plus déterminé par des phénomènes
réels, mais par des phénomènes monétaires: il existe une offre et une demande de monnaie -à ne surtout pas
confondre avec l'offre et la demande de fonds prêtables-, un marché de la monnaie, dont le prix est le taux
d'intérêt qui baisse quand l'offre augmente (1).
Pour autant, Keynes explique le soutien qu'apporte une politique monétaire expansionniste à la relance par des
phénomènes exclusivement... monétaires. En fait, il reste encore dichotomique, car il n'insiste pas sur le fait
que la création monétaire, l'offre de monnaie, c'est essentiellement le crédit bancaire. Or, ce crédit intervient
directement et tout bêtement sur le marché des biens réels. En affirmant cette banalité, on rompt définiti-
vement avec la dichotomie entre biens réels et monnaie, on met en avant la réalité du circuit économique. On
n'a pas besoin d'expliquer la relance monétaire par la seule baisse du taux d'intérêt, conséquence du marché
de la monnaie -même si, les deux à la fois, c'est encore plus efficace. Mais quelle hétérodoxie que cette affir-
mation, même pour Keynes!
Plus généralement, l'interventionnisme renaît: aux politiques monétaires expansionnistes pour faire baisser le
taux d'intérêt et repartir la demande, s'ajoutent les politiques budgétaires de relance; on admet même qu'un
déficit budgétaire n'est pas une horreur. Une révolution! Pendant les Trente Glorieuses, les gouvernements,
dopés au keynésianisme, feignent d'oublier qu'en abusant du remède de la création monétaire, on relance un
peu ou beaucoup l'inflation. Mais tout le monde -ou presque- admet qu'il faut choisir entre, d'une part, un peu
d'inflation et peu de chômage ou, d'autre part, pas d'inflation mais beaucoup de chômage. Phillips venait de
montrer, en 1958, sur des séries d'un siècle en Angleterre, une liaison statistique inverse entre le taux de crois-
sance des salaires nominaux et le taux de chômage. Une relation vite transformée en lien inflation-chômage:
quand l'inflation monte, le chômage baisse. On avait en outre oublié la contrainte extérieure; plus exactement,
on la contournait: quand les prix augmentaient, on dévaluait sa monnaie par rapport aux autres devises, en
changes fixes, ou on la lassait se déprécier en changes flottants. La dévaluation compétitive venait compenser
l'inflation.
La sorcière et son balai libéral
La belle redevient une pinup, mais surtout une sorcière, avec le retour en force des libéraux et des ultralibé-
raux. Après la crise, au début des années 70, du système monétaire international et la fin du système de
changes fixes fondé sur l'étalon-dollar, les deux chocs pétroliers (1973-1974 et 1979-1980) auront raison de
l'interventionnisme keynésien, balayé en quelques années à la fois théoriquement et politiquement. Le moné-
tarisme de Milton Friedman et de l'école de Chicago -construit au niveau théorique bien avant- met au centre
de son analyse le danger de l'inflation en cas de politique monétaire expansionniste. Il ne faut pas créer, par les
crédits, plus de monnaie que la croissance en volume de l'activité n'en a besoin, disent les monétaristes, sinon,
gare au dérapage inflationniste. Friedman réinterprète la courbe de Phillips et montre que toute relance,
même si elle peut être efficace à court terme, va déclencher de l'inflation.
Comment? Quand l'État cherche à relancer la croissance avec une politique monétaire expansionniste, les prix
augmentent et entraînent les salaires à leur suite, ce qui incite certains chômeurs (réputés chômeurs volon-
taires) à vouloir travailler. Si le chômage baisse en cas de hausse des salaires, c'est tout simplement parce que
les salariés sont soumis à l'illusion monétaire: ils ne voient pas que l'augmentation des salaires est mangée par
l'inflation. Ceux qui ne voulaient pas travailler au taux de salaire courant offrent maintenant leur travail, et le
chômage volontaire baisse. Cependant, ils comprennent au bout d'un moment leur erreur: myopes, mais pas
aveugles, lorsqu'ils voient l'inflation, ils se remettent au chômage volontaire. L'État a donc réussi, pendant un
moment, à faire baisser le chômage par une politique monétaire; à court terme, la monnaie n'est donc plus
neutre. A moyen terme, cependant, quand les salariés s'aperçoivent de leur erreur, la monnaie est de nouveau
neutre, sauf qu'elle est très nocive, car elle a lancé l'inflation.
L'État peut toujours recommencer, mais probablement au prix d'une politique monétaire expansionniste plus
élevée, les anticipations des agents s'adaptant. Pour les tromper une deuxième fois, il faudra que l'inflation soit
plus forte, pour faire croire cette fois à une vraie augmentation des salaires réels. Si l'histoire peut continuer,
c'est au prix d'une accélération de l'inflation, d'une spirale inflationniste infernale.
Le monétarisme en déduit une politique monétaire complètement nouvelle. Il ne s'agit évidemment plus de