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Vision utopique, certes, ainsi que le déclare Sébastien, mais qui préfigure
“ ce que pourrait être l’économie de demain ”. Comme on prouve la
marche en marchant, ils ont tenté de prouver que l’économie alternative et
solidaire n’était pas un fantasme, et ils l’ont concrétisée : pour l’un au sein
d’une structure d’ingénierie sociale axée sur le développement local, pour
l’autre à partir d’une CIGALE*. Mêlant témoignage et réflexion, récit et
théorisation, le livre est au fond à l’image de ces parcours – atypique – et
de cette attente – exigeante.
Il ne faudrait pas masquer les difficultés de l’aventure. Pour ma
part, j’en vois deux. La première résulte de l’attitude ouverte, totalement
ouverte, des membres du groupe vis-à-vis des porteurs de projets :
“ aucune sélection a priori des projets (valides et non valides) ou des
porteurs (capables ou non capables) ”, telle est la règle, qui correspond
aussi à une des valeurs essentielles communes au groupe. Il s’agit de “ ne
pas dévaloriser les apports et compétences extérieurs ”, de n’exclure
personne. Ainsi, Claude (dont on nous dit un peu plus loin qu’il semble
trop perturbé pour avoir un travail salarié et le garder) rêve de réaliser un
coffret de dix CD de poésie, avec des poèmes écrits par sa femme. Juliette
a des dons en matière de cuisine asiatique, et Mustapha en matière de
Tajines. Tous ces porteurs de projets sont accompagnés : certains passent
à l’acte, parfois avec succès - Juliette -, d’autres finissent par prendre
conscience que du rêve à la réalité, il y a un fossé parfois infranchissable.
En refusant de trier, de sélectionner, en privilégiant “ la co-construction ”,
qui permet au porteur de projet lui-même de prendre conscience du
caractère irréalisable ou, au contraire, réaliste, du projet, la démarche des
auteurs me paraît essentielle. Elle est, d’une certaine manière, analogue à
celle des entreprises d’insertion – il en existe ! – qui, refusant d’écrémer
(le terme est habituel dans le milieu) les plus “ employables ”, vont
jusqu’au bout de leur projet : il ne s’agit pas de sélectionner, mais de faire
le pari que personne n’est de trop, que chacun peut changer, apprendre,
s’ouvrir, s’insérer. Le revers de la médaille, chacun le connaît : ces
entreprises d’insertion ont de moins bons “ résultats ” apparents, elles
demandent plus de moyens, plus de temps, plus d’énergie, enregistrent
plus d’échecs. Est-ce que, en choisissant cette même démarche exigeante,
ceux qui entendent promouvoir l’économie alternative et solidaire ne
s’exposent pas à des déboires, à des lenteurs, à des échecs qui risquent de
remettre en cause l’idée même qu’une telle économie soit possible ? S’il
s’agit bien, au fond, de subvertir la société telle qu’elle fonctionne
majoritairement, ne faudrait-il pas que les réalisations d’économie
alternative et solidaire atteignent une certaine “ masse critique ”, de sorte
qu’elle devienne visible, un peu comme les associations ouvrières du
XIXème siècle ont pu devenir les SCOP lorsque leur nombre les a fait sortir