Etobon, village de terroristes

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Conseil général de la Haute-Saône
Archives départementales : cote : 9 J 14
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Cet ouvrage est un, parmi les 12 autres que mon grand-père Jules Perret,
maréchal-ferrant, a écrit sur sa famille et aussi sur les évènements pendant la
dernière guerre et les faits du jours où les hommes harcelaient les troupes
allemandes dans les environs du village. C’est dommage pour ces braves
maquisards car 39 hommes de 17 à 58 ans payeront de leur vie ou ils furent
fusillés contre le temple de Chenebier le 27 septembre 1944.
Je souhaite que ces écrits restent toujours dans la famille, si triste soit le
souvenir de ces chers disparus, pour leurs mémoires. Conservez-les !!!
Surtout pour l’amour et la patience que j’ai mis pour les relier et les imager
Philippe Perret le 12 février 1977
Qu’il est beau de laisser, en quittant cette terre,
l’empreinte de ses pas sur la route du bien,
d’y avoir fait hisser le rayon de lumière
qui doit servir à tous de guide et de soutien.
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Jeudi le 1er avril 1943
La guerre, l’affreuse guerre continue. La 8è armée anglaise en fait voir de dures au général Rommel
en Tunisie.
La petite armée française du général Leclerc vient de se couvrir de gloire dans ces défilés
montagneux inaccessibles.
Les Allemands continuent à emmener beaucoup de
Français en captivité, soi disant pour travailler. Mais de
tous les jeunes d’Etobon qui ont été désignés aucun
n’est parti, qu’Octavio Zanou, le domestique de Paul
Remillet. Il a écrit ces jours-ci qu’il voudrait bien avoir
à manger ce qu’il donnait à ses pensionnaires (des
cochons). Et le vin ! Et le tabac, il dit qu’il « viens fü ».
Je devais aller à Coisevaux aujourd’hui conduire la
Margot chez Navion pour avoir un nouveau poulain
dans un an mais il y a fait si mauvais temps que j’ai
Octave et ses pensionnaires
remis à plus tard.
Emile Bruot est mort ce matin. Pauvre Bruot il a cru qu’il n’y avait qu’à acheter des vaches et que
tout venait en suivant. Il s’est tué au travail. Sa femme et son vaurien de fils, pas plus que ses filles ne
l’ont pas secondé. Il aurait dû rester au Havre.
Vendredi le 2 avril 1943
Le petit Victor (le poulain) m’a fait des ennuis. Je l’ai laissé courir dehors et il s’en ai tellement donné
qu’il est rentré tout mouillé et le lendemain il toussait. J’ai vu le vétérinaire qui m’a donné des
ampoules pour le vacciner, et on l’a habillé. Il est guéri aujourd’hui, son rhume a avorté. Je n’aurais
pas dû le sortit avant un mois car un poulain ça court trop… et il fait froid à cette saison certains
jours.
Dimanche le 4 avril 1943
On a enterré Bruot aujourd’hui, sa femme l’a reconduit à Belverne. Georges Darey, de Trémoins, est
venu nous voir. Combien de souvenirs nous avons évoqués « te souviens-tu de ceci, te souviens –tu
de cela ». Il a été mon plus proche voisin à Chagey pendant 5 ans, plus mes 2 ans d’apprentissage. On
a reparlé du coup où deux dragons de Belfort étaient arrêtés devant ma forge, il a monté sur l’un de
leurs chevaux. Il s’est mis au galop jusque vers la Diachotte (monument aux morts sur la route de Chenebier en
souvenir de la bataille de la Lizaine en 1871). Puis est revenu encore plus vite et il vint buter de travers l’autre
cheval qui a été renversai sur la route et le sabre du dragon a été plié. On l’a redressé à l’étau.
Nous avons parlé de son beau-frère, Henri Bugnon, sous officier au 11è cuirassiers, de Eugène
Lapoule, du vieux Benoît, de tous les vieux, enfin de tout. Nous avons revécu notre jeune âge. Nous
avons reparlé de la funeste nuit du 31 juillet 1916 ; de la permission où nous nous sommes trouvés
tous les deux arrivant ensemble à Chagey.
Jean Bataille aussi est venu. La Suzanne ne va toujours pas bien fort.
Nous avons eu aussi mon ami Eugène Mathey de la Bouverie de Champagney, il a diné avec nous.
Mercredi le 7 avril 1943
Nous avons appris par une lettre de Valentigney que la caisse de Jean (son fils prisonnier) est arrivée. Elle
contient la superbe tirelire qui parait-il est un objet d’art.
Montgomery a repris hier matin à 4 heures, en pleine nuit, une terrible offensive sur Rommel et il
parait que ça gaze, ils ont fait beaucoup de prisonniers et détruit beaucoup d’avions.
Les Russes aussi repartent bien. Les Américains ont redétruit les usines Renault à Billancourt
dimanche après midi et ils ont tapé pas mal à côté. Il y avait 2 pièces de D.C.A. sur un terrain de
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football où se disputait un grand match. Les américains ont tapé dessus et massacré pas mal de
matcheurs (footballeurs) et spectateurs. On ignore un peu trop que c’est la guerre.
Aujourd’hui est jour de deuil national, mais il n’y a pas eu de deuil national quant on a enterré les 50
et même 100 otages fusillés par les boches à Nantes, à Bordeaux, Paris et ailleurs.
De Jean du 28-03-1943
« Pas de lettre de vous cette semaine-mauvais temps- le parrain est venu ces jours-ci et aussi le
pasteur du stalag (1ère depuis 3 ans. Avons pu parler des choses sérieuses, il reviendra tous les 2 mois.
Il est pasteur dans la Drôme. J’ai beaucoup de travail, ai dû y aller aujourd’hui ».
Voici des extraits de la longue lettre qui était dans la caisse :
« Aujourd’hui c’est 5’ dimanche du mois donc pas de lettre à vous envoyer mais j’en envoie une quand
même et une lame au marché noir. J’espère que cette caisse vous arrivera sans encombre comme la
1ère.
J’aurais voulu pouvoir finir le tonneau mais vu les événements (relâchement dans les sanctions) je
vais vite faire mon expédition. La tirelire arrivera après Noël mais le cœur y est quant même. J’envoie
un rasoir pour Jacques et un pour mon cher père.
Je vous renvoie toutes mes correspondances. J’aurais aimé les garder pour les relire de temps en
temps mais on quittera peut-être ce bled plus tôt et plus vite qu’on croît. Je vois venir l’hiver confiant.
Au garage, si je ne suis pas le maître, le singe (le patron du garage où il est employé) ne l’est pas non plus. Il ne
me fait pas faire ce qu’il veut. Je suis au stalag VI D. le VI A est pour les Russes. Oh ceux-là ! C’est une
abomination qui dépasse toute imagination. Tous les jours il en arrive par milliers en Allemagne.
Femmes, enfants, vieillards… et le marché commence. Les industriels sont là qui attendent ce bétail
humain. Les maris sont déparés de leurs femmes, les enfants de leurs parents sans aucun égard et
avec de la musique. Pas de colis pour ces pauvres. Jamais de lettre. Paye nulle.
Pour nous, prisonniers, c’est presque normal, mais les civils c’est atroce. Excusez mon écriture, c’est
que j’écris dans l’ombre. Il faut que je me cache bien pour écrire ceci. Ce serait la cellule ou partir en
représailles sur le front russe.
Je crois que le ménage de la Guite a déjà des nuages. Son mari parti ici ! … en ce moment il cuit un
bon plat de nouilles pour le souper du dimanche. Ce matin j’ai fait pour la chambre un bon chocolat
au lait. C’est idéal après une grasse matinée au lit. Voyez comme nous sommes bien et surtout
toujours unis. Nos gardes doivent dire : les Français ils sont mieux que nous.
Quant au singe, la guerre peut durer 10 ans pour lui elle sera encore trop courte. Jamais il n’a tant
gagné, et il y en a beaucoup comme lui sur la terre. Que Dieu soit avec vous tous en cette fin d’année
et au cours de l’autre. J’espère bien être des votre pendant son cours (en 1945). J’ai reçu une bible du
stalag et de temps en temps des brochures.
Ah ! Que je voudrais pouvoir partir dans cette caisse ! Dire qu’elle, elle va vers vous. Je voudrais vous
voir au déballage.
J’ai essayé de passer dedans avant de mettre les fonds, la tête et un bras y a passé. Vous allé rire.
L’oncle et le parrain (les Américains et les Anglais qui bombardent) en mettent un coup… je crois que le fabricant
de macaroni va bientôt filer du mauvais coton (les Italiens). Quant ça va mal pour le cousin (les Allemands ,
les sanctions pleuvent sur nous… quant les colis arrivent ils sont ouvert devant nous, les conserves
sont mises en réserve dans une armoire. On nous les donne à mesure que nous les demandons, ils
devraient nous ouvrir les boites mais ils les donnent, telles que, et je ramasse les miennes sous le
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parquet dont j’ai soulevé une lame. J’ai aussi une cachette dans la muraille vers mon lit entre les 2
plaques de fibrociment.
Les livres sont envoyés à la censure… Georges n’est pas bien … Prosper décline, ce n’est pas trop tôt…
je suis content que mon carnet soit en votre possession. Papa, l’étoile polaire est juste au dessus de
notre baraque. Demain nous la regarderons ensemble car c’est le 30. Ah ! Oui ces bonnes frittes
c’était bon ! Ça reviendra mes chéris.
Pour nous la nourriture est toujours à l’ordre du jour. 3 fois par semaines nous pouvons cuire des
pommes de terre avec la graisse de bœuf que nous fournissent nos 2 camarades bouchers.
Souvent aussi nous faisons salade de choux. Nous pouvons facilement avoir du vinaigre. On va bientôt
nous donner du pâté fais avec du bois. Ah ! Les ingénieurs chimistes !
Ah ! Chéris que Dieu vous garde et nous tous. A bientôt.
Aujourd’hui j’ai repos. J’ai eu du tracas au sujet de Georges. Je suis arrivé à mon but. Ce cher ami est
sur le chemin du retour. Surement vous l’aurez vu avant d’avoir cette lettre. Par lui vous saurez
exactement notre genre de vie. Il est très malade, il faut qu’il se soigne énergiquement, mais il ne s’en
doute pas… pour moi tout va toujours de même. Réveil, travail, couché, c’est la vie des bœufs de Julot.
Mais eux ont un avantage sur nous, ils ne pensent pas ! A présent que Georges est parti c’est plus dur
pour moi au garage. Je ne peux plus discuter. Les gosses qu’il y a ne sont pas intéressants.
Chère maman tu ne me parles jamais de ta santé et toi non plus papa. J’aimerais bien savoir. Pour
moi tout va très bien. On a de bonnes nouvelles du parrain. Le départ de Georges nous a fait une
petite dette, ne pouvez-vous pas dans un prochain colis me mettre une galline de rouge ou de blanc.
Je suis chagriné que la tirelire n’arrive pas et aussi les 2 rasoirs. Tant pis, je passe encore un hiver, je
recommencerai… mes meilleurs baisers »
Vendredi le 9 avril 1943
Depuis déjà longtemps il faisait bien beau, bien trop. On est en avance d’un mois sur les autres
années. Les hirondelles sont arrivées. Nous avons déjà une des nôtres qui attend patiemment sa
compagne. Mais depuis deux jours ça a changé et aujourd’hui nous avons de nouveau la neige. Il y a
eu une tempête terrible un peu partout. Alphonse Lame, qui vient d’arriver de Paris, dit qu’il a vu un
peu partout les effets du cyclone, il y a même des poteaux télégraphiques couchés.
Il dit que le nombre de 340 morts pour le bombardement de Billancourt est beaucoup exagéré. Et la
cause en est aux allemands qui n’ont pas fait sonner l’alerte.
Samedi le 10 avril 1943
La corvette française Aconit a coulé deux sous-marins allemands en les éperonnant. Un navire anglais
qui se portait sur les lieux pour venir au secours du navire français aux prises avec les deux sousmarins a été coulé. Les équipages de ces trois bâtiments envoyés au fond ont été recueillis par la
corvette Aconit.
Le U 444 allemand n’a eu que 4 rescapés, mais 22 du U 442 ont été sauvés. Parmi les marins des deux
U allemands, deux frères se sont reconnus sur la corvette. Les premiers arrivés sur la corvette étaient
déjà en train d’astiquer, de montrer de la bonne volonté, faire du zèle quant les naufragés du 2ème
sous-marin sont arrivés.
Les marins du contre torpilleur anglais étaient sur un radeau quant ils ont été recueillis. Il y a fête à
Londres ce soir à cause de cet exploit.
Dimanche le 11 avril 1943
Georges Surleau a coupé un peu trop haut au « Djou Djan Bugnon». J’ai fait des excuses à chez
Guemann et je suis allé aujourd’hui pour mesurer avec le Christ. Nous avons eu du mal de trouver.
On a placé des bornes aux angles en haut et vers l’étang.
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Il y a 10 stères dans ce petit carré au dessus de l’étang et il a aussi une dizaine de beaux chênes.
Comme toujours j’avais Philippe avec son petit sécateur. Il me disait : « si Jean Pernol avait un
sécateur il ferait son malin ». Il aura cinq ans demain.
Eugène Haizer, domestique marchand de vin des Mathey, nous raconte que à Balersdorf (Alsace) les
Allemands ont fusillé 18 jeunes gens qui refusaient de partir. Et dans son propre village à Baschwiller
il y en a eu 7. Il les connaît tous de nom, c’est terrible.
En Tunisie Montgomery a avancé de 130 km en 2 jours. Rommel se sauve encore plus vite que les
français en 1940.
Mardi le 13 avril 1943
On doit conduire les chevaux à Couthenans, il me semble que la mère qui a un poulain ne devrait pas
y aller, le maire ne peut me donner une indication précise, alors je suis allé à Lure trouver l’ingénieur
allemand (agronome) qui a été « pien chentil » et m’a dit que je n’avais pas à la conduire.
Il fait de nouveau bien beau. J’ai fait un voyage d’agrément. J’ai passé par Ronchamp. En descendant
la fameuse route Frossard qui descend vers le puits du Tonay et qui arrive au Beuverou du Pied des
Côtes, j’ai demandé aux Houillères pour aller à la houille.
Au retour, passant à Moffans, je suis allé voir le père Victor, j’ai diné à Lomont chez Joseph et j’ai pris
le café chez Viénot.
Vendredi le 16 avril 1943
Un voiturier d’Etobon est allé nous chercher la houille pour le Perret et pour moi. Quant la voiture a
été chargée, j’ai eu idée de revenir par la Bouverie de Champagney qui est un hameau entre
Champagney et Ronchamp en tirant contre la montagne. J’ai pour cela pris un chemin à la houillère
pour aller au hameau portant ce nom. Eh bien ! Je me croyais perdu dans ces bois. Je suis quand
même arrivé chez mon ami Mathey qui a été bien content, j’ai diné et je suis revenu.
Notre hirondelle est arrivée. Quelle joie qu’a eu le père qui était là depuis plusieurs jours. Quelle
belle chanson il lui a dit. Comme c’était touchant. Il s’affairait autour d’elle, il lui montrait le vieux nid
qu’il avait choisi, et peut-être lui racontait-il qu’il avait vu Rommel en Tunisie.
Dimanche 18 avril 1943
Jour des Rameaux, jour d’un printemps merveilleux, tout est fleuri, il a une belle promesse de fruits,
si le gel ne vient pas.
Il y avait bien 40° au soleil cet après midi, nous avons diné de la
salade nouvelle. L’Alfred (Pochard, son beau-frère) est venu, il nous dit que
le Samuel (son fils) a été appelé (au STO) et qu’il est parti. Oh ! Pourquoi
l’avoir laissé partir. N’y avait-il pas de place pour se cacher au Coteau,
nous l’aurions bien nourri.
Ils ont toujours d’assez bonnes nouvelles du Freddy (Pochard, son autre fils)
qui est toujours à Houstrin, en Prusse Orientale.
Ces jours ci cinq jeunes gens qui se cachaient dans les bois vers
Giromagny ont été vendus par un autre qui se cachait avec eux soidisant et qui était un mouton. Ils avaient des armes. Ils ont été arrêtés
et on croit fusillés.
Nous sommes retournés tailler dans nos sapins du pré la Grive. Ceux
plantés cet hiver sont repris.
Philippe avec son petit sécateur taille les feuilles. Je l’ai photographié
aujourd’hui sur le poulain qui a 26 jours.
C’est une belle photo. On sera étonné que le poulain reste tranquille. Il est attaché par la courroie du
ventre après le poirier.
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Ces jours passés Jacques est allé 2 fois à la gare d’Héricourt pour mette en sac des semences de
poirottes (pommes de terre) qui nous sont livrés en vrac. Il y a pas mal d’Allemands, eh bien d’après lui ils
ressemblent à des cheminots, à des vagabonds, ils viennent peut-être de Russie.
Il y en a passé une pleine auto ici, tous biens armés et casqués.
Mardi le 20 avril 1943
Ça se gâte sérieusement en Tunisie. Les Allemands sont sur le point d’être jeté à la mer. Ils ont eu 63
avions de transport abattus et 22 chasseurs. Le même jour les Allemands disent avoir abattu 108
avions russes et eux-mêmes seulement 8. Et les Finlandais ont abattu 22 russes sans en perdre un
seul.
Pour ce coup de Tunisie les Anglais ne s’occupaient que de contre battre les avions de chasse
allemands pendant que les Américains combattent les gros transports. Ce fut un véritable massacre.
Les Allemands ne savent plus où donner de la tête ! Même ici ils sont impuissants à lutter avec
efficacité contre les réfractaires. Ici même contre les conspirations, contre les francs-tireurs qui
s’organisent ici sous leur nez.
Il parait qu’ils auraient essayé une offensive de paix par la voie de Franco. Il leur a été répondu : oui
mais capitulation inconditionnelle. Ce n’est pas encore mûr pour cela, ils ne le feront que quand on
sera prêt à entrer sur le sol allemand.
On craint qu’en réponse à cela, ils préparent la guerre des gaz. Ce serait un gros malheur, il y a trop
d’étrangers en Allemagne, mais ce serait leur ruine encore plus certaine.
Cette nuit les Anglais ont déversé sur Stettin 300 tonnes de bombes de 200 kg et des dizaines de
milles incendiaires.
Samedi 24 avril 1943
Il est bientôt minuit. Eugène est venu. On a bien discuté même
sans pouvoir nous comprendre.
Mes idées pacifistes d’autrefois ! Certes je les ai encore, et plus
que jamais, mais qu’on ne me parle pas de pardon pour ces
forbans coupables de si grands crimes. Ils doivent être unis, bien
punis.
Eugène ne comprend pas comme moi, il faut tout pardonner
pour nous montrer supérieur à eux.
Oui il faut pardonner, je veux bien, mais pour pardonner il faut
que le coupable se repente et qu’il demande pardon. Et ce n’est
pas le cas.
Ici une jolie photo qu’Eugène nous a donnée.
J’ai fait cet après midi 22 km à cheval avec Philippe. J’ai conduit
Eugène Pochard
la Margot à Coisevaux pour chercher un autre poulain.
Il y a fait un bel après midi et il faisait bien bon à cheval dans ces bois.
Philippe s’est bien amusé chez Nanon. C’était une curiosité de le
voir dans son petit fauteuil assis devant moi.
La photo ci-contre n’a pas été prise aujourd’hui.
La tirelire et les rasoirs sont arrivés. C’est un joli travail et les
rasoirs m’on l’air bien. Je mettrai à la retraite celui dont je me
suis toujours servi depuis le jour où je l’ai fait en 1905 ou 1906.
Et lui qui a envoyé ces choses (sont fils Jacques, prisonnier), quand le
verrons-nous ? Oh! qu’il me tarde. Aura-t-il une permission ?
Ah ! s’il revenait il ne repartirait pas !
trois heureux
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J’ai reçu une invitation du sous-préfet pour je crois me nommer maire. Notre maire Bouteiller, soit à
cause de la maladie de sa femme soit à cause du surmenage que les maires ont depuis la guerre, a
donné sa démission.
A présent dans l’état Français les maires ne seront plus nommés par voie d’élection, ils seront
nommés par les préfets. Une commission de Lure était ici ces jours-ci pour enquêter sur le meilleur à
nommer. Et je prévois que c’est pour moi qu’on décrochera la cocarde !
Eh bien ils peuvent toujours courir. Si j’avais voulu être maire je l’aurais presque certainement été à
la place de Bouteiller quant mon beau-père était là, il voulait que j’accepte. Il aurait fait le travail. J’ai
catégoriquement refusé. Ce n’est pas pour accepter une pareille charge dans les temps si tragiques.
Surtout que l’adjoint Charles Suzette (Charles Nardin, dit « Suzette ») fait les fonctions de maire depuis un
mois, qu’il s’en tire bien et surtout qu’il a envie de cette place (il en a gagné la mort, il a été fusillé le
27 septembre 1944 parce qu’il était maire d’Etobon).
Lettre de Jean du 25 avril 1943 (avec une jolie fleur)
« J’ai en main la lettre du 27 juillet 1940 reçue dans mitan. Déjà loin ce temps là mais pas oublié,
rappelle mes souvenirs. Oui je vois c’était dur pour nous tous. Heureux pour le Pierre Perret a passé
entre les gouttes comme Alsacien. Il y en aura d’autres. Tout va bien. Prosper sera bientôt comme le
Tarrot de Glaude à la Pitote. Tout émarkotâ. La Sagne tentera peut-être un jour (les mots en patois doivent
être un code avec son père pour déjouer la censure, la Sagne est le village de Suisse d’où la famille Perret est originaire, vers 1650, donc le
fils prévoit certainement de s’évader par la Suisse).
Oui papa dit moi tout. Même mauvais jour, ça aguerrit. Ah ! Oui
le passage à Champagney, dur, dur. Rebout industriel à Plancher-lès-Mines, je lui dois beaucoup car
m’a nourri quelquefois, beau cœur. Aujourd’hui Pâques, j’ai fait soupe de haricots, jambon de la
maman, nenni pour tout. Confiance.
Du 18… le singe m’a dit que si je voulais faire venir Betty, qu’il avait une chambre pour nous deux et
qu’elle ferait le ménage. Je lui ai dit que nous avions deux bonnes à la maison, que ma femme ne
voulais pas venir bonne en Allemagne ».
Lettre de Jean à son frère (Jacques son jumeau) pour leur anniversaire du 11 avril 1943
« Cher frère je te souhaite un bon anniversaire. Espoir pour le prochain. Voici ma 3è semaine sans
nouvelles, c’est long. Le temps ici est très mauvais. Il y a neigé et il fait froid. C’est drôle de voir la
neige sur les pêchers en fleurs. Pour moi tout va bien. Trouve le temps long au garage. Georges me
manque beaucoup. Il va partir demain pour notre chère France. Je demande à Dieu qu’il vous préserve
toujours comme il le fait pour moi. Mes chéris je vous serre tous bien fort sur mon cœur, comme je
vous aime. Jean »
Dimanche le 25 avril 1943
Beau, très beau jour de pâques, du chaud, des fleurs partout et surtout un parfum pénétrant
extraordinaire. Nous avons une glycine qui n’est qu’une fleur. Comme les abeilles sont heureuses. Et
nous un peu aussi malgré que ce soit toujours la guerre, on s’habitue à tout.
Il y avait deux ans qu’Eugène n’était pas venu à Etobon, je l’ai conduit chez Christen qui sont revenus
pour les vacances ici.
Pauvre Jean, il ne peut plus marcher, quel malheur il a eu et son ami Georges Vaisseau qui a perdu
son fils. Retournés à Strasbourg pour leur malheur puisque Raoul leur fils arrêté et condamné à mort.
Et l’histoire de ces 12 000 officiers polonais assassinés à Katyn. Les Allemands accusent les Russes et
ces derniers accusent les premiers. L’explication d’Eugène à ce sujet nous a assis. Je ne sais pas, mais
je crois que les Boches ne valent pas mieux que les Russes, au contraire.
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Mercredi le 27 avril 1943
10 H du soir, je viens de faire ma barbe sans doute pour la dernière fois avec mon bon vieux rasoir
que j’ai forgé je crois étant en permission depuis Vincennes en 1908 et non pas en 1906. Je ne me
servirai que de celui de Jean tant qu’il sera absent.
J’ai fait ma barbe pour aller demain trouver le sous-préfet au sujet de la convocation pour me
nommer maire, je n’en veux absolument pas.
J’ai recherché aujourd’hui dans le grenier du Coteau avec Jacques les deux pistolets automatiques
que j’y ai caché en 1940. J’ai fait la bêtise de les démonter tout par morceaux et de cacher les
morceaux à des endroits différents, le résultat est que le canon de l’un et le ressort de l’autre n’on pu
être retrouvés et comme ce n’est pas le même modèle, je me vois désarmé. C’est peut-être voulu.
Le Samuel n’était pas partit en Allemagne comme l’Alfred nous l’avait laissé croire, il était bien partit
mais il n’avait pas dit où. Il est depuis 8 jours au Coteau, il travaille au jardin, il l’arrange avec
beaucoup de goût, il mange chez nous.
Si seulement ils avaient fait comme ça pour le Mano ( ?).
Jeudi le 28 avril 1943
Eh bien me voilà revenu, le sous-préfet a fait comme j’ai voulu. Je ne serai pas maire. Il veut bien y
mettre Charles Suzette mais il me regrette car m’a-t-il dit les renseignements recueillis sur mon
compte étaient des plus flatteurs pour moi. Là je crois que c’était lui qui me flattait. Ah qu’il a insisté.
(Lettre de Charles Perret, son cousin, réfugié en Dordogne qui prépare son retour à Etobon)
« les Griffoulets, lundi de Pâques, 26 avril 1943.
Nous avons bien reçu, il y a déjà bon temps, la
longue missive du maréchal en France (le maréchal,
son cousin Jules Perret, auteur de ce journal), et pour ne pas
laisser chômer les relations amicales, voici la
suite naturelle dans la série de nos écritures.
Bientôt, je l’espère, nous pourrons reprendre de
vive voie des conversations plus nourries où l’on
pourra traiter, sans crainte des indiscrets, tous
les sujets qui nous tiennent à cœur. Déjà nous
vivons à moitié à Etobon ; nous parlons à chaque
instant du retour et réalisons par imagination les
Les Griffoulets
projets les plus scabreux vu l’état actuel des
ressources matérielles dont dispose le pays.
Peut-on encore trouver un maçon ? De la chaux ? Du ciment ? Des planches ? Des pointes ? Etc. Si
nous arrivons à la ville de l’hiver, il y aura des fissures à obturer, des vents coulis à colmater (j’emploie
les mots à la mode). Serons-nous bientôt tout-à-fait fixés ? Songez que depuis septembre 1939, nous
en sommes au 7è logis, tous plus minables les uns que les autres. Le dernier, où nous sommes, n’a rien
de confortable. J’ai réussi à y créer un réduit que nous nommons le studio, où il fait chaud en hiver.
Encore faut-il transporter le fourneau selon la direction du vent, car j’y ai cru deux cheminées et l’on
emploie l’une ou l’autre, suivant l’état des courants aériens. La vaste cuisine est haute avec un
plancher supérieur à courants d’air et une porte à deux battants plus ou moins perforée. La chambre
à coucher donne directement dehors par une autre porte vitrée, sans autre fenêtre. Nous n’avons pas
eu froid cet hiver et maintenant la question est hors de cause. Lorsque nous sommes à table dans la
cuisine, portes ouvertes, nous avons sous les yeux le panorama le plus splendide qu’on puisse
imaginer ; la vue porte sur 50 km de collines ondulées et boisées parsemées d’oasis où les fermes
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isolées jettent la teinte rouge de leurs toits et la verdeur plus claire de leurs cultures. Au pied de la
colline, se dressent les falaises calcaires qui bordent la Vizère aux Mirons des Eyzies, capital de la
préhistoire, falaises percées de grottes et d’abris sous roche dont beaucoup sont habités…
Mais assez de géographie. Nous avons connu la mort de ce pauvre Bruot, mort au moment où il
réalisait son rêve si médiocrement. Toute une vie de misères résultant d’une erreur de jeunesse. C’est
le cas de redire qu’on ne se montre jamais assez prudent dans le choix d’une belle-mère.
Avez-vous vu Pierre ? (Pierre Perret, fils de Charles) Il devait être à Etobon le lundi des Rameaux. Nous
attendons encore sa lettre. Annette (Anne Marie Boilloux, épouse de Pierre Perret) doit passer une quinzaine avec
ses parents. Nous les attendons en juin pour cueillir les cerises et nous débarrasser de François.
Paul a dû aussi aller faire un tour à Etobon. Son retour s’est bien effectué et il a retrouvé son logis à
peu près intact. Malgré ses dires, je pense qu’il est guéri de l’amour des aventures et qu’il va se
décider à s’amarrer définitivement au havre reconquis. Il se trouve que les ressources alimentaires
sont plus abondantes qu’en Gascogne où cependant il n’y a pas trop à se plaindre. Tout aujourd’hui
repose sur le souci alimentaire ; nous sommes descendus bien bas, quand sortira-t-on de cette
absurde situation due à l’abjecte sottise de tous les hommes ?
Je joins quelques photos, images de la paix dont nous osons jouir encore, loin des batailles.
Amitiés cordiales.
Les colis postaux sont-ils toujours transportés par autobus, d’Héricourt à Etobon. Nous enverrons
d’avance une partie de nos richesses par colis agricoles si la chose est praticable »
Depuis que Jean nous a écrit que son ami Georges Brégand était de retour, nous attendions sa visite
tous les jours, mais rien, aussi aujourd’hui je suis allé pour le voir.
La porte était close. On m’a dit que sa femme était à l’usine là en face. Je l’ai demandé à la porte. Elle
arrive : « Ah ! Monsieur Perret – oui- Votre mari est revenu ? - oui - quand ? - Il y a 15 jours et il est
parti hier pour Vesoul à l’hôpital. On pensait aller vous voir mais on a eu des courses à faire. Ah ! Je
lui ai tourné le dos en lui disant « au revoir madame » et sans rien dire de plus, sans me retourner, je
suis parti.
C’est trop fort. Cet homme qui d’après Jean est revenu un peu grâce à lui. Et il est resté 15 jours à
voyager un peu partout sans venir voir les parents de son ami qui lui ont envoyé tant de bonnes
bouchées.
C’est bien ça la reconnaissance. Ah ! Une fois sorti du malheur on ne se souvient pas longtemps.
Chez ma sœur (sa sœur Marguerite épouse d’Alfred Pochard) ont déménagé aujourd’hui. Quel changement. Les
voilà d’Etobon pour toujours. (Hélas pauvre Alfred il n’a eu que 18 mois de bonheur).
Lettre de Jean le 2 mai 1943 (avec un joli muguet)
« Cher tous. Papa, maman, frère, sœurs et toi petit Philippe.
Je reçois à l’instant votre carte du 2 avril qui m’a fait beaucoup plaisir car j’étais depuis longtemps
sans rien. Jacques n’a pas eu de chance avec sa vache ! C’est triste par ces temps si rudes avoir pertes
si grandes. Le commerce du parrain prend beaucoup d’ampleur. Mr Mitan va toujours bien. Ses
visites me font toujours bien plaisir. Mon ami Georges vous a sans doute déjà rendu visite. Ah ! Oui
papa à Besançon quand je montais au grenier, à l’œil de bœuf. Je vous attendais, un jour j’ai bien cru
vous voir. Mais non, qu’elle déception ! J’en garde un drôle de souvenir de ce quartier Ruti. Et dire
que dans ce même endroit j’avais été renvoyé en congé provisoire, quelques mois avant. Ironie du
sort. Il y a bientôt 36 mois que j’ai tenu pour la dernière fois la poignée de notre porte. Que c’est
long. Comme je revois tous les détails de ma chambre quand je suis sur mon lit. Je revois ma
jeunesse et je regrette bien des choses que j’ai faites et surtout pas faites.
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Quand on n’a pas de chance il faut se contenter de peu. Dieu merci je ne manque de rien et ma santé
est toujours bonne. Bon courage. Que Dieu soit toujours notre rocher et notre espérance. A bientôt
le doux revoir.
Dimanche le 2 mai 1943
Avec Philippe sur le porte bagage du vélo, je suis parti
allé greffer des pommiers à Chenebier pour le Simon
Zanon.
J’en ai greffé beaucoup. On nous a bien reçu, sa
femme parle à peu près le français à présent, elle
n’en savait pas un mot quant elle est venue il y a
quelques années. Sa femme est exactement du
même âge que moi.
Il faisait presque frais et il pleuvait un peu au retour.
On dit qu’il ne faut pas de pluie les 3 premiers jours
Mme Zanon
Simon Zanon
de mai.
Jeudi le 6 mai 1943
Jeanne Philippe et moi nous étions dans notre fouillie au Pré Mabile ou Djou Djan Bugnon. Nous
venons d’arriver, un orage diluvien nous en a chassé. Nous nous sommes d’abord mis sous des
buissons de sapins puis nous avons couru sous la voiture de Charles Goux qui plantait des poirottes à
la queue de l’étang, mais il n’y faisait pas bon, l’eau lavant ses planches nous coulait dessus sous
forme de purin.
J’ai mis Philippe sur mon dos et nous sommes revenus
sous la pluie un peu moins violente. Et après goûté j’y
suis retourné, j’avais un parapluie cette fois et il n’y a pas
plu. J’ai fait un chemin dans le coteau.
Les alliés en Tunisie approchent de Tunis et Bizerte.
Vendredi le 7 mai 1943
Les Américains et les Français seraient dans les faubourgs
de Tunis et Bizerte. Les navires Alliés sillonnent la mer
pour empêcher les Boches de fuir. Un de ces jours un des
leurs disait : « ce serait-il un Dunkerque ou un Stalingrad,
ce ne sera ni l’un ni l’autre car nous résisterons » il
faudrait que ça change pour cela.
Samedi le 8 mai 1943
Tunis et Bizerte sont pris. Il faut croire que la poussée a
été terrible car les boches s’y sont bien défendus et en
lisant les journaux on croirait que tout va bien pour eux.
Vrai ils sont faciles à contenter.
Ça marche bien pour les Russes dans le Kouban, ils
préparent une nouvelle poussée.
L’affaire de Katyn tourne à la confusion de ceux qui l’ont
montée. C’est du banditisme allemand et ce sont eux qui
accusent (en fait ce crime a été perpétré par les troupes russes).
Pendant ce temps je travaille toujours beaucoup en
compagnie de mon pigeon. Tout à l’heure je soudais une
frette de moyeu sur la bigorne de l’enclume, elle était sur
cette bigorne qui n’est pourtant pas longue. Un voiturier
de Magny qui sort des chênes de la Thure et qui était
présent disait : « y n’ joumâ vu sla » (je n’ai jamais vu cela).
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Aline qui rentre d’Héricourt nous dit qu’un enfant de Saint Valbert a été écrabouillé sur la route par
un camion.
Soir- Nous venons d’assister aux détails de cette grande victoire de Tunisie. Jamais on n’avait vu
pareil déploiement de force là bas.
Bizerte qu’on croyait devoir tenir longtemps a été enlevé en 24 heures. C’est drôle, ces deux villes
tombées pour ainsi dire ensemble.
J’ai fouillé dans mes cachettes nos biscuits croquets d’avant guerre sentent le renfermé, il faudra les
consommer, les envoyer à Jean.
Dimanche le 9 mai 1943
Brégand et sa femme sont quand même venus, je leur ai fait la morale. Il nous a mis au courant de la
vie de Jean, que nous connaissions déjà pas mal. Si ce n’était cette affreuse séparation il n’est pas
mal et Brégand nous a affirmé que jamais le patron ne le laissera allé dans un autre kommando. Il dit
que le patron est très intéressé, mais la patronne est une brave femme. Ils attendent un héritier. Cela
nous faisait le cœur bourgeois de voir ce camarade de notre fils et de le savoir, lui, toujours si loin.
Soir- Nous écoutons la radio. Les Allemands n’auront en effet pas un Dunkerque, ils n’embarqueront
pas tous. Les Anglais coulent et abattent tout ce qui essaye de quitter la Tunisie. Les Allemands se
rendent en grand nombre ; il y en a déjà 25 000.
En fin de programme une dépêche en annonce 50 000. On nous dit que 400 avions américains ont
bombardé Palerme et les Anglais en ont envoyé 1 200 sur l’Allemagne la nuit dernière, en même
temps les Allemands ont bombardé Londres avec 12 avions.
Où est le temps où Hitler disait que pour un avion anglais qui irait sur l’Allemagne il en enverrait 200
sur l’Angleterre. Et le fameux Goering qui avait juré aux Allemands que jamais un avion étranger ne
souillerait le ciel d’Allemagne.
Ils sont servis à présent par ce qu’ils ont inventé, c’est justice.
Mardi le 14 mai 1943
C’est si bon à présent ce qui se dit à Londres que nous ne manquons plus un seul soir. Ils viennent de
redire les paroles provocantes des Allemands il y a 3 ans. Ils ont reparlé du 10 mai 1940. Oh ! Mes
amis qui auraient cru alors que nous verrions ces moments-ci. Et ça ne fait que commencer.
Il y a quelques années quand on racontait aux jeunes, qu’on leur parlait des Anglais, des Américains,
des Belges, on était arrivé à ne presque plus croire que tout cela avait été vrai ! Il semblait que c’était
un rêve.
Et voilà que cette chose incroyable s’est renouvelée. Ces Américains, ces Anglais se battent de
nouveau à côté des Français contre les Boches ! Une fois encore ces bandits vont être punis et quelle
punition cette fois. Ah ! Que je voudrais que tous les coupables tant chez nous que chez eux soient
punis comme leurs crimes le méritent.
Bierer me disait aujourd’hui que s’il avait son mot à dire, il nommerait le Négus d’Abyssinie, roi
d’Italie et qu’il lui donnerait Mussolini à garder.
En Tunisie les Allemands se sont retirés dans la pointe du Cap Bon où ils résistent avec acharnement
pour essayer de un illusoire embarquement, mais presque plus de bateaux, ni d’avions. Et la mer est
tellement sillonnée par les Alliés qu’il y en passe très peu.
On estime à 200 000 les Allemands réfugiés au Cap Bon. 100 000 viennent de se rendre. La reddition
du reste ne tardera pas.
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Mercredi le 12 mai 1943
Le plus beau récit que j’ai entendu depuis 3 ans est le commentaire des nouvelles de Jean Marin, ce
soir. Il met en parallèle qu’il y a 3 ans les Boches pour nous humilier nous ont fait signer l’armistice
dans le fameux wagon de Foch à la Rotonde de la forêt de Compiègne.
Aujourd’hui un général Allemand dans une forêt de pins, demande au général Français et le 19è
corps, un armistice qui lui est refusé, il ne lui accorde que la reddition sans condition.
Et l’Allemand s’incline. Ah ! Que c’est bon ! Et ce n’est pas
le reste. Puis il a parlé de la maladie imaginaire de Rommel
qui a été ramené en Italie par avion. L’Allemagne va être
battue, honteusement battue, après avoir voulu tout
dominer. Et pourtant on aurait pu vivre en paix dans le
monde.
Je me souviens qu’il y a quelques années on avait travaillé
pour la paix. Une demoiselle Américaine, Miss Kelsay,
venue chez Mlle Doriot, avait fait venir Mlle Desjardin, une
députée Belge pacifiste et le professeur Lo… ? de Paris. Ils
avaient fait de nombreuses conférences un peu partout.
J’avais fait cette photo d’eux à Frédéric-Fontaine. Hélas,
pacifistes ! je l’étais, je le suis toujours, mais il est tout
naturel qu’un pacifiste se réjouisse des revers du criminel
des pacifistes
qui a déchainé la plus monstrueuse des guerres.
Et son peuple, tout son peuple n’est guère moins fautif, partout, même à Etobon.
Jeudi le 13 mai 1943
Tout est fini en Tunisie. Ils se sont tous rendus. Il y a 19 généraux. Le butin est immense. Hitler peut
dire comme la chanson « des campagnes d’Afrique, j’en ai plein le dos… etc. »
Mais que de travail encore. Ah ! Ne comptons pas pour cette année.
Samedi 15 mai 1943
J’étais hier à Belfort mais je n’ai pas obtenu grand-chose avec mes bons. J’ai vu pas mal de soldats
joyeux. Ils revenaient de manœuvre et ils chantaient. Oui, et même très fort. Mr Becker me disait :
« plus ça va mal pour eux, plus ils chantent » alors tout est bien.
Je suis allé chez Piallat pour manger mon diné et je leur avais porté des œufs et du lard, mais ils ont
voulu les cuire, j’avais pourtant assez d’autres choses pour moi.
Après je suis allé voir Schmitt qui habite à côté. Quelle surprise, je ne l’avais pas revu depuis que
nous étions dans les bois de Clairizet en avril 1918. Il était sous-lieutenant de l’équipe 134 et moi le
chef de la 157. Ces deux divisions formaient le 34e corps d’armée.
Combien de souvenirs nous avons fait revivre.
J’ai vu aussi en ville beaucoup de femmes soldat Allemandes. Ah ! Celles-là ! Les gueuses, qu’il me
tarde de les voir KO, on verra si elles claqueront encore si fort des talons.
Dimanche le 16 mai 1943
Qu’il fait bon venir se coucher un moment après diner
quand on vient de faire plus de 20 kilomètres à cheval à
mon âge.
Je suis retourné ce matin reconduire la Margot à
Coisevaux pour avoir un petit poulain, qui me coûte déjà
500 francs.
Voyez mes deux jolies juments, cette photo date de 4 ou
5 ans. La Margot à droite parait plus grosse que la
Loulette, pourtant elles se valaient.
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Philippe vêtu trop légèrement avait froid en allant. Tout le long des près Boudry je l’ai pris et serré
dans mes bras.
Je le conduirai peut-être cet après midi à la fête de Frahier, pour lui faire voir des chevaux de bois.
Soir - nous n’avons pas pu aller à la fête, chez Auguste Viénot de Lomont sont venus voir notre
poulain, ils le trouvent plus gros que le leur. Je le trouve plus gros aussi que celui de Marion.
La radio commente cette victoire foudroyante de Tunisie. C’est surtout la prise de Bizerte qui
surprend. On l’explique ainsi pour l’un des facteurs. Les Allemands attendaient les 2 divisions
blindées de Montgomery au sud et elles ont fondu sur la ville par le côté opposé et il y a eu le fameux
tapis de bombardement où en quelques minutes des kilomètres carrés ont été arrosés à raison d’une
bombe par mètre carré. Von Arnim et le maréchal italien ont été emmenés en Angleterre. Pucheu, ce
ministre de l’intérieur français qui a laissé fusiller les otages sans protester, il a même fortement
trempé dans ces massacres, est venu se rendre en Afrique. Il sent que ça branle dans le manche et il
va essayer de faire le joli cœur, mais ça n’a pas pris, il est arrêté et va passer en jugement.
Mussolini disait que pour faire la guerre il fallait terroriser les populations civiles, eh bien, je crois que
les Italiens sont servis.
Il disait aussi qu’il préférait vivre peu de temps comme un lion que très longtemps comme un
mouton. Je crois qu’il va bientôt vivre comme un chacal et mourir comme un cochon pendu au
crochet d’un charcutier.
Mardi le 18 mai 1943
Avant-hier on a préparé la ruche blanche pour le cas où il viendrait un essaim, et aujourd’hui il vient
de s’y en loger un. Je crois que je n’ai jamais vu un si gros essaim à cette saison, ça vaut une ruche en
plein apport ! En effet cet essaim à rempli tout le corps de ruche et la hausse. C’est la 3è fois que je
vois des essaims venir dans cette ruche blanche (les Boches me l’ont détruite en octobre 1944).
Depuis hier je fauche le champ le Lièvre, il me faudra 3 ou 4 matins pour le faucher tellement c’est
difficile. Quand il était autrefois en planche je le fauchais dans un matin, il y a 16 ares. Je l’ai eu
fauché pour 8 heures.
Vendredi le 21 mai 1943
Le champ le Lièvre est vide, on en a fait 2 voitures. Personne ne fane, que nous. C’est drôle de
décharger du foin dans un grenier qui est encore rempli d’un côté jusqu’en haut. Et j’avais peur de
manquer. La cachette est toujours bien recouverte.
Nous avons ramassé encore un superbe essaim avant-hier. Me
revoilà monté en ruche. Les essaims de mai ont une grande valeur.
Samedi le 22 mai 1943
Les Allemands ont convoqués à Champey le nouveau maire et le
syndic pour opérer un contrôle exact de tous les habitants du
village. Résultat, 8 jeunes gens doivent partir en Allemagne, dont le
Fernand (18 ans), le Georges Perret (17 ans), les autres sont plus
âgés (Fernand y est mort et Georges a été fusillé).
Charles Suzette me disait que si le ton des Allemands était toujours
le même, celui des Français a changé. Il y avait a cette réunion
jusqu’au maire de Gray qui leur a bien tenu tête. Il a répondu un
coup à Von Gruytter, l’ingénieur agronome, d’un ton ferme. « Ne
menacez pas, surtout ne menacez pas !», cela semble un indice.
Il n’y a pas grand-chose ces jours. A part les effroyables
Eugène Faivre (dit Gégène)
bombardements sur l’Italie et l’Allemagne.
Les Italiens ont appelé les Allemands à leur secours et cependant en lisant les journaux tout est pour
le mieux dans le plus des mondes.
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Lundi le 24 mai 1943
Nous rentrons du cimetière conduire la Rose. Elle avait 83 ans. Elle était en enfance ces dernières
années. Je me souviens comme si c’était hier quand elle s’est mariée, son mari, le Charles Goux
(notre cousin) avait 14 ans de moins qu’elle. Elle était la fille du vieux sous maître Jean Bouteiller.
Elle a été bien sonnée, ces jeunes nigauds, Fernand, Georges Perret et Jean Nardin ont sonné encore
au moins 10 minutes après que tout le monde était rentré.
Cette nuit Dortmund a reçu 2 000 tonnes de fer et de feu. Je suis sûr que Jean a dû entendre si le
vent était propre.
Nous avons ferré une fournée de roues. Un gros orage est venu au cours du travail. Heureusement
que Jacques a pu tirer et porter les derniers cercles pendant que je réglais les roues. La pluie a éteint
notre feu comme la giboulée d’avril avait éteint la lanterne du Boquillon.
14
Jeudi le 27 mai 1943
Notre voisin Eugène Faivre est revenu en permission depuis Berlin, pauvre Gégène il ne s’y plait
guère, il n’a pas envie d’y retourner.
Ce soir la radio nous parle de la défense de Birakem qui deviendra historique comme Sidi-Brahim.
Trois mille six cent français ont tenu pendant 15 jours contre une armée italo-germanique de
plusieurs fois supérieure.
Etant privés d’eau ils ont dû non pas capituler mais passer à travers les lignes des assiégeants. Ils
étaient commandés par le général Koenig. Ils ont pleinement réussi, ils ont perdu 900 hommes dont
600 dans le corps à corps de la percée.
Les Allemands ont fusillés 14 de leurs soldats à Lure, c’était des Polonais qui ont sans doute trop
manifesté leurs sentiments.
Samedi 29 mai 1943
Aujourd’hui on parle de 3 soldats Allemands d’origine polonaise qui ont été non pas fusillés à Belfort,
mais abattus sans procès à Belfort. Il y en a eu un, il y a une quinzaine, dans le même cas à Héricourt.
Ils veulent faire un peu partout des exemples pour terroriser les autres sans doute pour qu’ils
chantent mieux en traversant les villes.
Jacques et Aline ont conduit le Philippe au docteur Guillerey, il est toujours chétif. Quand il a vu venir
la locomotive il a eu une telle frousse qu’il s’est sauvé. En ville en passant vers un gosse comme lui, il
lui a donné un coup de pied. Ah le polisson. On se demande ce qui se passe dans ces cerveaux de
gosses.
J’ai pu éviter la sale blague d’être nommé maire, mais à la première séance du conseil que Charles
Suzette à fait que Je n’ai pas pu éviter d’être fonctionnaire adjoint. Espérons que la charge ne sera
pas trop lourde.
Lettre de Jean le 21 mai 1943
« … Oui Prosper (Hitler) doit avoir le moral bien bas. Il doit mettre des sabots de tremble. Je viens de
finir de raccommoder mes treillis et je vais me coucher en fumant une de ces bonnes vieilles pipes. J’ai
beaucoup de travail à l’atelier mais je mets la méthode de ma chère maman en application. Je pense
bien à vous dans ces terribles travaux des champs qui approchent et cela me fait bien mal au cœur en
pensant que vous manquez de bras pendant que je suis ici.
Lettre du 23 mai 1943
En voici une autre du 23 où il nous rassure sur les conséquences de l’horrible catastrophe du barrage
de Dortmund qui a eu lieu il y a quelques temps et que je n’ai pas signalé. Ce bassin de Dortmund qui
contenait des millions de mètres cube d’eau a été détruit par les Anglais qui sont allé bien gentiment
déposer une formidable torpille sous marine sur le bassin. Son moteur l’a entrainé contre la muraille
et boum. En pleine nuit une inondation terrible a détruit des quantités de villes et villages, des milliers
de civils et aussi pas mal de prisonniers. On parle de 35 000 morts.
« Je viens de recevoir votre lettre du 27 avril et celle de mes parents du 24 ainsi que le colis 42. Merci
pour tout. J’ai en ma possession le 3è certificat des Peugeot. J’en ai joint un à lademai ( ?) ce que j’ai
fait. Avez-vous encore en mémoire le truc du bassin de Bouzé en 1899, je crois que nous venons
d’avoir un amusement de ce genre. Figurez-vous 50 fois plus grand que celui de Champagney, 50
copains y sont restés. Pour les autres il faut trois zéros après 15.
Rassurez-vous je n’ai pas eu de lavage de pied car c’est comme mon village et Chenebier. Il veut dire
qu’Arersberg est plus élevé. Je vois cher papa que tu as été déçu en allant voir Georges. Ce n’est pas
chic il aurait pu aller vous donner des nouvelles fraîches tout de suite. C’est la vie, on oublie vite ceux
qui sont dans la peine. Notre tour viendra aussi d’être réuni. Je ne comprends pas l’oncle Alfred, ce
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sera bien dur pour lui d’aller travailler depuis Etobon. Merci pour les photos, Victor et Philippe sont
très bien. Les comptes rendus de Mr Mitan me font toujours un vif plaisir. Tu as bien fait cher papa de
ne pas accepter d’être maire. Merci à Suzette pour les belles prières qu’elle m’a envoyé. Je suis
heureux de les avoir à nouveau. Demandons à Dieu de changer les cœurs, c’est par là qu’il faut
commencer. Ah ! Les macaronis, je ne les aime plus, j’aime mieux les nouilles (les italiens). C’est bien
terrible ces deux orages que tu me signale à Balersdorf et à Basschwiller, plus de 26 foudroyés ! (il parle
à mots couverts des jeunes alsaciens fusillés pour avoir refusé d’être enrôlés dans l’armée allemande) jamais il ne paieront tout.
Ah ! Si vous voyez loin nous comme mon village et Chenebier pauvre gens quant même. Le parrain (les
anglais) a fait un beau carton. Il y a beaucoup de bulletin de naissances perdus (il veut parler Des morts
après la rupture de la digue de Dortmund). Pour Mr Mitan le patois lui va bien. Santé bonne, mon
coup reçu n’y parait presque plus. Vous serré sur mon cœur comme je vous aime. Tendresse, affection
à vous tous mes chéris. Jean »
Mardi le 1er juin 1943
On apprend que la flotte française qui était à Alexandrie depuis 3 ans, vient de se rallier à de Gaulle.
Mais par contre j’ai vu sur le journal « Petit Comtois » que les Japonais s’apprêtaient à envahir les
Etats-Unis !!! C’est grave !!
Après les gelées on croyait qu’il n’y aurait pas de fruit. Eh bien il y en a tant et tant que les pruniers
menacent déjà de casser. Et les pommiers ! Oh que de cidre en perspective, que de marmelade, mais
il y a des pays où il n’y en pas.
Mercredi le 2 juin 1943
Enfin la France a un autre gouvernement que celui de Vichy. C’est l’œuf d’où naîtra la 4è République.
Il s’appelle « Comité de Libération Nationale », de Gaulle et Giraud en sont les présidents.
Ils ont autorité pour administrer tous les territoires français, tous ressortissants saufs les pays soumis
à l’ennemi.
Jeudi le 3 juin 1943
Jour de l’Ascension. Comme chaque année tous les jeunes du village, et ils sont nombreux, sont
partis à la réunion à Désandans. Jacques, Aline, Suzette et René n’ont pas manqué d’y aller. Que c’est
beau de voir une pareille jeunesse. Ils sont près de trente et tous très sérieux.
Je me propose d’aller avec Philippe au pré Mabile faire une tente de feu et bien goûter. Mais le
temps s’est gâté et nous avons dormi.
Le maire est avisé de conduire à Vesoul le 6, les jeunes gens visés par la mobilisation de Laval, mais
d’Etobon comme d’ailleurs il n’y aura personne.
Ah ! Si on avait répondu partout de la même manière à tous ces appels. Quelle force on aurait eu.
Vendredi soir le 4 juin 1943
Nous venons de bouchonner la Margot qui avait des coliques. Elle est très gourmande et étant en
liberté dans son box elle mange tout jusqu’au fumier. Après 1 heure de friction elle a été quitte. Quel
soulagement quand on la voit chercher dans la crèche.
On nous invite avec autorité d’écouter demain soir le fameux Laval qui va nous entretenir de
questions « extrêmement graves ». Qu’est-ce qu’il va nous dire : que son acolyte Hitler est bientôt
fichu ? On le sait bien !
Dimanche le 6 juin 1943
Hier Laval a radioté ou plutôt radoté. En 1 minute Il aurait dit ce qu’il à mis 1 heure à nous sortir : « Il
faut partir travaillez en Allemagne, sinon il va prendre des mesures sévères ».
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Le maire demande pour que j’aille demain à Vesoul conduire les conscrits. Ah ! Ça non, j’ai refusé
d’être maire pour ne pas avoir ces ennuis là, ce n’est pas pour le faire étant adjoint, le maire n’étant
pas empêché.
D’ailleurs j’ai une bonne excuse, ma femme est malade.
Hier nous avons ramassé un gros essaim tout en haut du poirier « Belle-et-Bonne », devant les
ruches. J’ai monté sur une échelle, Jacques a monté sur une autre, j’ai ouvert un sac sous l’essaim en
le faisant même entrer dedans. Et Jacques a donné une secousse est le tour a été joué sans que 10
abeilles s’envolent.
Jeanne, qui n’est pas dans son assiette depuis plusieurs jours, a voulu venir voir et ça lui a gêné, elle a
de la fièvre le soir.
Lundi le 7 juin 1793
On a téléphoné au docteur Duclerget de Champagney. Ce n’est pas grave, mais il y a un peu de
congestion. Je suis allé chercher les remèdes à Héricourt. J’ai passé à Byans chercher de l’avoine pour
la Margot.
Les maires sont revenus de Vesoul. Sur 400 et quelques jeunes gens convoqués, il s’en ai présenté 3.
Les maires ont diné avec le président de l’organisation de la main d’œuvre en Allemagne. Il leur a dit
que les gendarmes seraient obligés à faire des recherches un peu partout mais qu’en sous mains ils
avaient des ordres de freiner le plus possible, trainer en longueur, avertir les villages de leur visite,
etc.
Quand j’étais vers la pharmacie, un Boche s’est arrêté vers mon vélo neuf et il a tâté le filet à jupes et
il m’a dit ; « goutt » je lui ai dit : « ya, ça goutt mais Krig nix goutt » il a poussé un soupir à fendre
l’âme et il a dit « ah ! nix goutt ». Ce ne sont plus les soldats de 1940, ils sont maigres et habillés
comme des épouvantails à moineaux. Il paraît que ceux d’Héricourt sont prêts à faire cause
commune avec nous.
Lettre de Jean le 14 juin 1943
« j’ai bien reçu tout. Bravo pour Mr Mitan. Oui j’ai eu la caisse avec tout son contenu. Qu’il fait bon
pouvoir se rincer la bouche, merci du fond du cœur. Cher papa un peu tard je te souhaite un bon
anniversaire, mes vœux les plus sincères. Pentecôte est passée. Espérons que c’est la dernière ici.
Bravo pour l’équipe de bûcherons (il veut dire ici bravo pour la compagnie de francs-tireurs dont je lui
avait parlé ! on en sera surpris, Jean à toujours su tout ce qui s’est fait ici, tout sauf la mort de
Jacques)
Le parrain s’était reposé quelques jours mais il a repris son travail plus fort que jamais
(bombardements anglais). Ah ! La Sagne (est le village berceau de notre famille en Suisse) peut-être la
verrons nous un jour. Moi aussi je serais d’avis d’arrangement honnête pour en finir, Ce n’est pas une
vie. Prenons patience et dans l’espoir d’être bientôt parmi vous, je vous serre sur mon cœur. Jean »
Dimanche 14 juin 1943
C’est la Pentecôte, la fête d’Etobon. Il fait une belle journée, il pleuvait depuis 15 jours, mais je crois
que ça va se remettre.
Il y a eu hier 3 ans que Jean nous a quitté et aujourd’hui 3 ans que je l’ai tant cherché à Belfort. Et 3
ans que Suzette a été envoyé sur les routes sanglantes et après demain 3 ans que Etobon a été
bombardé. Et c’est toujours la guerre. Les Anglais viennent de prendre 2 îles aux Italiens.
Mardi 16 juin 1943
Les Burgey sont des fermiers d’Héricourt, ils ont une grande pâture du côté de Bussurel, ces jours-ci
ils ont trouvé la peau et les intestins d’une vache dans cette pâture. C’est paraît-il ce fameux Bey de
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Frahier qui a fait le coup. Oh le lâche pour faire ce commerce là. Or quand ses acolytes n’ont pas pu
lui acheter une bête, il s’en procure une à la foire d’empoigne. Ça mérite le bagne ça.
Notre maman est toujours convalescente, elle voudrait en faire toujours plus qu’elle peut, elle ne
peut pas se guérir vite.
J’étais heureux cet après midi, je suis allé dans une fouillie au dessus de l’étang et j’ai tout retiré la
charbonnette, puis j’ai goutté comme un roi, 2 gros bout de pain, 2 morceaux de jambon et de roti
arrosé d’une chope de vin. Je n’ai rien laissé. On va dire que je suis gourmand, oui, peut-être
aujourd’hui, mais j’avais faim et j’avais pris pour lire en chemin. J’ai fait beaucoup de travail.
Jacques Tournier et Pierrot sont en train de faire des civières pour emporter facilement les explosifs
que les Anglais doivent nous parachuter incessamment. Il y aura 150 Kg en 3 tonneaux de fer.
Dans le Puy-de-Dôme les gendarmes avaient arrêté deux jeunes hommes. Aussitôt l’alarme s’est
donné et 20 hommes armés ont attaqué la gendarmerie, ils ont réussi et un gendarme a été tué.
Jeudi le 17 juin 1943
Le docteur Lallemand est venu vers madame Pernol, nous l’avons fait entrer vers la Maman, qui
tousse toujours. Il a dit que c’était une irritation de la gorge, donc pas grave.
Moi je viens de faire une visite dans nos caches. Hélas d’autres y sont allés aussi. Les rats. Il y a 6
bonbonnes de blé bouchées avec des chiffons bourrés dans les goulots comme ces dernières années.
Cette fois ils ont arraché les chiffons et sont entré dans les bonbonnes et ont fait bombance. On se
demande comment ils pouvaient ressortir des bonbonnes en diminuant le volume du blé. Ce sont
vraiment les bêtes du Diable.
J’ai encore la caisse du miel qui est en chêne, un bidon d’essence de 50 litres, le bidon de la laiterie et
2 bonbonnes intactes. Il y a encore du blé non mangé dans les autres. C’est encore joli, beaucoup de
gens n’en ont pas autant.
Cet après midi j’ai croussé des beleuchies (soutenir les branches des pruniers trop chargés de fruits avec des perche de
bois) qui trop chargés plient comme des saules pleureurs. Voir cela en mi juin ! Que sera-ce à la
maturité. Jamais je n’ai vu des glanes pareilles. Un de ces beleuchies prunes dans le parc était si
chargé, que planté dans un endroit un peu frais, s’est tellement penché qu’il est à présent couché sur
le sol. On croit toujours le débarquement tout proche. On attend avec assez de calme. On ne se
doute pas assez que se sera pour la France le signal de nouveaux coups durs. Pour nos jeunes
surtouts, il faudra remettre sac au dos.
J’aurais bien voulu que des régiments
d’artillerie se reforment et que Jacques y
soit comme maréchal, mais non il est
simplement un franc-tireur. Ce nom fait
courir des fourmis dans le dos.
Les Russes remarchent et les Boudrignots
jaunes comme je dis à Jean, se sont
moucher le nez.
Samedi le 17 juin 1943
Nous avons eu des nouvelles de nos
Boroillots. La Suzanne va un peu mieux.
Nous voudrions quelle vienne pour se
remonter, mais elle dit qu’elle ne pourrait
encore pas faire le voyage. Voici une belle
photo que nous avons faite la dernière
nos Boroillots
fois qu’ils sont venus. Léopold assis au
fond n’est pas gras.
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Jean se porte toujours bien. Les deux Suzanne étaient fines belles.
Les anglais annoncent avoir perdu 38 bombardiers la nuit dernière sur Cologne, mais ils ont abattu
150 chasseurs boches. Il y a deux jours ils en ont perdu 46 dans une nuit. On croirait que plus ils en
perdent plus ils sont contents.
La sirène de Sochaux sonne assez souvent des alertes, mais les ouvriers y sont tellement habitués
qu’ils ne se dérangent plus. On s’habitue au danger et cela est mauvais.
Lettre de Jean le 23 juin 1943
« Belle journée. Qu’il ferait bon aller manger sur l’herbe au bord du Doubs, hein mes chéris. Mais ceci
n’est qu’un mirage car nous sommes enfermés comme jamais nous ne l’avons été. Appel toutes les
deux heures. Moi j’en suis peu puni car j’ai toujours du travail ici, soit après mon linge ou autre chose.
Pour démarcher son retour c’est très dur à présent, je n’ai plus d’espoir. Il faudrait que je mette un
remplaçant à la place de Jean. Je prévois cela très dur surtout du côté du Singe. Donnez le bonjour à
Jeanoutot. Qui aurait cru quand il est parti que je resterais si longtemps encore ici. Je n’ai plus
d’espoir qu’en l’oncle et le parrain (les Américains et les Anglais) leur santé est toujours bonne, ça me
réjoui. Ah ! Pardonner pour cela il faut être deux ».
Lettre de Jean du 27 juin 1943
« De plus en plus les cordes se resserrent. Moi ça va bien si se n’est que le travail ne me laisse guère
de repos. Je fais 11 heures par jour sauf le samedi. Envoie-moi si possible du coricide ».
Lettre de Jean du 11 juillet
« …voici le meilleur moment de la semaine, pouvoir écrire. Je n’ai pas eu de lettre cette semaine, si ce
n’est une carte de Georges. J’ai pris 3 jours de repos. Le patron n’était pas trop content car le garage
regorge de travail. Nous sommes à un grand tournant. Mauvais temps et moral brumeux. Les colis
arrivent tous mais avec assez de retard car tous les services sont débordés. Si vous pouvez m’envoyez
de nouveaux timbres cela ferait mon affaire.
Lettre du 18 juillet 1943
« …voici en juillet et il me semble que c’était hier le nouvel an ! Je crois bien que pour Noël je serai
civil. J’aime mieux être prisonnier militaire. Pourtant il y en a qui ont eu leur 15 jours de permission,
mais ils ne rentrent pas. J’ai au moins 20 cartes ou lettres en route. Le courrier, c’est déplorable et
c’est pour moi le meilleur, recevoir une lettre ».
Lundi le 21 juin 1943
Quelle nuit mes amis. En me couchant hier soir j’ai tendu la souricière ; j’étais à peine au lit, tac, une
souris était prise. Je me lève, je retends, à peine endormi, tac, et cela 11 fois de suite. C’était une
véritable épidémie de suicide de souris.
Puis tout d’un coup un ouragan (un avion) qui arrivait au raz des maisons depuis le Chérimont. J’ai cru
qu’il allait emporter la cheminée, puis un deuxième et aussitôt un troisième à quelques secondes
d’intervalle. Serait-ce les avions attendu. Jamais ils n’ont passé si bas, j’ai senti le souffle. Et Jacques
qui a couru à sa fenêtre me disait « je le regardais venir, là juste en face de moi, eh bien j’ai presque
eu peur, je croyais qu’il allait entrer par la fenêtre ». Le deuxième a passé sur l’école et le troisième
au dessus de chez Remillet. La nuit était très claire, on les voyait très bien.
Ce ne sont pas ceux qu’on attendait, car ils n’ont rien laissé tomber ici. Ils ont peut-être parachuté
ailleurs et sont venus reconnaître les lieux pour revenir ici bientôt.
Quelle émotion ça m’a fait en les entendant, car depuis plusieurs jours on ne parlait plus que d’eux,
les deux Jacques, et le soir même j’avais dit à la Maman que nous aurions peut-être un avion cette
nuit, alors au premier ronflement qui a été formidable tout d’un coup, j’ai sauté du lit en disant : « le
voici Jeanne, le voici ». Ca fait de la chair de poule, non par peur mais d’enthousiasme. Après de cela
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on a parlé, et on ne s’est endormi pour de bon cette fois que vers 3h 30 et à 4H 30 je me levais pour
aller faucher. C’est peu dormir, pour les gens qui travaillent tant !
Les usines Schneider du Creusot ont été de nouveau bombardées hier ; il paraît qu’il y a pas mal de
casse, surtout en personnel.
10 heures nous nous couchons, voilà déjà 2 souris, c’est une invasion.
Mercredi le 23 juin 1943
Je suis parti ce matin faucher les Prés-du-Verger. La Fifine est venue avec moi et elle est restée bien
longtemps à picorer.
Philippe est venu un moment après la marraine qui amenait la
faucheuse (le temps de faire un joli bouquet) et il m’a dit « tiens grandpère voila pour tes 57 ans ». C’était comme dit la chanson un doux
bouquet aux couleurs de la France. Il y avait, coquelicots, fleurs très
rares à Etobon, bleuets et marguerites. C’est la marraine qui les avait
choisies en haut des Chauffours.
C’était en 1917-18 l’autre guerre, chaque régiment avait pris un
insigne, le 214è avait un bouquet de marguerite, le 252è avait 6
coquelicots et le 333è avait le bleuet. Puis l’état major portait les 3
fleurs en un joli bouquet tricolore.
Nous sommes revenus les deux Jacques par les champs de la Goutte.
Ses poirottes qui sont dans la grosse planche du grand-père Coteau ne
sont pas très belles, mais les nôtres en face au champ du chêne sont
deux amis
superbes. Nous en avons partout des extra.
Lettre de Jean, dimanche le 27 juin 1943
« J’ai eu une lettre par Meyleman, 15 jours c’est long. Heureusement que Mr Mitan ne m’oublie pas.
Je voudrais des détails sur les ouvriers de la Coupe (sur les francs-tireurs), sont-ils nombreux en tout.
L’équipe du village doit aller travailler où ? Peut-être sur place ? Ont-ils tous des haches comme celle
qui était suspendue à la poutre au dessus du fourneau du grand-père (des fusils). Nous avons eu ces
jours-ci un entretient avec un copain, un grand étudiant étoilé (un général français qui inspectait les
camps). Il a dit de belles choses. Le parrain nous divertit toujours beaucoup, je suis heureux de son
bon travail. Oui j’ai su que Lateha a été tué à Maiche en 1940. Je l’ai su à Besançon. Ah ! Les Beltram
et les Fioucots auront beaucoup de travail (les maçons) tant mieux. Les macaronis sont bientôt tous
mangés (les Italiens sont bientôt fichus) avant je les aimais, à présent saloperie. Je renvoyais la photo
du frère de Georges, mais elle m’a été retournée.
Envoyez-moi la photo de la quadrilette avec
Jacques dedans, prise en haut de la Côte. Je crois
que Prosper (Hitler) commence à comprendre. Je
vous serre bien fort sur mon cœur ».
Voici la photo que Jean demande. C’est notre
première auto. Jacques ce dimanche là, sans
savoir conduire, a monté dedans et il a conduit
sa mère à Chenebier. En rentrant il m’a amené
jusqu’au haut de la Côte et nous avons fait cette
photo sur la route forestière. On peut dire que
Jacques à appris à conduire en peu de temps.
sa première leçon
Dimanche le 27 juin 1943
Par une belle journée nous avons reconnu le bois de la coupe qui est celle du Chêne-des-QuatreCuisses à côté du pré des Gorges.
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Quand on y avait coupé la dernière fois il y a 29 ans, c’était en 1914. Quoiqu’habitant à Chagey,
j’étais venu avec mon papa pour partager les rins un dimanche matin. Je nous revois encore tous les
deux au dessus de leur ancien pré de la Ramure (c’est le Haut des Gorges). Qui aurait cru à ce
moment que nous étions à la veille d’événements si terribles. Qui aurait cru qu’une partie des beaux
hêtres, chênes, bouleaux et autres bois vendus à Jules Duvernois de Belverne seraient encore là
aujourd’hui, les uns à peine visibles, d’autres ayant encore l’apparence d’un cadavre d’arbre et nous
revoici depuis 4 ans dans une autre guerre encore plus monstrueuse.
Notre coupe donne tout en haut du Cordon, à
la Fontaine-du-Diable.
J’ai fait cette photo juste là il y a 9 ans.
Marguerite, Charles, Robert, l’oncle Jules et
moi.
Aujourd’hui avec Jacques j’ai voulu aller revoir
les Roches d’où Jean avait failli tomber en
1916. Nous nous promenions un dimanche où
j’étais en permission, avec grand-père Coteau
et les deux petits. Nous les avons laissé les 3
aux Georges et nous étions venus au muguet
les deux Jeanne le long du Cordon. Où sont
Marguerite, Charles, Robert, l’oncle Jules et moi
ces temps là ?
Lettre de Jean le 27 juin 1943
« …Reçois une carte où vous me dites Margot malade, mais Mr Mitan m’avait déjà dit qu’elle était
guérie. Le courrier en retard mais c’est compréhensible, ce n’est plus de la rigolade. Comme le Grandpère Coteau doit vous raconter de belles choses (le poste de radio est juste devant le portrait du
grand-père, il veut dire que quand on écoute le poste on écoute le grand-père). Maman chérie je te
souhaite un bon anniversaire, nous seront réunis pour le prochain. Pauvre oncle Alfred pour aller au
travail comment peut-il faire. Je voudrais des nouvelles de Freddy et de Jacques. Amitiés à la ronde, je
vous serre bien fort ».
Lundi le 28 juin 1943
Il fait toujours beaucoup sec, les roues crient misère. J’en resserre souvent, il ne fait pas bon faner et
faire ce travail-ci.
Il y a en plus les poirottes à traiter à l’arséniate sous peine de sanctions sévères. Tous les champs
doivent avoir une étiquette.
Ils ne sont pas beaux cette année, sauf les nôtres qui sont superbes. Les céréales, Blé, seigle, avoine
sont extra. J’ai mesuré une tige de seigle de chez Djean Djatié en haut de Frenabier, elle a 2 m 20.
Hier notre Suzette nous a ramené une petite minette depuis Lomontot et ce matin elle et son frère
rapportent chacun un lièvre qu’ils ont attrapé en fauchant aux Gouttes Granier ; mais sitôt arrivé l’un
des deux a été écrasé sous une grosse caisse où il s’était caché.
Jeudi le 1er juillet 1943
Nous étions au foin pour Jacques au champ du Chêne de Christen. Comme tous les jours Philippe
courrait de tous les côté pour trouver du serpolet, le gosse raffole de plantes médicinales. Chaque
saison ramène une nouvelle plante. Nous sommes à la saison du serpolet, il est toujours à sa
recherche.
Il était venu par le champ Bozar avec la voiture, et il avait vu en descendant une belle place de cette
précieuse plante. Eh ! bien dès son arrivée, nous l’avons vu repartir seul en courant presque jusqu’au
village. On se demandait où il allait. Un moment après on la vu accroupi qui cueillait, puis revenir vers
nous avec une énorme brassée de son précieux serpolet. Son père a dit : « on croirait voir un de ces
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petits roitelets quand ils emportent un gros torchon de mousse pour faire leurs nids ». Hier il était
tout en haut du tilleul où il essayait de couper une branche pour les cueillir plus facilement.
Samedi le 2 juillet 1943
La semaine est finie, on est content que ce soit demain dimanche. On a fait beaucoup de travail par
un temps idéal : beau temps tous les jours sans jamais d’orage.
Il y en a qui sont moins fatigué que d’autres. En ce moment il y a une bien joyeuse équipe de gais
lurons devant chez nous.
S’il n’était pas si tard je prendrais une photo. Ils sont là au moins 15 qui dansent. Le Norbert assis sur
notre banc avec 3 autres musiciens, joue du saxophone. Robert Goux tire son accordéon, Camille
Nardin cogne sur une grosse caisse d’une main et sur un tambourin de l’autre et un 4è racle sur un
violon.
Oh ! Ces jeunes d’Etobon ! Jamais on avait vu une jeunesse pareille. Mr Marlier le pasteur après Mr
Clément et Mr Leroy les a bien en main.
Ils chantent, ils dansent après le dur labeur d’aujourd’hui.
Dimanche le 4 juillet 1943
Il y a aujourd’hui 55 ans que la mère de mon papa est morte. Jamais il ne laissait passer cette date
sans le dire.
Je suis en ce moment au lit on vient de diner. Je tombais de sommeil et à présent je ne puis plus
dormir. Oh ! Que j’ai eu sommeil à l’église. Je ne pouvais pas lutter. J’avais beau changer le Philippe
de genoux, je m’endormais aussitôt. Pourquoi ne pas dormir à présent.
Lundi le 5 juillet 1943
Par une belle après-midi bien ensoleillée, sans que rien ne le laisse prévoir, sans orage, le temps s’est
couvert et il y a fait une bonne averse.
Depuis plusieurs mois une bande de réfractaires se cache dans la maison du Gaucher, vendue à
Fernand Goux aux Roûbéta. C’était d’abord à moi que des hommes de Belfort se sont adressé. Je ne
sais pourquoi et de la part de qui on s’est adressé à moi. D’autres, surtout Tournier, ont mis la main à
la pâte. C’est lui qui assure le ravitaillement, il reçoit de l’argent des Anglais. Ces hommes ont
d’abord été au moulin de l’Alphonse, mais là ils se sont trouvés trop seuls, trop cachés. Ils sont
revenus au village, ils veulent bien ne pas partir en Allemagne mais ils ne veulent pas accepter une
trop pénible réclusion. Ce ne sont pas tous des gens intéressants. A l’un d’eux qui n’avait rien pour se
couvrir j’ai donné ou plutôt prêté mon manteau de soldat. Puis jugeant cela compromettant pour
moi, mon nom étant écrit sur la doublure, je le lui ai échangé contre une capote noire de Vincennes.
On vient de me dire que cette capote avait trainé plusieurs jours dans le fossé et qu’à présent ils
l’avaient jeté dans le puits. Ils vont quitter Etobon. Je la leur ai réclamée, ils sont là tout bêtes, ne
sachant pas quoi dire. Ah ! Têtes à gifles va !
Mardi le 6 juillet 1943
Au Courbe-au-Prêtre ce matin nous avons cassé
la noie de la bielle de la faucheuse. Je suis allé à
Chagey pour en chercher une neuve. J’ai
descendu la Goutte, j’ai rencontré le garde
Dupret, nous avons parlé de beaucoup de
choses, surtout de la partie de chasse d’il y a 3
ans où j’avais fait de si belles photos.
Il m’a dit qu’une sienne cousine voudrait
agrandir celle où Verchaux tire les trippes du
sanglier et il m’a demandé le cliché.
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Je le lui ai promis. A gauche on voit les gardes Dupret, Courtalieux, Louis Verchaux le piquer et
l’Albert. C’est lui qui a fini le sanglier avec sa trique. C’était nous autres, équipe de rabatteurs qui l’a
tué, les chasseurs par la faute de Pierre Schmitt n’ont pas pu tirer. Mr Engel était fâché ou tout au
moins avait l’air de l’être. Au fond il était bien content que tous ces chasseurs cosmopolites ne lui
tuent pas son précieux gibier.
Passant vers le moulin des Bandou j’ai été tout surpris de voir Jacques en personne, je le croyais
mort.
Nous avons parlé un moment, il m’a demandé
après mes fils. Je lui ai dit : « Jacques est avec
nous », il m’a dit « et le Bandou où est-il ? » je lui
ai répondu qu’il était prisonnier.
Il y a 32 ans de cela nous venions d’avoir nos
jumeaux. Je les avais sur mes bras devant la
forge de Chagey et Jacques Bandou est passé, il
est venu vers moi « tu peux les distinguer l’un de
l’autre ? – oh oui- comment qu’ils s’appellent ? celui-ci c’est le Jacques et puis celui-là c’est le
Bandou » Ils a bien ri et il a dit : « eh ! bien ils
Au court d’une battue
s’appellent comme moi ».
Et aujourd’hui il m’a ressorti ça, quelle mémoire à son âge (78 ans).
J’ai trouvé la pièce et je suis allé voir le poulain de Jiselbuk, il pleurait : ah ! Mon pauvre Chiules, ma
femme est morte ce matin », je me suis bien excusé mais lui n’a pas voulu d’excuses « entrez Chiules
et allons voir le poulain quand même, on n’irait pas ça ne rendrait pas la vie à la Marie ». Et il m’a
bien raconté de sa maladie, et aussi de sa fille mariée à Héricourt qui a été aussi très malade.
C’est le docteur Gaulier qui la soignait et c’est
étant en visite chez elle qu’il a sentit la première
atteinte de son propre mal, il a eu comme une
faiblesse, il a dû s’assoir et il a dit à Eugène
Jisebuk qui était là « je suis tout comme un
homme qui a bu ». Ce fut sa dernière visite. Ah :
c’était un bon médecin mais il n’aimait pas les
communistes. Voici une photo que j’ai fait en
1931 ou 32 un jour qu’il sortait de vers la grandmère Comte.
Pendant mon absence nos gens sont allés au foin au champ du Creux. La Friquette à noué la voiture
tout d’un coup une roue de devant a cassée. Je le regrette car c’était encore une des premières roues
que mon père a faite pour sa voiture, le premier hiver qu’il s’est marié, il y a 58 ans. Ah ! Mes amis,
ça c’était du travail !
La voiture n’était pas renversée, on est allé chercher le moyeu de la roue cassée et j’ai mis la boite à
une autre roue. Quand je serrais cette boite de roue je me disais avec attendrissement que c’étaient
les mains de mon père qui avaient tenu cette boite la dernière fois, c’était lui qui l’avait enfoncé si
solidement dans ce moyeu, avant que je sois né, cette roue a toujours roulé et je suis bientôt un
vieillard ! Comme tout file vite !
Il y a déjà 17 ans qu’il repose, que je voudrais l’avoir encore.
Mercredi le 7 juillet 1943
Nous fanons au Courbe-au-Prêtre, le gosse avait disparu depuis un bon moment. Tout à coup on le
voit revenir depuis le haut avec le petit chien et une grosse brassée de serpolet. Son père a dit :
« revoici le roitelet qui revient avec son torchon de mousse ». Il en avait aussi gros que lui. Il a eu une
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belle frousse cet après-midi. Nous étions sur le toit à réparer la gouttière de la noue quand il est
arrivé vers nous et en même temps il est tombé une toute petite averse. Nous l’avons grondé et
renvoyé, mais quand il a eu traversé le faîte pour descendre le pan du côté de la route, les quatre
gouttes de pluie l’avaient rendu glissant et il a eu peur. Je suis allé à son secours mais moi aussi je
glissais. Heureusement que j’ai pu l’enfiler par la fenêtre qui donne sur le toit, cette fenêtre que Rubi
nous a faite.
Ça ne l’empêche pas de sauter pour le moment sur la planche du fond de la voiture et de chanter
tant fort qu’il peut tout ce qu’il sait. Sa grand-mère lui a dit de chanter moins fort, il a répondu « je
chante pour le seigneur Jésus, il faut qu’il entende ».
Les Allemands ont entrepris une grande offensive contre les Russes.
Jeudi le 8 juillet 1943
Il pleut depuis hier soir. C’est un bien bon temps. Ce sont des haricots, des légumes, du blé, de
l’avoine qui tombent…
Hier j’allais à la Bouloie avec le Vermorel pour asperger les doryphores dans un petit carré de
poirottes et j’ai regardé dans le puits pour voir si je ne pourrais pas y puiser de l’eau. Quelle n’a pas
été ma surprise d’y voir mon manteau. Je l’ai retiré avec une rame à laquelle j’ai cloué une pointe. Ah
les salauds.
Demain notre Maman aura 54 ans, nous sommes des vieux.
Samedi le 10 juillet 1943
Il vient de passer un avion énorme au ras des toits, au dire de ceux qui étaient dehors il était plus bas
que le coq du clocher. Moi je n’ai pas eu le temps de le voir, pourtant je suis sorti aussitôt que je l’ai
entendu. Il avait 6 moteurs, il n’avait pas de croix allemandes et il est peint en vert. Qu’est-ce ?
L’offensive allemande se heurte à une contre offensive russe. René Payot a dit hier soir que s’était la
plus formidable bataille de tous les temps. Il y a des milliers et des milliers de chars.
Laval a refait un nouveau discours. Il est si ridicule que je voudrais bien le conserver. Payot hier soir
l’a bien ridiculisé aussi.
Nous venons de poser 12 bandages de roues, dont 5 neufs pour nous. Les alliés ont attaqué la Sicile
ce matin, ils ont débarqué.
Dimanche le 11 juillet 1943
Le débarquement en Sicile continue. Il y a eu aucun navire avec aucun avion de perdu. Les Boches
n’ont pour ainsi dire pas réagit.
Les Russes tiennent bon, sauf dans le secteur de Bielgorod où ils ont cédé un peu de terrain. Dans un
endroit l’aviation allemande a bombardé ses propres troupes et auraient détruit 60 chars. Ça peut
arriver.
Il y a beaucoup plu cette nuit, il y en aurait assez. On est vite las de cette flotte si utile quand il fait
chaud.
Mardi le 13 juillet 1943
Depuis quelques temps il passe d’énormes avions à 6 moteurs pas très hauts et qui vont toujours
d’Est en Ouest. On croit que ce sont des transports qui portent des troupes sur les côtes de France.
Ils craindraient donc un débarquement. Les choses pourraient bien se gâter pour Sochaux et Belfort,
car la radio de Londres vient de dire : « la vallée du Doubs est belle en été. La Savoureuse passe à
Belfort » cela veut dire quelque chose pour ici. Attendons.
Les Russes ont fait comme nous en 1918 sur la Marne, où l’offensive allemande du 14 juillet a été le
commencement d’une défaite. Les Russes ont tenu bon et à présent ils enfoncent sérieusement les
Allemands.
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Mercredi le 14 juillet 1943
C’est férié aujourd’hui, mais avec défense de faire aucune manifestation. Nous, pour ne pas varier
avec les autres années nous avons fané.
Hier étant allé avec Jacques faucher des lèches aux Echaux pour faire des liens, j’ai vu une place de
framboise à nulle autre pareille, vers la baraque de Tisserand, au coin de son étang ; et pendant que
ça séchait aux Tchézaux j’ai enseigné mes framboises à mes femmes, mais quand elles y sont allées
elles étaient cueillies, le légitime propriétaire y était. Marcel Tisserand et son fils étaient venus fêter
le 14 juillet à Etobon. Avant de repartir pour Sochaux ils sont venus pour expliquer certains travaux à
Jacques au sujet de l’étang. C’est Jacques son homme d’affaire, ils s’entendent bien ensemble. Nous
avons bien parlé des événements. Il est heureux d’avoir de nouveau son fils qui vient de rentrer
d’une grande école de Dijon avec tous les diplômes possibles.
Vendredi le 16 juillet 1943
5 heures du matin - Avant de partir faucher, je veux noter qu’il y a eu du grabuge cette nuit. De 11 H
à 2 H les avions ont passé au Ban ont tournoyé et les personnes dont les fenêtres regardaient le sud
ont vu beaucoup de lumières sur la frontière Suisse mais on n’a pas entendu de détonations.
9 heures voilà René qui rentre du travail sans avoir travaillé. L’explication : c’est Sochaux qui a pris. Je
dis bien Sochaux, non pas l’usine seulement mais le pays et ce qui est pire c’est que les gens habitués
aux alertes ne se sont pas enfuis aux premiers avertissements. Il y a des centaines de morts.
Soir – Mr Pernol rentre de Sochaux. Voici ce qu’il nous dit : « un avion est venu un peu avant la
vague. Il a averti par une sirène et il a lancé tout autour de l’usine des fusées qui se soutenaient par
des parachutes. Mais le vent qui soufflait a poussé de côté ces fusées jusque sur le village. Alors
quand la vague est arrivée, elle a pointé en plein sur les maisons où presque tous les habitants
dormaient. Il y a eu un massacre épouvantable. Notre cousin Marcel Tisserand, son fils et sa femme
ont été retirés sous les ruines de leur belle maison où Jacques est allé si souvent.
Marcel avait les deux jambes déchiquetées et il a dit : « ils m’ont bien arrangé » et il est mort. Son fils
est mort en arrivant à l’hôpital, sa femme n’est pas en danger elle n’a qu’un bras déchiré, elle ne sait
pas que son mari et son fils sont morts, elle les appelle. Et dire qu’ils étaient ici avant-hier, pleins de
vie, plein d’espoir. Ils n’ont pas voulu entrer pour boire un verre, mais il a promis pour la prochaine
fois. Ah ! L’homme propose et Dieu dispose. Hélas combien d’autres comme ça dans le vaste monde
et ce n’est pas encore fini.
Qui sait ce qu’on verra encore. Et tout cela à cause des marchands de canons. Car si on remonte
assez haut on verra que ce sont eux qui ont fait naître Hitler, celui qui n’a pas craint d’allumer la
mèche.
Il paraît que les allemands savaient qu’il y aurait un bombardement et ils auraient eux-mêmes
illuminés aussi le village pour que les anglais le détruisent.
Ils avaient mis aussi de la DCA dans toutes les
rues, ce qui a attiré des bombes. Ce n’est que
quand la DCA s’est tu et que les fusées ont été
éteintes que les dernières vagues ont tapé sur
l’usine qui aurait reçu quand même une
cinquantaine de bombes. On peut se rendre
compte par cette photo qu’il y a des dégâts à
l’usine.
Il n’y a pas un avion anglais abattu et la radio
allemande en annonce quand même 27. Voyez
quelle confiance ont peu avoir à eux.
un coin de l’usine
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Dimanche le 18 juillet 1943
Jacques et Suzette sont allés à l’enterrement des victimes de Sochaux. Comme c’était triste, il y avait
147 cercueils contenant 183 corps. Ils ont été déposés dans une fosse de 130 mètres de long.
On a retiré encore aujourd’hui de nombreux enterrés dans les décombres. Beaucoup sont morts mais
il y a encore des vivants.
Il y a pas mal de gens qui ont fui quand ils ont entendu l’avion sirène. Ces gens ont pu aller jusqu’aux
abords de Nommay avant que les premières bombes tombent. C’est dire que tout le monde avait le
temps de se sauver.
Les Russes enfoncent de plus en plus les Allemands, les Japonais sont battus et ça marche on ne peut
mieux en Sicile.
Mardi le 20 juillet 1943
Un message de Londres de ce soir « Jean Pierre n’a pas eu satisfaction », Ca veut sans doute dire que
le bombardement des usines Jean Pierre Peugeot n’a pas bien réussi et qu’ils vont remettre ça un de
ces jours. René est allé au travail aujourd’hui pour déblayer. Il dit qu’on a retiré 10 autres corps hier
et 2 aujourd’hui et l’odeur dit qu’il y en a encore des autres.
Les Anglais ont bombardé Besançon la même nuit que Sochaux. Là un avion est tombé et aussi un
allemand, et chose curieuse l’avion allemand avait des bombes. Pourquoi ? C’est peut-être pour les
jeter sur la population pour accuser les Anglais.
Les Russes viennent d’avancer de 5 à 10 Km sur un front de 130 et de reprendre 170 villages, ils vont
entrer dans Orel.
En Sicile les Italiens se rendent facilement. Nous auront bientôt des surprises de ce côté-là.
Lettre de Jean du 5 juillet (oubliée)
« … Je vois que la Maman a eu un bon rhume ! Oui, il y en a beaucoup qui on bu un bon coup et ça
pourrait bien recommencer car il y en a encore un (un grand bassin) et le parrain a déjà tiré des plans
Mais pas de souci car nous sommes toujours bien élevés. Oui les lettres ne viennent pas vite. Oui j’ai
compris les bûcherons, je voudrais bien être du nombre (heureusement qu’il n’en était pas). Il faudra
abattre les plus gros arbres car ce sont ceux qui gênent le plus (oui ! mais à cause du général tué vers
Belverne, Etobon a payé cher) Oui papa les 3 endroits que tu mentionne ont ??? lourd sur l’ami Jean.
Jamais je n’aurais cru qu’un homme était si résistant. Beau pour les jeunes ; oui, il y a assez de travail
pour eux à Etobon quant à l’Auvergnat (Laval), il ferait mieux de surveiller ses marrons que de tant
parler. Vous avez des essaims. Ah ! Braves petites moutchotes. L’ami Jean a eu recours à une, elle lui
a fait gagner dormir comme le nègre de mon papa »
Photographie du docteur Allemand Oscar Foerster vers lequel Jean passait la
visite lorsqu’il était malade ou simplement fatigué.
Le docteur aimait bien Jean, il lui a toujours témoigné de l’amitié. C’est parce
qu’il avait été prisonnier lui-même en 1914-1918 et qu’il avait gardé un bon
souvenir de sa captivité au Havre.
Il était ivrogne. Il a envoyé cette photo à Jean plusieurs années après la
guerre.
Jean était si fatigué de beaucoup de travail qu’il a eu une foulure au poignet,
enflure, planchette, bandage, une semaine à dormir, extra bon (il s’est posé
une abeille sur le poignet pour avoir une piqure, il a eu 8 jours de repos) « je
vous félicite pour la chambre au Margot, une si fameuse cachette. Amitié à la
ronde et à vous tout l’amour que contient mon cœur ».
Dr Oscar Foerster
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Vendredi le 23 juillet 1943
La pluie ayant cessé je suis parti avec Jacques, Philippe et Margot trainer les stères à la coupe avec la
jette de Charles Suzette. On en a trainé 7 avoisinant la Ramure. Oh ! Cette Ramure que de souvenirs
elle me dit. C’était le pré de chez le père de mon père. Je me souviens y être venu aux champs quand
j’étais comme le Philippe. Mon papa m’avait fait un moulinet sur le ruisseau puis nous avons joué à la
« cabu ».
Quand en 1913 mon grand-père Jacques Perret était venu nous voir à Chagey, je l’ai conduit vers la
vieille Suzette Demougin, mère de Jacques Jean et grand-mère de la femme d’Eugène Jiselbrek morte
il y a 15 jours.
La vieille Suzette Demougin était d’Etobon, son père était ce si fameux joueur de violon, Coula
Demougin. Elle était de l’âge de mon grand-père (ils avaient chacun 89 ans). Je vois encore la scène,
elle était assise au soleil au jardin « ah ! C’est toi mon Bi Djâtieu, oh ! Qui seu âge de te voure encore
inne fois avant de mourri (c’est toi mon bon Jacques, oh que je suis contente de te voir encore une fois avant de mourir) tu te
souviens quand nous allions aux champs les vaches à la Ramure. Tu me faisais des « pte mlinots chu
lou ru (des petits moulinets sur le ruisseau).
Elle avait voulu que mon grand-père l’embrasse quand je l’ai conduit vers elle mais en revenant il me
disait : « y me ne veut pu y alla voure ste veille, alle veuillée qui l’ombrasse » (je ne veux plus aller voir cette
vieille, qui veut que je l’embrasse).
Pauvre vieux grand-père, lui se croyait encore jeune, il avait fait le voyage à pied allé et retour, il a
encore vécu 6 ans après.
Comme je me laisse entrainer loin de mon sujet, mais non, je ne suis pas sans un autre sujet puisque
je suis dans mes souvenirs.
Un coup Philippe était perdu, nous avions déjà dit plusieurs fois « où est le gosse, où est-il parti ? ».
Son père a dit « oh ! Il est sans doute après du serpolet », ah ! Le petit malin il nous entendait bien,
mais il ne disait rien. Tout d’un coup il s’est mis à chanter à tue tête tout en haut d’une charmille tout
près de nous. Elle était branchue depuis le pied et il avait monté avec ses sabots. Et je leur ai raconté
que quand mon papa était jeune, il aimait beaucoup ce pré, il venait très souvent y tourner l’eau qui
descend depuis cette côte du Chérimont et il chantait.
Ma tante Delphine, sa sœur, me racontait une fois qu’elle y fanait avec lui, elle n’avait jamais rien
entendu de si beau que quand il chantait :
J’aime entendre la rame
Le soir battant les flots
L’oiseau des mers qui brame
Le chant des matelots
Elle me disait : « ça résonnait dans des vallons, ça faisait de l’écho, comme c’était beau ».
Et j’ai voulu le chanter à Philippe, mais je n’ai pas pu aller jusqu’au bout, je l’aimais tellement mon
père !
Il m’a souvent raconté que là ils avaient fait des fagots faits depuis plusieurs mois étaient sur le sol et
des fourmis rouges avaient fait une fourmilière dans l’un d’eux. Sans la voir mon papa avait chargé ce
fagot sur son épaule comme les autres. Pauvre, comme il avait été piqué.
Au retour Jacques nous a quitté à la Cude pour traverser le Château, pour cueillir des chanterelles ; il
n’a pas voulu prendre son manteau qui était sur la voiture. Quelques minutes après un formidable
orage a éclaté tout d’un coup et une averse diluvienne, une trombe d’eau a dégringolé, je n’ai pu que
tirer le cheval sous des buissons, nous y accroupir et attendre. J’avais Philippe entre mes genoux il
était bien. J’avais mon manteau et celui de Jacques. Mais ça a duré tellement longtemps que j’ai
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dételé la Margot. J’ai mis le gosse dessus avec un manteau et on s’est sauvé. Nous n’avons pas été
trop mouillés, mais Jacques l’a été tant plus.
A Sochaux on a encore retrouvé plusieurs personnes vivantes dans les caves de la brasserie, elles
avaient de la bière.
Samedi le 24 juillet 1943
Je suis allé à Héricourt au dentiste. Ce brave homme de Louis Cousin m’a plombé 3 dents, il n’a rien
voulu malgré que son gendarme de femme assistait au travail. Puis je suis allé vers le vétérinaire
chercher des drogues pour la Lizette qui a de la vaginite. Il était couché dans son grand verger au
milieu de ses poules, oies, canards, lapins, abeilles, arbres et fruits. Quelle abondance de bonnes
choses il y a dans cette agréable maison. Vraiment Mr Radef a joliment bien fait de marier la fille de
l’ancien agent voyer Mr Vinot.
Peu après mon retour il y a fait un orage effrayant. La foudre est tombée pas loin car les poulaines du
téléphone ont éclaté tout en morceaux dans notre cuisine. On aurait cru un coup de pistolet. J’ai
signalé en son temps que nos jeunes avaient dû faire des civières pour emporter les objets qui seront
parachutés par les avions Anglais. Il y a contre ordre, il n’y aura pas de parachutage aux abords
d’Etobon à cause de la hauteur du Château ; la nuit les avions pourraient faire comme l’Etoile
d’Argent » (un avion de ligne écrasé contre cette colline en 1933).
Quand la radio dira le message « la cheminée est cassée » ce sera pour Etobon dans la nuit suivante,
mais entre Etobon et Belverne.
On croyait que Mr Pernol ne voulait rien savoir pour être franc-tireur ! Mais si, il y a longtemps qu’il
est dans l’organisation du mouvement. Mais il est prudent. Il trouve qu’il y a trop de bruit autour
d’une chose si sérieuse.
Lettre de Jean le 25 juillet 1943
« Toujours bien long pour le courrier, 20 jours… c’est trop. N’ayez pas de soucis pour moi tout va bien.
Le gros lot va bientôt arriver pour Prosper. Ah ! Jacques a comme ça des cheveux blancs. Les copains
me disent que moi aussi. Beaucoup de camarades sont devenus ouvriers civils. Moi je ne suis pas
d’avis. Je suis venu ici à contre cœur. Je ne veux pas m’y voir comme volontaire. Que Dieu nous garde
toujours, surtout la Maman ».
Lundi le 24 juillet 1943
Ah ! Mes amis quelle bonne nouvelle que Londres annonce. Mussolini abandonne. Il a donné sa
démission, c’est Badoglio qui le remplace. Ca vient petit à petit.
Nous avions hier le gendre de Mr Labigand venu aux framboises avec deux camarades. Ils avaient de
nombreuses provisions qu’ils sont venus manger chez nous, au lieu d’aller aux framboises. Quel
homme ce gendre. Oh ! Qu’il est amusant, mais il n’aime pas son beau-père, ni sa propre femme.
Mardi 27 juillet 1943
Un vol de 27 gros avions allemands volant très bas vient de passer sur le village. Comme toujours
depuis quelques temps ils vont d’Est à Ouest. Ces avions ont 6 moteurs, quel vacarme pendant 5
minutes.
On se bat en Italie entre fascistes et anti fascistes, Mussolini est en fuite. Oui Mussolini en fuite ! Ça
viendra.
Samedi le 31 juillet 1943
Il me tardait de voir le journal pour voir ce qu’il disait des événements d’Italie. Eh bien c’est tout
simple, il n’en dit pas un mot, sauf un petit entrefilet où on dit que pour raison de santé Mussolini à
démissionné. De Russie la résistance est inébranlable. Badoglio demande 40 divisions à Hitler pour
défendre la Botte et Hitler dit qu’il ne peut pas.
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Nous avons fini notre moisson. Je crois que nous n’en avons jamais eu tant sur le grenier. Jacques en
avait 12 cartes, nous 6 (carte : mesure de surface). On pourra faire des gaufres et des gâteaux.
Samedi le 2 août 1943
J’ai fait hier la récolte d’une ruche, il y avait beaucoup de miel. On l’a tourné aussitôt et nous avons
rapporté la hausse avec le cadre vide à lécher sitôt fini. Il était près de minuit. Suzette à été piquée
car à l’heure tardive nous n’avions pris aucune précaution.
Cette après midi nous avons récolté une 2è mais elle ne vaut pas.
Les Américains ont envoyé une proclamation à l’Italie leur disant que puisqu’ils ne veulent pas
capituler ils vont remettre ça en fait de bombardement. Ils bombardent à présent les puits de pétrole
de la Roumanie. On se demande pourquoi ils ont tend attendu jusqu’à ce jour.
Nous avons une vague de chaleur torride depuis 4 ou 5 jours. Nous avons rentré moyotte du champ
Tabac (avoine) bien sèchent.
Mercredi le 5 août 1943
Hier à Montbéliard 3 hommes ont été abattu de chacun un coup de revolver. Le chef du recrutement
antibolchévique, sale type qui a déjà fait beaucoup de mal dans la région.
En voilà déjà une quinzaine de ces traitres qui sont abattus aux environs. Celui de Bas Evette, qui en a
déjà tant fait, à été négocié aussi. Le fameux Pierre Maillot d’Héricourt est bien menacé. Celui là on
peut dire que c’est un pur collaborateur. Lui comme tous les autres touchent beaucoup d’argent à
chaque dénonciation, mais en plus il agit par conviction politique. C’est un vrai réactionnaire qui pour
le triomphe de la Cagoule (mouvement d’extrême droite), n’hésite pas à livrer la France à l’Allemagne.
Les Russes ont pris Orel et les Anglo-américains ont pris Catane. Les Français ont bientôt toute la
Corse.
Le cousin Charles Perret a quand même quitté son Périgord. Ils arriveront demain.
Dimanche le 8 août 1943
J’avais touché mes bons matières et j’étais hier à Belfort. Il y a encore de nombreux Allemands. En les
regardant je me demandais quelle attitude mentale on doit avoir vis-à-vis d’eux. On les veut aux fins
fonds de la mer, mais n’y a-t-il pas parmi eux beaucoup d’hommes recrutés de force dans les pays
conquis. Tout comme seraient nos enfants si Laval osait les livrer à Hitler.
Je suis allé comme souvente fois gouter dans les promenades derrière le fort Hatry. Je me revoyais
30 ans plus jeune dans ce fort des Barres. C’était le bon temps, comparé à aujourd’hui.
Nous avons eu la visite de Paul Mercier et de Louis Marchand, mon vieux camarade de Voiron et ce
soir nous avions le Charles et la Marguerite pour souper (Charles Perret, cousin de Jules, et sa femme Marguerite
instituteur en retraite réfugié dans le Périgord venait d’arriver à Etobon) toute la famille était réunie, il ne nous manquait
que Jean.
La Marguerite nous faisait du bien au cœur en nous répétant comme si elle les avait appris par cœur
certains passages belliqueux des discours que prononçaient les Hitler, Goering, Goebbels et
compagnie au temps de leur prospérité . Dire que nous sommes à la veille de la fin de ces gens là.
On a entendu la nuit passée un bombardement sur l’Allemagne du côté de Strasbourg à 200 Km d’ici
et nous n’avons pas entendu celui de Sochaux à 35 Km.
Vendredi le 13 août 1943
Jacques cache un réfractaire, Gaston Receveur d’Héricourt, cousin germain d’Aline (épouse de Jacques
Perret). Il a fait un séjour à Berlin, il est revenu en permission et il se cache ici pour ne pas y retourner.
Il fait comme Gégène (Faivre).
Cet après-midi jacques et lui sont allés à la coupe qui est sous le Cordon du Chérimont un peu avant
d’arriver à la Fontaine-qui-Saute. Là-haut les coupeurs ont laissé beaucoup de gros bois sans le
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façonner. Ce bois sera à celui qui le façonnera. Il y a de quoi chauffer 10 familles. Jacques et Gaston y
sont allé, ils ont aussi la yotte pour trainer nos stères jusque sur le chemin de la Conduite. C’est sous
ce chemin que passent les tuyaux de nos fontaines.
J’y suis allé avec les vaches et la Margot pour chercher des stères. J’ai fait deux voyages de suite.
Au retour du premier j’ai un peu goutté. J’ai pris deux autres vaches. J’ai remis la Margot devant et
en route. Pour les deux voyages qui durent chacun 3 heures j’ai mis le Philippe à cheval devant la
maison et je l’ai descendu à la même place au retour des 2 voyages, ça lui fait 6 heures à cheval !
Il guide très bien la Margot dans les mauvaises places. Je peux rester
sur la voiture tout le long du chemin à vide. Je n’aurais jamais cru
qu’on ferait des transports depuis là-haut si facilement.Je charge 2
stères sur ce chemin de la Conduite et je saute au dessous dans le
grand bois pour descendre dans une espèce de chemin qui suit tout le
long du neuf entre les gorges et le pré-du-Loup en passant vers
l’immense tronc du gros chêne des Outellottes, coupé en 1914, et qui
vient aboutir vers le chêne aux trois cuisses, aux abords du moulin du
Loup.
J’avais photographié ce chêne il y a quelques années.
Nous avons fauché ce matin la navette de printemps que Jacques
avait semé aux Rayères. C‘est la seule qui à réussi de tout le village.
Il y a fait bien chaud aujourd’hui, mais est-ce bien la chaleur qui est
cause de ceci ? Louis Nardin remontait un chêne avec 4 bœufs depuis
la Tâle.
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Tous ses bœufs étaient normaux, avaient mangés et ruminés. Les 4 avaient tirés autant l’un que
l’autre normalement.
En arrivant au coin du verger de René Belot, l’un d’eux est tombé mort, bien mort, les quatre
membres raides. Juste à l’endroit où est tombé 14 mois plus tard l’obus qui a blessé Aline.
Samedi le 14 août 1943
Nous avions des vacancières à la cure ; elles sont reparties aujourd’hui. Nous n’en sommes qu’à
moitié fâché car elles nous donnent beaucoup de travail avec le téléphone, mais elles seront
remplacées par d’autres. Nous vendons tous les jours beaucoup de mirabelles. C’est un rude rapport
que les fruits.
Comme hier je suis retourné 2 fois vers la
Fontaine-qui-Saute. C’est bien loin, mais par le
sec c’est un voyage très facile. Qu’il fait bon par
cette grande chaleur dans l’ombre de ces grands
bois. Philippe se plaint un peu que les branches
le cinglent parfois, elles risquent de l’arracher du
dos de son cheval, mais il n’est jamais tombé. Si
quand même, il est revenu en bas une fois.
C’était vers le moulin de la Cude mais, voyez
pourquoi la selle avait tourné. C’est le sac de
farine qui tirait trop d’un côté et la sangle de la
Grand-père je suis par terre !!!
selle n’était pas assez serrée. C’était comique.
Vous qui lisez ces lignes, si vous allez au bois là-haut dans 30 ans, faites comme moi, descendez par
ce chemin vous vous en trouverez bien. Il y en a très peu qui le prennent. Les gens reviennent plus
tôt par où ils vont c'est-à-dire par le chemin de la Conduite, mais il est trop mauvais, il y a des trous à
y mettre une vache. Et puis, quand on croise aune autre voiture c’est tout un problème pour passer
côte à côte.
Si je viens aussi vieux que mon grand-père, Jacques Perret, je serai encore là pour vous conseiller.
Les Russes encerclent Kharkov, les Allemands ne lâcheront pas !
Lettre de Jean le 13 août 1943
« Je reçois votre colis 41 avec tout son contenu, merci. Jambon ! Beaucoup trop serait meilleur pour
vous qui êtes beaucoup fatigués. Alors tu n’as plus de souliers papa ? Jamais je ne pourrai tout payer.
Mes coliques sont finies, je suis de nouveau d’aplomb. Merci pour ce bon Mitan… »
Mardi le 17 août 1943
La Sicile est conquise tout à fait, quel sale coup pour l’Axe. Les Russes entrent dans Kharkov et nous
nous entrons dans les regains qui seront bien facile à faire. Il y a fait si chaud qu’il y n’y en a pas pour
dire, c’est la sécheresse en bien des pays.
On a fait sauter la scierie de Fontanez à Moffans, parce qu’il sciait beaucoup pour les Allemands.
Celle de René Ducotey à Chenebier à déjà été bien menacée, car elle ne marche que pour eux et ont
dit qu’il est collaborateur, ainsi que son père. Les attentats de toutes sortes se multiplient.
Le maire de Sochaux était un grand collaborateur, il vient de mourir des suites de ses blessures lors
du bombardement. Il parait qu’on lui a fait des funérailles d’une ampleur sans pareille de la part des
Allemands. Une délégation militaire est venue. C’est alors que les gens de la suite ont presque tous
quitté le cortège.
Vendredi le 20 août 1943
Toujours la sécheresse, il n’y a pas plu depuis avant les foins que 2 ou 3 orages où l’eau a couru sur le
sol au lieu d’entrer, mais la nature ne souffre vraiment que depuis 8 jours à cause de cette chaleur
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torride. Le regain est si sec qu’il se moût comme du son. Et la guerre continue, les Anglais ne cessent
de nous dire : « tenez-vous prêt, c’est imminent ».
Je crois que si c’était si imminent que cela, ils ne le diraient pas tant. Je crois qu’ils cherchent à
tromper les Allemands qui sont obligés de maintenir une forte armée en France, armée qui pourrait
aller soit en Russie, soit en Italie.
Samedi le 22 août 1943
On a eu une émotion hier soir. On a presque eu un orage, mais il n’a rien donné que quelques
gouttes qui n’arrivaient même pas jusqu’à terre, mais cet après-midi il fait semblant de pleuvoir.
Paul Mercier est venu voir sa fille Suzanne qui a rengagé pour 15 jours à la colonie de vacances, nous
avons eu aussi le camarade de Jean, l’ami Bach.
Nous avons ramassé une pleine pièce de Belouches primes (tonneau de 220 litres de prunes).
Vendredi le 28 août 1943
Nous avons vendu notre petit bœuf rouge Roméo à Jeand’heur, le garde, pour 11 000 francs.
Aujourd’hui je suis allé à Montbéliard porter des sacs pour avoir 300 Kg de houille que Receveur, du
ravitaillement, m’amènera en venant chercher le bois du cousin Léopold. Au retour j’ai trouvé
Jeand’heur, Gégène (Faivre) et Jacques dans les rues d’Héricourt avec chacun une partie du Roméo.
Et le commerce ne lui allait pas. Jeand’heur l’a acheté pour le tuer et le vendre au marché noir. Et il
parait qu’il s’y est mal pris, dans plusieurs villages il y a eu pareil commerce. Il a demandé à Jacques
de l’aider à écouler la viande.
Il en a encore près de la moitié. Il a offert la peau à Tournut qui n’en veut plus. Il en a une grande
quantité qu’il a payé 30 francs le Kg et a présent elles ne valent plus que 3 francs. On se demande
pourquoi à un moment où il faut des cuirs. Et ce qui est curieux c’est que le commerce de ces peaux
est tout à fait libre.
J’ai 6 tonneaux d’une pièce pour mettre des fruits, j’ai dû en porter un à Mr Pernol et un à Mr Marlier
et je n’en ai plus assez car l’un de ceux qui me reste coule. J’ai envoyé Suzette le conduire à Carmien,
tonnelier à Chenebier pour le réparer.
Cet après-midi Philippe à fait pipi dans le seau de cidre. Ah ! Le chenapan. Il a été bien moralisé et
punit, il ne boira pas une goutte de cidre doux d’ici au mois d’octobre.
Un moment après cette sanction, j’entends le gosse qui monte dans une chambre du haut, un
moment après il revient en me tendant une poignée de billets : « tiens grand-père, voilà pour payer
le cidre ». Il y avait 140 francs qu’il avait pris dans sa tirelire.
Mardi le 31 août 1943
Par un communiqué spécial j’apprends que les Russes ont remporté deux grandes victoires. Churchill
a fait un grand discours et Jacques a vendu à Elion d’Héricourt son vin des foins touché l’année
dernière à 75 francs le litre. Il l’a envoyé par le camion de Receveur qui m’a amené la houille. En
rentrant d’Héricourt Jacques nous a appris que Paris et sa femme étaient arrêtés par les allemands.
La maison a été fouillée de fond en comble pendant 2 heures.
Jeudi le 2 septembre 1943
Les Russes attaquent de plus en plus sur un front de 1 000 Km. Ils annoncent ce soir 2 grandes
nouvelles victoires.
J’étais à Héricourt au dentiste. Les Allemands qui y sont ne paraissent pas gais. Ils s’attendent à partir
d’ici peu. Sans doute pour le casse pipe de Russie. C’est dommage car un fort pourcentage de ceux-ci
étaient prêts à se rendre et à livrer les armes si le débarquement avait eu lieu.
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Vendredi le 3 septembre 1943
Les Anglo-américains ont débarqués, mais en Italie, en face de la Sicile. Les Russes avancent toujours,
les Allemands fuient. Je suis retourné chez le dentiste.
Les Allemands d’Héricourt ne partiront qu’à une date ultérieure car il y a eu de nombreux attentats
sur les voies ferrées. Ça chauffe un peu partout, même au Danemark le roi est arrêté. En Norvège
l’état de siège est déclaré.
En Yougoslavie les Partisans du général Tito ont repris plusieurs villes aux Allemands ; en Grèce tous
les sujets Allemand (civils) sont invités à rentrer en Allemagne.
Et ici Jacques bât sa navette avec Gaston en la froissant à la main sur des tuiles et Jeanne coupe les
têtes d’œillets.
Dimanche le 5 septembre 1943
Par une bien belle journée je suis allé à la Thure avec le garde pour acheter 2 sapins pour faire des
planches ; pendant ce temps tous les autres membres de la famille sont allés aux noisettes et sur ce
soir nous avons ramassé une pièce de Belouches prunes.
Cela nous en fait 4 tonneaux de 180 litres, que de goutte !
Mardi le 7 septembre 1943
Nous vivons des temps palpitants. Oh ! Ces nouvelles de ce matin. Toujours des victoires Russes et
comme ils citent les noms des villes et villages on ne peut douter. Et cette nuit ce vol d’avions
pendant 2 heures sans arrêt, ils ont passé plein le ciel. Où sont-ils allés. Où sont les victimes. Ça fait
frémir. Dire que hier soir des gens qui se sont couchés bien portant, sont à présent les uns morts
déchiquetés, les autres mourants, déchirés, éventrés, étripés, amputer. Et que ces gens ont crié en
1938 « Heil Hitler, nous voulons la guerre ». J’entends encore ces cris de fauves. Quelle punition !
Pendant ce temps nous vivons quasiment tranquilles dans notre paisible Etobon. Les attentats, les
coups durs se font assez loin de nous pour ne pas nous inquiéter ; nous fanons les regains sans faner.
Suzette s’en va tous les matins seule avec la faucheuse et la Margot et elle racle des planches (prés
allongés), sans faire les chintres (endroit pour retourner la charrue). Et ça sèche tout seul. Elle arrive à en faucher
une échelée par jour.
Mercredi le 8 septembre 1943
La radio nous dit que c’est Munich qui a pris la nuit dernière. Quelle hécatombe ! Le sol était ici
jonché de bouts de papiers doublés d’aluminium, il y en a partout, il leur en faut une rude provision
s’ils en sèment ainsi sur tout leur parcours.
Soir – Je me souviens de la joie que nous avons eu un soir de septembre 1918 quant l’instituteur Mr
Lods est venu nous dire : « la Bulgarie capitule » Eh bien mes chers amis, on nous dit : « l’Italie
capitule ». C’est le René qui nous l’a appris en revenant de Sochaux, nous revenions avec Suzette de
chercher une voiture de bois sec au champ des Creux. Quelle nouvelle ! Quelle bonne nouvelle !
Et ce soir la radio ! Ce que c’est beau, on aurait payé cher ces années dernières pour être à pareil
spectacle.
Oh ! Ces hymnes nationaux joués les uns après les autres. De tous, c’est le notre le plus beau. On
la « re’aime » notre Marseillaise ! Ah ! Nous nous souvenons du 10 juin 1940, de ce coup de poignard
dans le dos de la France. Ah ! Les traitres, les fourbes, les voilà à genoux. Les voilà prêts à faire une
nouvelle fourberie en se mettant avec les Alliés contre leurs amis les Allemands.
Les Russes ont pris la capitale de l’Ukraine, et partout ailleurs ils ont pas mal avancé.
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Vendredi 10 septembre 1943
La grande chaleur a beaucoup activé la fermentation des fruits. Je fais ma goutte de Balouches au
local Eugène Goux. Elle sort à 52 ° c’est beau mais Mr Pernol en fait à côté de moi de réginots elle est
encore d’un meilleur rendement, elle sort à 62 °.
La dernière fois que j’en faisais ici c’était dans l’hiver 1940-41, les tanks, qui faisaient des manœuvres
sillonnaient le village en tous sens, ils ont enfoncé la grille du monument. Aujourd’hui les temps sont
bien changés. On sort sur la porte, on crie à Charles Surleau : « Eh ! bien qu’est-ce qu’ils disaient les
Anglais ». Si on regarde en amont on voit Georges Surleau on lui dit : « Et la Suisse qu’est-ce qu’elle
raconte ». Et chacun dit tout ce qu’il sait, on exulte.
Les Italiens se sont carrément mis contre leurs amis Allemands ! Oh ! Les traitres, les fourbes. Et vous
verrez qu’on ne pas les punir.
Samedi le 11 septembre 1943
Je suis allé chercher pour Jacques une énorme voiture de gros
bois sec sur le chemin de la Conduite, dans le grand Bois plus
loin que notre coupe, jusque près de la Fontaine-qui-Saute.
Je viens de lui faire le récit de l’arrestation de Mussolini. C’est
tordant. Il sortait de chez le Roi. Ils lui ont sauté dessus et
l’ont couché et ligoté et apporté exprès. Je vois la scène d’ici.
Et Hitler à quand son tour.
Les mitraillettes sont arrivées, il y en a 10. Tournier réunit
tous ses hommes ce soir chez lui pour leur expliquer le
fonctionnement.
Lundi 13 septembre 1943
Mussolini était enfermé dans un hôtel dans une petite ville italienne. Des parachutistes allemands et
un avion, d’accord avec une partie de ses gardiens, sont allés le délivrer. A présent il est avec son
acolyte.
Les Allemands deviennent méchants. Ils ont fait une rafle hier à
Chenebier. Ils ont emmenés 3 personnes, Maurice Mathieu et un
étranger qui se cachait chez Fernand Henisse et aussi la femme de ce
dernier.
Il parait que c’est lui-même qu’il aurait voulu, mais il s’était caché dans
le foin et malgré qu’ils on marché sur lui, ils ne l’ont pas trouvé. Alors ils
ont pris sa femme qui est la fille de la femme d’Henri Lecrille.
Aujourd’hui les Allemands sont revenus à Chenebier trouver Fernand
Hénisse, qui a été dénoncé comme organisateur de la résistance de
Chenebier. Ils ont trouvé sont père qui fourrageait ses bêtes. Alors ils
l’ont emmené. Voilà les gens de Chenebier qui n’ont plus de maire.
Soir - Le maire de Chenebier a été remis en liberté avec la femme de son
femme Fernand Hénisse fils et il a envoyé dire à Tournier de se méfier, qu’ils allaient venir pour
l’arrêter demain matin.
Mardi le 14 septembre 1943
Je viens de voir descendre une auto remplie d’Allemands armés avec Tournier au milieu d’eux. Le
renseignement d’Henisse était bien vrai. Une demi-heure après l’auto vient de remonter. Paul
Remillet a été arrêté aussi. Les Allemands les emmènent tous les deux contre Belfort. Il y a des
traitres.
En Italie les Allemands sont en force, ils malmènent fort une armée américaine qui a réussit à
débarquer ces jours passés, mais la fameuse 8è armée anglaise de Montgomery arrive à son secours.
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Jeudi le 16 septembre 1943
Je suis allé à Héricourt aujourd’hui avec Suzette. J’ai rencontré Radef qui m’a demandé si j’avais déjà
vendu la Margot. Je lui ai dit que non, alors il m’a conduit vers Désoroux, le directeur des usines
Schwob, qui possède un bon d’achat d’un cheval. Il m’a dit : « vous avez un cheval à vendre,
combien en voulez-vous ? » J’ai été assez embarrassé. J’ai répondu 4 500 francs. Bon on vient le
chercher demain ou samedi. Je vous assure qu’il ne fait pas bon être pris au mot. J’ai raconté mon
affaire à Louis Peugeot à Luze qui m’a dit que je n’avais pas vendu assez cher. Tu pouvais avoir 6 000
francs.
Vendredi le 17 septembre 1943
Toute la nuit j’ai rêvé à mon cheval et ce matin je suis allé retrouver mon acheteur lui disant que
j’avais fait marché trop vite, que je m’étais volé et que j’étais prêt à lui doubler ses arrhes pour
annuler le marché ! Après quelques mots échangés il a consentit à me rembourser en plus le prix de
la saillie soit 500 francs et a donner à la Maman plusieurs pièces d’étoffe, sans ticket (il en a donné
pour plus de 1 000 francs). Ce soir Suzette est allé à Chenebier pour rechercher le tonneau chez
Carmien.
Un peu avant la nuit un orage est venu. Jamais je n’ai vu le temps si affreux. Je suis vite parti avec la
toile du Chavalet et des manteaux à sa rencontre. Eh ! bien jamais je n’ai eu si peur. Il y a fait nuit
tout d’un coup au moment où je sortais du village. Tout le ciel n’était qu’un énorme nuage noir
comme de la suie et tout près de terre. Et le vent s’est levé. J’ai rencontré Suzette en haut des
Chauffours. La trombe d’eau et la bourrasque venait de se déclencher. J’aurais eu 50 mètres
d’avance de plus, j’aurais pu lui mettre son manteau, et peut-être la toile à la Margot, mais il a été
impossible de rien mettre, d’ailleurs c’était inutile nous étions déjà trempé jusqu’à la peau.
Pauvre Suzette elle a eu peur, elle ne pouvait pas m’avoir vu venir, aussi quel soulagement quand elle
m’a vu surgir devant elle. Elle s’est dit « au moins je ne mourrai pas seule ».
Elle était cramponnée après la bride de la Margot que le vent, sans pouvoir utiliser aucun des effets
apportés
Nous marchions dans 10 centimètres d’eau sur la route avec beaucoup de peine. J’ai pu y maintenir
le cheval jusque vers le cimetière. Arrivé là nous nous sommes enfilés derrière le mur et nous avons
été sauvés. A l’abri du terrible ouragan nous avons mis les manteaux, qui en nous serrant nous ont
empêché de nous refroidir et comme ça se calmait un tout petit peu nous sommes revenus, mais
sans la voiture.
Nous ne voyons rien car les éclairs nous aveuglaient encore. Enfin le mal est encore beau, Dieu merci.
Les Américains ont arrêté la contre offensive des Allemands. Les Russes progressent partout sur
1 000 Km de front.
J’ai oublié de dire que Paul Remillet et Jules Tournier ont été remis en liberté le lendemain. Ils ont nié
mordicus ce qu’on leur reprochait, c'est-à-dire d’être des francs-tireurs, et d’avoir des armes. Quel
rapport y a-t-il eu avec cette arrestation et ce qui s’est passé le 8 septembre, peut-être aucun.
Le 8 Aubert de Belverne, instituteur à Belfort, qui parait-il est le capitaine au lieu de Mathieu qui est
arrêté avait un gros chargement d’explosif à faire amener à Etobon. Il a téléphoné à Mr Pernol lui
disant : « tu auras ta marchandise pour 14.45 ».
Comme les téléphones sont surveillés partout on a surpris cette phrase assez équivoque. On a conclu
que 14.45 voulait dire 14 H 45 et un peu avant cette heure là, 2 hommes arrivaient à Etobon pour
surveiller quelle serait cette marchandise qu’on amènerait à 14 H 45 à Mr Pernol. Ils ont mis leurs
motos devant chez nous et nous ont demandé s’ils pouvaient visiter l’église, l’un d’eux se disant
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pasteur à Besançon. Alors ils sont allés sous les cloches et y sont resté très longtemps. Et ils n’ont
rien vu venir devant l’école.
Mais pendant ce temps, l’auto annoncée a amené les caisses d’explosifs et les a déchargés chez
Remillet. Et le tour a été joué et les espions aussi. Ils sont repartis persuadés que c’était une fausse
alerte. (note dans la marge : en août 1945 Mr Marssauge, pasteur à Besançon est venu me voir.
Quelle surprise, c’est l’homme que nous avions pris pour un agent de la gestapo. C’est tout à fait par
hasard qu’il est venu visiter le temple d’Etobon. Il était aumônier des prisons de Besançon, c’est
pourquoi il pouvait circuler en moto. Le 26 août 1945 c’est lui qui a fait le culte à Etobon, il a été
amusé de la méprise de septembre 1943 et il m’a dit qu’il aurait mieux valu le faire fusiller par la
Résistance que de laisser courir un coupable)
Le soir même, Tournier, Georges Surleau et Marcel transportaient les munitions en Courlot sous les
baraques des cochons du Paul.
Samedi 18 septembre 1943
Jacques est allé à Moffans pour voir si Simonin voudrait lui faire son huile. Il dit que l’ouragan d’hier a
causé beaucoup de dégâts, surtout parmi les arbres.
Nous avons un de nos plus beaux voilenoutier cassé au grand Verger, la cuisse cassée est chargée de
fruits mais je crois qu’ils muriront quand même.
Après avoir fait sauter la scierie de Fontanez, on lui a, cette dernière nuit, peint au goudron des
énormes croix gammées sur la façade de sa maison.
La Sardaigne est prise par les Anglais. La victoire de Salerne que les Allemands prônaient si haut,
vient de se changer en défaite grâce à l’appui de la 8è armée de Montgomery.
Les Italiens aident les Français à chasser les boches de la Corse.
J’avais prévenu la commission de vente des chevaux que je voulais en vendre un. C’est le président,
Mr Vicky, qui doit faire l’estimation des chevaux à vendre. Il est venu aujourd’hui estimer la Margot,
il a paru bien surpris que je l’avais vendu 45 000 francs. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas l’estimer plus
de 38 000, mais en buvant sa goutte il a accepté d’inscrire 40 000 francs pour que l’usine Schwob n’ai
pas à me donner plus de 5 000 francs de la main à la main. C’est la commission qui me paiera le
cheval et non pas l’usine. Et l’usine paiera la commission soit 40 000 pour le cheval et 1 000 en plus
pour le déplacement de Mr Vicky.
Il m’a dit que les poulains de 6 mois s’estimaient 20 000 francs pour le cas où je voudrais le vendre.
Je suis sûr que j’en aurais bien 25 000 francs.
Voici une photo que j’avais faite quand il avait un peu plus de 3 mois. Vicky croit que la guerre va finir
bientôt et que les chevaux vont baisser de prix énormément.
Mercredi le 22 septembre 1943
Par une pluie battante la Margot vient de quitter pour toujours notre maison.
J’aurais bien voulu pouvoir faire encore une photo,
mais il pleuvait trop. Toute fois en souvenir d’elle je
vais coller quand même celle qui est à l’autre page.
Mr Désoroux était venu en personne. Il nous a
apporté l’étoffe promise. Je lui ai donné une
bonbonne de cidre doux, car il nous a promis encore
des mouchoirs de poche.
Voici encore une photo du Totor que j’ai faite il y a
quelques jours au parc. On peut dire qu’il a été saisi
au vol. Et Philippe ? Le voyez-vous ? On voit juste ses
jambes, juste sous le ventre du poulain.
Victor a aujourd’hui 100 jours
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La Margot avait maigrit. Notre maman a pleuré un bon coup ce brave serviteur et elle a eu raison. On
rencontre rarement un cheval comme celui-là et aussi comme la Loulette. On peut dire que j’avais
deux chevaux rares, pour la docilité, la douceur et aussi pour l’intelligence. Quand à la Loulette elle
allait se mettre seule à la limonière aussitôt qu’elle était harnachée.Un jour où je voulais charger du
foin dans un coteau, j’avais mis deux perches sur la voiture (en ce cas on lie la voiture à ½ chargée
avec une perche).
Un jour qu’on partait au moulin
Les deux perches dépassaient en arrière de la voiture et simulaient assez bien une limonière, eh
bien la Loulette s’est trompée elle est allée se mettre au cul de la voiture entre les perches à foin.
Pauvre Loulette qu’est-elle devenue. Je me vois toujours la conduire à Byans, sans licol, sans rien, ça
les avait épaté ceux qui n’osent sortir leurs chevaux que muselés comme si c’était des bêtes fauves.
Il fait bon avoir des chevaux mais c’est couteux, et rappelez-vous que j’en ai perdu 3 en deux ans.
La radio ce soir nous dit que quand Rudolph Hess est allé atterrir en Angleterre. C’était pour porter
des propositions de paix. Ils auraient laissé l’Angleterre pays indépendant mais ils voulaient pour eux
l’Europe entière.
On nous parle aussi des francs-tireurs du général Tito dans les montagnes de Serbie. Il parait que ces
temps ci ils ont réussi des exploits merveilleux.
Où est le temps de la marche triomphante dans les Balkans.
Les Russes sont aux portes de Smolensk.
Nous commencerons à cueillir les pommes, elles se vendent 9 francs le Kg.
Samedi le 25 septembre 1943
Nous venons de chercher un sapin à la Thure avec nos 4 vaches. Il était difficile à arracher de sa place
car il y avait un gros chêne dessus. Eh bien 4 vaches qui s’entendent, c’est un bon attelage.
Les Allemands ont évacués Smolensk sans s’y défendre.
La Corse est toute reconquise, les Allemands n’ont plus que Bastia.
Dans la région nous avons eu aussi des faits de guerre. On a fait dérailler un train d’Allemands près
de Bavilliers. On a fait sauter le bureau d’embauche forcée des ouvriers pour l’Allemagne à Belfort.
On a négocié un des plus grands collaborateurs de Belfort. On a abattu une génisse de Pierre Goux
dans son parc (on a retrouvé une partie dans les buissons en Rueille). On a abattu un bœuf à
Bernardin, boucher de Frahier, également dans son parc. Dans chaque cas la peau et tous les abats
restent sur place.
Vrai, comme il serait bon leur tomber dessus avec une mitraillette.
Soir – les Russes sont à Kiev et les français à Bastia. On apprend qu’on a fait sauter un énorme dépôt
de munition vers Langres et que ici tout près, à Sainte-Suzanne, 5 hommes masqués, se sont
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présentés dans un magasin des Peugeot et ont incendié 15 000 pneus d’auto. Hein ils travaillent bien
nos francs-tireurs.
La radio nous parle encore de Hess qui voulait faire la paix avec l’Angleterre pour pouvoir attaquer
les Russes. Déjà à ce moment-là Hitler complotait contre son grand voisin à qui il faisait risette. Ah !
Le fourbe.
Nous arrachons nos pomme de terre et nous en trouvons énormément car elles sont toutes dans des
planches, et comme toujours les semences étaient rechangées.
Vendredi le 1er octobre 1943
Tous ces jours je fais la goutte et je n’aime pas, c’est toujours une pénible corvée pour moi. Il
vaudrait mieux manger les fruits au lieu de les boire, surtout par ces temps d’aliments rares. Et en
temps perdu je cueille les autres fruits. Là aussi quelle abondance. Les grandes poires Curé (de Vitry)
qui ne donnaient plus depuis près de 15 ans sont une abondance, mais ces poiriers sont pénibles à
cueillir, ils sont trop haut et surtout très cassants. Et ce qui est bien vexant, c’est que ces poires sont
si grosses et si lourdes et surtout si glissantes et on peut ajouter si pointues vers la queue qu’elles
échappent souvent de la main au moment où on les détache. J’entends encore mon père se plaindre
à chaque coup qu’il en laissait tomber une belle.
On remarquera que je ne retranscris plus les lettres de Jean. C’est parce que je ne les retrouve pas,
elles sont égarées. On les mettra toutes ensemble quand on les retrouvera.
Samedi le 20 octobre
J’ai cueilli aujourd’hui après le pommier Fie-Bouetchot. La grande
échelle que j’ai fait, placée dans le verger de ma sœur arrive à le
dépasser. Oh ! Qu’il est haut. Voici il y a 2 ou 3 ans Jacques qui le
cueille, mais son échelle est faite de deux échelles attachées bout à
bout, et elles non même pas la longueur de celle dont je parle, elle a
7 mètres. Qu’il fait bon dans ce pommier. Quelle abondance de
beaux fruits tout rouges. On se croirait dans des roses.
Les propriétaires de Jean, chez Mr Kramer sont venus aux pommes.
Nous avons arrachés les pommes de terre de Jacques au Vieux
Champ Vauthier de Mr Pernol, dans une vieille planche aussi. Il y a
une grande abondance.
Je mets les 4 vaches devant chaque voiture et on en ramène de
rudes chargements.
Les avions anglais ont repassé cette nuit, à l’aller et au retour.
Jacques ceuille
Dimanche le 3 octobre 1943
Nous étions invités à souper chez le Charles (Perret) mais la Maman n’y est pas venue, elle avait une
grosse marmitée de confiture de Voillemotte en train, elle n’a pas pu le quitter.
C’est un fruit précieux ces Voilnottes ou mirabelles d’automne. Nous en avons beaucoup, nous les
envoyons à Treiller le marchand de fruits d’Héricourt, il nous les paye 10 francs le Kg.
J’ai passé une partie de l’après-midi derrière Frenabier à ramasser les Blessons avec le Philippe. Un
coup il m’a appelé : « grand-père, viens voir, il y a une grosse bande de canards sauvages sur
l’étang » En effet, l’étang Prince de Bonhotal était couvert de canards. Qu’il aurait été facile
d’approcher à bonne portée pour les tirer.
Lundi le 4 octobre
Un après-midi splendide. Tout le monde est aux poirottes, sauf moi. Je garde le téléphone. C'est-àdire que je cueille et la grand-mère vient m’appeler quand on sonne. Et puis je ferre. Voilà déjà 12
bœufs que je ferre aujourd’hui, c’est trop. Je suis bien fatigué des jambes ; des jours mes genoux ne
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voudraient plus me porter. Il faut trop se baisser et se relever en ferrant les bœufs. Surtout se relever
brusquement quand ils vont nous bouger sur la figure, ou nous éreinter d’un coup de pied.
Paris a été bombardé hier. C’était des aviateurs Français car l’un d’eux, tombé dans la Seine, a été
repêché et identifié.
Les jours passés les francs-tireurs de la Résistances ont fait sauter la centrale électrique qui alimente
le Creusot. Cette immense usine de guerre serait immobilisée pour 18 mois.
Hier 3 nouvelles centrales électriques ont sautées. Ce matin la quincaillerie Grandgirard de Lure a été
en partie détruite. Ce Grandgirard est un pur collaborateur. On prétend que Mégnin de Montbéliard
en est un aussi, à quand son explosion ?
On a pendu ces jours un homme du Salbert dans le bois sous le fort. Il aurait dénoncé des gens qui
auraient été fusillés.
Chaque soir les Anglais disent beaucoup de messages qui paraissent incompréhensibles. Certains
croient les comprendre mais on peut se tromper. Il faut pour être sûr avoir la clef. Le Ramé nous
racontant qu’un de ces malins avait parié 1 000 contre 100 à un autre que Sochaux serait bombardé
de telle à telle date. Il avait entendu et compris le message. Il a perdu ses francs.
Mardi le 5 octobre 1943
A 5 H 30 ce matin une formidable explosion nous a réveillé. On apprend que c’est la grosse plaque
tournante de la gare de Belfort qui a fini de tourner.
Et chose curieuse les Allemands n’exercent plus de sanctions contre les villages avoisinant les lieux de
ces attentats. C’est sans doute que cela se produit sur une trop vaste échelle. Partout, dans la France
entière, voilà que ce jeu continue.
Ce soir notre fameux pommier Fie Bouctchot à l’angle du vieux cimetière n’a plus de pomme. Il fait
triste figure, il était si joli avant. J’aime beaucoup voir les arbres en fleurs mais combien ils sont
beaux avec les fruits. (le 6 octobre 1950, j’ai cueilli ce pommier couché par terre par le cyclone du 26
avril, triste).
Vendredi le 8 octobre 1943
J’ai encore passé la journée vers l’alambic, c’était pour Jacques, et nos femmes tout comme hier ont
arraché les carottes. Nous en avons beaucoup et Jacques aussi.
Les années sèches valent bien les années trop pluvieuses !
C’est fatiguant de faire la goutte, mais ça me va encore bien car je peux lire. Aujourd’hui je lisais un
livre du Charles (Perret) « le moulin du Fau ».
Les Anglais ont repassé cette nuit. Ceux qui liront ceci croiront peut-être que ces mots veulent dire
que quelques avions ont bourdonné dans les ténèbres du ciel !
Non, vous ne pourrez vous faire une idée de ce que sont ces envols
là ! Pendant parfois une heure entière le ciel bourdonne partout. Les
avions doivent aller par vagues de 12 à 15. Une seule de ces vagues
fait un rudement fort bruit. Eh bien il y a toujours plusieurs vagues de
ces vagues au dessus de nous, et cela pendant un temps qui n’en fini
pas et sur une largeur que nous ne pouvons connaître mais qui est
certainement énorme, peut-être sur 50 kilomètres, peut-être encore
plus. Ils sont allés cette nuit sur Stuttgart. L’autre nuit c’était de
nouveau Munich qui a pris.
Dimanche le 10 octobre 1943
Je suis allé à Lomontot voir si nous pourrions avoir nos semences de
poirottes pour le printemps prochain. En arrivant à Lomont je voyais
Pierre Beljean dit « Djoset flotter sur la cheminée de la maison de Pierre Beljean dit « Djoset la
Hachette » un drapeau rouge à croix gammée.
la Hachette »
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Mais en arrivant tout près j’ai vu mieux il y avait la façade du devant et celle du bout couvertes de
grosses croix gammées, peintes au goudron. C’est un nommé Hennequin qui habite cette maison, il y
avait en plus plusieurs « A MORT LE TAITRE ». On est à se demander s’il n’y a pas dans tout ceci
quelques vengeances personnelles. Ceci n’est pas amusant, les allumettes sont encore plus terribles
et les coups de revolvers s’ils sont mal dirigés sont pires encore. On parle beaucoup de petits colis
envoyés par la poste à certaines personnes comme avertissement. Les uns reçoivent quelques
allumettes, d’autres reçoivent un petit cercueil. Il parait que Mégnin, quincailler à Montbéliard, avisé
par la gare de l’arrivée d’un colis, l’a fait aller chercher (en payant le port et le colis) arrivé au
magasin on ouvre. C’était un cercueil juste à sa taille. Ça fait réfléchirAilleurs un boucher avisé de
même à la gare retira un colis semblable. Au retour il traverse un bois, des hommes masqués le
tuent, le mettent dans son cercueil sur la voiture et fouettent le cheval. Voyez la rentrée à la maison !
Sur le canal du Rhône au Rhin il fallait détruire une écluse, elle était gardée jour et nuit, par un poste
allemand. Deux hommes saouls s’avancent en se querellant, arrivés vers l’écluse ils en viennent aux
mains, en même temps arrive en sens inverse un beau monsieur qui porte une grosse valise. Les
soldats Allemands regardent en rigolant. Le monsieur s’arrête, pose sa valise, et moralise les deux
ivrognes et va pour les séparer, mais revirement subit, les deux batailleurs se liguent contre cet
intrus, le bousculent et l’un des deux saisis la valise et la jette dans l’eau contre l’écluse. Aussitôt le
monsieur jette les hauts cris et court pour porter plainte, les deux autres ont peur du châtiment et se
sauvent. Et les boches rigolent, mais pas longtemps. Une demi-heure plus tard l’écluse sautait.
Je viens d’écrire une longue lettre pour le colis de Jean. Ça lui fait toujours bien plaisir ces longs
mitans. Quand le reverrons-nous ? Les affaires vont toujours bien, mais s’il faut les repousser partout
toujours comme on le fait, il y en a encore pour plus d’un an et cela malgré que l’Italie vient de
déclarer la guerre à son allié.
Elle nous l’avait déclaré en 1940 parce qu’elle nous croyait fichu. C’est donc qu’elle croit les
Allemands bientôt K.O., puisqu’elle lui fait le coup du père François.
Hier vers Bethoncourt une femme qui dénonçait des femmes qui se cachent a été abattue de 7 balles
de revolver (elle avait la vie dure).
Mardi le 19 octobre 1943
Je suis d’abord allé à Héricourt au dentiste, puis à Belfort acheter un ventilateur, j’ai peur que les
Anglais bombardent la centrale électrique de notre réseau et je serais privé de courant pour le travail
de forge.
Nous avons eu aujourd’hui la visite de Louis Renauld, l’ancien conducteur de l’auto postale, il arrive
de Stalino en Russie. Comme ouvrier civil français, les Allemands l’avaient placé dans un garage à
quelques kilomètres du front.
Il dit beaucoup de bien des Russes et du régime, il m’a donné un billet ukrainien.
Jeudi le 21 octobre 1943
Comme c’est curieux. Ce matin j’ai écrit à mon ami Abel Lecoeuvre, mon ami de la Fère. Il y a bien
des années que je me proposais de le faire. Je lui demande des nouvelles de tous ceux que j’ai
connus étant soldat là-bas, principalement de celles de mon ancien officier Mr Lemoine ; or
aujourd’hui le pasteur de la mission intérieure, Mr Deschamps, qui est venu faire une réunion ce soir
et qui soupe chez nous, m’a dit qu’il habitait Versailles. Je lui ai dit que j’avais un ami à Versailles, un
ancien officier, qui faisait l’école du dimanche aux enfants. Qu’est-ce que j’ai dit : « vous connaissez
Mr Lemoine ? » - « oh oui, et aussi madame Lemoine et Marcelle leur fille ».
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Alors il m’a appris que Mr Lemoine est mort il y a quelques mois, mais sa dame est toujours là aussi
vive, aussi alerte. Elle est une grande amie de sa famille. Ses enfants ne l’appellent que grand-mère.
Comme on se retrouve ! Je vais vite leur écrire.
Vendredi le 22 octobre 1943
Suzette vient de me faire de la peine. J’ai dit que hier j’avais écrit à Abel Lecoeuvre. Je l’ai fait parce
que depuis quelques jours je relisais mes lettres du régiment, reliées en livres et mon séjour à la Fère
m’a fait songer à mes amis de là-bas. Ce soir en finissant de souper, j’ai repris mon livre et j’ai dit :
« je vais vous lire un détail curieux au sujet d’Abel Lecoeuvre », Suzette m’a dit : « mais tu nous
ennuie avec tes vieux souvenirs ».
Mon père aimait bien raconter, il m’a dit bien des fois les mêmes choses, je l’ai toujours écouté avec
plaisir. Jamais je n’aurais voulu lui dire que je savais son histoire. Il savait bien que je la savais, mais il
avait plaisir à me dire et moi plaisir à écouter.
Dimanche le 24 octobre 1943
Nous avons enlevé de sur les ruches les hausses que j’avais renversé. Une de ces hausses était à
moitié de nouveau remplie. Nous avons pris aussi 4 cadres par corps de ruche. Jamais on a vu une
telle abondance de miel. Heureusement car le sucre est rare. Il se vend jusqu’à 300 francs le Kg mais
nous ne l’avons jamais vendu plus que le prix taxé soit 120 francs.
Nous avons été piqués. J’ai eu une abeille dans mon voile et Jeanne à voulu rétrécir une entrée en
avançant un petit bloc de bois. Les abeilles se sont jetées sur sa main et elle a eu 7 piqures. On a du la
mettre au lit et elle a été bien malade.
On a tambouriné cet après-midi pour inviter les personnes de bonne volonté à aller dans les bois à la
recherche de l’instituteur du Grand-Crochet (commune de Champagney). Cet homme qui a 40 ans est le fils
de mon ancien marchand de fer de Champagney, Joseph Frechin. Il est malade depuis quelques
temps. Samedi il a quitté ses élèves pendant la récréation, il a monté à bicyclette et on ne l’a pas
revu. On a trouvé le vélo dans le pâquis d’Etobon, mais de lui il n’y a aucune trace.
On cite deux femmes des environs de Vesoul, deux hommes de Luxeuil abattus comme des chiens. Le
mari de la femme de Bethoncourt tuée l’autre jour a été mitraillé aussi, mais il n’est pas encore mort.
Il ya eu deux dépôts de foin des Allemands incendiés par là du côté de Lure. La maison du maire de
Buc a été incendiée ainsi que beaucoup d’autres. Avec ces incendies il y a beaucoup de vengeances
personnelles. On se venge des cultivateurs sans pitié qui ont abusé sur les prix des denrées vendues
au marché noir. Il y a des ignominies, on cite des paysans qui ont exigé de ces malheureux qui
mouraient de faim qu’ils leur donnent en échange d’un produit quelconque, soit leur alliance, leurs
chemises, leurs manteaux, etc.
Mardi le 26 octobre 1943
J’ai reçu mes bons matière et je suis allé à Belfort et j’ai vu encore beaucoup de boches,
principalement des aviateurs ou infanterie de l’air vêtus couleur gris de fer.
Chez Serret ont eu un drôle d’accident cette nuit dans leur écurie. Une de leurs vaches s’est écrasée
les deux cuisses dans le bassin et au lieu de la tuer immédiatement, ils l’ont laissé se trainer dans
l’écurie. Tout le pire, une fois dépouillée ils ont constaté que toutes les cuisses et le bassin sont fichus
comme viande. Quelle perte !
Le fils de Djoset Maillot fait toujours beaucoup de mal à Héricourt et aux ouvriers de Sochaux où il
est comme contremaître à l’usine.
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Jeudi le 28 octobre 1943
8 H du soir. Je rentre avec le Gaston et la charrette à 2 roues de l’Alfred du moulin Verdant, nous
avons conduit 60 Kg de blé. C’est rudement s’exposer, nous revoilà en possession d’une bonne
provision de farine. J’avais fait un voyage semblable avec Abel Wolff en janvier 1942.
On parle d’une immense rafle faite un peu partout. Les Allemands ont arrêté 150 personnes parmi
les plus influents. Des maires, des avocats, des pasteurs, curés, des directeurs, des patrons, des
pharmaciens, même des médecins.
La conférence de Moscou qui durait depuis plusieurs semaines est terminée avec un accord parfait,
ce qui épouvante grandement les Allemands. Ils prennent des mesures de répression à présent, ils
prennent aussi les postes de radio.
Samedi le 30 octobre 1943
Il parait qu’on a essayé d’incendier la maison de Sire, le maire de Belverne. Des malandrins se sont
présentés hier soir à 11 heures demandant qu’on leur ouvre la porte, qu’ils avaient un blessé à
déposer. Devant un refus, ils ont mis le feu à une voiture de litière qui était contre la maison et ils se
sont sauvés. Ils sont allés faire le même coup à la mairie de Courmont où ils ont réussi à prendre les
cartes d’alimentation.
On a retrouvé aujourd’hui le corps de l’instituteur Frechin dans les bois de Chenebier, il était nu et
avait le corps tout déchiré par les épines et souillé de boue partout. On voit qu’il a erré tous ces jours
en cette tenue.
Dimanche le 31 octobre 1943
Minuit – C’était la vente de la paroisse d’Etobon aujourd’hui. Il y a fait une journée magnifique. Il est
venu beaucoup d’étrangers et ce soir il y a eu un grand souper dans la salle où tout le monde pouvait
venir prendre part. Vraiment les organisateurs ont réussi un tour de force. Il y a eu beaucoup de gens
au souper. On a bien mangé et il y a eu beaucoup de reste. Puis il y a eu un petit théâtre après. Le
tout a donné 10 640 francs.
Il y avait parmi les jeunes qui jouaient, le jeune Pierre Pernon. Il s’en tirait bien, mais ce qui me
surprenait c’est qu’il ressemble comme une goutte d’eau à notre Jean.
Les Russes ont occupé l’isthme qui relie la Crimée à la Russie, les Allemands ne pourront plus fuir
que par la mer.
Eugène nous écrit qu’un cafetier de Valentigney a été abattu sur sa porte de plusieurs coups de
revolver. Un autre homme, rue des Combes, dans la maison qu’habitait Léopold a été blessé.
Mercredi le 3 novembre 1943
Je reçois une lettre de Mme Lemoine. Il y a 36 ans que j’étais parmi eux, ils m’ont fait beaucoup de
bien. Ils me demandent, comme tous les autres, de leur envoyer un peu de nourriture. Je ferai tout
mon possible car ces gens ont été bons pour moi. J’ai eu bien des repas chez eux.
Mr Lemoine est mort en janvier, il avait 81 ans. Je lui ai toujours vu des cheveux tout blancs, très
blanc et il n’avait que 45 ans.
Aline s’en va avec Philippe à la clinique du docteur Daul pour l’opérer des amygdales. Pauvre petit, il
nous dit : « Pourquoi que vous pleurez, je veux bien revenir ». Que Dieu le conduise et le ramène
guérit. La maman la conduit sur son vélo.
Jeudi le 4 novembre 1943
Eh ! bien c’est un autre temps aujourd’hui. Il fait très froid. Heureusement qu’Aline est partie hier
avec le petit. Elle est allée coucher avec lui chez madame Monnier, pour le conduire à la clinique ce
matin à 9 heures.
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Vendredi le 5 novembre 1943
Quelle surprise, une auto s’arrête devant chez-nous à midi, une porte s’ouvre et notre petit Philippe
en descend et n’a fait qu’un bond jusque chez-nous pendant que l’auto repartait. Chez Louis
Croissant ont envoyé Stouf d’Héricourt rechercher leur fille Madeleine qui était à la clinique Daul
pour le même cas et Aline d’accord avec le docteur a envoyé Philippe par la même occasion. C’est un
peu tôt mais il fallait profiter. On le soignera en conséquence. Aline reviens en vélo.
Samedi le 6 novembre 1943
On a abattu hier le directeur de la soierie de Valdoie qui dénonçait tout ce qui était d’énonçable.
Les explosions qu’on a entendues hier sont des bombes jetées dans le magasin d’une coiffeuse du
faubourg de France (Belfort).
Depuis plusieurs jours il fait très froid, nous avons froid pour battre et nous sommes loin d’avoir fini.
Pour la question cidre c’est différent, il est tout fait et il y en a beaucoup.
Je relisais ces jours une des lettres que mes parents m’écrivaient en 1906 : « Nous avons fait
beaucoup de cidre et nous avons vendu pour 20 francs de pommes ». Pauvre papa ! Nous avons fait
autant de cidre et vendu pour 7 000 francs de pommes, prunes et autres et pour autant de légumes.
Pour 70 000 francs de cheval et bœufs, et sans pour cela profiter des prix du marché noir.
Nous avons tué le cochon hier soir. C’est un
travail qu’on fait toujours clandestinement
quoique cela ne soit pas absolument
défendu. Où est le temps où chaque
ménage avait son cochon gras, même chez
le grand-père Comte. Reverrons-nous ces
temps-là.
On apprend ce soir que ce n’est pas une
seule maison qui a sauté à Belfort, mais
neuf, dont la pharmacie Béha.
Hier soir à Sochaux on a fait sauter deux
compresseurs, ce qui immobilise les forges
pour longtemps. Et cela sous les yeux des
sentinelles qui les gardaient.
Les bombes ont sans doute été mises dans la journée pendant le travail et dès que le personnel a été
parti le déclic aura fonctionné.
A la première bombe les sentinelles ont été tout baba, mais à la 2è ils se sont sauvés, soi disant dire
au concierge de ne laisser sortit personne.
Les Russes ont pris d’assaut la ville de Kiev.
Il pleut ce soir, il ne gèlera pas si fort que la nuit dernière. C’est bien brusque ce froid après de si
beaux jours. Les lilas, les pommiers refleurissaient, nos groseilliers étaient prêts à re feuiller. C’est
malsain aussi pour les gens, surtout pour les ouvriers de Sochaux qui doivent faire 50 Km dans la nuit
pour aller et revenir de leur travail. Le René n’est pas bien ce soir. On lui conseille de ne pas aller au
travail demain. Nous lui avons donné pour repartir chez lui tout à l’heure un manteau et une
bouillotte qu’il tient serrée contre lui et qu’il mettra dans son lit.
Hier soir les Allemands ont patrouillé dans le village jusqu’à 11 heures, ils ont rencontré plusieurs
personnes, mais n’ont rien dit, pourtant la circulation est interdite dès 8 heures.
Nous avons la lumière, ils ne nous ont rien dit non plus. Il faut croire qu’il y a des bons et des mauvais
Boches. Et chose curieuse deux prisonniers Russes évadés circulaient aussi. Ils sont allés chez Henri
Nardin où ils ont mangé, puis chez Louis Nardin qui leur a encore donné, puis chez Beltram. C’est
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bien drôle, je suis tenté de croire que ce sont des Allemands déguisés. C’est un coup pour se faire
fusiller que d’héberger les prisonniers évadés, quel qu’ils soient.
Ces jours-ci le fameux Pierre Maillot d’Héricourt a eu une belle croix gammée peinte sur son mur. Le
lendemain quand il l’a vue, il s’est mis bien en face et il a fait un grand salut hitlérien et il a
photographié sa petite-fille à côté de cette marque de la Bête.
Il est bien menacé, il va être tué ces jours-ci ; il s’en doute mais il ne cesse pas ses agissements, il se
contente de ne plus voyager seul et à l’occasion il se déguise.
Il y a aussi son compère Mettey qui est contremaître chez Weber, petit usine d’Héricourt. Il y en a
encore d’autres, tous faisant partie du PPF dirigés à Héricourt par les docteurs Lallemand et Gaulier.
A présent il parait que c’est la femme du pharmacien Béjot (la veuve) qui mène la barque. Elle serait
en relation directe avec les Allemands et elle transmet les ordres.
A Valdoie dans la scierie dont j’ai parlé, ils étaient deux à dénoncer. Ils avaient un traitement fixe de
1 000 francs par mois et 5 000 francs par homme dénoncé. C’était le directeur. Ça a donné à réfléchir
à l’autre, il ne vivait plus, tellement la frousse l’avait saisi, il ne sortait plus qu’accompagné par des
individus de la gestapo, il ne sortait plus le soir, mais l’autre jour à la tombée de la nuit, il s’est risqué
à aller chercher le journal au kiosque voisin. Il revenait, il allait rentrer chez lui, il dépasse un homme
qui marchaient lentement. Un geste, une détonation et il est tombé mort. On lui a trouvé une balle
en cuivre de 8 mm, c’était donc un revolver de l’armée modèle 1892. Le premier avait eu 8 balles de
mitraillette. Il parait qu’à l’enquête un des Allemands aurait dit : « Ca c’est tu choli travail te
français ».
Mercredi le 9 novembre 1943
La réquisition des bestiaux est comme souvent, trop souvent, au village, Mr Recouvreur qui est de
l’enregistrement, en fait partie depuis le début. Il vient de venir exprès nous faire ses adieux, il va
quitter Héricourt pour aller dans l’Allier.
C’est un homme assez rébarbatif mais avec moi il a toujours été on ne peut plus gentil, il m’a
toujours bien récrié, me disant des Mr Perret long comme le bras.
Aujourd’hui ce sont des génisses portantes qu’ils veulent. Alors c’est pour l’Allemagne. Je ne puis
comprendre ces gens là. Ils sont à deux doigts de leur catastrophe finale et ils volent encore. Ne
savent-ils pas qu’il faudra que cela revienne (octobre 1945, on ne leur réclame rien de ce qu’ils ont
volé). On comprendrait encore que s’ils crèvent de faim, ils emmènent des bêtes de boucherie, mais
des animaux pour refaire leur cheptel !!!
Philippe se plaint toujours de la gorge et des oreilles, depuis 4 jours il n’a pour ainsi dire rien avalé
que quelques cuillérées de lait, et on le laisse ainsi. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, il est là
sans force, sans mouvement. Ce soir je me suis fâché, j’ai voulu qu’on lui fasse prendre de force un
demi verre d’eau sucrée. Il ne voulait pas mais après les premières cuillérées il en a voulu d’autres,
puis il a voulu un 2è verre, puis un 3è. On le voyait renaître. Il en voulut un 4è mais j’ai dit « c’est
assez ». Demain on lui donnera à manger.
Hitler vient de faire un discours. La Marguerite (épouse de Charles Perret, qui parle allemand) disait ce soir : « on
aurait cru un fauve en cage, il avait un objet dur dans sa main car il frappait à tout moments sur la
table, il hurlait, jamais il n’avait été si fou furieux ».
Dimanche le 14 novembre 1943
Nous avons l’hiver. On a dit souvent qu’il serait précoce. Il l’est en effet. Je suis allé ce soir à 5 heures
chez le Charles leur porter du gougelhof, je suis resté une bonne heure. Il n’y avait pas de neige du
tout quand j’allais, mais il y en avait de 10 à 15 centimètres quand je suis sorti. Oh ! Que j’ai eu de
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mal de revenir dans cette tempête qui ne cessait pas et le pire de tout c’était les pôtchous qui se
faisaient à chaque pas sous mes sabots.
Et pourtant que de travail il y a encore au dehors, nous avons encore tout ce bois du pré Mabile qui
est tout éparpillé.
Les Russes s’en fichent du temps, ils viennent de prendre Jitomir.
Mercredi le 17 novembre 1943
Pierre Maillot est tué, ils l’ont eu au retour de Sochaux au pied de la petite côte qu’il y a entre le
village des Romanichels et Bussurel, vers la ligne. Il était un peu en retard du groupe avec lequel il
revenait. Deux hommes l’attendaient, deux coups de revolver et il a roulé dans le fossé avec son vélo,
puis un dans l’oreille et il n’y avait plus de Maillot. Une fois de plus les Allemands pourront dire que
c’est « Tu choli travail ».
Un ouvrier de Couthenans qui venait un peu derrière lui, a tout vu, puis un moment après la fille de
Lydie Guemann qui quittait Bussurel pour revenir à Saint-Valbert a été prévenue de ne pas avoir
peur, qu’il y avait un homme qui dormait dans le fossé.
Samedi le 20 novembre 1943
Philippe est de nouveau solide sur ses deux jambes. Il fait son apprentissage de forgeron. Malgré la
rareté de la houille, je lui permets d’allumer le 2è feu, il l’allume seul et il chauffe des bouts de fer et
il tape dessus. Quand le fer brûle au feu, il me crie « grand-père, regarde ça trisse ». Il veut faire des
gribouilles, moi je fais des haches tous ces jours-ci, et aussi des serpes. La photo ci-contre n’est pas
de cet hiver, mais comme elle indique bien ce que je dis je la colle, il en est de même pour beaucoup
d’autres qui illustreront ce livre.
A Sochaux les attentats continuent. René nous a dit que l’un des
compresseurs remis en état a de nouveau sauté la nuit dernière.
Comment font-ils ? C’est mystère. Ces machines délicates sont entourées
par des cloisons fermées de plusieurs cadenas, il y a des sentinelles et ça
saute. Ces jours passés un des transformateurs était ainsi verrouillé, il y
avait un homme de garde. Le lendemain on y a trouvé une bombe qui
n’avait pas explosé. Comment y est elle allée, il faut croire qu’il y a de la
complicité dans le haut personnel et qui sait ! Peut-être aussi chez les
Allemands ?
On a enterré aujourd’hui le Maillot, il y avait un service d’ordre par la
gendarmerie allemande, mais seulement 14 personnes à sa suite.
Ces jours passés il y a eu une forte affaire à la poste à cause de lui. On sait
taillanderie
que le téléphone est interdit aux juifs.
Par exception et à cause d’une extrême urgence, ces dames ont laissé passer une communication
pour notre ami Grumbach. Maillot l’a su et il a porté plainte. Ce n’est pas rien quand il faut tuer un
homme, mais vous voyez bien qu’avec ce traitre là il n’y a pas à hésiter. Nous avons souvent de fortes
discussions chez nous à ce sujet car notre Suzette ne pense pas du tout comme nous. Elle aime tout
le monde, aussi bien les Allemands que les autres, les traitres aussi. Je reconnais que nous vivons des
temps atroces. Avant-hier une jeune fille d’Allondans a été grièvement blessée. Toujours pour le
même motif : « intelligence avec l’ennemi ».
Dimanche le 21 novembre 1943
Depuis longtemps je demandais au conseil de faire les chemins dans les coupes au cours de l’hiver ou
mieux, une année à l’avance. On a bien voulu me croire cette fois-ci. Nous sommes allés, tous les
conseillers, cet après-midi à la coupe pour tirer des plans. Pour cette coupe de derrière le Château il y
aura un chemin et un pont à faire à travers le pré ou plutôt la fouillie de Pierre Perrin à la Cude, puis
un autre chemin bien plus grand encore aux Counaillorin, il faudra des fascines tout le long.
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Il y aura encore celui du haut mais celui là s’il pleut sera impraticable, même pour aller à vide.
Il parait que le fameux Meyer, camarade dans le crime de Maillot, a disparu, il a eu peur, il se cache.
Mardi le 23 novembre 1943
Je suis allé aujourd’hui à la réunion du synode à Montbéliard, c’est bien beau de voir tous ces
pasteurs, tous ces anciens, discuter des questions diverses avec un calme toujours parfait, il n’y a
guère que le pasteur Jacquot qui est exubérant, mais il a parfois raison. Parmi les anciens j’y trouve
beaucoup d’amis, même des anciens camarades de régiment, Eugène Lafrance de Fesches, Eugène
Parrot de Désandans, Auguste Français du Magny (Danigon), avec eux trois j’ai été soldat. Même aussi
Pierre et Eugène Bouteiller de Chagey. Tous nous étions au 9è d’artillerie.
Sur les routes ont voit partout des inscriptions soit à la craie ou à la peinture, des énormes « V » qui
veulent dire « Victoire », et aussi ces mots « 11 novembre 1918 ». Ah ! Ça doit les faire rager les
Allemands.
Hier soir un compresseur gardé par deux sentinelles a encore sauté, on sait comment ils s’y prennent
cette fois. Un moment après le départ des ouvriers deux hommes avec une énorme bâche et un
ordre de service se présentent aux deux Allemands et leur expliquent que pour empêcher
absolument que la machine saute, ils avaient l’ordre de recouvrir avec une bâche. Et ils ont placé la
bâche en se faisant même aider par l’un des soldats. Un quart d’heure après le compresseur était en
l’air. Ça c’est aussi « du choli travail ».
Samedi le 27 novembre 1943
De nouveau la conduite d’eau de nos fontaine a crevé et
toujours à la même place, où s’est si profond. Quel malheur
que nos ancêtres aient mis ces tuyaux à plus de 2 mètres de
profondeur dans un endroit où le terrain est mouvant. C’est ce
qui fait casser les tuyaux si souvent. Et chaque fois les
éboulements nous compliquent beaucoup le travail. Voyez,
voici un aperçu du trou que nous avons pour ainsi dire à
chaque fois (voir photo). Il était temps que les réparations soit finie
car le réservoir était vide, du moins je conserve toujours une
cuve pleine en cas d’incendie.
J’ai oublié de dire que Philippe va à l’école depuis la rentrée. Il a
la nostalgie de sa maman. Je lui ai donné congé cet après-midi,
nous sommes allé après notre bois au pré Mabile, que j’ai eu de
la peine à retrouver tous ces rondins dans les épines, je l’avais
assez cherché autrefois sans le retrouvé, je suis content. Nous
Photo prise il y a une dizaine
avons fait du feu car il faisait froid, Suzette a amené la voiture.
d’années
Dimanche le 28 novembre 1943
Les Russes avaient pris Jitomir. Les Allemands par une furieuse contre offensive l’avaient repris, mais
les Russes viennent de déclencher une autre offensive où tout plies devant eux. Ils ont pris beaucoup
de villes et villages. Le docteur Goebbels a fait un nouveau discours et parlant des affreux
bombardements que Berlin subit, il dit que jamais l’Allemagne ne pardonnera l’Angleterre. Il dit que
les Allemand avaient toujours eu des sentiments généreux pour les Anglais, mais gare aux
représailles. Ce sera terrible. Il ne se souvient plus que ce sont eux qui ont préconisé la « guerre
totale » à présent ils gueulent comme des porcs.
Hier la mairie de Lomont a eu la visite de gangsters qui ont pris les cartes d’alimentation. On se
demande si ce sont des francs-tireurs ou de simples voleurs. Les facteurs sont très souvent dévalisés
de ces cartes quand ils les ont dans leurs sacs, car c’est le principe vital pour tous ces hors la loi,
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réfractaires au travail, maquis et hommes de la Résistance. Mais en plus de ces gens-là souvent des
bandits opèrent pour leur compte. Aussi ces jours le bureau de tabac de Chagey a été dévalisé.
C’était le domestique demi fou de Denliquer et le Jean Lecrille.
Le fromager de Lyoffans a été pillé aussi une de ces nuits, mais là il n’y est resté que les murs, ils ont
tout déménagé. Il parait qu’il y avait 13 hommes qui avec plusieurs camions ont absolument tout
enlevé après avoir ligoté les gens de la maison. C’était parait-il un tel ami des boches qu’il recevait
chez lui des Allemands de Lure pour des ribouldingues à tout casser.
Lundi le 29 novembre 1943
Qui aurait cru que hier soir quand j’écrivais les lignes ci-dessus, les gangsters opéraient à 20 mètres
de chez nous.
Ils étaient cinq, ils sont entré par une lucarne de la cave de l’école et se sont présentés à Mr Pernol
en demandant les cartes d’alimentation de décembre, mais elles étaient déjà distribuées. Frustrés là,
ils sont allés au bureau de tabac chez Alfred Goux. Là encore ils n’ont eu que le reste car le tabac
était distribué depuis hier, mais il en restait encore. Ils en ont pris pour environ 2 000 francs.
Les gendarmes ne croient pas que ce sont des résistants. Ce doit être de vulgaires bandits.
Dans la nuit de samedi à dimanche un groupe de francs-tireurs de Lomont a eu l’ordre de faire sauter
le transformateur électrique de la Vergenne, près de Moffans. Il y avait entre autre le fils de Pataud,
c'est-à-dire d’Emile Laine et le fils du Russe, Boulak. Il y a eu un accident, les engins ont explosé sur
eux. Laine a eu les jambes hachées et Boulak a été bien abimé. Les Allemands de garde vers le
transformateur les ont fait transporter à l’hôpital de Lure, croyant pouvoir les faire parler, mais ils
sont morts dans la nuit, sans rien dire. Pataud a déjà perdu cette année sa femme et sa fille qui avait
16 ans. Par crainte de sanctions tous les jeunes gens de Lomont ont fui.
On a vu hier soir un rudement gros incendie du côté de Belfort et des bandits ont volé 80 000 francs
dans une maison de Chalonvillars.
Le garçon de Jules Mathey de Chenebier était là par cet après-midi, il cherchait à acheter une vache
pour tuer. Je n’ai jamais vu un homme avoir un regard aussi sinistre, il sort de prison pour vol de
lapins.
Mercredi le 1er décembre 1943
On a vu cette nuit un nouvel incendie pas très loin du côté de Chenebier et on apprend que 10
personnes de Lomont sont arrêtés, dont Laine et Boulak. Ce dernier est un Russe resté à Lomont
depuis l’autre guerre comme Spiridonof à Belverne.
Les Anglais ont refait une grande offensive en Italie et ça marche. Ça va bien aussi en Russie.
Philippe vient de me faire bien rire. Vous savez que la Lune n’est pas lumineuse, elle baille parce que
la terre l’éclaire un peu. Quand c’est le côté des continents, l’Europe, l’Asie, qui fait face à la Lune elle
est mieux éclairée que quand c’est l’océan Pacifique. Ce soir est en forme de croissant tout le côté
qui fait face au soleil est le croissant bien éclairé et le reste de la circonférence se voit très bien parce
qu’il est éclairé par une réflexion de notre terre. Alors Philippe qui vient de voir cela en sortant de
chez nous m’a crié : « Grand-père viens voir la Lune qui mange le Soleil », en voilà une de curieuse
réflexion d’enfant.
Jeudi le 2 décembre 1943
Voici je crois la 5è fois que je fais la goutte. Cette fois se sont des blessons et ça donne pas mal, j’ai
fait 15 litres dans ma pièce. Voilà je crois 7 pièces que je distille.
L’incendie de hier la nuit était la maison du Pâle de Chenebier, derrière l’usine. Ce sont des cendres
qui se sont rallumées dans la grange. Jamais on a vu tant de chose qu’en avait ce vieil avare. 25 Kg de
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sucre, 30 demi livres de café, de l’huile, du savon en quantité, des vestes, des pantalons bleus, des
uniformes de soldats, 10 panes de souliers, etc…
Les francs-tireurs de la Résistance ou FFI, Forces Françaises de l’Intérieure, sont venus mettre une
affiche après la porte de la mairie.
Certains délits, rapine, incendie ont été commis dans la région sous le couvert de la Résistance. C’est
un mensonge éhonté qui fait le jeu de l’ennemi, ces actions ne peuvent que desservir la Résistance
Française véritable. Nous ferons tout pour trouver et châtier les coupables comme ils le méritent.
Chez le Charles (Perret), sont venus à la veillée. On a passé une bonne soirée, la maman avait fait un
énorme toutché de cosse. On a mangé des poires, bu du cidre et de la goutte et je leur ai lu le journal
mémoire de Jean du au 31 décembre 1940, quel calvaire ! Pauvre Jean.
Fernand Goux s’est quand même mis à faire le plancher au dessus des cloches qui a un énorme trou
depuis 5 ou 6 ans. Que de paroles j’ai dû dire au conseil pour arriver à ce résultat. Il y a 3 ans déjà
qu’on a laissé à la coupe le chêne qui a servi pour les planches. Il faudra encore peut-être encore 5 ou
6 ans avant de refaire le toit. (aujourd’hui 25 juin 1945 Sans-Fesse ( ?) de Couthenans que j’avais
demandé est venu me dire : ne comptez pas sur moi pour réparer le clocher, je suis trop vieux et j’ai
mal aux reins et je suis seul). Toute la charpente qui supporte les cloches est ébranlée. Plusieurs
pièces de cette charpente sont pourries.
J’y suis allé tout à l’heure avec Philippe. Si vous l’aviez vu grimper toutes les échelles devant moi, il
allait comme un chat. Je lui faisais regardé le vide depuis le haut du clocher et je lui disais : « tu n’as
pas peur ? », pour me faire plaisir il m’a dit : « un peu » mais je voyais bien qu’il n’avait absolument
pas peur. Quel homme. Hier il disait à sa mère : « c’est incomparable », l’autre jour il me disait : «
c’est incompréhensible », où va-t-il trouver ces mots-là à 5 ans.
Samedi 5 décembre 1943
Je suis allé à Héricourt puis à Belfort et j’ai vu encore pas mal de soldats Boches, surtout des vieux,
aussi vieux que moi. Je le disais tout à l’heure Philippe m’a dit : « T’en n’a pas vu des aussi vieux que
moi », j’ai acheté pour 118 francs de jouet pour lui. Les magasins sont toujours bien beaux aux
approches de Noël. On voit les Allemands s’y promener et s’en mettre plein les yeux. Je les ai bien
examiné. J’ai vu de vieux pères de famille, des grands pères regarder ces jouets en se disant qu’ils
feraient bien l’affaire de leurs petits tout là-bas. D’autres plus jeunes, certains très très jeunes, des
vrais gosses, tous j’en suis sûr auraient mieux aimé être chez eux. Plutôt qu’être ici en sursis de mort.
Les Russes vont bientôt entrer en Pologne. En Italie la 8è armée a réattaquée et il y a une formidable
armée française toute prête en Afrique.
Hier soir nous n’avions pas de courant, même depuis toute l’après midi, nous croyions que c’était la
centrale électrique qui avait sauté. Ce n’était que Colley de Chenebier qui en coupant un peuplier
l’avait jeté sur la ligne. Il a vu un bel Eluzat ( ?) sur ces 5 000 volts.
Quelle vie ce serait sans lumière. L’Allemagne tant bombardée doit en être souvent privée. Hier
c’était Leipzig et Berlin, des raids monstrueux où les Anglais laissent de gaité de cœur de 30, 40 ou 50
gros avions chaque fois, estimant que ce sont des pertes insignifiantes pour l’ampleur des
opérations. Londres dit ce soir que la fumée au dessus de Berlin monte encore à 7 000 mètres.
Dimanche le 5 décembre 1943
Il faisait froid mais nous avons fait une bonne promenade Philippe et moi. Je suis allé premièrement
dégager des épines qui étouffent les petits sapins que j’ai plantés il y a un an au fond du pré la Grive,
puis nous sommes allés élaguer des vernes (aulnes) plantées il y a quelques années à la Gaitte-auFournier. Comme ça pousse la verne ! à comparer au frêne. Les vernes ont 4 mètres de haut quant
aux frênes ils sortent à peine de l’herbe.
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Lundi 6 le décembre 1943
Malgré la grande bise froide Suzette est allé à Mignavillers chercher l’huile et apporter un double
d’ailette. Ils donnent 4 litres au double.
La radio parle beaucoup de la conférence des trois grands. Une fois de plus ils se sont mis d’accord à
Téhéran après cette longue parlotte les Boches vont être kaput illico, puis en l’absence de Churchill,
un grand d’Angleterre a donné aux Français quelques consolations au sujet de ce qu’avait dit dans le
« Sud-africain » un certain général Smutz. Il parait qu’il a dit que la France ne serait plus une grande
nation. Alors tous les bons Français ont versé des larmes aussi grosses que le pouce, mais ce soir ce
brave Anglais a dit : « mais si ! Consolez vous, vous serez encore une grande nation » et voilà le
sourire de chacun est revenu !! Qu’il faut être bête !
Mercredi le 8 décembre 1943
Il est 10 heures du soir. Nous étions bien tranquilles au coin du feu. Jeanne cousait, moi j’écrivais et
Suzette dormait. Chacun pensait ou rêvait aux gangsters, on entre, les voici ! (on en a bien peu peur
puisque nos portes ne sont même pas fermées le soir). Ce ne sont pas eux, c’est Alfred Goux et
Lamboley qui entrent tout pâles : « eh Bien ! Les gangsters sont revenus. Ils nous ont ligotés tous les
deux sur des chaises et ils ont tout volé chez nous, tout ce qui se mange dans l’épicerie, montres,
argenterie, argent, tabac, bicyclette, goutte, beurre, œufs enfin tout et nous venons téléphoner ».
C’était bien vrai ! Trois individus armés masqués ont fait ce coup chez Alfred Goux, d’autres faisaient
le guet. Alfred Goux croit avoir reconnu son neveu d’Héricourt et aussi le fameux boxeur, un des soidisant réfractaires qu’on a hébergé au village cet été (c’était bien cette bande là, ils sont allé manger
les œufs et boire la goutte pendant une partie de la nuit dans la maison du beau-frère Jules Tambour
au champ du Chêne. Ils ont été condamnés à diverses peines et graciés par la suite). Quand ils ont
quitté la maison Alfred Goux leur a dit qu’ils allaient avoir froid attachés sur ces chaises, alors ils lui
ont fait du feu, puis l’un d’eux à dit : « Vous n’y êtes pas pour longtemps car votre femme va bientôt
rentrer ». Ah ! Jolie France ! Où allons-nous. Quand on lisait ça sur des romans on ne croyait pas
qu’on le verrait ici. Il parait qu’ils auraient aussi essayé d’aller chez le Julot.
Jeudi le 9 décembre 1943
Les gendarmes sont venus. Il y en avait quatre et un capitaine chez nous. Ils nous ont dit que c’est
ainsi partout, ces jours-ci on a volé un gros cochon à Frahier, on la tué dans la soue et emporté. A
Trémoins deux hommes masqués se sont présenté dans une maison et on demandé l’argent d’un
cochon qui avait été vendu. L’homme a dit : « Attendez une minute » et il est sorti, puis il est rentré
avec une fourche. Les deux individus n’ont pas insisté.
Ces bandits essayent de faire croire qu’ils sont de la Résistance, c’est faux, les francs-tireurs sont
alimentés en argent par Londres. Toutefois ils ont pris des cartes d’alimentation dans des mairies. Ils
ne font de tort à personne car la préfecture en ce cas est forcée d’en donner d’autres aussitôt.
L’argent anglais ne leur permettrait pas de vivre s’ils n’ont pas les cartes.
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On dit qu’il y a une équipe logée sous la Pierre-du-Sarrazin
(abris sous roche dans les bois entre Belverne et Frédéric-Fontaine). Si le
devant et le côté étaient bouchés ce serait une toute belle
chambre.
Voyez voici une photo que j’avais faite un dimanche de
sortie en 1938. On croyait déjà avoir la guerre à ce
moment là. Nous étions allés nous promener là pour
repérer un endroit pour se cacher en cas de danger. On
trouvait l’endroit parfait. mettre la bourse.
sous la Pierre-du-Sarrazin
Jacques avait déjà trouvé la chambre et la cuisine à côté, et même une cachette pour Voyez Eugène
qui joue de la clarinette avec l’étui du pied de l’appareil et Jean et Betty qui dansent et la Maman qui
tient Philippe.
René nous a dit qu’un officier Allemand a été tué aujourd’hui dans les rues de Montbéliard. On ne
sait par qui.
Les Allemands ont déjà tué 30 000 personnes en France depuis l’armistice. Ils ont tué 2 garçons de 16
et 17 ans ces jours à Besançon et de grandes quantités à un endroit désigné dans la forêt de
Compiègne. Là ce sont par camions entiers qu’ils en emmènent pour les fusiller.
Une machine à aléser les cylindres de moteur a sauté à Sochaux. Une machine précieuse est en
miettes. Le poste de garde qui devait la garder venait d’arriver à côté. La bombe a été sûrement
placée dans la journée au cours du travail par un ouvrier.
Pochard, le sourd de Chenebier, a essayé de brûler sa maison et il s’est jeté dans
le puits, mais trouvant l’eau trop froide il a appelé au secours et son voisin le
tonnelier Carmien est allé le retirer.
A Lomont, il y aurait eu un 3è blessé qui a été caché soigneusement jusqu’à ces
jours-ci, mais il est mort. On l’a enterré de nuit clandestinement.
On a appris la mort de notre ancien pasteur Mr Fayot. Il m’avait tant promis de
revenir nous voir. C’est fini on ne le verra plus.
Les Russes célèbrent ce soir une grosse victoire, ils tirent à Moscou 120 salves de 12 coups de canon.
Ils ont encore de la poudre. Et pourtant les journaux ne cessent de parler des échecs russes et des
succès des Allemands.
Lundi le 13 décembre 1943
Je suis allé à Byans hier pour voir si c’est vrai qu’on fait de l’huile. C’est bien vrai, c’est un nommé
Villequey qui fait ça, il m’a fait voir son installation, j’ai rarement vu du travail si soigné que tout ce
que fait ce mécanicien. René nous raconte que cet après-midi une équipe de Francs-tireurs est allée à
la prison de Montbéliard réclamer la mise en liberté immédiate d’un des leurs, ils l’ont eu et ils l’ont
emmené au nez des gendarmes qui ont fait semblant de ne pas les voir.
Mardi le 14 décembre 1943
La maire devait aller aujourd’hui à une réunion à Héricourt. Il m’a demandé de le remplacer. J’y suis
allé. C’est l’ingénieur agronome allemand qui l’a faite pour demander que chaque commune cultive
au moins cinq hectares de plus en labourant des prés. J’ai dit que Etobon ne pouvait pas faire cela
qu’en laissant cinq hectares de champs en prés pour nourrir le bétail.
Samedi le 18 décembre 1943
Nous avons fait un travail que je remettais depuis près de 8 ans. Nous avons fait marcher le tour au
garage. L’obstacle que j’y avait toujours vu, c’est qu’il n’y avait pas assez de place pour la grosse roue
sous le plafond. Mais nous avons fait mieux, nous l’avons mis au dessus sur le grenier et ça va à la
perfection. Je serai quitte d’aller faire mes manches de serpes chez le Pierrot.
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On a arrêté les voleurs des 80 000 francs de Chalonvillars, il y a dans la bande plusieurs jeunes gens
de bonnes familles de ce même village, c’est inouï.
Churchill est malade, il a une pneumonie. Eden le remplace.
Dimanche le 19 décembre 1943
Qui aurait cru quand je vendais la Margot que 3 mois plus tard je briderais et sellerais un autre
cheval. Oui j’ai fait cela aujourd’hui et j’ai conduit Philippe sur le Victor jusqu’au pré la Grive et ce
poulain de 9 mois qui n’avais jamais été sellé, ni bridé et surtout pas sorti depuis 2 mois n’a fait
aucune bêtise, il est vrai qu’il a été souvent monté à l’écurie par Philippe. Presque tous les jours
depuis sur la crèche il lui saute sur le dos. Et moi, il me rapportait des fois depuis le parc sans bride
comme je montais sa mère, la Loulette ou le petit Loulou. Philippe était heureux d’être de nouveau à
cheval.
Les gangsters ont attaqué Stinmess, cafetier au Noirmouchot (commune de Plancher-Bas), mais il ne s’est
pas laissé faire. Il a terrassé le premier et l’a piétiné, le deuxième lui a tiré un coup de revolver et l’a
blessé au pouce. La lampe a été cassée et dans l’obscurité ils ont pu fuir.
Les Russes ont mis la main sur trois Allemands, de ceux qui ont massacré 30 000 personnes à
Kharkov. Ils les ont jugés à Kharkov même et condamnés à mort. L’un d’eux, un officier, offrait de
racheter sa vie en trahissant les Allemands, ils les ont pendus ce matin.
Lundi le 20 décembre 1943
L’autre jour les ouvriers de Sochaux ont fait grève dans l’après midi pour protester contre la mesure
qui interdit de monter sur les vélos dans la traversées de Montbéliard. Les Allemands ont alerté
toutes leurs troupes (2 à 300 hommes) et ils ont gardé les ouvriers prisonniers dans les usines une
partie de la nuit.
Ils les ont lâchés vers minuit, il était temps car les Résistance des environs avait alerté tous ses
hommes et plus de 400 francs-tireurs allaient attaquer les Allemands. Ça aurait fait mauvais.
Il y a déjà une trentaine de gangsters sous les verrous. C’est le vol du cochon de Frahier qui a été le
point de départ des arrestations. Les voleurs ont fait bombance dans les cafés de Belfort et la
« Secrète » de Dijon qui était sur les lieux a réussit à établir des souricières. C’est la même bande qui
opère à peu près partout.
Les arrestations se succèdent à un rythme accéléré.
Ce soir notre Maman est à son article, elle fait des colis. Un pour madame Lemoine, un pour chez le
papa Eugène, un pour chez Wolff et un petit pour le patron de Jean en Allemagne.
Pauvre Jean, nous recevons copie de sa lettre du 1er décembre où il dit son désespoir. Oh ! Comme je
le comprends et le partage. C’est je crois pire que quand il partait, qu’il a passé à Champagney.
Figurez-vous qu’il était déjà à la gare avec tous ses paquets pour revenir et on l’a fait retourner. Oh !
C’est un coup pour mourir de chagrin. Et c’est la deuxième fois qu’il a cette terrible déception. Que
Dieu aie pitié de lui.
Mercredi le 22 décembre 1943
La mutuelle agricole de Chaumont n’est plus notre assurance. C’est la mutuelle Bourgogne FrancheComté de Dijon qui nous gère. Elle réunira à Montbéliard tous les présidents de caisses locales de
tous les environs (9 heures du soir). On vient chez nous, on dit : « voici des gangsters ». Non ce sont
les gendarmes qui viennent téléphoner. Ils passent la nuit chez Alfred Goux qui a reçu le
ravitaillement de ce mois aujourd’hui et ils a peur qu’on le vole d’ici à demain. Il en faut des
précautions. Quand dans quelques années on lira ceci on croira que j’exagère, non absolument pas.
Les Allemands ont remis en liberté le Capitaine Mathieu. On ne sait s’il reprendra du commandement
dans la compagnie des francs-tireurs de cette région.
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Nous avons ici à Etobon des centaines de Kg d’explosifs. Le groupe d’Etobon est spécialement groupe
de destruction.
Jeudi le 23 décembre 1943
Quand je vais aux réunions du synode à Montbéliard, je suis tout surpris de trouver parmi les anciens
d’église beaucoup de mes amis. Aujourd’hui à cette réunion des présidents des caisses d’assurances
incendie j’ai été de même bien surpris en voyant de mes amis qui comme moi en sont les manitous.
J’y ai vu Canel pour Byans, Parot pour Désandans, Jules Duvernoy pour Belverne et combien d’autres.
Au retour Cousin m’a plombé deux dents et il n’a rien voulu. Il sait bien que je le paye autrement.
C’était aujourd’hui la revue des chevaux à Montbéliard. Les Allemands en ont pris pas mal. La retraite
de Russie leur en mange beaucoup, les jours passés Jean nous a envoyé une lettre directement avec
timbre à l’effigie du bandit.
Dimanche le 26 décembre 1943
C’était hier Noël et c’est aujourd’hui dimanche. Deux jours fériés à la file, quelle veine. Et l’an
prochain, qui aurait dû mettre Noël le dimanche, grâce à une année bissextile, Noël sera un lundi.
Quelle chance encore. Nous aurons encore deux jours fériés à la file. Et le plus beau, c’est que
chaque fois, 8 jours après ça recommence pour le nouvel an.
Il a fait une bien belle journée hier, le Julot a pu conduire du fumier tout le jour.
Il faisait bien bon aujourd’hui, chez Jean Mercier sont venus et
nous avons monté au Château par le derrière. La Mirette et
Philippe étaient de la partie. Voici une photo que nous avons fait à
côté du monument (monument commémorant la chute d’un avion en 1933 à
l’emplacement de l’ancien château). Puis en redescendant nous en avons fait
une autre à l’angle ouest où était la porte d’entrée du château
caserne, là où pousse tout le lierre et tant de pervenches.
Je suis allé promener le Victor jusqu’à la goutte Churiot, j’ai monté
dessus des petits bouts au retour. Qui croirait voir un poulain de 9
mois.
11 heures du soir – L’oncle Alfred et la tante Marguerite sont à la
veillée. On joue au virlitou, à l’homme noir, etc. La radio vient
d’annoncer une grande victoire russe. Les Anglais ont coulé le
cuirassé allemand qui étant bloqué dans le port de Brest leur a
passé sous le nez il y a 2 ans. C’est dans l’océan glacial que
l’incident vient de se passer.
au Château
Jeudi 30 décembre 1943
Hier Jacques est parti avec Gaston et les deux vieilles vaches à la Fontaine-qui-Saute chercher une
voiture de bois sec. Il m’a dit d’aller le doubler aux Gorges avec les 2 autres vaches, « tu peux partir
une heure après moi » je suis parti avec Philippe, mais il n’était pas sur la Margot et a rempli ses
sabots dans la boue. Et nous sommes arrivés bec à bec aux Gorges avec Jacques. J’ai retourné mes
vaches et lui est arrivé derrière à une seconde près. Ça c’est réussi.
Aujourd’hui on ne pourrait plus y aller car il y a du verglas.
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Notre cousine Alina est morte ce matin, elle était la
plus âgée des enfants Jacquot. René nous dit que des
réfractaires ont été pris par les Allemands aux environs
de Montbéliard, mais ce matin on a appris qu’ils les ont
relâchés en leur faisant jurer qu’ils ne prendraient pas
les armes contre eux quand ils quitteraient la France.
C’est drôle ils ont déjà peur, car eux comme nous
attendent l’invasion comme imminente et ils la
craignent malgré toutes leurs vantardises. Mais gare où
ça donnera, ce sera dévastation, désolation.
On a reçu la copie d’une lettre de Jean du 5 décembre.
Il dit qu’il croit que son patron n’est pas étranger à son
René, Suzette, Philippe et Jean Mercier
maintien forcé là-bas.
Ah ! Si c’est vrai ! Pour gagner un peu plus d’argent, il n’aurait pas hésité à faire tant de mal à
l’homme qui lui a déjà fait tant de bien. Les boches n’ont pas de cœur. Quelle détresse cela du être
pour ce pauvre enfant. Se croire sauvé et tout d’un coup se voir replongé dans l’abîme de la
captivité !
Année nouvelle 1944
Samedi 1er janvier 1944
Voilà le nouvel an passé, il a été comme tous les autres. On a fait des souhaits qui ne riment à rien et
on a bu la goutte. On a bien diné, on a pris le café en famille et on a surtout parlé de la fin de la
guerre. On l’espère pour cette année. Les discours des Allemands sont terribles, ils se défendront
jusqu’à la victoire ou l’extermination totale. Belle perspective, on a enterré Alina.
Hier soir 3 Allemands en auto sont venus chercher le maire pour le conduire chez Henri Faivre, pour
arrêter le jeune René Quintin, élève à l’institut de Glay, actuellement en vacance à Etobon et ils ont
emmené ce pauvre gosse (aujourd’hui 27 juin 1945, René Quintin est considéré comme mort, car il a
été comme son jeune frère dans ces camps d’extermination, où 5 garçons d’Etobon sont morts).
L’institut de Glay avait parmi ses professeurs un ardent patriote qui a fait de la Résistance dès le
début. Il a réussi à enrôler tous ses élèves assez âgés comme francs-tireurs. Un jour il a fait
transporter une mitraillette à l’un d’eux, de Glay à … (nom laissé en blanc), l’arme était dans une valise sur
un vélo. Le jeune homme a été arrêté par les Allemands qui l’ont fouillé. Alors voyez d’ici le résultat.
Tout le personnel de l’institut arrêté et même les élèves en vacance.
Les chanteurs ont chanté cette nuit pour les prisonniers et ils ont sonné les cloches pour tout le
monde.
Les Allemands fondent un grand espoir sur une nouvelle arme secrète qui va être plus terrible que
tout ce qu’on peut imaginer. Ce sera un gros obus qui avancera poussé par une fusée et il aura des
ailes. Il tir à distances très grandes. Depuis chez eux ils vont bombarder l’Angleterre. Eh bien, si c’est
vrai, je ne crois pas cela si terrible pour que ça puisse leur faire gagner quelques atouts. Ils feront du
mal où ça tombera certes, mais considérons ces engins tombant au hasard, combien il y a de terrains
où ils ne causeront pas grand mal. Attendons.
Dimanche le 2 janvier 1944
Nous passons la soirée avec chez le Charles (Perret) qui ont soupé chez nous. On a parlé un peu de tout
et écouté le poste. Les Russes font en ce moment un rude coup. Ils vont arriver en Pologne. Ils
viennent de donner un communiqué spécial annonçant la prise de plusieurs centaines de villages. Les
Anglais ne cesse de dire et répéter : « Français, soyez prêt, c’est pour tout à fait bientôt ». Est-ce vrai,
ou est-ce pour tenir en haleine les Boches.
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Ils disent préparez-vous à fuir les côtes où nous débarqueront, ne fuyez pas sur les routes pour gêner
les troupes ; faites vous des abris dans la terre, dans vos caves. Que les francs-tireurs ne quittent pas
leurs localités avant les ordres qu’ils vont recevoir. Ils exhortent les prisonniers à s’évader en masses.
Tuez vos gardiens, prenez leurs armes, rejoignez les Russes, les Serbes. Et puis c’est le défilé des
messages, où il y a des phrases les plus décousues qu’on puisse imaginer. Quand ils ont annoncé les
parachutages d’armes et d’explosifs pour Etobon ils ont dit : « La cheminée est cassée ».
Nous avons fait aujourd’hui la tournée de réassurance du bétail. Nous avons bu plusieurs fois la
goutte. Oh ! Moi très peu.
Chez Jules Magui, il y avait mon ami Carty qui nous a raconté avoir vu les voleurs du cochon. Ce
cochon pesait au moins 200 Kg de viande, la soue était trop petite pour lui, les propriétaires le
mettaient depuis quelques jours dans la grange d’une maison abandonnée à quelques distance de
chez eux. Ils voulaient le tuer le lendemain. Quelle surprise en allant à cette grange de la voir pleine
de sang, de tripes et plus de cochon ! Un nommé Lasource serait le chef de bande des voleurs.
Jeudi le 6 janvier 1944
La Résistance de par là serait allé délivrer les prisonniers de la citadelle de Besançon. On croit que le
petit Quintin y était (à vérifier ?).
On a tué aujourd’hui le cochon de Jacques. Ce cochon a toujours toussé, on a découvert qu’il avait un
poumon collé à la cage thoracique. On était après le cochon, quand Aline a apporté une grosse
femelle lapin qui faisait les derniers. On l’a vite tué. On finissait à peine avec ce premier lapin, que la
maman nous apporte une autre aussi grosse lapine qui avait toute une épaule mangée ou arrachée. Il
a encore fallu la tuer. Oh ! Quand donc cessera-t-on de tuer des bêtes pour se nourrir et des hommes
pour se divertir. Quand on pourra se procurer de tout, je veux devenir végétarien. Il y a ces jours un
grand procès en Italie où les fascistes jugent ceux qui ont trahi Mussolini.
Dimanche le 9 janvier 1944
Le Tambour du village a invité d’une façon formelle et menaçante « tous les cultivateur du canton à
assister à une réunion agricole faire à la salle des fêtes d’Héricourt le 8 janvier » j’avais à faire à
Héricourt. Je suis allé à la conférence. Il n’y avait pas 100 personnes.
Ils nous prennent pour des idiots ces boches. C’était pour nous dire qu’il fallait faire des pâturages, y
faire des drainages s’ils sont frais, les irriguer s’ils sont secs, les faucher s’ils sont trop grands, etc.
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Toutes des imbécilités comme ça, nous faisant voir comment on
appointe des piquets et surtout ils nous ont dit qu’il fallait rentrer
le foin avant sa maturité et encore plus surtout ne pas le laisser
trop longtemps étendu (4, 5 jours plus quand il pleut), le foin
vient vilain de couleur et perd son goût. Pauvre bonhomme
Frantz qu’il serait bien mieux vers sa Fraü en Allemagne, que chez
nous pour nous dire ces niaiseries.
Aujourd’hui j’au eu envie de me promener dans la neige. J’ai bien
botté Philippe et moi aussi et nous avons monté au Château. J’ai
fait la photo ci-dessus juste à la place où j’ai fait il y a 15 jours le
groupe René, Suzette et compagnie. Sur celle-ci on voit un peu à
l’angle gauche un hêtre sur le bord du rocher et ce hêtre plonge
une racine de 2 mètres jusque sur le sol, c’est curieux. Philippe se
plaisait à patauger dans la neige. Ça lui est si souvent défendu
que cette fois il a profité.
Les attentats continuent. A Noidans-le-Ferroux (Haute-Saône) les
francs-tireurs ont fait dérailler un train de troupes et ont
attaqués, ils en ont tué de 3 à 400 (à vérifier ?).
Philippe perdu
Les Russes sont en Pologne. On dit qu’il y a déjà le dégel, c’est peut-être ce qui fait que les Allemands
reçoivent une telle dégelée.
Mercredi le 10 janvier 1944
Le Comte Ciano, gendre de Mussolini, faisait
partie des inculpés, il a été lui aussi condamné à
mort mais son beau-père lui a fait la grâce de le
faire fusiller par devant, tandis que les autres
l’ont été de dos.
Ils ont été fusillés ce matin.
Il y a bon quand les gros commercent à se manger entre eux. Dire que ce pantin criait avec son
gendre il y a quelques années : « Nice, Corse, Tunis ! » et aujourd’hui il le fait massacrer ».
Que doivent penser les Doriot, les Déat, Darnand, Degrelle, tous des « D » goutants et Laval et
Pétain.
Le René nous dit qu’aujourd’hui à Montbéliard les francs-tireurs
ont tué un Alsacien qui trahissait. Ils l’ont trouvé en train de
parler avec un Allemand à qui il faisait son rapport. Ils ont tiré sur
le groupe et ils ont tués les deux.
A Danjoutin les Allemands ont tué un Italien. Il parait que c’est
l’Italien qui avait tiré le premier.
Autre chose. Il y a une vingtaine d’année, il m’était venu un corps
dans un doigt, je l’ai montré à mon père qui m’a montré un
pareil corps qui lui poussait au même endroit du même doigt.
C’est un fait du hasard bien curieux. Eh bien cet automne il m’en
a repoussé un au milieu du majeur de la main droite.
dernière photo du kiosque
Je l’ai montré au docteur Pavillard qui n’a pas pu me dire ce qu’il fallait faire et je me suis souvenu
que mon père m’avait dit qu’autre fois, étant jeune il en avait fait partir un avec de l’essence de
térébenthine. Alors j’en ai mis puis le corps s’est détruit petit à petit. Mais depuis il m’en est revenu
un à côté du pouce, où le manche du couteau appuie. Oh qu’il me gênait. J’ai refait le remède, en y
tenant chaque jour une petite fiole d’essence sur le corps. Petit à petit ce corps s’est décerclé, il a
remué dans son alvéole, mais comme c’était douloureux. Ce soir je me suis fâché, je l’ai pincé par le
bout et j’ai tiré. Oh j’ai tiré fort. Quelle douleurs mes amis et je l’ai arraché, il tenait encore beaucoup
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au fond. Ça à bien saigné. Il y avait un trou rond de 5 à 6 mm de fond et 3 de diamètre. J’avais
arraché un morceau corné pareil qu’un grain de blé. N’est-ce pas drôle ces parasites qui poussent sur
nos personnes.
La plus grande bataille aérienne vient d’avoir lieu en Allemagne, il y avait 700 bombardiers lourds
américains et 500 chasseurs. Les Allemands y ont mis 1 000 chasseurs. Ça faisait 2 200 avions. Il y a
eu 59 bombardiers abattus et 5 chasseurs américains et les Allemands ont eu 152 chasseurs
descendus. Il y a 5 ou 6 usines détruites.
Le René nous a raconté que deux transformateurs ont de nouveau sauté à Sochaux. On leur avait fait
des entourages de tôle très forte allant jusqu’au toit. Il y avait aussi deux sentinelles Allemandes qui
faisaient les cent pas dans l’usine. Eh bien les francs-tireurs sont arrivés par le toit, ils l’ont découvert
avec d’infinies précautions, juste au dessus des transformateurs et y ont placés leurs engins. A 7
heures le premier engin explosait, aussitôt les deux types de garde sont arrivés mitraillette en avant,
croyant voir les terroristes. A ce moment le deuxième engin a sauté alors les deux Boches se sont
sauvés.
Dans la matinée un des Allemands était assis sur une enclume, un ouvrier finissait de ronger après
une tête de lapin, il la donné à un tout jeune ouvrier en lui disant « va la lui mettre au cul ». Le gosse
a trouvé moyen de lui suspendre cette os de lapin après son ceinturon, c’était un fou rire de voir un
moment après l’Allemand se promener avec ça, mais l’ouvrier a eu la frousse il est allé la lui
dépendre et tout cela sans que l’Allemand ai rien senti. Ce sont de beaux gardiens.
Sous le Mont, vers Belfort, des francs-tireurs entraient dans une maison habitée par des gens qui ont
fait faire 14 arrestations. Et sans autre procès tirent le père, le fils et on a dit aussi la femme, mais
elle serait morte de frayeur. A Danjoutin les Allemands ont arrêté tous les membres de la famille
Beauseigneur on a trouvé chez eux un dépôt d’armes, de munitions et de vivres pour la Résistance. Il
y a surement eu dénonciation.
Lundi le 15 janvier 1944
Les Cosaques poursuivent l’ennemi dans les marais du Pripel. C’est une déroute comparable à celle
de Napoléon.
On craignait des flottements pénibles entre Russes et Polonais, mais on dit qu’un arrangement est en
cours.
Un chanteur à Londres qu’on croit être Maurice Chevalier (à vérifier, Maurice Chevalier n’était pas Londres), nous
a annoncé ce soir avec sa chanson au sujet des victoires défensives allemandes, du front élastique,
des colmatages, des raccourcissements tout cela pour compenser les défaites offensives. Le refrain
de chaque couplet est : on raccourcit, on raccourcit !
On connaît les voleurs de la vache dans le parc de Pierre Goux, de Chenebier, ce serait un des
Mettetal, le gosse de Lombard et un de Luze.
Dimanche le 16 janvier 1944
Mon ami Eglin, maréchal à Urserey, m’a écrit ces jours ci pour me dire qu’il avait trouvé le moyen de
faire de l’huile, et je suis allé le voir aujourd’hui avec Jacques et Jules Magui. Nous avons trouvé de
bien sales chemins entre Chagey et Echenans et entre Mandrevillars et Généchier au retour. Jacques
nous a quitté à Urcerey pour aller diner à Héricourt chez Gaston, pendant que moi et Magui nous
revenions mangé notre diner chez le grand Tournu de Chagey dans mon ancienne forge. A présent on
ne voyage plus sans porter son manger. Cela ne me change guère car je le faisais toujours même
avant la guerre.
J’ai vu comment s’y prend Eglin, mais je ne veux pas essayer d’en faire, c’est trop compliqué.
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Il y avait théâtre hier soir à Chagey, le triste Mathey de Chenebier à fait scandale. Il fera sûrement un
mauvais coup un de ces jours.
D’après Londres il se livre la plus grande bataille de la guerre. Les Allemands veulent à tout prix
arrêter les Russes dans la boucle du Dniepr. Ils y ont tous les chars dont ils disposent.
Les Allemands disent comme toujours qu’ils résistent. S’il y a quelques franchissements, ils colmatent
aussitôt. Ils disent avoir abattu 70 avions Russes en en perdant que 3. Les Français font en Italie des
prisonniers de 16 ans, 17 ans. Ce sont les plus terribles comme mentalité. On croirait des nourrissons,
ils sont fanatisés par leur führer en fureur depuis qu’ils ne tètent plus. En voici un échantillon. Il
parait qu’ils s’indignent après les Anglais qui profitent de leur supériorité aérienne pour écraser
l’Allemagne sous les bombes. C’est de la lâcheté ! Les vieux comprennent mieux et ils admettent que
les Allemands faisaient pareil quand ils étaient les plus forts.
Lundi matin le 17 janvier 1944 ; 7 h ½
Déjà nous sommes comme chaque matin, Jacques et moi, devant le poste pour savoir ce qui se passe
dans la bouche du Dniepr. Cette grande bataille de chars a tourné à l’avantage des Russes qui dans
leur avance ont pris beaucoup de villes, villages, gares et tout le saint-frusquin. Mais chose
inconcevable, les Lettoniens mobilisent contre les Russes. Les Polonais ont eux aussi beaucoup de
francs-tireurs qui aident les Russes.
Mercredi le 19 janvier 1944
Il y a quelque 20 ans, le ferblantier Chordel a réparé le clocher, il a dit dans son parler d’Alsacien : « le
coq, il est fichu et la poule aussi ». Il voulait dire la boule. Ce matin nous avons la surprise de voir la
boule descendue tout en bas. Elle a baissé de plus de 1 mètre. Si la guerre ne démolit pas notre
clocher elle restera surement encore longtemps à cette nouvelle place. Les Allemands font un peu
partout des camps entourés de barbelés. On se demande si ce n’est pas pour y enfermer tous les
Français quand les Anglais arriveront.
Depuis quelques temps on a un nouveau sujet de rire en écoutant la radio. C’est d’ouïr « l’éditorial
de Philippe Henriot. Oh que c’est beau, jamais je n’ai entendu un orateur pareil dire des âneries
semblables. Il a une voix si belle, si prenante, des termes si touchants qu’il ferait pleurer un veau. Il
disait tout à l’heure : « Il est 8 heures, vous êtes tous autour de la table familiale, les uns m’écoutent
avec colère, les autres m’approuvent, à tous je dis : chers amis, venez tous à nous, quittez la
Résistance, n’amenez pas la guerre civile dans notre chère France, etc. etc. »
Il parle si bien qu’il finira par tourner les faibles, les indécis. Ah ! Le salaud. Comment peut-il y avoir
des Français comme lui et aussi comme Darnand ce bandit, ce Himmler français, celui qui a fait
massacrer les hommes de la Résistance qui sont pris.
Samedi le 23 janvier 1944
Sept heure et quart (heure du communiqué Suisse) trouve Jacques et moi aussi devant le portrait du
grand père Coteau, qui est au dessus du poste.
Les Russes viennent d’avoir un gros succès autour de Leningrad, leur pression devient de plus en plus
forte. Ça va bien aussi dans la boucle du Dniepr. A Sochaux, le René nous disait qu’il y a des
Allemands très jeunes et des très vieux. Il parlait aujourd’hui à un de 61 ans qui lui disait que dans 2
mois l’Allemagne serait tout « foutou », il est de Cologne, il n’y reste rien.
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Soir – il y a eu deux heureux aujourd’hui. A 1 heure je partais pour le
pré Mabile avec Philippe qui avait son gouter dans une musette pendue
derrière son dos avec sa petite hache. Nous avons lié des paquets de
bois de l’année dernière et coupé pas mal de chênes ; il s’était attaqué
à un gros et il lui disait : « Ne pleure pas chêne, si on te brûle, le
seigneur Jésus veut bien te sauver ». Il est extraordinaire. Voici une
photo que j’avais faite quand il a eu 50 jours, ne croyez-vous pas qu’il a
déjà l’air de quelqu’un.
J’ai mis l’électricité dans ma cachette qui est dans le foin. On peut y
séjourner, y dormir, y boire, il y a tout, 2 chaises, une table, un lit, deux
tonneaux et quatre bonbonnes de blé. Des bouteilles, des boîtes de
Philippe à 50 jours
biscuit, du papier, de l’encre. Jusqu’à des tuyaux pour respirer au
dehors.
Chaque fois que j’y vais la Fifine y vient avec moi. Elle est
bien venue l’autre jour avec moi quand je montais la roue du
tour sur le grenier du garage, j’avais ôté une tuile pour voir
clair, elle est entrée par le trou.
Dimanche le 23 janvier 1944
Jacques et René sont là qui écoutent la radio. Comme
toujours on nous promet la venue des Anglais et ces jeunes
sont tout feu, tout flamme.
Hélas au premier signal voilà deux jeunes hommes qui vont
prendre les armes. Que se passera-t-il. Et pour nous les vieux,
qu’y aura-t-il à faire. Si les Allemands essayent de nous
ramasser il faudra ou partir avec les jeunes ou se cacher.
Pour les Boches, les Français qui prennent les armes pour
défendre leur pays sont des bandits. Lisez ceci : Eux sont de
braves gens.
Je suis allé aujourd’hui à Byans conduire de l’œillette. Ce Vilquey est un ouvrier extraordinaire. Puis
je suis allé à Héricourt vers Mr Coulon qui est toujours mon ami.
Quel homme extraordinaire aussi, qui croirait à le voir encore si alerte qu’il passe 80 ans.
Voici une photo que j’avais faite au Château il y a
quelques années. Il est encore le même à ce
moment là. On y voit Jacques, Mr Coulon, Robert
Perret, Mr Lovy et surtout mon autre ami Mr
Blazer de Montbéliard, Marcel Goux et Sam
Goux. Parmi les dames voyez au 1er plan ma
fille !
C’était le bon temps, on faisait des fouilles et ces
dames nous faisaient le goûter sur place.
J’ai diné chez Mercier et bien diné je vous
assure.
Lundi le 24 janvier 1944
Avec Jacques et Gaston, je suis allé au pré Mabile couper 4 gros chênes dans la foullie sur l’étang.
Celle que Georges Surleau a coupée l’année passée, l’un d’eux tombé sur le manche du gros
marteau, l’a cassé. De là nous sommes allé couper la grosse verne au Ropet nous avons traversé ces
bois que j’ai encore connu il y a quelques années quand on y coupait. Ils me sont de nouveaux
inconnus, j’ai pourtant cru reconnaître une borne de forêt où autrefois mon papa étant jeune
aiguisait les haches des coupeurs en les frottant dessus, comme sur un gré. La borne est encore polie
sur son dessus. J’ai aussi reconnu un endroit où j’étais assis il y a 20 ans avec ce cher père quand
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nous reconnaissions nos stères. Comme on serait bien cachés dans ces bois si les Allemands
traquaient les hommes quand les Anglais arriveront.
Ils viennent de débarquer dans une nouvelle place en Italie sans avoir à tirer un coup de fusil. La
première réaction allemande ne s’est faite que 8 heures après. Le général Allemand qui commandait
là pourrait bien aller à Limoges (limogé).
En Russie les Allemands fuient des environs de Leningrad pour
éviter un encerclement. Les Russes font du bon boulot par là-haut.
Aujourd’hui Philippe Henriot, le renégat, avoue quand même que
les Allemands ont eu quelques revers et il croit au débarquement
des Alliés en France mais pour lui c’est une raison de plus de se
serrer autour d’Hitler. Ah ! Vendu ! Pourri va. Quand pourra-t-on le
faire taire.
Aujourd’hui l’auto postale était remplie de gendarmes (6) qui
accompagnaient le courrier parce qu’il y avait les cartes
d’alimentation et ce soir le gendarme Leblanc téléphone pour
savoir ce qu’est devenu l’adjudant Henry qui est perdu.
Mardi le 25 janvier 1944
Philippe Henriot ne nous a pas doré la pilule ce soir. Ah ! Il ne dit plus que les Anglais ne
débarqueront pas, il change de tactique, il essaye de démoraliser, de jeter la panique, il prédit les
pires catastrophes pour le peuple de France : « fuyez, fuyez avant le grand coup, n’attendez pas qu’il
soit déclenché, car alors ce sera trop tard, vous n’aurez pas d’autos, pas de trains, ni même pas de
routes, car les Allemands en auront besoin pour amener les renforts qui rejetteront les ennemis à la
mer ».
Oui c’est un fait certain, nous avions des heures tragiques, nous vivons sur un volcan. Quand je vois
Jacques faire tranquillement ses sabots sans même avoir l’idée d’en faire quelques bonnes paires
d’avance pour le petit et aussi pour Aline. Quand je vois le René bien tranquille à la veillée ici, je me
demande où ils seront dans quelques temps, dans quelques jours peut-être.
Henriot disait encore : « Fuyez, vos amis les Anglais vont vous massacrer tous pour vous délivrer.
Ah ! Si vous m’aviez cru, si vous aviez voulu aider de toutes vos forces nos amis les Allemands, vous
n’en seriez pas acculés à cette impasse. La France est perdue » Voilà sur quel thème et prêche
chaque jour. Patience on le fera bien taire.
Mercredi le 26 janvier 1944
Les Russes possèdent à présent la forêt de Katyn où les Allemands prétendaient que les Russes
avaient massacré 10 000 officiers Polonais. Alors les Russes ont fait des enquêtes sérieuses d’où il
ressort que ce sont les Boches les auteurs de ces assassinats (en fait aujourd’hui il est prouvé que ce sont les Russes
les auteurs de ce crime)
Aujourd’hui j’ai trillé tout notre blé, il faut qu’il soit propre pour faire notre farine car il y a pas mal de
crottes de rats.
Un double de blé soit 15 Kg en le passant 4 fois me donne 5 Kg 500 de belle farine, 4 Kg 500 de
semoule et 5 Kg de son. Il n’y a rien de perdu.
Il y avait une réunion en mairie des réquisitionneurs au sujet des non livraisons de pomme de terre.
J’avais 1 300 Kg à livrer, j’en ai livré 200. Ils m’ont inscrit aujourd’hui pour encore 200. Il manquera
donc 900 Kg à ma livraison. Chacun est à peu près dans le même cas. Y aura-t-il des sanctions ?
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On a exécuté un collaborateur ce matin à Sochaux, il a été tué d’un coup de revolver au moment où il
sortait de chez lui à 7 H 30, il est mort à 8 H. on l’avait prévenu plusieurs fois de cesser ses
agissements et il n’a pas voulu. Cette fois il cesse.
Vendredi le 28 janvier 1944
Suzette a reçu une lettre de ses amis d’Auvergne. Elle est de la
femme du frère de Mr Teillot. Suzette était chez Emile et le frère
Félix habitait à côté, c’est ce dernier qui est mort. Tous aimaient
beaucoup nos enfants.
Chaque journée qui passe, je me demande si nous aurons encore
beaucoup de jours tranquilles. Nous vivons dans l’attente
d’événements graves. Est-ce ce que dit le sinistre Henriot qui finit
par mettre du noir dans les cœurs ? Ou est-ce la venue des Boches
aujourd’hui ? Il en est venu plusieurs camions et aussi un side-car, ils
ont demandé la route pour aller à Ronchamp. On leur a enseigné
d’aller par le Ban ou la Pissotte, non ils voulaient y aller par le
Chérimont. On avait beau leur dire que la route était mauvaise, ils
ont persisté : « égal, égal » qu’ils disaient.
Je crois que ce sont des éclaireurs qui prennent toutes les routes
pour pouvoir aller très vite se porter où la Résistance opérera, ou
peut-être pour fuir le cas échéant.
Un fameux sabotier
Mais en tout cas il ne serait pas surprenant qu’ils viennent au point du jour pour emmener les
hommes. Ayons l’œil ouvert. Philippe s’est sauvé en les voyants, il me disait : « j’a eu la trouille ».
Nous avons recalé la meule, il y a 30 ans qu’elle attendait ça, nous n’avons pas trop mal réussi et j’ai
fais un toit au dessus. Nous sommes allés au pré Mabile façonner les branchages de mes chênes.
Dimanche le 30 janvier 1944
10 heures – C’est si beau, que je descends de vélo et je prends le carnet pour le noter. Oh ! Ce n’est
pas le point de vue ! Car depuis que je suis descendu sur Belverne je suis entré dans un brouillard
dense comme de la purée de pois. Il faisait pourtant un beau soleil quand j’ai quitté Etobon. Ce qui
est si beau, c’est la musique des 3 cloches de Lyoffans qui sonnent la messe. Je suis au dessus de
Lyoffans à Tchievregoutte (la Chèvre-Goutte lieu-dit de la commune de Lyoffans) et je vais à Lomontot. Et je suis
venu voir Vuillemot le taillandier. Je ne me le représentais pas ainsi. Il est très sympathique. Nous
avons discuté des prix des outils qu’il fait. Il est mieux outillé que moi pour travailler. Il a deux
martinets et vend les haches et les serpes bien plus chères que moi.
Cette musique des cloches me charme et ce voyage aussi. Je me souviens qu’il y a une vingtaine
d’années je passais ici vers le moulin du Fau avec mon vieux Loulou.
J’ai trouvé ici un journal qui relatait l’enterrement du maréchal Foch et je l’ai lu. Ah ! Que n’est-il
encore ici ce Foch avec de Gaulle. Ils sont tous morts ces vieux généraux. Tous excepté le traitre
Pétain.
Soir – J’ai retrouvé le soleil où je l’avais quitté ce matin. Etobon a été privilégié aujourd’hui et les
villages où je suis passé ont toujours été dans le brouillard. J’ai eu des greffes à Lomontot et j’ai vu
chez Joseph à Lomont.
Cet après-midi j’ai encore travaillé dans ma cachette à la perfectionner. Hier soir nous étions avec
chez le Charles à la veillée chez ma tante. On a fait un bon ressigneu, on a bu du cidre doux et Alfred
a voulu nous faire une surprise. Il a apporté la seule et unique bouteille de vin qu’il a fait de sa vigne.
Heureusement qu’il est allé à la cuisine pour la déboucher, il n’y en a pas resté une goutte. Oh !
Pauvre Alfred, ce qu’il a été déçu. Tout a été arrosé dans la cuisine.
Mardi le 1er février 1944
60
Ayant reçu mes bons, je suis allé à Belfort, il faisait un sale temps, brouillard et givre. Comme l’autre
fois j’ai rencontré un enterrement allemand. Un piquet d’honneur marchait devant au pas de l’oie. Je
n’en avais jamais vu.
Eh ! Bien c’est Boche, c’est grotesque.
Jacques a conduit notre génisse à l’abattoir d’Héricourt ou plutôt c’est la sienne qu’il livre à la place
de la mienne. Je lui donnerai celle que j’ai acheté veau chez le Julot car c’est une jolie bête (elle était
prête quand les boches l’ont prise le 18 novembre). C’est la 4è bête que je suis obligé de donner (les
Boches m’ont encore pris 2 autres génisses en septembre).
Aujourd’hui le beau-frère de Gaston, Roger, est venu le voir. Il rentre de Russie comme ouvrier civil, il
était dans la retraite de janvier en Ukraine. Ça a été dur pour les Boches. Il dit que les Russes sont en
général des gens très doux. Il y a abondance de vivre là-bas, ils vivent sans tickets pour les denrées
alimentaires. On achète librement, il a acheté et rapporté 2 litres d’huile et du savon à 82 %. Les
églises sont très propres et beaucoup fréquentées. Dans chaque famille russe où il a mangé en fait la
prière avant le repas. Je crois que nous nous a beaucoup menti au sujet du régime des Russes (à
vérifier ?).
Vendredi le 4 février 1944
La cousine Louise Goux, femme de Louis
Boilloux, emmené il y a quelques temps à
Audincourt par sa fille, est morte. Mais il fait
tellement mauvais temps qu’ont a pas pu aller
à Audincourt à l’enterrement. Voici une jolie
photo d’eux que j’avais faite il y a quelques
années en haut du village.
Il pleut depuis 3 jours sans arrêt mais il ne
faut pas se plaindre et la chandeleur, le 2, n’a
pas vu le soleil, il y a bon, on aura bientôt le
printemps. Suzette est enrhumée depuis 15
jours même 3 semaines.
On a fait entré le docteur Guillerey aujourd’hui. Le René tousse beaucoup aussi, mais ce n’est pas
étonnant, en faisant 50 Km par jours ! C’est dur.
Les Russes ont de grandes victoires dans le nord et ils viennent de faire un gros encerclement vers le
Dniepr. Ah ! Ce sont des malins. Quand les Allemands attaquent en force, ils laissent faire, ils cèdent
même et ils avancent de chaque côté et les referment.
Staline est un très malin. Il parait qu’il y a de 100 à 120 000 Allemands pris au piège, on les ravitaille
par avion. Ils essayent d’évacuer les plus gros officiers par la voie des airs, mais les Russes veillent,
voilà 84 avions de transport qu’ils leur abattent.
Dimanche le 6 février 1944
Il est 7 heures 20 et comme tous les jours nous sommes les deux Jacques « devant le grand-père
Coteau », (la radio) comme on l’écrit à Jean et toujours nous entendons les récits de combats
effroyables et cela ne nous émeut plus. On nous dit : 10 000 ou 20 ou 30 000 Allemands ont été
liquidés ici ou là, par les Russes, cela n’apitoie que Suzette qui dit : « ce sont des hommes comme les
autres ».
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Ce matin ils ont dit : « la Libération des troupes encerclées continue,
25 000 Allemands ont été anéantis en ces derniers 24 heures et 42
nouveaux avions ont été abattus ». Et depuis des années nous
entendons ces mêmes refrains. Hier soir Maurice Schumann, le
speaker de « Honneur et Patrie » de Londres a lancé un tragique SOS
en faveur des francs-tireurs de Savoie qui sont attaqués de partout
par la milice Française du bandit Darnand et par les Allemands. Serace la levée en masse de toute la Résistance en France. C’est la guerre
civile annoncée par Philippe Henriot. Ah ! Les scélérats, ils pouvaient
bien la prédire puisque ce sont eux qui la fond. Ah ! Cette milice !
Jamais on ne pourra assez la maudire. Eux et aussi les gardes mobiles
ou AMR. Les antibolcheviques vont au moins lutter contre les Russes,
mais ceux-ci attaquent leurs frères, des Français comme eux.
Voici mon ami Benjamin Couina le Bâlin un pur Savoyard (photo). Je ne
sais s’il se bat, mais on se bat dans son village à Bourg d’Orsans.
Si ces soldats français, dit FFI, étaient traqués par les Allemands on trouverait la chose naturelle, mais
par des compatriotes, ça dépasse tout.
Midi - La radio Suisse nous dit que les Allemands ont fait une grande rafle dans les environs de Saint
Claude, Jura, ils ont pris 136 hommes, les ont emmenés à Besançon dans des wagons fermés. Ça ne
sent pas bon.
Voilà Philippe qui entre, botté, pour que nous allions nous promener dans la neige. Eh bien allons y. il
y a de nouveau une bonne couche de neige.
10 h – Radio suisse nous dit que ce soir Moscou va tirer une de ces monstrueuses salves de coups de
canon pour célébrer une nouvelle grande victoire. Les noms je ne me puis mes redire, ils sont
tellement difficiles.
Hier Jacques s’est mis à faire des sabots montants, il a réussi on ne peut mieux. Il a essayé de faire le
genre auvergnat d’après ceux de Samuel. J’ai ferré il y a quelques temps une petite voiture pour
Simon Zanon. Il est venu se plaindre que j’avais tourné un des essieux à l’envers. Cela ne m’était
jamais arrivé. Comment ai-je pu faire. C’est honteux pour un vieux maréchal.
Mercredi le 9 février 1944
C’est aujourd’hui l’anniversaire de Suzette, nous avons ce soir fête de famille où nous dégustons des
bonnes choses rares par les temps qui courent.
Le soir on annonce la prise de Niéopol, une des villes occupées par les divisions encerclées par les
Russes, où les Allemands se défendent jusqu’à la mort, car Hitler à fait signer à tous les officiers un
manifeste disant qu’ils se suicideront plutôt que de se rendre. Quel fanatisme !
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René ne va plus à Sochaux depuis quelques jours et tousse trop.
Nous sommes tous enrhumés, je crois que les tous gens d’Etobon
le sont. Oh ! Ces hivers doux, ils ne valent pas les hivers secs et un
peu froids.
Vendredi 11 février 1944
Chaque soir la radio nous parle des 120 000 boches encerclés. Le
cercle se resserre. On nous dit qu’ils sont bientôt tous liquidés et
on ouï cela sans sourciller. Est-ce possible, est-ce que ces mots
veulent dire qu’ils seront tous tués ? Cependant dans ce nombre
il y en a certes plus d’un qui aimeraient bien sauver sa vie en se
rendant. Pourquoi ne se rendent-ils pas individuellement ?
En Italie il y a fort à faire. Les Allemands ont reçu pas mal de
renforts, les Alliés sont fortement pressés.
Pierre Vilquey en revenant de Sochaux nous a dit qu’une machine
très précieuse, qu’on a fait venir de Bordeaux avec d’infinie
précautions, qui a été gardée, surveillée, étudiée jusqu’à son
montage définitif. C’était à peine fini qu’elle sautait.
La Résistance Française a demandé à Londres de cesser les
bombardements, assurant qu’elle se chargeait bien de faire un
travail équivalent avec beaucoup moins de victimes.
Jean à écrit que son patron a reçu à reçu la bavette pour le
nouveau né.
Le soir Philippe Henriot prend à partie René Payot de Genève, il
lui lance pas mal de son venin.
La Finlande a été invitée par les Etats-Unis d’avoir à cesser la
guerre contre les Russes. Cet avertissement leur avait déjà été
donné le 15 novembre 1941. Que de mal ils se sont fait en ces 27
mois. Et puis, ce n’est pas sûr qu’ils vont obéir à présent. Hélas
quand un peuple est mal dirigé !!!
Dimanche le 18 février 1944
Il y a aujourd’hui 8 jours les FFI de Haute-Savoie lançaient un SOS.
Nous apprenons que leurs agresseurs se sont joints à eux (à
vérifier ?).
Cela, s’est très bon. Philippe Henriot nous a divertit ce soir, et même tous les soirs, avec son histoire
de lait condensé destiné d’après lui aux enfants de France, mais qui était sur des wagons en partance
pour l’Allemagne, et que les FFI ont volé ! Et il y a aussi l’histoire des 70 000 œufs qui suivaient la
même direction que le lait. Les FFI ne pouvant en prendre livraison les ont cassés. Quelle omelette !
Ce soir, sa péroraison est une véritable lamentation.
Pendant ce temps nos jeunes gens s’en donnent
de schlittes. Depuis le haut de la Cornée ils
arrivent parfois jusque vers chez Jules Jacquot.
Que je voudrais être jeune pour faire comme
eux.
Chaque hiver j’admire ce passe temps la. Ils y
sont tous, filles et garçons avec des schlittes de
tous modèles, des longues avec avant train
tournant, des plus petites, des toutes petites.
Oh ! Que c’est drôle.
Pour mon Tonton
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10H – Je viens de faire des photos pour envoyer à notre pauvre exilé (Jean). Philippe est en train de lui
faire un message au tableau noir. Il a fait seul le « D », voyez à gauche de la photo de Jean, la
fameuse tirelire et le tonnelet de verre de Jacques où il met sa goutte et malgré qu’il est tard la
glissade bat sont plein.
Lundi le 14 février 1944
Le René qui a repris le travail aujourd’hui nous raconte qu’au départ de train ouvrier en gare de
Montbéliard, un officier était sur le quai. Une boule de neige lui a été lancée. Elle l’a frôlé, il est venu
tout pâle mais il n’a rien pu faire. Parmi les soldats qui sont de garde vers lui, il y en a un de 57 ans et
l’autre de 58.
La Finlande sollicite des conditions d’armistice. Le reste des divisions encerclées se défendent
toujours dans un cercle de feu. Cependant on nous dit ce soir que portant tout leur effort sur un
même point les Allemands ont fait un assaut dans les lignes Russes, mais ils n’ont pas pu les franchir.
Pendant ce temps on glisse à Etobon. Nous avons ici 36 jeunes hommes. Tous des gaillards de 1 m.
70 à 1 m. 80, il y en a même 3 qui atteignent 1 m. 88. Seuls Beutay, Jean Perret, Pierre et Camille
Nardin sont des gaillards moins grands. Tous sont de robustes travailleurs, mais depuis quelques
jours la neige les empêche d’aller couper dans les deux coupes qui sont en exploitation, aussi ils s’en
donnent de glisser. Aujourd’hui 4 de ces lourds gaillards sur la fameuse schlitte de Tournier (une
schlitte à volant) allaient depuis sous les bois du Château jusque de l’autre côté de chez Jules
Jacquot.
Aujourd’hui Jacques a fini les skis de Philippe. Je les avais commencés il y a 2 ans et il lui a fait une
petite schlitte pareille que celle que je leur avais faite à Chagey. Il y a 30 ans.
Mercredi le 16 février 1944
Nous venons d’apprendre que le formidable vol d’avions de cette nuit a eu de terribles conséquences
dans la région. Est-ce une série d’accidents ou bien la chasse allemande. Un des gros bombardiers
Anglais est tombé vers la gare d’Héricourt, un autre vers le Magny et on dit un 3è vers Malbouhans.
De celui d’Héricourt on a relevé je crois 6 corps d’aviateurs, ils étaient trop bas pour que leurs
parachutes s’ouvrent c’est pourquoi ils sont tous tués (non pas tous, l’un d’eux a atterri dans une
pâture, il s’est caché plusieurs jours, puis découvert par un homme d’Héricourt il a été livré aux
Allemands. Ceci on ne la su que plusieurs jours après).
Jeudi le 17 février 1944
Hier est né Michel Marlier, fils de notre pasteur. Sa grand-mère de Montbéliard est venue le voir, elle
nous a raconté beaucoup de choses. Elle n’aime toujours pas les Allemands. Ils ont fusillés 7 hommes
se matin à Belfort.
On travaille toujours après un vaste camp à Sochaux, on croit que c’est pour enfermer les Français
quand les Anglais arriveront.
Pendant ce temps nos chasseurs, Surleau, Tournier, Marcel Nardin tuent ou capture toujours
chevreuils, lièvres et sangliers. Tout à l’heure étant au Coteau, je les ai vu derrière chez Marcel en
train de dépieuter un de ces derniers. Ils ont encore des fusils et il y a les mitraillettes anglaises.
Le René nous disait qu’à l’usine il a raconté à un Allemand, un jeune, que les Russes étaient en
Pologne. L’Allemand est devenu blanc comme un mort.
On nous annonce comme une grande nouvelle que des aviateurs ont découvert les sources de
l’Orénoque. Ah ! Voila qui va changer la face du monde.
La radio dit que les 10 divisions encerclées sont à peu près liquidées. Il y a d’autres encerclés qui sont
aussi en voie d’extermination.
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La Finlande négocie, mais les Russes la bombarde pour l’aider à trouver les conditions d’armistice. Ils
viennent de lui infliger deux grands raids. Berlin vient d’avoir le plus grand bombardement, 2 500
tonnes. Ça brûle de partout, il faut croire que Berlin est bien grand car depuis que ça dure il ne
devrait plus rien y avoir. Si c’était Etobon il ne resterait plus grand-chose.
Jacques distille aujourd’hui son dernier tonneau. Mais elle ne sort qu’à 20°. Nous étions bien placé
pour voir descendre les schlittes j’ai vu descendre des hommes de 40, 45 ans, même un de 63. Une
femme de 62 ans, la Dédèle. Tous descendaient avec leur pain.
De plus en plus fort voilà les schlitteurs ce matin
qui descendent les gens avec leur bidons de lait.
Ils ont mis des cornettes d’auto pour avertir ce
qui n’est pas trop car ils passent vers le
monument à près de 60 à l’heure
Quand j’étais enfant il y avait une maison habitée
autrefois par deux frères, Jacques et Georges
Bichette. Moi je n’y ai jamais connu que le
Manuel qui était le gendre de Jacques Bichette, il
logeait sur le devant. De mon temps la glissade
existait déjà mais nous ne venions pas depuis la
Cornée, nous commencions à glisser depuis le
maison Bichette
dessus de la maison (Bichette).
Le passage entre le mur et la maison était assez étroit (2 bons mètres).
Du temps de mon père qui habitait juste en face, c’était
déjà pareil. Il y avait à droite un puits. Voici ici la photo
de cette même place en 1931. Le monument occupe
juste le milieu de la maison. On y voit Tournier, J. Magui
J. ( ?), Madeleine Boilloux. Ont voit la pente à côté du
mur.
En Italie les Alliés ont fort à faire pour résister à la
pression des Allemands, mais ils tiendront quand même
sans demander de renforts à l’armée d’Afrique qui est
prête pour entrer en France.
Soir – Voilà Jacques, le René, l’Albert, Maurice Perret sur une schlitte. Marcel Tournier, Georges
Surleau sur une autre. Ah ! Ils ne s’amuseront pas plus jeune. Qu’ils profitent des quelques jours du
répit qui leur sont accordé. Nous regardons cela avec plaisir depuis notre fenêtre. Comme c’est le
point de terminus ici, ils ne vont plus guère vite, mais en descendant la Cornée « ça frondenne ».
Il y a plusieurs schlittes directives ainsi faites
c’est parait-il le dernier cri
Lettre de Gaston, d’Héricourt
« C’est le 15 février, il est 10 heures 30 du soir. Soudain on entend le bruit des avions, il doit y en avoir
beaucoup me dis-je, ça durait depuis une vingtaine de minutes, déjà j’étais descendu en bas dans le
couloir afin de voir si possible. Tout à coup un drôle de bruit se produit, on aurait dit que l’un des
avions piquait, presque aussitôt une explosion en l’air se produit et on entend sur les toits des bruits
insolites, on aurait pu croire tout d’abords que c’était des bombes. Je l’ai cru comme tout le monde
mais n’entendant pas d’éclatement et ne voyant pas de lueurs d’incendie j’ai compris ce que c’était.
C’était les débris de l’appareil, ainsi que les corps des aviateurs qui avaient été projetés hors de
l’avion par l’explosion, on entendait toujours des pan-pan sur les toits. Tout à coup un bruit énorme
c’était l’aile et l’emplacement d’un moteur qui tombait au bout de mon jardin. Tout de suite après un
autre gros bruit mais celui-là, ressemblait à une tempête, c’était un énorme morceau en feu qui
passait à cinq mètres au dessus de notre maison et qui allait tomber sur l’atelier de la maison Bareau.
Un incendie se déclare aussitôt, nous avons eu très peur. Quand tout fut redevenu calme les gens
couraient, criaient, affolés dans les rues. Il y a des victimes dans la maison Lavalette. En effet la
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pauvre Mme Colin qui était allée écouter les informations dans ladite maison et qui était en train de
descendre les escaliers pour rentrer chez elle en compagnie de sa fille. La femme fut tuée dans la
cage d’escalier, sa fille eut le pied coupé, c’était un moteur ainsi que l’hélice à trois pales qui a tombé
sur la maison traversant le toit et brisant ladite cage. Le lendemain tout au matin nous sommes allé
voir les dégâts ainsi que les débris de l’avion. Il y en avait un peu partout, dans le quartier de la gare.
C’était un gros quadrimoteur du type Halifax. J’avais mis au fond de mon jardin 4 fagots de rames de
pois, un des malheureux aviateurs est venu tombé dans le tas, elles ont été hachées, si j’avais pu
prévoir une chose pareille j’aurais mis de la paille, le pauvre diable aurait été moins abimé.
Heureusement que l’on ne voit pareilles choses tous les jours car c’était vraiment trop triste et
impressionnant à la fois. »
Lundi le 21 février 1944
On doit livrer le foin aux Allemands. La botteleuse est arrivée pour le botteler. Beaucoup de gens
voient avec effroi leur tas diminuer. Comment en livrer aux Allemands. Nous en aurons
suffisamment. René nous raconte qu’aujourd’hui à Montbéliard 3 francs-tireurs ont pour la 3è fois
tiré sur un certain Jeannot, directeur d’un cinéma, un traitre parfait ; mais les balles ricochent sur lui,
il a une cotte de maille. Aujourd’hui, il s’est trouvé des Allemands à proximité et une chasse à
l’homme a eu lieu aussitôt. Les 3 FFI sont entré dans une maison, sont monté jusqu’au grenier. L’un
d’eux a été pris, les deux autres ont pu fuir. Ils ont travers é l’Allan à la nage. C’était la maison d’un
directeur de Sochaux qui a été arrêté aussitôt mais relâché peu après.
Hier encore, dans un café de Sochaux il y a eu une rafle. Les hommes prévenus ont pu fuir mais l’un
d’eux a été signalé à Bussurel. Les Allemands y sont venus, ils ont cerné la maison et emmené 4
hommes qui s’y trouvaient.
A Luze il y a eu ces temps passés une rafle chez la mère de Pierre Vilquey, gendre Henri Nardin,
l’homme recherché a pu fuir, c’était un chef de la Résistance. Il a été depuis signalé à Maîche dans
une maison où logeait tout un groupe. Ce sont des Français qui ont eu la mission sinistre de les
attaquer, des miliciens et des GMR (gardes mobiles républicains). Il y a eu un gros combat où le chef
avec son fils de 14 ans et plusieurs autres (presque tous) ont été tués (nous avons caché Jacques
Gable, un des rares rescapés).
On signale à Lure des arrestations de francs-tireurs. A Lyon, il parait que cela a été terrible. Darnand a
été un vrai boucher en Haute-Savoie et ça continue encore. Et le plus terrible c’est que tous ces
malheureux s’ils sont pris vivants sont torturés avec les dernières cruautés. Après desquelles celles
des peaux rouges sont du miel. Ils vont jusqu’à injecter de l’acide sulfurique dans l’urètre.
On apprend que hier 3 individus se sont présentés chez Balland, boucher et maire de Couthenans.
Les femmes étaient seules. Ils ont pris 103 000 francs. Celui qui prenait les billets avait bien du mal de
les ramasser, il tremblait comme une feuille. La femme lui a dit : « Ne prenez pas tout » il lui a rendu
1 000 francs.
Vendredi à Mandrevillars c’était mieux. Ils sont entré chez un vieux garçon, l’ont ligoté, l’ont
recouvert avec un duvet, puis sans doute qu’il gigotait encore trop, ils l’ont tué d’un coup de hache et
ils ont tout volé. Ils étaient 4, tous de Belfort, l’un d’eux avait été domestique dans la maison il y a
quelques temps. C’est ce qui a donné les soupçons et à présent ils sont tous les quatre à l’ombre.
Cette nuit les Anglais sont passé, on apprend qu’ils sont allés sur Stuttgart. En ces dernières 48
heures, 6 000 avions sont allés sur l’Allemagne et ont bombardé un peu partout.
Hitler a donné l’ordre aux médecins de ses troupes d’achever leurs propres blessés, atteint un peu
gravement. Il n’y a rien d’étonnant à cela car en 1940 ils ont achevé à Frahier deux blessés venaient
de quitter Etobon, deux Autrichiens.
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Hier les Allemands ont essayé de reprendre Nettuno, jamais ils n’avaient attaqué en formation si
serrée. On prétend que 17 000 hommes étaient massés sur un front d’un kilomètre. Ils ne croyaient
pas trouver une résistance si grande. C’est ce qui a fait leur insuccès. Jamais on n’avait encore vu des
pertes si effroyables en si peu de temps. Ils n’ont donc rien pu faire que se retirer bien amochés.
Mercredi le 23 février 1944
On n’y comprend plus rien. Ce soir les Anglais annoncent que les Russes se battent dans les rues de
Krivoï Rog et le communiqué allemand que les Suisses donnent chaque soir dit que leurs troupes ont
évacué cette ville. D’habitude ils n’annoncent leurs revers que longtemps après et pas toujours ils en
cachent les 9 dixièmes.
C’est aujourd’hui que les conscrits sont convoqués pour passer le conseil (de révision) mais personne ne
répond à l’appel.
Les Russes par un communiqué spécial annoncent ce soir de grandes victoires, 250 localités prises.
Londres a eu la visite de quelques avions ou bien c’est peut-être des bombes volantes.
Dans les Balkans la guerre de partisans continue pire que jamais sous les ordres du général Tito.
Dans le Pacifique ça va bien, les Japonais se font battre. Et ici on attend avec patience en s’amusant
le plus possible. Les autres hivers tous ces jeunes allaient dans le bois même par temps de neige.
Même avec 10 ou 15 degrés de froid. Cet hiver il ne fait que 5 à 8 il n’y a qu’un poussier de neige de
10 centimètres et ils n’y vont pas. Ah ! Ces jeunes.
Jeudi le 24 février 1944
La persécution contre les juifs est de plus en plus grande. Elle s’étend partout. Aline qui rentre
d’Héricourt nous dit que les Allemand ont emmené tous les juifs. Ils les ont chargés en camion,
hommes, femmes, enfants, comme des bêtes. Le gros Meyer, si gros qu’il ne peut presque pas se
déplacer a été frappé à coups de crosses pour le faire monter plus vite. Les femmes aussi ont été
frappées. Un gendarme Français à dit à l’officier Allemand : « mais vous allez les faire mourir », « Oh !
Égal » qu’a répondu le Boche en haussant les épaules. Ah ! La coupe s’emplit, elle débordera bien un
jour. Voir cela en plein 20è siècle.
Ah ! Si les francs-tireurs de la région leurs étaient tombé dessus.
Voilà le René qui entre à la veillée, il dit en entrant : « Cette fois j’ai descendu en avion, nous allions si
vite que nous avons perdu le 4è qui était Maurice Bauer ».
Mercredi le 25 février 1944
Les Allemands font sur les journaux une propagande effrénée contre
les juifs. Voici une image découpée où ils montrent, comme un être
intouchable, un homme hors civilisation, un juif. Qui nous prouve que
l’homme qui a posé ici était un juif. C’est peut-être la photo de son
père qu’Hitler avait dans sa poche et qu’il a prêté au journaliste.
Les juifs depuis ces dernières années co…(illisible, tâche d’encre) puisqu’ils
n’étaient plus des gens, mais n’empêche pas qu’il y a toujours autant
de coquins et de mercantis.
Les Bumsel de Belfort, quoique juifs, ont fait beaucoup de bien dans la
région en livrant très bon marché des produits de toute 1ère qualité.
A présent parlons un peu d’autre chose, pour ceux qui après moi deviendront des forgerons. Quand
j’étais apprenti, nous travaillions deux sortes de fer, le fer noir et le fer fin. Ce fer noir n’était pas bon
du tout, il se cassait comme de la terre, il fallait toujours le travailler très chaud mais il ne coûtait pas
cher. Le fer fin venait d’Angleterre, mais le minerai venait de Suède, et chaque barre était marquée :
« Lancashire » et portait la date de fabrication, il se travaillait comme de la pâte. On ne l’utilisait que
pour faire les fers à bœufs. Quand j’ai quitté mon patron Lapoule de Chagey et que je suis allé à
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Lomont, mes patrons Lavalette venaient d’acheter pour en faire l’essai un nouveau fer dit « acier
doux ». On a fait de beaux et bons fers à bœufs avec cet acier doux mais, quelle dureté, mes amis !
Oh ! Qu’il fallait taper fort et longtemps. On s’y est quand même habitué et on ne se sert plus d’autre
chose depuis ce temps-là.
Moi-même je n’ai jamais au cours de ma carrière de maréchal acheté une seule barre de fer fin dans
le commerce. On en voit encore quand même dans les vieilles ferrailles. Il y a certaines choses pour
lesquelles aussi chacun le pourchasse, on en trouve quelques fois dans les veilles ferrures, les vieux
outils. On le reconnaît en le travaillant principalement à l’odeur. Oh ! Cette odeur de fer fin, le l’aime,
elle me rappelle le temps de mon apprentissage.
Eh bien ! Aujourd’hui j’avais à faire un ferrement de tête de fourchet de voiture,
j’ai pris au hasard un vieux bandage de roue très gros, du 70 de large et au
moins 15 mm d’épaisseur.
A la première chaude, Jacques me dit : « Oh ! Que c’est tendre ! ». En effet cela
s’écrasait comme de la pâte. C’était un délice. En 4 chaudes nous avons fait la
pièce. Avec de l’acier doux, j’aurais eu autant de mal que faire un chatal de
hache. J’étais content et j’ai vite marqué le reste de la barre avec des « P » pour
ne pas gaspiller comme dirait le Fritz.
Après je vais sur le grenier chercher une barre de plat de 80 x 5 pour souder les prolongements de la
1ère pièce. Quelle surprise c’était encore du fer fin et je n’en ai jamais acheté, c’est donc une barre
depuis chez Lapoule. Vous rendez-vous compte de ça. Il y a 36 ans que ce brave patron est mort et
j’ai encore tellement recherché et ramassé tous ces vieux morceaux de fer de Suède que j’en ai bien
100 Kg. Je le marque tout avec mon « P ».
Mais je ne dois plus me plaindre de la dureté de l’acier doux car depuis deux ans tout le fer que j’ai
acheté dans les quincailleries est de l’acier dit « demi dur ». C’est de l’acier, du vrai acier. J’ai fait des
taillants avec. Il trempe d’une façon merveilleuse. On a qu’à chauffer et jeter à l’eau. C’est dur, juste
la dureté qu’il faut, sans faire revenir au bleu, mais combien dur à travailler.
On apprend que Maurice Mathieu, qui avait été
arrêté chez son beau-frère Fernand Henisse, puis
remis en liberté après avoir fait la bombe hier à
Héricourt avec le fils Mathey de Chenebier, son
copain, a été tué, hier soir à Luze. Est-ce
Mathey ? il vaut si peu qu’on est persuadé que
c’est lui, mais il s’en défend, il affirme que ce
sont deux cyclistes qui ont tiré sur Mathieu. Une
seule balle l’a atteint juste au cœur. Il est tombé
devant les fenêtres de chez Tournut. Quand
Maurice Mathey était saoul il se vantait d’avoir
un papier des Allemands qui l’autorisaient à
voyager la nuit comme se jour.
Maurice Mathieu
Or on a trouvé drôle que les Allemands l’ai relâché si vite. Y a-t-il eu des doutes sur lui, la t’on cru
dangereux, est-ce une rixe d’ivrogne ?
Sur la photo ci-dessus on y voit la maison Bauer de l’Amérique (ferme isolée dans les bois, au nord d’Etobon). Il y
a Samuel Goux, Marcel Goux, Beltram le plâtrier, Maurice Mathieu et Robert Goux. C’était un bon
ouvrier. Vraiment il y a toujours des surprises.
Les voleurs des 103 000 francs de Balland sont coffrés. C’est un mendiant qui les a arrêtés. La
« Secrète » de Dijon était à Héricourt depuis quelques jours. Un des inspecteurs s’est déguisé en
mendiant et il est allé de café en café. Ils étaient au café de la Comète au coin du champ de foire, il y
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avait une joyeuse société de jeunes gens qui buvaient, mangeaient et jouaient. Le mendiant a fait
semblant de s’endormir près d’eux et ils ont trop parlé. Ah ! Trop parler nuit, trop voler nuit aussi
(j’écris ceci avec une petite hirondelle sur moi, elle piétine, c’est elle qui fait ces tâches. Elle est en ce
moment dans ma main qui écrit, elle essaye de voler, mais pas comme les voleurs de Balland).
Demain l’Aline, du Fritz, se mariera avec le Moulin Loup. Jamais ont a vu de tels préparatifs de noce.
Il y avait dans la journée 20 allemands à Belverne, avec deux civils. Ils sont allés pour faire une rafle
au moulin Isaac, mais il n’y avait plus personne que ce pauvre vieux Alphonse, à qui ils ont volé une
corbeille. On a cru reconnaître parmi les Allemands, et vêtus comme eux, le Laine dit Pataud de
Lomont qu’ils ont relâché ces jours-ci.
Samedi le 26 février 1944
Tournier,
Marcel
et
Georges Surleau ont
encore rapporté un gros
sanglier. Oh ! Que de
gibier a déjà passé dans
leur estomac depuis 4
ans. Et dire que les
gardes de Mr Engel n’y
peuvent rien. Je ne m’en
plains pas car sans eux
les sangliers auraient
tout détruit dans nos
champs.
Tournier et un garde
Pernon et Surleau
Jean Mercier est venu nous trouver au sujet de Mr Léon Ducas, un juif, marchand de vin d’Héricourt,
un ami de mon oncle Louis. Mr et Mme Ducas ont réussi à se cacher lors de la rafle des juifs. Ils se
sont sauvés en chemise dans une toute petite cave secrète et comme ils sont voisins de Jean
Mercier, ce dernier les a conduits le soir chez sa belle-mère à Saint-Valbert. Et comme c’est trop près
de la ville il a cru qu’il pourrait les amener à Etobon. Hélas chez nous, avec Philippe, la poste, la forge,
il vient tant de gens que ce ne serait pas une cachette sûre. J’ai demandé à plusieurs familles, mais
sans succès. Ça crève le cœur de ne pouvoir leur porter secours. J’irai demain leur porter des vivres.
Le Moulin Loups est marié pour la 3è fois avec l’Aline qui a 4 gosses, bientôt 5, tous de pères
différents.
Dimanche le 27 février 1944
Je suis parti à Saint Valbert porter à chez Ducas de l’huile, de la farine et du blé. Ils vont se procurer
de faux états civils et allez cher des amis dans la vallée du Dessoubre. Ils habiteront, ils pensent, une
petite maisonnette cachée dans les rochers ou on ne peut aller qu’en passant le Dessoubre sur un
tout petit pont. Il y a longtemps qu’ils ont prévu ceci avec ces amis là, mais le voyage les épouvante.
C’est pourquoi ils auraient aimé venir à Etobon. J’ai trouvé Mr Ducas beaucoup vieilli, mais sa dame
parait très jeune, elle était au lit un peu malade (Mr Ducas est mort à la Libération). Ils ont été
heureux de la sympathie que je leur ai témoignée.
Je suis allé à Byans (chez son frère), arrivant à midi je n’ai eu qu’à m’asseoir pour diner. Pendant ce temps
une bonne partie des gens d’Etobon et des environs étaient à l’enterrement de Maurice Mathieu. On
se demande quelle énigme se cache sous ce drame.
Lundi le 28 février 1944
Le René nous dit qu’il avait cru voir des aviateurs Français à Montbéliard, mais ce sont des miliciens.
Pour facilité le recrutement de ces bandits on leur a fait un superbe uniforme. On leur donne une
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solde 4 fois supérieurs à celle d’un ouvrier, une bonne nourriture, ils ont double ration de tout. Avec
ça ces repris de justice tueraient leur père et mère.
La mort de Maurice Mathieu continue de défrayer toutes conversations.
On se demande si c’est ce voyou de Mathey ou si c’est la Résistance qui a
fait le coup. Il était le fils de la femme d’Henri Lecrille qui est une fille du
Dioudieu. Elle avait trois enfants pour se marier, Maurice, Irène et
Renée, ces deux dernières sont mariées avec les deux fils Hénisse,
respectivement avec André et Fernand.
Avec Jacques et par une tempête de neige, je suis allé façonner les
branches des chênes coupés au pré Mabile, surtout ceux qui sont la mère de M. Mathieu
tombés dans l’étang pendant que le fond vaseux est gelé.
Nous étions bien à l’abri dans ce trou. Voilà le troisième hiver que je coupe à cette même place et il y
en a toujours à couper. C’est une corne d’abondance. Je venais d’y arriver un peu avant Jacques
quand un renard est venu à grande course s’arrêter à 10 mètres de moi. Ah ! Si j’avais eu un fusil ou
un simple revolver. Je lui ai fait une jolie frousse.
Mardi le 29 février 1944
Nous sommes allés fendre nos roussons de chênes hier. Il était temps car la glace fondait pas mal, il
faisait très doux, il y avait des moustiques. Au retour nous avons vu, lièvres, renards, ramiers. Vers les
sapins de chez Fioucot, puis un petit chien est arrivé sur les pas du renard lui-même qui chassait le
lièvre. Il y a beaucoup de gibier.
Mardi le 1er mars 1944
Aujourd’hui c’est avec Philippe que je suis allé au pré Mabile, la neige n’a guère fondu hier, on emplit
encore bien les sabots. Il n’y avait pas école car Mr Pernol était à l’enterrement de Mme Périgal,
l’institutrice de Chenebier.
J’avais froid aujourd’hui nous avons fait du feu. Philippe a bien coupé et surtout beaucoup chanté. Il
avait mis ses gros croquenots et 3 paires de bas. Il me disait : « si le Tonton (Jean, prisonnier) allais
revenir pendant que nous sommes ici, la grand-mère lui dirait de venir et nous l’entendrions tout
d’un coup nous appeler depuis la haut ! ». Je me suis planté une épine que je n’ai senti que ce soir en
forgeant, je l’ai tiré, elle était bien plantée.
Jacques Duchêne à Londres vient de répondre à Philippe Henriot et lui dit : « votre cynisme n’a d’égal
que votre hypocrisie. Vous dites que vous voulez mettre du plomb dans la cervelle de nos jeunes
gens. Ah ! Prenez garde bientôt ce plomb se retournera contre vous ». Puis il a lu une lettre d’un chef
de la Résistance, lette bien émouvante.
Jeudi le 2 mars 1944
Philippe Henriot vient de répondre à Jacques Duchêne. C’est un duel à coups de langue et je vous
assure que celle d’Henriot est bien pendue. Il lui disait que lui n’avait pas fui la France, lui : et que
quand la guerre serait finie qu’il serait toujours à son poste, et que quand Jacques Duchêne y
reviendrait, il trouverait une France nouvelle, régénérée, malgré les lâches de Londres. Il n’y a que les
Allemands pour refaire une France française. Ah ! Le cochon ! Il ne voit plus la zone interdite, tout ce
que l’Allemagne voulait prendre.
Il nous a reparlé de la peste bolcheviste. Il n’y a pas si longtemps qu’il disait, que son régime et celui
des Russes était sensiblement le même.
Cette nuit les Anglais sont passé avec 600 avions, il y en eu 4 de perdus. Trois personnes de
Clairegoutte ont été arrêtées, les Allemands étaient conduits par un civil qu’on croit être de
Champagney.
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Londres vient de donner le conseil aux Parisiens de ne plus sortir dans les rues sans porter un paquet
à la main, car les Allemands avaient trop de facilités pour reconnaître qui portaient des choses
compromettantes. Si tout le monde porte un paquet, ils ne peuvent pas deviner quel est celui qui a
une mitraillette ou des cartouches.
Dimanche le 5 mars 1944
Nous avons cru un moment donné que nous n’aurions pas d’hiver. On se trompe parfois, il y a un
mois que nous avons la neige, toujours la même, et il y a de nouveau beaucoup neigé hier et il fait
bien froid. Nous avons bottelé le foin des Allemands hier au coteau. Nous livrons 650 Kg. Après la
formidable offensive que les Allemands ont faite contre les Alliés en Italie, celle où ils ont massé
17 000 hommes dans un endroit très restreint, ils en ont fait une 2è où ils ont mis 20 000 hommes.
Comme la première, ils n’ont eu aucun résultat. Ils viennent de remettre ça avec 3 500 têtes de bétail
humain. On a dit d’abord qu’il y avait 3 divisions. Ce soir les Anglais affirment que c’est 5 divisions qui
ont été engagées là et toujours sans résultat que celui d’avoir fait bousiller des milliers d’hommes.
C’est parait-il avec leur aviation que les Alliés les ont arrêté, ils n’avaient pas à choisir, ils n’avaient
qu’à laisser choir leurs bombes, tous les coups gagnaient.
Les Américains ont construit plus de 15 000 avions depuis la guerre.
La Finlande est bien perplexe ! Les conditions des Russes sont pourtant douces, mais il y a une clause
terrible : « internement de tous les Allemands qui sont en Finlande ». Et ils sont 100 000, les Boches
là-haut ! On n’arrête pas 100 000 hommes comme quelques francs-tireurs. Il parait que quelques
jours après noël un civil Français est allé chez Fernand Henisse de Chenebier, il a questionné le petit
Roland qui a 9 ou 10 ans, il lui demandait s’il avait passé un bon Noël, ce que son papa lui avait donné
comme cadeau etc. etc., croyant que le petit dirait que son père était revenu, ou qu’il dirait où il se
cache. L’enfant a dit que son papa était mort (ce petit a été tué un plus tard).
Le procès de Pucheu a commencé hier à Alger. On sait que Pucheu était ministre de l’intérieur avec
Vichy. Il est accusé de 4 faits très graves, trahison, forfaiture. Quand il a senti que ça tournait en eau
de boudin il est venu se rendre en croyant qu’on allait le recevoir avec une série de sourires. Mais il a
dû déchanter, on lui a mis le grappin dessus.
Ces jours il y a eu 8 hommes de la Résistance arrêtés à Moffans dont Simonin (Pierre) qui fait de l’huile.
Ils sont condamnés à mort. On a déjà beaucoup fait pour sauver Simonin, mais on doute d’y arriver
(Pierre Simonin est rentré des camps de concentration). Le Directeur du Crédit Lyonnais de Belfort a été fusillé pour
avoir donné de l’argent aux francs-tireurs. On a tout fait pour le sauver, mais en vain.
Il y a à Alger un grand procès où les tortionnaires des prisonniers
ont été jugés. Il y a 5 ou 6 condamnations à mort. Le colonel n’a
eu que les travaux forcés à perpétuité.
Ce soir Maurice Schuman de « Honneur et Patrie » vient de
rattraper Philippe Henriot. Il termine par ces mots : « Si un
magicien pouvait d’un coup de baguette magique changer un
homme en un animal immonde, il aurait perdu son temps avec
Philippe Henriot, car lui-même, vient de se changer en
pourceau ».
Les Allemands viennent de refaire en Italie une 4è offensive,
toujours en vain. Les Russes en refont une nouvelle en Ukraine
du nord. Ils ont enfoncé les Allemands sur 180 Km, sur 35 à 50
de profondeur, libéré 500 localités et mis 12 divisions en
déroute. Et ici on s’amuse. Voyez la photo à côté, c’est
dommage qu’elle est faite à l’envers. On y voit Mme Pernol,
Daniel Christen et Jean.
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Jeudi le 9 mars 1944
On apprend que les Russes ont refait une autre offensive un peu plus au sud que celle de dimanche.
Ils ont eu à peu près les mêmes résultats. J’étais avant-hier à Belfort, j’ai vu beaucoup de ces Boches,
ils ne sortent plus en ville sans avoir le fusil au dos, ils ont peur, ils commencent à comprendre. Ils ne
sont plus gais. Becher disait à un : « Pourquoi ne pas vous mettre en civil et passer en Suisse ? », « Si
nous faisons cela, toute notre famille serait fusillée ». J’étais allé voir le docteur Maitre. Je ressentais
de nouveau de ces cuissons qui m’ont tant ennuyé autrefois. Il m’a dit qu’il n’y avait rien de grave. Il
m’a donné des piqures d’un vaccin, qui doivent à tout jamais faire disparaître ça.
Je suis allé acheter 50 Kg d’avoine pour donner aux Boches. Naturellement je sèmerai celle-ci et je
donnerai de la mienne. Ils ont fait des menaces contre ceux qui ne livreraient par leur contingent. Le
maire a bien réuni tout le monde, mais il a été si peu énergique qu’il manque encore 941 Kg
d’avoine. Alors il a la frousse, il est partit ce matin à Belfort pour en acheter à 650 francs les 100 Kg,
les Allemands la paye 249 francs. Nous ne pouvons gagner que sur la quantité comme le marchand
de sifflets qui les achetait à 3 sous les deux et qui les vendait 2 sous les trois.
Et pourtant il y a de l’avoine au village, mais ce sont toujours les mêmes qui ne veulent pas livrer,
tous les gros cultivateurs. Aujourd’hui j’ai posé 12 cercles de roues dont 2 énormes pour Louis
Nardin. Je n’en n’avais jamais mis d’aussi gros. Quel plaisir on éprouve quand une fournée a bien
marché. Tous ces jours je retourne au pré Mabile, quand je revois la touchée de charmilles qui
ressemble à un baobab, je repense à mon père qui l’avait si bien élaguée quelques temps avant de
mourir.
Ce soir nous avons mangé du lièvre que Jacques a apporté. Hier Gégène (Faivre) revenait avec deux
lièvres pris au collet, en rentrant il a dit à Jacques : « Il y en a un 3è de pris dans telle place, si tu le
veux, va le chercher, moi j’en ai assez de ceux-ci ». Jacques n’a dit ni oui, ni non. Alors Gégène a
enseigné le lièvre à Pernon. Un moment plus tard Jacques s’est décidé à y aller mais il a trouvé
Pernon qui rapportait déjà le gibier. Alors Pernon a dit : « ah ! Tu venais, eh bien tiens le voilà, moi
j’en ai déjà eu assez, au moins 300 depuis la guerre ».
Vendredi le 10 mars 1944
On annonce ce soir une nouvelle et encore plus formidable offensive des Russes dans un autre
secteur. Ils ont enfoncé les Allemands sur 175 Km de large et de 40 à 70 Km en profondeur. Ça fait 3
grandes offensives cette semaine. Le père Ridard était un peu malade alors le plus jeune frère de
Claudius et venu voir son père avec 2 sœurs. Il était dernièrement en Haute-Savoie. Il nous a raconté
qu’il y a environ 75 000 francs-tireurs dans ces montagnes (à vérifier ?). Il s’y livre avec les miliciens des
combats effroyables. Les miliciens se vengent sur les habitants.
Demain on saura la sentence de Pucheu, il n’y a guère d’espoir pour lui, car si il était acquitté ça
donnerait trop de sécurité aux autres.
Le maire vient de me faire voir le bulletin des maires au sujet des prix taxés par la préfecture. Les
pommiers sont taxés à 52 francs.
Samedi le 11 mars 1944
Pucheu est condamné à mort. On a retenu contre lui que deux chefs
d’accusation, recrutement de la légion antibolchévique et intelligence avec
l’ennemi. Les fusillades ont été écartées, même celles de Château-Brillant.
J’ai eu la neige trois après-midi dans mon Mabile, mais je m’y plaisais bien
quand même. J’y revoyais mon père et aussi mon grand-père Lancien (Jacques
Goux). Lui aussi aimait à y aller surtout comme moi couper et faire du feu.
J’avais la Mirette, c’est rigolo quand je coupe une perche elle regarde de quelle
côté elle penche, elle se lève et se sauve aussi vite et aussi qu’elle peut.
Pierre Pucheu
72
Mardi le 14 mars 1944
Mon grand-père Jacques Perret aurait aujourd’hui 120 ans. Il en avait 96 quand il mort. Mon grandpère Lancien était de 1820, il est mort en 1905. J’ai gravé aujourd’hui 2 marteaux, un pour chez Py de
Chenebier et l’autre pour Meyer de Bussurel. Ce serait du bon travail, j’ai mis deux heures pour faire
celui de Bussurel. J’ai fais ainsi MEYER et l’autre est PY. Mon grand-père Lancien en a beaucoup fait
en sa vie.
On attendait le débarquement pour avant-hier mais il n’a pas eu lieu. Les Allemands se moquent à
présent, ils ne croient plus à ce débarquement, ils essayeront peut-être de reconduire des troupes de
France en Ukraine. Il y en aurait besoin, c’est inouï ce que les Russes ont réalisé en ces 8 derniers
jours.
Je crois que Philippe Henriot commence à avoir la tremblotte. Il modère ses propos, surtout depuis
que Londres menace tant tous ces « assassineurs » de jeunes Français coupable d’être des soldats. Il
y a de graves menaces pour l’avenir de ces gens là.
Mercredi le 15 mars 1944
Les Allemands répandent à profusion un tract pour se moquer de Churchill. Voyez-le. Patience, rira
bien qui rira le dernier.
10 heures du soir – Oh ! Mes amis ! Quel envol d’avion. Le ciel entier ronfle terriblement, il y a des
fusées éclairantes. Oh ! La ville sur laquelle va se déverser de torrent de mort.
Les Allemands essayent de faire des représailles sur Londres, ils y sont allés avec 100 avions. Que de
mal ça peut faire 100 avions, mais qu’est-ce à comparer à 1 000 à 1 500 comme font parfois les
Anglais. Ah ! Pauvre Allemagne, elle a voulu la guerre !!
11 heures – Le passage des avions a duré exactement 50 minutes. La tante Marguerite est venue dire
son angoisse, elle craint que Sochaux ai été re bombardé et Alfred y couche.
Samedi le 18 mars 1944
Les Anglais ont perdu 40 avions l’autre nuit, mais qu’est-ce que Stuttgart a pris !
Il y a eu une drôle d’affaire dimanche à Héricourt. Le beau-frère de Mr Mérot, directeur de l’usine de
Chevret, aurait tripatouillé dans la casse et volé d’assez fortes sommes. Il a été accusé par Mr Jean
Bretegnier, un des autres directeurs. Mis en arrestation, il a répondu à la police : « Bien, je suis à
vous, attendez un instant, je vais m’habiller » Mais il a filé par derrière et il allé abattre d’un coup de
revolver Mr Bretegnier qui est gravement blessé, puis il s’est tué après.
Je me demande si c’est le Bretegnier qui a empêché notre Jean de nous téléphoner depuis Héricourt
en juin 1940.
Oh ! Quand je pense à ce
mois néfaste. Si ce Bretegnier
avait laissé Jean Nous donner
des nouvelles, j’aurais pu vite
filer vers lui en vélo. Peut-être
lui donner des conseils, peutêtre lui éviter le malheur qu’il
a eu.
Voici une photo de lui qui
nous avons faite peu de jours
avant son départ. Et en voici
Jacques Perret
une de Jacques qui a été faite
à peu près au même moment.
Jean Perret
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Ce doit être au cours de la terrible retraite. Celui qui lit est leur brigadier, maréchal Bousoy et le vieux
à qui Jacques verse à boire est Valin. Un maréchal est venu à la batterie après le départ de Jean de
cette batterie, il devait être du Havre. Un fameux ouvrier, mais il avait eu une rude frousse un certain
jour que les Boches les poursuivaient. Jacques nous a fait beaucoup rire en le racontant.
Ce matin les francs-tireurs ont fait dérailler un train de troupes entre Héricourt et Bussurel, mais ça
n’a pas donné grand-chose. Seule la locomotive s’est renversée. La Guite et Hélène qui sont venue
nous ont dit que deux jeunes hommes de là-bas ont été fusillés. L’un d’eux était un unioniste de
Beaulieu. Elles avaient une copie des dernières lettres qu’on leur a laissé écrire la veille de leur
exécution. Oh ! Comme c’est poignant !
Jacques jusqu’à présent ne voulait pas croire aux atrocités des Boches, mais devant des faits si
probants il faut bien y croire. Il dit toujours : «Oh ! Je crois qu’on dit plus qu’il y en a, on en rajoute
souvent ». En certains cas il a peut-être raison, comme pour les 180 qui auraient été fusillés à
Bretagne vers Suarre, on peut en douter, mais on en annonce 15 nouveaux à Belfort, c’est bien
possible que ce soit vrai.
Je suis allé avec Louis au pré Mabile, il me sortait mes chênes, il avait quatre bœufs, mais il n’a pas pu
sortir le gros qui est de l’autre côté de l’étang, celui qui a cassé le manche du gros marteau. On le
fera en poteaux de pâture sur place.
Pendant que nous étions là, il y a débouché 6 avions trimoteurs sur le bois du Montedin, jamais je
n’ai vu des avions aller si vite et si bas. Nous avons dû nous baisser pour qu’ils n’enlèvent pas nos
casquettes.
Le cousin Pierre (fils de Charles Perret) est venu de Gauchy vers Saint Quentin pour amener le François (son
fils), car ils sont souvent bombardés là-bas.
Dimanche le 19 mars 1944
Suzette et René sont allés aujourd’hui au Magny (Danigon). L’avion qui a
été en détresse au Magny n’est tombé qu’à Malbouhans. Mais il a
laissé choir toutes ses bombes incendiaires vers le Magny et les
hommes aussi sont tombés par là. Les Allemands ont dépouillé tous ces
aviateurs de tout ce qu’ils avaient, bijoux, alliances, jusqu’ à arracher à
ces cadavres leurs dents aurifiées
Notre Maman Jeanne a promené son petit-fils dans la neige. Les voici à
la Goutte au Chire. Ils n’avaient pas oublié la Mirette. On ne croirait pas
cette goutte si profonde en voyant la photo. Pierre est venu nous voir.
Comme toujours on a raconté des choses bien intéressantes, mais il
m’a assis quand il m’a dit que les Anglo-américains fournissaient du
pétrole à l’Allemagne. L’Allemagne trouve à peu près un tiers de sa
Jeanne Perret et son
consommation en Roumanie, un tiers est tiré du charbon et l’autre
petit-fils Philippe
tiers vient de Suède fourni par les Alliés. Alors kif-kif 1918 !!
Un fait est certain c’est que les mines ne sont jamais bombardées, ni le bassin de Briey, c’est un
indice. Ah ! Les capitalistes !
Lundi le 20 mars 1944
La gendarmerie de Lure vient de nous téléphoner d’avertir le maire que 3 individus armés de
mousquetons viennent de cambrioler le bureau de poste de Clairegoutte et se dirigent sur Etobon.
C’est le moment de fermer la notre, de porte.
Hier soir à Sochaux deux patrouilles de miliciens, ayant eu peur l’une de l’autre se sont tiré dessus.
Les coups de feu ont alerté les Allemands qui sont arrivés et se sont mis de la partie. Il y a des
victimes dans les 3 bandes.
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Mardi le 21 mars 1944
Jacques a rapporté de Chenebier un cuissot de « chevreuil » avant de le manger, mais une fois mangé
ce n’était plus que du renard. Il était bon quand même. Cela m’a fait souvenir celui que nous avons
mangé au fort Lachaux en 1916.
Je viens d’écouter Philippe Henriot, il pleure Pierre Pucheu qui é été fusillé ce matin, mais il ne dit pas
que les Allemands viennent d’envahir la Hongrie. Hitler a renouvelé son coup du Père François. Il a
mandé toutes les grosses têtes de ce pays là pour aller « conférencer » avec lui. Puis il les a fait
enfermer et pendant ce temps ses troupes occupaient la Hongrie. Tant qu’il aura de la monnaie, il ne
changera pas.
On a volé ces jours-ci les tickets de Champey et ceux d’Héricourt, ce doit être la Résistance cette fois,
car il y a eu de la complicité chez ceux qui les détenaient.
J’ai planté 6 pommiers et un mirabellier. J’ai mis un de ces pommiers à la place du petit poirier que
Jean a planté il y a 4 ans à la Goutte Evotte. Malgré que Philippe le tenait bien droit et que Eugène
fumait la pipe, le poirier n’a pas poussé de 2 cm, c’est pourquoi je l’ai ôté, mais je n’ai pas voulu le
jeter, je l’ai replanté au bord de la fouillie. J’ai mis là le pommier « Potu-de-Caburet ».
Jacques a reçu une bien triste lettre de ses amis d’Auvergne. Pauvre gens comme nous compatissons
à leur peine (leur petit-fils de 9 ans vient de mourir). On peut dire que mes deux enfants ont été
aimés par ces braves gens-là et dire qu’ils viennent d’avoir un pareil malheur. Sur le reste de la lettre
Mr Teillot dit que les deux jumeaux Jean et Paul sont toujours avec eux.
Vendredi le 24 mars 1944
Jacques a téléphoné hier soir à la veuve de Marcel Tisserand pour lui dire que c’est le moment de
pêcher son étang, elle lui a répondu de vider et aujourd’hui c’est la pêcherie. Le frère de cette femme
qui habite L’Isle-sur-le Doubs est venu ce matin.
Jacques a demandé à ce Mr Ferrand si sa sœur n’en voulait pas beaucoup aux Anglais d’avoir tué son
mari et son fils - non - Elle reporte sa haine sur les Allemands qui sont les vrais fautifs. Marcel Nardin
les a aidés, ils ont beaucoup de grenouilles et de poissons qui sera vendu demain au village à 25
francs le Kg.
Samedi le 25 mars 1944
Nous nous préparons pour aller à la soirée récréative à
la cure. Nous irons nous amuser pendant qu’il y en a
tant qui souffrent. On meure un peu partout sur cette
planète en folie. Il est vrai que de notre amusement
sortira quelques billets pour les malheureux. Espérons
que de ceux-ci Jean aura sa part. De la commune on ne
lui a jamais rien donné. On ne le reconnaît plus pour
être d’ici (il est né à Chagey). Il n’y a que quand on avait
besoin de lui qu’on savait qu’il existait. René Quentin,
Jacques Jacquot eux sont d’Etobon, ils ont eu leur part
des chablis que le maire a vendu pour les prisonniers de
la commune.
il avait repris mais n’avait pas poussé
C’est normal, c’est juste, mais cela aurait quand même fait plaisir qu’on compte mon fils comme un
enfant d’Etobon et qu’il ait eu sa petite part. Ah ! Ce n’est pas pour les 100 et quelques francs, je
m’en moque pas mal, mais le geste aurait été beau.
Dimanche le 26 mars 1944
Ah ! Que j’ai été las hier soir. Que c’est bien trop long, il était près de 1 H quand on est sorti. C’était
très bien, tout, même le Philippe dans son petit répertoire. Les gens ont dit : « C’est bien le fils du
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Jacques ». Quand il a eu dit sa première récitation, il a dit « attendez, ne vous allez en allez pas, je
vais vous en dire une autre ». Qui croirait que tout cela est défendu par les Allemands et que ces
Allemands sont tout autour de nous.
Qui croirait que tout cela est défendu par les Allemands et que ces
Allemands sont tout autour de nous.
Qu’ils font des patrouilles dans les villages, que toute circulation est
interdite après 9 H du soir et surtout qu’il ne faut pas de lumière. La radio
annonce toujours de grands succès Russes, mais les Allemands en ont
aussi en Hongrie. Ils ont déjà fait 3 grands camps de concentration, où
sont déjà enfermés plus de 10 000 juifs et pour les Hongrois qu’ils croient
hostiles. Je suis allé me promener cet après-midi avec le Charles (Perret) au
pré Mabile, au pré Jacquin, au Coquelie. j’ai taillé des vernes, des Frênes.
Quand je suis rentré j’ai trouvé Jacques prêt à aller réciter un monologue
au théâtre qui battait son plein. Il était bien déguisé, jugez-en. Il s’est
présenté ainsi à Jules Jacquot se faisant passer pour le marchand de
produit vétérinaire Ménard. Puis il lui a demandé la route de Belverne,
La dernière photo de
Jules Jacquot la bien renseigné, puis aussitôt Jacques s’est enfilé au Grand
Jacques Perret, déguisé Verger, Jules Jacquot lui a couru après lui criant « Non pas là, pas là »
Mardi le 28 mars 1944
J’étais avec Suzette à la charrue dans le carré de Courbot quand à 3 H nous avons entendu bien loin
des coups sourds dans la direction de l’ouest. Suzette disait : « C’est sur Sochaux », « Mais non
Sochaux n’est pas là ». Ce soir nous apprenons que c’était sur Dijon et pourtant il soufflait une forte
bise, donc un vent bien contraire. On n’y comprend rien, il y a des courants supérieurs.
Ce soir j’étais sur le tilleul en train de couper des branches
quand un grand autocar est arrivé rempli d’enfants de Paris. Ça
me rappel les premiers mois de la guerre.
Pauvres gosses ! Nous avons pris une petite. Chez Jacques ont
pris sa sœur. Emilienne Garraud et Solange Breton, chez
l’Albert ont Max Lenézet un bon qui marche déjà sur les mains.
Cela nous est un semblant de sécurité de voir qu’on envoie les
enfants des grandes villes dans nos villages.
(hélas je le croyais. Je vous assure que le jour où un camion est
venu les prendre pour les conduire en Suisse, les obus
tombaient dur autour de notre village).
Je crois avoir signalé en son temps que le fameux boxeur a été
arrêté chez Jules Tambour à Héricourt pour avoir volé chez
Alfred Goux. Aujourd’hui on nous dit que René, le fils de Jules,
est arrêté aussi. Il aurait tout avoué. Beaulay avait bien dit vrai
quand il affirmait avoir vu cette nuit là de la lumière chez Jules
Tambour au Champ du Chêne. Ils étaient en train de manger le
lard, le café, sucre et goutte.
Les Russes approchent d’Odessa.
Les parcs d’aviation de Châteaudun, Chartres, Dijon, Reims ont
été beaucoup bombardés. Les Anglais n’ont pas trouvé de
résistance mais ils ont perdu 2 forteresses volantes qui se sont
heurtées.
J’ai été bien surpris de trouver un révolver dans l’armoire à la
forge. D’où venait-il là, Jacques l’ignore aussi.
Quel cynisme
76
Il est vrai que c’est un vieux machin rouillé mais avec ces Boches il faut se méfier de tout. Je l’ai mis
dans une raie de charrue en labourant le champ tabac.
Depuis tous ces jours je ferre beaucoup. Hier j’ai ferré 11 bœufs et 1 cheval et placé 54 fers. Je ne
pouvais plus me tenir sur mes jambes. J’ai les genoux fichus et aujourd’hui il a fallu recommencer.
C’est trop.
Il parait que la tombe des aviateurs Anglais au cimetière d’Héricourt est toujours couverte de gerbes
de fleurs et de couronnes superbes. Les boches en sont furieux.
Vendredi le 31 mars 1944
On dit aujourd’hui que Jules Tambour et Lucie Goux sa
femme sont fortement compromis comme recéleurs au
sujet du vol de chez Alfred Goux.
Voila Maurice Schumann qui vient d’attaquer Philippe
Henriot. C’était tordant, il a dit : « Henriot, pas Michel qui
est au bagne depuis 10 ans pour avoir tué sa femme, c’est
de Philippe que je parle. Il n’est pas encore au bagne lui,
quoique il essaye de tuer la France ». La coupure ci-dessus
n’est pas de cet avis.
Ce matin le maire était convoqué avec tous les maires
pour une réunion à Héricourt. C’était pour leur dire ce qui
est sur la coupure de l’autre page, mais ils ont été
beaucoup plus persuasifs. Ils fusilleront partout où il y aura
de la Résistance, ils incendieront tous les villages, même
les villages voisins. Même le fait d’avoir hébergé, donné à
manger à un franc-tireur, à un prisonnier évadé,
entrainera la peine de mort pour toute la famille. Et
combien d’autres menaces encore.
77
Les soldats Français de l’intérieur sont des bandits, des hors la loi qu’ils extermineront tous jusqu’au
dernier.
Hier 3 officiers Allemands et 2 civils
sont venus chez Christen pour les
questionner, ils ont dû être accusés
d’avoir caché un homme de la
Résistance.
En somme ils n’ont pas été très
méchant, mais ils auraient voulu
voir Jacqui. Ils ont fait promettre à
Mme Christen de le leur envoyer le
lendemain à Montbéliard. On lui a
Jean Jacques Christen bien conseillé de ne pas le faire,
mais pleine de confiance en cet
officier qui avait si gentiment
coupé un bouquet de violettes
dans leur cour, elle l’a envoyé ce
matin. Il est partit en culotte, tête
nue avec juste un petit blouson. Ce
grand jeune homme de 17 ans et
de 1 mètre 88. Il est partit plein de
confiance et ce soir il n’est pas
rentré. (et il n’est jamais rentré, les
boches l’ont mourir de faim et de
coups en janvier 1945 dans un de
sa sœur
leur camp d’extermination).
Et on apprend qu’ils ont arrêté ces jours passés le beau-frère
de Jacqui ? Le mari de Simone, c'est-à-dire Eugène Wurtz.
En revenant de Sochaux le René est passé près de la tombe
des aviateurs Anglais parmi les couronnes il y en a une
énorme avec ces mots « un groupe de sinistrés de Sochaux à
nos amis ». Ça en dit long.
Les Allemands dégarnissent la France, 250 trains sont passés à
Belfort hier et aujourd’hui, ils se voient bientôt en mauvaise
posture.
Dimanche le 2 avril 1944
Les cloches appellent les fidèles des 4 villages pour la
confirmation des jeunes. Par exception Jeanne y va et moi je
suis de soupe. C'est-à-dire que je fais le feu. Le maire qui sort
d’ici me disait qu’il n’a jamais vu les Boches si arrogants, ils lui
font peur.
Oh ! Quand ils parlaient des francs-tireurs, ces bandits, ces êtres immondes
Hitler a déjà lancé un appel en Allemagne pour que tout homme valide prenne le fusil. Comment les
appelleront-ils eux ces civils qui prendront les armes. Ils seront des héros et les nôtres sont des
bandits !
Non il faudrait avoir un peu plus de logique que ça puisque partout les Boches ont attaqué les civils,
soit avec les mitrailleuses d’avions sur les routes en 1940, soit par leurs bombes, soit par leurs
fusillades d’otages. Les civils sont en état de légitime défense.
Ils l’ont assez prêché leur guerre totale. Ah ! Mais voilà, ils la voudraient rien d’un côté. Ils gueulent
comme des porcs quand la machine se retourne contre eux.
78
Soir - J’ai fait un grand tour en vélo avec Philippe. Je suis d’abord allé aux Terriers (commune de Courmont)
chez Armand Terrier chercher des greffes de poire à cidre du Magny. Il parait qu’il n’y a pas d’arbres
si vigoureux et si productifs et de si bons fruits. Il en a au moins 20 de ces poiriers là. Puis j’ai
demandé des greffes de pommes douces à mon ami Durand de Belverne (la Bourritiat). Ensuite je
suis allé à Frédéric-Fontaine en passant par la Pissotte, à l’entrée du village j’ai vu une vieille forge et
un vieux maréchal, c’est mon collègue le Mouessie, il a 81 ans, il est le neveu de la vieille Suzon
Mérique d’Etobon.
Je suis allé dans le verger de feu Mr Forget. C’est la sœur du Mouessie qui me pilotait, j’ai cueilli
beaucoup d’entes. J’en ai demandé au P’tit Charles, puis à mon ami Charles Bouellâ, et à force de
rencontrer des amis j’ai mis beaucoup de temps. Heureusement que je ne suis pas buveur, car avec
tous mes amis ma langue seule me met assez en retard. Enfin nous sommes bien rentrés. En passant
en haut de la Côte j’ai fait voir à Philippe le captage de la source du Chézal Bardot que la commune
de Chenebier a fait il y a 5 ans. Quand je coupais à Frédéric-Fontaine ces greffes de pommes si
tardives devant la maison de la Darel, je m’y revoyais avec Jean il y a quelques années. Où est-il ce
pauvre enfant, ses dernières nouvelles étaient du 27 février, il y a 34 jours, c’est long.
On prépare pour tuer le cochon et pour faire la goutte de topinambour. Oh ! Que de goutte ça donne
ces topinambours, c’est meilleur en alcool que la prune, mais la goutte ne vaut pas.
Les francs-tireurs ont fait dérailler un train de troupes vers Colombier-Fontaine. Pour ne pas tuer
chauffeur et mécanicien ils ont amorcés leurs engins pour que ça ne saute qu’après le passage de la
locomotive.
Mercredi le 5 avril 1944
On a provoqué un nouveau déraillement vers Clerval. C’est un train de marchandise qui a passé. Il y
avait 2 wagons de cochons qui ont fui dans toutes les directions.
Les Allemands n’exercent plus aucune sanction. Serait-ce qu’ils ont peur. Ils ont l’air de croire que ce
dont des parachutistes alliés qui font ces coups là. Tant mieux, s’ils croient cela, mais s’ils croient ça
ils devraient les rechercher après les coups faits. Depuis quelques jours notre radio reste muette.
Jacqui (Christen) et Eugène Wurtz sont toujours prisonniers en ne sait pourquoi. Simone par la CroixRouge leur fait passer à manger.
Pourvu qu’ils ne les torturent pas comme ils ont fait à un jeune homme des environs, ils lui ont
écrasé les parties. A d’autres à Besançon ils ont arraché les ongles. Honte à jamais à ce peuple
maudit.
Dimanche le 9 avril 1944
C’est Pâques et je suis au lit. Jamais un rhume ne m’a pris si vite. J’ai eu mal à la gorge tout d’un coup
hier soir. J’ai eu de la fièvre cette nuit. Je tousse et je suis courbaturé, je crois que c’est un peu
grippal.
Les Russes sont en Tchécoslovaquie. Partout on hisse le
drapeau tchécoslovaque. Ils ont eu une très grande
victoire hier.
Jacques et Aline soupent chez Marcel Nardin. Il a attrapé
une chèvre sauvage. C’est incroyable ce qu’il a déjà eu
comme gibier. Une de nos hirondelles est arrivée, elle
attend sa camarade avec patience sur les perchoirs que
je leur ai placé. Comme c’est beau, revenir depuis si loin
et retrouver son toit, son nid et dans quelques jours son
ou sa camarade. Combien de choses des humains
auraient à se dire après 6 mois de séparation.
la source du Bardot
79
Mais je trouve ma Fifine encore plus intéressante.
Hier je portais le courrier du pasteur, elle m’a suivi, elle montait les escaliers en sautillant derrière
moi, mais j’allais plus vite qu’elle, elle ne m’a pas vu entrer dans les appartements alors croyant que
je montais toujours elle a continué.
J’ai dit à Mr Marlier : « Venez voir la Fifine croit que je suis allé au grenier. Elle y a monté, on va voir
ce qu’elle y fait ». Ne m’ayant pas trouvé elle redescendait marche après marche. Que c’était drôle.
Mardi le 11 avril 1944
Après une maladie on a droit à une convalescence. J’en ai eu une de une heure hier matin. Oui je me
suis levé une heure plus tard et j’ai du me mettre à ferrer aussitôt. Et ça n’a pas cessé jusqu’à la nuit
et aujourd’hui cela a été kif-kif. Oh ! Que j’ai mal aux jambes, aux genoux, il ne faudrait pas que je
ferre autant.
On ne reçoit toujours rien de Jean. Les autres prisonniers n’écrivent pas non plus.
Les nouvelles sont toujours de meilleures en meilleures. Qu’elle purge les Boches prennent. Odessa
est tombé, une nouvelle armée russe s’empare de la Crimée. Chez les Tchèques ça va à la perfection
aussi.
Le René raconte que hier à Bethoncourt, des soldats Allemands se promenaient et comme toujours
le fusil au dos (ils ne doivent jamais le quitter). Ils se sont saoulés, ont chanté, fait la noce, tiré des
coups de fusil en l’air et plusieurs ont dit en bon français : « N’ayez pas peur, nous fêtons la prise
d’Odessa, nous sommes Tchèques et Polonais ».
Un adjudant Allemand qui rentre de permission a dit que sur ses 15
jours il en a passé 10 dans les abris, comme cela doit être amusant
pour eux de savoir leurs familles dans cet enfer.
Vendredi le 14 avril 1944
Le René nous dit qu’on est allé prévenir un de ses camarades de
Dasles que son fils venait d’être fusillé. C’est parait-il le 4è de ce
village.
Ces temps-ci 15 nouvelles divisions allemandes étaient encerclées.
Les Allemands se sont vantés de les avoir délivrées le soir, les Anglais
reconnaissent le fait mais en partie seulement 10 000 hommes de
ces divisions ont été délivrés. Les 100 et quelques milles autres ont
été kaput. Je ne sais si les autres, c'est-à-dire les Anglo-américains,
voient avec autant de plaisir que nous ces grands succès Russes. On
dirait qu’il y a un peu de tirage.
Le général Giraud a donné sa démission. Pendant ce temps, ici on
travaille. Oh ! Qu’on en a de ce travail !
Il fait si beau qu’on en profite et on s’esquinte et dire que je pensais
détendre. Ah ! Je comptais sans la Jeanne.
J’ai mis avant-hier les bêtes au parc, il y a déjà beaucoup d’herbe. Si
vous voyez revenir ce troupeau le soir, avec ce vieux de bientôt 60
ans à cheval sans aucune bride sur ce poulain, cet étalon d’un an !
Qui suit les vaches pas à pas.
J’ai raconté en juin 1940 que les Polonais avaient jeté pas mal de
fusils dans le puits de l’Albert. La nuit passée on a vidé le puits et pris
les armes. C’est parait-il Roger Bouley et Gilbert Nardin qui ont fait ce
coup-là. Pourvu qu’ils ne fassent pas de bêtises avec en attendant
qu’on en ai besoin.
Il parait qu’après 4 ans de séjour dans l’eau ces fusils sont intacts.
Dimanche le 16 avril 1944
80
Les explorateurs du puits sont revenus la nuit dernière, ils n’avaient pas vidé jusqu’au fond, cette fois
ils ont tout. Ça ne devait pas déjà se savoir. Ce sont les francs-tireurs qui auraient dû faire ça et non
ces jeunes galopins.
Les cousins Bataille sont venus, ils ont dit que la maison voisine de chez Léopold à Valentigney a été
attaquée ces jours. Les Allemands ont cerné, ils ont tué un jeune homme qui se sauvait et emmené
toute la famille Barbier.
On a téléphoné à Pernon et à l’Albert d’aller immédiatement à Héricourt rechercher leurs fils qui
parait-il ayant un peu trop bu, fond les fous. Pierre Pernon dit a qui veut l’entendre qu’il est franctireur et le Fernand approuve. Ah ! Que ces jeunes gens sont stupides.
(Aujourd’hui 9 juillet 1945, on attend la fin de Pierre Pernon à l’hôpital d’Héricourt. Il est rentré
mourant d’Allemagne il y a un mois et le Fernand y est mort).
Tous ces jeunes qui font dans la culotte quand on leur parle de départ en Allemagne, se sont mis à
faire les conscrits aujourd’hui, c’est pourquoi ils sont en bombe à Héricourt. Les Allemands les ont
laissé passer avec tambour, clairon et drapeau. Ils croient que ce sont des conscrits pour eux, d’après
les ordres de Laval.
Dans le Nord, un train de SS a déraillé, est-ce la Résistance ou un accident ? Ces démons à face
humaine n’ont pas cherché la cause. Ils se sont précipité dans le village tout proche et ont tué 84
personnes (massacre d’Ascq, Nord).
Il parait que c’est un avion de chasse Allemand qui aurait abattu l’avion d’Héricourt, qui en tombant
aurait heurté celui qui est tombé à Malbouhans. Par reconnaissance les Anglais sont venus ces jours
bombarder le camp de Luxeuil et ont fait du fricot.
Enfin nous avons eu une carte de Jean, elle est du 4 mars. C’est bien vieux mais ça fait plaisir quand
même, il dit qu’il vient de souper et qu’il est bien rempli. Il a mangé un bon dessert de crème au
chocolat, qu’il a presque honte de peser 170 livres, quelles différences avec moi qui atteint à peine
125.
Nos deux parisiennes se plaisent beaucoup à Etobon, elles ne pensent pas à leurs parents, elles ne
pensent qu’à jouer.
Jeudi le 20 avril 1944
Est-ce parce que c’est aujourd’hui que nos Jean et Jacques ont 33 ans que j’ai tant rêvé à Jean cette
nuit. Oh ! Comme je l’ai bien vu. Il était sur le grenier au Coteau et c’était là l’Allemagne. Il a fait un
trou dans le plancher pour regarder la France par ce trou. Alors je l’ai appelé depuis la chambre du
grand-père, d’abord tout doucement, puis plus fort et il m’a répondu, il était gai, il chantait, puis je
me suis réveillé. Mais un moment après je suis revenu dans mon rêve. J’étais de nouveau dans cette
chambre et Jean est arrivé en auto dans la chambre et sa maman était au lit. Comme il l’a embrassé,
il était vêtu en civil. Oh ! Que Dieu veuille nous le ramener bientôt.
Depuis que la neige si tardive est partie, le beau temps s’est mis si sérieusement qu’on se croirait en
plein mois de mai.
Samedi le 22 avril 1944
Bien haut, à peine visibles, il passe des avions Anglais depuis tout le matin. Serait-ce le retour de ceux
qui sont allé là-bas ce matin à 3 H. Avant-hier ils sont bombardé les gares de Paris, on parle de 400
victimes et plus de 1 000 à Rouen. Ça c’est malheureux mais comment en serait-il autrement quand
on voit les Russes écraser leurs propres villes. En ce moment ils écrabouillent Sébastopol avec tout ce
qui est dedans, Russes et Allemands.
81
Depuis deux jours je suis à peu près au lit. Est-ce l’effet des piqures que Mme Marlier me fait tous les
deux soirs, mais quoique à demi impotent il faut que je me lève pour ferrer. Ce métier veut encore
me jouer un sale tour.
Philippe a eu une belle frousse tout à l’heure. Il a voulu aller rechercher sa balle qui était dans le
chéneau du toit. Il a dit à Jean Pernol de lui tenir une échelle debout, car cette échelle était trop
courte pour atteindre le toit. Avec assez d’attention et d’équilibre Philippe a pu atteindre le chéneau
et s’y est cramponné des deux mains mais à ce moment le petit Pernol a lâché l’échelle et Philippe
était pendu par les mains au bord du toit, il a poussé des beaux cris. Heureusement qu’on n’était pas
loin pour le secourir. Aujourd’hui j’ai fretté un moyeu avec la Fifine dessus, comme cela arrive
souvent, sans qu’elle se sauve quand j’ai placé la frette. Il faut pour cela qu’elle passe dedans quand
je la place et une fois placée c’est à grand coups de marteau que je l’enfonce et Fifine ne bouge pas.
Lundi le 24 avril 1944
Un télégramme de Paris nous dit que la famille Breton n’a pas eu de mal lors du bombardement de
Montmartre. Ce sont les parents de nos deux fillettes.
Je n’ai jamais vu tant de visiteurs ensemble chez nous que hier. Nous étions après les abeilles qu’on
nous dit de venir que Gaston Receveur venait pour que nous donnions du miel à celui qui réparait
notre radio pour qu’il y mette une lampe neuve. Tout aussitôt sont arrivés Auguste Français, maire
du Magny (Danigon), Jules Henritot, maire de Luze, le receveur des postes et le Charles (Perret).
Auguste Français nous a dit que le Jacques, de Louise Jacques (de Magny-Danigon), était arrivé de Paris et
qu’il a dit que Montmartre était en grande partie détruite.
Malgré qu’il fait un beau printemps on sent à présent que c’est la guerre, ce n’est plus comme ces
années dernières. On a entendu beaucoup de grosses explosions bien loin. On croit que c’est de
nouveau Dijon. Nancy à pris hier. Les avions cette nuit sont allés à Munich. On a vu le ciel avoir
comme des lueurs au loin à l’Est, c’est sans doute là-bas.
Vendredi le camp de Luxeuil a de nouveau été bombardé en plein jour. Deux des avions Anglais se
sont posés sur les pistes du camp et à coup de mitrailleuses ont tiré partout dans tout, et ont fait
beaucoup de victimes puis se s’ont envolés (à vérifier ?). Les Allemands ont perdu 7 chasseurs en combat
et beaucoup d’autres au sol, on dit 13 ou 17. Les hangars sont détruits. Il y a eu de grands combats
dans le Jura entre Allemands et francs-tireurs et aussi dans l’Ain. Dans un combat il y a eu 38 Français
tués mais les pertes allemandes seraient de 500 tués et 700 blessés (à vérifier). Cela semble bien
disproportionné mais les Allemands ont voulu prendre d’assaut une place très fortement organisée.
Il parait qu’à l’affaire de Maîche, les francs-tireurs ont été vendus par un d’entre eux qui était un
mouton.
Nous avons reçu une carte de Jean et je viens de lui répondre. Le René à qui je montre la carte et la
réponse ne comprend rien à tout cela. Comme c’est drôle, moi, j’ai tout compris Jean, et lui veut tout
comprendre. Il semble que le fait de pouvoir nous dire ces secrets nous rapproche.
24 avril
Il fait bien froid depuis hier, gare la gelée sur les fleurs. La radio parle des combats de l’Ain et du Jura
qui ne sont pas finis, il y aurait 74 FFI tués dont un des grands chef. Les Allemands se vengent sur les
civils, ils auraient incendié plus de 400 fermes et ils tuent hommes, femmes, enfants. Ils auraient
même tué des vieillards dans un hospice.
Vendredi le 28 avril 1944
C’est calme sur le front russe. Les ennemis en présence se regardent en préparant de nouveaux
grands coups, mais l’aviation est toujours de plus en plus active. Quel vacarme cette nuit pendant 2
heures. Il y en a passé 1 000 et repassé 964 car il y en a resté 36 à Frédrichaffen et Stuttgart.
82
Dimanche le 30 avril 1944
J’ai conduit ce matin Philippe et les deux parisiennes au Château.
Comme elles étaient émerveillées ces deux petites, jamais elles
n’avaient rien vu d’aussi beau, surtout à l’angle ouest dans les
pervenches. Le monument ne les a pas intéressé, il y en a tant à
Paris et de plus joli. Pourtant je trouve que celui-ci est un beau
monument qui nous a coûté beaucoup d’heures de travail.
Voici une photo que j’ai faite, il y a 2 ou 3 ans. Comme Philippe
est bien aussi.
Quand le deuxième coup pour le culte a eu sonné nous avons
descendu et nous y sommes allés. Quoique catholiques elles
viennent aux leçons religieuses avec plaisir, elles fréquentent
parfois l’Union Chrétienne de la Maison Verte, rue Marcadet à
Montmartre où je suis beaucoup allé avec Abel Wolff.
René et Suzette sont allés à Valentigney. Ils ont appris que le
jeune homme qui a été tué par les Allemands vers chez Léopold
Philippe au monument du
était un parachutiste Anglais qui travaillait avec la Résistance.
Château
Sûrement qu’il a été vendu.
Il y a quelques jours les Allemands en ont arrêté un autre et l’ont parait-il emmené en chemise. Il
avait été blessé dans un combat et on l’avait apporté la veille chez ses parents. Là encore il y a eu
trahison.
Par ailleurs dans un des tunnels vers Besançon les francs-tireurs ont fait du joli travail. Il y avait un
poste de garde à chaque bout du tunnel et des patrouilles assez fréquentes dessous. Alors les francstireurs sont descendus par un puits d’aération, ils ont posé leurs engins et sont repartis sans
encombre. Le premier train s’est écrabouillé au milieu du tunnel et un moment après un deuxième
train venant en sens inverse est venu s’écrabouiller sur le premier. Eh bien ! La voie est inutilisable
pour longtemps. C’étaient 2 trains de marchandises, mais hélas les chauffeurs et mécaniciens du
deuxième ont été tués. Il parait qu’il faut tout couper cela au chalumeau pour le retirer.
A Valentigney on a découvert 2 000 Kg d’explosif, c’est mauvais pour le pays.
Lundi le 1 mai 1944
Devant une menace de grève générale de 1 H, les autorités ont donné congé aujourd’hui à tous les
ouvriers.
On parle de plus en plus du débarquement. Je crois qu’il approche. On se demande ce qu’il va nous
amener.
Nos petites pensionnaires de Paris sont arrivées avec des locataires. On ne s’en méfiait pas les
premiers jours et ça pullule aujourd’hui. La nôtre nous disait : « Pour venir, maman nous les avait
tous pris, j’en avais 147 et Solange 115. A Paris tous les enfants en ont, les maîtresse aussi, ce sont les
bonnes sœurs qui prennent ceux des maîtresses ». Suzette en avait bien choppé un à Paris.
Je suis allé avec Philippe pour greffer un gros pommier à cidre au chézeau. Ceux qui n’ont jamais
fleuri, mais les coquins se sont méfiés du coup. Ils ont fleuris comme des roses cette année. Alors je
suis revenu en greffer deux qui ne me plaisaient pas au Courbe-au-Prêtre. Philippe saura greffer
jeune. Voyez la photo ci, il y a bien 3 ans, même 4 que je lui ai donné sa première leçon en greffant
un cerisier sous le tilleul. Ce cerisier est au verger et il a donné une cerise l’an passé.
Un ballon sphérique de quelques mètres de diamètre est tombé au Praillenot, tout en touchant le sol
un paquet rempli de tracts en allemand s’est détaché et le ballon est reparti plus loin.
83
Mercredi le 3 mai 1944
Le dicton affirme qu’il ne faut pas de pluie les trois premiers jours de mai. Cependant il y en aurait eu
ces trois jours ci elle aurait fait beaucoup de bien. Il fait sec, trop sec, l’herbe ne pousse pas, l’avoine
devient jaune, mais les arbres en fleurs ne souffrent pas. Qu’ils sont beaux. On a eu peur des gelées
nocturnes ces jours passé mais on a passé à côté. S’il pleuvait, il pourrait geler alors adieu les fruits.
Ces après-midi le feu était à la Thure, juste sur la grosse Bruetche.
Le maire de Belverne qui passait est venu téléphoner à Mr Engel
que ses bois brulaient.
Il n’y avait pas de quoi ameuter tout le monde, un mal intentionné
est allé sonner le tocsin et ça a fait bien peur à des gens. Suzette et
sa mère qui étaient aux champs Bozzar sont revenues bien
anxieuses, elles étaient à plat après avoir grimpé le Coteau en
vitesse. Il y est allé quelques hommes depuis ici. Ça a vite été éteint.
C’est un camion gazogène qui avait ramoné son engin dans le fossé
et il y avait des feuilles sèches et tout doucement ça a gagné la
forêt. Il faudrait bien que le grand incendie qui se prépare s’éteigne
aussi facilement.
Jeudi le 4 mai 1944
Un gendarme est venu hier pour rechercher les tracts envoyés par
le ballon.
Nous avons planté encore un champ de poirottes au Crébou dans
un champ de trèfles que nous venions de faucher. C’était
terriblement dur. Pourra-t-il en pousser ?
Ce matin j’étais au pré Mabile avec Jules Nardin qui nous a sorti à
peu près tout le bois, il l’a déposé au Vieux Vauthier.
On apprend que des miliciens français ont fait prisonniers des
francs-tireurs.
Ils les ont brûlés vifs !! (Voyez cette coupure, elle est du 3 juillet 1945. Voyez comment ces bandits
ont été punis. Tous méritent la mort ! Quelques mois de prison est leur peine. Honte à nos juges.)
Vendredi le 5 mai 1944
Nous savons beaucoup de choses
par le René, ce soir il nous dit que
les francs-tireurs, ou FFI, ou
maquisards ont de nouveau fait
dérailler un train entre Héricourt
et Bussurel.
Ce train s’est couché dans le talus
en dehors de la voie. Il était
chargé de blé dont il y avait 6
wagons en vrac. Tout le blé est
éparpillé.
Les Allemands ont autorisé les
gens des environs à aller le
ramasser. Ah ! Il y en a qui en ont
de beaux sacs. Il est fort probable
que les Allemands le réclameront
à ceux qui l’auront ramassé. Ils
sont malins.
84
Ils auront bien meilleur temps que de ramasser 6 wagons de blé répandu dans les épines.
Peu de minutes après suivant la même voie, arrivait un train de troupe venant d’Allemagne. Mr Py, le
chef de gare d’Héricourt, a bien fait les signaux d’usage avec son drapeau pour arrêter le train mais
avec les quais encombrés par les ouvriers, le mécanicien n’a pas vu les signaux et le sémaphore qui
venait d’être lui aussi saboté par la Résistance n’avait pas fonctionné aussi le train à passé la gare à
toute vitesse. Tous les ouvriers ont eu un moment d’une drôle d’impression, voir passer devant eu
plus de 1 000 hommes qu’on allait retrouver dans quelques secondes, en grande partie écrabouillés.
Car quoique le train de blé était couché en dehors de la voie ; il y en avait assez sur cette voie pour
amener la catastrophe. Eh bien elle a été évitée. Le mécanicien du train renversé venait à pied contre
la gare d’Héricourt, et lui, a pu faire arrêter l’autre mécanicien. Et les Allemands bien content d’être
sauvés n’ont pas tué 84 hommes à Bussurel comme ont fait les SS dans le Nord.
Samedi le 6 mai 1944
Les ramasseurs de blé ne se sont pas contentés de grain répandu, ils ont pris dans les sacs intacts.
Résultat, interdiction formelle de continuer à ramasser celui qui reste encore à terre.
Il y a eu un combat sur la voie près d’Héricourt, des francs-tireurs sabotaient la voie quand une
patrouille est arrivée, coups de feu. Un Allemand tué.
Qui sont ces FFI qui travaillent tant sur les voies. Eh bien ce sont en grande partie des employés de
chemins de fer. Jules Bouteiller d’Etobon est un des plus enragés. Un jour, qui était une nuit, le
brigadier poseur disait en démontant des rails : « et demain, il faudra que je répare ceci »
Il parait que les Parisiens n’aiment pas tant les aviateurs Anglais que les gens d’Héricourt. Un aviateur
qui a atterri à Paris a été lapidé par la foule.
Lundi le 8 mai 1944
Hier dimanche il y a fait bien froid et cette nuit a été un désastre sur les fleurs, sur les haricots, sur les
poirottes, sur l’herbe et la nuit prochaine sera pareille, quel dommage.
On apprend qu’en gare de Voujaucourt qu’un foudre de 5 000 litres de
vin a été mis en perce, les gens de là-bas avertis sont allé avec des
tonneaux, des bonbonnes, le recueillir. C’est la Résistance qui avait
fait le coup.
Dans une autre gare des soldats ont donné aux gens une partie d’un
savon d’orange « nix pour capitalistes, venez chercher ».
Suzette vient d’apporter un joli bouquet de marguerites qui sent bien
bon. Il y en a beaucoup dans notre jardin, mais quand même moins
que dans la forêt de la Harth de l’autre côté de Mulhouse. Reverronsnous ces temps-là ? Voyez le chargement qu’en avait fait Suzette le
lendemain d’un jour où nous y étions allés en 1938 ou 39.
Je viens d’écrire un bon Mitan pour Jean, où je lui décris une partie
des choses qui se passent ici, et je lui écris aussi une lettre sous le
Suzette Perret
couvert d’un camarade civil nommé Nauzé.
Mercredi le 10 mai 1944
J’étais hier à Belfort, j’ai revu le vieux soldat boche si vilain de figure, il est caporal à présent. Oh !
Qu’il est affreux avec ses longues dents qui avancent comme pour sortit de la bouche. J’en ai vu des
quantités d’autres. Une bande de tout jeunes suivaient l’exercice sur la route d’Essert. Ils étaient
armés de fusils Lebel et ils chantaient quand même, mais c’était sans doute pour ne pas pleurer.
Nous avons eu une carte de Jean qu’il adresse à Jacques pour leurs 33 ans. Il souffle aujourd’hui une
bise sinon à décorner des bœufs mais assez forte pour arracher une des quatre cuisses de mon
pommier reinette Coulon du champ Bozar.
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J’avais greffé autrefois ce pommier avec 4 greffes qui
formaient quatre cuisses parfaitement égales, mais j’avais
greffé en fente et ces fentes en croix ne se sont jamais
bien soudées. En ce cas il faut greffer en couronne.
Jeudi le 11 mai 1944
Suzette rentre d’Héricourt et nous dit que tous les chiffons
de chez Roth, des milliers de Kg, prêts à partir pour
l’Allemagne ont été incendiés cette nuit. Un autre dépôt
encore plus grand a été aussi la proie des flammes du côté
de Lure. Depuis quelques jours on nous fait une rude
réclame pour l’impôt métal, voyez cette coupure J’ai tout
caché le mien dans la graine de foin du grenier.
Aline est partie à Belfort avec le petit (Philippe) après diné. Elle le conduit vers le docteur Daull. Il est
toujours petit et chétif, de plus il voulait le revoir après son opération.
Quel vacarme ! Là-haut des avions par vagues de 12 passent et tournent un peu plus loin, direction
Belfort. Qu’est-ce à dire. J’ai peur. Aline et Philippe sont arrivés, ils sont à cette heure chez le docteur
qui est logé à proximité de la gare. Oh ! Que Dieu les garde, voilà le bombardement. Oh ! Mes amis !
Entendre depuis ici un pareil bruit. Aline et Philipe sous les bombes ! Ils y sont ! Où seraient-ils ?
Auraient-ils eu le temps de fuir la clinique du docteur ?
Jacques aussi anxieux que moi vient de monter au Cuchot. Oui c’est bien sur la gare de Belfort et ça
n’arrête pas. Les vagues d’avions passent les unes après les autres et déversent leur chargement.
Pourvu qu’ils soient assez adroits et ne frapper que la gare. La Rose est aussi à Belfort, mais être à
Belfort ou bien chez Daull, c’est deux.
Jacques vient de partir, nous ne tenons plus en place. A 5 heures rien, à 6 heures rien, à 7 heures
toujours rien. N’y tenant plus je suis parti à mon tour. Oh ! Mon Dieu soit béni, en arrivant aux
Vernes je les ai vu tous les trois arrivant de Chenebier. J’ai retourné aussitôt et je suis revenu tout
doucement pour qu’ils me rattrapent, je ne voulais pas qu’ils me voient de face, je pleurais trop de
joie. Sitôt qu’il a été à proximité Philippe m’a crié : « Grand-père ! Nous avons été bombardé !» Je ne
me suis pas arrêté, j’ai vite filé devant pour venir rassurer la Maman et Suzette. Je n’ai pas fait
comme Jacques qui les ayant trouvés à Essert est retourné avec eux à Belfort pour voir les dégâts
sans penser à notre détresse.
C’était bien exactement comme je le voyais chez le docteur quand l’alerte a sonné le docteur a fait
sortir tous les opérés et les a fait coucher dans la cour à côté d’une toute petite pile de bois et il a
faire placer les gens qui étaient dans la salle d’attente au dessus des malades. Tous ont passé un
terrible moment. Les bombes sont tombées partout, sur les voies, sur les maisons à droite, à gauche.
Aline et tous ces gens étaient couverts de fatras. Elle a eu 2 pierres sur la tête et un éclat tout près de
son pied. Un éclat de bombe gros comme la main. Le vélo était tout blanc aussi.
Philippe a eu bien peur. A chaque bombe qui tombait en sifflant il joignait ses deux mains et disait
« Seigneur Jésus, fait qu’elle ne tombe pas sur nous » et il s’enfilait par-dessous les gens. Il disait
aussi « et là-bas à Etobon, mon grand-père est peut-être tué, Seigneur garde le ».
Les vitres, tourtes les vitres ont dégringolées, ils auraient coupés s’ils n’avaient pas été au milieu de la
cour. Quatre grosses bombes les ont entourés à environ 50 mètres. Pauvre petit Philippe, tu avais 2
ans lors du premier bombardement à Etobon, c’était le 16 juin 1940. Tu as oublié, mais celui-ci tu
t’en souviendras. Tu as pensé à ton grand-père et lui pensait bien à vous.
Dieu merci vous êtes sains et saufs, mais hélas il n’en est pas de même de tous. Jacques dit qu’il y a
plus de 20 morts. La Pépinière, ce quartier tout neuf est détruit. Une famille entière est morte, les
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père et mère et 5 enfants. Cela me fait penser aux propriétaires du bar Nicolas en 1916 tués par un
obus de 380. Je crois qu’ils furent les seules victimes civiles à Belfort de toute la guerre. Chez Boul
sont détruit en grande partie et la gare de marchandise, le dépôt des machines ont beaucoup
souffert.
Vendredi le 12 mai 1944
C’est curieux, il y a 24 heures que la détresse d’Aline est passée et c’est seulement à présent qu’elle a
peur.
Moi j’ai eu plus peur hier qu’aujourd’hui. Oh !
Oui j’ai eu peur. Je les sentais sous cet effroyable
bombardement. Avant-hier Epinal à pris et cela a
été pire. Il y aurait 32 civils et plus de 300
prisonniers tués. On dit des prisonniers Anglais.
Aujourd’hui il y en a repassé (des avions) presque
autant que hier mais ils ont filé sur l’Alsace.
Voici une photo qui indique bien l’attitude de
chacun quand les avions passent. Le premier qui
en aperçoit dit au autres : « En voilà un, vois, làbas en direction de mon doigt », un autre
répond « oui, oui je le vois ».
Cette photo je l’avais prise il y a quelques années vers l’étang de Pierre Goux, un jour que Robert
Goux, Jacques et le Charlot sont allé couper des roseaux. Tous les trois étaient des francs-tireurs.
(Ils sont tous tombés sous les balles d’un Italien nommé Piétro Pillot, le 27 septembre 1944 à
Chenebier).
Dimanche le 14 mai 1944
Voici une journée qui peut figurer dans les annales. Je
conduisais ce matin avec mes vaches et Philippe des roues à
des gens de Frédéric-Fontaine. Ces gens devaient venir à ma
rencontre en partant de chez eux comme moi à 8 heures.
Nous allions arriver au lacet de la côte appelé le « Tournant de
Belverne » quand surgissent tout à coup devant nous 6
hommes presque noirs (dont ces 5 spahis que j’avais
photographié en juin 1940 donnent un peu une idée) Mais les
6 malheureux d’aujourd’hui étaient les uns pieds nus, les
autres sans vestes, enfin tous mal accoutrés.
Je dis, vouô aux vaches et on essaye de se parler et j’ai compris
que ce sont cinq Hindous et un Peau Rouge d’Amérique,
prisonnier évadés du camp d’Epinal bombardé avant-hier et ils
essayent d’atteindre la Suisse. Quelle situation et pour eux et
pour nous. Les Allemands menacent de mort ceux qui les
aideront. C’est très difficile de se faire comprendre mais je leur
presque des Hindous (5 spahis)
dit d’attendre un moment, que j’allais être de retour bientôt.
En effet 100 mètres plus loin j’ai trouvé Paul Grandjean et sa voiture. Puis en redescendant j’ai
retrouvé les évadés dans les buissons. On a tiré des plans. Il pleuvait un peu. On ne pouvait les laisser
dans le bois. J’ai dit à Philippe de ramener la voiture au village, ce dont il était très fier, et moi j’ai
descendu mes Hindous et mon Huron à travers les buissons à proximité du moulin Isaac en leur
faisant comprendre de s’y cacher, que j’allais leur apporter des vivres et que ce soir à la nuit on les
conduirait plus loin.
Ils ont eu l’air de dire « Oui », mais je crois qu’ils ne comprenaient pas bien.
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J’ai rattrapé ma voiture à la Goutte Churiot, au grand déplaisir de Philippe qui aurait voulu que sa
grand-mère le voie ramener la voiture tout seul. Pour le consoler je l’ai laissé seul au pré de la Salle.
Je suis passé par les vergers.
Il aimait bien aussi essayer d’enlever les vaches de la voiture, il était trop court pour enlever la clef du
timon, une lourde clef de fer, il la poussait avec son doigt mais pas assez. Heureusement car s’il
l’avait fait elle lui serait tombée sur le nez.
En cours de route je lui avais fait la leçon. A ses questions, j’ai répondu : « Ce sont des mineurs de
Ronchamp, tu as bien vu qu’ils sont un peu noirs, mais garde toi de la dire ».
Tout en rentrant il a dit : « Je ne veux pas le dire que nous avons vu des hommes noirs, mon grandpère l’a défendu ».
Quant à loi j’ai rendu compte de la situation à Mr Pernol et à Jacques et aussi à Tournier. Tout chacun
a apporté son écot de vivres, qui du lard, qui des œufs, du fromage et surtout du pain. Puis Jeanne a
mis toute notre soupe du dimanche dans un bidon et avec Jacques, tous deux en vélos nous sommes
partis au moulin.
Mais nous avons trouvé nos hommes vers le pré la Grève, ils m’ont dit que le « Mossieu trop peur »,
nous les avons conduit là où il y a quelques années j’avais une si grosse portion de rins et on les a
bien restaurés. La soupe chaude a été la bien venue, mais un seul a voulu du lard, un bouddhiste
surement, et aussi le Peau Rouge, lui mangeait de tout. Et après il a fallu tirer d’autres plans.
Jacques laissant là son vélo les conduiraient dans les bois de Montedin en passant par le bois des
Vieux Champs, derrière le Château, derrière le Djoupara et moi je revenais à la maison chercher 2
paires de vieux souliers, des bas, 2 vestes, 1 tricot, 1 cache nez et des vieilles casquettes. Je devais les
retrouver vers notre champ du Montedin. C’est ce qui a été fait. Entre temps j’ai demandé à Mr
Marlier de leur écrire une lettre en anglais en faisant une espèce de plan pour leur parcours. Le
Huron parle anglais et plusieurs autres aussi.
Ils ont été bien heureux, ils se sont revêtus et m’ont écrit une belle lettre où ils demandent que Dieu
bénisse toute notre famille et surtout la dame qui leur avait fait de la si bonne soupe et aussi le
pasteur qui avait écrit la lettre.
Jacques nous a quitté là et moi je les ai repris et les ai conduit par le bois jusque vers Chenebier.
Comme c’était curieux tout en marchand je leur faisais de multiples recommandations pour se
cacher, se faufiler, ramper au besoin pour passer la frontière. Moi Jules Perret qui aimait tant lire les
livres de Cooper et autres où on parlait des Indiens, me voir piloter un descendant de ces Indiens, un
descendant des Hurons comme il disait, c’était drôle.
Mais je vous dirai qu’il n’avait pas de plume d’aigle dans ses cheveux, ni des mocassins avec des
scalps. Non il avait mes souliers que j’ai mis la première fois pour voir mes fils à Colmar en 1931, une
de mes vestes et une casquette. C’était un parachutiste canadien fait prisonnier en Italie. C’est un
homme de 24 ans excessivement sympathique, il habitait 5 rue Rosemont à Montréal, les Hindous
avaient tous été à Tobrouk.
Nous nous sommes quittés les larmes aux yeux tous avec force démonstrations d’amitié
Et je suis revenu par le pré Mabile où ayant trouvé ma serpe je suis resté jusqu’au soir, c'est-à-dire à
5 heures.
En passant devant chez le Charles (Perret) je suis entré pour lui raconter l’aventure, car je n’ai guère de
secret pour eux. Il y avait beaucoup de monde alors je n’ai rien dit mais j’ai goûté avec eux avec
plaisir car je n’avais pas diné ou très peu.
En passant au coteau la Guitte qui faisait des photos m’a pris dans le verger.
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J’ai averti le Charles. Il dit qu’il partira demain à Héricourt pour
prévenir son ami Charles Jeand’heur dit « Vieux Trappeur », chef
Résistant » afin de retrouver et de faire passer en Suisse ces 6
hommes.
Lundi le 15 mai 1944
Et aujourd’hui ! Encore un jour marquant. Suzette et Aline piochaient
l’ailette en haut de la Brière. Elles entendent marcher un groupe
d’hommes au dessous d’elles sur la route. Elles s’avancent et voient ?
Quoi ? Les Hindous : « Oh que dit Suzette, ils se sont égarés, après
que le papa les a eu quittés ». Elle les a appelés. Vite ils ont grimpé le
talus heureux de trouver des gens qui s’intéressaient à eux. Ils
n’étaient plus que cinq : « Qu’avez-vous fait du 6e ? », mais ils ne
comprennent pas. Après forces paroles fructueuses elle les a amenés
dans la remise de la maison Jeangeorge et elle est venue me
le conspirateur
chercher.
J’y vais, mais surprise ce n’était pas les miens ! Alors que
faire, Jacques me conseille de les faire venir la nuit par les
vergers, jusqu’à la Cure. En attendant on les a emmenés
chez la Lucie où on leur a porté à manger. Ils ne sont pas du
tout les mêmes. Ceux-ci ont toutes leurs barbes et tous
leurs cheveux comme des femmes et sont bien vêtus en
soldats.
Soir – Heureusement que Jeanne avait fait une grosse
marmite de soupe car à la tombée de la nuit Henri Croissant
de Frédéric-Fontaine m’en a amené encore 5 autres. Il les a
conduits directement chez Jeangeorge et nous les avons fait
venir encore chez la Lucie.
Comme c’est drôle de nous trouver avec ces 10 hommes,
ces étrangers arrivant d’Asie. Ils sont heureux, confiants de
trouver un peu d’aide. Ils se croient sauvés.
Ah ! Pas encore ! Il y a ces barbes hirsutes, ces cheveux en
chignons sous les turbans, il y a surtout pour les
compromettre leurs uniformes.Pour les 5 premiers, je leur
ai donné à tous des vêtements civils. J’ai même donné à l’un
d’eux mon manteau noir, cette bonne capote de Vincennes,
mais c’est fini il n’y a plus de vêtures, de trop.
Quand il a été nuit, on a décidé que Jacques, le René, moi et aussi Suzette en amèneraient chacun
deux à la Cure. Jacques devait faire deux voyages. Il ne fallait pas aller en groupe. On devait quitter la
maison de Lucie toutes les 3 minutes avec chacun 2 hommes et passer dans les vergers. Arriver entre
chez nous et l’école, faire attention pour traverser la route, entrer sans être vu dans la cour de
l’église, passer dans le jardin de la Cure et pénétrer dans la grande salle où Mr et Mme Marlier les
attendaient.
Suzette avait le dernier convoi, elle amenait le tout jeune qui avait le gros orteil cassé. On a cru
qu’elle s’était perdue avec eux car elle est entré par devant la Cure et nous allions à sa rencontre
depuis derrière en sens inverse. Je suis retourné jusque chez la Lucie, bien perplexe. Elle était arrivée
à la Cure depuis longtemps car elle suivait de tout près les avant derniers.
C’est dans cette salle qu’il y avait un beau spectacle. On leur a mis 10 paillasses des campeuses et on
leur a fait du feu. Ils se sont tous mis en chemise aussitôt arrivés et Mme Marlier leur a lavé les pieds.
Elle a bien pansé le blessé et on les a laissé dormir.
Les 5 premiers sont des cavaliers et les 5 autres des artilleurs.
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Mardi le 16 mai 1944
La nuit s’est bien passée. Tout au point du jour je suis allé bien doucement leur allumer du feu. Tous
dormaient encore, sauf le gros sergent qui était vers le fourneau et Jeanne s’est mise à leur faire une
marmite et du thé quand Tournier est venu dire qu’il y en avait 6 nouveaux chez Jeangeorge.
Jacques et lui y sont allés, les ont fait monter en Raveney descendre au Lôtchera et par les vergers
derrière l’église, les ont amené au Coteau, ils ont grimpé le mur où Rubis a fait un raccord en forme
d’escaliers derrière les ruches. Et les voilà 16 à la Cure.
Ça devient angoissant, c’est le fameux péril jaune qui commence. Ça ne cesse pas, figurez-vous qu’à
midi il y avait une grosse fournée vers chez Jules Jacquot, comme ça en plein jour, en plein jour, il y
avait plusieurs gosses avec eux. Les gosses qui sont si bavards. Ah ! Ce n’était pas la peine de prendre
tant de précautions, hier soir. Il a fallu de nouveau refaire à manger pour tout ce monde. C’est l’Irma
qui a fait leur diner. Puis le gros sergent a fait le thé, il a voulu que je le prenne avec eux et ensuite je
les ai photographiés.
Voyez ceux qui portent des N° de
1 à 4 sont les 5 premiers qui sont
arrivés hier. Le 5è est le jeune qui a
le pied blessé il n’a pas posé. Le N°
1 est le sergent, le N° 2 est celui
qui a voulu donner sa plaque
d’identité avec une chainette, le
tout en or, à Suzette. Aujourd’hui,
il m’a donné sa photo. Voyez quels
beaux hommes, ils sont (les
barbus) de la tribu des sikhs. Le N°
4 est un bien bel homme aussi,
très gros, très fort.
Le blessé est un bel adolescent, il a à peine quelques poils au menton, mais il en est fier. Celui qui est
en face du milieu de perron en haut est un officier, il ne porte aucun bagage, mais il a un parapluie
Je lui ai dit en lui montrant le pépin : « Oh ! Tchinberlène » il a fait un beau sourire et m’a dit « Yes »
(on sait que le grand homme d’état Anglais Chamberlin portait presque toujours un parapluie). Vous
voyez le sergent et le N°3 sont en pans de chemise avec leurs jambes nues. Celui qui a le N° 0 avait
fait dresser les cheveux sur sa tête les quelques cheveux longs qu’ils portent, comme «touffe de
Mahomet », il faut une loupe pour la voir.
J’ai montré au grand N° 2 la photo du Sadhou à qui il ressemble beaucoup. C’est quand il m’a donné
la sienne.
Jacques et Robert Goux les conduiront ce soir à Chagey.
3 heures – Voilà Rose Ducotey de Chenebier qui vient encore d’en amener 7. Ah ! S’il vous plait n’en
jetez plus, la cour est pleine.
5 heures – Une bonne marmitée de houzard et tous ces hommes vont se mettre en route une heure
avant la nuit.
Ils sont émus au-delà de ce qu’on peut exprimer en voyant l’accueil qu’on leur a fait. Ils ne savent
comment exprimer leur reconnaissance. On leur demande seulement de ne dire à personne qu’on
les a hébergés. Ils le promettent bien.
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A 9 heures j’ai mis une échelle contre le mur du jardin de la Cure et on a fait descendre tous ces
prisonniers en rupture de ban. J’avais dit à l’Alfred (Pochard), à ma sœur et au Samuel (Pochard) de venir
au fond de leur verger. Ce qu’ils ont été surpris du spectacle.
Que d’adieux, que de poignées de mains. Combien de souhaits. Jacques, le Marcel et Robert les ont
descendus vers l’étang des Chats et conduits par la vallée, Echaux, pré Fide. Je suis allés chez le
Charles et depuis vers chez Bichon je regardais cette file indienne qui serpentait le long des haies puis
ils ont traversé les prés et sont entrés sous le couvert. Si un Allemand avait été placé vers moi, il
aurait tout vu, tout comme moi. Alors ? Il faut se méfier. Ils vont arriver par la vieille route du bois, au
pont de la Forge de Chagey où ils ont rendez-vous avec des FFI de Chagey qui les conduiront à
Brevilliers demain soir.
Mercredi le 17 mai 1944
Que de choses j’aurais à écrire tous ces jours si j’en avais le talent et surtout le loisir, mais tout s’en
mêle, le travail des champs et celui bien plus important de la forge. Toutes les semaines je resserre
une fournée de roues, et le ferrage, toujours ce ferrage qui me tue. Oh ! Mes jambes !! Mes genoux !
Hier soir, étant dans notre jardin à 10 h 30 j’ai entendu passer du monde sur le chemin neuf. Cela m’a
intrigué, je me suis approché doucement. C’était ce garçon de Frédéric-Fontaine, Henri Croissant, qui
en amenait encore un. Ils parlaient tous les deux car l’Hindous parlait français. Je me suis avancé et
j’en ai pris livraison et je l’ai conduit à la Cure, où avec Mr Marlier et Suzette on l’a bien installé pour
sa nuit. C’est un sergent major nommé Abdul Manan, il est instituteur, il a un frère capitaine et un
autre lieutenant. Il m’a donné son adresse, il habite sur la frontière de l’Afghanistan. Ce matin je suis
allé lui porter à déjeuner. Je lui ai fait du feu et donné tout ce qu’il faut pour se barbifier, laver et
même faire une lessive.
Dans l’après-midi, on a dit au village que des Allemands perquisitionnaient à Chalonvillars. Cela m’a
effrayé pour mon Abdul qui dormait si bien, depuis qu’il a eu diné. Il était convenu que Tournier et
Marcel le conduirait ce soir, mais par un nouvel itinéraire que j’ai trouvé.
Le voici : depuis les prés Fidé monter dans la coupe d’Engel où Jacques coupait il y a 2 ou 3 ans,
arriver sur le chemin que j’ai parcouru avec Suzette un dimanche de novembre 1940, passer le Bout
des Herminettes et arriver à la scierie de Chagey. Là, traverser ainsi que la rivière sur une passerelle
de bois, arriver derrière le cimetière. Traverser la grande route au monument de la Diaichotte,
monter aux Aulches. Il faudrait une rude malchance pour être vu, surtout s’il est nuit en arrivant làbas.
Alors avec les autres j’ai décidé de conduire de suite Abdul jusqu’à la fouillie Djouza où les passeurs
le prendraient ce soir.
Oh ! Ce réveil, autant réveiller un condamné à mort. J’avais beau lui expliquer que le danger n’était
pas pressant qu’il n’y en avait peut-être pas du tout, que c’était une mesure de prudence pour lui et
pour nous. Il tremblait comme une feuille en se préparant. Mme Marlier a dit à demi-voix : « comme
il s’énerve ».
Je l’ai déguisé avec une vieille veste et un chapeau et nos avons pris chacun une faux, nous aurions
passé au milieu de 1 000 Boches qu’on n’aurait rien soupçonné. Je l’ai laissé au bord de la fouillie en
lui promettant que je reviendrais encore le voir avant son départ.
Quand je suis rentré j’ai trouvé le Charles (Perret) qui venait me dire qu’il en possédait 4 nouveaux chez
lui. Après explication on décide qu’il les conduirait vers Abdul. Depuis le verger du Coteau. Je lui ai
fait voir exactement où il le trouverait et un peu avant la nuit quand j’y suis retourné avec une
thermo de thé bien chaud. J’ai trouvé les 6 hommes dont 2 instituteurs, Charles et l’Hindou. Comme
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ce dernier était content de me revoir et surtout de boire du thé chaud. C’est Suzette qui a voulu que
je lui porte ! Bonne fille va.
Des quatre autres, il faut que j’en parle. Oh ! Ces figures ! Ils tiennent du chinois, du tibétain, il y avait
trois jeunes et un vieux sergent. Ce sergent avait un air farouche, féroce presque.
(L’histoire de cet Hindou ne finit pas là. Il n’a pas voulu passer en Suisse. Il a voulu rester avec les
francs-tireurs de Montbéliard. Il était fusil-mitrailleur. Chevaley, le blessé de l’Adèle me racontait
qu’il était toujours après son fusil à l’astiquer. Il a été un fameux combattant).
Dans l’après midi, on en a vu 4 aux champs Vauthier et Jacques en a vu de loin 4 aux Rayères.
J’ai appris que le gros convoi de l’autre jour a été conduit par le camion du Syndicat de Chagey
jusqu’à la frontière.
Quand Marcel et Tournier sont arrivés ce soir vers les 5 Hindous pour les conduire, ils ont dit qu’une
bande d’une trentaine avait passé au Montedin. Oui cette fois je crois que c’est le péril jaune.
Comment passer si nombreux en Suisse.
Jeudi le 18 mai 1944, Ascension
Encore une journée de beau temps à ajouter aux autres. Nous sommes allés avec nos gamines dans
notre retireu de la coupe au dessus de la Fontaine-au-Chapin, puis nous sommes allés faire des rins
de pois à la Thure où nous avons goûté. Jacques et Philippe y sont venus aussi pour en faire.
Suzette et le René sont allés à Chagey, ils ont rencontré une bande de 30 Hindous dans la Revenue et
tous chargés d’un volumineux barda. On ne comprend pas pourquoi. Plusieurs jours après le
bombardement d’Epinal ces hommes peuvent encore fuir en emportant tout ce qu’ils veulent. On
croirait que tous leurs gardiens ont été tués et qu’ils ont pillé le camp. Suzette et René ont trouvé sur
la route une auto d’Allemands de passage. Ils traversaient le village en plein jour, c’est fou.
Vers Belfort il y en a passé un énorme convoi. La Résistance du lieu les a escortés en armes. Si les
Allemands avaient vu ça aurait fait mauvais. Ils sont passé dans le bois de L’Arsot et aux Forges.
8 heures – il en vient d’arriver deux chez le Julot et pendant ce temps la guerre marche bien. En Italie
l’armée française à fait de grands exploits dont ont parle beaucoup.
Vendredi le 19 mai 1944
Je revenais de faucher une voiture d’herbe, j’ai trouvé Jacques qui allait dire à Georges Surleau qui
est de faction à la Grosse Breutche. Il attend qu’on lui en amène 15 depuis Lomont pour les conduire
à Chagey. Jacques va lui dire d’attendre un peu plus longtemps car dans une bonne heure on lui en
amènera 3 nouveaux qui viennent d’arriver chez Jeangeorge. On les restaure, ils sont épuisés. C’est le
garde Morel qui amènera ceux de Lomont. Tous à présent sont éreintés par un lourd chargement.
Et dire j’ai dû habiller les premiers qui étaient presque nus. C’est mieux de les entendre parler entre
eux, ils ont un langage si doux. On croirait des oiseaux qui gazouillent.
Ceux-ci sont parait-il du Népal, il y en a beaucoup de Delhi. Ceux de Bombay sont beaucoup plus
noirs.
Ils sont difficiles pour la nourriture, les uns mangent du lard, les autres du bœuf, d’autres ne veulent
pas de viande.
Il y en avait plusieurs chez Samson à Lomont quand sont arrivés tout à coup trois Allemands qui
demandèrent si on voudrait leur cuir 6 œufs qu’ils avaient. Les Hindous étaient dans la pièce à côté.
Heureusement que Hennequin, celui à qui ont a fait tant de croix gammées sur sa maison, s’est
trouvé là, il n’a pas perdu le nord il a dit aux Allemands : « Venez avec moi, je vais vous les cuire,
j’habite la maison là en face ».
3 heures – Il en est revenu huit cet après-midi. Paul Remillet les a nourris. C’est lui qui les conduira ce
soir avec Mr Pernol.
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4 heures – Voilà le Georges Perret qui vient me dire qu’il y en arrive encore 3 chez eux. Je lui dis de
les conduire chez Jeangeorge vers les autres en les passants par la Ravôle-les-Epenottes par la
Goutte-Bené.
5 heures – Ah ! Cette fois c’est autre chose. Jean Mignerey vient de nous amener deux Italiens. Oh
C’est malsain. J’ai fait semblant de ne rien savoir. Ils sont partis contre Chenebier mais Marcel Goux
qui les a trouvé au Chauffour les a ramené au village et conduit chez le Charles (Perret) où la
Marguerite les a restaurés. Puis le Charles est venu me demander ce qu’il faudrait en faire. Je lui ai
conseillé de les laisser aller se faire pendre ailleurs. J’ai de forts doutes que ce sont des espions qui
cherchent à dépister les Hindous. Ils ont fait beaucoup de questions les plus diverses à Marguerite.
En Italie la 2è ligne de résistance qui était la fameuse ligne Adolphe est percée. Ce sont les Français
qui font le plus de boulot ces jours-ci.
Samedi 20 mai 1944
Il y en a 9 nouveaux chez Jeangeorge. Cette fois on a ouvert les appartements et on leur porté de la
paille dans la chambre du haut. Il y en a un de ceux d’hier qui n’est pas parti, il est malade. Ce matin
Mr Pernol lui a porté un bon café avec du Kirch dedans mais à cause de l’alcool il n’en a pas voulu. Ça
lui aurait pourtant fait du bien. Je suis allé plus tard lui porter du thé avec Suzette. Les 9 étaient
arrivés, j’ai demandé en bas à deux : « Camarade malade ». Ils m’ont montré les escaliers. En haut
nouvelle question. On me montre le coin. Je m’agenouille vers lui, je lui donne du thé, de l’aspirine
qu’il suce comme un bonbon et je distribue à tous le reste de nos pommes. Si vous aviez vu ces gens.
Ces yeux de bons chiens reconnaissants. De leurs deux mains ils me prenaient les miennes. Le Peau
Rouge de dimanche avait déjà de pareilles manifestations d’amitiés et me disais « tank you, Papa ». Il
n’était guère plus bronzé que nous autres, mais il avait de plus fortes pommettes. C’était un très bel
homme. Il y avait aussi un Hindou très beau un grand avec une belle moustache.
Midi – Encore 9 nouveaux. Ça en fait 18 pour ce soir !!!
5 heures – Encore 5, ça fait 23. Voilà Suzette qui retourne vers eux avec du thé, du lait, des tartines.
Oh ! Quel spectacle ces 23 hommes bronzés, exténués, couchés dans cette petite chambre qui
essayent de se refaire avant de reprendre l’étape de ce soir.
La semaine dernière Gilbert Goux était malade, le docteur a dit de
l’emmener de suite à l’hôpital pour l’opérer de l’appendicite, il n’est
pas encore de retour qu’à son tour sa maman la Lucie est prise du
même mal. Alors elle aussi est à l’hôpital. Elle est opérée et tous d’eux
vont bien.
6 heures – Encore 6 nouveaux, ça fait 29.
7 heures et demi – J’écris à présent ceci au haut du Champ Tabac où on
m’a envoyé pour surveiller la route quand les 29 évadés voudront la
traverser venant de la Bouloie, se dirigeant contre le Neuvollez. J’ai
bien regardé à la Bouloie pour les voir mais je n’ai rien vu, ils ont su se
défiler, Jacques et Paul Remillet les conduisent. Ils les ont fait monter
Lucie Goux et
en Courbot Raveney et descendre la Bouloie.
son fils Gilbert
Quand ils sont arrivés sur la chaussée de l’étang du Milo je les ai vu. Eux aussi m’ont vu tout là haut
et ils m’ont montré à Jacques qui les a rassurés en disant : « C’est le papa de moi, qui garde pour
nous passer grande route ». Quand ils arrivaient, j’ai vu 2 cyclistes sur la route, j’ai fait le signe
aussitôt ces 31 hommes ont été couchés dans l’herbe. Oui les 31, les 2 conducteurs s’étaient habillés
en hindous pour qu’ont ne les reconnaissent pas.
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En passant vers moi tous mon dit « au revoir » et l’un d’eux m’a dit en me montrant sa couverture
« là-bas » et il m’a montré 2 doigts « pour papa ». J’y suis allé et j’ai trouvé deux fameuses
couvertures qu’il ne pouvait plus porter.
Et un peu plus loin un autre en a donner une à Jacques.
Mais ce n’était rien à comparer à tout ce qu’ils ont laissé chez Jeangeorge. Avec Mr Pernol nous
avons rapporté tout cela à l’école on l’a caché dans le grenier sous le planche. Il y a une dizaine de
couvertures, des tricots, des chemises, des timbres, du savon, des objets de toilette. Ça servira pour
les francs-tireurs s’il y a lieu.
Dimanche le 21 mai 1944
Nous sortons du culte célébrer la fête des mères. Oui mères de tous les pays, honneur à vous qui
avez donné tant d’enfants. Il en faut tellement pour la boucherie. Continuez.
Jacques me disait que le malade qui avait voulu partir à toute force, avait eu bien assez de mal de
suivre, il l’a beaucoup aidé, c’est peut être l’aspirine que je lui avais donné qui l’avait ravigoté.
(14 juillet 1945. C’est peut-être celui qui est mort en octobre chez Emile Bonhotal et qu’il a enterré
dans le bois bien en cachette des Allemands et qu’on a ré enterré hier au cimetière de Chenebier)
Jacques était fier de conduire ces hommes, ces pauvres hommes qui s’exagérant le danger, croyaient
leur sécurité, leur vie même suspendue à la fidélité de leur guide. Il les aimait tous, il leur parlait, il
les aidait. Ah ! Il est comme moi, c’est bien mon fils. Deux fois Jacques a vu des ouvriers dans les
bois. Un geste et tous ces hommes étaient cachés sans un souffle, sans un mot. Sitôt les intrus partit,
le convoi reprenait sa marche rapide et silencieuse, plus loin ou dans une maison hospitalière.
Jacques nous a bien fait rire avant de partir. Il allait traire sa vache, le parisien de chez l’Albert,
Lénézet, est allé vers lui. Comme il y avait des mouches et que la vache lui donnait des coups de
queue, Jacques lui a dit : « Empoigne la queue de la vache » ; « Pourquoi ? » ; « Pour pomper ». Alors
pendant tout le temps que Jacques a trait, Max Lénezet a manœuvré le levier.
Pendant ce temps la Juliette le cherchait : « d’où viens-tu ? » ; « de pomper le lait, j’ai pompé un
plein seau ».
Nous avons de nouveau notre poste. Le Gaston l’a rapporté ça ne coûte que 80 francs, plus le miel,
mais il fait autant de bruit qu’un avion.
Lundi le 22 mai 1944
Les Allemands réagissent un peu. Ils ont tiré sur des Hindous au Ban (Champagney). Il y a un blessé, les
autres ont pu fuir.
Vers Vesoul un convoi d’Hindous attaqué a foncé sur les boches bien moins nombreux, les ont tués,
pris leurs armes et se seraient joint aux francs-tireurs. Ça devient bien plus difficile de passer à la
frontière Suisse. Ils ne peuvent réussir que par tous petits groupes, cinq au plus.
5 heures – Il vient d’en arriver 4 chez Jeangeorge et il y en aurait encore 17 dans le bois, ça va
recommencer.
Mardi le 23 mai 1944
Suzette et Jacques les ont encore tous nourris ce matin et a midi. Et ce soir c’est Marcel qui les a
restaurés. Ils ne sont pas à plaindre. Ça nous fait plaisir de les voir manger quand ils ont faim.
Comment peut-on laisser des hommes souffrir de la faim. Même à des Allemands je donnerais quand
même. Ils ont laissé Jean avoir bien de la misère. Il n’est pas dit que nous ne leur donneront pas à eux
aussi.
Ce matin j’allais au bois au pré Mabile. Quand je partais des centaines d’avions passaient allant
contre le Nord. Quand je suis arrivé au Patot ces avions étaient arrivés à pieds d’œuvre, sans doute
sur Epinal. La danse a commencé. Mes amis quel bruit et longtemps. Oh ceux qui sont sous ces
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déluges de fer et de feu ! Qu’ils sont à plaindre. Quand je suis rentré on me dit qu’il y avait 8
nouveaux Hindous. Après une certaine hésitation, j’ai décidé d’aller ce soir avec Marcel en conduire à
Chagey. Pourquoi j’ai hésité ? Eh à cause de mes genoux, pourront-ils me porter jusque là et me
ramener ? Mais j’ai arrangé la chose, j’ai envoyé le vélo de Suzette à la poste de Chagey pour mon
retour. Pour me faciliter ce voyage, je suis allé au champ Tabac avec le vélo de Jacques et lui les
amèneraient jusque là par Raveney et il reprendrait là la bicyclette. J’ai trouvé le temps bien long làhaut, j’ai attendu 1 h 40. Jacques m’a expliqué qu’au moment où il allait se mettre en route on est
venu lui dire que 3 nouveaux venaient d’arriver chez Henritot et qu’on leur donnait à manger. Il a
donc fallu attendre.
Ils sont arrivé depuis le chemin Jouis, on a passé derrière le champ Tabac, pris le trou de la grosse
carpière et toujours dans les buissons on est arrivé sans encombre au pré Fidé, puis à Chagey.
L’un de ces hommes, un petit, très noir comme un nègre, natif de Bombay ne voulait marcher que
vers moi. Il y en avait un presque blanc qui ressemblait à Mr Radef, il avait les yeux bleus. Un autre
jeune du nom de Cham-Dram, parle bien français. Il me demandait si les Anglais nous payaient pour
faire cela pour eux. Je l’ai bien surpris en lui disant que non et que tous nous risquions notre vie en
les aidant.
Arrivés vers la scierie de Chagey on s’est assis dans le fossé pendant que Marcel allait après l’homme
de liaison qui était Jacques Tournut, qu’il a trouvé un peu plus loin. Il a serré la main de tous. Puis
quand nous sommes arrivés vers le monument tous nous ont dit au revoir. Marcel a repris la
direction d’Etobon et moi je suis allé chez Eugène Bouteiller en passant par les Aûtches. Oh !
Combien de souvenirs, dans ces champs et chez eux aussi. Je ne m’étais pas retrouvé de nuit dans
leur cuisine depuis la terrible nuit du 1er août 1914 où j’attendais l’Eugène pour partir à la guerre.
Nous avons beaucoup parlé, mais je n’ai pas osé leur dire que j’ai amené des Hindous. On a écouté la
radio, on a discuté des messages que les Anglais annoncent chaque jour à toutes leurs émissions. Ils
n’y comprennent rien, je leur ai expliqué ce que je savais. Quand ils entendent le « Arnet » cela veut
dire « Etobon ». Quand ils disent : « La cheminée est cassée » et aussi « L’éléphant est trompé » cela
veut dire qu’il y aura quelque chose pour Etobon. Et quand ils diront : « J’irai cueillir le trèfle à
quatre » ce sera un gros coup, le débarquement imminent.
Je suis revenu assez tard, quoique personne ne doit voyager la nuit.
Jeudi le 25 mai 1944
Je suis allé à la houillère pour avoir du charbon de forge. Quand je montais les réserves, le formidable
ronflement qui fait frémir s’est fait entendre au dessus du bois et quelques minutes après et pendant
un grand moment Belfort a été écrasé, du moins la région de la gare. J’étais bien placé pour voir et
entendre. Que c’était affreux malgré que cette fois Philippe n’y est pas, mais il parait qu’il a eu bien
peur pour moi. Il disait dans les bombes éclataient : « Grand-mère, mon grand-père qui est parti.
Oh ! Mon grand-père qui va être tué. Seigneur Jésus protège mon grand-père, ramène le, garde cette
pauvre Lucie qui est à Belfort » et tout le temps il a voulu que sa grand-mère le tienne : « Marchons
grand-mère, tiens moi bien, fait moi marcher, mon grand-père, mon grand-père ». Pauvre petit de 6
ans ! J’ai fait route et un gendarme de Lure qui m’a dit qu’il y avait pas mal de victimes hier à Epinal.
Les gens avertis assez tôt avaient fui assez loin.
Soir – On apprend qu’il n’y a eu que 4 victimes à Belfort et que tout est détruit entre Belfort et
Danjoutin. Mulhouse a eu sa part ce matin.
Nous avons reçu hier 20 nouveaux réfugiés de Paris, ce sont des femmes avec des enfants, il y en a
une drôle à l’école des filles, Mme Mayeux.
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Vendredi le 26 mai 1944
Un individu louche, très louche, circule dans notre village. Il vend du fil et des aiguilles, il s’informe de
choses qui ne le regardent pas, il est venu déjà d’autre fois. Jules Beltram a trop parlé, sans croire
faire de mal.
(note de juillet 1945 : C’était un nommé Arthur Adams, sujet Belge, il a été fusillé à Belfort le 11 ou
12 juillet au fort des Barres, il y a donc 8 jours, René Largé était son gardien à la prison)
Ce matin j’étais à l’herbe avec Suzette à la Goutte Evotte quand nous avons vu 3 Hindous qui sont
passé vers nous se dirigeant contre Frédéric-Fontaine. J’ai couru vers eux pour leur venir en aide.
Mais ils m’ont fait comprendre qu’ils revenaient de la frontière que leurs camarades ont été tués. Je
voulais qu’ils attendent que je leur apporte à manger mais ils n’ont pas voulu. Ils sont partis, l’un
d’eux proférait des menaces contre je ne sais pas qui.
René Payot du journal de Genève nous raconte ce soir que la grande victoire qu’on vient de
remporter en Italie est due en grande partie à une tactique des Français. Les Allemands avaient
fortifié la plaine, négligeant le côté des montagnes et c’est par là que les Français sont arrivés.
Voila Jacques qui entre consterné, il me dit qu’il y en a 12 qui sont dans la chambre de chez
Jeangeorge. Ils reviennent de la frontière on ne peut plus passer. Alors que faire de ces hommes ?
Samedi 27 mai 1944
7 heures – Oh ! Que j’ai chaud, je viens de poser une fournée de cercles de roues et il fait si chaud
que je me suis couché sur mon lit après m’être changé. Il fait tellement sec que je suis toujours après
les roues. Oh ! Que c’est fatiguant, surtout pour les vieux de 59 ans.
Dimanche le 28 mai 1944
Le croirez-vous ? 10 nouveaux ce matin. 10 de ceux que j’ai conduits l’autre jour. Chagey a fait faute,
on ne les a conduits nulle part et ils reviennent. Ils sont au coin du bois vers l’Amérique. Je vais aller
trouver le Charles (Perret) et tirer des plans.
Soir – Comme je l’ai dit je suis allé là-bas avec le Charles, nous
les avons trouvés et décidé de les abriter dans le « Bacu »
(cabane de bûcherons) des fils Guemann à la Réserve et que les gens
d’Etobon les nourriraient là. Alors nous sommes partis avec
deux des Hindous, deux grands sous-officiers et nous avons vu
le « Bacu » au dessus du moulin du Loup, mais ces hommes
l’ont trouvé trop petit. Alors on a décidé de faire une soupente
à côté pour l’agrandir. Ce « Bacu » est le même que celui-ci que
j’ai photographié il y a 3 ans au Chambreux.
Un « bacu » semblable
Ils seront nourris ce soir par les gens de la Cornée et demain matin je les conduirai tous là-bas aux
Réserves.
Il y a musique ce soir dans la grange de Gégène (Faivre) et on y danse. Les évacuées de Paris s’en
donnent. Oh ! Les créatures immondes, quelle vie elles mènent. Et dire que c’est la guerre, ces gens
dansent sur un volcan.
Le journal « Petit Parisien » a annoncé 224 morts lors du 1er bombardement de Belfort. Il y en a eu
23. Voyez comme on peut croire leur presse.
Lundi le 29 mai 1944
Ce matin je suis allé prendre livraison de mes 10 Hindous à la Ravôle pour les conduire. Jacques avec
une hache partait devant par le sentier de la Pierre-du-Bassin. Il avait mission de couper tout le bois
nécessaire pour faire la charpente de la rallonge du « Bacu ». En effet il a bien fait son travail. A tout
bout de chemin nous trouvions tantôt une fourche, tantôt une pane, puis les chevrons. Si bien qu’en
arrivant au « Bacu » nos 10 hommes portant ces bois n’ont eu qu’à les mettre en place. Les bois
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ajustés en 10 minutes, après la maison nouvelle était en pleine construction. Il ne manquait plus que
des menues branches et de l’herbe. Nous leur avons laissé quelques outils. Puis Jacques leur a fauché
dans le pré du Loup assez d’herbe pour couvrir la maison et se faire de bons lits. Il est convenu que
tous les jours à midi et à 8 heures du soir ils trouveraient leur nourriture à la Goutte-au-Sire à
l’endroit que j’ai désigné à Chan-Dram et à « Radef » que nous avons ramené avec nous pour leur
faire voir l’endroit.
Nous avons deux aides assez précieux parmi les gosses pour les déplacements. Ils courent avec nos
pensionnaires de l’Inde. Ce sont Daniel Christen et Edgar Quintin. Ces deux gosses ont chacun un
frère de 17 à 18 ans prisonniers des Boches. Et pourquoi ? Oh ! Pauvres enfants.
Mardi le 30 mai 1944
J’ai commencé mes foins ce matin au champ Yorin. Je suis allé voir la plantation du Rond Pré. Les
vernes sont superbes, mais les frênes sont presque nuls. Les bouleaux du Coteau poussent mieux que
les frênes, mais ne poussent pas si vite que les Charmilles de la futaie, là où j’avais coupé une si
longue perche pour hisser le drapeau au dessus de notre poirier devant chez-nous au Coteau quand
j’avais une douzaine d’années. Les perches, camarades de celle là, sont des charmilles énormes à
présent.
Une femme du Ban (de Champagney), la petite-fille d’Eugène Jeanglaude, venue nous apporter de la
baudremoine (fenouil) nous a dit qu’il y avait passé aussi beaucoup d’Hindous vers chez eux. Mais en
plus ils ont deux Autrichiens et 1 Allemand qui désertaient. Ceux-là sont encore plus dangereux à
héberger. Ils les ont eut deux jours.
Mercredi le 31 mai 1944
René nous raconte qu’en gare d’Héricourt il y avait un train dont
plusieurs wagons étaient pleins de biscuits en vrac. Un ouvrier est allé
pour en prendre. Un Boche lui a tiré un coup de fusil, mais sans
l’atteindre, puis il y a passé un train de troupe, mais d’enfants de
troupe. Tous des jeunets. Ils ont demandé dans quelle direction ils
allaient. Les ouvriers leur ont dit que c’était sans doute pour l’Italie.
Les pauvres gosses sont devenus tout pâles. Je dis Pauvres gosses,
mais dans le fond ce sont les plus fanatiques ces jeunes. Ils ont été
bien remontés. Parmi les vieux, ceux qui ont fait l’autre guerre
comme ces deux numéros-ci (photo), on trouve des hommes assez
raisonnables, mais ce sont quand même tous des Boches, il y a pas
beaucoup à choisir.
René nous disais qu’un jour il y a passé un train entier chargé de
citron et d’oranges. Un des wagons d’oranges a été en partie pillé.
Il y a fait un orage aujourd’hui, on a eu quelques gouttes, deux fois
rien. Oh ! Qu’il en faudrait de cette bonne eau.
Jeudi le 1er juin 1944
Jacques me dit qu’il en a vu deux de ces Hindous qui faisaient la lessive vers l’étang Tisserand. Ce
sont des Gurkhas ( clan du nord de l’Inde). Les 10 de la Réserve ne s’y sont pas plu, ils sont partis mais ils
ont dit qu’ils reviendraient. Chan-Dram lui a donné rendez-vous pour dimanche matin à 9 heures à la
Goulotte. Ça me rappelle le rendez-vous qu’avait Chingachook avec Derslayer.
A midi 36 avions en 3 vagues de 12 sont passé venant de bombarder Mulhouse. On a vu la fumée. Ils
se sont dirigés sur Luxeuil où ils ont de nouveau bombardé, on a bien entendu.
Il parait qua les Allemands ont incendié 33 maisons vers Vesoul avec défense de sortir le bétail.
Il a fait 5 orages cet après-midi et ça a recommencé ce soir et il n’y en a bien eu 5 autres pour venir à
10 heures, mais presque pas de pluie.
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Samedi le 2 juin 1944
J’ai bien négligé de parler de la guerre qui marche toujours bien. Les Italiens se battent très bien à
présent contre les Allemands qu’on nous dit. Rome va tomber sous peu. Le débarquement est
imminent malgré que les farceurs disent que les Anglais attendent la pluie pour que la Manche
déborde et les porte en pleine terre de l’autre côté de la fameuse ligne de défense.
Hier le général Tito avec le fils de Churchill a failli être fait prisonnier, enlevé par des parachutistes
Allemands. Mais par contre les Anglais ont réussi un joli coup. Des officiers vêtus en boches se sont
présentés à un général dans une des îles de la mer Egée, l’ont pris, ligoté, chargé dans sa propre auto
et emmené au bateau qui les avaient amenés. Il parait que les troupes qu’ils rencontraient les
laissaient passer bien respectueusement en saluant le fanion de l’auto du général.
Ce soir j’ai conduit le tonneau plein d’eau au champ Bozar pour mouiller les plantons de hier qui
séchaient. Faute d’une bonne mécanique le tonneau a culbuté sens dessus dessous et a failli écraser
la Suzette qui allait pour le tenir « quelle détresse ! ». Il a fallu en conduire un 2è tonneau.
Dimanche le 4 juin 1944
Il y avait réunion cet après-midi à Chagey de tous les pasteurs et anciens du Pays. Assis sous les
pommiers derrière chez le jardinier nous avons assisté à de bonnes causeries faites par les pasteurs
Parrot, Marchand et les anciens Becker, Boijol, etc.
Puis on est allé écouter un sermon au temple et on a communié. Là encore dans ce temple combien
de souvenirs. Je me voyais en 1911 quand on baptisait nos enfants. J’étais comme aujourd’hui assis
vers Pierre Perin. Il y avait aussi Henri Bugnon qui baptisait leur fille ainée, Henriette, ce même jour.
Après on nous a offert à goûter à la cure, du gâteau et de la bière. J’étais avec Philippe, nous avons
descendu par la Goutte et vu les carcasses de 3 autos de 1940. En passant devant chez le Beurdou,
nous lui avons dit bonjour, il m’en a dit : « c’est ton petit-fils, c’est un petit Beurdou ? » ( en patois dans le
texte) et il a bien ri. J’ai vu la femme Verchaux assise dans une chaise longue devant la maison, elle
s’en va mourant, mais elle m’a encore bien connu et bien parlé. J’ai vu le vieux Bian Brochou qui ne
parait pas plus vieux qu’il y a 30 ans, il a bien 90 ans à présent. J’ai vu le Bian de chez le Frère. Oh !
Bien lui, il rentre en terre. Philippe m’a dit : « on dirait le grand-père Comte ». Au retour je lui ai fait
voir en détail la Diaichotte et nous sommes rentrés à 8 H bien contents, et à présent je vais me
coucher au son de la musique de la grange à Gégène (Faivre), car c’est le revirot de la fête (dimanche qui suit
la fête patronale).
Il parait que ce matin il y avait 8 nouveaux Hindous, mais il y en avait un qui avait l’air fou, il a
traversé plusieurs fois le village en faisant des menaces et il a pris le croquis de plusieurs maisons.
Pourquoi ?
Ce matin Jacques étant empêché m’a demandé d’aller à son rendez-vous à la Goutte au Sire, mais
l’Hindou Chan-Dram n’est pas venu ces jours passés. Chenebier était en émoi. Un message Anglais
mal compris a provoqué leur mobilisation. On est venu avertir Pernon de les rejoindre
immédiatement. Ils croyaient devoir attaquer Belfort mais il parait que ce message était pour un
parachutage d’armes à Bussurel. Je l’ai déjà dit, Pernon est de la section de Chenebier et le garde
Jeand’heur, Gégène et Camille Nardin sont de celle d’Héricourt. Raymond Nardin et le Samuel sont
des non casés.
Lundi le 5 juin 1944
Il est écrit que nous les verrons tous. Aujourd’hui c’est un Russe. Suzette sarclait à la Goutte Evotte
quand un homme dépenaillé s’est approché d’elle et lui a dit qu’il était Rousky, de Moscou. Elle l’a
fait se cacher et est venue lui chercher à manger. C’est moi qui lui ai apporté tout en conduisant un
paquet de rames pour que, si c’est un espion Boche, il ne croit pas que j’allais le ravitailler. Je l’ai
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abordé sévèrement, le questionnant sur tous les points, puis j’ai acquit la certitude qu’il disait la
vérité. Alors seulement je lui ai donné son panier où il y avait un bon diné. Puis après je lui ai
conseillé d’aller à Belverne voir Spiridonof, le Russe, il pourra s’expliquer car il ne sait pas parler
français et ne le comprend pas. Vous allez penser : « Comment donc font-ils pour se comprendre »
Eh oui ! C’est curieux mais j’ai toujours pu arrivé à de bonnes conclusions avec tous les étrangers.
Soit en écrivant, soit en faisant des signes, des gestes, des dessins.
Il est parti content en allant prendre la route en haut de la Brière pour suivre la ligne électrique.
Nous vivons comme sur des épines. Jacques a idée que le débarquement est pour mercredi donc le 7.
Jeand’heur et Gégène (Faivre) ont reçu l’ordre de rejoindre Héricourt avec leurs motos cet après-midi.
Comment allons-nous faire si Jacques s’en va. Ce qui me rassure un peu c’est que le groupe d’Etobon
doit rester sur place. (Hélas ils y sont bien restés sur place, tous, sous les balles des bandits assassins)
Mardi le 6 juin 1944
Sirret vient de venir avertir Jacques que l’individu louche dont j’ai parlé est de nouveau à Chenebier
depuis hier. Il faudrait l’appréhender et le détruire si c’est un espion Allemand. Les enfermer on ne
peut plus.
9 heures - Ça y est le débarquement Anglo-franco-americain !!! Ce jour attendu avec impatience
pour les uns et avec anxiété par les autres est arrivé. C’est sur les côtes du Nord qu’a eu lieu le gros
coup. Le René, prévenu hier soir par Georges Surleau qui avait entendu le message : «J’irai cueillir le
trèfle à 4 », n’est pas parti pour Sochaux ce matin, mais Alfred est parti.
Soir 11 heures – c’est inouï, c’est merveilleux, c’est miraculeux. La radio vient de nous donner des
précisions. Les anglo-américains ont attaqué à minuit à l’estuaire de la Seine. 20 croiseurs, 10 contretorpilleurs et 4 cuirassés tiraient de toutes leurs pièces sur les fortifications. Les plus petits avancés
jusqu’au bord tiraient à bout portant. 11 000 avions ont fait de leur côté un travail identique. Un
moment après ces navires ont fait place à 4 000 bateaux de débarquement de fort tonnage et plus de
1 000 plus petits.
Au petit jour les avions anglais remorquant des planeurs géants ont d’abord lâché des quantités de
parachutistes mannequin. Ce qui a fait pas mal de perturbation dans la défense allemande, car le
temps passé à courir après ces fantômes a été bien utilement employés par les Anglais.
De minuit à midi les Anglais ont perdu 56 avions tombé en partie accidentellement, car la DCA a été
nulle. Les Allemands n’ont eu qu’une cinquantaine d’avions en l’air.
Jamais ont aurait cru à une pareille facilité. Les Allemands pouvaient bien être si confiant dans la
défense de l’Europe. Ce soir les Anglais sont déjà à Caen. Les renforts allemands, grâce aux francstireurs, ne peuvent arriver qu’au compte goutte, quand aux autres ils débarquent toujours, la mer est
noire de navires qui amènent des troupes.
31 000 aviateurs ont participé à l’attaque. 10 000 hommes ont dragué les mines avant l’attaque.
L’artillerie envoyait 2 000 tonnes d’obus toutes les 10 minutes. L’aviation a laissé choir 10 000 tonnes
de bombes. Vous pensez si ces fortifications quasi imprenables ont été réduites en miettes. Rommel
qui avait inspecté tout le littoral avait déclaré l’Europe imprenable. Les Anglais viennent de terminer
leur émission par ces mots : « Courage » cette fois ça y est. A demain.
Ce soir Mrs Pernol, Remillet et Tournier ont eu l’ordre d’aller couper les fils de la grande ligne
téléphonique qui passe depuis Lure ou plutôt Paris à Belfort. Ils les détruisent au Ban (de Champagney).
Cette ligne de près de 200 fils, ils doivent couper et emporter le plus de longueur de fil qu’ils
pourront. Ceux de Frahier doivent agir de même à Frahier et sans doute que sur tout le parcours on
en fera autant.
100
Le 31 mai, Begey, Boulay, Lamboley et Jean Croissant avaient eu l’ordre d’aller la brouiller seulement
avec de tout petits fil de cuivre.
Quelques temps avant les 3 de ce soir avec Marcel Nardin en plus avaient déjà fait un pareil
brouillage. Ça embête bien les télégraphistes. Une autre fois la section… je crois Ronchamp avait relié
ce téléphone à la ligne de haute tension. Cela a été mauvais. Il y a eu plusieurs Allemands tués mais
aussi un employé de la poste de Lure.
La section de Chagey est je crois commandée par Robert Tournut, le fils de notre cousine Anna Lods.
C’est un bon, un pur. Il cachait chez lui Charles Jeand’heur qui était pisté. On a eu des doutes qu’il
savait quelque chose sur la retraite de Jeand’heur et on lui a offert 50 000 francs s’il le faisait
prendre. C’est alors qu’il a dit à ce « Vieux Trappeur » de se cacher ailleurs, qu’il n’était plus en
sureté à Chagey.
Jeand’heur est venu chez le Charles (Perret) à Etobon.
(ce qui suit est un événement que Jules Perret a certainement ajouté après coup. En fait il a eu lieu 7 août 1944 Voir encadré plus bas.)
Or il y a à Montbéliard 3 inspecteur de police de Paris vendu à la gestapo. Ces traitres ont fait
beaucoup de mal. Il fallait s’en débarrasser. Tournut et Faivre ont eu la mission de les abattre. Un
coup a été monté. On leur a fait savoir à Montbéliard que pour de l’argent, ce « Vieux Trappeur »
leur serait livré un tel soir de la semaine passé, à telle heure sur le pont de la Forge de Chagey.
Charles Jeand’heur y est parti depuis ici, de même que Tournut et Faivre. Ces deux derniers avaient
porté des outils pour enterré les policiers. Tout s’est bien passé. Toutefois les deux exécuteurs ont eu
un moment de perplexité en voyant 3 hommes bien armés au lieu de deux qu’ils attendaient. Mais
des hommes de décision comme ces francs-tireurs ne se laissent pas dérouter. L’auto n’était pas
plutôt arrêté qu’il y avait 3 cadavres et peu de temps après il n’y en avait plus. Ils étaient enterrés
dans le champ qu’il y a en contre bas du Pont à gauche en descendant (ceci n’est pas exact).
(il parait qu’une crue de la rivière a emmené de la terre et un des policier est revenu à la surface et
cela quand les Allemands en Octobre ont fait faire une ligne de défense creusée à quelques pas de la
tombe. Les Chagey ont eu bien peur ce jour-là).
Le « Vieux Trappeur » est revenu à Etobon pendant que Tournut allait conduire l’auto dans le bois de
Châtebier. Les Allemands ont pu croire que les 3 bandits avaient déserté (voyez une autre version à
la page 186).
Note de la page 186
(note du 23 juillet 1945). Il est difficile d’écrire toujours la vérité, rien que la vérité. Aujourd’hui
Edmond Tournut de Chagey, dit le Grand, vient de me raconter l’affaire autrement :
1° : Les policiers étaient 4.
2° : c’est le fils de Fédo Debarre d’Héricourt qui conduisait l’auto.
3° c’est le fameux Réginbach, qui, parait-il mangeait à 2 râteliers qui devait livrer le « Vieux
Trappeur » pour 80 000 francs.
4° : Robert Tournut n’était pas seul avec René Faivre, fils de Maria Miller, ils étaient au moins 6.
5° : arrivés sur le pont ils les ont fait monter là haut à côté du pont à droite le chemin qui grimpe à la
carrière. Arrivés à mi côte deux des inspecteurs sont retourné vers l’auto. C’est à ce moment qu’ils
ont vu qu’ils étaient tombés eux-mêmes dans le traquenard qu’ils avaient tendu.
6° : il y en a donc eu 2 de tués là-haut dans la carrière et 2 en bas vers l’auto.
7° : ceux du bas ont été jetés dans l’étang de la Forge et les francs-tireurs ont mis des pierres dessus.
8° : les 2 autres ont été enterrés dans le bois tout en haut.
9° : les pierres s’étant dérangé un des morts est revenu à la surface quant il faisait des travaux-là le
fils de Tournut était avec un Allemand quand il a vu le mort, mais l’Allemand n’a pas du le voir. Ils ont
jeté des branches dessus et tout a été fini.
10° : l’auto a été conduite à la Neuvelle, non à Châtebier.
101
Mercredi le 7 juin 1944
Jacques a porté à manger à plusieurs Hindous revenus chez Jeangeorge, puis il est allé essayer d’en
trouver 4 qu’on lui a signalés à la Thure, dans le « Bacu » de Bouverot pour voir si on ne pouvait pas y
conduire ceux d’ici.
Qui aurait cru, il y a 4 ans quand personne ne voulait se battre, que tout chacun se dévouerait
pareillement à présent et Jacques n’est pas un des moins actifs.
On a tiré le bois samedi passé, celui des deux coupes. Une derrière le Château et une à la Goutte
Mathey et on y est allé aujourd’hui. Mais comme il pleut depuis 2 jours il n’y fait guère bon. J’ai mis
la Friquette en cheval devant les deux autres et ça va. Je l’attèle au collier. Elle va mieux que n’allait
la première fois notre Grivotte quand en 1924 je crois je venais avec mon père au bois dans la coupe
en face aux Boulottes. La coquine s’était couchée, elle a fait la morte, étendue des 4 pattes pour ne
pas tirer, nous n’avons pas pu la faire relever, on l’a laissée. On a monté la voiture sans elle mais dès
qu’elle nous a vu loin d’elle à couru vers nous.
Tout à coup je pense à Philippe Henriot ! Je n’ai pas parlé de sa disparition. Comment ai-je pu ne pas
noter un fait qui a fait plaisir à tant de gens. Eh ! Bien, disons-le : une certaine nuit d’il y a quelques
temps des francs-tireurs parisiens déguisés en miliciens ont fait irruption dans sa chambre à coucher.
Il a eu un désagréable réveil. Les faux miliciens avaient mission de le prendre vivant, mais il parait
qu’il hurlait si fort qu’il y en a un qui lui a coupé le sifflet. Au grand chagrin de notre presse
Vichyssoise (ici je dois rectifier une erreur. En relisant par la suite j’ai vu que Philippe Henriot a été
tué le 28 juin. J’en ai très bien pris note)
Mercredi le 8 juin 1944
Je suis allé à l’enterrement de la femme du cousin Sire de Couthenans, morte à peu près subitement.
J’étais passé chez eux il n’y a guère qu’un mois elle n’était pas malade. Qui aurait cru que je serais à
son enterrement aujourd’hui. Emile Sire est bien patraque aussi, il n’a pu accompagner sa femme.
Mr Nétillard, le pasteur, m’a surpris, il a parlé très bien et chanté mieux encore. J’ai entendu autour
de moi des propos relatifs à la situation, chacun dit la sienne plus ou moins sensée. En tout cas tout
le monde croyait qu’aussitôt que les Anglais seraient sur le continent ils donneraient l’ordre aux
francs-tireurs de se lever en masse et au contraire ils disent : « Attendez, ne bougez pas maintenant,
attendez les ordres ».
Les coups isolés qui se font un peu partout se font par ordres sauf pourtant quelques cas assez rares
où des écervelés agissent en dépit du bon sens.
Hier le château d’eau de la gare de Montbéliard a sauté. Les Allemands ont tiré à cause de cela sur
deux passants, deux frères, un est tué, l’autre blessé.
Ils ont tiré hier à Arbouans, sur sa porte, un jeune homme qui rentrait à bicyclette.
Un pont de chemin de fer a sauté vers Vougeaucourt, le train ne passe plus.
Et c’est comme ça partout, de ce fait les renforts allemands n’arrivent pas vite là-haut. Hitler ne
donnait que 9 heures aux Anglais pour séjourner sur le sol de France. Il y a déjà plus de 48 heures
qu’ils y sont et il y en arrive toujours, la mer est couverte de navires. Les aviateurs disent que depuis
un peu haut on ne voit pas si c’est la mer.
Philippe vient de revenir avec la vieille canne épée de son grand-père Comte. Il me dit en la tirant :
« regarde une canne à revolver ».
102
Vendredi le 9 juin 1944
Charles suzette (Nardin, le maire) vient de me dire après lui avoir ferré une vache : « Tu feras mon
compte, je veux te payer avant la fin de l’année car d’ici là qui vivra verra. On ne sait ce qui nous
pend au nez. Je crains les événements » (pauvre Charles, il a été fusillé 3 mois plus tard après avoir
été battu par ces brutes).
Les gendarmes sont consignés dans leurs gendarmeries. Certains ont rejoint les francs-tireurs au
maquis.
Ici nous ne voyons encore rien. On va à la coupe dans une boue épouvantable. Le Pierrot qui a fait un
tracteur à gazogène avec une vieille auto y va tout au long du jour avec Robert Goux. Ils ont bientôt
fait un voyage. Mais je crois qu’il cherche à briser son tracteur ces jours il a grimpé en haut de
Raveney avec tous les jeunes du village dessus, c'est-à-dire sur la voiture remorquée. Ils font des
sottises.
Avec nos 3 vaches nous nous en tirons très bien, la Friquette va bien.
Soir – L’institutrice de Paris qui a charge des enfants parisiens vient de venir de Lomont, elle est toute
épouvantée, il y a là une compagnie de francs-tireurs bien équipée, bien armée qui popote dans le
village, au château où je logeais quand j’étais apprenti. Et les Allemands patrouillaient dans les
environs. Il y a plusieurs centaines de Cosaques cantonnés à Moffans et Lure. Je me demande ce que
sont ces Cosaques. On dit que ce sont des Russes prisonniers qui ont accepté de servir dans les rangs
de leurs ennemis. On se demande si une pareille abomination peut être vraie.
Samedi le 10 juin 1944
La nuit a été beaucoup tourmentée par le tonnerre et par la pluie. Je
me suis relevé à 2 H pour couvrir mieux mon gros moteur qui est
après la scie sous le tilleul, car je scie mon bois ces jours-ci, mais il y a
d’autres tribulations. Ce matin Pierre Schmitt est venu téléphoner
aux gendarmes que des bandits se sont introduit chez eux (c’est chez
l’oncle Jules que voilà) (photo). Ils ont saigné leur cochon gras dans le
hangar, l’ont emporté et pris leurs deux bicyclettes. Hein ! Ça c’est
de vrai gangster !
On finissait à peine de téléphoner que mon camarade de guerre de
Lomont Charles Guillerey entre et se laisse tomber sur une chaise,
disant qu’il n’en peut plus. Que tous les hommes de Lomont sont en
fuite, car les francs-tireurs ont tiré cette nuit sur une patrouille qui
entrait au village. Il y a eu 2 Cosaques tués et 2 blessés, mais l’un
d’eux a pu se sauver.
l’oncle Jules
Alors dans la crainte de représailles les hommes de Lomont ont quitté le village, il parait que ces
francs-tireurs qui ne sont que des imbéciles agissent en dehors de tous ordres, ils ne feront que du
mal. Sitôt leur coup fait ils ont quitté les lieux laissant les gens à la merci de la vengeance boche.
Guillerey me dit que 2 morts sont sur l’accotement de la route à l’entrée du village un peu avant la
maison d’Auguste Viénot. Le maire aurait dû les faire ramasser et porter à l’église, avec considération
et soigné le blessé, puis partir immédiatement signaler l’événement aux Allemands, accusant
nettement la Résistance qui après avoir fait le coup s’est sauvé. Cela ne pouvait nuire à personne et
ça sauverait le village qui est bien en danger.
Dire que les Anglais disent qu’il ne faut pas faire de ces actes d’hostilité individuels qui ne servent à
rien. Ils le répètent chaque jour. Seuls les sabotages sont efficaces pour le moment et naturellement
qu’en cas d’attaque des Allemands, si cela est possible, il faut se défendre. Ces francs-tireurs de
Lomont sont des écervelés.
103
Hier soir les Anglais ont parlé du Mont Vaudois et de la Rouchotte. Le journal « les Petites Affiches »
de ce matin dit que le débarquement a complètement échoué ! (qu’est-ce qu’il leur faudrait ?).Les
Allemands ont eu un gros succès défensif !! Oh le bon mot.
Soir – Nous avons téléphoné plusieurs fois à Belverne pour avoir des nouvelles de Lomont.
Finalement la femme Ricci nous dit que son mari y est allé chercher le pain de Belverne, mais un peu
avant d’arriver au village il a entendu des coups de feu et il a retourné.
7 heures – Charles Guillerey est parti après diné chez son beau-frère Roy, de Chenebier, il vient de
revenir aux informations et on a retéléphoné et on nous dit qu’un camion d’Allemands est entré à
Lomont pendant que d’autres, environ 200, cernaient le village. Ils ont brûlé 5 maisons : celle
d’Auguste Viénot, du boulanger, d’Estignard et 2 de chez Tisserand. Ils ont tué Louis Guillaume puis
ils ont emmené tous les vieux hommes y restant, dont Joseph Lavalette, Auguste Viénot blessé.
Dimanche le 11 juin 1944
Charles Guillerey va essayer d’aller du côté de Lomont, on nous dit que les Allemands ont fouillé
partout, pillé complètement les maisons qui ont brûlé. Chez Viénot ils ont lâché les chevaux et les
vaches mais ils ont laissé 2 beaux cochons dans le feu.
Le petit de Louis Guillaume était à la scierie Morel ce matin, il pleurait tout ce qu’il pouvait : « Mon
papa ». Oh ! Les bandits ils ont emmenés des vieux de 80 ans. Tous les mains attachées derrière le
dos dans un camion sous une pluie qui n’a pas cessé !
Les tripailles du cochon de chez mon oncle ont été retrouvées à côté du chemin un peu plus loin que
chez Belfils, il y a de forts soupçons sur ce dernier. Les gendarmes ont pu venir, ils ont fouillé toute sa
maison mais n’ont rien trouvé.
Les gendarmes étaient Pierre Leblanc et l’adjudant Henry, ils désapprouvent hautement le coup de
Lomont, disant que ces maquisards là sont des fous qui agissent sans ordre. Ils sont prêts à prendre
le maquis eux aussi (ils ont été fusillés avec nos enfants).
Les nouvelles des fronts sont toujours bonnes mais ça ne va pas très vite en Normandie. Ils
débarquent toujours et ils débarqueront encore longtemps. Il leur faudrait le port de Cherbourg, ils
vont essayer de l’avoir depuis l’intérieur, ils s’élargissent. J’étais en promenade aujourd’hui avec le
Charles (Perret) derrière le Château dans un endroit couvert de jeunes platanes tout petits, à peine de
30 centimètres de haut. Le Charles a dit : « En voilà des petits frênes ». Le Philippe a dit : « Ça, ce
n’est pas du frêne, c’est du platane ».
Nous avons passé vers chez Christen et nous avons entré vers ce pauvre Jean qui est toujours de plus
en plus infirme, il m’a reproché de ne plus guère aller le voir, je lui ai dit que je n’allais plus comme
autrefois, que mes jambes étaient bien fatiguées aussi et pendant que nous parlions plusieurs de nos
amis Hindous sont arrivés dont « Radef » et Chan-Dram. Ce matin il y en avait 11 vers chez
Jeangeorge.
10 heures – On vient d’entendre une rafale de mitrailleuse du côté de Lomont.
Lundi le 12 juin 1944
Il y a passé 5 Hindous vers Suzette à la Bouloie. Ils lui ont dit : Bonsoir et demandé s’il n’y avait pas de
Boches. On entend sonner à Lomont. Ce sont sans doute les femmes qui enterrent Louis Guillaume
puisqu’il n’y a plus d’hommes c’est aux femmes de le faire. Mais elles n’y sont plus toutes car ils ont
tué Angèle Poulot hier soir. Elle revenait de chercher son lait à Courmont, elle rentrait à Lomont, ils
lui ont envoyé une rafale, parce que l’heure était passée. C’était encore plein jour. Sa fille revenait un
peu derrière elle. Quelle surprise de voir sa mère étendue sans vie au milieu de la route. On ne lui a
pas tiré dessus car la patrouille avait filé ailleurs.
104
Ils ont incendié deux maisons hier à Belfort. Deux patrouilles dans la nuit ce sont tiré dessus. C’est ce
qui a motivé ce massacre et ces incendies hier à Belfort. C’était vers chez Christen de Belfort.
Les Anglais ont pris Carentan. Ils auront Cherbourg bientôt, alors cette fois ils pourront débarquer
leurs gros engins. Mercredi la Lisette a fait le veau en rentrant de la coupe et ce soir la Friquette a fait
aussi le veau en rentrant de la coupe
Mardi le 13 juin 1944
Il y a aujourd’hui 4 ans que Jean nous quittait. Il se rendait à Belfort. J’y suis allé aujourd’hui. J’ai vu
beaucoup d’Allemands de tous calibres. Il y en a parait-il un qui n’a que 13 ans. Ce n’est pas étonnant
si des patrouilles composées des ces gosses là manquent de sang froid et tirent sur une autre
patrouille. C’est ce qui est arrivé avant-hier dans la rue de Thann.
En entendant une fusillade un jeune homme s’est relevé, a ouvert sa fenêtre pour se rendre compte,
aussitôt les Boches voyant cela se sont précipité à la porte en cognant pour se faire ouvrir. Alors le
jeune homme descendu a ouvert. Aussitôt les bandits l’ont abattu et ont mis le feu à sa maison. Il y
avait 12 familles dans cette maison. Les Boches interdisaient à quiconque de sortir, voulant les bruler
vifs, mais la feldgendarmerie un peu moins criminelle a autorisé la sortie des habitants, mais défense
d’emporter quoi que ce soit. Ils ont incendié aussi volontairement 2 maisons au milieu de la nuit !
Les Anglais ne font pas leur devoir au sujet de ces actes de vandalisme. Voici ce que je dirais aux
Boches par la voie de la radio ou par tracts : « Pour toute maison qui sera incendiée volontairement
en pays occupés, 10 maisons de même importance seront incendiée en Allemagne le lendemain par
l’aviation en des endroits où l’aviation n’a rien à y faire » pour bien faire voir que c’est une
représailles. «Pour tout homme fusillé, l’Allemagne payera les pensions après guerre et ce sera des
pensions du double plus forte que pour les autres pensions militaires et cela jusqu’à la disparition
totale par décès des ayants droit ». Si ça ne les faisait pas cesser, cela au moins les punirait en
appliquant.
Je suis allé dans la cour du docteur Daull. Ah ! Pauvre Philippe il pouvait bien avoir peur. Comme ils
ont bien été encadrés par les bombes.
Mercredi le 14 juin 1944
Il y a encore passé 12 Hindous aujourd’hui, ils disent se diriger vers l’Espagne. Ils n’y sont pas encore.
On continue à en nourrir 3 bandes par ici.
Les Allemands ont renvoyé une grande partie de leurs otages de
Lomont, il parait qu’ils leur ont fait des excuses, ils ont promis à
Auguste Viénot qu’ils allaient faire libérer son fils prisonnier. Ils ont
envoyé un expert évaluer les dégâts de sa maison pour la lui payer.
Pauvre Auguste son grand-père Louis était un ami intime de mon
grand-père. Auguste se souvient d’être venu à la fête chez mes
grands parents. Et mon patron ce pauvre Joseph ! Ils ne leurs ont
détaché les mains que le soir, elles étaient toutes enflées et toutes
bleues, elles étaient mortes.
Les Boches ont fait rentrer tous les hommes sous peine de sanctions,
ils ont peur qu’ils se mettent dans la Résistance sans doute.
Il parait que dans le Midi les Francs-tireurs occupent pas mal de
grandes villes, dans les Vosges ils luttent avec succès. Ils ont pris
Gérardmer et fait 300 prisonniers. Qu’ils n’ont pas fusillé, eux.
Auguste
A 2 heures on a entendu des coups de feu du côté d’Héricourt et à 4 heures j’ai vu Emile Drevion
arriver à Etobon. Il a fait comme les gens de Lomont, il s’est sauvé car ces coups ont été tirés sur
deux Allemands à la croisée du chemin de Vyans. Un officier et deux soldats sont tués. Là encore
105
c’est un coup de folie. Mais c’est peut-être des parents de gens que les Boches ont assassinés où des
propriétaires de maisons brûlées. Tout se paye.
Jeudi le 15 juin 1944
Nous avons une lettre de Jean du 20 mai. Il espère beaucoup.
Depuis 2 jours le couvre feu est à 10 H 30 au lieu de 9 H 30, il y a bon, ils voient peut-être qu’ils font
des bêtises. Ils ont peur. On ne les voit plus circuler que le fusil prêts à tirer. Sur chaque auto il y en a
toujours plusieurs assis sur les gardes boues, prêt à tout évènement. Ils ne doivent pas être heureux.
A chaque Français qu’ils rencontrent ils peuvent voir un ennemi prêt pour la prochaine bataille. Dans
chaque paquet, colis, qu’ils voient ils peuvent se demander si ce n’est pas des armes ou des
munitions. Oui ils peuvent avoir peur, car tous ces jeunes hommes qu’ils rencontrent à la campagne,
sur les grandes routes, dans les rues, sont les chefs ou les soldats de demain ou plus simplement les
francs-tireurs, les résistants, les maquisards, les terroristes d’aujourd’hui.
Le maréchal Pétain a fait poser partout de belles affiches. Il nous demande de ne rien faire contre les
protecteurs allemands, de leur obéir en tout et partout, de ne pas circuler dans les bois, car tout
homme qui sera vu dans la forêt sera pris pour un terroriste, de ne pas chercher à fuir si on nous
arrête, etc., etc.
Vendredi le 16 juin 1944
5 heures 30 – On voit à peine clair, je suis assis sur la tombe du Loulou à la Goutte Evotte et je
réfléchis. Que de pensées dans ma tête. Je prends mon carnet et je vais les inscrire. Je suis en train
de faucher et je suis content de la coupe ou de la faux, c’est un plaisir ce matin de faucher. Autour de
moi c’est la paix, on « entend » un silence extraordinaire. La nature qui a eu tant soif est redevenue
superbe. Un peu au dessus de moi il y a notre champ de légumes, qui sont extra superbes. Au dessus
il y a la Goutte Beney, la Goutte Evotte. Plus loin les grands champs Bourgeois tout est calme, c’est la
paix ici. A gauche je vois notre toit, la cheminée fume, Suzette est donc levée. Sa mère est partie en
même temps que moi pour aller piocher au champ Bozar. Le soleil commence à se montrer au dessus
de la Ravôle. Les Bouottes commencent à venir et à piquer il me faudra allumer mon « Boudot ». Ce
matin elles avaient froid, moi aussi.
Dans un moment Suzette sera ici avec la voiture pour amener l’herbe à la grange, elle va m’apporter
mon bidon de café au lait. Où était-elle il a 4 ans ? A cette heure elle devait être à Noirétable. Ah !
Quelle journée nous avions fait en l’envoyant pour la sauver d’un danger nous l’avions lancé dans un
autre. Elle y est restée 4 mois dans son Auvergne. Et le retour, avec son frère a été aussi difficile que
l’aller. Ils ont dû passer dans des forêts même sans sentiers.
Je vois la maison Jeangeorge qui appartient à Sirecoulon, il y a pour le moment 6 Hindous qui y
couchent. Ils passent leurs journées dans les bois et le soir ils reviennent là où ils trouvent leur
nourriture. Voilà une partie de ce que je vois mais il y a bien des choses que je ne vois pas. Je ne vois
pas ce qui se passe en Normandie. Il y a de rudes combats bien pires que ceux qui s’y sont livrés il y a
4 ans. Les Anglais ont à présent beaucoup de matériel, ils sont prêts à aller de l’avant.
En Italie les Allemands sont quasi en déroute. En Russie ça va toujours bien. Ici les Boches deviennent
nerveux, ils ont peur des francs-tireurs. Ils ne veulent pas les reconnaître comme soldats.
Samedi le 17 juin 1944
Il y a 8 jours qu’on a pris le cochon de chez mon oncle Jules. Cette nuit à minuit le chien de Jacques,
le Tommy, a aboyé. Jeanne a dit : « On prend peut-être notre cochon, relève toi ». Mais ce n’était pas
le notre qui était désigné.
Ce matin le René est venu téléphoner aux gendarmes qu’on avait tué leur gros cochon dans la hutte
et emporté du côté de Champagney. Les gangsters l’ont trainé vers le puits de la Goutte-au-Lijon et
106
l’ont ouvert derrière une pile de bois. Le sol a été piétiné par des bottes caoutchouc. Les pas,
accompagnés de caillots de sang, vont jusqu’au Moutat-du-Djon-Para. Là on trouve la trace de deux
vélos. Les voleurs avaient caché leurs vélos là et y étant revenus ils ont chargé dessus chacun une
moitié du cochon et sont partis à bicyclette. Au fond des vernes ils ont monté les bois à pied jusqu’en
haut. Les fils de Charles Perret sont partis sur les traces. A 10 heures ils sont rentrés bredouille. Les
traces de vélos se perdent en arrivant sur la route nationale devant l’école du Grand Crochet.
Gaston est venu cet après-midi, il nous dit qu’Elion, Nifnecker et un autre ont été dénoncés aux
Allemands comme chefs. Les Allemands sont allés pour les arrêter, mais la police des francs-tireurs
est bonne aussi, avertis assez tôt ils avaient fui.
Ces jours-ci le pont de chemin de fer sur le canal de Bavilliers a sauté. C’est le corps franc de
Montbéliard qui a fait le coup.
On travaillait activement à le réparer car tout trafic était interrompu. Hier soir quand le train ouvrier
a eu déposé tout son chargement à Héricourt, des FFI ont fait descendre aussi les chauffeurs et
mécanicien, ont monté dessus et ont mis toute la pression et l’ont lancé dans la direction de Belfort.
Ce train arrivait à 100 Km/h sur le pont de Bavilliers. Un des chefs de chantier s’est précipité en avant
agitant les bras, mais le train fou n’a pas voulu comprendre. La locomotive a franchi les 18 mètres de
cassure. Les roues de devant sont arrivées de l’autre côté mais elle à retombé au fond et tous les
wagons les uns après les autres sont venus s’emboutir dans le canal. Ça c’est du beau travail.
Mais une chose qui n’aurait pas été belle, c’est que
mon beau-frère (Alfred Pochard) dormait dans ce train à
Héricourt, il n’a descendu que quand le train repartait
pour son saut de la mort.
Pauvre Alfred, on peut dire que la mort l’a frôlé de
son aile.
Ces jours passés à Voujaucourt deux trains se
suivaient à quelques distances, les francs-tireurs ont
fait descendre les chauffeurs et mécano du 2è train et
l’ont lancé à toute vapeur sur l’autre. La collision a eu
lieu un peu avant la gare de Montbéliard. C’était joli
Retour d’Auvergne en 1940
aussi, c’est du plus beau travail que celui de Lomont.
On ne parle plus que des Cosaques. Ils sont terribles, il y en a à Héricourt.
Dimanche le 18 juin 1944
Nous sommes allés au pré Mabile. Philippe a cueilli beaucoup de cumin, il était à son article, puis il a
trouvé un trèfle à 4 feuilles dans le champ de Croissant à la Comtasse, et nous avons trouvé un
Hindou au Coteau en rentrant. C’était une estafette d’une bande, on l’a envoyé chercher ses
camarades et on a mis de la paille dans la baraque du parc et on leur à fait le souper et ce soir ils ne
sont pas venus. N’a-t-il pas compris ?
Lundi le 19 juin 1944
La femme de Jean Mercier est venue nous demander de bien vouloir cacher son mari et un de leurs
camarades qui se cachaient chez eux. Ce dernier se nomme Jacques Gable et c’est un des rares
survivants du combat de Maîche dont j’ai déjà parlé. Il a depuis une grosse plaie à la cuisse.
Elle nous a bien racontée des affaires d’Héricourt. Il y a beaucoup de complication, il y a des traitres
et des imbéciles.
A Aibre les Allemands ont tué un nommé Girods de 47 ans. Ils ont tout brûlé sauf la vache qu’ils ont
lâchée et 3 chaises, un peu de linge qu’ils ont permis à la femme de prendre.
Louise Bugnon vient de me dire qu’il y a 9 Hindous dans la baraque du parc. - J’en viens - Je les ai
trouvé déjà tous assis en train de tricoter. Oui tous tricotent. Les uns des chaussettes, d’autres des
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polos, c’est curieux. Quand je suis arrivé l’un d’eux s’est écrié : « Ah ! Papa Chagey ». Il y en a 5 que
j’ai conduit à Chagey, le tout vieux, le jeune si noir de Bombey. Ils seront bien là-dedans.
C’est un triste temps pour eux, il pleut, mais j’ai tendu des ficelles et leurs vêtements sont suspendus
au dessus d’eux.
Mardi le 20 juin 1944
Notre cloison entre grange et écurie était beaucoup percée, c’était un danger en cas d’incendie dans
la grange de communiquer le feu très vite dans l’écurie. J’ai résolu de la remplacer. J’ai demandé à
Jean Croissant, l’aîné de Louis, pour la remplacer. C’est un fameux jeune ouvrier, il a 22 ans. Nous
avons eu tout fini pour la nuit. J’avais les planches prêtes !
On apprend que les Allemands envoient sur l’Angleterre leur fameuse arme secrète. C’est une
bombe de la grosseur d’un petit avion. C’est la V1.
La Finlande voudrait parler de paix, pourquoi n’a-t-elle pas accepté il y a quelques mois.
Le René arrive de Sochaux ce soir avec un gros sac de pain qu’Hélène Sire, femme de Sirecoulomb, lui
a donné pour les Hindous.
Soir – Mr Pernol me raconte que dans les Vosges 2 villages ont été massacrés pour avoir hospitalisé
les Hindous. Alors on a décidé de prévenir les nôtres de ne plus rester ici, d’aller dans le bois. Je suis
allé leur dire de partir demain quand on leur aurait apporté le déjeuné, au petit jour. Puis je suis allé
avec Jacques donner le même avis à ceux qui couchent dans les maisons de cochons de Courbot. Ces
derniers ont voulu partir de suite. En rentrant je suis allé porter le pain du René à ceux du parc. Oh !
Surprise ils partaient déjà eux aussi, malgré mes supplications ils n’ont pas voulu rester pour la nuit.
J’ai dû céder et je les ai conduit jusqu’au Courbe-au-Prêtre dans ces fils de fer, ces rigoles et tout, en
leur faisant éviter les mauvais pas, les aidant au besoin. Après ce fut les adieux aussi sincères que
touchants. Oh ! Que c’est pénible voir partir de nuit ces hommes qui une heure avant dormaient si
bien dans leur paille. Si j’avais seulement attendu à demain pour leur dire mes craintes. Il ferait beau
temps ce ne serait pas pareil. Enfin à la garde de Dieu, pour eux comme pour nous.
Nos deux hommes à cacher sont venus. Jacques (Gable) nous a raconté son odyssée : C’est une balle
dum-dum (explosive) qui l’a arrangé comme cela et tirée par des Français. Après le coup, des Allemands
vêtus en civil l’ont cherché, car il avait suivi ses traces, faites de pas dans la neige et aussi de sang.
Mais dans un jardin il a réussi à grimper sur un mur où il n’y avait plus de neige. Ce mur aboutissait
vers un gros sapin. Il a grimpé en haut et y est resté 15 heures ! Quel supplice. (Jacques Gable est
revenu nous voir en 1966).
Mercredi le 21 juin 1944
Il y a eu 3 nouveaux tués à Belfort. Mais il parait qu’au sujet des fusillades et incendies de l’autre
jour, le commandant de la garnison a fait partir de suite pour le front les jeunes salopards auteurs de
ce banditisme.
Jules Duvernois, de Belverne, me disait tantôt que des Cosaques qui sont passé sur la route ont tiré,
hier soir, sur Marie Durand qui était dans les champs. Ils l’ont manqué, mais cela nous montre ce que
sont ces bandits. Avant-hier ils ont tiré comme ça, sans motif sue le vieux Vilquey de Brevilliers qui
était à la pêche, blessé au pied il a du être amputé.
Vendredi le 23 juin 1944
Par une carte écrite le 6 juin et reçue le 21, Jean m’a souhaité un heureux anniversaire. J’ai 58 ans,
les années passent et la guerre continue. Les Finlandais baissent, les Russes progressent non
seulement là-haut mais en ce moment ils reprennent une formidable offensive plus au sud.
Il parait que ce serait à la Houssière où j’ai fini la guerre (Vosges) que les hommes auraient été
fusillés à cause des Hindous.
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On nous dit qu’un nouveau train a été lancé à Montbéliard. Il a passé à toute vitesse dans toutes les
gares. Ce n’est qu’à Clerval qu’on pu faire arriver un message assez tôt pour l’aiguiller sur une voie de
garage où il s’est écrabouillé sur des wagons de planches.
Le receveur de la poste nous disait hier qu’il a bien ri quand on a avertit Lure par téléphone du fracas
de Bavilliers. L’officier répondait : « Che ne gomprend pas pourquoi en plein chour, le train s’est
lancé dans ce pont tanchereux. C’est formitaple, c’est pête ».
Jacques Gable et Jean Mercier fendent notre bois. J’aurais préféré qu’ils se cachent, mais après tout
les gens ne savent pas qui ils sont. Jacques me parlait des tortures que les Allemands font subir à
leurs prisonniers. C’est inouï. Jamais de 1914 à 1918 on n’avait parlé de tortures. On voit qu’ils se
sont civilisés depuis. Ah ! Cannibales va !
Les francs-tireurs ont tous un faux non ou un sobriquet, ils ne se désignent entre eux que par leurs
prénoms. Jacques (le notre cette fois) il le surnomme Pernin. C’est son nom de guerre.
Cet après-midi un avion a tourné pendant près d’une heure tant autour du Château que sur les bois
environnants à quelques 40 ou 50 mètres au dessus des arbres. C’était un Allemand qui cherchait
sans doute reconnaître quelque chose.
Samedi le 24 juin 1944
Voilà Elisabeth du Jean Mercier qui vient d’apporter des ordres. On lui
fait dire d’aller à un tel endroit pour prendre le commandement d’un
maquis et lui n’accepte pas. Ah ! Ça vaut. La femme donne un ordre au
mari, qui voit une trop grande responsabilité et qui tergiverse. Enfin il se
décide à partir à Héricourt chercher de plus amples renseignements.
Madame Mercier est vêtue d’une robe très bariolée où les couleurs
rose, jaune, bleu, dominent. Je lui ai dit qu’elle était bien trop repérable
pour un agent de liaison de la Résistance. Tous ont approuvé, même
elle.
Le garde forestier de Tavey a été tué accidentellement par un camarade
de (la résistance, de travail ?, il manque le mot).
Au (Mont) Vaudois aussi il y a eu un autre accident d’armes à feu.
Alexandre Belot, ses oncles Gustave et Alexandre ont été emmenés par
les Allemands sous l’inculpation d’avoir donné à manger à des Hindous.
Lalo lui aussi est recherché.
Alexandre Belot
Dimanche le 25 juin 1944
Les 3 Belot de Chenebier sont rentrés. A la prison de Lure on leur a demandé s’ils avaient nourri des
Hindous, ils ont dit : « Non » et on les mit en liberté. Ils ont eu de la veine, eux ! Ils étaient avec les 6
jeunes de Lomont qui ne sont pas encore lâchés.
Soir – Je suis allé à Lomont voir mes amis. Nous
avons vu la maison d’Auguste Viénot, mais pas
les gens. Ils étaient partis en voyage. Voici une
photo de cette maison faite le 25 mars 1935. On
y voit d’abord le petit Loulou et la Loulette,
Jacques, moi, Alfred Surleau, Auguste Viénot,
Madeleine Surleau et Marguerite Viénot.
Eh bien! De cette belle maison il ne reste que les
4 murs noircis.
C’est bien vrai que les Allemands lui ont promis
de lui rendre son fils. Et ce pauvre Joseph ! Oh
qu’il a souffert.
109
Ils ont dit à Auguste Viénot ; « Il y a trop de schnaps à Lomont on ne pouvait plus les tenir ». En effet
en fouillant partout ils ont trouvé la goutte. Heureusement que ce n’est plus pour longtemps, les
Américains vont avoir Cherbourg bientôt. Les Russes viennent de publier 3 ordres du jour spéciaux
annonçant de grandes victoires, 700 localités délivrées.
En Italie les alliés viennent de faire 3 500 prisonniers et en tous les pays d’Europe les francs-tireurs
leur font la vie dure.
Hier ils ont envoyé à tous les maires l’ordre de retirer tous les permis de conduire pour tous les
véhicules qui marchent à l’essence, c’est bon signe.
Quand nous sommes rentrés, nous avons trouvé ici Paul Mercier qui venait voir et dire au revoir à
son fils, car ce n’est plus pour rire. C’est la guerre pour eux. Le père et le fils se sont fait des adieux
touchants. Qui sait s’ils se reverront. Jean dit qu’il croit « qu’il y veut laisser sa peau ».
A Lure ils ont tué le percepteur qui rentrait un peu tard de sa tournée. A Belfort plusieurs employés
de chemin de fer ont été tués en allant prendre leur service le matin de bonne heure.
Ils ont fusillé deux hommes ses jours à Giromagny, l’un d’eux était l’ami intime de Mr Pernol. Il a été
livré par sa propre femme qui par malheur savait où son mari se cachait. Ils lui en ont tant fait, tant
dit, tant promis même, qu’elle a lâché le mot. Vous voyez qu’en principe même il ne faut dévoiler
aucun secret. Sous la torture les meilleurs peuvent parler. Quel regret elle doit avoir !
On apprend que Cherbourg est pris. C’est un bon coup mais le port est détruit. Les Américains y ont
trouvé un matériel fabuleux. Il y a de tout ce qu’on peut imaginer. Les officiers Boches ont imposé à
leurs troupes de tenir jusqu’à la mort, mais eux se sont sauvés par la mer. La mer était à peu près
libre puisque les Américains attaquaient la ville depuis l’intérieur.
Des 7 navires que les Allemands ont utilisés pour fuir, deux ont été coulés, trois ont été capturés et
deux sont arrivés à Jersey qui est encore aux Boches.
La radio a dit que dans un village vers Limoges, Oradour, les Allemands ont fait des cruautés
inimaginables, les hommes ont été tués, les femmes et les enfants ont été brûlés dans l’église et le
village a été incendié complètement. On parle de 1 800 victimes (en fait 642), Jacques ne veut pas croire
que c’est vrai, il dit qu’on exagère toujours. Ah ! Méfions nous des boches (Oh ! oui papa tu avais
raison).
Mercredi le 30 juin 1944
Gable et Jean Mercier sont partis. Jean a finalement accepté ce que sa femme lui proposait, c'est-àdire d’être un chef. Ils forment un maquis d’une centaine d’hommes au chalet de la Thure. Jacques
Gable n’était pas gai, il aurait aimé avoir un poison violent pour se donner la mort au cas où il serait
pris, car dit-il « Je ne veux pas tomber vivant dans leurs mains ».
Voici 2 jours que je me promène avec le Vermorel (pulvérisateur) au dos dans nos poirottes du champ
Bozar. C’est bien fatiguant, j’avais perdu mon porte monnaie, qui était bien garni. Je l’ai retrouvé ce
matin sur le chemin eu bout du champ. Personne n’a rien ajouté dedans.
On vient d’entendre 4 grosses explosions dans le bois du côté de Lomont.
J’ai oublié de signaler qu’il y a 2 ou 3 jours, il y a eu des exécutions à Héricourt. Le camarade de
batterie de nos fils, le célèbre Paris a été abattu avec un nommé Morlot. Un 3è, Montendon, n’a été
que blessé. Il allait pour cette blessure se faire soigner à l’hôpital. Il y a reçu hier une lettre lui disant
que c’était tout à fait inutile de se faire soigner, qu’il serait achevé d’ici peu : « Ce sont des soins
perdu, ton heure a sonné ! ». Il a aussitôt fait afficher des affiches qu’il était accusé à tord, mais cela
n’a servi à rien car ce matin au moment où il quittait l’hôpital il a été abattu sur la route. Ça c’est de
la justice sommaire.
Il parait que sa femme est fortement compromise aussi.
110
Les Russes annoncent 18 000 prisonniers pour la journée de hier. Pendant ce temps on fane, mais il y
a peu de foin et il est court, si court qu’on en laisse beaucoup sur le sol, et on en perd beaucoup en
route, mais il est lourd comme du plomb.
Samedi le 1er juillet 1944
Hier soir ce sont des pylônes de la grande ligne de Kembs à Troyes que les francs-tireurs ont fait
sauter vers Saulnot. Il y a 2 pylônes renversés. Et le bombardement qu’on a entendu un peu après les
4 explosions a eu lieu sur la gare de Dijon. Jean (Mercier) et Jacques (Gable) du chalet de la Thure sont
revenus, pour chercher du matériel que j’aurais autant aimer garder pour les nôtres. Je leur ai donné
un bouteillon, plats de campement, gamelles, bidons, couvertures, toile de tentes (matériel conservé
depuis les Polonais de 1940 en prévision de ceci, j’avais pour 10 soldats). Les Anglais ont reparlé du
Mont Vaudois, puis ils ont raconté ce qui s’était passé dans le tunnel de Voujaucourt où on avait
emboutit 2 trains.
Dimanche 2 juillet 1944
Il fait bien chaud, bien sec. Je suis allé me promener avec le petit derrière Frenabier dans la fouillie.
J’ai élagué quelques buissons et lui à élagué sa jambe en coupant un genêt, il a planté la pointe de la
serpe dans le mollet. J’ai lié avec mon mouchoir et nous avons dormi sur une couverture à côté d’un
bon feu qui chassait nos mouches.
Il y a probablement quelque coup d’organisé quelque part par ici car il passe et repasse quantité de
jeunes hommes, en vélo, tête nue, en flanelle ou même torse nu. Ce sont des francs-tireurs
d’Héricourt.
Jacques Gable est revenu chercher des boulons depuis la Thure. Qui croirait en voyant tous ces
jeunes gens qui passent à côté des Allemands, que c’est une armée prête à agir, une armée d’autant
plus à craindre qu’elle est insaisissable, ils se conduisent partout avec les Allemands, qui tout en les
soupçonnant ne peuvent pas grand-chose contre eux. Cependant ils sont allés pour arrêter un
nommé Picard à Brevilliers. Ce Picard les voyant arriver contre chez lui à bien supposé que c’était
pour lui qu’ils venaient. Il a mis ses mais dans ses poches et il a descendu contre eux en sifflant tant
qu’il pouvait en passant vers eux il les a salué, ils lui ont demandé après Picard, et ce farceur à fait
comme Bâni à Chagey, il leur a dit : « Il est là-bas derrière sa maison ». Mais je vous assure qu’il a filé
vite après.
La Résistance a encore abattu 4 individus ces jours ci à Saint-Maurice, des gens qui ont livré des
Français et des Hindous.
A Besançon il y a eu un vif combat où les francs-tireurs ont pu faire sauter le dépôt des locomotives
et plusieurs d’entre elles avec.
Ils ont pris Lons-le-Saulnier, capturé 6 wagons de beurre dont ils ont vendu la plus grande partie aux
habitants à 10 francs le Kg.
Les Russes annoncent ce soir qu’ils ont libéré 1 700 localités en 24 heures et pris plus de 10 000
prisonniers. Et dire qu’il y en a toujours !
Le maire est avisé qu’Etobon aura à fournir un cheval pour le service diligence qui va s’établir de
Vesoul à Belfort, on aura tout vu.
Lundi le 3 juillet 1944
Dans le Jura les batailles rangées continuent, le couvre feu est à 6 H 30 là-bas.
Les Russes ont pris Minsk aux Allemands qui viennent de passer la Bérézina de sinistre mémoire. Ce
n’est guère meilleur aujourd’hui pour les Allemands que ce fut pour nous. C’est la déroute. On
signale que leurs tanks écrasent leurs propres soldats tombés épuisés sur les routes. On dit que c’est
pire que chez nous en 1940.
111
Le René nous dit que la ligne du PLM (chemin de fer) remarchait depuis hier mais elle a de nouveau sauté
cette nuit, dans 7 places, d’ici à Besançon.
Il nous dit qu’un Cosaque aurait été tué ces jours-ci à Saulnot on ne sait par qui. Les Boches voulaient
incendier le village, mais il y a eu sursis. Cependant on raconte que les Allemands de Saulnot ne sont
pas mauvais. L’instituteur étant aux doryphores avec les gosses avait trouvé un fusil et des
cartouches dans un champ. Il l’a dit au maire qui l’a dit au gradé Allemand. Ce bon Boche a
dit : « Vous venir, ce soir montrer à moi ce fusil, moi le cacher. Pas dire Cosaques, eux fous. Feraient
du mal ici».
Hier à Audincourt il y a eu une réunion d’anti Résistants. Les francs-tireurs ont pénétré chez ces
traitres et en ont tué 4 et blessé plusieurs.
La Finlande tient toujours. Ribbentrop pour les soutenir leur a envoyé quelques divisions qu’il a prise
où elles étaient pourtant bien nécessaires. C’est comme celui qui arrachait les robinets aux tonneaux
pour en boucher des autres. Ça va bientôt craquer.
On dit que c’est le fameux Rommel qui commande les Allemands en Normandie et qu’il prépare une
contre offensive, mais elle ne donnera rien. Ils sont cuits et cependant l’anti résistance travaille
encore. Ils sont fous ces gens là. Ils auront des comptes à rendre la guerre finie.
Jeudi le 6 juillet
Tous les 3 mois le René va à Lure viser ses papiers de prisonnier mis en liberté. Il y était aujourd’hui, il
a parlé avec un homme de Saulnot qui lui a dit que le Cosaque s’était tué lui-même étant saoul, en
maniant son revolver. L’interprète du bureau lui a dit que s’était probablement la dernière fois qu’il
allait là.
Churchill a fait un discours, il dit que les bombes volantes dites V1 font bien du mal là où elles
tombent, mais elles tombent n’importe où. Du point de vue stratégique le résultat est nul. Londres a
déjà pas mal pris de ces engins du diable.
Notre maman est comme moi elle a mal à une jambe. Le docteur qui était à Etobon a été invité à
entrer, lui a conseillé de repos, il ne sera pas obéi. Je suis allé aux remèdes aujourd’hui, il y avait un
petit orage. Comme il faisait bon dans ces bois. Comme sa sentait bon cette terre si chaude qui
venait d’être arrosée. J’ai passé vers Mr Coulon, il est toujours aussi farceur. Il m’a dit de me procurer
une bonne lanterne et une corde pour descendre dans le souterrain de la Terre qui sonne qui aboutit
sans aucun doute au Château ! Pauvre homme.
A mon retour Jean Mercier est venu voir où on pourrait loger un blessé très grave. Il est amputé
d’une jambe depuis ce matin et il a eu une ou 2 balles dans les parties.
Ce matin la femme de Montendon a été abattue devant la gendarmerie dans l’auto postale d’Etobon,
deux hommes qui l’attendaient ont fait signe à Weiss le conducteur, d’arrêter, ils ont ouvert l’auto :
« C’est bien vous madame Montendon » ; « Oui », pan ! Une balle au cœur et la voilà morte. Ah ! Ça
va vite la justice. Elle avait sur elle la liste de 80 francs-tireurs qu’elle portait à la gestapo de Belfort.
Mais l’un des exécuteurs en remettant son revolver s’est lâché 2 ou 3 coups de revolver, une balle lui
a fracassé une jambe et 2 autres l’ont bien mutilé. Weiss l’a chargé dans l’auto vers la femme morte
et l’a conduit à l’hôpital ou le docteur Ziegler l’a amputé aussitôt. Les Allemands avertis sont arrivés
aussitôt, mais n’ont pas pu l’arrêter, il n’était pas réveillé. Alors ils ont laissé une sentinelle vers lui,
pour un moment, pensant revenir un peu plus tard le cueillir.
Mais sitôt les Boches partis la sentinelle a descendu faire une petite course en ville quand elle a
remonté à l’hôpital les francs-tireurs avaient pris le blessé et l’avaient escamoté. On n’en a trouvé
aucune trace. Les Boches ont fait une belle tête, ils étaient furieux, mais le personnel de l’hôpital n’y
était pour rien et ce soir j’apprends que c’est ce blessé là qu’il s’agit pour le loger à Etobon.
112
On le mettra chez Adèle Goux, dit la tante Adèle.
Hier il y a eu un combat dans un café de Montbéliard. Il y a eu 3 officiers tués et 3 francs-tireurs. Plus
un blessé que les Allemands ont emmené et qu’ils ont torturé.
Minuit – Une troupe d’homme a passé portant une civière. Ce sont eux, ils s’arrêtent vers chez la
Délette. Ils sont au moins 10.
Samedi le 8 juillet 1944
Je suis rudement fatigué ce soir et il en est ainsi presque tous les soirs. Qu’il me tarde de pouvoir
diminuer cette culture, ne plus faire que la forge. Ah ! Quand la guerre sera finie, j’espère bien avoir
meilleur temps et Jeanne aussi. Si nous n’avions plus que la forge elle ne me pousserait plus ainsi au
travail et tout le monde en serait bien mieux. Aujourd’hui n’en pouvant plus, je suis venu me coucher
plusieurs fois. A chaque fois, elle m’a appelé au bout de quelques minutes : « Jules !! Descend, va
faire ceci, Jules va faire cela, Jules il y a un bœuf à ferrer ». Ah ! Quelle misère. A 3 heures je n’en
pouvais plus : «Jules voilà deux bœufs de Chenebier ». Il y avait 16 fers à mettre. J’aurais pleuré. Je
n’avais pas fini qu’il en arrive un autre. Sitôt fini je suis revenu me coucher. Il n’y avait pas cinq
minutes que j’y étais que : « Jules ! Descends voici Emile Nardin avec son bœuf ».
Pourquoi est-ce que je dis ceci aujourd’hui ! C’est presque tous les jours ainsi sauf que je ne viens pas
souvent me coucher mais aujourd’hui la mesure est pleine. C’est trop ! Je ne pourrai pas tenir
longtemps.
Et après tout cela, j’ai du encore aller faucher une voiture d’herbe (j’avais sur mon carnet que ma
femme à écrit : « Pauvre homme tu es bien à plaindre).
Reparlons du blessé. C’est Mr Hückel le pharmacien qui est venu le soigner. Quel dévouement il a ce
Mr Hückel. Il y risque sa vie tous les jours, c’est déjà lui qui soignait Jacques Gable.
Ce blessé de l’Adèle est Robert Chevalley, agent de police de Montbéliard. Il fait partie du corps franc
de cette ville. Ce sont ceux-là qui font tous les coups les plus difficiles. Quand les FFI d’Héricourt sont
allé le prendre à l’hôpital, il était encore sous l’effet du narcotique. Ils l’ont conduit sur une charrette
dans le cimetière qui est à 300 mètres et ils l’ont descendu dans un caveau où il s’est réveillé. Les
Allemands n’ont pas eu l’idée d’aller le chercher là. Dans l’après-midi une auto la pris et conduit au
chalet de Mr Engel à la Thure bien à l’abri de ce dernier, et c’est dans la nuit qu’ils l’ont apporté ici.
Dimanche le 9 juillet 1944
Notre maman a 55 ans aujourd’hui, encore autant et nous serons des vieux. J’ai passé mon aprèsmidi à faire des caches. Notre paille est minée de tous les coins, il y a de tout, du vin, de la goutte,
etc. etc.
Voilà Jacques Gable qui vient de nous apporter tout un sac de pain, des croutons et des pains intacts.
Car tout le personnel est partit de la haut, parti bien précipitamment. Il y a eu un dur combat dans les
environs de Montbéliard, à Ecot, où les francs-tireurs ont eu le dessous et on envoyé chercher du
renfort à la Thure. Mais ! Le temps de venir depuis là-bas, alerter ceux-ci, puis les rassembler, partir
et arriver là-bas ! Que de temps perdu !
Les Russes avaient prit 11 généraux, ils viennent d’en prendre encore 3 ce qui fait 14 en ces quelques
derniers jours.
Le petit docteur Goebbels vient de déclarer la patrie allemande en danger.
Lundi le 10 juillet 1944
Je suis allé voir le blessé, il souffre au-delà de tout ce qu’on peut dire. Il a une blessure horrible. Mr
Marlier semble inquiet à son sujet. Il faudrait que Mr Hückel, qui est docteur en médecine, revienne
aujourd’hui.
113
J’ai agencé des échelles derrière mes ruches pour aller dans le jardin de la cure, puis une échelle de
chaque côté du mur au coin de la cure et des noisetiers de l’Adèle, de cette façon on peut aller très
souvent vers Robert Chevalley sans éveiller l’attention des gens.
Puis nous sommes allés, Jacques et moi faucher de la litière aux Echaux. Les Mallo de Chenebier y
étaient déjà, ils disent l’avoir louée, j’en doute. Tout en fauchant j’ai raconté l’affaire du blessé à
Jacques, alors il est revenu de suite pour aller à Héricourt trouver Mr Hückel.
On parle beaucoup de l’affaire de hier à Ecot. Les renforts de la Thure sont arrivés quand tout était
fini. Les morts étaient bien mort, les blessés étaient achevés et les prisonniers étaient emmenés. Oh !
Les malheureux quel sort leur est réservé ?
Le capitaine des francs-tireurs, Valentin, ne pouvant échapper s’est tué sur place. D’autre aussi, mais
plusieurs sont pris. Il s’en est quand même beaucoup échappé.
Deux soldats Allemands qui n’ont pas voulu achever les blessés ont été abattus sur place par leur
officier.
Mardi le 11 juillet 1944
Plusieurs personnes sont sanctionnées pour insuffisance de lait fourni. Charles Suzette est du
nombre, ça le chagrine beaucoup. Il va en faire une maladie. Il a une amende de 1 900 francs.
Mr Hückel est venu, ça va un peu mieux. Il nous a dit qu’on ne compte que 20 morts et 20 prisonniers
à Ecot, mais c’est encore beaucoup trop. Les Allemands auraient été renseignés par un traitre. Le
capitaine Valentin lui-même servait sa mitrailleuse, il a tiré jusqu’à épuisement complet des
munitions.
La sœur de la femme de Montendon a été abattue aussi, elle avait beaucoup d’arrestations sur la
conscience.
Un nommé Petitgirard a été descendu aussi hier dans les environs. Parmi les tués abattus ces jours ci
à Audincourt il y aurait un neveu de Gégène (Faivre) et le fils de la femme de Benzot Jean qui est luimême milicien. Ce matin le conducteur de la poste me racontait le drame qui a eu lieu dans sa
voiture, il ne croyait guère que le blessé était si près de lui quand il me parlait.
La Guite de ma sœur venue pour ces vacances s’est fait voler son vélo. Mais ce matin un joli Môssieu
dans une belle voiture est venu lui amener un pneu tout neuf et une chambre pour son vieux vélo,
puis elle est partie avec cet homme parce que la dactylo qui la remplace est malade. Manuel son
mari est toujours en Allemagne, il n’a pas eu de permission. Le Fady donne toujours assez
régulièrement de ses nouvelles, Jean aussi.
Ce soir la radio s’adresse aux prisonniers : « Ne fuyez pas quand vous connaitrez l’armistice. Attendez
avec patience pour éviter l’embouteillage » et pendant ce temps des vieux coucous du camp
d’aviation de Malbouhans sillonnent notre ciel pour former des jeunes pilotes, futurs élèves morts.
Ah ! Je crois que ce n’est plus la peine.
Depuis quelques temps je trouvais des morceaux de « Petits Beurre » un peu partout chez nous, nous
nous sommes bien creusés la tête pour savoir d’où pouvaient sortir ces précieux produits.
Aujourd’hui j’en ai trouvé dans la loue juste au dessous des fentes où se trouve la chambrette. J’y
suis monté. Oh ! Quel désastre. Trois boites en fer de « Petits Beurre » ont été ouvertes par les rats,
ouvertes et pillées, biscuits, pain d’épice et tout. Ah ! Les sales bestioles ! Mais pourquoi ne les
mangeaient-ils pas entièrement, pourquoi les avoir éparpillés ainsi partout. Jamais, au grand jamais,
je n’aurais cru ces animaux capables d’ouvrir un couvercle qui joint et qui serre bien, et c’est
pourtant vrai.
2 heures de la nuit – Je rentre de vers le blessé. Mr Pernol va reprendre la veillée jusqu’au jour. Quel
courage il a, quel moral. C’est un ancien marin, il a voyagé partout.
114
Vendredi le 14 juillet 1944
Hier madame Pernol était aux cerises à Frédéric-Fontaine. On lui a demandé comment allait le
blessé !!!
Une chose que nous tenons si secrète ! La voila connue là-bas. Mme Pernol n’en revenait pas. Elle a
voulu savoir d’où on savait une chose si grave. Eh ! Bien c’est l’Adèle qui l’a dit chez Jules Magui qui
l’ont dit à leur fille Odette qui habite Frédéric-Fontaine.
Ah ! Vieille toupie va, elle se ferait fusillée et tous les autres avec.
Il y a eu 148 Allemands tués et blessés à Ecot et 39 francs-tireurs disparus.
Les Anglais ont prévenu par radio les Allemands que sitôt la guerre finie ils fusilleraient 250 000
agents de la gestapo et SS en représailles des aviateurs Anglais et des 208 parachutistes qu’ils ont
massacré ces jours ci.
Soir – Je viens de porter une montre à Chevalley. Il avait de la visite, c’était l’autre agent de police de
Montbéliard, celui qui a lui-même tué la dame Montendon. C’est lui qui a subtilisé Chevalley à
l’hôpital et l’a conduit au cimetière d’Héricourt. Ils ont laissé tout le temps du séjour au caveau un
homme vers lui sous la dalle vers le cercueil et 2 sentinelles dans le cimetière. Quelle vie !
Samedi le 15 juillet 1944
Ce n’est pas deux Allemands qui ont été fusillés à Ecot, c’est quatre. Ils réprouvaient ces massacres
de blessés. Ayant fait l’autre guerre « humainement » ils ont voulu le dire, c’est alors que l’officier
leur a donné l’ordre de le faire eux même. Alors ils ont refusé. Vous voyez qu’il y a encore des
« Hommes » chez les Allemands. C'est-à-dire qu’il y en avait encore quatre mais à présent qu’ils sont
morts. Il n’y en a sans doute plus.
Voici pourquoi a eu lieu cette affaire d’Ecot. Un franc-tireur avait été pris. Ils ont arraché les 20
ongles et fait subir d’autres plus grandes douleurs puisqu’il est mort 2 heures après. Alors il a parlé et
dévoilé le lieu de rassemblement dans la forêt au dessus d’Ecot et le lendemain à 4 heures du matin
les Allemands les cernaient !
Voila, c’est tout simple, mais bien tragique, ils se sont quand même bien défendus puisque les
boches ont perdu 148 + 4 : 152 tués (à vérifier ?).
Avant-hier la ligne entre Héricourt et Montbéliard a de nouveau sauté.
Dimanche le 16 juillet 1944
Hier nous avons fauché tout le gros coin du champ Horin et nous l’avons rentré aujourd’hui bien sec,
3 grosses voitures. Qu’il fait bon sans ce si gros parterre, 6 cartes soit un demi-hectare. C’est gros
pour Etobon, mais ailleurs ce serait un petit champ.
Sur le coup de 11 H les Anglais ont passé et on a entendu de gros bourdonnement du côté de
Mulhouse.
Les Russes refont bien parler d’eux ces jours ci, quels soldats !
Je viens de passer la soirée vers le blessé qui est souvent seul avec ses douleurs. Madame Marlier et
sa nièce ne le laissent pas, elles le soignent du mieux qu’elles peuvent mais elles ne peuvent être
toujours vers lui.
Depuis 2 jours nous n’avons plus de téléphone, c’est le pylône de la grande ligne de Kembs, qui est
derrière le cimetière de Couthenans qui est comme le clairon des zouaves, il est couché dans l’herbe.
Ce pylône immense, Kolossal, puisqu’il était à un angle est capout. Il y a quelques années je l’avais
photographié, tellement je le trouvais énorme. Comparez-le à l’homme qui était au pied. C’est Luze
qu’on voit derrière.
115
Lundi le 17 juillet 1944
Je viens de faucher le jorin sur le Rond Pré et je suis
malade, toujours pareil. Il fait terriblement chaud, il
pleut trop peu quand il pleut.
J’ai rencontré aux Rayère un homme qui se dit
Serbe, il est prisonnier évadé, il vient de Giromagny.
Il a un crou sur l’épaule, il me disait que vers Frahier
il a trouvé un Allemand de garde, il a passé
franchement vers lui et l’Allemand lui a dit
« Ponchour ».
Mardi le 18 juillet 1944
Hier il y a eu un bombardement sur les casernes du
Bosmont. Il y a eu beaucoup de soldats tués et
aujourd’hui on en entend de nouveau dans cette
direction, mais ça semble plus loin.
Les casernes du Bosmont sont pulvérisées, un
immense dépôt d’essence a été incendié. Nous
sentions l’odeur d’essence jusqu’ici.
Les Américains ont pris Saint-Lô. Les Russes sont à
20 Km de la Prusse. En Italie c’est parfait. Ayons
confiance, ça vient.
Avec Suzette je suis allé cueillir les cerises du Trou de Raveney, c’est la première fois que je peux en
cueillir à ce cerisier. On me les avait toujours volées.
Dimanche à Frédéric-Fontaine Jean Lecrille de Chenebier en cueillait et
malgré sa vue très basse il montait à des endroits très dangereux. Je
dis : « Malgré », je devrais dire : « A cause ». Enfin il était très haut sur une
branche sèche. Elle a cassé, il a eu la colonne vertébrale atteinte et il est
mort ce matin à Lure où on l’avait conduit. Le même accident était survenu
à Henri Goux, frère de la Délette, notre cousin, il avait 16 ans et je crois que
c’était aux Forots autour de 1875 (le 9-07-1869)
.Mercredi le 19 juillet 1944
Le cousin Pierre Perret (fils de Charles) et Annette sont arrivés depuis Saint
Quentin à bicyclette. Il n’y a plus de train, partout les lignes sont coupées,
les embranchements sont détruits. Les Allemands sont bien gênés pour
ravitailler leurs troupes de Normandie. Ils pensaient le faire par la route
Jean Lecrille
mais l’essence commence à se faire rare.
Les Anglo-américains leur ont « fermé le robinet » en ne livrant plus à tirelarigot à la Suède.
Le Pierre a vu de nombreux convois d’autos arrêtés faute de « benzine ». Il nous a raconté que les
torpilles ailées sont dangereuses quelques fois pour ceux qui les envoient. Elles ne sont pas du tout
dirigées par des ondes. Elles sont lancées par une puissante fusée et maintenue dans une direction
par des gyroscopes, des gouvernails. Si peu que cela se détraque, la bombe dévie. On en a vu aller en
Suède. D’autres ont fait la boucle et sont revenues en France. Un de ses camarades en a vu qui après
avoir fait une promenade sur l’Angleterre est venue tomber vers Dieppe sans éclater. Cet engin aura
fait beaucoup pour abréger la guerre. Les Anglais en ont peur et cette fois ils veulent que ça finisse le
plus tôt possible.
Jeudi le 20 juillet 1944
Trois locomotives ont sauté hier en gare de Montbéliard et personne n’a rien vu, rien pu dire, ou bien
tous sont complices. L’atelier du dépôt de Belfort a été transporté à Aillevillers, il y avait une énorme,
116
coûteuse et surtout précieuse machine. Toujours 2 sentinelles la surveillaient. Eh bien elle a sauté
quand même.
Hitler a eu un attentat. On croit que c’est un coup monté. Car d’après les nouvelles, l’entourage
d’Hitler aurait été pulvérisé et lui qui était à 2 mètres de la bombe n’a rien eu. Ou bien Hitler a été
tué ou l’attentat est fictif.
Les Anglais ont percé les défenses Allemandes en Normandie. 2 200 avions prenaient part à cette
formidable offensive.
Vendredi le 21 juillet 1944
Il y a beaucoup de bruit en Allemagne. Ce serait quand même vrai, ils ont voulu se débarrasser du
Führer, mais les généraux fautifs n’ont pas fait long feu. Ils ont été pendus et cela avec tous les
raffinements de cruauté possible. Tous les condamné étaient présents à attendre leur tour, qui ne
venait que l’un après l’autre et seulement quand le 1er pendu avait fini de se débattre et qu’il était
mort et dépendu. Un 2è prenait la place. Oh les monstres. Ce ne sont pas des humains ces gens la ni
des brutes ce sont des monstres.
Jacques a du aller à Héricourt chercher Mr Hückel ou bien des remèdes, mais il n’a pas satisfaction.
Le pharmacien ne viendra que demain. Quelle nuit ce malheureux va encore passer. On le morphine
mais c’est insuffisant.
Aujourd’hui j’ai ferré une vache pour une femme du Ban (de Champagney) qui avait une étrange
ressemblance avec la mère d’Alfred, celle de Charles, celle d’Henri Jacot enfin une tête de Demougin.
Et il se trouve que c’est la fille d’Eugène Demougin, le frère des trois personnes citées auxquelles ont
peut ajouter leur autre sœur Fanny.
Cette femme du Ban dont j’ignorais l’existence est Eva, elle est à peu près de mon âge, il faudra que
j’en parle au Charles, à l’Alfred. C’est leur cousine germaine, celle d’Eugène.
Samedi le 22 juillet 1944
La radio nous dit qu’Arnsberg, la ville où est Jean, a été bombardée. Que Dieu garde notre enfant.
Depuis hier il pleut, les haricots sont heureux et tous les autres légumes aussi.
Soir - Chevalley est un peu mieux ce soir. Je lui ai porté à souper, malgré ses souffrances il s’alimente
bien.
Nous avons battu le colza, nous aurons pour faire des beignets si nous réussissons comme les autres
fois à n’en pas livrer aux Allemands.
Je suis allé faire un grand tour avec Jeanne et le
Charles, nous avons passé par la coupe de la
Goutte Mathey et vers la source de la Fontainequi-Saute où nous avions trouvé tants de mures
il y a un an. Je me revoyais avec Jean quand nous
avons mis la crépine dans le tuyau de la source.
Voyez cette photo. Puis nous sommes allés voir
la grosse roche qui surplombe. Quel bon abri on
y ferait. Le cas échéant nous nous sauverions là,
au fond de ces bois, jamais on ne serait
découvert (hélas voyez septembre). Puis nous
sommes revenus vers le « Bacu » des Guemann
vers le moulin du Loup. Je crois que les Hindous
à la Fontaine-qui-Saute
n’y ont pas séjourné longtemps.
Dimanche le 23 juillet 1944
Le fils Rué de Chenebier est rentré d’Allemagne comme grand malade. On a volé 2 vaches au boucher
de Frahier, mais on ne peut guère le plaindre car tous les bouchers sont des …mercantis. Ah !
117
Combien de Kg ils nous volent. Ceux d’Héricourt, chaque fois que nous livrons une bête. Jacques a
livré ces jours un beau jeune bœuf de 290 Kg. On ne lui en a payé que 270 francs et seulement au
prix de la 2è qualité. Ah ! Les voleurs ! Ils nous payent 11.70 francs le Kg et ils le vendent 100 francs le
Kg… Non c’est trop. On a compté que sur une vache accidentée à Chenebier la semaine passée qui a
été payée 3 850 francs, le boucher a fait un bénéfice de 52 000 francs. Voleurs ! Voleurs ! On n’a
plaint Balland quand on lui a volé ses 100 000 francs. Le Balland faisait partie de la commission de
réquisition. Il a fait tant d’actes crapuleux qu’il a été vidé et mis en accusation, il offre dit-on un
million pour transiger.
J’ai parlé au Charles (Perret) d’Eva Demougin, il est content que je lui ai retrouvé sa cousine qui est de
son âge et qu’il a bien connu autrefois. Il ira la voir avec Marguerite
Lundi le 24 juillet 1944
Jules Bouteiller dit Titi employé de chemin de fer à Héricourt est venu voir notre blessé. Il lui a
apporté des vivres. Nous avons bien jasé. C’est lui et un autre qui avait fait sauter le pont de Bavilliers
le 1er coup. Il y avait 280 Kg de plastic, ce terrible explosif anglais. La brèche était de 24 mètres et non
de 18 comme je l’ai écrit. Et la locomotive du train fou était arrivée sur l’autre bord.
Les Allemands avaient du faire venir des poutrelles d’Allemagne pour le réparer, il y en avait déjà une
en place quand on y a lancé le train fou.
Il me disait que le matin les Allemands arrivant à la gare lui disent bonjour et parfois lui racontent les
attentats qui ont eu lieu dans la nuit. Ça le fait rigoler en lui-même, car il connaît déjà les événements
puisque très souvent il a participé aux coups durs de la nuit.
Minuit – Je rentre de vers le blessé, il est mieux.
Mardi le 25 juillet 1944
Ce soir Hitler annonce qu’il va faire une remobilisation ultra totale de toutes les forces de
l’Allemagne.
Hier soir un drôle d’individu a passé, il se dit Serbe, prisonnier évadé de Calais. On l’a couché et ce
matin avant que nous nous levions il avait nettoyé l’écurie. On lui a donné à déjeuné et comme
Jacques partait piocher ses raves au Crébou, il a pris sa petite pioche et il est partit avec lui (il avait
une petite pioche sur l’épaule en arrivant hier soir). Après diner, il a voulu repartir seul finir le champ.
C’est un rude ouvrier et chose curieuse il s’appel Jacques aussi. Je crois que Jacques a envie de le
garder pour le temps qu’il voudra rester. C’est dangereux mais lui, où irait-il ?
Il ne sait pas parler français et nous arrivons à nous comprendre quand même. En Yougoslavie tous
les soldats de Tito sont en civil. Même les artilleurs, les cavaliers, même le général. Ils ont beaucoup
de femmes soldats avec eux. Sa fiancée a été tuée dans un combat à côté de lui il était sous-officier
mitrailleur. Il avait une Hotchkiss. Il a tué déjà beaucoup d’Allemands.
Un jour qu’ils avaient beaucoup de blessés et pas de docteur, ils sont allés dans une ville occupée par
les Allemands, ils ont enlevé un médecin militaire pour soigner leurs blessés. Ce docteur a très bien
travaillé et a voulu rester
Il connaît très peu de mots, mais il a une manière de se faire comprendre tout à fait spéciale. Oh !
Que c’était drôle de l’entendre qu’il nous fait rire et comme il rit de bon cœur quand on a fini par le
comprendre. Il a des lunettes, son nom est Jarko Ostojike, toujours des Jacques.
Les Anglo-américains de Normandie on commencé une grande offensive. Les Russes avancent
toujours et je crois que les Anglais ont porté hier la nuit la réponse aux V1 ou bombes ailées sur
Stuttgart. Jamais au cours de tous les bombardements on n’avait vu un pareil carnage.
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Mercredi le 26 juillet 1944
Cette nuit pendant 2 heures les Anglais ont passé et c’est encore sur Stuttgart qu’ils sont allés. Ils
vont détruire systématiquement les grandes villes allemandes. C’est du vrai terrorisme. C’est la
réponse aux torpilles volantes.
On annonce un nouveau général qui s’est rendu aux Russes avec tout son état-major. Ça en fait près
de 25 en un mois.
On annonce que 17 généraux Allemands prisonniers en Russie ont lancé par radio un appel aux
troupes allemandes pour qu’elles cessent la lutte.
Notre nouveau Jacques est un bucheur, il n’a jamais une minute de repos, tout à l’heure un Hindou a
passé, Jarko m’a dit en le montrant : « Qu’est-ce ka ? » ; « prisonnier Anglais, comme toi ». Un
moment plus tard ils étaient l’un vers l’autre devant la forge qui essayaient de se parler, c’était drôle.
Ils tâchaient de parler français tous les deux, et ils ne se comprenaient pas du tout, ça fait qu’ils se
sont quitté en riant après s’être bien cordialement serré la main.
J’ai dit après à Jarko : « Qu’est-ce qu’il t’a dit » ; « pas compris » et il a ri.
Soir – On apprend que les Allemands font des arrestations ce soir à Héricourt, ils ont dit-on arrêté la
gendarmerie et la police.
11 heures – Il y a du grabuge du côté de Couthenans. C’est probablement la grande ligne électrique
de Kembs qui a sauté. Il y a eu 2 gros coups
Jeudi le 27 juillet 1944
Nous avons décidé de détendre beaucoup. J’ai une vache, 2 génisses et un poulain à vendre, mais vu
le peu de fourrage les bêtes ont beaucoup baissé (le prix). Je voudrais bien vendre la Folette, c’est une
vache superbe. J’en aurais eu 25 000 francs au printemps et à présent je n’en trouve plus que 20 000
et voila que tout à l’heure sans tambour ni trompette cette Folette à fait le veau. Nous étions tous à
la maison et personne ne l’a vu et tout va bien.
Je suis allé semer des raves au Chézeau avec Jarko, il mène les vaches à la perfection, mais il leur
parle en serbe, il dit : « Friquetz » à la Friquette.
Vendredi le 28 juillet 1944
Parmi les évacuées de Paris il y
a une madame Caron qui ne
convient pas trop mal. Son
mari est venu la voir. C’est un
virtuose de l’accordéon. Jamais
je n’ai entendu si bien jouer
que tout à l’heure chez
l’Albert, il en remontrerait à
Jean Milési. C’est le Charlot qui
l’avait amené faire un concert
à ses parents.
Ces Caron sont chez la tante Albert Comte et comme le Charlot y est toujours pour voir la Francine ils
ont fait connaissance.
Comment peut-on faire sortir d’un instrument des airs si beaux. Sa femme semble un peu plus
sérieuse que les autres, mais les Dubois et Gauvin c’est terrible. La Mayeux est délaissée, elle a
toujours des gnons à la figure car elle a des crises d’épilepsie. Elle se plaint de l’indifférence des
jeunes à son égard, elle dit qu’à Paris elle avait un mari et 3 amants et ici rien du tout, mais pourvu
qu’elle trouve des mégots elle est satisfaite. La Dubois et la Gauvin pourchassent les garçons, c’est
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terrible. Elles sont logées à la Terre Rouge, il y en a une au Champ du Chêne et une chez Lina Bugnon.
Ces deux dernières sont à peu près normales mais comme les autres très fainéantes.
Mr Hückel est revenu. Le blessé est déclaré hors de danger mais il souffre encore passablement.
Nous avons vendu la Folette pour 21 000 francs. C’est déjà
pas mal, mais c’est une belle bête, elle a un pis superbe, elle
a donné 21 litres de lait.
Les francs-tireurs sont allés aux usines auto à Audincourt
dans un camion de l’usine qu’ils venaient de réquisitionner
sur la rue au moment où il allait rentrer ils disent au
chauffeur « Conduit nous à l’usine » ; « Ordre de
qui ? » ; « De celui-là » et il lui montre un revolver. C’est
péremptoire. On ne discute pas de tels ordres.
Le concierge ouvre, les 2 hommes descendent du camion et
vont tout droit trouver un ouvrier à son établi, lui font signe
de les suivre au camion, le font monter et en route. En
dehors d’Audincourt ils le font descendre et lui dise que
Jarko et la Folette
pour ses agissements précédent il est condamné à mort.
Ils le tuent, puis ils disent au chauffeur qu’il peut repartir.
Vers Dasle un boucher a été arrêté avec sa voiture. On lui a signifié sa condamnation à mort et : Pan.
A Valdahon, il y a quelques mois, un cas à peu près semblable a eu lieu mais les exécuteurs avaient
chargé le mort dans un cercueil sur sa voiture pour l’envoyer à sa maison.
Plus tard parmi le monde tournant de nouveau rond, on aura faire à croire aux choses que nous
voyons actuellement. Si nous voulons réfléchir contre qui nous devons nous indigner. Est-ce contre
les hommes désignés pour faire fonctions de bourreaux ou contre ces soi-disant Français qui pour de
l’argent ou pour autre chose vendent leurs camarades, leur pays ?
Toutes ou presque toutes ces histoires me sont racontées par le René qui travaille toujours à
Sochaux. Dans certain cas il y a sûrement une part d’exagération, mais habituellement les faits sont
véridiques.
Samedi le 29 juillet 1944
Il est 1 H du matin, je viens d’aller à la fenêtre. Ah ! Mes amis, jamais vous ne pouvez vous imaginer
ce que c’est qu’un vol de plusieurs centaines d’avions dans la nuit au dessus de soi et il est bientôt
une heure que cela dure. Et à présent on entend une canonnade intense qui ne semble pas très loin.
Soir – Ils étaient 1 100, les avions de cette nuit, ils sont retournés sur Stuttgart, ils ont été attaqués
par la chasse de nuit allemande. Les Anglais ont perdu 52 bombardiers et ils ont abattu 24 chasseurs
allemands. C’est la canonnade que nous avons entendu.
Les Russes annoncent 1 000 localités prises hier. On se demande si c’est toujours bien vrai !
Lundi le 31 juillet 1944
Philippe a amené tout seul la voiture à son grand-père qui fauchait du trèfle à la Bouloie. A 6 ans !
Son papa et son oncle avaient 8 ans quand ils allaient tous les jours chercher un stère à la coupe,
mais ils étaient deux.
Les Anglo-américains ont fait une bonne avance hier en Normandie. Les Russes continuent et nous
nous moissonnons. Je viens de nettoyer le grenier pour y mettre le blé du champ du Chêne qui est
très beau. Jacques en a du meilleur encore en face.
René nous fait rire ce soir en nous racontant la frousse de 2 sentinelles Allemandes qui étaient à côté
d’un compresseur. Il s’est produit un déclic tout à coup dedans, les deux Allemands ont eu peur et se
sont sauvés. Dame, ils savent bien que ça saute facilement, ils sont revenus un peu après avec le fusil
en arrêt près à tirer.
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Mardi le 1er août 1944
Ce soir c’est encore plus fort, les Russes annoncent 2 000 localités prises en 24 heures. La Turquie a
l’air de se tourner contre les Allemands, ils vont faire le coup des Italiens en 1940.
Nous avons fauché le blé de Jacques au champ Vauthier de Mr
Pernol en revenant Jacques a montré à Jacques Yougo (Jarko) l’obus
allemand tiré en 1941 depuis Frédéric-Fontaine et tombé sans éclaté
au pré du Verger. Un farceur l’a apporté dans le champ de Marcel
Goux au Chauffour. Notre Serbe l’a à peine regardé : « Pas bon,
capout », quel ouvrier, il ramassait très facilement derrière les deux
faucheurs. Il aime beaucoup Philippe, mais il chahute des fois trop
fort, il est tellement fort, comme un bœuf.
René me dit qu’au garage Leloup de Montbéliard les francs-tireurs
on pénétré et incendié 6 camions. La sentinelle était un autrichien
qu’ils ont bien ficelé et déposé à côté de la porte.
Il y a toujours beaucoup de messages. Tout à l’heure ils ont
dit : « Eclairez mieux que précédemment ». Ce doit être à cause du
coup de Bussurel où ces jours passés il y a eu 2 hommes gravement
blessés par les objets lancés par un avion, il n’y avait pas assez de
Jarko, cloche de l’embauche lumières.
L’endroit où les avions doivent laisser choir leurs tonneaux doit-être doit être un cercle entouré de
lampes électriques.
Les 10 mitraillettes des francs-tireurs d’Etobon ont déjà été cachées dans bien des places, elles ont
été enterrées, on a jugé que ce n’était pas sain pour elles. On les a porté dans la Révetche, puis
encore ailleurs. Cette fois Tournier les a fait placer dans le clocher. Moi j’y ai déjà des fusils. Les
25 000 cartouches ont été mouillées, souillées, il a fallu qu’une nuit les francs-tireurs les nettoient
toutes une à une. Quel travail. Elles sont à présent vers les mitraillettes et tous les explosifs aussi.
On signale un fort combat dans les Vosges où des francs-tireurs ont attaqué des camions.
Jeudi le 3 août 1944
Le Georges Perret de chez l’oncle Jules vient de nous faire bien rire. Nous étions en train de ferrer
son bœuf, les gendarmes Raulin et Millet sont passé et se sont arrêtés vers nous et lui ont dit « Ah te
voila Georges Moucuillot, allons chante nous une chanson ».
Il faut vous dire qu’il vient de temps à autre un mendiant de Champagney qu’on appelle Georges
Moucuillot. Il dit d’une voix douce et plaintive « donnez-moi 20 sous, donnez moi du gâteau, le
Georges il aime bien le gâteau, donnez moi des savates pour la maman du Georges, etc. etc. » et puis
on le fait chanter. Alors le Georges Perret imite d’une façon si parfaite le Moucuillot qu’on n’a jamais
rien vu de si comique et un jour les gendarmes l’avaient vu chez lui dans son répertoire.
C’est pourquoi ils lui ont demandé de le refaire aujourd’hui. Il s’est gentiment exécuté. Eh ! Bien
c’était tordant. Oh ! Qu’il est drôle ce petit Georges qui n’est plus le petit Georges quoiqu’il n’a que
17 ans, il a 1 mètre 70, son frère Jean quoique de 2 ou 3 ans plus âgé n’est pas si grand.
Jacques a fini son blé, nous étions après l’avoine du champ Tabac cet après-midi, il y avait en face de
nous à l’ombre des buissons du Tieunneau, Marcel Victor et sa madame. Oui il a une belle madame
toujours bien « peindu » qui a des boucles d’oreilles grosses comme la main, il ne lui en manque
qu’une dans le nez. C’est la Dubois de Paris, depuis qu’elle a jeté son dévolu sur Marcel Victor elle ne
quitte plus la maison et chose étrange elle travaille, aujourd’hui elle fane. Elle laisse ses 4 enfants à la
charge de la Gauvin, qui en a 3. Cette dernière a jeté le filet sur le Pierrot, qui pourtant doit ce marier
bientôt avec une fille de la Côte.
121
Il y a encore la fille Bruot, madame Lange, qui est aux anges depuis qu’elle a le Julien du Fritz. Et Mr
Lange est prisonnier.
La Mayeux doit se contenter des mégots. Hélas c’est peu.
Comme il y a des choses parfois bizarres ! Nous écoutions la radio et quand ils ont commencé à dire
les massages Jacques que cela n’intéresse pas et qui était à « croupeton » (a Califourchon) devant le
poste s’est levé pour s’en aller, et comme la position lui avait donné des fourmis il est parti en
boitant exprès bien fort des deux jambes. Or devinez un peu ce que le message du moment a
annoncé pendant qu’il s’en allait : « Il s’en va clopin clopant » (sans commentaires).
Jarko aime beaucoup l’émission en Serbe, il va chaque jour à midi l’écouter chez Gégène (Faivre)
« chez Méssié Radio » comme il dit. Il y était quand Jacques et tous les autres sont partis lier aux
Vieux Vauthier. Quand il est rentré, qu’il n’a plus vu personne, plus que moi qui restait pour conduire
la voiture, il a été aux 100 coups : « Qu’est-ce qu’à Jacques, où partit ? ». Je lui ai montré des liens et
fait la description des lieux sur le sable. J’ai fait le chemin, le cimetière et le champ tout là-bas. Il a
compris, il a pris ses deux sabots à la main et ventre à terre il a couru. Il parait qu’en descendant le
champ du Mignien il allait comme un… Yougoslave. Il est infatigable.
On peut dire qu’il nous est arrivé juste à point. Quand on lui a dit de se reposer il dit : « Jarko pas
fatigué, pas » ou bien quand il l’est vraiment il dit : « Petit, fatigué ». Il est très sobre en tout et chose
curieuse il nous aime. Il aime beaucoup Jacques, il veut partir avec lui, il dit : « Papa, donner
mitraillette à Jarko ».
Nous avons entendu un formidable bombardement depuis le champ Tabac. C’est toujours la réponse
aux bombes volantes. Churchill a dit hier soir que pour 4 000 tonnes de bombes volantes que les
Allemands leur ont envoyé, les Anglais ont laissé tomber 42 000 tonnes non volantes sur l’Allemagne.
Soir – La radio nous dit que c’est Mulhouse qui prenait cet après-midi. Les Russes sont en Allemagne.
Les Américains sont ce soir à Rennes. Ils ont avancé de 100 Km en 24 heures en faisant beaucoup de
prisonniers aux Allemands qui se rendent, on leur indique l’emplacement des camps de prisonniers
et ils s’y rendent tout seul.
Un des Hindous qui vit par ici est protestant, d’une mission américaine
Une affiche après l’école dit que tout village qui aura logé et nourri des francs-tireurs sera détruit.
Ah ! Ils les craignent les « terroristes ».
Hier soir Londres nous a parlé de l’affaire d’Ecot. Elle a bien dit : 150 Allemands tués et 19 Français
plus 22 prisonniers. A Ternuay (le cas que j’ai signalé l’autre jour) il y a 8 maisons de brûlées et 5
civiles tués.
Schoenenberger, avec Roger Boulay et Lamboley de chez Henri Volot ont une mission à remplir ce
soir du côté de Champagney, sans doute qu’ils vont couper le téléphone.
Samedi le 5 août 1944
1 heure – Je rentre d’Héricourt, je suis allé chercher l’argent d’un veau vendu à la réquisition, puis j’ai
rencontré mon ami le docteur Pavillard qui a voulu absolument que j’aille me faire payer du bois que
je lui ai fourni. Il partait en vélo à Brevilliers, il n’a pas pu revenir avec moi chez lui mais « ma femme
vous payera. Il ne faut pas laisser des comptes en retard par les temps qui courent » (c’est la dernière
fois que je l’ai vu, il a été tué par un obus en novembre).
En 1920 et quelques, j’avais rencontré presque à la même place le docteur Rebillard, ce bon vieil ami,
par une journée très chaude. Il m’avait dit qu’il aimerait mieux mourir de chaud que de froid. C’est
aussi la dernière fois que je l’ai vu. Il est mort subitement peu après.
En allant j’ai rencontré plusieurs autos pleines d’Allemands qui patrouillaient à la recherche de ceux
qui ont fait sauter cette nuit 4 autres pylônes.
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En même temps j’ai rencontré plusieurs jeunes gars en maillot. Les uns en vélo, les autres avec des
outils qui sont certainement des francs-tireurs. Comme c’est drôle, ils se côtoient avec les Allemands
sans se reconnaître.
Les Allemands ont cru efficace d’entourer les pieds des pylônes de fil de fer et de mines, mais les
saboteurs les font sauter quand même. Leurs explosifs sont des boites métalliques pourvues de 2
forts aimants qui se collent aux parties métal de n’importe quoi. Alors ils fixent légèrement la bombe
après une longue perche et il la présente juste à l’endroit voulu du pylône. Quand elle n’est plus qu’à
quelques centimètres, elle bondit d’elle-même pour se coller au métal. Et quelques minutes après ça
saut.
C’est vers Courmont que les 4 pylônes ont eu le vertige cette nuit.
Soir – Mauvaise journée, mais remercions Dieu qu’elle ne soit pas plus mauvaise encore. La Maman,
ma Suzette et Jarko liaient les gerbes d’avoine à la Bouloie et contre sa volonté Suzette a fait resté la
Maman sur la voiture et Jarko ayant pris le tournant trop court, la voiture a culbuté sur la route. La
Maman a été en partie dessous et sa cuisse a porté sur une grosse pierre. Suzette est venue me
chercher toute affolée mais des braves gens avaient rechargé la voiture et remis Jeanne dessus. Je les
ai trouvés au Robété qui revenaient. Le docteur Duclerget arrivait vers chez nous quand nous y
arrivions aussi, quelle chance. Il a bien examiné, bien ausculté et a dit qu’il n’y avait rien de grave,
mais qu’il fallait bien des jours d’un repos complet. La pauvre Maman souffre beaucoup de la cuisse
et aussi d’un bras. Mais il faudrait voir le désespoir de ce pauvre Jarko, il se battait, il se maudissait,
mais en langue serbe.
C’est le moment des accidents, car le docteur revenait vers chez Remillet qui allant à Champagney
avec le Pierrot sur le fameux tracteur a eu un accident en descendant le Teurey, la bouzine s’est
emballée, ils ont sauté les 2 en bas et le Paul a été assez mal arrangé.
Dimanche le 6 août 1944
Les Américains sont à Brest, à Saint-Nazaire et ont atteint la Loire. Tout cela par l’intérieur. Alors à
quoi sert le fameux mur de l’atlantique. Les Américains ont reçu l’ordre de profiter de la débandade
qui est pire que la notre en 1940, pour pousser de l’avant avec leurs blindés le plus vite possible, sans
s’occuper des îlots de résistance qui restent en arrière.
Notre Maman souffre beaucoup de sa jambe et Jarko en est malade « Ah ! Maman, ah ! Maman,
mal ». Il est du même âge que Jacques.
Lundi le 7 août 1944
Notre Chevaley va beaucoup mieux. La Délette n’a plus jasé car on lui a fait peur, mais un jour j’avais
eu la frousse elle avait demandé au Gilbert de la Lucie Goux de lui cueillir quelques cerises d’un petit
cerisier à peu de distance de la fenêtre et ce jour-là le pauvre Chevaley criait bien fort. Je suis allé
dire à Gilbert que ce serait très compromettant pour beaucoup de gens s’il allait dire qu’il avait
entendu crier. Il me dit : « Vous pouvez être tranquille, je n’ai rien entendu » voulant dire « Je saurai
me taire ». Dame cette fois encore l’alerte à été neutralisée car je savais qu’on pouvait avoir
confiance à ce grand jeune homme de 17 ans. Je crois que nous serons plus comme sur des épines
bien longtemps, il me semble que nous vivons les journées de l’automne 1918. Est-ce vraiment aussi
proche. Je crois qu’ils seront bientôt hors de France, mais ce sera encore dur chez nous. Là ils se
défendront jusqu’au bout. C’est pourquoi les Anglais donnent des ordres pour en mettre le plus
possible hors de combat, d’en capturer autant qu’on peut. Ils viennent d’alerter les francs-tireurs de
la Bretagne. Ils ont appelé les groupes les uns après les autres, à tous ils ont tracé leur travail. Tel
groupe se rendra à tel endroit pour attaquer tel îlot allemand resté isolé et qui ne s’est pas encore
rendu. Tel autre groupe ira ailleurs pour le même travail. Tel autre ira faire sauter tel ouvrage. Les
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Allemands sont avertis par ces messages mais ils sont tellement en débandade qu’ils ne peuvent plus
se ressaisir. Ils ont capitulé à Lorient sans sa battre. Les Américains ont dépassé la Mayenne. Les
Anglais, les Russes avancent partout. Ça va bien en Italie et malgré tout, les journaux boches ne
parlent que de la certitude de la victoire.
Hier l’Hélène du Freddy nous a dit que samedi elle a vu abattu un de ses voisins sous ses yeux dans la
rue et ce fut vite fait. Elle dit qu’elle ne comprend pas qu’il n’a pas été tué plus tôt car c’était un
homme bien néfaste qui a beaucoup d’arrestations sur la conscience.
Hier il y a eu une escarmouche aux Valette (commune de Courmont) entre Cosaques et francs-tireurs. Le fils
Martinot a été arrêté et emmené car le coup s’est passé près de chez lui.
Jacques me dit qu’ils attendent d’autres
armes ces jours ci car ils sont bien plus
nombreux qu’au début. Il y aurait en plus :
Boulay, Schoenenberger, Lamboley, Alfred
Goux, Gégène (Faivre), le Charlot, Albert
Nardin, Jean Croissant, Roger Perret, dont
voici la photo vers son frère René, Vilquez,
Jules Lancien, René Bauer, Charles du Julot,
Camille Nardin, le garde Jeand’heur et il n’y
a pas d’armes pour eux. Il faut encore
René et Roger Perret
ajouter notre Jarko.
Jean a écrit, il dit qu’ils sont de nouveaux plus sévèrement gardés. C’est signe que ça va mal pour les
Fritz. La radio nous disait qu’en un certain endroit, pour remonter le moral de ses troupes un officier
Allemand leur avait dit qu’Hitler était « capout », ça promet.
Notre maman va un peu mieux. Jarko a été bien content ce matin quand il l’a vu à table pour diner.
Quelle démonstration de joie il lui a faite.
Soir – J’ai fait amener tout mon bois et celui de la grand-mère par un voiturier et à présent il faut que
j’aille chercher celui de Jacques. Il est nuit noire et nous rentrons avec les 3 vaches. Nous avons
chargé tout à fait à l’angle que fait le Cordon à la Fontaine-du-Diable. Quel chemin ! L’année dernière
nous chargions sur le chemin de la Conduite, mais cette fois nous allons dans le chemin au dessus, au
sommet. Oh ! Que c’est pénible pour descendre depuis ce chemin sur celui de la Conduite, dans du
sable mouvant et des roches et une pente successivement rapide. J’ai enchainé toutes les roues, j’ai
cassé deux chaines.
Hitler aurait fait encore pendre plusieurs généraux qui auraient trempé dans le complot de Munich.
Ils ont essayé hier d’arrêter les Alliés en Normandie par une sérieuse contre offensive. Les Anglais
surpris ont perdu un village qu’ils ont repris aussitôt puis poussant de l’avant ils ont enfoncé les
Allemands de 5 Km.
Mercredi le 9 août 1944
Nous sommes à la charrue au champ du Chêne, les vaches ruminent. Je prends mon carnet. On vient
d’entendre plusieurs formidables bombardements en Alsace. On entend des avions, mais on ne les
voit pas. Mon petit conducteur Philippe accroupi regarde le travail des fourmis dont nous venons de
culbuter la maison, il s’étonne de les voir emporter tous leurs œufs.
1 heure – L’instituteur d’Echavanne, Mr Sarrazin, vient d’avertir Mr Pernol qu’il y a du monde louche
à Echavanne qui recherche des Hindous, il faut avertir ces derniers de se cacher. On craint même une
rafle des hommes de nos villages. En prévision de cela, Jacques et Jarko sont partis trainer des stères
à la Goutte Mathey, ils ont pris à manger pour plusieurs jours et des couvertures pour coucher. Il n’y
a rien ce soir j’irai chercher du bois vers eux et je les ramenai.
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Soir – Il n’y a rien eu, les deux Jacques sont revenus avec moi. C’est parait-il un coup de téléphone,
surpris à Belfort par la sœur de Sarrazin, téléphoniste, qui aurait fait craindre des perquisitions pour
Etobon, Chenebier et Echavanne. Elle a prévenu son frère aussitôt. Voyez comme nous sommes
solidaires les uns les autres, là où il n’y a pas les traitres.
Jeudi le 10 août 1944
Nous revoici où nous étions hier, à la charrue au champ du Chêne et les vaches ruminent. Philippe
conduit à la perfection, sauf dans les bouts il tourne trop court et comme hier on vient d’entendre
des bombardements formidables. Il y a eu hier une invasion de Romanichels à Frahier, Echavanne et
Chenebier. Voilà les espions envoyés pour dépister les Hindous (à vérifier ?). Ce sont eux déjà qui
auraient fait faire le coup de Fresse l’autre jour (le 1er août à la montagne de Ternuay).
Hier soir, quand j’allais partir au bois, Réginbach d’Héricourt et Jules Bouteiller sont venus au sujet de
Chevaley, voir où il faudrait le cacher en cas de perquisition allemande. Il y a donc quelque chose
dans l’air. Ils ont apportés des vivres pour lui, beurre, sucre, pâtes, tabac, etc.
Il parait que la maison du fils Morel de Belverne, qui habite à Lomont a failli flamber l’autre fois. Un
Allemand a pris de la braise dans le fourneau sur une serpe et qu’il la portée dans le grenier mais ça
na pas voulu prendre, il est retourné en chercher un peu plus, mais un officier est arrivé et lui a
donné l’ordre de cesser. L’Allemand a obéi, mais dans sa colère il a cassé le fourneau avec la serpe.
Morel qui était sur le grenier caché dans la paille avait tout vu.
Vendredi le 11 août 1944
Mon papa aurait aujourd’hui 97 ans, je voudrais bien l’avoir encore, son père est mort à 96 ans
encore bien valide.
Hier matin un camion de 2 000 Kg de beurre devait descendre de Maîche pour aller en Allemagne.
Les francs-tireurs informés ont tendu une souricière et ils sont arrivés devant les usines automobiles
d’Audincourt avec les 2 000 Kg de beurre. Ils ont fait sonner l’alerte. Tous les ouvriers se sont
précipités dehors, mais au lieu d’aller dans les abris on leur a donné à tous gratuitement 1 Kg de
cette précieuse denrée.
Midi – Un passage d’avions. Quel vacarme. Il y a
une demi-heure qu’ils passent s’en arrêt et dans
un moment nous entendons les bombes sur
l’Alsace.
Soir – La gare de Belfort a pris et bien pris cette
fois. Les Américains sont à Chartres,
Châteaudun. Ah ! Ils marchent bien. J’ai recapté
cet après-midi la source de l’auge du parc qui
s’éparpillait un peu. Quelle bonne source, jamais
elle n’a tari. Voyez cette photo d’il y a 4 ans.
Philippe a trouvé un escargot, Jacques aussi
Dimanche le 13 août 1944
Les bruits les plus fantaisistes circulent. Hier soir on disait que les Américains étaient à Troyes,
Chaumont, même à Langres. Ce n’est pas possible quand les Anglais ont tant de travail autour de
Caen. Ils ont dû recéder du terrain hier soir.
Il fait toujours très beau, très sec, c’est un bon temps pour l’offensive des Alliés. On a souvent dit que
le temps favorisait toujours les offensives d’Hitler, cette fois il favorisera ses adversaires. Mais ce si
beau temps ne nous est pas favorable, on fera peu de regain.
Eugène, Betty et une dame qu’ils ont amenée sont là depuis hier, Jacques, Aline et le petit sont allés
cet après-midi à une vente au Pied-des-Côtes (Champagney). Jacques a acheté une bonbonne qui
125
avait un trou en arrivant. Est-ce lui qui l’a percé contre un boulon du vélo où y était elle. Je l’ai vu si
malheureux que je lui ai dit que j’allais la lui réparer et j’ai bien réussi avec 2 rondelles de caoutchouc
et un petit bouchon. Mais pour faire mieux j’ai serré un tout petit fort et …tac, j’ai cassé un gros
morceau.
Je lui avais dit : « Laisse moi faire, toi, tu la casserais ! »
Il parait que ce sont les Allemands pour craner qui auraient lancé la fausse nouvelle des Américains à
Chaumont. Rira bien qui rira le dernier.
Lundi le 14 août 1944
C’est inouï les bonnes nouvelles que la radio nous donne ce soir. Je ne puis les redire toutes, il y en a
trop. Les Américains ont tournés les Allemands par le sud, les Canadiens sont à l’ouest, les Anglais au
nord et la boucle se resserre sur 20 divisions qui n’ont plus que 30 Km pour passer. C’est la déroute.
Ils fuient à 3 sur un cheval, autant sur un vélo. L’aviation les pilonne sans arrêt. Le général Américain
Eisenhower (ce qui veut dire « briseur de fer ») vient de lancer un ordre du jour à tous les hommes
de toutes les nations alliées, soldats, marins, aviateurs, francs-tireurs, civils, de faire tout, tout, tout
ce qu’il est possible de faire pour que aucun soldat ennemi ne puisse se sauver que par la reddition.
Il a dit que dans les 72 heures qui vont suivre, il y aura de grandes choses. Cette semaine sera peutêtre décisive. Sur tous les fronts ça marche à la perfection, nous avons un grand espoir. Oh ! Que
Jean doit être heureux, cher enfant ton calvaire va prendre fin. On n’ose plus y croire.
Il y aura des heureux de par le monde. Ici à Etobon il y a plusieurs jeunes
couples qui attendent la fin des hostilités pour se marier. Je citerai René
(Perret) et Suzette. Les deux sœurs de René, Germaine (Perret) et Odette (Perret)
qui vont se marier avec Henri Croissant de Frédéric-Fontaine et la 2è avec
Aimé Beaumont d’Essert. Il y a mon neveu Samuel (Pochard) et la Solange
Nardin. Il y a le Charles (Nardin) du Julot et une jeune fille de Bavilliers. Le
Charlot Perret et la Francine Sarbach et aussi Pierre Goux dit le Pierrot avec
une fille de la Côte vers Lure. (doit-je le dire à présent tout ces jeunes
hommes ont été fusillés le 27 septembre.
Mardi le 15 août 1944
De mieux en mieux, les Alliés viennent de débarquer sur les côtes de la
Germaine Perret
Méditerranée et le débarquement a aussi bien réussi que celui de
Normandie.
On nous dit que ce matin une patrouille de Cosaques qui passait à Lure a tiré sur un homme qui
fauchait et l’a tué. Pourquoi ?
Soir – Nous écoutons le récit du débarquement. Les Alliés avait porté 12 000 hommes en arrière des
lignes. Il y a un peu de résistance, ils ont déjà avancé le 12 kilomètres en certains points. Voilà la
grande surprise que nous annonçait le généralissime Américain.
Mercredi le 16 août 1944
Il est 2 heures du matin, je ne peux pas dormir, il fait trop chaud, je suis énervé, il fait des éclairs au
loin et je me suis relevé pour couvrir le gros moteur qui est comme une nuit de ce printemps sous le
gros tilleul après la scie. Tout vole autour de moi de porpoillots (papillons) de nuit et je lis « la
Mousson », un récit de l’Inde que je trouve très vivant. Depuis que nous avons des Hindous. Il y en
avait encore 3 nouveaux hier, malgré le danger qu’ils nous font courir, on les nourrit quand même.
Nos visiteurs sont repartis hier soir, nous étions assez inquiet pour leur passage à Héricourt à cause
de ces maudits Cosaques.
Aujourd’hui nous avons parlé sérieusement d’équipement. Quand il faut quelque chose c’est à moi
qu’on s’adresse. Il a fallu que je donne des gamelles, à Jacques, à René, à Jarko. Je suis allé dans le
double plancher vers la chambre neuve de Jacques et j’ai trouvé tout cela. Ah ! Les hommes de
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précaution ! J’ai fourni des gamelles aussi belles que sortant du magasin. J’ai descendu les 8
cartouches de canon anti tank que j’ai offert à Mr Pernol. Je suis allé les cachés dans le mur du trieur.
Vers le mousqueton que je réserve à Jacques, un mousqueton c’est plus commode qu’un grand fusil
et bien supérieur aux mitraillettes. René en a un aussi mais il a séjourné longtemps dans la terre, la
crosse est bien mangée et le canon aussi, il est en train de lui faire une bretelle avec un morceau de
toile. Ah ! Celui la c’est vraiment une arme de franc-tireur.
Celui de Jacques vient du bord de la Goutte de la grosse Breutche, il a été caché longtemps dans les
débris de ma portion de rins en 1940.
Je réserve à Jarko un grand fusil Lebel à chargeur comme le mousqueton. Avec Jacques j’ai recherché
toutes ces armes aujourd’hui. Tout est intact, ça fait plaisir à Jacques, mais moi ça ne ma réjoui pas.
Nous nous occupons à rechercher les cartouches. J’en ai de 6 à 800 dans la muraille et 4 bouteilles
pleines vers l’auge du parc. J’en avais 6 bouteilles là au fond, sans doute que ce sont des gosses qui
en on prit 2 dans ce vieux tronc en face de l’auge de l’autre côté du pré.
L’homme de Luze qui a été tué est un Abry. Voici ce qui s’est passé avant-hier. Toutes les autos de
transport ont eu l’ordre de se rendre aux Allemands à Lure et les francs-tireurs ont eu l’ordre
d’arrêter sur les routes les camionnettes qui se rendraient à Lure pour les détruire ou les emmener si
possible. Or 2 de ces hommes ont arrêté par mégarde vers Couthenans une camionnette remplie
d’Allemands, mais voyant leur méprise ils se sont éclipsés avant que les Allemands aient pu les
atteindre de leurs balles. Alors les Boches voyant des gens dans les champs leur ont tiré dessus.
Jeudi le 17 août 1944
C’est toujours bien intéressant d’entendre le récit de ce 2è débarquement. Les Allemands ne s’y
attendaient guère, les Alliés n’ont pas eu de perte.
10 heures – Voila les gendarmes de Champagney qui circulent en civil. Je viens de parler à l’adjudant
Henry et à Pierre Leblanc. Ils on eu ce matin l’ordre téléphoné : « Immédiatement tous en civil et pas
de service ». Ils ont compris qu’il fallait qu’ils décampent illico de la gendarmerie et ils sont venus se
réfugier à Etobon. Voila les gendarmes au maquis, quelle drôle de situation. Hier les Allemands ont
arrêté tous ceux de Lure. Il parait que ce matin sitôt après leur départ les Allemands sont allés pour
les cueillir, mais ne les ayant pas trouvés ils ont pris leur mobilier.
7 heures – Je rentre d’Héricourt porter et chercher le courrier car depuis deux jours l’auto ne vient
plus. J’ai vu de ces fameux Cosaques. Ils ont de très petits cheveux, Kif-kif nos (chevaux) arabes. Que de
pensées dans ma tête en voyant ces gens qui se lèvent contre leur patrie. Qu’est-ce qui leur tient lieu
de cervelle ? Qu’est-ce qu’ils ont à la place du cœur ?
J’ai vu aussi pas mal d’Allemands qui vaquaient à leurs affaires et j’ai vu également pas mal de francstireurs autour d’eux. Je crois que les Allemands les devinent un peu, mais on ne voit aucune réaction,
si ce n’est des regards de méfiance.
Hier ils ont tué d’une balle un homme qui passait sur la route vers le quartier. Histoire de faire un
carton.
Les gendarmes d’Héricourt on pu fuir à temps mais les boches ont pris la jeune fille de l’adjudant, elle
a 14 ans.
Hier il y a passé en gare un train d’humains bourrés dans des wagons à bestiaux. Oh ! Les
malheureux, ils étaient là dedans depuis 5 jours sans boire ni manger. Voilà où la Résistance devrait
opérer, vite délivrer ces loques qu’on dirige sur l’Allemagne et qui seront mortes avant d’y arriver.
René a vu ce matin des Allemands escalader la grille de la gendarmerie de Montbéliard. On ne sait si
les gendarmes avaient eu le temps de fuir avant.
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60 000 Allemands ont pu s’échapper de la boucle d’encerclement de Nord. Le général allemand
Paulus a redit une fois de plus aux Allemands que c’est un crime contre l’Allemagne de continuer à
suivre Hitler.
Vendredi le 18 août 1944
Qui aurait cru quand je conduisais les Hindous au « bacu » des garçons de chez Guemann, que j’y
conduirais quelques jours après les gendarmes de Champagney et Ronchamp.
Ils ont mangé et couché chez nous en partie et
ce matin on a décidé de leur trouver un
cantonnement caché dans le bois. Jacques sera
chargé de leur ravitaillement qu’ils viendront
tous les jours chercher à la forge. Je leur ai
d’abord fait voir ce « bacu » qu’ils ont trouvé
insuffisant. Alors je les ai conduits vers la
Fontaine-qui-Saute. Ah ! Qu’ils ont été content
de la grosse roche et aussi des lieux du site, des
autres rochers et surtout de la source de nos
fontaines qui est à 50 mètres. Nous avions porté
Jean et la Mirette, Jacques, Pierre Schmitt
des outils que je leur ai laissés.
Ils m’ont dit que dans quelques jours je ne reconnaitrais pas les lieux, ils se proposent d’arranger tout
cela. Ils parlent déjà d’y amener leurs femmes.
Les Américains sont à Rambouillet et le gouvernement de Vichy vient à Belfort. La radio nous fait
entendre des morceaux de musique militaire de plus en plus fréquents. Notre Maman en est
électrisée, elle regrette de ne pouvoir marcher qu’avec un bâton pour quand les Américains
arriveront, elle voudrait un fusil pour partir avec les francs-tireurs.
Les Allemands vivent les jours que nous vivions en 1940, mais je ne crois pas que leurs prisonniers
auront à souffrir autant que les nôtres. L’adjudant des gendarmes me disait ce matin qu’il a été
prisonnier en 1940. Pour les 11 premiers jours il a eu à peu près l’élément d’un repas. Dans un pays,
une femme leur a porté un seau de lait et des sandwiches, les Boches ont renversé le lait et jeté les
sandwiches dans une marre et frappé la femme. Et puis les massacres sur place de ces malheureux
épuisés qui tombaient. Nous sommes des Français, nous, nous ne pourrons pas leur rendre le mal
pour le mal, d’ailleurs parmi eux il y a des innocents. Punir les coupables ! Ah ! Oui je le souhaite,
mais aux bons Allemands il faudra montrer de la bonté. Moralement nous leur sommes bien
supérieurs. Eh ! Bien il faut le leur montrer.
Samedi le 19 août 1944
En Savoie les francs-tireurs ont tellement pressé les Allemands que ces derniers se sont sauvés en
Suisse.
Deux généraux ont été pris dans le midi. Un feld-maréchal a exhorté dit-on les troupes à se
débarrasser d’Hitler parce qu’il a fait pendre un maréchal de ses amis. Si c’est vrai, il faut que ce feld
soit prisonnier aussi. La radio disait que ce n’était pas mauvais pour nous qu’ils se mangent, qu’ils se
pendent entre eux. C’est autant de chauvins de débarrassés.
Ils ont lu ce soir une très longue liste de criminels de guerre connus tant Français qu’Allemands, en
leur disant pour finir qu’ils n’étaient plus que des morts en sursis et pas pour longtemps.
Maurice Schumann qu’on aimait tant entendre chaque soir à Londres et qui ne parlait plus parce qu’il
avait prit du service comme officier dans l’armée de Leclerc, a reparlé ce soir depuis son
cantonnement, il nous a raconté leurs dernières batailles, qu’il faisait bon l’entendre.
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Laval est bien à Belfort, hier en passant à Ronchamp il a fait arrêter son auto et il a demandé à la fille
de l’adjudant de gendarmerie des nouvelles du maire de Ronchamp, qui est son ami Frossard. Pétain,
Laval, Doriot, de Brinon, Darnand sont donc à Belfort. Oh ! Pas pour longtemps, ils vont sans doute
filer en Allemagne.
Dimanche le 20 août 1944
La gare de Belfort qu’on croyait fichue pour longtemps est sur le point de remarcher. Les Allemands y
avaient mis 2 000 ouvriers. On a dit que c’était des Mongols. Je me demande depuis où ils pourraient
avoir cette main d’œuvre là. Il parait que ces hommes là ne connaissent rien, ils ne savent pas s’il a
une France, une Allemagne, une Angleterre, ils sont complètement illettrés.
Nous avons travaillé d’armurier tout l’après-midi. Tous les fusils qui ont été enterrés sont plus ou
moins détériorés, il faut les réparer tous. On nous en apporte de partout. A plusieurs il faudra refaire
des crosses. J’ai donné les cartouches de Jacques, de René et de Jarko. Il m’en reste encore quelques
unes de réserve. Ah ! Mes amis jamais vous ne vous figuriez ce que c’est terrible pour un père de
faire pareille distribution, surtout celle du petit paquet de 4 que j’ai fait coudre à Suzette. Je leur ai
dit : « Celles-là ! Gardez-les précieusement au plus profond de votre poche. Vous ne les tirerez pas,
sauf à la toute dernière extrémité, en ce cas défendez-vous jusqu’au bout avec 3 et la 4è ! Ne tombez
pas vivants entre leurs mains »
Les pauvres enfants ! Ils m’ont compris, mais je crois qu’ils ne se figurent pas la gravité de la
situation.
Soir – Les FFI ont pris Toulouse, ils assiègent Grenoble avec 5 000 Allemands dedans. A Annemasse
les francs-tireurs cernaient un édifice, les Allemands ont hissé un drapeau blanc, alors les Français
ont avancé sans défiance et les Allemands ont de nouveau tiré. Mais peu après l’édifice était prit et
les Allemands aussi, il ne faut pas s’étonner s’il y a eu des représailles sérieuses. A (laissé en blanc, peut-être
Nantes) les francs-tireurs ont pris 600 SS et 200 miliciens Français. Ces derniers ont tous fusillés.
Chez Alfred Goux ont reçu le ravitaillement pour 3 mois, il faut espérer que ce sera fini en France
quand il en viendra de l’autre.
Mardi le 22 août 1944
Midi – Je rentre par cette chaleur torride, ce sec inexorable de porter une missive à l’adjudant Henry
à la Fontaine-qui-Saute, mais par ce sentier de la Pierre-du-Bassin il fait bon frais. Je commence à le
connaître. Chaque fois que j’y passe, je pense à la bouteille de goutte que mon grand-père Jacques
Perret y avait cachée en 1871.
Le beau-frère de Jacques, Marius Grisey et aussi le fils de Josué de Chenebier sont venus pour
s’engager aussi dans nos francs-tireurs. Grisey me demande aussi un fusil. Cela m’ennuie. J’aurais
aimé en garder au moins un. Il y en a dont je n’ai pas pu retrouver toutes les pièces.
Tout cela était caché plus ou moins
démonté un peu partout depuis 1940.
Beaucoup des cartouches que les autres
apportent sont fichues. Il n’y en a pas la
moitié qui partent, à peu près une sur trois.
Les miennes sont toutes très sèches, la
poudre remue en les secouant.
Les Chenebier doivent être sur le départ, il
y en a de très vieux, parmi eux Pierre Goux,
Marcel Huet et surtout le Mona Lecrille qui
a 48 ans.
Pierre Goux
Marcel Huet
129
Oh ! nous en avons encore de plus vieux à Etobon. Alfred Goux a 55 ans. Quel tracas, quel travail tout
cela nous donne et il faut faire en plus tous les travaux des champs, faucher, faner et surtout ferrer.
J’ai encore ferré hier soir jusqu’à la nuit noire, et il y avait 2 bœufs de Chenebier qui attendaient, qui
ont du partir sans fer.
Et avec tout ça mes jambes qui ne peuvent plus !
Mercredi le 23 août 1944
Grande nouvelle. J’étais sur le point de ferrer le bœuf de l’onchot Jules (l’oncle) qui entre parenthèses
me fait chaque fois du mal, que voila Jacques qui ouvre notre guichet de fenêtre et me crie : « Paris,
n’a plus d’Allemands, il est pris ». Presque en même temps Mr Pernol crie par sa fenêtre : « Paris est
libéré ». Deux minutes après la Lucie arrive de chez elle : «Vous savez, Paris est libéré » Peu après la
Mayeux chantait « Paris, Paris ».
Et, ce qu’il y a de mieux c’est qu’il a été pris par lui-même. Depuis le 19 août 50 000 francs-tireurs
armés et 100 000 non armés luttaient dans ces murs. C’est au Luxembourg dans ces terribles
blockhaus des Allemands que la lutte a cessé.
Les Américains sont à Grenoble, ils ont aussi débarqué à Bordeaux.
Soir – Eh ! S’en est une fête ce soir à cause de Paris ! Et voila qu’au cours de l’émission de 9 H 15 on
nous a dit : « Nous apprenons à l’instant que Marseille est libéré ». Les Américains ont aidé les
Français à prendre Grenoble.
Ils sont arrivés par la voie Napoléon, dans les Alpes sur tout leur parcours les francs-tireurs leur
avaient préparé le chemin. C’est pourquoi ils ont pu aller si vite.
On nous dit à présent que Bordeaux, Gap, Angoulême sont pris. Plus aucune auto ne devait circuler !
Allez voir sur les routes on en voit à tout bout et des camionnettes et des camions et des autos. Ah !
Les Allemands ne sont plus maîtres chez nous. Ils peuvent encore faire beaucoup de mal, c’est
certain, mais ils baissent.
Jeudi le 24 août 1944
Tout en se levant, on court au poste. Ça vaut le coup. La Roumanie vient de capituler, elle accepte les
conditions des Russes et prend immédiatement les armes contre les Allemands. Ah ! Comédie !
Soir – Je ne sais si Mr Marlier pourra prendre le commandement de ses hommes, son train ne va pas,
il se traine péniblement. C’est dommage, c’est un bon entraineur d’hommes, tout en étant un bon
pasteur.
Il y a passé beaucoup d’avions allemands aujourd’hui. Tous très lourdement chargés, se dirigeant
contre l’Allemagne. Est-ce pour être moins vulnérables qu’ils passaient si bas, ils étaient au ras des
toits, au ras des prés, des champs. Par exemple il fallait qu’ils reprennent de la hauteur pour passer
sur Frenabier, sur les Chauffour. ils évitaient le Cuchot car ils se seraient mis dedans.
Le Julot qui rentrait de conduire du bois à Belfort me disait qu’on ne peut se figurer tout ce qui défile
sur la grande route. Des autos, des camions, puis des autos et toujours, toujours sans arrêt des
hommes, des femmes presque nues. Oh ! Les pécores elles ne crânent plus tant que quand je les
voyais claquer des talons à Belfort.
On dit que Laval est logé au Tonneau d’Or, qu’il ne mange qu’avec le revolver sur la table, que Brinon
est à l’hôtel des Sources à Sermamagny, que Pétain est au Chênois des Engel à Bavilliers.
Les Américains seraient à Annecy, mais on se bat de nouveau dans certains quartiers de Paris.
On a entendu 2 terribles explosions à Belfort ou dans les environs cet après-midi et une aussi
violente à 11H de la nuit.
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Vendredi le 25 août 1944
Je suis à la forge d’Eugène Goux en train de distiller les cerises. Voilà Mathey, gendre Eugène
Jeanglaude, qui passe avec sa fille, ils conduisent du grain au moulin Verdant et ils passent ici parce
qu’on ne peut circuler sur la grande route. Les Allemands y sont toujours aussi nombreux. Oui on l’a
dit en 1940 quand ils arrivaient si vite en France : « Ils repartiront encore plus vite ». Ils déménagent
ces jours, tout ce qui n’est pas combattant. Tous les services de l’arrière, les femmes. Par contre on a
dit qu’ils reconduisaient des troupes par le train en renfort. Où les prennent-ils ?
Avant-hier à la gare des marchandises à Belfort, 4 locomotives ont sauté. La première qui a explosé
était attelée à un train de blessés, pendant que tout le monde courait vers elle, les 3 autres ont sauté
un peu plus loin et comme toujours on n’a rien vu, cela tient du prodige.
Oh ! Ce sont des malins, nos terroristes. Les Boches peuvent bien les craindre mais eux s’ils ne sont
pas si malins sont bien plus bandit, ils ne cessent leurs actes de cruauté. Hier sur le pont Michelet à
Belfort un homme passait, les a-t-il gêné, ou regardé de travers, ils l’ont tué de plusieurs coups de
revolver. Ah ! Les actes de sauvagerie méritent des sanctions. Hier encore à la Verrerie de Roye, un
de leurs pneus a éclaté. Aussitôt les Boches ont descendu et ont mis le feu à la maison la plus proche.
La sécheresse persiste toujours. Les gens crient à la misère, mais j’ai vu pire que ça. On a quand
même des pois, des haricots, nous en avons déjà beaucoup de bouteilles. Les pommes de terre sont
superbes. Les fruits sont d’une abondance extraordinaire. Ah ! Ne craignons pas les années sèches.
Nous venons d’écouter Paillot, il n’a pas épargné ses sarcasmes aux Allemands, il a parlé du pétrole
qui va leur manqué à présent qu’ils n’ont plus la Roumanie. Il y a encore passé aujourd’hui de ces
monstrueux avions allemands si bas qu’on croirait qu’ils rampent sur le sol. C’est drôle de les voir au
fond des prés Morel se relever pour grimper Frenabier.
Nous avons eu la visite de Mme Mercier. Elle
s’occupe beaucoup des travaux de la Résistance.
Voici une photo d’il y a au moins 3 ans
Samedi le 24 août 1944
Nous apprenons avec plaisir que toute rébellion a
cessé à Paris. Tous les Allemands se sont rendus
sans condition. Le général de Gaulle y est ce soir.
Je viens faucher le regain du champ Rousselot et
porter une dizaine de seaux d’eau à mes jeunes
arbres plantés ce printemps à la Goutte Evotte. Il
y a quelques 15 ans nos Jean et Jacques en
avaient arrosés au verger avec de l’eau de l’étang
de l’école. Ils avaient des poissons à chaque seau
Madame Mercier
d’eau qu’ils puisaient. C’était comme à Marseille.
Soir – La Bulgarie demande à quelle sauce on l’accommodera si elle se rend. On dit que les
Américains sont à Pontarlier, mais je crois la chose impossible. La radio a peut-être dit qu’ils se
dirigeaient dans cette direction. On a vite fait de comprendre double. En tout cas ils ont dit déjà
depuis plusieurs jours qu’ils se dirigent sur la Trouée de Belfort. Il se pourrait donc que nous ayons
des échos de la bataille par ici.
(Ah ! Oui ! Nous avons été servis ! Surtout nous, gens d’Etobon).
Hier soir tous nos « terroristes » étaient rassemblés dans nos sapins du pré la Grive. On leur a
distribué les brassards tricolores.
Dimanche le 27 août 1944
Un jour de septembre 1918, j’arrivais en permission. En passant à Belfort je suis allé à la salle de
lecture où mon vélo m’attendait. Canel et Mettetal y étaient : « Tu sais la nouvelle ? – La Bulgarie
131
capitule». Ce matin ce fut pareil, je suis arrivé chez Canel et le premier mot a été : « La Bulgarie
capitule ». Ah ! Mes amis ça vient, courage.
Encore tout l’après-midi on a préparé des armes, maman et Suzette s’occupent des équipements,
des courroies, des bidons, des musettes. Jacques aura la mienne, matricule 07 807. J’ai fait 4 ans et
demi de guerre avec cette musette là. Je lui donne un pantalon tout neuf que je tenais en réserve
pour Jean, un pantalon de cheval. Je lui donne ma vareuse de soldat teintée en brun et aussi ma
grosse énorme épingle de sureté que je lui avais déjà donné à Bonnelin ( ?).
Le cousin Pierre Perret (fils de Charles) qui vient de passer 8 jours à Belfort me dit que son beau-père
Louis Boilloux, a vu le maréchal Pétain monter en auto pour partir prisonnier en Allemagne, Laval
était présent mais il n’est pas partit, pourtant ça ne pourra tarder.
Dans notre voyage à Byans je voulais montrer le gros pylône à Philippe. Quelle ne fut pas ma surprise
de voir les autres couchés aussi et les fils, ces gros câbles en travers sur la route, ils ont 30 mm de
diamètre. Philippe était intrigué, après les bombes de Belfort, il voit ici une image de la guerre.
10 heures – La radio nous fait entendre ces disques sur l’entrée des troupes du général Leclerc à
Paris. On entend sans fin les acclamations de la foule. Que c’est grandiose. Oh ! Ces morceaux de
musique militaire que je n’aimais plus autrefois. Je les trouve beaux ces jours-ci.
En 1940 je croyais presque que nous ne les entendrions plus. Je suis toujours un pacifiste aussi
pourtant nous avons encore remonté 4 fusils aujourd’hui, tout le monde en voudrait, même la
Maman. Et je crois que pour partir avec le René, Suzette en prendrait bien un aussi. Elle a fait les
sachets de cartouches.
Voila le résumé des nouvelles, Lyon, Toulon totalement pris et nettoyés. Les Américains sont le long
des Pyrénées et vers la Suisse.
Se battra-t-on ici ? Espérons que non ! Comme on est égoïste. On souhaite toujours que ce soit
ailleurs ou bien nulle part.
Lundi le 28 août 1944
Quelle ironie du sort quand on entend dire à la radio : « Les
Roumains ont tué tant de prisonnier, tant de mille d’Allemands ».
Leurs alliés d’hier ! La politique est une bien vilaine chose !
Les Russes aussi ont fait un gros coup ces jours ci. Il y eu beaucoup
d’Allemands tués. Je me demande ce que sont devenus les deux
que nous avions en 1940. Markus Kreigweis était un peu simple
d’esprit, mais Adolf était un malin, qui n’aimait pas Hitler. Il nous a
écrit plusieurs fois et sa femme aussi. Il était en Russie. Sont-ils
encore de ce monde, je voudrais bien qu’ils n’aient pas eu de
malheur, malgré tout le mal que leurs semblables font. La radio
nous disait tout à l’heure qu’ils fusillaient 300 personnes par jour à
Varsovie. Ils ont déporté des millions de gens qu’ils ont amené
dans des camps de concentration. On dit même dans des camps
de destruction. Serait-ce vrai qu’ils font mourir des milliers de gens
Markus et Adolf
ensemble dans ces camps d’extermination. C’est si monstrueux
avec
mon
casque et mon képi
qu’on ne peut y croire.
La Croix-Rouge internationale doit savoir quelque chose car elle a lancé un appel au monde pour
faire cesser les monstruosités commises en Allemagne. Et dire que dans quelques mois ces
tortionnaires seront à la place de leurs victimes et qu’ils continuent quand même.
Je suis allé à Héricourt aujourd’hui, il y a fait une averse j’étais dans le bois, j’étais à couvert sous les
branches quand une voiture remplie de cosaques, traînée par deux chevaux minuscules a passé. Assis
de chaque côté ils avaient tous le fusil en arrêt. En passant devant moi ils ont levé leurs armes pour
132
que je ne sois pas dans leur champ de tir. Il faut croire que je leur ai inspiré confiance. Ce vieux tout
blanc n’est pas un terroriste. Ah ! S’ils savaient ce que j’ai fait tous ces jours !
Hier le camp de Luxeuil a été bombardé et ce matin ce fut la gare de Lure où il y avait 2 trains de
troupes, il y a beaucoup de victimes. Il y en a beaucoup passé aujourd’hui à Héricourt dans des autos,
camions plein de branches au point qu’on ne voit pas ce que c’est. Ah ! Ils savent se cacher. Jusque
sur les casques ils ont des branches feuillées.
Mardi le 29 août 1944
Mardi Mr Pernol a été averti qu’un capitaine de la milice de Belfort viendrait le trouver soi disant
pour faire embaucher de ses hommes dans les francs-tireurs d’Etobon. Oh ! Ça sent mauvais, ça sent
le piège. Comment : un capitaine de ce genre sait qu’il y a de la Résistance à Etobon et pourquoi
venir pour s’engager ici. Pourquoi ont-ils son nom et il a couché cette nuit dans la litière vers notre
fumier. Ça c’est bien louche, il faut ouvrir l’œil, et le bon.
10 heures – Voila une estafette qui vient d’apporter l’ordre à Gégène (Faivre), Jeand’heur et Camille
Nardin de rejoindre immédiatement leurs groupes à Héricourt. En 10 minutes ils ont été prêts et sont
partis en vélo avec tout le barda derrière le dos. S’ils passent vers des Allemands ils sont faciles à
reconnaître. Ça c’est un peu brusque, le Camille rentrait de faucher, il n’a pas eu le temps de diner et
de dire au revoir.
Le garde Jeand’heur a le sac réglementaire au dos, « faut pas se gêner ». Tournier vient de nous
apporter encore un fusil Lebel incomplet, il manque le long ressort à boudin du magasin. Alors, voyez
ce que c’est que de bien ramasser, je dis à Jacques d’aller voir sur le grenier du grand-père Comte, il
doit y en avoir un dans une mortaise d’une colonne, vers le faite. Il l’a trouvé, voila encore une arme
de plus. Mais il en manque encore.
Jacques a fait un gros saut quand il a déroulé le papier dans lequel ce long ressort était comprimé. Ce
ressort s’est détendu tout d’un coup.
Soir – Comme chaque soir depuis une semaine nous venons d’écosser un gros panier d’haricots, nous
nous y mettons tous, Suzette, le René, Maman, moi, souvent Jacques, Aline, Philippe et Jarko. Malgré
le sec nous en aurons beaucoup. On n’a pas besoin de les suspendre sous le toit comme les autres
années. On les ramène des champs, secs, propres et bien murs.
Et en écossant on parle, il y a tant à dire. On profite de ces quelques journées encore paisibles. On
essaye de vivre double.
René nous dit que le groupe d’Héricourt est parti aujourd’hui au nez des Allemands, ils étaient
environ 800. Les Allemands n’ont pas eu l’air de les voir. Ça semble bien drôle. Le Julot me racontait
que ces jours il se trouvait au garage Grisey à Chalonvillars, il y est arrivé coup sur coup une auto de
francs-tireurs où il y avait 4 mitraillettes et des revolvers et une auto d’Allemands. Elles ont attendu
toute les deux leur tour en s’ignorant totalement.
Tiens ! Boum une forte explosion en pleine nuit et pas loin.
Et a côté des faits que je viens de citer on trouve des actes de sauvagerie. A Bas-Evette ils ont tiré sur
un homme, qui blessé au ventre est mort au matin. Ces jours-ci ils ont amené à Belfort un train
d’humain venant de Rennes et sans aucune nourriture ils les ont mis au fort des Barres. Puis chose
incompréhensible un jour ou deux après ils les ont lâché. Allez où vous voudrez. Oh ! Qu’ils étaient
affamés ces malheureux.
On a vu ces jours passer un train complet de vaches et génisses pour l’Allemagne. Je ne comprends
pas, être réduit à la déroute et continuer à voler, je me demande si Laval leur verse encore le demi
milliard journalier de frais d’occupation. Ils continuent à emmener des trains chargés de tout, de
meubles surtout. Ils volent encore tout ce qui reste dans les maisons juives. Ces jours ci ils
133
chargeaient ceux du rabbin d’Héricourt. Croient-ils donc qu’on va les leur laisser. Pour les meubles du
gros Mr Meyer, marchand de vin (il est mort en Allemagne) il y a eu de quoi rire. Les Allemands
chargeaient le camion, la Résistance regardait faire. Profitant que les Allemands étaient tous rentrés
dans la maison, deux francs-tireurs ont monté sur le camion et… ils courent peut-être encore. Le
chauffeur était un civil qui ne demandait pas mieux que de jouer un tour aux Allemands.
On a encore bien ri ce soir avec Jarko qui discutait fort avec des Hindous. Ils essayaient en français, ça
n’allait pas. En allemand, ça n’allait pas mieux, et ils riaient tous.
On a procédé à une nouvelle distribution des cartouches. Ils en ont chacun 80 mais par malheurs il y
en a beaucoup qui ne font pas de bruit quand on les secoue, elles sont donc été mouillées. Il faudra
revoir ça.
Mercredi le 30 août 1944
Voila Louis Jacques, potier (de Magny-Danigon) avec un autre qui cherche des outils, serpes et haches. Il
dit qu’ils sont 150 à la Tête-du-Cheval, qu’ils préparent un camp où ils seront plus d’un mille dans
quelques jours.
Jacques me censure pour que je lui donne mon dernier fusil ! Ça m’ennuie. Nous sommes allés tous
les deux vers les gendarmes avec le gros marteau et des coins pour fendre une grosse roche où les
campeurs creusent une cagna sous ruche. Un peu avant d’arriver vers eux Jacques m’a fait voir la
tanière que Marcel Nardin à découvert. J’y suis entré en rampant. Ah ! Là on serait bien, bien caché
et bien à l’abri, on pourrait s’y mettre 4, jamais on ne serait découvert.
Les francs-tireurs d’Héricourt sont au Lomont où ils sont groupés plusieurs milliers, ont dit 4 000, on
dit 7 000, ceux de Chenebier y sont avec eux.
Comme c’est drôle, tous des hommes qui n’ont pas voulu se battre en
1940, tous volontaires à présent et tous encouragés par les femmes. Les
nôtres sont toujours à parler de fusils, de cartouches, mais par contre la
Juliette est déjà allée trouver deux fois Mr Pernol pour qu’il ne prenne pas
le Charlot. Hélas je la comprends.
Fernand Bichon est comme cela aussi. Il sait bien que la guerre est terrible
lui, il l’a faite. A Chenebier on en signale aussi, Lulu Belot, les Josué qui
n’ont pas voulu partir au Lomont, tous venus ici, tout au moins l’André.
Dans les Chenebier (les habitants de) partis il y a des gosses bossu, Fernand
Fernand Dubois
Dubois, un boiteux, René Huet.
Soir – Il y a un fort combat au sud-est de Montbéliard de 6 à 8 heures. Il y a eu du canon. Ce ne peut
être au Lomont, c’est trop loin pour l’entendre. Quand les avions ont écharpés le train de troupes en
gare de Lure, ces jours ci ce sont les mitrailleuses du train qui ont commencé le feu. Les avions
passaient sans rien dire. Il parait que les avions ont piqué et fait beaucoup de victimes. Il y a ici des
types de là haut de la Tête-de-Cheval, ce sont quatre policiers de Lure.
Jeudi le 31 août 1944
On sonne pour enterrer Sophie Mignerey et je ne savais pas sa mort, ni sa maladie.
Il pleut, il tonne, quel bon temps, mais pas sur les hommes de la Tête-du-Cheval qui n’ayant aucun
cantonnement ne sont guère bien. Cela me fait penser que j’ai encore deux capotes sur le grenier.
J’en donnerai une à Jacques et l’autre à René
Vendredi le 1er septembre 1944
Hier soir à la tombé de la nuit, Mr Pernol entre chez nous et dit : « Qui connaît le campement des
gendarmes ? Moi, que je dis, moi que dit Jacques ». « Un seul suffira là. Mais il en faudrait un autre
pour aller à la Tête-du-Cheval porter le même ordre ». Ni Jacques, ni moi ne savons où ceux-là sont.
La Tête-du-Cheval, c’est assez vague, assez étendu, Jacques me dit « il te faut aller à la Fontaine-qui134
Saute, moi j’irai à la Routchotte, je finirai bien par les trouver ». Alors nous partons en vélo tous deux
dans chacun une direction. Oh ! Ce que j’en ai vu. J’ai laissé le vélo de Suzette à la Goutte-au-Fournier
et dans la nuit noire j’ai réussi à atteindre le campement des gendarmes. Vous qui connaissez les
lieux, vous pouvez vous rendre compte de ce que j’ai dû en voir et pour comble il y faisait une de ses
averses diluviennes qui traversent tout. Enfin j’y suis arrivé. Après avoir donné le signal convenu, 4
coups de sifflet, je suis entré dans un endroit bien bizarre. Ils ont été bien surpris ces bons
gendarmes « qu’est-ce qu’il y a ? » ; « Mr Pernol demande de suite 3 hommes armés dont l’adjudant
si possible ». Aussitôt les 3 hommes sont venus malgré la pluie. J’ai encore eu plus mal pour
descendre que pour monter. Ces gendarmes n’avaient pas mal aux genoux eux. Ils allaient plus vite
que moi, j’ai glissé avec mes sabots. Je suis tombé, j’ai marché dans d’énormes « gouillets ». Quand
nous sommes arrivés Jacques était déjà là. Sa mission était la même que la mienne. On l’envoyait
chercher les 4 policiers qui sont là-haut, mais il a eu de la chance, il a trouvé les 4 hommes en
questions dans les Paquis. Ils venaient coucher à Etobon.
C’était pour aller faire 2 arrestations, un Cosaque du côté de Lomont et une femme de Frahier chez
elle. La femme Déleris qui a trahi. Leur mission accomplie ces hommes ont couché chez nous et
déjeuné ce matin.
3 heures – Le beau-frère de Jacques qui vient d’arriver de chez ses parents nous dit qu’il y a un coup
de torchon autour d’un train de troupes bloqué à la gare de Champagney par 2 déraillements. Il y a 3
avions affectés à la surveillance de cette région, ils volent très bas pour surveiller. Alors après-midi
vers la gare, pendant que Marius était chez ses parents au café de la gare, un de ses avions a mitraillé
un groupe de francs-tireurs. Lesquels ont répondu par une rafale de FM et l’avion est tombé. Il y
avait 5 Allemands dedans, il y a eu 2 grièvement blessés. Les Allemands sont allés leur demander à
boire, mais ils n’avaient rien dans leur café. L’avion est KO. Ces soldats lui disaient « Y a francstireurs, par ici ». En lui-même il leur a répondu (d’après lui) « Eh bougre de con vous ne voyez pas
que j’en suis un »
Il a rapporté un mousqueton, mais il manque la crosse, il faudra en faire une (Ce canon de
mousqueton resté sans crosse à la forge failli me créer des ennuis en octobre).
Louis Croissant revenait aujourd’hui de Belfort avec ses bœufs. Un Boche qui passait avec des
chevaux lui à pris son fouet sur son cou (y a pas de gêne).
Ils passent toujours sur la route sans arrêt. Quel exode ! Ça ne cesse pas un instant. Ils emmènent de
tout, des vaches, des bœufs, des poulains. Ils voulaient vendre une vache à Louis Croissant. Ils ont
pris 4 vélos sur la route à 4 cyclistes qu’ils ont rencontrés « Toi donne à moi vélo ou bien capout avec
fusil ». Ils en ont volé plusieurs à Frahier ainsi que plusieurs chevaux, dont deux à Bernardin. Il ne fait
pas bon être sur leur passage.
C’est une armée en déroute, mais encore capable de
faire beaucoup de mal. Je les vois encore arriver en
vainqueur il y a 4 ans. Il n’y en a plus guère de ceux-là,
ils sont tous morts.
Ce soir on nous dit que, Arras et Dieppe sont libérés,
Sedan le sera bientôt. Nous avons un 2è Cosaque
prisonnier
Cet après-midi allant chercher quelque chose dans le
mur vers le trieur, j’ai eu la surprise d’y trouver un joli
fusil Lebel qui y a été mis tout récemment.
Puis j’ai fait une photo de nos gamines de Paris, sur le
poulain Victor.
Victor à 18 mois
135
Voila le Max Lenezet qui le tient. La grosse
mère Solange qui n’a pas voulu monter
dessus. Puis Philippe et Emilienne. Qui faut-il
admirer, les gosses ou le cheval, ils sont tous
biens beaux, mais Victor est plus gentil que
les enfants. Voyez comme il a profité depuis
la 1ère photo où il avait 26 jours.
Samedi le 2 septembre 1944
Hier soir après 11 heures on est venu appeler
Jacques pour conduire avec Tournier 3
nouveaux prisonniers Russes à la Fontainequi-Saute.
Victor à 26 jours
Ces prisonniers faits depuis ces jours-ci sont des hommes qui se rendent volontairement. Ce sont les
gendarmes qui en ont provisoirement la garde, ils les nourrissent comme eux, malgré que l’adjudant
a eu bien faim étant prisonnier en 1940. Relisons le carnet de Jean, comme ils ont été affamés tous
ces prisonniers Français ! Et nous, nous les soignons bien pourtant ce sont des Cosaques qui ont fait
du mal.
Nous sommes retournés au bois jusqu’à la Fontaine-du-Diable. On quitte le chemin de la Conduite à
peu près en son milieu et on monte. Oh ! Que ça monte, nous y avions 3 vaches devant la voiture et
elles en avaient assez et pourtant devant nous montait le Julien du Fritz, il n’avait que 2 petites
vaches et pour crâner il a resté sur sa voiture et pour faire mieux il n’a pas laissé souffler ces pauvres
bêtes. Peut-on être aussi cruel ?
Quand nous avons passé au fond des Vernes en allant, Jacques m’a dit en me montrant une verne
amenée là « Tu vois papa, c’est la mienne, s’il m’arrivait quelque chose tu sauras où elle est ».
Nous sommes revenus seuls les deux Jarko. Jacques est allé passer vers les gendarmes dont nous
n’étions pas loin, ils étaient en train de tirer à la cible au revolver, il a fait un carton avec eux. Il me
disait : « Quoique gendarmes ce ne sont pas des as. J’ai tiré beaucoup mieux qu’eux et je leur ai dit
que toi seul aurait fait autant de points que nous tous ». Autrefois peut-être, mais à présent je n’ai
plus l’œil.
La radio a dit que Saint Mihiel est pris. Ah ! Qu’on en a parlé de ce saillant boche de Saint Mihiel
pendant l’autre guerre et dont on n’a jamais pu les chasser, ni les couper par derrière, comme on fait
à présent. La déroute allemande continue, la résistance est presque nulle. Le grand tour de force des
Alliés c’est de pouvoir faire suivre les arrières.
Soir – Jacques est encore revenu tout à l’heure avec un mousqueton qui a été enterré pendant 4 ans.
Je ne sais si on pourra le faire servir, il est bien malade. Peut-être la crosse ! Mais le mécanisme !
Hélas !
Il y a fait une pluie diluvienne ce soir et pendant tout ce temps j’ai dû ferrer 2 bœufs de Chenebier,
j’étais trempé jusqu’aux os. Un peu avant la nuit Bauer de l’Amérique est venu dire qu’il fallait vite
aller chez lui, que deux Allemands venaient d’y arriver avec armes et bagages et beaucoup de
cartouches et qu’ils se rendaient. Jacques y est parti avec les deux policiers qui couchent chez nous.
8 heures – Jacques vient de rentrer, tout s’est bien passé, Jacques et Marcel Nardin, qui s’est joint à
eux, les ont conduits aux gendarmes. Les deux boches étaient heureux de ne plus faire la guerre. Au
camp là-haut, ce sont les prisonniers qui font la cuisine, ou plus tôt ils aident la femme Deleris, de
Frahier, qui la fait, il dit que ça sentait bien bon.
136
Ils ont bu le jus tous ensemble. Jusqu’à présent tout semble être pour le mieux dans le plus beau des
mondes ! Pauvre monde !
Il parait que Pierre Vilquez s’est blessé avec sa mitraillette, il s’est lâché une balle dans le mollet.
La dame Deleris, citée plus haut, est cette femme qui louait le cheval du cousin Henri Jacquot pour
faire du tape-cul, c’est une bonne cavalière. Il est venu dans l’après-midi un camion avec 3 soldats à
la laiterie. Certains ont dit qu’il fallait les faire prisonniers mais la voix de la raison a dit que c’était
trop risqué que de faire ce coup de main dans le village. Quelques uns des francs-tireurs sont allés
vers eux. Les Allemands leur ont raconté qu’ils ont été attaqués tout le long du chemin par les francstireurs depuis le Midi jusqu’ici. C’est à Lons-le-Saulnier que cela fut le plus dur. Leur compagnie a eu
30 tués, mais à présent ils sont bien tranquilles : « Y a pas terroristes par ici » !!! Ils disaient avoir
encore confiance. Ils gagneraient la guerre, la preuve c’est que la Russie qui était KO s’est bien
ressaisie. Eux vont sans doute faire de même. On dit que l’espoir fait vivre ! Ce soir les Anglais ont
parlé du Lomont.
Dimanche le 3 septembre 1944
Ce matin Jacques et Roger Perret ont été envoyés pour prendre la garde dans les Paquis de
Champagney pour ramasser et ramener les Allemands qu’ils pourraient voir essayant de se sauver.
N’étant pas à la maison j’ignorais cette mission. A mon retour la Maman me l’a dit et comme Jacques
partait avec mon manteau bleu de soldat, j’ai eu peur qu’il soit trop facile à repérer. J’ai monté en
vélo et je suis parti après eux pour lui porter un autre manteau. Il pleuvait, je les ai trouvés à couvert
sous les sapins du Monta-du-Djou-Para, puis je les ai laissé aller. Je les ai vus disparaître au coin du
bois et mon cœur s’est serré. Ils sont bien armés mais !! Que Dieu les garde dans cette première
action de franc-tireur.
Reginbach d’Héricourt est venu apporter des provisions à Chevaley. Il nous a raconté que les coups
de canon de l’autre soir étaient bien du Lomont. Les Allemands ont attaqué avec 4 chars, ils en ont 3
de détruits. C’est Louis Tourneur de Luze, qui a 52 ans, qui a amoché le premier. Il y a eu un jeune de
Luze de blessé.
6 heures – Jacques est de retour, comme il y a plu presque tout le jour, tout a été calme. Ils ont passé
une bonne partie de la journée chez Eugène Jeanglaude où ils ont mangé leurs provisions.
A Frahier un nommé Voisin, voyant un cycliste Allemand seul le pousse, lui saute dessus et lui dit
« rends-toi » ; « Ya ya » et le boche, un Alsacien, tout heureux la suivi.
Nous avons eu un marchand pour nos génisses mais il faudrait bien en rabattre depuis le jour où
nous avons vendu la vache, le marchand nous en offrait 14 500 francs et celui-ci seulement 12 000
(nous avons dû les livrer aux Allemands pour moins de 6 000).
Mr Pernol était absent hier quand les 3 Allemands sont venus chez Remillet, il nous blâme presque
de les avoir laissé repartir.
Les Anglais ont dit hier soir un message qui est bien vrai, c’est « Les Boches ont le feu au derrière ».
On nous dit que le Lomont a reçu pas mal de parachutistes Anglo-américains. C’est commandé par
des officiers Anglais.
Lundi le 4 septembre 1944
Tous ces faits de guerre me font négliger de parler un peu de notre superbe campagne où malgré la
sécheresse il y a une abondance à nulle autre pareille.
137
On n’a jamais vu tant de poirottes, mais pour les pommes, c’est
fabuleux et pour les prunes c’est pire encore, voyez une photo
que j’ai fait hier au verger. Ce sont les deux enfants de la
Huguette, femme de Gégène (Faivre) et la gosse de la Mayeux un
peu plus loin. Voyez ces prunes ci-dessous. C’est la même
variété que celles que j’avais photographié il y a une dizaine
d’années au Grand Verger. Il y en avait déjà beaucoup. Jugezen.
Nous nous sommes retrouvés en pleine bataille aérienne
aujourd’hui, un obus est tombé non éclaté à la Comtasse.
Un groupe des francs-tireurs de la Tête-du-Cheval est venu cet
après-midi me faire ferrer leur cheval, je lui ai mis 4 fers neufs.
Ils m’ont raconté que ce sont eux qui ont eu le premier jour la
garde de la prisonnière, elle a essayé 2 fois de s’évader.
Ils ont dû la ligoter après un arbre, puis ils l’ont passé aux
gendarmes, qui logés à la Fontaine-qui-Saute sont à 500
mètres d’eux.
Puis il est venu deux jeunes gens d’Héricourt demander à
s’engager dans la Résistance d’Etobon, on les a envoyés
avec ceux qui ont fait ferrer le cheval. Il y a passé 7
jeunes soi disant Alsaciens fuyards. Ils sont en civil et ne
nous ont pas inspiré confiance.
Nos femmes arrachent les poirottes au champ
Bozar. Soir – 19 H 30 quelle soirée ! On a eu une alerte.
Un peu avant la nuit je suis allé chercher les pommes de
photo prise il y a 10 ou 12 ans
terre du champ Bozar.
Jarko est venu par les vergers m’aider à charger. Il a remonté à la hâte pour venir écouter radio
yougo (slave). Quand 10 minutes après j’arrive à la maison on me dit : « Il y a mauvais, les Allemands
attaquent la scierie de Clairegoutte et on est venu alerter tous les francs-tireurs d’Etobon – Où est le
groupe de Jacques ? – Parti – Où est Jarko qui vient de me quitter ? – Parti aussi. Eh ! Bien ça a été
rapide. Voila pourquoi en arrivant vers chez Marcel Nardin je l’ai vu sac au dos et sa femme lui tenait
son fusil.
Tous partis ! Jacques aussi ! Sans avoir dit au revoir à personne ! Je suis bien perplexe. Je vois un
combat de nuit, dans un bois, c’est toujours mauvais. Que faire ? Je mets les vaches à l’écurie et
involontairement, sans l’avoir raisonné, sans l’avoir décidé mes pas me portent vers le trieur à côté
de l’église, je trouve le fusil que Mr Pernol y a caché. Je cherche des cartouches ! Je n’ai pas encore
décidé ce que je vais faire. Il est nuit, je viens dans notre jardin. Nos 3 femmes sont là à la cuisine, je
les regarde par la porte vitrée. Je n’entre pas, je pars. Je marche sur les accotements pour éviter le
bruit de mes pas. Arrivé à la Tâle, j’entends parler en haut de la Côte. Ce sont eux, les voix se
rapprochent. Oh ! Dieu soit béni, ils reviennent. J’attends et je me cache quand ils vont passer devant
moi. Je n’aimerais pas qu’on voie ce vieux qui a eu peur pour son fils. Comme c’était drôle depuis
mon buisson de voir dans la nuit défiler ces fantômes en armes. Puis un peu en arrière des premiers,
un groupe de 4 arrivait et j’ai entendu le bon gros rire de Jacques. Ils ont été bien surpris de me voir
surgir avec un fusil. Il y avait Jacques, Jarko, Alfred Goux et aussi le René que je ne croyais guère là.
Un moment après nous rentrions chez nous, dans la cuisine, par le jardin. Oh ! Cette réception !
Quand à la suite des 3 autres j’ai déposé mon fusil : « Comment, toi aussi, parti sans rien dire,
pourquoi ? » Et après la Maman m’a approuvé. Tout est bien qui fini bien, il y avait eu une fausse
alerte qu’on n’explique pas.
138
Mardi le 5 septembre 1944
Les avions alliés sont revenus et ont dû bombarder les routes, les troupes qui fuient, il y a de rudes
détonations sourdes par là au nord-ouest, les gens continuent leurs travaux, comme si de rien
n’était. En voyant tous ces jeunes hommes vaquer à leur travail, je vois ce que ce serait si
l’accrochage que je craignais hier soir avait eu lieu. Qui croirait que tous ces hommes sur un simple
appel sont tous partis immédiatement, le temps de prendre leur sac et leurs armes. Sans même
prendre le temps de faire des adieux ! Essayez en lisant ces lignes de comprendre ce moment-là. Si
moi je suis parti, ce n’était plus pareil, c’était mon amour filial qui me poussait à rejoindre Jacques.
Le secret de notre Résistance à présent est dévoilé. Tout ce qu’on avait fait jusqu’à présent avait été
caché le plus possible, mais hier soir, on les a vu courir tous par petits groupes ou isolément dans la
direction voulue. C’était sublime. C’est Jarko qui y mettait le plus d’entrain
La radio nous dit que les Anglais ont traversé la Belgique en 2 jours. Ah ! Il l’a assez dit le Belge :
«Courage on n’aura les Boches ». Lille a été pris en vitesse. Ce soir on signale les Américains à
Pontarlier et Dijon. Ça va encore plus vite que les Allemands en 1940.
Nous battons tous les jours, nous venons de finir le blé de Jacques. Il sera tranquille à ce sujet pour
partir.
9 heures – Voilà l’ordre de départ. Demain matin à 4 heures et demi. Jacques va allez prévenir son
beau-frère à Chenebier. Moi je vais m’occuper du fourbi.
Mercredi le 6 septembre 1944
A 4 heures le René était là pour faire ses adieux. Nous nous sommes levés, je suis allé chez Jacques.
Ils étaient déjà tous prêts, surtout Jarko, Marius son beau-frère était déjà arrivé avec le fils du Mino
Lecrille qui habite Plancher et dans la nuit, ils sont partis au rassemblement au milieu du village, où
Tournier à pris le commandement du détachement pour les emmener attaquer les convois allemands
sur la route nationale au Ban de Champagney.
C’était lugubre, ces soldats qui ne sont pas soldats et qui le sont quand même. A 5 heures, un autre
groupe commandé par Mr Pernol s’est formé, je les vois dans le corridor de l’école ! Hélas il y en a 3
parmi eux qui n’y vont pas de bon cœur c’est le Christ Guemann, Jules Lancien et le Charlot. Je les
vois encore recevoir leurs cartouches des mains de Mr Boijol de Clairegoutte.
Jacques n’est pas parti avec Tournier. Il a été désigné par Mr Boijol pour s’occuper du ravitaillement,
ils viennent de partir tous les deux en vélo à Clairegoutte. Mr Boijol ramera son auto.
9 heures – Sitôt que le détachement de Mr Pernol a été armé et équipé, il est parti pour attaquer sur
la route des bois de Vaux (route de Lure à Héricourt) où depuis hier on entend souvent des escarmouches.
Hier soir à 11 heures il y a passé dans la nuit un détachement de 10 hommes venant de la Thure
portant un blessé. C’est sans doute les hommes de la Tête-du-Cheval qui ont attaqué sur cette route
et ils ont eu un blessé, qu’ils remontaient là-haut.
On croit que parmi ceux de la Tête-du-Cheval se trouve une équipe de faux FFI, des bandits. Deux de
ces individus vêtus en allemands sont passé lundi à Clairegoutte et ont dit qu’ils reviendraient en
force le soir même pour attaquer la scierie. Alors tous les FFI des environs alertés se sont portés làbas et eux pendant ce temps ont pu dévaliser plusieurs maisons de Frédéric-Fontaine où ils ont pris
près de 60 litres de kirch.
Hier au Ban de Champagney les Allemands ont tué Olivier, le gendre d’Henri Nardin qui était venu de
Frotey, où il était instituteur, pour ramasser ses prunes. Un voisin nommé Marchand qui s’est porté à
son secours a été tué aussi. On croit que c’est parce qu’il n’a pas voulu se laisser voler son vélo qui
était vers lui.
139
Midi – Le groupe de Mr Pernol a pas mal de jeunes gens de Frahier arrivés ce matin. Ils sont en
embuscade à la Breuteliotte où on entend souvent la fusillade. On distingue bien les coups de
mitraillettes des francs-tireurs, des coups de FM des Allemands. Il y a aussi les coups de fusils isolés.
C’est la guerre ! Hélas.
4 heures – Un groupe d’avions passent pas haut, les Allemands les canonnaient. Ils ont encore des
munitions. C’est drôle de revoir ces éclatements en l’air. Un peu tout le jour il est arrivé des jeunes et
des vieux de partout pour se joindre au « Maquis d’Etobon ». Notre village est donc le point de
ralliement de tous les maquisards ! J’aimerais que cela ne soit pas. Enfin ! Les Américains ne sont pas
loin, heureusement.
La Guitte de ma sœur est venue aujourd’hui d’Audincourt, amenée par une belle petite auto.
Soir – La journée est finie ! Que de choses il y aurait à dire. Mr Pernol est rentré avec tous ses
hommes. Ils ont plusieurs escarmouches, un lieutenant Allemand a été tué et plusieurs soldats. Ce
soir les gosses d’Etobon se promènent coiffés à tour de rôle de la superbe casquette de l’officier.
C’est une folie. Un 2è maquis d’Héricourt qui n’est pas au Lomont attaque aussi dans les bois de
Vaux. Celui de Champey également et celui de la Tête-de-Cheval surveille du côté de la Pissotte (Limite
entre les villages de Lyoffans et Lomont). En plus on signale beaucoup de francs-tireurs indépendants qui
agissent seuls sur le parcours de Belverne à Couthenans.
Alfred Nardin fait partie de ceux de la Tête-de-Cheval, quant à Pierre Pernon on croit qu’il est
simplement domestique de ferme à Présentevillers.
Jeudi le 7 septembre 1944
Nuit très tranquille, on se lève pour aller faucher, mais voici la pluie. Mr Pernol se met en route avec
sa section, la 3è, pour harceler l’ennemi là-haut sur la route. La 1ère section est commandée par
l’adjudant de gendarmerie Henry et occupe la Montée du Pierrot à Belverne, la 2è est au moulin
Isaac sous les ordres de Mignot, la 3è est à l’étang Camusset et la 4è, celle de Tournier est au Ban. Le
PC est à l’Amérique. Jacques à énormément de travail, il en perd la tête, il faut qu’il trouve pour
nourrir non plus 150 hommes qu’ils étaient hier, mais 205 qu’ils sont aujourd’hui. Il n’a qu’un
cuisinier nommé Pautot qui est de Champagney. Tous les gosses du village vont pour éplucher les
légumes. Edgard Quintin, le Fernand, André le Blondin, André Large, le Jean et Georges Perret. Le
Paul et le Maurice frère du René (Perret), Jean Goux, Maurice Bauer, le Julien, Pierre et Jean Nardin et
j’en oublie. Il y a aussi ceux qui engagés ailleurs n’ont pas été appelés, Raymond Nardin, René Bauer.
Quand au Samuel (Pochard) de ma sœur, il ne se mêle de rien, il reste à la maison.
10 heures – L’ancien GMR (qui ferme un œil, homme dont il faut se méfier puisque GMR, quoique
qu’il soit au camp des gendarmes) me dit qu’on va faire une attaque au pont de la Forge (Chagey) où les
Allemands font des barrages et Jacques moralise Gilbert Nardin qui après l’agent de liaison André
Grasset, un Lyonnais, a repris la casquette de l’officier tué hier et fait le singe avec, Jacques la lui
confisque et je la mets au feu.
Le canon américain semble se rapprocher mais pas assez vite à mon grès. On dirait qu’ils étaient à
Baume-les-Dames.
10 heures – Au feu ! Ce n’était pas grave, c’était dans le chemin de l’école. On a fermé les ouvertures
et ça s’est éteint. On en sortait quand Mr Pernol est revenu avec sa section, ce sont tous des
étrangers, sauf Marcel Nardin ; Jacques Surleau, il me dit qu’ils ont fait beaucoup de travail ce matin.
Ils ont pris 3 autos, 5 vélos, beaucoup de matériel et tué beaucoup d’Allemands. Ils ont fait un
prisonnier qui est blessé.
1 heure – Jacques et Mr Boijol partent avec l’auto chercher une partie du matériel.
140
4 heures – Ils ont ramené le blessé qui est atteint à la main. Ce fut un combat épique avec le
gendarme Pierre Leblanc qui vient de me le raconter. Ils étaient tous les deux face à face sur la route
et se sont tiré chacun 3 coups de fusil, les 2 premiers coups du gendarme ont raté, son 3è coup a
touché la main du boche, mais les 3 balles de ce dernier ont sifflé aux oreilles de Leblanc. C’est un
jeune homme blond comme presque tous, il a un air égaré, comme s’il s’attendait à être fusillé. Je lui
ai demandé s’il avait : « Wil Kranh » ; « Ya Kranh ». On l’a bien restauré à l’étang Camus.
Soir – Les choses se compliquent. Nous étions en train de battre, tout à coup une vive fusillade
éclate. Mais pas comme d’habitude, là-bas sur la route. Ça nous semblait à la Brière ou en Raveney
c'est-à-dire tout près d’ici, et chose plus grave c’était des mitrailleuses allemandes qui crachaient. Ça
a duré plus d’une demi heure. Puis nous avons vu revenir tout penauds les hommes du gendarme
Leblanc qui avaient descendu un moment avant contre Belverne. On en a fait entrer deux chez nous,
Didier, de Buc, qui est blessé à la main et le FM qui n’en peut plus, on leur a donné la goutte.
Il parait que les hommes du potier Louis Jacques ont tué hier aux abords de la Pissotte un général.
Alors les Allemands ont envoyé une ou deux sections pour patrouiller. Depuis la route là-haut au
dessus de Belverne, ces Allemands ont descendu pour aller fouiller le Moulin et c’est à ce moment là
que les 10 hommes de Leblanc descendaient les champs Billet en face les Allemands qui
descendaient aussi. Les Allemands ont mis leurs mitrailleuses en action et les francs-tireurs se sont
éparpillés tout en répondant. Il se sont tous séparés pour fuir car les Allemands étaient près de 60
hommes. Alors n’ayant plus d’adversaires à combattre ces derniers ont cerné le Moulin. Où
l’adjudant aurait été pris comme dans une ratière avec ses 29 hommes qui n’avaient que 4 fusils pour
tous. On peut dire que Leblanc et ses 10 hommes se sont trouvés là à propos pour que la fusillade
donne l’éveil à ceux du Moulin. Ils venaient d’entrer dans le bois quand les Allemands sont arrivés.
Les Allemands n’étaient pas méchants, ils ont questionné l’Auguste et la Marguerite qui ont dit
n’avoir vu personne, cependant les Allemands ont trouvé un brassard de FFI. Ils ont dit que si on
avait trouvé des terroristes le moulin aurait été brûlé. Ils ont demandé des œufs et de la farine qui
leur a été donné avec plaisir et ils sont partis et tout le monde a été content.
Tiens voila les gendarmes Henry et Leblanc, Savant-Ros et je crois Gendre qui entrent et nous
confirme ce que je viens de noter.
Ils sont affamés, on les fait souper avec nous, d’après leurs dire la situation n’est pas trop saine. Si les
Allemands connaissent le maquis d’Etobon nous pourrions avoir des ennuis. Jeanne prépare tout ce
qu’il faut pour se replier dans le bois en cas de surprise. On chausse les souliers. Il y a eu 2 blessés
légèrement parmi les hommes de Leblanc, pour plus de 300 coups de feu. Les cartouches de nos FFI
rataient presque toutes.
Le soir tous ces hommes viendront coucher chez Jeangeorges. Ah ! Ça s’emmanche mal, sans armes,
que faire et surtout sans munitions. Le capitaine Aubert devrait licencier tous ces hommes non
armés. La cuisine a été ramenée à la cure, en plein village, c’est bien imprudent. Cet après-midi un
Cosaque prisonnier faisait du bois dans la remise, pour la cuisine.
Il parait que la 4è section (Tournier) a saboté sur une grande longueur la ligne téléphonique du Ban,
mais ils ne sont pas à la noce pour attaquer. Les Allemands y sont trop nombreux, ce sont des
colonnes qui n’en finissent pas.
Vendredi le 8 septembre 1944
La nuit a été tranquille. Les avions américains sillonnent le ciel sans arrêt. Les obus éclatent partout
mais comme autrefois toujours assez loin. Bauer de l’Amérique qui tenait une mitraillette comme si
cela avait été une pioche en a lâché un coup dans la jambe du gendarme Raulin. Jacques a une vache
à faire abattre, ne trouvant personne ici, pour faire ce travail.
141
Il part à Chenebier chercher Périgal
Midi – Voila Jacques qui rentre avec son vélo et un fusil qu’il
vient de prendre à un Allemand, il est bien fâché, ce qui ne lui
arrive pas souvent : « Je venais de parler à Périgal, chez
Ducotey, un soldat Allemand arrive, il pose son vélo, il entre et
demande à acheter des œufs, je lui ai dit beaucoup œufs dans
le village là-haut, viens avec moi, je t’en donnerai » Le soldat
regarde sa montre et dit « ya ya » et tous les deux nous
revenons contre Etobon. Mais avant de partir de Chenebier
j’avais dit à Périgal : « Prenez mon vélo et allez en avant dire
aux FFI d’Etobon que pas un ne se montre. Je vais conduire
mon marchand d’œufs chez nous, où on va le faire prisonnier
Jacques
gentiment. Prévenez qu’on cerne ma maison en douce.
J’ai parlé avec lui tout le long du chemin, je l’avais pas mal apprivoisé, il m’a dit être de Leipzig. Je lui
ai dit que Jean y était justement prisonnier, il me disait qu’ils étaient heureux depuis quelques jours
qu’ils ne trouvaient plus de terroristes. Je lui ai raconté beaucoup de choses, autant d’histoires
imaginaires que de vraies. Et au fin fond de moi je me reprochais d’amener cet homme dans un guet
apens mais je me disais que c’était pour son bien, c’est un caporal.
En arrivant devant chez Victor, voilà un gendarme et 2 ou 3 autres qui sautent sur la route en lui
criant « Rends-toi », lui lâche son vélo et jette une grenade, puis essaye de prendre son fusil qu’il
avait au dos. Je l’ai aidé mais j’ai gardé l’arme. Alors il s’est sauvé à la descente des champs
Marchandot. Ces imbéciles lui ont tiré plusieurs coups de fusil, mais il ne s’est pas arrêté »
Oh ! Que Jacques était fâché, il disait encore : « Dire qu’ils auraient pu tuer cet homme qui venait en
toute confiance ».
Tous les francs-tireurs disponibles ont été alertés et sont partis à la chasse à l’homme. Mort ou vif il
faudrait l’avoir. Ce sera mauvais s’il rejoint sa compagnie.
1 heure 30 – On est venu avertir que l’Allemand est blessé, il est à Chenebier chez Fernand Henisse.
Aussitôt une auto est partie pour Chenebier et on vient de le ramener. Il est assis vers le chauffeur,
grand, blond en bras de chemise, affolé, il a l’air d’être chez des brigands, il est maigre, il a des petits
bras très poilus. On le descend, on l’aide à marcher jusqu‘à la grande salle de la Cure. Une balle lui a
traversé la cuisse au dessus du genou ce n’est pas grave. On baisse son pantalon et madame Marlier
lui fait un pansement sérieux, il commence à être rassuré, il serre les mains de ses « nouveaux
amis ». Le cousin Pierre Perret (fils de Charles) qui est aide cuisinier et interprète lui demande pourquoi il
s’est sauvé, il dit : « J’ai eu peur, on nous a dit que les Français massacrent tous leurs prisonniers »,
puis il a ajouté : « c’est donc bien vrai, vous ne voulez pas me tuer ? » Pierre lui a dit : « Que tu es
bête, mais non, sois tranquille »
Et malgré moi, mes yeux se brouillent quand j’ai vu Didier, blessé Français et le blessé Allemand se
serrer la main.
Quand je sortais de la cure, une auto s’est arrêtée devant la cour. Quatre hommes en sont sortis. Mr
Pernol qui était chez lui, assez intrigué a dit à Jacques : « Allez vite alerter la section qui est chez
Jeangeorge de venir de suite cerner la cure », Cinq minutes après de tous les côtés à la fois ces
hommes débouchaient, presque tous ceux qui sont arrivés depuis derrière chez nous et derrière
l’école étaient au village. On a beau dire, c’est beau ! On croit vivre un des livres d’Erkman Chatrian.
Défendre son village, sa famille, sa maison, chasser l’ennemi !
Revenons à nos 4 voyageurs. C’était un docteur pour soigner les blessés qui nous arrivait.
Soir – Jarko est un de ceux qui couche chez Jeangeorge, il est venu un moment à la veillée. Il aurait
fallu le voir déboucher avec Georges Surleau, entre notre maison et l’école pour cerner la cure. Lui
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c’est un pur. Il nous amuse en ce moment en nous racontant comment le Charles du Julot se cache
toujours. Ce pauvre Charles est l’infirmier, il n’a pas d’armes.
Jarko critique nos francs-tireurs, il nous dit : « Pas bons soldats, bons patriotes, mais pas bons
soldats, pas énergiche, pas savoir faire la guerre. Pas assez sentinelles, pas assez patrouilles.
Yougoslavich beaucoup patrouilles, beaucoup sentinelles, jamais surpris. Ici Boches venir, tous
patriotes pris, pas bons. Jarko peur avec eux »
10 heures – René aussi est venu un moment à la veillée, il avait les pieds tout mouillés, il vient de
partir prendre sa garde en haut de la Brière. Suzette est partie avec lui. Comme c’est drôle faire la
guerre dans son propre village, mais c’est bien scabreux.
Les officiers avaient décidé de quitter le village car ils voient bien que c’est trop compromettant, vu
que les Américains semblent ralentir leur avance. Le maire Charles Suzette a eu une pique sérieuse
avec Mr et Mme Pernol à ce sujet. Il a peur des représailles. Néanmoins, ils restent, mais ils vont se
tenir un peu plus coi. Je suis allé faire une reconnaissance dans ces bois pour y construire un abri
pour s’y remiser le cas échéant.
Roger Boulay a été envoyé cet après-midi porter un pli à
Héricourt. Au retour il a été arrêté par les Cosaques à Luze. Il a été
fouillé partout, jusque sous un pansement qu’il avait au pied. Puis
les Cosaques l’ont bien tabassé après le départ de leur officier.
Puis ils l’ont enfermé au café Martin, mais il a réussi à fuir.
On dit que les Américains sont à Villersexel, à Arcey. La radio de
Londres a dit que les Allemands réattaqueraient le fort du Lomont.
Mais que les blindés américains étaient là. On a conduit le blessé
Allemand à la Fontaine-qui-Saute.
C’est Paul Perret et Maurice Bauer qui lui servaient de béquille
pour aller jusqu’à l’auto. On voulait le porter sur la civière mais il
n’a pas aimé. Il a demandé s’il n’avait blessé personne avec la
grenade, on lui a répondu « non, rien qu’un prunier ». C’est le
premier coup de fusil qui l’a blessé, notre Maman lui a bien réparé
sa veste et je lui ai mis une fiole de goutte dans sa poche. Jacques
Roger Boulay
a refait connaissance avec lui.
La section Tournier a quitté le Ban. Elle prend cantonnement à Etobon. Elle a déjà opéré dans les bois
de Vaux où ils ont pris, avec les 3 camions et un gros butin. L’endroit préféré pour les attaques et
dans les tournants de la Breutchotte. Ils jettent les Allemands tués au fond du ravin avec les véhicules
inutilisables.
Le PC est revenu au village, il est chez Beltram.
Ce soir avec Mr Pernol je parlais de tous ces coups de feu inutiles. Il me dit qu’il ne connaît que 3
hommes qui ne manquaient jamais. C’est Jules Tournier, André Schoenenberger et Estignard de
Lomont. Georges Surleau et Marcel Nardin, ces si adroits chasseurs sont si émotionné qu’ils
tremblent et manquent très souvent.
Mr Pernol a vu aujourd’hui au cours du combat qui a eu lieu à Belverne, deux Allemands qui saute en
bas leur auto pour se défendre. Estignard a tiré 2 coups de fusil, les deux têtes des Allemands ont
volé en éclat. Le fusil dont s’est servi Estignard était un mauser et les cartouches allemandes aussi,
donc les balles étaient explosives.
Samedi le 9 septembre 1944
Le village se réveille, le premier que je vois est Jacques qui porte un gros seau de café dans la
direction de chez Jeangeorge. Un moment plus tard des « Terroristes » passent avec des récipients
pour leur jus. Un peu plus loin on voit les charrettes des villageois qui vont porter le lait à Remillet.
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On se salue, on se questionne. Charles Surleau nous dit que la Suisse annonce que les Américains
sont à 15 Km de Belfort ! Je n’en crois rien, ce serait trop beau, mais on rayonne quand même, car
nous nous sentons dans une drôle de situation. Une poignée de francs-tireurs dénommés terroristes
entourés de toutes parts par l’ennemi. Qu’il nous tarde que les « envahisseurs » arrivent.
Puis le capitaine Aubert s’arrête vers nous, il donne un ordre à Jacques qui part, puis arrive Mr Pernol
et Tournier et là au milieu du chemin commence une discussion. Le lieutenant voudrait qu’on cesse
les coups de mains. Le capitaine et le sous-lieutenant (Tournier) insistant pour continuer. Moi je
m’étais retiré d’avec eux. Je fendais du bois sous le tilleul mais je me suis rendu compte de tout.
René me disait bien hier soir que Tournier était exalté, il sait protéger ses hommes mais il veut de
l’action.
Jacques revient, d’autres francs-tireurs passent tout est d’un calme, calme, calme. L’Albert me
dit : « J’ai souvent vu pendant l’autre guerre que ces moments si tranquilles présageaient des coups
durs.
Depuis lundi, il n’y a plus de courrier. Il faudrait aller le chercher.
10 heures – Je suis à la charrue aux Couillards avec Suzette, Philippe viendra dans un moment pour
conduire les vaches et Suzette ira arracher les carottes à la Bouloie. Un formidable tir de DCA a lieu
sur 4 avions qui se trainent un peu partout, pas haut, puis tout à coup encore plus un formidable
bombardement ébranle l’atmosphère. Ce sont ces avions qui viennent sans doute de trouver un
objectif sur la grande route. Les voici de nouveau, juste sur nous, quel vacarme, ça gronde de toute
part.
Quand je venais, je voyais descendre devant moi, vers chez
Daniel, le vieux rémouleur Curty de Tullay qui après avoir passé
plusieurs jours au village s’en va bien tranquillement avec sa
meule sur le dos. Je ne sais s’il voudrait nous vendre, mais il
faut s’attendre à tout avec cet ivrogne. J’ai signalé le danger à 2
francs-tireurs de la Fontaine-qui-Saute de garde à la dernière
maison, ils ont compris et lui ont couru après et l’on fait
retourner au village. (Il est resté plusieurs jours à Etobon sans
surveillance, puis il a disparu et je viens d’apprendre qu’il est en
prison à Vesoul pour trahison – 15 août 1945).
11 heures – Oh ! C’est sérieux par là-bas, sur la route en haut
vers le nord. Il y a eu un accrochage. Ce sont les nôtres qui ont
commencé avec des coups de mitraillette et quelques coups de
fusil isolés, mais quelques minutes après les grosses
mitrailleuses ont donné.
Un cycliste arrive depuis la Thure, je m’avance à la route, je le
questionne, il ne sait rien. Ce n’est pas son groupe, il croit que
c’est le groupe de Tournier qui est engagé.
Je reviens à ma charrue, en songeant que le groupe de Tournier est composé principalement avec les
(jeunes d’) Etobon. René en fait partie, je ne dis rien à Suzette.
Un moment après l’auto de Josué passe conduire la soupe à l’étang Camus, elle revient et ne sait
rien. Puis un homme à pied remonte, c’est Raymond Besson de Belfort, ils sont 2 frères FFI, il ne
sait rien, mais il déplore qu’on ne soit pas mieux armé et surtout de n’avoir que des cartouches qui
ratent. En revenant vers la charrue. Philippe qui était vers moi me dit : « Oh grand-père puisqu’ils ont
des mauvaises cartouches donne z’y celles que tu as dans ta poche dans ta veste au bout du champ »
un gosse de 6 ans !
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Le champ fini, j’ai laissé là la charrue pour venir labourer le champ de Jacques au dessous et j’ai
traversé les prés pour aller à la Bouloie chercher les carottes (je n’ai jamais revu mes roues de
charrue, les Allemands les ont conduites vers la batterie de l’étang Camus et dans l’hiver un mandrin
de Couthenans venu au bois me les a volé).
Les évacuées parisiennes sont allées au percepteur pour toucher leurs allocations. A Luze un officier
Allemand les a interrogées et fait conduire par deux hommes jusqu’au percepteur à Héricourt. Les
pièces n’étant pas bien remplies elles devront revenir demain. L’officier leur a dit qu’elles
s’adresseraient de nouveau à lui en passant à Luze. Elles disent qu’ils ont été très corrects et que
Héricourt est rempli de troupes, bien décidées à tenir.
Les Allemands ont incendié deux maisons à Luze.
2 heures – Rentré fatigué, je me suis couché. Je sommeillais quand tout
à coup Jean crie : « Jules ! Voici les Anglais » Je m’éveille et je me dis que
c’était impossible. A moins que ce ne soit des aviateurs tombés du ciel.
Je vais quand même voir et je ne les vois pas ils sont déjà passé (C’était 3
miliciens qui ont cru se racheter en entrant dans notre groupe de
Résistance. Ces 3 individus auraient dû être arrêtés et jugés, plutôt que
d’être incorporés).
Les hommes de Tournier ont rejoint le village, mais il en manque deux,
Taqui de Clairegoutte et Tournier lui-même, on va partir à leur
recherche. D’après René voici ce qui s’est passé. Tournier a échelonné
ses hommes à environ 100 mètres du Nid, dans le bois à gauche du côté
de Couthenans. René était placé l’avant dernier en bas. Tous couchés ils
attendaient. Tournier avait envoyé René Belot plus loin que le chemin de
la Goutte au tournant avec mission d’aviser le gros de la troupe par un
coup de fusil, si ce qui arrivait depuis Couthenans était bon à attaquer,
car il ne fallait absolument pas attaquer un gros convoi dont on n’aurait
René Belot
vu que les premières voitures.
Tournier qui était d’abord en haut est revenu en bas, voyant tout, surveillant tout, comme un vrai
chef.
Un convoi arrive en face de René Belot qui voyant son importance se garde
bien de tirer, mais les Boches pour se garder sans doute ont tiré au hasard
un coup dans le bois. Tournier a fit aussitôt à ses hommes : « Attention,
voila le signal ». Une moto débouche, suivie d’une auto pleine
d’officiers : « Feu ». Le premier (Fernand Henisse) et le René tirent sur le
motocycliste qui est venu tomber à leurs pieds, les autres attaquent l’auto
qui a été bien mise à mal du premier coup.
Mais aussitôt deux camions découverts arrivent remplis de soldats et des
mitrailleuses qui ouvrent le feu sur les francs-tireurs qui commençaient à se
replier. Le René partait avec Tournier, mais ce dernier s’est arrêté et est
reparti seul contre la route. On ne sait pourquoi.
4 heures – Taqui qui est un Mignerey, des Gallant d’Etobon, est rentré. Il ne
sait rien de Tournier dont la femme qui est devant chez nous ne connait
encore pas son absence.
5 heures – Ils viennent de revenir bredouilles, car on ne peut pas approcher.
Les Allemands sont toujours là à réparer l’auto et ils ont mis des sentinelles
tout autour dans le bois. L’un des chercheurs est arrivé à 20 mètres d’une
sentinelle qui ne l’a pas vu.
Jules Tournier
7 heures – Ils reviennent avec Jules Tournier dans l’auto. Ils l’ont trouvé à quelques 20 mètres d’où il
avait quitté le René, il revenait déjà en arrière car il a reçu de dos une balle qui lui a traversé le cœur.
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Il est tombé sans faire un mouvement en tenant devant lui son fusil prêt à tirer. Quand ce matin il a
descendu le village avec ses hommes pour aller à l’attaque, Aline lui a dit : « Ah ! Faites bien
attention » Il lui a répondu « Allons ! Allons ! Etes-vous la femme d’un soldat ! »
Fernand Henisse
Dimanche le 10 septembre 1944
Fernand Henisse que les Allemands ont tant cherché depuis un an est revenu.
Il est avec le groupe Tournier, il sort d’ici, il m’a bien raconté l’escarmouche
où son chef a trouvé la mort. Ils étaient 30 hommes mais beaucoup n’étaient
pas armés (Pourquoi prendre ces hommes la ?). C’est lui qui était avec René
pour tirer sur la moto. Tournier était couché à 60 mètres de la route. Il
m’affirme que la sentinelle allemande a bien vu celui qui est arrivé à 20
mètres d’elle mais n’a pas tiré.
Tournier était trop fougueux et le capitaine Aubert est pareil.
Midi – Nous dinons, Philippe nous appelle : « Venez voir un soldat tout gris » On va voir. C’est un
nouveau prisonnier. Que faut-il donc en faire de tous ces hommes. Quelle situation. Etre entouré
d’Allemands, les attaques sans cesse et leur prendre des prisonniers. Et les Américains sont encore
loin. Ils ne sont qu’à Saint Hippolyte. On nous a trompés.
Les FFI ont envie de déblayer quand même le village, car les Allemands pourraient venir y cantonner
et je crois qu’Etobon est trop petit pour contenir les uns et les autres.
3 heures – On enterre Tournier par un beau dimanche, il fait un temps si doux, tout est calme comme
hier matin, pendant de très longs moments, puis tout à coup un moteur bourdonne au loin et la DCA
tonne et puis tout redeviens tranquille. Qui croirait en voyant tous ces hommes endimanchés que ce
sont des francs-tireurs qui vont porter en terre un de leurs camarades tué hier. Parmi les porteurs je
vois Jacques. Georges Surleau, Marcel, René Belot, Fernand Henisse et l’Albert Perret. Monsieur
Marlier a fait un bien beau sermon, il estimait beaucoup Tournier. Oh ! Que c’était émouvant. A part
les hommes détachés à la surveillance des abords du village, presque tous les « Terroristes » étaient
à l’enterrement.
En revenant j’ai dit à Charles que j’avais envie d’aller au camp des gendarmes porter de l’aspirine au
blessé de Jacques, on m’avait dit qu’il souffrait et il a décidé de venir avec moi. Et nous avons fait une
jolie promenade dans ces bois. Comme c’était drôle notre arrivée là-bas. Pour commencer nous
avons trouvé 7 Russes et Polonais sous une baraque creusée dans la roche et couverte de tôles
cintrées. Ils étaient seuls, absolument pas gardés. Plus loin il y avait 2 Allemands vers la roche creuse
transformée en dortoir. Puis nous descendons à la cuisine qui est un appentis adossé à une superbe
baraque de planches qu’ils ont fait. Là il y avait 4 gendarmes et 8 prisonniers dont Pataud (Emile Laine)
de Lomont, la dame Deleris vêtue en homme, qui faisait la soupe et un Allemand qui venait d’arriver,
celui qu’on avait vu à midi, c’est un Alsacien qui parle bien français. Le blessé des œufs a manifesté
de la joie en me voyant, il avait déjà bien parlé de moi aux gendarmes. Sur ma demande il m’a donné
l’adresse de son père.
Ils étaient là tous à sa chauffer autour de la cuisinière. Tous avaient l’air de s’y plaire, mais sait-on ce
qui se passe dans une âme de boche, en tout cas le mien a été heureux de l’aspirine, il était même
ému en me remerciant il m’a demandé où Jean était prisonnier. Je lui ai dit qu’il était jumeau avec
son marchand d’œufs, il a ri et a dit : « Ah ! Œufs comiques, si seulement j’avais eu la demi douzaine
que j’ai payé dans une maison et que je devais reprendre en passant » et on a encore bien ri. Alors je
lui ai expliqué que Jacques l’avait amené pour le prendre sans lui faire de mal « Pour que tu ne sois
pas capout dans le reste de la guerre » ; « Ya ya » et il a dit que les gendarmes étaient tous biens
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aimables avec lui. Le Charles était heureux d’être venu, j’avais porté des poires aussi, mais je crois
que les gendarmes les mangeront.
Soir – Il est très difficile d’écrire toujours rien que la vérité. J’ai fait une légère erreur au sujet du
combat d’hier. Au dessous de René il y avait encore deux hommes (ils étaient tous deux à deux)
c’était un nommé Fruquiger et Henri Sergent. Ils ont tiré sur le motocycliste les premiers. L’Allemand
a poussé un hurlement affreux et a continué sa route en faisant une courbe jusque devant le René et
Hénisse.
Lundi le 11 septembre 1944
Nous sommes réveillés par le canon qui semble plus rapproché ! D’après nos sens auditifs c’est bien
la direction de Villersexel.
1 heure – Nos FFI reviennent de là-haut, ils continuent leurs attaques. Je demande des
renseignements au maréchal des logis Georges Surleau. Ils ont eu une camionnette, tué 2 Allemands
et blessé un autre gravement et le 4è a pu fuir. Je me demande à quoi riment ces actes là, le risque
qu’ils font courir à tous ces villages est trop grand. Et quoi faire de tous ces prisonniers, il y en a déjà
16 là-bas au camp.
3 heures – Voila Jacques qui vient chercher une grosse toile pour mettre sous le blessé qu’ils
viennent d’amener à la cure. C’est un jeune de 19 ans, il a plusieurs balles dans le bras droit et une
dans un poumon. On va le soigner, le toubib ne le condamne pas, avec des soins on le sauvera.
Un jeune drôle de 16 à 18 ans circule dans le village avec un chien en laisse, cela intriguait, j’ai
questionné, c’est un agent de liaison qui vient presque chaque jour depuis Champagney.
Le canon tonne bien fort ce soir, mais la
bise est si forte qu’elle nous trompe sur la
direction. Est-ce la colonne qui vient sur la
frontière Suisse ou celle de Villersexel.
Il parait que la DCA de Champagney a
abattu un des avions qui circulent tant. Estce celui qui a passé tantôt avec ces
hurlements terrifiants, il était très bas et il
baissait de plus en plus ; puis il a disparu
sur le bois. Il me rappelait étrangement
celui qui le 16 juin 1940 nous a lancé
d’énormes bombes au verger Lechat.
Au verger Lechat en 1940
10 heures – Le René vient de venir chez nous, il ne peut pas prendre sa faction ce soir, il est malade, il
grelotte de fièvre. On va le faire coucher ici, nous ne pouvons pas l’envoyer jusque chez lui. On
voudrait bien voir le docteur mais il est avec les autres dans le bois. Que peuvent-ils faire dans la nuit.
Voila Suzette qui s’occupe du mousqueton de son fiancé, elle l’apporte avec ses cartouches pour le
cacher. On va le mettre dans la cache de l’écurie.
11 heures – Le toubib vient de venir, il donne 3 jours au lit au René. Je demande après le blessé de la
cure, il me dit : « Moi je le soigne, mais c’est Dieu qui le guérira ».
En cherchant Tournier, Schoenenberger a trouvé un Allemand tué de plusieurs balles au front à près
de 600 mètres de la route. Ce ne peut être en combat, il aurait donc été fusillé par les Héricourt ou
les Champagney (groupes FFI). Oh que c’est mal. Pourvu que les nôtres ne fassent pas comme ça
Mercredi le 12 septembre 1944
Je viens d’allé voir le blessé à la cure, il respire assez péniblement, mais comme l’a dit le docteur,
Dieu peut le sauver, Jacques m’a dit qu’il avait eu assez bonne nuit.
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Pautot, le cuisinier, qui voulait les manger tous est toujours vers lui. Tantôt pour lui donner à boire,
tantôt pour le recouvrir. J’ai bu le café avec tous ces francs-tireurs, il est fameux.
Midi – Voila 3 nouveaux prisonniers, ils vont à la cure, le 3è qui suit les 2 autres porte un fusil, c’est
étrange, je vais voir. Explication c’est une corvée de ravitaillement qui vient depuis la Fontaine-quiSaute, le Boche qui a le fusil est celui qui est arrivé dimanche, c’est un Alsacien, celui qui parle si bien
français.
Il y avait bien deux aviateurs américains à Clairegoutte. Sans doute ceux de l’avion abattu. On n’a pas
su les diriger ici.
La radio nous dit que les Japonais viennent d’avoir 52 navires coulés.
2 heures – Marcel Victor (Marcel Nardin, fils de Victor) vient prévenir que 4
Allemands sont dans leur verger en train de manger des prunes. La
cousine Marguerite de Strasbourg (épouse de Charles Perret) est vers eux,
elle les apprivoise en attendant qu’on aille les cueillir.
La curiosité me pousse jusqu’au Coteau chez ma sœur. Je passe
comme je le fais souvent par l’écurie, je caresse la chèvre et au
même moment j’entends parler fort à la cuisine. J’approche on
dit : « Haut les mains ! Désarmez-les ». C’est la voix du capitaine
(Aubert). J’arrive à la porte et je vois deux Allemands à table qui
mangeaient. Ma sœur venait de leur cuire à chacun un œuf, ils
levaient les mains en l’air et Alfred mon beau-frère ouvrait un étui,
prenait le revolver de l’un. Charles Suzette le maire faisait de même
auprès de l’autre. Les deux revolvers ont été donnés au capitaine qui
tenait les Allemands en joue avec le sien.
Marcel Nardin, fils Victor
Il les tend en arrière en disant : « Prenez-les » il n’y avait personne que moi derrière lui, j’ai donc pris
les deux armes. La cousine Marguerite dit aux 2 Allemands : « prenez vos poires » ; « Oh nous
n’avons plus faim ».
Juste à ce moment Jacques arrivait derrière moi. Aubert a dit : « emmenez-les ». Je donne un
revolver à Jacques qui empoigne un des deux soldats par son ceinturon. Je prends l’autre par le bras
et nous allons à travers la grange, mais le capitaine me dit : « Donnez le moi, suivez derrière avec le
revolver » Et nous traversons les vergers. Jacques allant devant moi fermant la marche. Quel
cortège : « Venez vite, amis Américains. Je crains que tout ceci tourne mal ». Arrivé vers ma forge, je
suis entré avec le revolver les laissant aller jusqu’au PC chez Beltram.
Pendant ce temps Mr Pernol et plusieurs francs-tireurs
capturaient les deux autres qui étaient assis sur un banc
devant chez Alfred Victor (Alfred, fils de Victor Nardin), les FFI ayant
fait le tour par au dessous de la maison arrivaient à
l’improviste. Mr Pernol et Alfred Victor (Alfred Nardin, fils de Victor)
se sont avancés seuls devant les deux Allemands. Qui aurait
cru cela de ce gros Alfred, il a bondi sur l’un d’eux, lui a
bourré un coup de poing, l’a renversé et maintenu sous lui.
Mr Pernol a agit plus correctement, il lui a mis son revolver
sous le nez de l’autre et lui a dit de faire Kamarade. Enfin
tout s’est bien passé. Mais en voila 4 de plus à garder. Tout
à l’heure Paul Guemann reprochait à Marcel Nardin ce qui
se fait à Etobon, le pauvre Paul voit l’avenir en noir, mais
Marcel est optimiste il disait : « Mais si tout le monde avait
dit comme ça, jamais le France ne serait délivrée ». oui
Alfred Nardin, fils Victor
Marcel Nardin a raison, mais Paul Guemann n’a pas tort.
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Il parait que ces 4 Allemands venaient à Etobon pour réquisitionner, c'est-à-dire pour voler chacun
un vélo. C’est alors que la Marguerite en a conduit deux chez le maire, puis chez mon beau-frère où
ils ont dit qu’ils avaient faim, c’est pourquoi ma sœur leur a cuit des œufs.
J’ai repéré un endroit assez bien pour établir une tente, c’est un peu au dessus de la Pierre Climaine,
cette grosse roche cubique à côté du sentier quand on entre au Château, direction de la Pierre-duBassin.
Mercredi le 13 septembre 1944
Je viens de passer vers le blessé de la cure, il est très bien, il est heureux d’être bien soigné, il se voit
déjà en Allemagne où son père est ébéniste. Il promet de revenir après la guerre et d’amener un
petit meuble à chacun de ceux qui sont bons pour lui. Il a une grande reconnaissance à Pierre (Perret,
fils de Charles) qui est bien souvent vers lui et qui peut lui parler allemand. Ah ! Si les hommes voulaient !
Comme il serait facile de s’aimer !
Il dit que les deux qui ont été tués quand il a été pris étaient des fuyards qu’ils avaient chargé un peu
avant Belverne, ils n’ont pas réussi.
Le canon s’est tût cette nuit et ce matin. On n’y comprend rien. Est-ce que les Allemands les auraient
refoulés. La radio n’a rien dit ce matin de notre coin du pays. On suppose qu’ils vont monter par les
Vosges et descendre sur l’Alsace par les différents cols. Mais tout cela ne nous dégage pas et l’étau
se resserre autour de nous. On parle d’un combat important à Amblans.
Voilà Mr Boijol qui part à Clairegoutte chercher du fil de fer barbelé pour essayer de faire un camp
plus sérieux pour les prisonniers.
9 heures – En voici 3 nouveaux de ces indésirables
Teutons, ceux-ci n’ont été pris très gentiment près
de Belverne. Ils conduisaient un gros autobus et ils
ont fait Kamarade à la première sommation. Il y a
600 litres d’essence dans leur camion. Comme ceux
d’hier ils ne croient pas qu’ils ont perdu la guerre.
Ils ont bien ri quand on leur a dit que les Américains
étaient sur le sol allemand au sud de la Belgique.
On a décidé de faire un parc au moulin du Loup en
entourant les côtés non muraillés avec du barbelé.
Ce sera peut-être une bonne idée. Le moulin du
Loup se trouve à 4 ou 500 mètres au dessus du
ruines du moulin du Loup
camp des gendarmes.
10 heures 30 – Je suis à l’emplacement de mon campement de forêt, je viens d’enterrer une
bouteille de goutte au pied d’un chêne vers la pierre Climaine. J’ai apporté beaucoup de choses, des
outils, une bonbonne d’eau, des sacs contenant du foin pour se coucher la nuit, du fil de fer, des
clous, 4 toiles de tente, etc. etc. L’Alfred a apporté beaucoup de choses aussi. En montant ce chemin
en direction du Château j’ai trouvé de si belles grosses roches, que j’ai résolu d’y faire une 2è tente.
Depuis un moment la terrible canonnade (direction Lure-Vesoul) a repris, elle semble se rapprocher
et j’entends en même temps une forte attaque des FFI sur la route des bois de Vaux
Midi et demi – Cela devient de plus en plus sérieux. Quand je suis rentré de la forêt vers 11H30 j’ai vu
passer devant chez nous une auto et une moto remplies d’Allemands. Ils venaient depuis les champs
Billet et sont allés presque vers le cimetière. Ont-ils eu peur ? Ils ont retourné et traversé le village
une 2è fois (c’est quand je les ai vus). Ils vont jusque vers l’étang Camus. Jusque là la consigne de ne
tirer sur aucune auto allemande dans le village avait été observée. Tous les francs-tireurs présents
étaient camouflés, soit dans les maisons, soit derrière les bois.
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Mais, arrivés vers la Thure les Allemands ont de nouveau vu qu’ils étaient dans un guêpier, ils sont
revenus au village. C’est en arrivant en haut de la grande côte qu’un franc-tireur de garde n’a pas pu
se tenir, il a tiré depuis le coin du bois vers chez Juliette Henritot. C’est le vieux Quiquerey, de
Bavilliers qui est avec son fils. Le conducteur du side-car a été tué, le 2è occupant est sorti avec son
fusil mitrailleur, s’est couché sur la route et a tiré sur les FFI qu’il voyait vers chez Beltram. Mais ce
même Quiquerey est arrivé derrière lui et l’a tué à bout portant. Pendant ce temps, les occupants de
l’auto, qui étaient le lieutenant Günter Mélechéa et Karl Lâde, sont descendu et couru dans la loue
de chez Henri Volot en se défendant à coup de revolver et mitraillette, mais aussi maladroitement
que leurs assaillants. Personne ne fut touché ! Toujours en tiraillant ils ont traversé la grange, sortis
par derrière et gagné le chemin creux qui descend la Courbe-au-Prêtre. Et la fusillade ne cessait pas.
Ils sont allé ainsi en se cachant, en rampant jusqu’au fond de la grosse planche de chez Guemann. Là,
pressé de plus près, Lâde s’est rendu, mais malgré les injonctions réitérées de Jeand’heur, instituteur
à Saulnot, qui parlait allemand, le lieutenant n’a rien voulu savoir. Il était pourtant blessé de plusieurs
balles.
Il est allé jusqu’à l’autre bout d’un champ de pommes de terre où il
s’est tapi dans les feuilles. Quelle situation !
D’un côté ces hommes à qui il répugne de tirer cet autre homme le
supplient de se rendre, lui assurant la vie sauve, de l’autre côté ce
fanatique qui aime mieux mourir, tout comme Romalini en 1940
Pour la sécurité du village il ne faut pas que Günter Mélechéa puisse
rejoindre ses compagnons. Alors, quoi faire ? Il faut le tuer !
Je suis allé dans le verger du grand-père Comte, on les voyait tous,
l’Allemand dans ses pommes de terre et la meute autour de lui dans
le chemin creux au dessus, dans le pré au dessous. Jacques lui-même
était en face au champ Bozar.
Tout a coup au milieu des coups de mitraillettes et de fusil une
lieutenant Günter Mélechéa grosse explosion. C’était Jeand’heur qui venait de lui jeter une
grenade mais sans résultat. Ce n’était pas beau !
Un coup il s’est relevé et il a tiré au hasard en tournant tout le contenu de son revolver. Ce coup fut
fatal à Raymond Besson, une balle lui a traversé la tête sur un côté. Puis tout est devenu calme. Je
suis revenu à la soupe. Oui à la soupe, on peut manger quand même après des coups pareils.
1 heure – Sitôt mangé je suis retourné dans les vergers. Jacques remontait avec Pautot de
Champagney. Je lui demande : « C’est fini ? » ; « Je crois que oui, mais il n’est pas mort tout à fait » et
il me donne son mousqueton pour aller le lui ramasser. Il était chaud.
C’est Pautot qui ayant quitté sa cuisine pour prendre sa mitraillette a eu le triste honneur de mettre
fin à ce triste combat. On rapporte Besson.
Mr Pernol me dit qu’il y a eu un officier tué sur la route, il portait un pli aux troupes de l’avant, leur
donnant l’ordre de cesser la retraite, il faut tenir ici. Eh ! Bien nous ne sommes pas encore à la noce !
2 heures – Je retourne pour porter quelque chose vers la tente et j’y conduis Suzette pour qu’elle
sache où c’est. Fifine est venue avec nous jusqu’au bout du bois et le canon s’est remis à tonner.
Nous montons l’autre guitoune avec une énorme toile paillasson donné par le beau-frère de Jean. Je
l’ai tendue sur des grosses perches adossées au rocher. C’est très bon.
4 heures – Nouvelle alerte. Mon beau-frère (Alfred Pochard) vient me dire qu’une auto est arrêtée au
fond des Rond-champ, les occupants en sont sortis et se sont mis en embuscade dans le chemin qui
va au Vieux Pariguey. Cela nous intrigue. Avec une lunette on voit bien. Puis les hommes remontent
en voiture et repartent contre l’étang Camus. Arrivé au coin des sapins de Chenebier aux Rayères, ils
s’arrêtent, retournent et reviennent contre le village. Un coup de feu claque dans les sapins. Pourtant
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après le coup de midi l’ordre du capitaine était formel : « Plus d’attaque sans ordre » Voila comment
des francs-tireurs obéissent.
L’auto revenue où elle était arrêtée un moment avant prend le chemin des Vieux Pariguey, traverse
la Fouillie Djouza, les prés Fidés et aborde à Chenebier, c’est inouï, c’est un miracle qu’elle ai pu
traverser les ruisseaux. Je suis allé prévenir le capitaine en haut de Raveney qui a bien tempêté après
celui qui a tiré. Mais n’y peut rien.
Cela ne pourra que nous amener des ennuis, il aurait fallu pouvoir empêcher cette auto de fuir ou la
laisser passer bien tranquillement dans le village.
10 heures – On se couche. Quelle journée ! Sur les 6 heures, j’ai demandé à l’Albert, à Nusbaum, au
maire et à mon beau-frère pour aller enterrer l’officier Allemand tué au Courbe-au-Prêtre. Chemin
faisant nous avisons ce renfoncement du sol creusé autrefois par l’eau, dans le pré de Charles
Suzette (le maire, Charles Nardin). Vers mes peupliers là au fond et nous décidons de l’y mettre. On
creuse un peu et nous allons le chercher. Il pleut, c’est émouvant, le voilà couché sur le dos de tout
son long, les mains croisées sur la poitrine, les yeux fermés, son casque sur la tête.
Alfred nous dit : « C’est moi qui suis venu lui fermer les yeux dès qu’il est mort ». Je ramasse tous ses
papiers, toutes ses photos pensant prévenir plus tard sa famille. Il a une belle femme et de beaux
enfants. Ah ! Maudite guerre !
[Mention marginale : Nous Philippe, petit-fils de Jules Perret …. (illisible) 33 ans après le 9 février
1977. J’ai retrouvé le casque et le couteau du lieutenant à l’endroit où 33 ans avant grand-père l’avait
placé il y a …(illisible) crâne dans le casque, car je sais où il se trouve. Que Dieu ai son âme comme
celle de nos 39 fusillés.]
Sur les deux manches de pelle nous l’emportons et avec recueillement nous le mettons dans sa
petite fosse. C’est trop peu profond, mais il faut faire vite. C’est un catholique pratiquant, il faudra
plus tard prévenir sa famille. J’ai conservé ses papiers, mais ayant dû les cacher, je ne les ai pas
retrouvés (en 1947 sa femme nous a écrit 3 fois, pauvre femme que c’est triste la guerre).
J’ai fait la guerre pendant 4 ans et demi, celle-ci dure
depuis 5 ans. C’est le premier soldat Allemand tué que
je vois, en verrai-je d’autres ?
On a amené encore un autre blessé à la cure ce soir, ils
sont donc 3, deux Allemands et un Français. C’est ce
dernier le plus mal en point. Cependant le docteur dit
que si on avait pu le conduire à l’hôpital pour le
trépaner on pourrait le sauver. Son frère ne le quitte
pas, pauvres enfants !
Nous avons passé une partie de la soirée à la cure où
Jacques et Pautot faisait le café pour demain et
mettaient en train la soupe. Il y avait Aline, Philippe, le
Pierre et plusieurs autres aides cuisiniers. On a bu le jus.
Jacques a toujours beaucoup de travail pour trouver
tout son ravitaillement, pour tenir ses comptes en
ordre. Jamais il ne peut nous donner un coup de main,
malgré qu’il soit assez souvent vers nous. Mais il a le
grand bonheur de coucher tous les soirs dans son lit au
lieu que souvent les autres sont dans les bois et comme
ce soir par une pluie pareille ce n’est pas agréable. C’est
la que René à pris son mal. Il se plaint d’un côté du
ventre à présent. Il est toujours au lit chez nous, il ne
Jacques Perret fait ses comptes
peut marcher.
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Mr Marlier a passé un moment vers nous ce soir. Il ne va toujours pas fort, il avait eu bien du mal de
venir au cimetière pour enterrer Tournier, il était bien ému, il a pleuré quand il a dit que Jules
Tournier était mort pour la France. Son texte de sermon était : « Il n’y a pas de plus grand amour que
de donner sa vie pour ses amis ».
Pauvre Tournier, il n’avait pas peur de sa vie. Presque à chaque attaque il sautait lui seul sur la route
en avant des autos allemandes et leur faisait signe de stopper. Il ne tirait que quand ils les voyaient le
mettre en joue et son coup d’œil était si prompt qu’il tirait toujours le premier.
Jeudi le 14 septembre 1944
Au point du jour je suis allé voir Besson. Madame Marlier y était déjà. Le pauvre jeune homme est
dans le coma. Il ne passera pas la journée.
J’ai passé une partie de la journée à arranger la tombe du lieutenant. Ne croyez pas que je suis allé y
mettre une croix et des fleurs ! Avec le Samuel (Pochard) et son père nous avons fait une rigole au
dessus et jeter la terre sur le mort, puis nous avons râtelé des feuilles sèches et nous les avons
éparpillés partout, ensuite nous avons coupé des buissons et les avons jeté dessus. Comme ça ses
collègues pourront le chercher, ils ne le trouveront pas.
Vers 9 heures un des fils Roy est venu prévenir qu’il y avait
plusieurs Allemands à Chenebier. Sans aucun ordre les 3 miliciens
y sont allé et en ont tué un, puis se sont sauvé. Les autres
Allemands ont mis le feu à la maison de Pierre Goux où tout est
détruit puis ils ont tué le petit Gérard Pillat (petit-fils d’Emile
Henisse qui venait souvent à la forge avec son grand-père)
bambin de 9 ou 10 ans. Belle nouvelle à apprendre aux parents
qui habitent à Paris. La maison de Pierre Goux ! C’est triste car
voila une fillette et une femme sans abri, pendant que lui est au
maquis du Lomont, mais ça rebâtira. Ces miliciens mériteraient
une 2è fois d’être fusillés.
Il vient de monter depuis le Neuchemin un troupeau de vaches
que des gens de la paroisse conduisent à Belfort.
4 heures – Je suis retourné vers la guitoune avec l’Alfred, nous
l’avons fait un peu plus longue, on pourra s’y loger les deux
femme de Pierre Goux
familles.
Quand je suis revenu tout le monde était en émoi. Une moto a
passé avec deux soldats Allemands. On craint qu’ils viennent
cantonner au village. Il faut mettre un peu d’ordre à la cure. Il y a
des vivres cuits en quantité, compromettant, avec Mr Marlier j’ai
porté toutes les marmites et gamelles remplies de rata, de purée,
de viande dans la table de communion à l’église. Quatre têtes de
veaux cuites ont été mises dans un panier dans les orties du vieux
cimetière, Jacques est allé chercher Fernand Bichon qui avec sa
voiture à pneus a emmené en vitesse une grande partie des
fourneaux, chaudières, marmites, gamelles, boites de conserves,
Fillette
meule de gruyère, sacs de sucre et de café au moulin Isaac.
Des gosses avec des charrettes ont emmené le reste, il n’y avait plus que Raymond Besson qui aurait
encore pu nous compromettre, mais lui aussi va bientôt partir pour un monde meilleur. Les deux
blessés Allemands sont emmenés au moulin Isaac ce matin.
6 heures – Besson est mort, notre maman l’a revêtu bien décemment d’un de mes costumes et nous
l’avons porté aussitôt dans l’église. Ce sont des protestants. Et cette fois le canon approche, ça nous
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donne de l’espoir. Demain, peut-être après demain nos libérateurs seront ici, ils seraient parait-il au
Val-de-Gouhenans.
Soir – Nous nous couchons ce soit plus confiants que les autres soirs. Un moment après, on
m’appelle. Fernand Goux vient me dire que n’ayant plus de courant il ne peut faire le cercueil de
Besson cette nuit pour l’enterrer au point du jour. Alors nous décidons de le porter de suite au
cimetière. Nous allons le descendre dans le caveau de la famille Coulon où il pourra attendre.
11 heures 30 – Je rentre tout s’est bien passé, pauvre garçon, son frère est bien chagriné.
Vendredi le 15 septembre 1944
C’est Sarrazin l’instituteur d’Echavanne qui avait prévenu hier qu’une attaque était imminente contre
Etobon. Voila pourquoi il y a eu ce repli précipité. La cuisine a été descendue provisoirement au
moulin et les hommes sont allés aux Terriers, derrière Belverne et à la Vieille Verrière (2 hameaux de la
commune de Courmont). Les officiers de nos FFI espèrent qu’ils vont pouvoir rejoindre les Américains
aujourd’hui ou demain.
Il y a passé 3 autos cette nuit au village qui étaient certainement allemandes.
9 heures – On nous dit que les Cosaques étaient hier soir à Belverne, ils cherchaient des cochons.
Cela me fait penser que nous en avons un très joli qui fait plus de 100 Kg de viande. Ça leur irait bien,
pour mettre dans leur dent creuse. Je voudrais bien qu’il soit non pas à la cheminée car ils l’y
trouveraient bien, mais dans un saloir. Depuis quelques jours nous l’avons mis dans la baraque des
lapins, mais !... avec ces oiseaux là !
Voila Jacques qui revient du moulin Isaac. Ce n’est plus une sinécure de faire la soupe pour tous ces
gens éparpillés partout.
4 heures – Je viens de monter en haut du Château pour essayer de me rendre compte où tombent les
obus que nous entendons. Ah ! Mes amis ! Que c’est loin encore. On voit les éclatements dans la
plaine de Lure. Pourquoi ne foncent-ils plus ? Ils nous ont mis dans le guêpier et ils nous y laissent.
On dit que Villersexel a été pris, perdu, repris plusieurs fois. Quand je montais j’ai trouvé dans le gros
fourré d’épine de la Planchotte au dessous des Roches du Château une baraque très confortable où
vivent encore 4 hindous. Il y avait aussi le franc-tireur Henri Croissant de Frédéric-Fontaine, blessé
d’une balle au pied, il y avait vers lui sa fiancée Germaine Perret, belle-sœur de notre fille. Il y avait
aussi une des filles Belfis qui va sans doute porter du ravitaillement aux Hindous.
9 heures – L’après-midi a été très calme. J’ai ferré une fournée de roues. Jacques et Pautot nous ont
aidés, quand une bande d’Allemands a passé avec le maire au milieu. Ils sont allés chez Jules Jacquot
où ils ont pris une génisse qu’ils ont payée aussitôt et tuée d’un coup de revolver, puis chargée dans
une auto toute couverte de branches feuillées. Quel contraste avec avant-hier.
Le cercueil de Besson étant prêt on ira l’enterrer dès qu’il fera nuit dans la fosse creusée à côté de
Tournier. Je suis trop fatigué pour y aller ce soir.
Le butin allemand ramené et caché en Raveney à déjà eu la visite des écumeurs, plusieurs de ces
jeunes sont chaussés des souliers qui y étaient déposés.
10 heures - Je suis au lit, je viens de finir de lire un beau livre, David Livingstone, oh qu’il en a vu lui
aussi et ces 4 pauvres noirs qui ont rapporté son corps sur 2 500 Km !
Samedi le 16 septembre 1944
Tout arrive en ce bas monde. Les fils Guemann m’ont amené ce matin un de leurs chevaux à ferrer.
Jusqu’à présent j’avais toujours fait tout leur travail de forge sauf les socs de charrues et le ferrage
des chevaux. Je n’ai jamais compris pourquoi ! Enfin ce matin j’ai ferré le Farceur qui n’est pas
farceur du tout. Ah ! La sale bête. Quelle différence avec mes poulains si gentils, si dociles.
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Mr Pernol est revenu au village, le canon s’est tût et les avions ont beaucoup volé et les Allemands
ont usé beaucoup de munitions en vain sur eux.
Soir 8 heures 30 – Je suis en train de faire la goutte. Figurez vous que ce matin je suis allé mettre mon
nez sur mon tonneau de prunes et je l’ai vu rempli de « bouottes ». C’est donc qu’il est fermenté,
qu’il ne se dégage plus de gaz carbonique et que la fermentation acide va commencer. Il faut donc
distiller car le sceller à présent serait enfermer la maladie avec le fruit.
Je suis allé aussitôt trouver la femme Eugène Goux pour m’inscrire, mais il y en a déjà tant que je suis
venu voir Louise Bugnon, femme Marcel, pour la faire en fraude dans sa chambre du four. Elle a dit
oui de suite et voila ça coule depuis cet après-midi.
Une auto d’Allemands est venue dire au maire qu’il fallait conduire demain 24 vaches à Belfort. Le
maire nous a tous réunis à la mairie et après avoir bien discutaillé pour trouver tout ce bétail après
avoir dit pas mal de gros mots où le pauvre Charles Suzette indigné a dit à cette bande
d’égoïstes : « Vous pleurnichez aujourd’hui parce qu’on vous demande du bétail, dans quelques jours
ce sera peut-être les hommes qu’ils prendront. Et pour les fusiller, le maire en tête ». (le 27, cette
prophétie ce réalisait, il tombait le premier et 38 l’ont suivi).
On est enfin tombé d’accord, je livrerai une de mes belles petites génisses dont nous avons refusé
14 500 francs les deux il y a un mois, mais qu’est-ce que du bétail et des sous à présent.
J’ai demandé à Beltram pour la conduire, car il me serait bien impossible de marcher jusque là. En
plus de l’excessive fatigue que j’éprouve aux genoux j’ai senti tout à l’heure une drôle de petite
douleur en dedans du genou gauche. J’étais accroupi, un peu tordu, est-ce la mauvaise position qui
m’a fait ça, cela s’est passé en changeant de position.
Les Allemands ont pris 17 vaches hier à Chenebier et ils en redemandent encore 47 aujourd’hui. Ils
prendront peut-être la totalité pour faire le vide devant les Américains qui préparent, dit-on, un bon
coup pour ces jours-ci.
Il parait que les Finlandais sont en guerre depuis hier avec les Allemands qui auraient dû avoir évacué
la Finlande pour le 15. Quelle salade !
Et pendant que le canon gronde, je fais de la goutte. Je la fait avec ce vieil alambic avec lequel mon
père en a tant fait. Je le revois ce pauvre vieux père, vider, remplir et surtout attacher les bandes de
linge faisant joint.
Ce matin j’ai parlé avec Mr Pernol, je lui disais que je craignais beaucoup l’évasion de nos prisonniers
Allemands. Il m’a dit que ces prisonniers sont un gage pour notre sécurité, car nous les avons
toujours très bien traité et très bien soignés les blessés et de plus les Allemands ont reconnu les
soldats des Forces Françaises de l’Intérieur comme soldats réguliers. Toutes ces belles paroles sont
rassurantes, néanmoins elles ne me rassurent pas beaucoup et je n’approuve pas qu’on laisse les
blessés qui sont au moulin Isaac vaquer librement. Hier celui qui à la balle dans le poumon est allé
seul jusque vers les autres prisonniers au moulin du Loup. C’est avoir trop de confiance.
Il a promis qu’après la guerre il enverrait une belle chambre à coucher au cousin Pierre Perret et des
souvenirs à tous les autres.
Minuit – Voici le propriétaire de l’alambic, c'est-à-dire Marcel qui vient d’arriver, il est tout mouillé.
Ils sont campés aux Valettes, à la Vieille Verrière, aux Terriers (commune de Courmont), un peu partout. Ils
font la soupe là. Jacques n’a plus à s’occuper que du ravitaillement des gendarmes et des prisonniers.
Marcel est venu pour conduire demain sa vache à Belfort. Il me dit que les Américains doivent lancer
une sérieuse attaque cette nuit ou demain. Il parait que hier 12 Américains sont arrivés jusqu’à
Moffans mais ils ont été fait prisonniers, ils sont gardés à la cure de Clairegoutte.
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Depuis un certain temps je n’ai pas parlé de Robert Chevaley, il est presque guéri, il ne se cache plus.
Avec les béquilles de Charles Perret il essaye ses premiers pas au jardin.
Nous avons toujours René malade chez nous, il garde toujours le lit.
Dimanche le 17 septembre 1944
Il est 10 heures, je suis toujours à ma goutte. L’Alfred m’a aidé à vider. Je suis allé voir ses tonneaux
pour lui montrer à surveiller la fermentation. Tout à coup le Samuel et sa fiancée Solange Nardin ont
passé vers nous tout apeurés : « Les Cosaques » Oui une quinzaine de Cosaques passait sur la route.
Ils se sont arrêté une demi heure vers chez Jules Magui. On les a vus tuer des poules, des lapins, ils
sont allés à la Cornée puis ils sont repartis.
Radio Alger a dit ce matin que les Américains allaient entrer dans Belfort ! Hélas ! Quand ?
La grande attaque n’a pas eu lieu et jusqu’à présent tout a été calme. A présent le canon libérateur
reprend quelque peu, mais toujours loin. D’après Marcel Nardin, ils sont venus trop vite, ils ne sont
pas en force et les munitions et surtout l’essence manquent.
Midi – La maman m’apporte la soupe. Elle me raconte que les Cosaques sont allés vers Charles
Surleau qui fait la goutte chez Eugène Goux. Le Pierre (Perret) qui était présent a compris tout ce qu’ils
disaient, car c’était presque tous des Allemands. En arrivant ils ont eu un large sourire et on
dit : « Schnaps fabrik» et ils ont demandé assez poliment pour qu’on leur en offre. Puis si on voudrait
leur en laisser un litre. Le pauvre Charles ne pouvait guère s’y refuser. Comme la bouteille n’était pas
pleine l’Allemand à dit en Allemand « fais donc du feu sale paysan pour que ça coule plus vite ».
Quand le litre a été plein, il a dit au sous officier « Est-ce qu’on le paye » Alors le sous officier a
accepté la bouteille, a fait un gracieux sourire et a dit au Charles « Che fous remercie peaucoup tu
cateau » et en somme tout le monde a été content, même moi de ce que je ne les ai pas eux.
2 heures – Le canon continue de gronder, ça nous fait plaisir, ça donne confiance. Philippe est venu
avec moi, il lit sur mon carnet à mesure que j’écris. Il me demande ce que c’est que ce large machin
là au plafond : « C’est la pelle du four –Pourquoi faire ?- Pour mettre au four les gâteaux, les belles
miches de pain. Bientôt tu verras comment on fait » Puis il me parle de sucre, de chocolat, des
bonbons. Bientôt on aura de tout cela. Comme on est heureux à cet âge, il ne fait plus attention au
canon à présent il chante tout ce qu’il sait.
Marcel me raconte qu’ils sont 6 compagnies, logées un peu partout. C'est-à-dire beaucoup
éparpillées, ils désirent passer à travers les lignes aussitôt qu’ils pourront le faire. Je ne comprends
pas que le capitaine ne l’ai pas déjà tenté. C’est stupide de rester là plus longtemps.
Il parait qu’un Allemand a pris la parole à l’enterrement du petit Pillat à Chenebier pour flétrir l’acte
de sauvagerie qui a causé cette mort.
Cet après-midi 2 Allemands sont rentrés chez nous en braquant leurs armes sur la Maman, ils ont
demandé après le « téléphone » et son repartis sans insister, sans dire ce qu’il voulaient.
Soir – Plusieurs autos viennent d’arriver en montant les champs Billet. Ils ont eu un joli chemin ! Mais
bien assez bon pour eux.
Lundi le 18 septembre 1944
Quelle nuit ! Sans arrêt des camions ont passé venant de Chenebier allant contre Belverne. Est-ce
qu’ils reviendraient depuis l’Alsace. Serait-ce de la DCA ou des antitanks ou des tanks ou des
batteries d’artillerie lourde ou légère. Ce n’est pas rassurant.
Midi – Toute la matinée les autos ont passé suivant le même itinéraire. Il y en avait des grosses, des
petites et beaucoup de gros camions trainant d’énormes canons, plusieurs se sont dirigés vers l’étang
Camus. Puis après venant en sens inverse il est arrivé une bande avec chevaux et voitures, pareils
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que des Romanichels. Ce sont encore ces derniers les plus embêtants, les premiers ne disaient rien
pourtant ils ont pillé cette nuit les caves de Remillet et Jules Magui.
Les derniers ont mis leurs chevaux un peu partout au petit bonheur nous en avons 4. Jacques 3. Ils
sont tous assez polis, ne prennent rien sans demander. Notre Maman m’amuse, auparavant les
exécrait, les vouait au diable, à présent elle leur donnerait à manger, à boire s’il étaient en nécessité.
Il y a plusieurs Wurtembergeois, un des nôtres qui parle français est de Dortmund, il a une sœur qui
habite où est Jean.
Il y a un blessé pour qui j’ai cherché un lit. On ne se reconnaît plus. Sommes-nous des Français ?
Sommes-nous des collaborateurs ? L’un d’eux nous disait qu’ils arrivent de Perpignan, il y a 4
semaines qu’ils marchent chaque jour en livrant bataille aux Américains et aux francs-tireurs
« dénommés Terroristes »
Le père des frères Besson, la mère et la veuve de Raymond sont venus. Nous les avons hébergés chez
la grand-mère. Ils ont bien triste !
Je suis allé à la Goutte Evotte essayer de voir pour un abri sous la grosse roche. Je crois qu’on y serait
pas mal ! (Ah mes amis ! En octobre ce coin là a eu un marmitage par obus, fantastique, comme on
aurait été aspergé).
On nous dit qu’une patrouille allemande qui circulait au Chérimont a arrêté 3 des francs-tireurs de la
Tête-de-Cheval. Un des 3 aurait réussi à fuir. Nous ne savons que faire de nos prisonniers. Jacques est
bien ennuyé. C’est le gendarme Gendre de Ronchamp qui a le commandement du camp. Le camp du
moulin du Loup a été remonté à la Fontaine-qui-Saute. Samedi un des gardiens de prisonniers, le
GMR Berthelot a été envoyé par Gendre vers Jacques qui lui a remis les diverses choses demandées.
Il parait que ce faux-frère (qui n’aurait jamais du être accepté comme franc-tireur) n’est pas remonté
là-haut, il est resté avec les parisiennes.
Soir – Il parait que la Tête-de-Cheval a été attaqué sérieusement. Les francs-tireurs, reformés aux
puits Arthur au Magny (Danigon) ont eu pas mal de casse. Albert Nardin a réussi à échapper, il est
rentré avec un petit Alsacien qui avait logé chez le Charles et un parisien nommé Pierre Prosper,
lequel se cache chez Belfils ! Est-il en sureté ?
Il vient de passer un semblant de régiment d’infanterie, mais quelle pagaille. Ce ne sont plus les
soldats de 1940.
Mardi le 19 septembre 1944
La douleur que j’avais ressentie samedi au genou s’est de nouveau
faite sentir un moment dimanche. Aujourd’hui le la ressens toujours
et ça me fait presque boiter, cela m’intrigue.
Jacques est allé à la recherche du Capitaine Aubert pour avoir des
ordres. Il ne sait plus que faire.
Pour passer vers les Allemands qui sont un peu partout il a pris une
faux et un râteau sur son épaule et personne ne lui a rien dit. Le
Julot à réussi à passer pour aller voir son fils le Charles qui est
l’infirmier des « Terroristes ».
La Juliette et la Francine sont allées elles aussi voir le Charlot, elles
l’ont trouvé chez Armand Terrier, beau-frère de Fernand Brehon. Il
y avait là un assez grand nombre de francs-tireurs sur le grenier et
pendant qu’elles étaient là il y est venu plusieurs Allemands pour
acheter des œufs. C’est jouer à cache-cache. Est-ce que ça durera
Charles, l’infirmier
encore longtemps.
Mr Pernol est venu aussi à Etobon, pour passer devant une batterie allemande qui est vers le
cimetière de Belverne, il ne savait pas trop comment faire. Alors il s’est avancé franchement vers les
156
soldats et à dit à un lieutenant qu’il était instituteur et qu’il venait assez souvent dans un champ qu’il
cultivait un peu plus loin. Qu’il voudrait bien pouvoir circuler sans être inquiété. L’officier Allemand
lui a dit : « Attendez moi deux minutes, je vais aller à Belverne, vous passerez avec moi »
Et ils sont venus ensemble en parlant comme des vieux copains. On n’aurait pas cru qu’il y avait un
lieutenant de francs-tireurs avec le lieutenant Allemand !
Le capitaine n’a rien dit de positif à Jacques : « Attendez des ordres ».
Moi, depuis tout le matin je ferre, j’ai dû remettre plusieurs fers aux chevaux des Allemands. Jacques
à ferrer aussi, au point où nous en sommes il vaut mieux être bien avec eux.
7 heures du soir – Une détresse de plus et elle semblait assez sérieuse. Aline revenant de son champ
du pré de la Valle m’a dit que 3 autocars et 2 autos avaient descendu vers elle allant contre le bois.
Ces véhicules étaient remplis de soldats. Ils se sont arrêtés au bord du bois et les hommes bien armés
ont pénétré dedans. Je dis à Jacques : « Gare la tente, s’ils la trouvent » Jacques me répond : «N’y at-il au moins pas d’étiquettes à notre nom après les sacs de foin ? ».
Ah ! Des étiquettes, mais il est fort probable qu’il y en a car les sacs sont presque tous marqués. La
frousse me prend et malgré les Allemands je prends une faux sur mon épaule et je vais à la tente.
Ah ! Je n’allais pas vite, j’écoutais, j’avais l’œil et l’oreille. Des Allemands ont parlé à la Gouttotte et il
y a eu plusieurs coups de feu derrière chez Henritot. Je suis quand même arrivé sans encombre.
Comme je découvrais vite deux étiquettes au nom de Jacques. Depuis un envoi de pommes de terre
qu’il avait fait, puis j’ai caché tous les seaux de pompiers marqués Etobon, tous mes outils, hache,
serpe, pioche, scie. J’ai caché le sac de FFI de Jacques et celui de Lamboley de Frahier. Et je suis
revenu remerciant Dieu d’avoir réussi.
Tous nos Allemands et leurs chevaux sont partis, mais ces si braves et si bons Boches m’ont volés les
deux toiles de mes chevaux.
Mais par contre à l’endroit où ils ont couché j’ai trouvé une assez belle couverture piquée bleue,
volée qui sait où.
Soir – Au moment où je fermais les portes pour aller au lit, un Allemand s’est approché de moi et en
termes confidentiels m’a demandé « où il y aurait une matemoisselle pour tormir ». Ah ! Mon vieux,
cherche.
Mercredi le 20 septembre 1944
On s’éveille au matin tout surpris d’avoir passé une bonne nuit dans son bon lit et on se demande
combien on en passera encore avant la dégelée des Américains. Et au même moment la danse
commence. Ce sont des départs allemands, leurs obus vont loin. Voilà seulement les éclatements très
loin, peut-être à 12 Km. En cas de bombardement, je crois que la cachette dans le foin ne serait pas
mauvaise, la roche de la Goutte Evotte, toute la Goutte même et aussi le fond de la Goutte Beney. Il
faudra que j’étudie cela.
Jeanne a réussi hier pour ces Allemands un superbe travail de forge. Quel dommage de faire cela
pour eux. On le fait malgré soi et on le fait quand même. C’est nous fouetter nous même, mais à
chaque fois qu’on le peut on fait du sabotage et combien de choses on leur cache, pas trop cachées
cependant pour ne pas être accusé le cas échéant, mais assez pour qu’ils partent sans le trouver et
sitôt qu’on le peut on le détruit où on le cache pour de bon.
J’ai caché ainsi une selle de leurs chevaux sous un peu de paille jetée dessus comme par hasard et ils
sont partis sans l’avoir trouvée.
J’ai omis de dire que ces jours passés, le 18 je crois, le gendarme Gendre a envoyé deux hommes au
village, Kuntz et Maurer, ces hommes ont été poursuivis en haut de la Côte et ils sont arrivés ici
quasiment affolé. C’est à la suite de cela que Jacques est allé trouver le capitaine. Et c’est seulement
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ce matin que Philippe Kuntz dit que Gendre et ses prisonniers errent dans les bois et qu’ils désirent
ne pas mourir de faim. Il est 8 heures et Jacques me dit : « Il te faut venir avec moi papa, il faut que
nous les trouvions, ils doivent mourir de faim, allons y tous les deux, je ne veux pas Kuntz, je n’ai pas
confiance en lui »
Ah ! Partir dans ces bois avec mon genou gauche qui me fait boiter, ce n’est pas facile, mais je ne
veux pas laisser Jacques.
Nous prenons des vivres et nous nous déguisons en bûcherons, avec les outils en conséquence.
Hache, serpe, passe-partout et en route. Il pleut mais tant pis nous allions bon train, jasant, parlant
fort, pour donner le change jusqu’à la Tâle, mais dès que nous avons été dans le taillis, nous avons
marché prudemment.
Notre chien nous a suivis à notre grand déplaisir, nous l’avons chassé à coups de cailloux, mais en
vain, quelque 100 mètres plus loin la Mirette était de nouveau derrière nous. Quand nous sommes
arrivés au Tournant dit de Belverne, l’idée m’a pris de l’attacher après un arbre, mais elle a jeté un
aboiement et aussitôt 2 coups de fusils ont été tirés en bas vers le moulin Isaac, pas loin d’où nous
avions passé. Alors je l’ai prise en laisse, mais combien elle m’a gênée dans les buissons mouillés, elle
passait toujours du côté opposé à moi.
Ces deux coups de feu nous ont rendus prudents. Nous avancions avec précaution. Après bien des
allées et venues sans rien découvrir nous avons décidé d’aller au moulin des Battants, mais ni l’un ni
l’autre ne connaissait les chemins ou sentiers. Nous avons erré un peu à l’aventure, nous attendant à
tout moment à recevoir une balle ou entendre dire « verda !».
Enfin nous trouvons un chemin qui nous conduit presque dans les champs de Frédéric-Fontaine et à
un moment donné Jacques me dit : «Voilà le moulin » Nous étions en face mais du côté opposé, il
fallait pour l’aborder depuis là, traverser le pré. Jacques allait s’y précipiter mais je l’ai
retenu : « n’allons pas ainsi, il peut y avoir des Allemands, faisons le tour dans les buissons et
approchons le depuis l’autre côté puisqu’il touche à la forêt » A l’endroit où nous étions il y a
d’énormes roches qui offrent de belle cachettes et bons abris. Jacques qui, plus leste que moi à cause
de mon genou et de mon chien, avait un peu d’avance s’était caché dans un de ces recoins et j’avais
beau me tourner et retourner je ne savais où il avait passé et il ne soufflait mot. Quand finalement je
l’ai eu trouvé nous avons convenu que vraiment ce serait un endroit rêvé. Alors avec des précautions
de Peaux Rouges nous avons contourné et abordé le moulin. Il n’y avait pas un chat et il n’y était allé
personne depuis longtemps, mais il y avait un pommier chargé de belles pommes. On y logerait une
quarantaine d’hommes bien au sec dans cette ruine des Battants car le corps des logis est encore
bien couvert.
En le quittant nous avons longé le Coteau au dessous, nous avons trouvé un énorme rocher qui
surplombe où 20 hommes pourraient s’abriter de la pluie, un peu plus loin nous avons vu une
baraque très grande à moitié démolie mais encore couverte. Cinquante hommes s’y logeraient et
finalement nous sommes arrivés en face de la Pierre-au-Sarrazin, mais comme pour le moulin nous y
arrivions depuis en face et il y avait le pré à traverser. Nous avons dû faire le tour sous les buissons.
Jacques avait un peu d’avance sur moi. Tout à coup je l’entends pousser un cri de surprise : « Oh »
Tiens, que je me dis, il les a trouvé « viens vite papa, regarde qui voici » Le dessous de la pierre était
arrangé en habitation et il y avait dedans nos amis les Hindous. Il y avait Radef aux yeux bleus, le
vieux sergent tout gris, le moustachu à figure de Turc et d’autres. Quelle surprise pour nous et quelle
joie pour eux. Ils n’ont pu nous donner aucun renseignement sur les prisonniers. Ils ne sont pas gras,
nous leur avons donné toutes nos provisions, même des cigarettes que des Allemands m’avaient
données tous ces jours, nous leur avons enseigné le pommier du moulin et nous nous sommes
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quittés tous bien attendris car sans doute pour toujours cette fois. (Le prisonnier Laine dit Pataud
nous a dit quelques mois plus tard qu’ils sont arrivés vers les Hindous autour des 3 heures de ce jour
là. Il était près de 1 heure quand nous y étions, nous les avons donc manqués de peu).
Et nous sommes revenus en cherchant à prendre de nombreux points de repère pour retrouver le cas
échéant un si bon abri. Il y a eu à ce moment plusieurs rafales de mitrailleuses tirées pas très loin de
nous dans la direction de Frédéric-Fontaine. Cela nous a conseillé la prudence pour passer aux
endroits découverts, et nous sommes arrivés au Cordon. Si je n’avais pas été si fatigué nous serions
peut-être allés à la Fontaine-qui-Saute.
En arrivant à la Tâle nous avons compris où étaient allés les occupants de ces 3 autocars de hier,
c’étaient des sapeurs qui ont coupé à moitié tous les chênes ou gros arbres en bordure de la route
depuis le fond venant contre le village. Un pétard du côté opposé à la section et l’arbre tombera à
travers le chemin. Mais ils ont ignoré qu’il y a le vieux chemin dit de Clairegoutte qui passe au
Moutat-des-Esgras et qui est praticable aux tanks. Nous l’avons suivi pour nous en rendre compte, en
nous creusant la cervelle pour savoir comment il faudrait faire pour signaler ce fait aux Américains. Et
nous sommes arrivés sous le Château à proximité de la tente. Nous avons poussé jusque là, j’ai fait
voir à Jacques tout ce que j’ai caché, la goutte, la scie, la hache, la serpe, la pioche et aussi son sac
qu’il a cherché pour le rapporter. Ah ! Qu’il a dû chercher longtemps sous ce gros hêtre dans ces
fourrés d’épines, il allait y renoncer quand : « Ah ! Le voici ». Nous avons rapporté les boitiers de
lampes électriques de Lamboley garagiste à Frahier, il y a encore son sac que nous n’avons pas pu
prendre, mais nous l’avons caché à côté des 5 bornes. Et nous avons rapporté tout le gruyère qui
était encore sous la tente, au moins 5 Kg.
Un peu avant d’arriver à la tente quand nous grimpions le Coteau, il s’est déclenché des rafales de
mitrailleuse que nous avons cru dans les endroits que nous venions de quitter. Nous avons jugé bon
de rentrer au plus vite car en entendant cela nos Mamans devaient être bien inquiètes. Nous avons
déposé le tout au bord du bois et Jacques est allé un peu après faucher un paquet d’herbe à la
Goutte Evotte et il a tout mis cela au milieu. Pas un chien n’en a branlé la queue, comme on dit. Quel
ouf de soulagement quand madame Pernol qui nous avait vu venir de loin du haut de sa fenêtre de
cuisine est allée annoncer notre retour à nos femmes qui étaient beaucoup en soucis.
Par suite de l’établissement de la batterie allemande vers le cimetière de Belverne, les francs-tireurs
ont déménagé et sont partis à la Côte Vezet (commune de Courmont). La situation devenait de plus en plus
critique, il parait que hier soir il est allé encore 2 Allemands pour demander des œufs, mais cette fois
directement à la cuisine des terroristes. Les voyant venir la cuisinière s’est présentée sur la porte et
les a congédié.
J’avais si mal au genou que je voulais me coucher en rentrant, mais j’ai cru mieux faire de prendre
une faux et une pioche. J’ai descendu à 150 mètres de chez nous au fond de la Goutte Beney et j’ai
élagué, fauché, pioché tout le long, puis à 200 mètres où elle rejoint la Goutte Evotte j’ai fais le
même travail jusqu’au gros rocher. On peut aller ainsi aller se mettre assez vivement à l’abri. Puis j’ai
fauché une voiture d’herbe dans le pré, pendant ce temps les avions ont beaucoup volé et les
Allemands les ont beaucoup canonnés au dessus de nous et en rentrant au village on a eu l’heureuse
surprise de voir l’artillerie allemande repartir contre Chenebier. On a cru qu’ils l’emmenaient toute.
Mais non, car en ce moment les pièces qui sont à la grande Bouloie viennent d’ouvrir le feu et elles
font du bruit. Oh ! Oui.
Suzette depuis quelques jours a comme un abcès à un bras. La cousine Marguerite (femme de Charles
Perret qui parle allemand) la conduit vers le toubib Allemand qui a conseillé des compresses froides, elle l’a
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questionné pour mon genou, il a dit : « Compresse chaude, par exemple des pommes de terre
cuites ». Ils sont « piens chentis ».
Jeudi le 21 septembre 1944
Les FFI ont conduit leur fourbi à la Verrière (Vieille Verrière, commune de Courmont) avec notre chariot. Cela
m’ennuierait bien de perdre une si facile voiture. On a décidé que Jacques irait ce matin le
rechercher avec nos vaches et que Suzette irait avec lui pour essayer de voir le docteur des francstireurs pour son bras qui lui fait encore plus mal. Où pourront-ils trouver l’un et l’autre. Pourront-ils
passer devant ces batteries de la Grande Bouloie et de Belverne. Je crois que le fait de conduire des
vaches leur assure une sauvegarde.
Une auto de la Croix Rouge allemande s’est engagée dans le
chemin de la Conduite. Une auto dans ce chemin de coup !
Elle a été embourbée, il a fallu que Henri Nardin aille la sortit
avec ses bœufs.
Bauer de l’Amérique (ferme isolée) a été dénoncé aus
Allemands pour avoir eu chez lui le PC de la Résistance. Les
Allemands sont allés chez lui pour enquête, mais vu qu’il parle
allemand il a pu leur faire croire que c était faux, qu’il était
victime d’une vengeance. Ils leurs a payé à boire et au cours
de la dégustation les enquêteurs lui ont dit que le
dénonciateur était Belfis. Alors concluons : si Belfis a dénoncé
Bauer comme ayant eu le PC de la Résistance, il a dénoncé la
Résistance. Les Allemands savent donc ce que nous avons
tant d’intérêts à cacher. C’est mauvais. Ah ! Quelle mentalité
de traitre ! Nous avons depuis ces jours des évacués de Paris,
venant de Chalonvillars, ils ne nous inspirent pas confiance. Il
y a une femme, un gaillard de 20 ans et un jeune de 15 à qui il
manque un bras.
Ils sont très souvent avec les Allemands, ils voyagent
beaucoup, c’est mauvais.
Belfis
2 heures – A l’heure du diner nous n’avions revu ni Jacques, ni Suzette, ni les vaches, nous trouvions
que c’était long. Nous les voyions déjà aux mains des Allemands et à 1 heure je suis parti à leur
rencontre. J’ai entendu en allant les premiers obus siffler un peu loin sur le Chérimont et en arrivant
en haut de la Brière je les ai trouvés en voiture. Quel soulagement. Tout s’était bien passé, Jacques a
trouvé le chariot et Suzette a trouvé le docteur qui lui a dit que c’était un abcès, qu’il fallait attendre.
Les Allemands ne leur ont rien demandé.
La maman vient de partir aux poirottes et moi je me suis mis au lit à cause de mon genou.
René est toujours malade aussi, il a une poussée appendiculaire, il lui faudrait de la glace sur le
ventre.
Jacques et Suzette ont passé devant les canons d’une batterie vers le cimetière de Belverne et ces
canons ont tiré quand ils sont arrivés vers chez Ricci.
La famille Besson fait sa soupe chez la grand-mère Comte. Le père a 56 ans c’est un bon homme, il
fend notre bois, le fils Robert ne fait que de lire. L’Alsacien Philippe Kuntz reste chez Jacques.
Quand je suis couché mon genou ne me fait pas mal et je me reproche ce moment de paresse par un
si bel après-midi et je vais me lever.
6 heures – Je ferrais quand il y a passé 6 bandes de soldats à pied venant de Chenebier et qui sont
allés jusqu’en haut de la Brière. Je dis des « bandes » et en débandade. Oh ! Cette armée ! Ils étaient
la valeur de 2 compagnies l’un d’eux fredonnait l’internationale, un autre tout jeune, très beau nous
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souriait. Je lui dis : « Tu as le sourire toi » ; « Oh ! Oui » qu’il m’a répondu. Ils sont revenu un moment
plus tard, il y en un qui m’a dit « Krieg fertique »
Jacques est allé avec Kuntz à la Fontaine-qui-Saute. Tout est a l’abandon, la soupe prête a été
abandonnée, elle est encore là intacte. Il me semble que Gendre aurait dû envoyer un éclaireur pour
récupérer des vivres. Mes outils ont disparu. Jacques n’a retrouvé qu’une serpe à nous. Aucune trace
des prisonniers. Sont-ils ratiboisés. Mystère !
Vendredi le 22 septembre 1944
A 6 heures ce matin il y a eu de nombreuses rafales de mitrailleuses qui nous font craindre pour nos
amis qui sont dans les bois de la Côte Vezet de l’autre côté des Valettes, puis de nombreux départs
d’artillerie et des arrivées à Belverne.
Moi je ferre sans arrêt depuis ce matin, malgré ma jambe bancale.
12 heures – Encore une nouvelle sensationnelle. Il faut que la commune d’Etobon fournisse pour
demain 50 vaches à Belfort pour les Allemands et le canon tonne autour de nous. Surtout la batterie
de la Grande Bouloie.
Soir – Après force discute et dispute le maire a trouvé 42 vaches. Je donnerai ma 2è génisse. Je
n’aurai plus que 2 vaches et Jacques pareil. Quand nous étions à la mairie deux Allemands sont venus
pour en avoir deux de suite. On leur en a donné deux de celles désignées pour demain. Ils les ont
tuées vers notre fumier et ont abandonné les peaux, j’ai coupé dedans de quoi couvrir 4 chapeaux de
vaches, je les ai salées et clouées à la grange. Les queues laissées dans les peaux feront une riche
soupe.
Les Allemands ont volé sans payer un énorme cochon au maire et un à Hélène Tournier. Le nôtre est
bien caché, mais !
Ils sont allés les prendre sans rien demander, à midi avec tous les gens présents à la maison. Au
Charles qui rouspétait, très gentiment, ils ont dit : « c’est la kerre » Saura-t-on agir en conséquence
quand dans quelques mois nous serons chez eux, certaines fois j’en doute.
Les Cosaques ont patrouillé à Courmont, il y a eu un engagement avec nos FFI. Le jeune Voisin de
Frahier a été grièvement blessé.
Samedi le 23 septembre 1944
Nous avons été réveillés au point du jour par le canon de la Bouloie. Puis on a préparé le bétail à
conduire. C’était pire que la foire. Jacques conduira la nôtre. Kuntz ira avec lui conduire la sienne.
10 heures – je viens de conduire la Lisette au Coteau, elle est soi disant
vendue à ma sœur. A présent je n’ai plus qu’une vache. Le maire étant à
Belfort, c’est moi en qualité d’adjoint qui doit recevoir les
quémandeurs. Il vient de venir 4 boches qui veulent une vache. J’ai eu
beau leur dire qu’on venait d’en emmener 50, ils n’ont rien voulu
comprendre, celui à lunette m’a dit : « Tout cela ne nous donne pas de
viande, il nous en faut, désignez-nous une des maisons où il en reste le
plus » Alors je les ai conduit chez Guemann. Oh ! Cette corvée. Le Paul
et la Marthe ont pleuré tous les deux, mais que faire. Les Allemands ont
pris une belle génisse qu’ils ont pesé, payée et tuée illico. L’un d’eux à
pris la peine de faire un trou pour enfouir les intestins. Ils avaient déjà
fait ainsi vers notre fumier l’autre jour.
Paul Guemann
Il a été impossible à nos francs-tireurs d’évacuer Emile Voisin. Ils l’ont remonté au camp avec eux. Les
Valettes et les Terriers sont occupés par les Cosaques. Une patrouille a attaqué à nouveau et on a
cherché à les encercler, alors ils ont essayé de gagner les bois de Saulnot.
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Le blessé a dû être abandonné même par son frère. Quelle situation. Peut-être que des gens
pourront le soigner sur place (Emile Voisin a été retrouvé mort dans un grenier où il avait réussi à
monter malgré sa cuisse cassée et son ventre ouvert, son frère a été fusillé à Chenebier le 27
septembre).
Minuit – Au retour de Jacques et de Philippe Kuntz nous avons tué notre gros cochon. Quel travail !
On l’a assommé et tué vers les lapins dans la petite baraque puis trainé par les vergers jusque dans
l’écurie. On a été assez tranquille. Quand donc finiront ces choses la.
Dimanche le 24 septembre 1944
Notre porc pèse 105 Kg de viande. Ah ! Je comprends pourquoi nous avions tant de mal de le trainer
cette nuit dans le verger sans voir clair, sans oser allumer la loupiotte et surtout que Jacques et son
compagnon venaient de rentrer de Belfort à pied exténués, trempés jusqu’aux os. Ils sont restés tout
le jour avec ces bêtes, ces milliers de bêtes, parquées sur le champ de Mars sous une pluie battante.
Voila Paul Guemann qui passe dans notre verger bien anxieux, on lui a dit que les francs-tireurs
avaient été attaqués hier, il pense à son frère. Ah ! Pourquoi sont-ils encore là. Pourquoi ne pas, ou
rentrer ou partir vers les Américains.
9 heures - Tiens voilà le Charles du Julot qui a pu revenir, il raconte qu’il a été prisonnier, mais il leur
a dit qu’il était leur domestique chez Mournichat et ils l’ont relâché. Ils sont aussi stupides que
méchant.
9 heures 30 – Voila Georges Surleau qui passe dans notre verger, il a la figure et les mains toutes
égratignées, il me dit qu’ils en ont bien vu ces jours-ci. Voisin et un du Ban (de Champagney) sont avec lui.
Pour tous ces engagements ils n’ont eu qu’Emile Voisin de blessé, mais que deviendra-t-il ?
Midi – Nous venons de diner et bien diner, soupe de queue épatante. Plusieurs autres francs-tireurs
sont revenus, tous isolément. D’après ce qu’ils racontent c’est le capitaine Aubert qui a fait attaquer
hier une patrouille de Cosaque qui passait à proximité d’eux sans rien voir. On les ignorait. Les
Cosaques se sont retirés mais dans l’après-midi les Allemands sont revenus en force et ce fut le
sauve-qui-peut. Les uns reviennent à la maison, les autres essayeront de franchir.
En ce moment les obus américains tombent aux abords de la Pissotte.
Soir – Mr Pernol est rentré, il dit que ce sont les Cosaques qui les ont attaqués. Le capitaine reste
avec 14 hommes qui ne peuvent rejoindre leur chez eux étant trop éloignés. Ils sont revenus au
moulin Isaac.
C’est un miracle que tous sauf le blessé aient pu se sauver. L’adjudant Henry était chez nous
aujourd’hui, avec tous ses gendarmes. Il va essayer de rejoindre Champagney à travers les bois.
Ce qui me met un peu en soucis c’est une auto et un side-car allemands (la voiture du lieutenant tué et le sidecar qui l’accompagnait) qui sont dans le bois à côté du chemin arrivant à la Bouloie. Ça c’est bien
compromettant. J’en ai parlé à Mr Pernol, il m’a dit qu’il allait s’en occuper ce soir avec ces hommes.
Il faut qu’il la conduise dans les sapins de Pierre Perin du Trou-de-la-Bouloie. J’étais allé repérer tout
cela ce matin.
Il y a deux tombes des Allemands tués au Papon le 13 un peu plus bas vers le puits des Robété dans
les buissons. D’après mes conseils Roger Nardin a égalisé la terre et répandu des feuilles sèches
dessus. Tout est bien calme ce soir.
Lundi le 25 septembre 1944
2 heures du matin – Ce n’est plus calme à présent, il y a une forte attaque, les obus arrivent en
miaulant dans la direction de Belverne.
162
8 heures – Cela n’a guère cessé ! Autant les bombardements de Verdun en 1916. Un coup de
tambour vient d’appeler tous les hommes de 18 à 50 ans pour faire des tranchées à Belverne. Quel
temps, faire des tranchées avec cette pluie qui ne cesse pas depuis 15 jours et sous les obus.
Les francs-tireurs n’y sont pas allés, conformément aux consignes de Mr Pernol, Jacques, Kuntz y
vont. Mr Marlier si débile (malade) y va aussi. Je viens d’enterrer dans la cave de la grand-mère une
grande marmite de saindoux. J’ai enterré tous nos sous (argent) au milieu de la nôtre (cave) et 5 bocaux
de rôti. Pourrons-nous tout retrouver ?
Tout le trousseau de Suzette est dans des caisses, des lessiveuses, enterrés dans le hangar de la
grand-mère et combien d’autres choses. Il y a aussi une bonbonne de goutte dans la terre du charri.
Tous mes écrits sont enterrés dans notre pailli avec plus de goutte et autant de bon vin de Tunisie.
Ah ! S’ils trouvaient toutes ces délicatesses, quelle noce !
11 heures – Cette fois ça sent mauvais, je viens de conduire le poulain dans la maisonnette du parc.
Un obus vient de passer sur le village, il a du éclater vers la Comtasse. Tiens encore un au village.
Une bande d’Allemands, j’appel cela des « bandes », venue s’arrêter à couvert sous notre avant toit a
envahi notre maison ! Oh ! Bien poli, ils demandent si on voudrait leur chauffer un peu de café. Un
des sous-officiers, un gros à lunettes, me demande en bon français de leur offrir, en payant, à lui et à
son camarade qui est vétérinaire un petit verre de schnaps. Je me laisse faire ; il veut que je trinque
avec eux. Il est protestant de Berlin, il regarde ma photo encadrée de soldat « Vous monsieur ?, vous
aussi sous-officier ? ». Il demande un cendrier pour ne pas salir avec ses cendres, presque trop polis !
Et les obus tombent aux abords du village, pendant ce temps là, Jeanne est au Coteau, elle sale les
nombreux morceaux découpé du cochon pour le mettre dans un tonneau dans la cave. On pourra
être surpris que j’ose prendre des notes si précises sur tout ce qui se passe. Voici comment je fais.
J’écris en termes assez laconiques, souvent en patois, sur de tout petits carrés de papiers bien
numérotés que j’ai dans mon porte-monnaie. Et dès qu’un papier est écrit je le mets dans des petites
bouteilles que j’enterre dans l’écurie sous la crèche.
Midi 30 – le canon tonne toujours sans arrêt de plus en plus près. Avec Mr Besson je viens de faire
une chicane avec des stères de bois de quartier que j’ai empilés en plusieurs sens en face de la cave
de chez Remillet. Pour le cas où il faudrait y aller à l’abri.
Pendant ce temps des sous-officiers de Cosaques sont venus faire le
cantonnement. Ce sont des Allemands comme celui-ci mais les
chevaux ne sont de cette taille. Nous en aurons 5 dans notre écurie.
Un des Cosaques m’a bien parlé, il est du Kosiban. Il lui tarde de
retourner chez lui après la guerre, je lui ai dit : « Nix retour Cosaque,
Roussia, Staline, couic à Cosaque. Staline allés capout Cosaque.
Pourquoi Rousky soldat Deutch ? » il m’a dit : « Cosaque nix
Bolchevik, nix communiste ». Ah ! les malheureux ! Avoir trahi leur
pays. Leur peau ne vaudra pas cher.
2 heures – Je viens de monter au Cuchot pour observer où tombent
les obus. C’est sur les bois.
Un Allemand me disait : « Obus allemands, pas chasser terroristes
des bois », c’est peut-être vrai. C’est sans doute aussi pour les
chasser du moulin Isaac qu’ils y ont mis le feu, il est en flamme pour
le moment, la fumée monte jusque vers la Fontaine-qui-Saute. La
fumée des obus se confond avec celle là. Les mitrailleuses crépitent
un peu partout au Chérimont. Mr Pernol m’a dit que c’était des
Sénégalais qui étaient en face de nous.
un sous-officier Allemand
163
Voilà un obus qui est tout près, 2 Allemands qui passent sur la route devant chez nous ont peur, ils
ne savent pas s’il ne faut pas entrer. J’écris ceci à la lucarne tout en haut du grenier de Jacques où je
suis venu pour tout voir, sans être vu.
Tout à l’heure nous avons donné le reste de notre diné à 2 boches qui avaient faim. Ah ! Je l’avais
prédit. On ne devrait pas leur donner.
4 heures – Il est passé 2 escadrons de ces maudits Cosaques, l’un d’eux a filé à Chenebier, l’autre
reste ici.
Il y avait parmi eux un tout petit, on dirait un gosse (on ne croyait guère en le voyant que cet avorton
tuerait 2 jours après mon fils et 38 de ses camarades).
Ces Cosaques sont bien des Russes, ils le portent tous sur leur figure, mais ils sont d’une politesse
excessive. C’est comme on dit : « Trop poli pour être honnête ». Les deux que nous avons chez nous
sont âgés de 42 et 44 ans. Ils ont des gros bonnets d’astrakan avec le fond rouge. Ils ont demandé
bien doucement en un idiome très facile à entendre, la permission de venir faire leur barbe à la
cuisine.
L’un d’eux, le vieux Siriès a fait une chute de cheval
et a beaucoup mal à une épaule, on l’a frictionné et il
nous a remerciés comme jamais je n’ai vu plus. Il a
une vraie figure des Isaac Nardin, c’est un bel
homme mais l’autre est encore plus beau, plus
grand, il ressemble au Kaiser de Champagney. Il a un
fils dans l’armée russe et lui est soldat boche. Quelle
situation ! Il a toujours Philippe dans ses bras, il
l’embrasse, il le met à cheval sur leurs petits chevaux
minuscules. Comment ces grands hommes peuventils se transportés si vite par de si légers chevaux, qui
me rappellent beaucoup les chevaux arabes de nos
nos Spahis
spahis, dont voici une photo, faite en 1940.
Chez ma sœur ont des chevaux aussi, qui sont vers notre vache et ils ont 4 Cosaques qui coucheront
dans la chambre sur la cave. Heureusement que j’ai un lit sur la trappe, car sous eux il y a notre
cochon et celui de Louis Nardin.
Les travailleurs de Belverne nous ont été renvoyés à 3 heures parce qu’il pleuvait. Qui aurait cru cela
des Allemands, avoir de l’égard pour des terrassiers qui se mouillent, c’est bien surprenant.
Soir – Je viens de passer un moment à l’écurie avec le vieux Siriès. Je lui ai monté le lit contre la
muraille, nous avons essayé de dire bien des choses, il avait froid. Je lui ai porté du café chaud dans
lequel j’ai mis un peu de lait. Quand il m’a eu rendu le bol il m’a pris les deux mains dans les deux
siennes et il a pleuré. Ah ! Les malheureux ils voient bien qu’ils ont fait fausse route et pendant ce
temps Philippe faisait de la voltige tant sur l’autre Cosaque que sur les chevaux qui sont doux comme
des agneaux.
Qui croirait que ces hommes sont des démons quand ils ont bu.
Aussitôt rentré de Belverne Jacques a eu plusieurs fers à reclouer. Je lui ai donné des conseils pour
bien ferrer. Couper les clous au ras de la corne pour qu’il n’y ai pas de rivures. Comme ça les fers se
déclouent au bout de peu de jours.
Hier soir, dans une voiture laissée à côté de notre jardin, il y avait une caisse remplie de pièces et
d’appareils dont je ne connais pas l’usage. Quand il a été nuit noire je suis allé très doucement et j’ai
tiré la caisse. Je l’ai mise à côté de la voiture dans les orties et ce matin, comme par exprès j’ai laissé
tombé du bois qui la bouchée complètement, elle est bien.
Le canon s’est tût, j’ai l’impression que l’offensive, si offensive il y a, n’a rien donné. Quel malheur.
164
11 heures du soir – Le canon a repris et parmi cette canonnade on distingue très bien un canon qui
tire de plus en plus près. Ce doit être celui la qui avance du côté de Lyoffans contre la Pissotte. Ah !
Qu’il vienne vite et dépasse Etobon, on les entend très bien. La mitrailleuse donne aussi. Nos deux
Cosaques ont amené sans qu’on leur dise le docteur pour voir le bras de Suzette et ce docteur lui a
refait son pansement. Jamais on n’a eu plus d’amabilité. Ce n’est pas bon signe.
J’ai enfermé le poulain dans la baraque des veaux. Quand j’ai trouvé que les Cosaques qui étaient
dans mon parc au dessus, ont cassé les poteaux pour avoir meilleur temps de franchir le fil de fer.
Oui ils sont polis.
Les coups de canon du tank se succèdent toujours très rapidement et il avance, cela s’entend très
bien et l’obus s’entend encore mieux. Nous couchons en partie vêtus, la fenêtre grande ouverte pour
suivre les événements. Quelle journée de pluie on a eu hier, quel pépet (boue) dans ces vergers. Que
c’est pénible de conduire le poulain dans la baraque, on s’enlise jusqu’aux chevilles et on glisse, lui
autant que moi.
Mardi le 26 septembre 1944
4 heures du matin – Jeanne me reproche de dormir comme un tronc quand le canon gronde si fort, la
maison en train.
Je viens de la Goutte Evotte essayer une fois de plus de découvrir un abri sûr, mais d’après la
direction des obus. Je crois que ce serait un abri précaire. Cette Goutte est presque prise d’enfilade
et la Goutte Beney aussi.
Nos pensionnaires du Huban sont toujours là et le canon continue. J’ai eu peur qu’un obus ai crevé la
conduite dans les bois et je suis vite allé au réservoir. Non, il n’y a pas de bobo, l’eau arrive toujours.
Ce n’est que les Cosaques qui avaient trop soif, ils avaient trop baissé le niveau du réservoir, mais
pendant que j’étais là-haut il y a eu deux obus qui ont éclaté fusant au dessus du bois. Il y en a eu
encore plusieurs pendant que je descendais.
3 heures – J’aurais voulu creuser un abri au flanc du ravin de la Goutte Beney à 200 mètres de chez
nous. J’y suis allé un moment avec Mr Besson et Philippe Kuntz, avec le temps on ferait quelque
chose de bien. Mais la pluie nous a chassés. Nous y retournerons, car nous avons laissé tous nos
outils. Il est passé encore plusieurs obus qui ont dépassé le village mais je crois qu’ils sont allés du
côté des prés Morel, ils tâtonnent un peu partout.
René est retourné chez ses parents depuis
hier. Il est revenu nous voir aujourd’hui. Il
nous raconte que hier soir leurs Cosaques
ont regardé ces 4 grands jeunes hommes de
1,75
mètre
d’un
mauvais
œil
« Terroristes ». Il a fallu que Charles Perret
leur montre la photo que j’avais faite d’eux
quand ils étaient tous enfants.
Voila le René, le Roger, le Maurice et le
Paul. Gilbert n’était pas né. Les Cosaques
ont été calmés, ils ne sont pas partout aussi
raisonnables que chez nous. S’il y avait
encore eu les deux fiancés des filles cela
aurait été encore pire. Aimé Beaumont va
se marier avec Odette et Germaine se
mariera avec Henri Croissant dès que la famille de Charles Perret (père de René, Roger, Maurice, Paul)
guerre sera finie.
Ça fera 3 enfants de chez Charles Perret qui se marieront ensemble. Si la guerre finit !
165
Dans l’après-midi le Maurice était avec le Gilbert Nardin vers chez Milo, des Cosaques, qui avaient
bu, les ont molestés et ils se sont sauvés. Mais la fuite aurait pu être fatale à Gilbert Nardin, les
Cosaques lui ont lâché un coup de fusil. Le Maurice a parait-il eu un coup de crosse. Ah les bons
Cosaques !
Les officiers défendent bien de leur donner de la goutte, mais il parait qu’Henri Blondin leur en a
vendu. Il y en a eu trois qui sont allés fouiller chez le Charles et chez Pernon et ils ont volé toutes
sortes de choses. (juillet 1945 - Le Freddy de ma sœur revenu d’Allemagne m’a raconté que les
Cosaques vendus aux Allemands ont tous été massacrés par les Russes. Plusieurs centaines de ces
individus avaient été pris. Les Russes leur ont demandé s’ils avaient quelque chose à réclamer. A
mesure qu’ils se présentaient ils étaient mis de côté et ils ont été fusillés séance tenante. Les autres
ont été formés en colonne et ils les ont fait manœuvrer un moment, puis arrêtés juste en face de
plusieurs tanks qui ont ouvert le feu sur eux. Puis les tanks ont passé sur ceux qui remuaient encore.
Je plains quand même mon vieux Siriès).
Soir – Voila les Cosaques qui partent du côté de Belverne, il y en a eu un groupe très longtemps à
couvert sous notre avant toit. C’est curieux de voir ces chevaux si dociles, ils ne bougent pas et dès
qu’ils ont leur cavalier sur le dos ils filent comme le vent. Ceux qui étaient devant notre fenêtre
avaient un jeune poulain de quelques mois qui suit sa mère partout.
8 heures – Je viens de traire la Lisette au Coteau, ce n’est pas facile dans l’obscurité entre ces
chevaux. Je ne sais ce qu’il y a mais ce soir tous les chevaux sont sellés, les nôtres, ceux de chez ma
sœur, aussi ceux qui sont chez Charles Suzette. Il y a un Cosaque de faction devant la maison du
maire.
Je vais aller jusque derrière le Cuchot, si mon genou me le permet. Mon ami Siriès est resté couché
dans mon lit de camp de l’écurie. Suzette dit en parlant de moi au sujet du Cosaque : « Voilà l’homme
qui disait il y a quelques jours qu’il pardonnerait aux Allemands mais jamais aux Cosaques » Eh ! Bien
oui, de quoi est-on fait. Ces deux ci sont des hommes de plus de 40 ans qui ont de grands enfants !
Alors on les croit bon !
On nous dit que les Allemands ont fait évacuer plusieurs villages du côté de Grange (le-Bourg). Que Dieu
nous préserve d’un pareil malheur (si seulement nous avions été évacués, notre malheur aurait été
moins grand de beaucoup).
Il pleut sans arrêt, de la pluie et souvent des obus qui sont parait-il tirés par la batterie de Belverne
pour chasser les Terroristes des bois. Jamais au cours de l’autre guerre je n’ai été à pareille fête.
Jacques a encore ferré plusieurs chevaux, il n’a plus le même travail ces temps passés, mais il a
presque autant de mal, il a dû ferrer plusieurs bœufs et faire un soc neuf, mon genou me gêne tant
que je me suis un peu ménagé aujourd’hui.
9 heures – Jacques et Kuntz viennent de venir un moment à la veillée. Leurs Cosaques viennent de
quitter leur cuisine. Ils lui ont bien demandé de la goutte mais il n’a pas voulu leur en donner. Il leur a
dit : « Kamarades Deutch, tout ratiboisé (bu) » Alors ils ont dit « Soldats Deutch nix Korrects, Cosaques
Korrects » Heureusement qu’ils le disent eux-mêmes.
Kuntz a tué ce chien jaune qui rôde depuis plusieurs jours ici et qui prend les poules. C’était un vrai
chien cosaque.
Mercredi le 27 septembre 1944
Il y a pas mal de temps que je remets pour écrire cette journée du 27 septembre et les suivantes. Il
faut quand même que je m’y mette. Nous sommes au 29 août 1945, il y a moins d’un an, il me
semble que c’est passé depuis bien plus longtemps ou plutôt il me semble que cela n’a jamais existé.
Chaque fois que je suis à la forge quand je monte chez lui, il me semble que je dois voir Jacques. Ah !
166
Que souvent je revis les beaux jours passés. Eh ! Bien revivons encore ces journées de malheur. Je
reprends mes feuillets épars, cachés dans mes bouteilles et j’y lis :
les beaux jours d’autrefois
encore 2 futures victimes (Charlot et Fernand)
Ce matin après une nuit normale, on s’est levé, on a fait le travail et à 8 heures le Tambour a appelé
tous les hommes de 16 à 60 ans à la mairie. J’en ai été prévenu par la rumeur avant que le Tambour
passe devant chez nous. J’étais à ce moment à l’écurie vers Siriès, il essayait de me dire quelque
chose que je n’ai pas compris. J’ai été indécis, irais-je, n’irais-pas ? La curiosité l’a emporté, avec mes
58 ans et mes cheveux tout blancs. Je marque bien 60 ans et j’aurais pu faire le vieux. Enfin je sors de
l’écurie, je vais pour appeler Jacques non pour lui dire de venir mais pour discuter l’évènement, il
abreuvait. Alors je me suis dirigé vers l’école avec le père Besson, chemin faisant je lui ai
dit : « Pourquoi venez-vous puisque vous êtes étranger. Si c’est pour des réquisitions ou de la main
d’œuvre il est aussi bon de vous abstenir » Et il est reparti chez la grand-mère où son fils Robert lisait,
a-t-il dit, un trop beau livre pour qu’il le quitte ce qui la sauvé.
Les gens du haut du village, de la Cornée arrivaient. Je me suis assis entre le gendarme Savant-Ross et
mon beau-frère. Peu de temps après Jacques entre avec le René. Ils vont s’asseoir un peu plus loin.
Le René était chez nous depuis le lendemain du jour où les Cosaques l’ont pris, chez ses parents, pour
un terroriste.
Et puis voila des Allemands qui entrent, parmi eux un individu vêtu en aviateur, tête nue, il avait des
sabots, il boitait, ses habits étaient boueux, il était d’une pâleur extrême. Il se plante devant tous ces
hommes avec un rictus de démon, il se met à reconnaître un à un tous les francs-tireurs qu’il a
connus.
Il montre Savant-Ross, Christ Guemann et beaucoup d’autres. Jacques à ce moment avait le dos
tourné, mon beau-frère Alfred me dit : « Qu’est-ce que c’est que cet énergumène ? » Ne pouvant
répondre, je pose la question à Savant-Ross qui me dit « C’est Günter Ulrich un de nos prisonnier qui
s’est évadé»
Les Allemands arrivent plus nombreux, les hommes du bas du village prévenus plus tard
commencent à arriver aussi, Lamboley, Fernand Goux, Roger Nardin, Edgar Quintin.
On se regarde, on discute, on dit : « Ils vont nous emmener travailler à Héricourt, il y a de grandes
tranchées antichars à creuser ».
Oh ! C’est mauvais, aller à Héricourt. Mon genou ne me permettrais jamais de faire ce voyage, si
j’avais su je ne serais pas venu, je voudrais bien être dehors.
167
Je voudrais le dire à Jacques, mais il s’obstine à
regarder en arrière contre le rideau de la scène
que nous avons fait il y a quelque 15 ans, où on
lit en grosses lettres la belle devise que vous
pouvez voir ci-contre à côté des corps de
Supply et de Spoerr. Je me lève de mon banc et
je marche sans but déterminé, je vais, je viens
plusieurs fois et je me trouve vers la porte que
le factionnaire vient de quitter, l’occasion est
belle.
Je la franchis et je suis surpris de me trouver
dehors. Faut-il rentrer ? Je voudrais parler à
paix et fraternité
Jacques et à René.
J’espère pouvoir le faire par la porte du fond qui donne dans la scène. Depuis là je pourrai leur faire
signe puisqu’ils regardent de ce côté ; mais la porte est fermée à clef. Que faire ? Je reste un moment
dans l’embrasure de cette porte, il y a un autre factionnaire sur le perron, il ne faut donc pas
m’évader par devant. Mais que faire pour l’instant, retourner vers mon fils qui certainement va être
emmené pour plusieurs jours au risque de ne pas pouvoir m’échapper une 2è fois. L’Alfred est
beaucoup plus près de la porte que Jacques, mais il m’est impossible d’aller lui parler. M’obliger à
marcher, à travailler de force, c’est au-delà de mon possible et je descends à la cave de l’école des
filles. Je passe à travers la buanderie et je suis derrière l’école des garçons, c'est-à-dire derrière chez
nous puisque les deux maisons se touchent presque.
Je ne puis rentrer à l’écurie par derrière, le verrou est poussé de l’intérieur. Je vais pour traverser le
verger et rentrer par le jardin mais un poste de 4 Cosaques monte la garde. Que faire ? Je vais droit à
eux et je leur parle :
- « Kamarade Cosaque Kouban ? »
- « Ya Ya Kouban allés Kouban »
- « ah ! Moi connaît Kouban »
- « Ya, vous Kouban ? ».
Ils sont surpris et contents et me parlent en russe, mais je leur dit : « Nipovnimaille » ce qui veut en
russe « je ne comprends pas ».
Il y a une faux, je la ramasse, je la mets sur mon épaule et je reviens à la maison par le jardin. Suzette
est à la cuisine : « Ma pauvre enfant c’est grave, ils vont emmener les hommes à Héricourt. J’ai peur
de ne pouvoir suivre et je me suis évadé » ; «Oh ! Tu as bien fait mais ne reste pas ici, il parait que les
Cosaques fouillent les maisons, cache-toi dans ta cachette de l’écurie ou plutôt reprend ta faux et va
dans les prés. Va dans la baraque de Tisserand au coin de son étang ». J’ai pris du pain et du fromage
et je suis reparti par le verger. Pour que les Cosaques ne m’empêchent pas de passer. Je les ai
appelés et j’ai secoué un prunier en leur disant : « Come goutt ». J’ai passé vers chez Gégène (Faivre)
pour ne pas être trop vu de l’école. En arrivant derrière chez la grand-mère, Suzette m’y attendait
avec une pèlerine que j’ai prise et je suis descendu tout naturellement le champ du Coteau. Au
courbe-au-Prêtre de Charles Suzette, je tombe sur un nouveau poste de 3 cosaques. Je n’hésite pas,
car ils m’ont vu. Je vais droit à eux. Ce sont ceux de Jacques, je leur dit : « Goutt morgen Cosaques ».
Ils sont mouillés, je tâte la toile de tente du grand qui a un air mauvais et je lui dis, montrant la
pluie : « Nix goutt », puis enfilant ma main sous sa toile je lui tâte les épaules qui sont mouillées aussi
car ils ont du passer la nuit dehors et je m’écrie : « Oh ! Tout mouillés, nix goutt ! Ah ! krieg nix goutt,
krieg fertig, retour Kouban » et nous voila de parler sans nous comprendre puis je reprend ma faux et
168
je poursuis ma route, mais après quelques pas le grand mauvais me rejoins et me dit : « Papa ! nix,
boum, boum, papa capout » en effet il tombait des obus pas très loin.
A-t-il observé sa consigne ? A-t-il eu de l’intérêt pour moi, j’ai fait semblant de le croire et je suis
revenu en arrière m’asseoir ici et à l’instant je songe que Suzette m’a dit qu’ils fouillaient les maisons
et il y a 2 jours Jacques m’a demandé de lui remettre la veste d’officier de Mr Boijol que je cachais
dans la cache où il y a actuellement le mousqueton de René et ses cartouches, les équipements de
plusieurs gendarmes et autre chose.
Il est 10 heures peut-être d’avantage, je suis assis sur ma pèlerine pliée, dans un buisson assez touffu
au fond du champ du Coteau.
Là devant moi, un peu à droite le lieutenant Allemand Mélchéa attend qu’on le renvoie à sa famille.
Un Cosaque vient de passer devant moi, il retourne au village, il ne m’a pas vu, n’ayant pas regardé, il
franchi mes clôtures de parc en déclouant les fils de fer à coup de crosse. Un autre venant du village
a passé il y a quelques minutes à ma gauche sur la chaussée de l’étang de l’Albert, il a grimpé le
Coteau, juste où était construite la petite baraque du Charlot et du Fernand qu’on voit s’amuser à cet
endroit il y a quelques années. Celui-ci pas plus que l’autre ne m’a vu.
Jacques ne m’a pas rendu la veste pour la remettre là après avoir pris et envoyé à son propriétaire les
papiers qu’il demandait. Où est-elle ? Si les Cosaques la trouvaient ! Je vais remonter et voir Jacques
si possible.
Avec peine je suis revenu, car le genou me faisait mal. Je me suis arrêté un moment dans le hangar
que l’Albert a fait dans son verger, attendant, écoutant. Il vient quelqu’un, c’est ma sœur :
- « Oh tu es là ! Quelle chance » ; « Que ce passe-t-il à présent ? »
- « ils vont les emmener travailler, il faut vite leur apporter des vivres pour plusieurs jours et des
vêtements, je vais chercher encore une paire de chaussettes pour Alfred ou Samuel »
- « Tiens en voila que j’avais en tout cas dans ma poche. Je voudrais bien pouvoir aller avec eux »
- « Oh ! Ne dis pas une telle bêtise, tu en es sorti, ne va pas y
retourner »
- « Informe-toi où Jacques a mis la veste de Boijol ».
Et elle retourne vers eux Ce fut mon dernier message à mon fils, il m’a
fait dire que la tunique était dans une botte de paille sur notre
« éperchi ». En effet je l’ai trouvée et mise en lieu sûre.
Sur les instances de ma sœur je suis retourné au fond du pré où ma
fille est venue me chercher sur le coup de midi.
Les Cosaque de garde étaient remontés au village avant que j’y
remonte moi-même. Celui qui a passé sur le bord de l’étang allait sans
doute les rechercher, ils avaient remonté assez loin de moi.
Au village tout le monde était assez consterné, mais certains étaient
très inquiets pour les 17 qui avaient été mis de côté, parmi ces
derniers il y avait : Paul et Christ Guemann, Henri Croissant de
Frédéric-Fontaine, plusieurs gendarmes, le Pierre (Perret), Kuntz,
Georges Surleau, le Charlot, Bouley, Lamboley, le gendarme Raullin
parce que blessé a une jambe sans doute, Paul Perret frère de René.
Je crois aussi André Largé ce pauvre petit André ne pouvait pas allez
assez vite à l’école. Il était chez Jacques un moment avant, il
disait : « Allons vite Jacques, allons voir ce qu’ils nous veulent ». Il y
avait Grasset le lyonnais, Beaumont, René Bauer, le Charles Suzette le
Paul Perret et André Largé
maire et d’autres suspects ! Pourquoi on y voit des noms de gens qui
n’ont pas vu un Allemand. Par exemple Beaumont, Paul Guemann,
Raullin, etc.
169
Ceux-là ont sans doute surpris des menaces dans les paroles
des Boches. Les Guemann, le maire et Kuntz comprennent
l’allemand.
Au moment du départ les frères Guemann ont donné tout leur
argent qu’ils avaient sur eux à leur sœur : « Tiens, nous n’en
auront plus besoin ». Kuntz a donné 500 francs à Aline lui
disant la même chose. Le Charles (Nardin, maire) a appelé
plusieurs fois sa fille Denise : «Viens encore m’embrasser, tu
ne me reverras pas ». Dans la salle d’école où les 17 suspects
ont été conduits on a découvert à côté d’une fenêtre ces mots
griffés avec une pointe par Henri Croissant.
En tout il y avait 75 hommes, mais l’officier Allemand qui avait la charge de ce détachement à
consenti à en renvoyer 8 : l’Albert, Nusbaum, Paul Remillet, Fernand Bichon, Roger frère de René et
leur père, Ridard. Plusieurs hommes n’y sont pas allé, Alfred Goux et le Julot se sont déclarés
malades, Mr Pernol s’est caché dans le clocher, Mr Besson et son fils. Les Cosaques ne sont pas venus
chez nous pour fouiller, ni chez Jacques, ni chez la grand-mère. Comme il était facile que René et
Jacques n’y aillent pas.
Ils sont partis 67 entourés par les Cosaques comme des malfaiteurs. Quand les reverrons-nous ? Les
reverrons-nous tous ?
Notre Maman pleurait vers Jacques vers les marches de l’église, il lui a dit : « Je me demande
pourquoi vous avez tous des mines si désolées. Nous partons faire des tranchées, il n’y a pas de quoi
s’en faire tant ». Elle lui a porté son manteau de cuir et lui a mis une bouteille de goutte dans la
poche, elle lui a crié : « Fait attention à ce qui est dedans ». Il a fait signe : Oui, et il est parti tout
confiant, la figure bien belle rose. Suzette a donné mes souliers à René qui était en sabots et pendant
tout ce temps les obus n’ont pas cessé de tomber tout autour du village, à très peu de distance.
Soir – Il y a un autre évadé. C’est Marcel Goux, il a réussi à faire comme moi, toutefois il n’a pas osé
sortit de l’école, il est resté dans la salle du téléphone où est le bois. Il s’est caché dedans et il est
resté jusqu’à ce soir, il est resté à l’école avec les hommes presque jusqu’à la fin. Il dit avoir vu
Jacques et René revenir des cabinets et il les a entendus dire : « Non, il n’y a pas moyen ». Pas moyen
de quoi faire ? Je me le demande, de fuir ? Sans doute qu’ils ont vu les Cosaques partout dans les
vergers.
Oh s’ils avaient songé de monter au grenier et de se cacher, soit sur les poutres de la charpente ou
derrière la pile de fagots. Il y avait aussi la buanderie ! Jacques connaît bien le réduit qui est derrière
le four où Mr Coulon mettait sa chèvre.
Trop tard ils sont partis. Et ce qui est à craindre c’est, si les Américains
avancent, les Allemands vont les emmener en Allemagne. Il me semble voir un
décrochage, beaucoup de troupes partent contre Chenebier, des canons sont
installés vers la Fontaine-aux-Vélos, vers chez Jeangeorge et tout près du
verger de la Lucie.
Alors si les Américains tapent sur ces pièces avec des coups un peu long ce sera
pour nous
Les Allemand parlent de nous évacuer, nous ferions mieux de partir de notre
bon vouloir et allez chez Sirret, il a trouvé un abri sûr et bien caché. Au moment
d’aller au lit nous décidons de coucher dans la cave de chez Grandjean
(Remillet). Je ferme toutes nos portes à clef. Aline, Philippe, Solange, les Besson
coucheront dans la cave de l’Albert, mais la voûte de cette cave n’est pas
Louise Grandjean solide, elle est trop plate.
170
Jeudi le 28 septembre 1944
J’avais porté à l’avance dans la cave de Remillet pas mal de fournitures de literie et un lit que la
grand-mère a occupé cette nuit à côté de Louise Grandjean, alitée depuis déjà bien des années, elle
est perclus de rhumatismes. Nous y étions très nombreux et tous assez mal à notre aise (et pendant
cette longue nuit nous songions à nos chers partis et pas une petite voix ne nous a dit : « Ils sont tous
au cimetière de Chenebier »).
Entre 8 heures et 9 heures hier soir, il est tombé 34 obus à proximité de nous. Je viens de voir qu’un a
tombé sur la maison où nous étions, un autre à 20 mètres devant la porte de la cave qui nous abritait.
Dès le point du jour je suis vite venu voir si la maison était encore debout et si les habitants de la cave
de l’Albert étaient encore en vie. Tout allait bien. Mais en arrivant à la porte du jardin, j’ai entendu
ronfler dans notre cuisine ! Oh Quoi, qu’est-ce qui se passe ! J’ouvre et avec la lampe de poche je vois
8 allemands étendus sur le plancher.
J’en suis tout perplexe, j’avais tout fermé à clef et rien n’est fracturé. Après avoir enjambé ces 8
corps j’ai passé à la grange pour donner à manger à la vache. Quelle surprise un énorme camion
remplissait la loue et la grange et rien n’était brisé.
Quand un moment plus tard Jeanne est arrivée il n’y avait plus personne et nous avons constaté avec
surprise que ces Allemands auraient tous pu coucher sur des lits, soit dans la chambre de derrière
soit en haut. Ils ont cuit des pommes de terre dans la cocotte. Pour cela ils ont pris une cuillère de
saindoux (une seule) dans le pot qui n’était pas entamé. Ils ont picoré quelques raisins sur le buffet,
mangé quelques prunes qui séchaient mais n’ont pas touchés à la caisse de la poste qui était remplie
de billet. Il y en a donc des bons.
Dans la cave il y avait du vin, de la goutte, ils n’y ont pris que
quelques pommes de terre. Un bon point pour eux. Je viens d’aller
voir Victor dans sa cabane du parc, il m’a accueilli par un joyeux
hennissement. Il se porte bien car tous les jours il boit un gros seau
de lait écrémé. Puis j’ai vu qu’un obus est tombé dans ma rangée de
pommiers au Courbe-au-Prêtre, juste à côté de si beaux pommiers
qui avait tant de pommes quand il y a 4 ans j’avais photographié
Philippe dessous. Aujourd’hui encore il était bien chargé. Ah !
Comme elles sont broyées. Quel dommage.
Oui on dit quel dommage aussi bien pour des fruits détruits par des
obus que pour les hommes. Ah ! Ce qui est bien dommage c’est de
faire tant de mal quand on pourrait être si heureux.
2 heures – Nous n’avons pas resté longtemps chez nous car les obus
continuaient à miauler autour de nous et nous sommes revenus dans
la cave de chez Remillet.
Philippe
Ils ont fait, ces braves gens, une bonne soupe pour tout le monde. Les soldats Allemands qui sont à
proximité viennent vers nous quand ça cogne trop fort cela ne nous plait qu’à moitié, car le cas
échéant ils diront : « Raous ».
Soir – Hier quand j’ai vu tous les Cosaques et presque tous les Allemands partir pour Chenebier si
précipitamment, quand j’ai entendu le marmitage de cette nuit et de ce matin, j’ai eu espoir, j’ai cru
que nous serions libres ce soir. Hélas ce soir tout est calme et les tanks allemands reviennent.
171
(Le monument dédié à la catastrophe aérienne de 1933)
Il vient encore d’arriver une quinzaine d’obus
tout en haut du Château, sur l’angle ouest du
côté du monument. Ils vont encore me le
détériorer ce monument qui m’a coûté tant de
peine ainsi qu’à mes fils. Voyez à gauche Raoul
condamné à mort, Jean le gros à droite et
Jacques tout au fond à côté de moi (il y a 7 ou
8 ans). Je suis allé tout à l’heure porter à
manger et à boire à Victor dans sa cabane où
il ne se fait pas de bile, il ne sait pas par quelle
transes nous passons. De là je suis allé chez ma
sœur bien désolée du départ d’Alfred et de
Samuel.
J’ai ajouté de l’eau sur le cochon dans la cave. On ne sait si c’est bon de le faire baigner dans l’eau
salée mais il est encore mieux que dans le ventre des Cosaques
Un peu avant la nuit la maman est venue chez nous faire cuire des pommes de terre pour mettre sur
mon genou qui me fait toujours bien mal, il ne faudrait pas que je marche, ni que je plie la jambe.
Nous venons d’avoir des nouvelles de nos malheureux, ils ne sont pas à Héricourt comme on nous
l’avait dit, ils sont à Belfort logés à la caserne des GMR sur la route de Bavilliers et ils travaillent vers
Essert. La fille de Louise Chevillot les a vus.
Vendredi le 29 septembre 1944
Il est 2 heures. L’après-midi se passe, je suis assis dans le parc où je suis venu voir si nos deux vaches,
les deux de Jacques et le Victor ne sont pas tués par les obus qui martèlent au hasard et sans répit le
sol d’Etobon.
Suzette ce matin a quitté la cave pour venir faire une bonne soupe pour tout le monde et des
gaufres. Nous avons eu une alerte à la tombée de la nuit hier soir. Deux Allemands étaient venus
s’arrêter vers Suzette et Aline devant la maison un grand blond et un brun. Le blond a demandé à
Aline :
- « Pourriez-vous me dire où a été enterré mon camarade tué dans ce village le 13 de ce
mois » ;
- « Quoi ? je ne sais pas ce que vous voulez dire, les femmes ne se mêlent pas de ces choses
là »
- « Ah ! Vous croyez, il y a ici des femmes terroristes »
- « J’ignore cela, adressez-vous à des hommes »
- Alors il a ajouté « Des hommes ici, il n’y en a plus »
- Suzette a dit espérant peut-être avec des nouvelles d’eux « On les a emmenés faire des
travaux »
- « Faire des travaux ! Allez voir on en a fusillé 32 hier à Chenebier »
Suzette a bondit sous le mensonge et elle la bien remballé au risque de s’attirer des ennuis. Puis le
Boche leur a posé différentes autres questions auxquelles elles se sont abstenue de répondre, mais
elles ont conclu qu’il était le prisonnier fait le 13, donc Karl Lade et l’autre devait être un de ceux qui
fut pris chez ma sœur, ce serait un nommé Schott.
Cela nous a laissé assez perplexes et au même moment des Allemands ont amené l’auto et le side-car
que nous avions fait rouler au fond du trou de la Bouloie. Dans la crainte de choses graves nos
femmes nous ont conseillé, pour ne pas dire obligé, d’aller Albert et moi dans la cache de notre
écurie. Mais tout s’est calmé et après y avoir bu la goutte nous en sommes sortis. La nuit a été
172
comme la précédente assez calme vers nous, mais au matin on nous a dit que les deux Allemands
avaient fait par ailleurs de graves menaces, disant que si on ne dévoilait pas où était enterré le corps
de l’officier (Mélchéa) le village serait incendié. Et Mr Nünslist (citoyen Suisse) qui comprend bien
l’allemand a entendu des choses qui lui ont fait aller demander immédiatement au médecin chef
Rudy Rauch un laissez passer pour fuir et ils sont tous partis en vélos pour Montbéliard comme s’ils
avaient déjà le feu au derrière. Apprenant cela, la famille Besson en a fait autant et ils sont partis
aussi vivement. Voyant cette panique nous avons décidé de partir à Chenebier chez les parents
d’Aline. L’Albert y est partit le premier, Jeanne qui a toujours une mauvaise jambe est partie aussi
avec la petite parisienne un moment avant nous, en passant par le champ Bozar. Avant de nous
mettre tous en route j’ai voulu savoir et je suis allé à l’infirmerie chez Jules Magui pour parler à ce
major qui m’a répondu « pourquoi partir ? Non, restez, il n’y aura rien, seuls les étrangers partent ».
Alors on a couru après la Maman, moi par les vergers en suivant ses traces dans la rosée et en
l’appelant de toutes mes forces. Elle avait passé à côté de 4 trous d’obus qui venaient de tomber. Un
au parc un peu au dessus du nôtre et de nos vaches, un au bord de notre champ Bozar, un tout au
bout du champ et le 4è au champ du Chêne. Aline partie en vélo l’avait rejoint avant moi. Et voilà
l’alerte passée, nous revenons de nouveau dans l’abri où tout le monde critique chez Nünlist qui
aurait pu emmener la petite Paulette Remillet avec eux. De ce fait Paul Remillet, sa femme Germaine
et Paulette se sont sauvés dans Raveney au moment où nous allions partir nous même, mais ils ne
sont pas revenus. Ils n’ont pas de manteaux et il pleut, leur grand-mère Louise Grandjean est bien en
soucis.
Hier matin Mr Pernol qui avait passé sa journée de la veille tout au sommet de l’intérieur du clocher,
était venu vers nous à la cave Remillet. Paul nous a payé une bonne goutte et on a bien discuté. Ce
qui a fait que Mr Pernol n’a pas été dans la souricière, c’est que se sachant très suspect aux
Allemands il couchait chez la Lucie et mercredi matin il a vu depuis chez elle des postes de Cosaques
un peu partout. Il s’est figuré que c’était pour lui et il est venu en passant dans les vergers se mettre
au guet dans le vieux cimetière derrière l’église. C’est alors qu’il a jugé bon d’entrer au temple par la
porte de côté et de monter dans le clocher et il a joliment bien fait. Si seulement Jacques et René en
avaient fait autant.
Après avoir diné dans la cave la bonne soupe de Suzette qui a réchauffé tout le monde (18
personnes, je crois), je suis revenu chez nous et j’y ai trouvé 2 tout petits boches (18 ans). Ils m’ont
demandé des œufs. « Je n’en ai pas, tiens si tu veux, emporte ce lait écrémé » C’était le lait que le
poulain n’avait pas bu « oui, moi bien content, combien monnaie ? » ; « rien du tout, je te le donne »
Oh mais il n’a pas voulu ainsi « Soldat sanitaire correct, beaucoup monnaie » et il m’a mis de force 2
billets de 100 francs sur la table.
Je n’aime pas les Boches certes mais je ne voudrais pas faire une mauvaise action à ce sujet-là. Leur
voler des objets pouvant leur nuire pour faire la guerre, oui, mais pas de l’argent. Mais j’ai eu beau
insister pour les lui faire reprendre il s’est sauvé avec le seau, me disant « seau retour, oune
minute ». L’autre m’a demandé un lit pour venir coucher, alors je lui ai montré la chambre derrière
ou couchait René : « Oh cheune, combien monnaie pour tormir » et il a mis un autre billet de 100
francs vers les deux autres. Espérons qu’il n’y couchera pas pour ses 100 francs. Un moment plus tard
j’en vois 3 qui tournaient autour de ma voiture, puis l’un d’eux enlève le « courbiron » ( ?) pour
l’emporter. Je vais vers lui et lui tapant sur l’épaule : « Pas de ça Kamarade, nix correct » et avisant
un vieux sep de charrue je lui fais signe de venir à la forge. Je l’ai fait taper pour le couper et lui ai
donné, il a été content et moi aussi, c’est un protestant luthérien. Il a un évangile dans sa
poche : « Evangélich » Qu’il disait. Il aurait pourtant bien volé une partie de ma voiture, les
173
catholiques sont plus religieux que les protestants et aussi plus honnêtes. Albert viens de revenir de
Chenebier, voyant que nous ne venions pas il a remonté ici.
Mr Pernol n’y est pas encore, il serait bien chez Sirret, ce sont des
maisons très écartées. Sirret à dit à l’Albert que le capitaine Allemand a
fait un discours mercredi soir aux gens de Chenebier. Il leur a dit qu’il
avait eu beaucoup a souffrir de la guerre, que sa mère et sa femme
avaient été tuées par les bombardements, que l’Allemagne était à feu et
à sang, mais que les gens de Chenebier n’avaient rien à craindre s’ils
étaient corrects et non comme ceux d’Etobon qui étaient tous terroristes
mais malgré ça il avait préservé le village d’une destruction totale. On se
demande ce qu’il a voulu dire. Madame Pernol vient de me demander
d’aller lui cacher une bonbonne de goutte et plusieurs bouteilles. J’ai
apporté le tout dans la fameuse cache. Elle m’a fait voir un endroit sous
un pavé vers la buanderie et m’a dit : « Là Jacques a enterré tout notre
argent, il est bon que vous le sachiez aussi » Je lui ai révélé la cachette
des nôtres. L’Albert a enfoui les siens et ceux de ma sœur dans leur cave.
Comme c’est drôle ! En temps normal on tiendrait ces choses secrètes, à
présent on se les confie entre voisins. Il arrive des ambulances avec des
Madame Pernol
blessés, ils les portent chez Jules Magui.
Samedi le 30 septembre 1944
Encore une nuit passée dans la cave Remillet. Le patron, sa femme et la petite ne sont pas rentrés. La
grand-mère est aux cent coups et il y a de quoi car il y a plu toute la nuit. Le canon s’est calmé, on
vaque à ses affaires.
La Maman a toujours bien peur des obus. Suzette ne s’en dérange pas, les coups de canon qui
partent là devant nous dans le verger de la Lucie ne la font pas tressaillir, elle n’a pas l’air de les
entendre. Elle tient son bras assez souvent en écharpe.
De tout ce qui s’est passé ces jours-ci nous concluons qu’il y a eu trahison à Etobon, une preuve c’est
que les Cosaques sont allés tout droit dans les maisons où il y avait les 3 blessés pour les faire venir,
Vilquey, Croissant, Raulin et ceci nous rend de plus en plus perplexes. Pourquoi faire aller ces blessés
à l’école si c’était pour avoir des terrassiers, il y a un autre motif.
10 heures - Ça crache de nouveau, les obus tombent dans la direction de l’étang Camus et surtout sur
les prés et les bois de la Tâle. Paul Remillet, Germaine et Paulette reviennent, ils ont passé la journée
et la nuit dans la forêt. Quand nous allons à la cave Remillet le soir, nous laissons la clef après la porte
du jardin pour que nos deux jeunes Bochillons puissent venir au lit, ils sont déjà repartis le matin
quand nous revenons et tout est en ordre.
En qualité d’adjoint je viens d’être requis pour trouver un cheval aux
Allemands. C’est le gros jeune maréchal qui vient souvent à la forge qui
m’accompagnait dans le village.
Le cheval de J. Magui est trop vieux, chez Bichon ont sût se tirer d’affaire.
Labaye, évacué de Belfort qui habite chez Line, a montré un certain
papier, que je n’ai pas vu, mais que les Boches ont respecté. Je conclus
que ce Labaye a des accointances avec eux, on l’avait déjà supposé. Ce
serait un homme à surveiller.
Il n’y avait plus que chez Guemann et là ils en ont pris un, le Farceur
qu’ils ont payé 40 000 francs.
Madame Bauer
174
Lundi le 2 octobre 1944
Chaque année le 2 octobre je disais : « Charles Suzette (le maire, Charles Nardin) à aujourd’hui tel âge »
Aujourd’hui je ne peux plus le dire. Il est tombé mercredi à 17 heures sous les balles allemandes, il
est tombé le premier, René est tombé le 2è, ils en ont fusillé 39 dont 33 d’Etobon.
Lade avait dit la vérité. Samedi en sortant de chez Guemann, j’ai vu la femme Bauer qui pleurait,
arriver au milieu du village, je vois un groupe de femmes qui jetaient les hauts cris disant : « Ils les
ont fusillés ». Mais je n’ai pas voulu le croire, je n’ai même rien dit en arrivant chez nous, mais un peu
après, nous venions de diner Suzette, Aline, la maman et ma sœur sont rentrées vers moi à la cuisine.
Toutes se jettent à mon cou, comme après un suprême soutient ! Oh ! Mes amis ! Cette scène de
désolation ! je ne devrais pas la décrire, et pourtant il le faut
Aline me disait : « Papa, papa, ils ont tué mon Jacques, ils ont tué
votre enfant ». Et ma sœur, ma pauvre sœur : « Oh, Jules je n’ai plus
mon cher Alfred, je n’ai plus mon Samuel, ils les ont tués ».
Et Suzette ! Oh ! Suzette, elle est allé s’asseoir au bout de la table,
elle ne disait rien, je crois même qu’elle ne pleurait pas ! Oh !
Comme elle souffrait, la pauvre enfant.
Seul Philippe ne réalisait pas l’étendue du désastre. Et notre
Maman ! Quelle douleur atroce pour elle aussi : « Ah je pouvais bien
pleurer quand il partait, et lui le pauvre enfant s’en allait si
confiant » Disait-elle.
De toutes, c’est Suzette qui m’inquiétait le plus. Quel désespoir !
pauvre (quelques mois après elle a écrit une lettre à Mlle Marchand. J’ai
Marguerite
trouvé son brouillon et je l’ai ramassé bien précieusement. Lisez, le
(Marguerite Pochard,
voila, c’est un peu confidentiel, je ne lui ai pas dit que je le mettais.
sœur de Jules Perret)
Moi, tout d’abord j’ai cru qu’on les avait
trompées. Je suis sorti pour me rendre
compte. Hélas ce n’était que trop vrai. La
Lucie était allée à Chenebier et la bellesœur de la femme Bauer était venue à
Etobon. Et dire que pendant 3 jours nous
avons vécu à côté de cette catastrophe
dans rien savoir.
Le Pierre aussi est du nombre, je suis allé
un moment après voir le Charles. Ils le
savaient déjà. Toutes les familles le
savaient, la scène de désolation qui s’est
passée chez nous s’est répétée dans
presque toutes les familles. Le Charlot est
René et Suzette
La Maman
du nombre, pauvre Charlot qui devait
René
Perret et sa fiancée
(Jeanne, épouse de Jules Perret)
bientôt se marier.
Suzette, fille de Jules)
Heureusement que le Fernand est parmi les graciés. Chez Charles Perret en ont trois, René, Maurice
et le jeune Paul, ce gosse.
Quand j’allais chez le Charles (Perret) j’ai traversé le Cuchot j’ai du m’asseoir un moment. Les batteries
du Tieumenau et de l’étang Camus se sont mises à tirer. Deux avions américains sont venus. Elles ont
cessé le tir. Ah ! J’étais bien placé pour tout voir, les avions ont filé sur la Thure mais sont revenus
aussitôt. Les Allemands les croyant partis on rouvert le feu. Les coups de canons ont couvert le bruit
des moteurs. Ah ! la belle photo que les aviateurs on dû faire. J’ai cru que les pièces américaines
allaient tirées immédiatement sur la batterie boche et j’ai attendu un moment souhaitant de tout
cœur qu’elle soit anéantie et tous les hommes avec. Mais aucun obus n’est venu.
175
Tout l’après-midi j’ai attendu les coups sur elle,
allant souvent dans le verger du grand-père.
Dans l’état d’esprit où j’étais, je souhaitais les
voir voler en l’air tous. Enfin juste à la tombée
de la nuit, j’étais de nouveau dans le verger,
tout à coup une volée de départs ; des
sifflements sinistres et le feu des éclatements
puis les explosions, juste sur la batterie de
l’étang Camus. Les avions avaient bien repérés.
Oh ! Mes amis ! J’en ai oublié notre malheur. Si
vous aviez entendu les hurlements des blessés.
Qu’est-ce qu’ils ont pris, les ambulances sont
parties aussitôt et d’après le père Lame qui
Maurice Perret
habite là, il y a eu beaucoup de casse.
Sa grange était pleine de mort et de blessés. La batterie cette fois est bien repérée pour la suite.
Nous couchions cette nuit là dans la cave de l’Albert. Je suis rentré vers ceux qui y étaient déjà et je
leur ai donné beaucoup de joie aussi en leur racontant l’événement. Cela a fait plaisir à tous, mais ça
ne nous rend pas les nôtres.
Après un triste après-midi nous avons passé une triste nuit dans cette cave. C’était la veillée de nos
enfants. Ma sœur y couche avec nous, nous avons guère dormi, à tout moment on en entend un
pleurer un peu plus fort. Et le canon qui n’a pas cessé. Un coup il y a eu 8 éclatements d’obus tout
proche de nous.
Le lendemain on se demandait si c’était un cauchemar que nous avions eu. On ne pouvait plus croire
à notre malheur, c’est pourtant bien vrai. Pour les habitants de la cave nous avions 6 proches à
pleurer, c’est beaucoup. Malgré un beau soleil on pouvait dire comme Max Rignier « Sombre
dimanche ». Nous avons dû diner dans l’écurie car les obus tombaient bien fort à cette heure là,
plusieurs sont tombé sur le Crôterot, toujours sans toucher les maisons, il y en a beaucoup au champ
Marchandot.
Ma sœur est allé voir à Chenebier, quel pèlerinage ! Plusieurs voisins ont vu tout le drame. Elle a
rapporté beaucoup de détails tous plus tristes les uns que les autres. Enfermés dans la fabrique, ils
ont été questionnés sur leur état civil. Quatre d’entre eux, Georges Surleau, Paul Perret, Gilbert Goux
et Henri Croissant, ont été mis dans la salle à côté et atrocement battus. René, le maire et Julien ont
été giflés. Le prisonnier évadé Lade Karl, a fait choix de 23 nouvelles victimes pour ajouter aux 17
suspects, car il leur en fallait 40.
Note de août 1945 – Au cours de l’année écoulée j’ai recueilli beaucoup de renseignements, je vais
les donner tous ici. On saura sans doute voir en les lisant que ce n’est plus du « au jour le jour ».
On a dit, je crois, que c’est Kuntz, que l’un des Boches aurait dit à Jacques : « Te souviens-tu de
l’histoire des œufs », Jacques aurait fait signe « non » de la tête. Etait-ce Traleman, ce Boche là ? Un
des autres aurait assuré l’oncle Alfred de l’avoir désarmé. Ah ! Ce revolver que j’ai encore quand le
27 (septembre) ma sœur a passé vers moi au verger, j’aurais dû le lui donner, il était caché dans le mur
du cimetière près de moi. Elle l’aurait fait passer à Jacques. Combien de travail il aurait pu faire dans
cette salle de couture. Il aurait peut-être pu se libérer, il aurait tué les plus proches, pris leurs armes,
se barricader dans l’usine et y vendre au moins chèrement leur vie, peut-être s’enfuir.
Quand Shoenenberger leur a donné son nom et dit qu’il était instituteur, les Boches ont eu un sourire
de satisfaction, croyant tenir Mr Pernol, le chef. Voilà sans doute ce qui a sauvé Mr Pernol. Ils ne l’ont
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jamais recherché, ni inquiété sa femme. Ah ! S’ils l’avaient su 2 jours après dans la cave de Remillet,
puis chez Sirret pendant 2 mois, comment ils auraient bondi sur lui.
Nous avons eu la visite de Kuntz au 1er janvier, il nous a fait une déposition qu’on peut lire quelques
pages plus loin, mais quand les déportés sont rentrés en mai 1945 presque tous ont dit que Kuntz
mériterait d’être fusillé. Ils l’ont vu parler, rigoler, fumer avec les Boches. Que croire. Il déclare avoir
été retiré au dernier moment dans la salle, Paul Roy m’a affirmé il ya quelques jours, qu’il a été retiré
du groupe des condamnés vers l’église. Kuntz se contredit ! Mais de là à dire qu’il a trahi ! Il a essayé
de sauver sa vie mais il ne pouvait pas sauver les autres. Sa grande faute fut de ne pas dire le soir
quand Gendre l’avait envoyé à Jacques quelle était sa mission. Si les prisonniers avaient été ravitaillés
à ce moment il est probable qu’il n’y aurait eu aucune évasion et de là aucune sanction contre
Etobon.
On a connu à Frédéric-Fontaine quelles allaient être les représailles contre Etobon car il parait que
c’est là-bas que l’ordre en a été donné par le colonel Vonalt, de concert avec le major Bachmayer, le
docteur Ruddy Rauch, de fusiller 40 hommes d’Etobon.
Le père d’Henri Croissant de Frédéric-Fontaine sachant son fils blessé à Etobon a supplié un officier
Américain de pousser plus loin qu’Etobon car il connaissait le verdict du colonel, mais les Américains
n’ont rien voulu savoir.
Et ces malheureux enfants étaient dans cette salle de couture attendant, d’après le récit des
déportés de retour en 1945, l’Allemand qui choisissait les victimes s’était arrêté au nombre de 37,
mais l’officier l’a fait retourner vers les victimes en choisir encore trois, il voulait les 40, c’est alors
qu’il a désigné Gilbert Goux, mon beau-frère et son fils Samuel. Pauvre Marguerite, un rien allait
sauver son Alfred et son fils ! Et le fil a cassé.
Quand les femmes portaient les vivres à ces malheureux à l’école, un cosaque a repoussé la Francine,
fiancée du Charlot, il l’a menacée de son fusil, elle a dit « je m’en fiche » et elle est passé. Le Charlot
était assis sur une table, il n’a rien voulu accepter, ni vivres, ni vêtements : « S’ils me veulent, ils
m’auront tout nu » et quelques mois après on a retrouvé dans le débris de l’école tout ce qu’il avait
dans ses poches, son carnet et le reste, donc il avait des doutes sur leur sort.
Et jacques qui partait si confiant !
Ils auraient dit à Gilbert Nardin (il l’a dit après son retour) : « Toi, ne t’avons pas mis sur notre liste,
mais tu étais avec Boulay pour vider le puits pour rechercher les armes ». Si cela est vrai, voila qui
confirme la trahison.
Quand le choix des victimes fut fini, ils
ont fait sortir les 27 non condamnés.
Deux voitures à chevaux étaient prêtes,
Lucien Belot et un fils Roy les
conduisaient. C’est quand ils sont
arrivés à Belfort que la fille de Louise
Crevillot à cru reconnaitre Roger
Croissant parmi eux, pourtant.
Louis Croissant, qui était un des
déportés, aurait dit à une femme (de
Belfort) : « J’ai laissé mes deux fils à
Chenebier ».
Dès que les premiers furent partis.
L’officier Allemand annonça aux autres
Louis Croissant
Jean Croissant (fils de Louis)
qu’ils allaient être fusillés !
177
Peut-on se rendre compte d’une pareille nouvelle. Oh ! Je savais bien quant ils sont partis au maquis
qu’ils n’allaient pas à la noce. Je savais bien qu’ils risquaient leur vie. Je leur avais donné comme
suprême réserve, à chacun 4 cartouches que Suzette avait cousus dans un paquet spécial.
Je leur avais dit : « Si vous êtes sur le point d’être pris vivants pour éviter les tortures, qu’ils font subir
à leur prisonniers pour les faire parler, conservez la dernière cartouche pour vous ».
Mais se voir abattre ainsi ! Quelle fut la dernière pensée de nos malheureux. L’oncle Alfred et
Jacques se sont embrassés et la boucherie a commencé.
Ils y sont allés par groupe de 10, Charles Suzette, sa casquette à la main marchait le premier. Ah !
Pauvre Charles, je l’entends encore me dire il y a quelques 6 ou 7 ans que les communistes de Russie
lui faisaient peur. Je lui ai dit que je craignais beaucoup plus l’hitlérisme, il m’a répondu que ce
régime là n’était pas mauvais, que c’était l’ordre et qu’il nous fallait cela en France.
Et le René (Perret) était le 2è. C’est un Cosaque Italien qui
a demandé de servir de bourreau. Ce si petit qui avait
passé devant chez nous quelques jours avant, Pietro
Pillot, né en Sicile en 1924, un démon.
Dans la 2è fraction de 10, Manuel Abry qui habite
l’usine même, m’a dit en juin 1945 qu’il y avait son
neveu Maurice Bauer à qui sa femme à dit par la
fenêtre : Oh ! Toi aussi Maurice ? », il a répondu : « Il le
faut bien ». Elle venait de voir passer dans le premier
groupe son autre neveu René Bauer. Le Cosaques
Italien les a tous tué à coups de mitraillette et un SS
Allemand les achevait à coups de fusils. Il y avait dans
ce groupe, mon fils, mon beau-frère, le Samuel (son fils),
4 des victimes de gauche à droite
le Pierre (Perret, fils de Charles), Jean Perret, Maurice Bauer,
Charles du Julot, Robert Goux,
lequel s’est agenouillé sur son frère.
Paul Guemann et René Mignerey
.
Abry m’a affirmé que c’est ce groupe qui
chantait la Marseille et qu’ils ont chanté
jusqu’au dernier moment. Leurs voix ne
s’éteignaient
qu’à mesure qu’ils
tombaient
D’autres personnes ont dit que c’est le
3è groupe qui a chanté et qu’ils
chantaient si fort qu’on les a entendus
depuis le haut des Evaux. Emile Bonhotal
m’a affirmé les avoir entendus depuis
chez lui et il habite à la Neuvelle. Je ne
sais dans quel groupe était ce pauvre
petit Georges, était-il du 2è avec son
frère. En tout cas il a regardé avec un
regard persistant, contenant une infinie
détresse la femme Abry je crois (ou
Mettey ?).
Pierre (Perret fils de Charles) aurait dit à une
personne : « Embrassez Annette (Boilloux,
Jacques Perret, fils de Jules
sa femme) pour moi ». Le pauvre Pierre
Nardin ne pouvait plus avancer.
Pierre Perret, 35 ans
(fils de Charles, l’instituteur)
178
Georges Perret
C’est son jeune frère, le Jean, ce si
.
beau Jean, qui l’a pris dans ses bras
et porté pour ainsi dire au supplice.
Le petit André Largé les a insultés,
les traitants de sales boches.
Fernand Goux ne voulait pas
mourir, il pensait à ses quatre
enfants, il a supplié ces monstres
de l’épargner à cause d’eux. Mais
en vain, il les a traités de lâche. Le
monstre Italien était trop heureux
d’accomplir sa sinistre besogne. Et
le cynique SS s’en donnait à cœur
Jean Perret
joie de tirer dans les groupes
étendus sur ceux qui remuaient
encore.
Le pauvre Christ Guemann, cet homme si fort, ne pouvait pas
mourir. Le SS lui a tiré beaucoup de coups de fusil. Ah ! si le père
Guemann avait encore vu ceci après avoir déjà perdu son fils Abel à
l’autre guerre. S’il avait encore vu la mort de ses deux derniers.
Et quelle mort ! Tous nous disons que s’ils
étaient morts en combattants ce ne serait rien
à comparer à cette affreuse boucherie. Et
Robert Goux, ce colosse qui n’avait pas pour
deux sous de malice. Et Tous les autres.
Pensez donc 39 privé de vie volontairement et
de sang froid 39 hommes pleins de santé pour
se venger de ce que plusieurs de leurs soldats
avaient été tués au combat. Ah ! Les
misérables lâches qui veulent bien faire la
guerre mais qui ne veulent pas qu’on la leur
fasse. Ils n’auraient tué que ceux qui ont été
Le père Guemann
des francs-tireurs on pourrait encore
Christ Guemann
admettre que c’est une loi des anciennes
guerres où les belligérants respectaient la vie civils, alors les civils ne devaient pas s’attaquer aux
armées, mais ici. Quand ces bandits ont massacré tant de civils, tant d’otages, n’était-ce pas le devoir
de tout Français de les chasser de chez nous !
Mais ce sont ces pauvres gosses si jeunes, mon pauvre beau-frère, son fils, qui n’avaient jamais vu un
Allemand de près.
Parmi ces victimes innocentes je cite :
Goux Fernand, 41 ans
Goux Jean, 19 ans
Goux Gilbert, 17 ans
Bauer Maurice, 19 ans
Perret Pierre, 35 ans
Bauer René, 24 ans
Largé André, 18 ans
Guemann Paul, 40 ans
Croissant Roger, 19 ans
Nardin Jean, 17 ans
Beaumont Aimé, 24 ans
Nardin Pierre, 19 ans
Perret Jean, 20 ans
Goux Julien, 20 ans
Perret Georges, 17 ans
Pochard Alfred, 58 ans
Perret Maurice, 20 ans
Pochard Samuel, 28 ans
Perret Paul, 18 ans
Nardin Charles, le maire, 53 ans
179
En voila 20 bien innocents et parmi les Soldats Français de l’Intérieur nous trouvons
Boulay Roger, 19 ans
Nardin Albert, 45 ans
Schoenenberger André, 28 ans
Nardin Marcel, 44 ans
Lamboley Raymond,, 24 ans
Surleau Georges, 42 ans
Goux Pierre, 25 ans
Croissant Jean, 24 ans
Goux Robert, 34 ans
Nardin Charles, 28 ans
Perret Jacques, 33 ans
Perret René, 28 ans
Perret Charles, 24 ans
Vilquey Pierre, 34 ans
Mignerey Paul, 44 ans
Guemann Christ, 41 ans
Parmi ces derniers il y a Pierre Goux, Albert Nardin, Marcel Nardin qui ont été fusillés que 10 jours
plus tard à Banvillars avec 4 des gendarmes emmenés d’Etobon avec eux.
Il faut ajouter aux victimes de Chenebier : Louis Demange d’Echavanne, Voisin Emile de Frahier,
Grasset André de Lyon et les gendarmes Raulin et Savant-Ross
Je reviens à mon journal
Je disais que ma sœur est allée à Chenebier, elle a trouvé les
lunettes de son mari, les branches sont tordues, souillées de
terre et je crois aussi de sang.
Les Cosaques ont pillé tout ce qu’avaient nos malheureux. Ils
pouvaient bien dire : « Donnez leur des vivres ». La maman
avait donné 4 pains d’épice à Jacques. Ils ont pu faire
bombance.
Nous avons renforcé la voûte de la cave de l’Albert avec des
planches et des piquets. Nous y seront plus au chaud que
dans celle de Remillet, on y a même trop chaud. La grandmère qui couche dans un bon lit restera chez Remillet, cette
dernière nuit a été tranquille, on a un peu dormi, mais j’ai
encore entendu des sanglots. Je repensais à beaucoup de
choses. Ces temps passés Charles Suzette me disait : « Nous
sommes fichus, ils vont nous massacrer ». un jour mon beaufrère m’a dit : « Mais qu’est-ce qu’on fait sur la terre ! Après
tout j’aime autant qu’ils me fusillent » Et moi au cours de
toute ma vie, j’ai eu cette vision d’horreur devant les yeux :
L’église de Chenebier l’endroit
Un peloton d’exécution !
exacte où tous sont tombés
assassinés
« Etobon, pauvre petit village »
« Plume Noire »
Ah ! Que j’en ai eu peur pour Jacques et René, j’en au eu trop peur. Pauvre Etobon, pauvre petit
village des bois, avoir une si belle jeunesse et la voir fauchée en ces conditions. On ne pourra plus
180
faire les si belles fêtes dans la salle de la cure, plus jouer ces belles pièces. Voyez-les quand ils
jouaient « Plume noire »
Eh bien, tous sont fusillés sauf les deux de droite
qui sont eux aussi en Allemagne. C’est Jean mon
fils et Pierre Schmitt. Voyez tout à gauche
Jacques qui était le missionnaire attaché au
« poteau de torture » devant le feu du conseil.
Et cette autre : « Les petits nains de la
Montagne ». Les 6 de gauche sont morts. Le 1er
Paul Perret, les 3è et 4è sont Pierre et Jean
Nardin, le 5è est André Largé, le 6è est le
Georges, le 7è est le fils du pasteur Mr Lovy, ils
avaient quitté Etobon. Quand au 2è c’est
Fernand Perret (qui est mort à Dachau en janvier
« Les petits nains de la Montagne ».
1945 avec Raymond Nardin, frère de Pierre et de
Jean).
Lundi après-midi, je suis au fond du champ du Coteau assis sur un sac de choux que je me suis risqué
à venir chercher au champ Bozar. Les obus continuent à tomber un peu partout. Ils allongent leur tir,
plusieurs coups viennent de tomber vers Chenebier et Suzette qui y est. Il n’y a pas eu moyen de la
retenir, elle croit que René lui a écrit et qu’elle trouvera quelques mots dans la salle des martyrs
(dans cette salle où 3 mois après le maire Henisse a permis de danser.
La pièce qui tire sur Chenebier me semble être placée à la Tête-de-Chaval, serait-ce possible ?
D’autres coups viennent plus à droite, en cet instant, ils tirent sur la Thure.
Soir – Je viens de porter de la paille à notre petit Totor (le poulain) qu’on laisse toujours dans la baraque
au parc.
Je suis allé passer vers ma sœur et nous avons
encore beaucoup parlé des absents. Elle ne peut pas
comprendre que ces monstres aient fait du mal à
son Alfred, un homme si bon, toujours content. Et
ce pauvre Samuel qui ne s’est mêlé de rien. Et
depuis longtemps ils n’ont plus de nouvelles de
Freddy, toujours en Allemagne. Suzette est revenue
avec Aline et Francine. Elles rapportent de tristes
détails. Une large plaque de sang est contre le mur
du temple. C’est celui (le nom est effacé) qui s’est relevé
et qu’ils ont achevé contre le mur. Roger Bouley
aussi s’est relevé et il a regardé longuement vers
chez Abry.
Les Cosaques Russes ont tous refusé de commettre
le crime. Il a fallu que ce soit un Italien. Il était
heureux comme à une fête. Il a fait tâter le canon de
son arme pour qu’on se rende compte combien elle
était chaude, mais au cours de l’enterrement des
victimes qui furent enterrées là devant la fenêtre de
cuisine de chez Mettey, juste là où Jacques a fait un
jour, il y a 10 ans, une photo.
Pauvre Jacques ! Si seulement il avait été assis vers
moi à la mairie, nous aurions peut-être pu combiner
une évasion collective.
Alfred Pochard et ses fils Freddy et Samuel
181
Chaque fois que j’entrais à la mairie autrefois, je regardais si mon père y était déjà et j’allais vers lui.
S’il y entrait après moi, il venait vers moi. Nous étions toujours ensemble.
Ah ! J’ai reproché souvent à Jacques de ne pas
faire comme moi avec mon père. Si seulement
il m’avait regardé ! Si seulement la porte du
fond de l’école n’avait pas été bouclée
intérieurement.
Suzette a rapporté mon pardessus qu’elle avait
donné à René et Aline avait le pantalon de
velours qu’elle avait donné en plus à Jacques,
mais les pauvres ils ont été si désorientés qu’ils
n’ont pas songé à nous faire des adieux et les
mettre dans les poches. Il y avait aussi un
cache-col. Quant au manteau de cuir de
Chenebier
Jacques il n’y a aucune trace.
Ces pauvres enfants ne savaient pas que quelques jours après leurs proches seraient eux-mêmes
dans cette salle.
Ma sœur a retrouvé la casquette d’Alfred et son cache-col.
Les obus ne leur ont pas fait peur. En ces cas là on ne craint plus rien. En plus de tout cela nous
devons encore subir leur présence. Admettons que ce ne sont pas ceux qui les ont massacrés, mais
ce sont des Boches. Il y en peu de bons.
Le samedi 30, un moment après que nous avons connu la terrible nouvelle, le gros maréchal Fritz est
venu me trouver pour que je lui prête une « canaille », il voulait dire tenaille. Je l’ai pris par le bras et
je l’ai poussé jusque sur la route en lui disant « c’est toi la canaille, va-t-en, je ne veux plus te voir ». Il
est parti en me disant « Oh ! Maréchal, pas moi méchant, moi petite soldate ».
Il faut qu’il y ait des sanctions pour un si atroce forfait, je veux m’employer à recevoir des
témoignages, connaître des noms, des N° de régiment, je veux les espionner. Les deux qui couchent
chez nous ne connaissent rien ou ils n’ont pas assez confiance pour me parler. D’ailleurs ils savent
trop peu. Ils ne sont pas désagréables. On ne les voit presque jamais, ils ne touchent à rien, ne vont
pas à la cave, ni nulle part quoiqu’ils qu’ils sont seuls tout le long des nuits.
Nous avions plusieurs tuiles cassées par les éclats d’obus, je suis monté sur le toit pour remplacer.
Tout à coup 4 coups de canon vers Frédéric-Fontaine, 4 coups que j’ai sentis pour nous aussitôt les
sinistres sifflements et les 4 obus ont éclaté à 150 mètres de moi au pré de la Vâle et j’ai été entouré
par les éclats qui ont tombé sur les tuiles. Je n’aurais pas cru que les éclats seraient venus si loin. Je
viens d’apprendre que le capitaine des Cosaques est un nommé Blum. C’est un instituteur, il sait
l’anglais et le français et il lui manque 3 doigts à la main droite. La pièce que nous supposons à la
Tête-de-Cheval a tiré tout le jour et elle continue et il n’y a en ce moment une terrible fusillade en
Chérimont.
Mardi le 3 octobre 1944
Est-ce le calme avant la tempête, il est midi et on n’a encore rien entendu. Nous n’en sommes que
plus tranquilles pour penser à eux. La mère d’Aline qui vient de venir, nous donne un semblant
d’espoir au sujet de Jacques, Olga Mettey affirme l’avoir vu monter en voiture. Et de tous ceux qui les
ont enterrés pas un n’a vu Jacques qu’Edouard Bouverot qui dit l’avoir couché à côté de son père, de
moi. Or il se trompe à mon sujet, il peut aussi se tromper pour notre fils.
182
Comme on s’appuie vite sur le plus
petit indice. En tout cas sa mort n’est
pas prouvée comme par exemple
celle de Maurice Bauer, puisque sa
tante lui à dit « Oh ! Toi aussi » ; (il a
répondu) « il le faut bien ! ». Ah ! Non il
ne le fallait pas ! Ne le dirait-on pas
déjà au mur (voir photo), pauvre jeune
homme, plein de force. On se
demande pourquoi Jacques aurait
abandonné son pantalon de
rechange et son cache-nez. Malgré
tout cette lueur d’espoir nous fait du
bien, il y en aurait encore assez
d’autres. Et Aline est allé reconduire
sa mère jusqu’à Frenabier, il n’y a
pas tombé d’obus pendant ce temps
dans ces parages là mais elle dit que
depuis là-bas on entend bien mieux
Maurice Bauer
Sa tante
qui d’ici la bataille du Chérimont.
Dans l’autre grange, celle de la forge, nous logeons une grande ambulance et les 2 chauffeurs
couchent dans la chambrette du haut d’Aline. L’un d’eux ne dit jamais rien, mais l’autre est très
communicatif. C’est Albin Thalmann – 10 Gössnitz Zurchauerst : 28. On pourrait confondre avec le
prisonnier fait par Jacques, il dit ne rien savoir au sujet du massacre de Chenebier. En tout cas il nous
est tout dévoué, il nous a déjà donne 2 gros pains mais personne n’en mange que moi quand nous
manquons. Il était chez nous tout à l’heure, il s’extasiait devant les tableaux religieux. Ah ! Je me fais
de curieuses réflexions en parlant avec ce Boche. Sait-il quelque chose ? En tout cas comme
nouvelles de la guerre il ne dit rien. Il n’y a que par Verdant qu’on peut savoir quelque chose, car luimême fait son courant électrique. Il peut donc prendre la radio. Il dit que les Américains avaient pris
et reperdu Ronchamp ces jours ci. On a entendu sonner les cloches aujourd’hui dans cette direction.
Si nous n’avions pas cette batterie de la Lucie que les Américains cherchent toujours, nous serions
bien plus tranquilles ici. C’est à cause d’elle que nous recevont tant d’obus sur le village, mais jusqu’à
présent il n’y a pas eu de maisons atteintes. Tous les Allemands qui rencontrent des civils du village
dans les rues du village disent bonjour. Il n’y a que ceux qui reviennent du front, qui sont grossiers et
voleurs, en plus ils sont boueux, hirsutes et surtout pouilleux. Ceux qui logent chez Dédèle Mignerey
sont des pirates. Ils lui ont tout volé et l’ont mise à la porte, il en est de même de ceux de Juliette
Goux. Ils ont mis les manteaux de ces femmes comme paillassons devant les portes. Il parait qu’elles
ont été trop raides avec eux.
Pour l’instant nous ne sommes pas encore les plus forts,
il nous faut encore filer doux, mais notre tour viendra.
Les Allemands ont volé tous les cochons de Remillet, il y
avait plusieurs coches qui avaient des petits, ces petits
porcelet depuis plusieurs jours sont lâché, ils voyagent
partout. Ils ont faim, hier une nichée était dans notre
cuisine. Germaine a demandé aux gens d’en ramasser.
Aline en a mis un dans son écurie. Tout à l’heure il y
avait dans cette écurie deux de ces sinistres Boches du
front qui inspectait, gare pour le petit cochon. On l’a dit
à Albin, il est allé les chasser (pour la forme).
183
Mercredi le 4 octobre 1944
Chaque matin quand nous sortons de la cave de l’Albert on se demande comment on va retrouver la
maison. Grâce à Dieu elle est toujours debout. Ce matin nos deux Bochillons avaient mis deux
nouveaux billets sur la table pour leur lit. Ils doivent être les fils de Rothschild.
Les Allemands font le ravitaillement d’ici au front avec des voitures de paysans. Hier soir sur une de
leurs voitures ils ont chargé un blessé qu’ils ont amené devant l’école. Quand la voiture a été arrêtée
et qu’ils sont allés voir leur blessé, ce dernier ne soufflait plus : « capout » qu’ils ont dit et ils l’ont
laissé là, il a passé la nuit sur sa voiture, les voila qui partent avec pelles et pioches et la voiture pour
l’enterrer. Où ?, on ne l’a jamais su.
Nous nous sommes risqué hier soir à aller chercher 3 charges de pommes de terre au champ Bozar.
Nous avons de la chance d’avoir cet énorme champ à 50 mètres des maisons. Il y a des gens qui y
vont aussi.
Voilà cette pauvre Dédèle éplorée qui nous dit que les Boches viennent de leur voler leur gros
cochon. Celui d’Aline, un tout petit, a disparu aussi cette nuit. Le bras de Suzette est toujours en
écharpe, il semble qu’il va percer, elle ne veut absolument pas voir un docteur Allemand.
Je viens de porter à boire à Totor, son seau de petit lait journalier et deux pains des Boches, il l’aime,
lui. A ce régime la il engraisse.
6 heures du soir – Voila un tank qui retire depuis derrière chez Jules Jacot les pièces de canon placées
dans les vergers vers chez la Lucie Goux. Serait-ce pour se retirer ou pour aller de l’avant ? Qu’il ne
fait guère bon dans cette incertitude. Et depuis ce soir il y en a une qui tire depuis le Cuchot. Comme
ça résonne. En général les gens tressaillent à chaque coup, mais Suzette y est tout à fait indifférente,
les plus forts coups ne la font pas sursauter.
J’ai démonté et caché mes voitures car les Allemands les volent. Ils font la guerre ici avec rien, il faut
que nous fournissions tout (Voir le rapport du gendarme Gendre)
Rapport du gendarme Gendre Paul, Ronchamp le 12 décembre 1944
16 septembre 1944 : Le GMR Berthelot a été envoyé en mission à Etobon (faire la liaison avec
Jacques Perret) il n’est jamais rentré au camp de la Fontaine-qui-Saute, il serait resté à Etobon chez
une réfugiée de Paris.
17 septembre 1944 : Effectué une reconnaissance à Eboulet avec le lieutenant Perrin et le docteur
auxiliaire.
18 septembre 1944 : le camp du Chérimont de Jacques et Mélard stationné à la Tête-de-Cheval fait
mouvement sur le puits Arthur vers Magny-Danigon.
Vers 14 heures les francs-tireurs Didier, de Buc et Pierre de Chenebier qui étaient venu prendre
contact avec moi, m’ont signalé la présence de 2 Allemands dans les bois vers la route forestière. Je
me suis rendu sur les lieux avec Didier, nous les avons arrêtés. C’était deux Cosaques évadés du camp
de la Tête-de-Cheval. Ils m’ont déclaré que le camp de Mélard avait été attaqué par les Allemands au
Puits. C'est-à-dire le puits Arthur.
J’ai aussitôt envoyé Fabro et Maurer en reconnaissance à la Tête-de-Cheval. A leur retour ils
déclarèrent que le camp était inoccupé. Trois ou quatre mille kilos de pommes de terre, 50 à 60 Kg de
conserves et plusieurs de gruyère avaient été abandonnés.
Vers 17 heures Fabro, Saint Maurice et Maurer m’ont demandé d’aller récupérer quelques provisions
à ce camp abandonné. J’ai d’abord refusé, sur leur insistance, j’ai donné l’autorisation sous réserve
qu’ils ne prendraient aucune armes, mais Fabro a tenu à avoir au moins un revolver, je lui ai remis le
mien avec le ceinturon.
Un bon quart d’heure plus tard, Maurer revenait seul, disant qu’ils avaient trouvé le camp de la Têtede-Cheval occupé par des Allemands. Etant un peu en retrait de ses camarades il avait vu Fabro jeter
le revolver et Saint Maurice son fusil, car je dois dire qu’à mon insu et malgré ma défense, Saint
184
Maurice et Maurer avaient pris chacun un fusil.
Maurer a ajouté que les Allemands s’étaient lancés à leur poursuite et que lui-même avait été suivi
assez longtemps. J’ai en effet entendu parler allemand dans la cuvette aux environs de la source des
fontaines d’Etobon, mais ils n’ont pas approché notre camp. J’ai aussitôt fait replier tous les
prisonniers sur le Cordon dans la direction du chemin d’Etobon.
Je suis resté au camp avec Philippe Kuntz et un autre Alsacien (prisonnier) jusqu’à 18 heures 30.
Plusieurs coups de feu ont été tirés dans la direction de la maison forestière, sans doute sur Fabro et
Saint Maurice.
Voyant que les Allemands ne venaient pas jusqu’à nous, nous avons rejoins les prisonniers et j’ai fait
installé le nouveau camp à 250 mètres environ au-delà du carrefour des route d’Etobon et forestière
dans des fourrés de jeunes sapins et j’ai envoyé Kuntz et Maurer à Etobon pour faire connaître à
Jacques Perret les événements survenus et l’emplacement nouveau du camp afin qu’il puisse nous
ravitailler.
Deux sentinelles ont été placées en éclaireur de chaque côté de la route forestière avec mission de
surveiller tout mouvement d’Allemands et de Kuntz et Maurer avec le ravitaillement sur le camp dès
leur apparition. Ce poste de guet a été permanent jusqu’au 20 au soir, date à laquelle une unité de
génie allemande est venue faire un barrage au carrefour des routes. Ces soldats ont découvert les
deux autos de la compagnie cachées sur le Cordon. C’était celle de Mrs Boijol de Clairegoutte et de
Pierre de Chenebier.
Le 19 septembre, j’ai fait faire une reconnaissance à notre ancien camp de la Fontaine-qui-Saute, les
Allemands s’y étaient rendus car la porte et la fenêtre avaient été brisées.
Le 21 septembre, les Allemands travaillent toujours à la croisée des routes. Je décidais de déplacer le
camp encore une fois pour l’installer à 100 mètres au-delà de la ligne électrique.
Les FFI Fabro, Saint Maurice, Kuntz et Maurer étant toujours absents, je restais avec 6 hommes et 3
fusils, dont un mauser, un Lebel et un mousqueton. Ne recevant plus aucun ravitaillement d’Etobon,
je fis à 3 reprises aller ramasser de nuit des pommes de terre dans les champs de Frédéric-Fontaine.
A partir du 24 septembre nous n’avons plus eu que quelques pommes à manger.
Le 26 septembre à 14 heures 30, alors que des Allemands passaient à proximité de nous, 12 de nos
prisonniers se sont sauvés en criant pour les rejoindre. Nous avons tiré mais seul le fusil allemand
que je tenais à bien voulu partir, les cartouches françaises trop longtemps dans la terre (depuis 1940)
n’ont pas voulu partir.
Prévoyant que nous allions avoir des Allemands sur le dos, j’ai fait mouvement jusqu’à la Pierre-duSarrazin où je trouvais campés 5 Hindous qui m’affirmèrent que les Américains étaient à Lyoffans. Je
décidais d’y aller avec le reste des prisonniers dont faisait partie une dame de Frahier et un civil de
Lomont, et les 5 Hindous.
Après avoir traversé la route nationale Héricourt-Lure, je suis arrivé à 100 mètres de la maison
Brandin à Lyoffans, mais je n’ai pas pu aller plus loin, un violent barrage d’artillerie s’étant déclenché
d’en avant de Lyoffans.
Je changeais de direction pour me rendre au moulin du Faux, mais là encore je tombais sur des
Allemands.
Alors j’ai essayé de me rendre à Lomont où nous avons essuyé un feu nourri de mitrailleuse pendant
qu’un side-car essayait de nous couper la retraite. J’ai pu quand même refranchir la route avec mon
troupeau et revenir à la Pierre-au-Sarrazin, il était 21 heures.
J’ai perdu devant Lomont les 3 Alsaciens et 1 Cosaque qui était grièvement blessé au ventre.
Le 27 septembre 1944 les Allemands se replient en désordre à la suite de l’attaque francs-tireurs de
la Creuse et de la Haute-Vienne sur Frédéric-Fontaine. Vers 16 heures (note de Jules Perret : juste
quand on fusillait nos enfants) un des mes hommes qui était monté jusqu’au moulin des Battants
pour y cueillir des pommes est venu vivement me dire que des Américains se trouvaient au moulin.
Mais quand nous y sommes arrivés il n’y avait déjà plus personne, c’était parait-il une patrouille
française qui avait poussé une pointe avancée jusque là.
Alors nous nous sommes dirigés sur Frédéric-Fontaine et j’ai réussi à atteindre le haut du village et à
prendre contact avec les Français avec tous mes hommes et tous les prisonniers qui me restaient soit
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14 et les 5 Hindous recueilli à la Pierre-au-Sarrazin.
Le capitaine des fusillés marins m’a dirigé sur Clairegoutte. J’ai eu une entrevue avec le capitaine
Gérard.
Les 14 prisonniers Allemands ainsi que madame Deleris et Laine dit Pataud ont été remis à la sécurité
militaire à Moffans.
L’argent confisqué aux prisonniers soit 5 395 francs a été remis à l’autorité militaire. Je suis resté à la
disposition du capitaine Gérard jusqu’au 5 octobre inclus.
Signé Gendre, gendarme
(Je relève ces lignes sur le rapport de Gendre le 23 décembre juste le jour où on va chercher les corps
de ces deux hommes restés plus de 3 mois sans sépulture. Mr Pernol est allé les reconnaître avanthier. Ce sont bien eux mais tout décomposés. Saint Maurice à son nom gravé sur une bague. Le front
a été dans ce bois pendant 2 mois et les Allemands ne les ont pas vus).
On vient de déterrer au cimetière d’Etobon, le fils de Mr Besson que nous avons porté dans le caveau
Coulon le 14 septembre. Le camion qui conduira les 2 autres à Belfort conduira aussi Besson. Fâcheux
contre temps le cercueil de Besson est déjà percé quoique en chêne. Il faudra que le camion qui
amènera demain matin les deux cercueils pour les 2 morts du Chérimont retourne immédiatement à
Belfort en chercher un autre pour Besson. Quelle macabre situation depuis quelques temps. On
transporte, on véhicule les morts, comme de la marchandise. On les enterre, on les déterre, on les
renterre. J’ai signalé que 2 FFI, le 18 novembre avaient été tués par des mines à Chenebier, le pont
étant sauté au fond de Chenebier on n’a pas pu les porter au cimetière catholique et on les a mis au
cimetière protestant. Eh bien hier les parents les ont fait déterrer pour les porter au cimetière
catholique en attendant qu’on puisse les reconduire chez eux. Le 11 mars 1945 on déterrait Tournier
pour le mettre vers nos 40 morts).
Déposition de Philippe Kuntz, ferblantier à Buc
Le 31 décembre 1944
J’ai quitté le camp de prisonnier le 18 septembre au soir pour chercher du ravitaillement à Etobon.
J’ai couché dans la maison de Jules Goux. Le lendemain matin j’ai essayé de joindre à Belverne le
capitaine Aubert.
Au moulin d’Auguste Nardin, une dame m’a fait signe de ne pas approcher et je suis reparti à
Etobon.
Le capitaine Aubert a transmis par Jacques Perret, l’ordre de ne plus bouger d’Etobon. Le 20 suis
repartit avec Jacques Perret et nous avons cherché à découvrir le nouveau camp des prisonniers
qu’on croyait être au moulin des Battants. Là il n’y avait personne (note de Jules Perret : ici il y a une
lacune dans ce récit, quand je suis allé à ce moulin le 20 septembre avec Jacques, il ne m’a pas dit y
être venu quelques jours plus tôt).
De retour à Etobon, j’y suis resté chez Jacques Perret jusqu’au 27 septembre (note de Jules Perret :
entre temps Philippe Kuntz et Jacques sont allés au camp de la Fontaine-qui-Saute).
Le 27 septembre, je me suis rendu à la mairie avec tous les hommes du village. Je n’avais pas pris
part aux travaux de terrassement des jours précédents. Dès mon entrée à la mairie j’ai été reconnu
par un des prisonniers accusateurs qui m’a désigné comme l’ancien interprète du camp. J’ai été
rangé parmi les suspects et j’ai entendu dire à un sous-officier de Cosaque : « Celui là y passera ».
nous étions 17 suspects avant le départ pour Chenebier, l’officier Cosaque m’a chargé de traduire en
français ses explications : « Vous partez pour faire des travaux de fortification à Héricourt, cela ne
durera que 3 ou 4 jours »
Nous sommes partis en tête du détachement et j’ai eu l’impression que les suspects étaient plus
étroitement surveillés.
Dans la salle de Chenebier les 17 hommes de ce groupe ont été mis à part. quelques minutes après,
186
deux autres prisonniers évadés ont paru, rééquipés à neuf et armés. Je pense qu’ils étaient arrivés de
Belfort avec la Gestapo. Ces derniers sont entrés vers nous peu après. Il y avait un ober-lieutenant,
un adjudant-chef, un caporal-chef et un simple soldat. Tous portaient au bras l’insigne SD. Le
capitaine des Cosaques les accompagnaient. Nous avons dû nous mettre debout, tête découverte et
garder le silence. Quelques hommes qui avaient gardé une main dans la poche furent giflés par
l’ober-lieutenant. Les prisonniers venus de Belfort ont passé dans nos rangs et ont désigné un à un
les hommes qu’ils prétendaient reconnaître (note de Jules Perret : ou plutôt qu’ils voulaient faire
mourir 23 victimes de plus que les 17 suspects, il fallait les trouver. Parmi ces désignés il y en a
beaucoup qui n’avaient jamais eu contact avec les Allemands, par exemple mon neveu Samuel,
Charles Suzette, le fils Beaumont, Fernand Goux et presque tous ces jeunes gosses).
Au fur et à mesure de la désignation l’officier prenait le nom et la date de naissance de chaque
victime. On a tenu compte ni de l’âge, ni de la situation de famille. Les noms et âge des suspects ont
été notés par la suite. A ce moment là l’ober-lieutenant m’a appelé à part et m’a dit « Lieutenant
vous allez me dire la vérité. Pourquoi étiez-vous dans la Résistance ? », j’ai répondu : « J’y suis entré
de force. On m’a obligé de me présenté au cimetière d’Etobon le 9 septembre sous peine d’être
fusillé ». il m’a ensuite demandé si je connaissais quelqu’un parmi les hommes présents et si je
pouvais donner les noms de chefs du groupe d’Etobon. J’ai répondu que je ne connaissais personne
au village parce qu’immédiatement j’avais été affecté à la garde des prisonniers.
Le plus acharné des anciens prisonniers dénonciateurs (note de Jules Perret : il s’agit sans doute de
Lade Karl N° 10 de la liste) a ensuite appelé mon camarade Georges Surleau dans la petite salle et lui
a fait subir un interrogatoire à la suite duquel il a été énormément battu.
Trois autres ont suivi dont je ne puis donner les noms et ont subi les mêmes tortures (note de Jules
Perret : C’était Paul Perret, René Croissant de Frédéric-Fontaine et peut-être René Bauer).
C’est à ce moment là que les autres hommes considérés comme prisonniers civils sont sortis pour
être emmenés à Belfort (note de Jules Perret : Dont 7 ont été fusillés 10 jours plus tard à Banvillars).
L’ober-lieutenant à prononcé devant les 40 hommes restant quelques paroles : « Vous avez fait la
guerre à nos soldats, vous en avez tué, vous avez laissé crever de faim les prisonniers, vous méritez
tous la mort. Vous allez être fusillés ».
Immédiatement après l’adjudant-chef a fait sortir le premier groupe de 10 condamnés et j’ai
entendu les détonations.
Je faisais partie de la seconde dizaine. Au moment de sortir, le prisonnier m’a désigné en
disant : « Celui la a été bon pour nous, il ne doit pas être fusillé ». L’officier m’a tiré par le bras, m’a
mis de côté et a rayé mon nom sur son carnet.
Je suis resté dans la salle jusqu’à la fin de l’exécution.
Les officiers étaient également là et n’ont pas assisté au massacre.
Après les derniers coups de feu, l’adjudant-chef a paru, a salué les officiers et a dit : « Service
termine ».
L’ober-lieutenant lui a serré la main !
On a remis une note me donnant l’ordre de me présenter à Belfort pour m’engager dans
l’organisation Todt.
On m’a emmené en camion jusqu’à la Kommandantur de Belfort, là j’ai réussi à leur fausser
compagnie et j’ai regagné Buc dans la soirée.
Signé : Philippe Kuntz.
Déposition de Mr Henisse, maire de Chenebier
Je n’ai pas assisté à l’exécution. Après le crime j’ai dû réunir une douzaine d’hommes pour creuser
une fosse commune dans le cimetière très proche du temple. Les victimes y ont été déposées sur de
la paille en 3 rangées superposées. La 3è rangée n’est pas complète. Pendant l’inhumation l’Italien
qui avait fait l’office de bourreau était présent et ne cessa de manifester sa joie, par des chants et
des sifflements, une joie satanique. Les jours qui ont suivi le drame tant qu’ils ont cantonné au village
les Allemands ont interdit à toute personne l’entrée du cimetière et tout dépôt de fleurs.
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Déposition de Mme Paul Lods, aubergiste à Chenebier
Le soldat de l’armée allemande qui a fait l’office de bourreau le 27 septembre 1944 appartenait au
groupe de cavalerie cosaque qui cantonnait au village. Cet homme logeait dans ma maison. Il a été
volontaire et montrait une grande joie à participer à l’exécution. Nous avons eu entre les mains son
livret militaire, c’est un sujet Italien : Pietro Pillot, originaire de Sicile, né le 29 juin 1924.
Déposition de Mme Emmanuel Abry, aubergiste
67 hommes d’Etobon sont arrivés vers 12 heures 30. Ils ont été enfermés dans l’ancien atelier de
couture qui touche à mon logement. Nous avons tenté ma fillette et moi d’écouter ce qui se passait
au cours de l’après-midi ne pouvant distinguer que quelques noms qui semblaient répondre à des
interrogations. Un camion transportant quelques officiers et des soldats était arrivé de Belfort
presque en même temps que les hommes d’Etobon. Vers 4 heures un groupe a quitté l’atelier et des
voitures l’on emmené dans la direction de Belfort. Un peu après un premier groupe de 10 hommes
ont été conduit vers le côté du temple. Les victimes durent se mettre à genoux face aux tireurs. Les
deux groupes suivants furent abattus à genoux le dos tournés aux bourreaux. Le 4è groupe est mort
debout face aux tireurs en chantant la Marseillaise.
Mon mari et notre voisin Paul Roy ont assisté des fenêtres à l’exécution. Ils ont été déportés en
Allemagne par la suite.
Avant l’exécution du 1er groupe, un des captifs à échappé à la tuerie car il a été mis de côté.
Lettre de suzette Perret
Je crois bien de faire aussi, en transcrivant ici une lettre, dont nous avons le brouillon, écrite par ma
fille Suzette à une amie de Montbéliard, mademoiselle Marchand dans le courant décembre 1944.
C’est là chose très personnelle, quasi confidentielle, mais ce cri de foi et de vaillance peut toucher et
remuer bien cœurs.
« pauvre petit village, comme il a changé en peu de temps ! Plus de couleurs différentes pour les
habits. Du noir, pout tous. Plus de pensées joyeuses : plus de sourires faciles au coin des lèvres, plus
de conversations étrangères à nos disparus. Tous frappés, mais tous unis. Pour moi le bilan du
massacre est affreux, effrayant : un fiancé, un frère, un oncle, un filleul, quatre cousins. En me
prenant le premier, on m’a déjà pris plus que je n’ai jamais pu donner. Si dure que puisse être la
réalité. Il faut y faire face et l’accepter. Oui, chère mademoiselle, mon fiancé a été fusillé. Je ne dis
pas qu’il est mort, car pour moi il ne l’est pas. Vous ne le connaissiez pas. Je veux essayer en quelques
mots vous dire ce qu’il était pour moi. Il était celui à qui on peut tout dire et de qui on peut tout
attendre. Il était chrétien. Et ce mot résume tout. Ensemble nous étions deux membres actifs dans
notre Union dont il était le président. Il était simple et modeste. Depuis deux ans nous étions fiancés.
Attendant le retour de mon frère Jean pour nous unir, pensant qu’un si beau jour ne pourrait avoir
lieu si la famille n’était pas complète. Prisonnier en 40, il est rentré comme soutien de famille. Dès
son retour il fut un des premiers, avec son frère à s’engager dans un groupe de résistance pensant
défendre la bonne cause. A mes inquiétudes devant le danger, il répondait : c’est mon devoir. C’est
pour hâter le retour de nos prisonniers… Mon devoir ! Alors rien ne l’arrêtait. Il l’a fait, jusqu’au
sacrifice de sa vie.
Jamais nous n’avons pensé qu’un jour nous pourrions être séparés. Ayant toujours vécu ensemble, il
nous semblait naturel de continuer à vivre ensemble. Aussi avions nous fait les plus beaux projets.
Notre but était clair : fonder un véritable foyer chrétien où Jésus serait le Maître, la Croix l’emblème.
Que de fois, ensemble, nous avons lu le psaume 91. En ces moments de guerre, il résumait tout. Je
remercie Dieu pour les moments de communion parfaite entre nos deux âmes et Lui. Ceux qui n’ont
jamais senti cette paix en même temps que cet amour descendre en eux, ne savent pas le bonheur
qu’il y a d’aimer vraiment sous le regard de Dieu. Combien je voudrais dire à ceux qui sont encore
ensemble de ne pas gâcher les jours qui leur restent à s’aimer. Selon le monde, l’amour n’est pas
complet. Je remercie Dieu pour les instants bénis que nous avons passés ensemble et pour
188
l’Espérance, la certitude d’un revoir auprès de lui.
Le 27 septembre, anniversaire de ses vingt-huit ans, mon fiancé est parti avec tous ses camarades
entourés de Cosaques, comme des malfaiteurs. Ses dernières paroles pour moi furent pour me
demander de prier beaucoup et d’avoir soin de ma santé. Le même jour, à genoux, il tombait sur le
parvis de l’église de Chenebier. Qui nous dira leurs dernières pensées, les souffrances que rien ne
peut d’écrire au moment de quitter ce monde et tous les êtres aimés ? Pas un visage connu autour
d’eux, mas un mot à dire. Comme je voudrais que cette parole de l’Ecriture soit vraie pour eux :
« alors, levant les yeux au ciel ils ne virent que Jésus seul… » Je crois que tous ont eu une force
supérieure pour accepter la condamnation sans cris, sans murmures, tout en pleurant… Le 9
décembre, on a ramené leurs malheureux corps. Devant tant de cercueils je pensais à cette
parole : « On ne pouvait plus compter car il n’y avait plus de nombre ». Les corps reposent tous vers
notre petit cimetière mais eux sont sur l’autre rive avec Jésus. Que Dieu nous donne d’être dignes
d’eux. Pour les garder, il faut rester chrétien. Notre grand deuil a amené bien des indifférents plus
près de Dieu et a renforcé notre foi. Pour continuer la route il nous faut les sentir présents »
Suzette Perret
Jeudi le 5 octobre 1944
Le gros maréchal qui voulait une « canaille » est revenu me demander à acheter ma forge portative
dont je ne me puis plus me servir, le ventilateur étant fichu. Je lui ai dit oui bien vite, il m’a donné
500 francs, elle ne pourra pas servir 2 jours.
Le duel d’artillerie continue. Les Américains arrosent toujours ce pauvre Chérimont. Comme ce doit
être haché par là dedans. Les pièces qui tirent sont au nombre de 3 car il arrive 3 obus à chaque fois.
Tous les matins quand on se lève il y a un calme complet, même les Allemands ne circulent pas
encore, mais ça ne dure pas longtemps. En ce moment la danse recommence, le Chérimont est calme
mais les obus semblent tomber sur Champagney et sur Héricourt, nous sommes dans une poche. Si
les deux ailes avancent assez vite, les Allemands seront forcés d’évacuer Etobon en vitesse et peutêtre notre village sera sauvé. Ce serait bien le moins qu’on fasse pour nous, car nous avons payé plus
que notre part.
Je comptais les hommes qui restent pour aller à 60 ans, il y en a peu. Les voici : Alfred Goux 51 ans
n’est pas allé à la mairie, Jules Aubert à été renvoyé, Paul Remillet renvoyé, moi évadé, Albert Perret
renvoyé, Mr Pernol n’est pas allé, Fernand Mignerey renvoyé, Charles Perret n’est pas allé, Charles
Surleau renvoyé, Julot Nardin n’est pas allé, Ridard renvoyé, Roger Perret et son père renvoyés,
Marcel Goux évadé. Cela fait 14 hommes restants, peut-être quelques déportés et des francs-tireurs
qui sont encore en ligne.
Soir – Le jeune pasteur de Champey est venu cet après-midi, il avait un brassard de la Croix-Rouge et
pas un Allemand ne l’a arrêté, il dit que les Allemands tiennent encore Grange(le-Bourg), j’en suis navré.
Nous sommes allés aux poirottes au champ Bozar. Je n’ai jamais vu une pareille récolte, si saine
malgré la pluie diluvienne de tous les jours.
La Guite de ma sœur n’est pas peureuse, elle est repartie aujourd’hui. Nous venons de souper et
comme toujours, tous en famille, toute la maisonnée du Coteau, celle d’Aline et nous et les pièces de
la Lucie qui ont été ramenées viennent de nous faire une sérénade, les vitres, les portes tout
tremble. Les pièces vers Chenebier tirent aussi mais les obus ne passent pas sur nous ce soir. J’en
conclus qu’ils tirent du côté de Champagney.
Il nous est venu une autre ambulance dans la grange, et les deux chauffeurs couchent chez nous, vers
les deux gosses. L’un de ceux-ci est un vieux, c’est Henritter, l’autre plus jeune est Fritz, ils ont donné
beaucoup de choses à Philippe. Pourrais-je obtenir des renseignements d’eux.
189
Nous avons une surprise. Le receveur des postes d’Héricourt est venu avant la nuit nous apporter le
courrier. Il a été surpris en me voyant il me croyait fusillé. Je lui ai dit que si je ne l’étais pas c’était
grâce à mon genou. Il me fait boiter mais il m’a probablement sauvé la vie.
Cet après-midi les Boches sont venus voler le cochon de l’Albert ! Un gros ! Ils ont secoué ses poires
grises et ils m’ont volé, malgré mes protestations, un sac au garage pour les mettre dedans. Ah si
seulement l’Albert l’avait tué son porc.
Vendredi le 6 octobre 1944
Nuit bien calme pour nous, mais beaucoup « sonnante » autour de nous. Les obus faisaient trembler
la maison. On dormait bien quand même.
Le receveur nous a dit hier soir qu’une partie de la population de Granges était évacuée à Héricourt
et les vivres se font rares, il voudrait bien que les villages pensent aider les villes. Si nous avions des
moyens de transport, nous pourrions leur envoyer des fruits, des quantités de fruits. Je crois qu’ont
en a jamais vu autant. Le sol sous les arbres en est jonché, on ne les ramasse pas, mais je cueille pas
mal de poires et de pommes. Les Boches les volent beaucoup mais il y en a tant. Crevans, Secenans
sont évacués aussi, car les villages sont démolis. En montant tout à l’heure poser le courrier de Mme
Pernol j’ai vu devant sa porte sur le paillasson un revenant. Ce malheureux chien que Kuntz avait eu
tant de mal de tuer le 26 septembre. Pauvre bête, il était là la tête toute remplie de grosses cicatrices
toute tordue, et a encore un œil presque fermé, il boite des 4 pattes et il est maigre à faire peur. Il
est venu me lécher la main. Eh bien j’en ai pleuré. Oh ! Si nous pouvons voir aussi revenir ceux qui
ont été tués le lendemain. Hélas Suzette et Aline qui sont retournées à Chenebier ne rapportent pas
d’espoir pour Jacques.
2 heures 30 – Encore un revenant. Henri Nardin est venu nous dire qu’il a vu notre pauvre Jarko dans
les sapins de Fritz Surleau de la Comtasse. Suzette et Aline ont pris des vivres dans un panier, des
sacs et des outils, comme si elles allaient aux pommes de terre. Elles l’ont trouvé. Pauvre homme il
mourait de faim, il y a 11 jours qu’il est là ne mangeant que des pommes des bois. Ils ont pleuré tous
les trois ensemble et elles l’ont laissé passer encore une nuit de plus sous la pluie dans ses sapins.
Que faire pour lui ?
Nos deux nouveaux coucheurs sont Henri Her, chauffeur à l’hôpital civil de Francfort, il est vieux et il
a une voix très rauque, il n’aime pas Hitler, il était auparavant chauffeur dans une grande maison de
commerce juive, des patrons très bons. Il ne dit rien savoir sur nos fusillades, il parle quelque peu
français. L’autre, Fritz, parle presque bien, c’est un artiste peintre, élève des Beaux Arts, mais il a l’air
franc comme 19 sous. Ils viennent d’apporter leur ratatouille qui réchauffe sur le fourneau à côté de
notre soupe qui cuit.
Cet après-midi je suis allé cueillir des poires curé vers la cabane du poulain. Il y avait deux Boches là
avec un seau, ils l’emplissaient et je les ai vus écraser des poires à coups de talons. Je les bien ai bien
grondés et chassés. Puis arrivé vers mon poiriers j’ai vu que l’Albert avait repris mon échelle et
qu’elle était après un de ses arbres juste où se trouvait les deux Boches. Alors je leur ai dit après les
avoir grondés : « Vous feriez mieux de me passer mon échelle à travers les fils de fer » Et ils l’ont fait
et quand j’ai placé l’échelle et monté dessus la branche a cassé et je suis tombé et mes deux Boches
sont venus à mon secours. Ils sont comme le Julot sans rancune.
On nous a fait peur en nous disant que les Allemands allaient réquisitionner les caves pour des abris.
Nous serions bien logés.
Nous sommes si bien dans cette cave de l’Albert, il fait chaud. On sue la nuit, nous y avons une
dizaine de matelas sur un sol très sec, il y a une vingtaine de couvertures, des manteaux, des
oreillers. On est admirablement bien. On ne voudra plus coucher ailleurs une fois la guerre finie !
190
Samedi le 7 octobre 1944
7 heures du matin – Nous venons de sortir de la cave. C’est un avantage de coucher sans se dévêtir
on est bien vite prêt le matin. Tout est calme, on ne voit pas un boche. On va se mettre au travail de
tous les jours. C'est-à-dire arranger les 4 vaches et Totor. A présent j’entends un avion, puis la voix
extra rauque du vieux Henri qui dit : « Philippe, terrible Philippe » et il le prend dans ses bras et le
pique avec sa barbe. Il voudrait que nous lui procurions des habits civils. « Pas bon la kerre ! »
9 heures du soir – Il est bientôt nuit, je suis au parc avec Philippe, nous cueillons des pommes depuis
le matin. J’en ai déjà beaucoup de doubles au dessus de la chambre du haut de devant. Là personne
ne peut y aller, elles sont très bien. Le canon tonne tout autour de nous, au loin et aussi près. Une
pièce sous les pommiers de Marcel au champ du Chêne tire sans arrêt des coups secs et
assourdissant car nous sommes juste en face. Les obus passent sur nous, pas très haut, en sifflant. A
chacun Philippe suit du doigt leur sillage et dit : « Fiou ou oue, ah ! Y file vite celui là, j’ai pas pu le
voir. Grand-père pourquoi qu’ont peut pas les voir ? ».
Les avions ont sillonné le ciel tout le jour, ils sont toujours 4 ensembles. Les Allemands les ont
canardés sans arrêt avec autant d’opiniâtreté que de maladresse. Ils ont du laisser choir des œufs
cuits mou du côté d’Héricourt.
A midi le facteur Georges Bouteiller est venu avec le
courrier (a son passage à Chagey le capitaine Blum
des Cosaques voulait l’empêcher d’aller plus loin,
mais il est allé trouver le patron de la
Kommandantur qui lui a confirmé l’ordre qu’un
facteur des postes peur circuler sans papier. C’est
bien étonnant cette mansuétude. Avec son brassard
de la Croix Rouge le pasteur Lucbul de Champey est
venu sans être arrêté. Vraiment, les Boches ne sont
pas fins, malgré qu’ils soient des brutes, souvent des
monstres.
Au sujet de Jarko nous avons décidé de le ravitailler
une « cagna »
là et qu’il se ferait une petite maison, une cagna.
Ce matin Julie Blondin, femme de Frédéric Isaac est morte.
Dimanche le 8 octobre 1944
10 heures – Voici bientôt l’heure où habituellement on allait au culte. A présent nous n’avons plus
rien. Les pasteurs des villages voisins, Chagey, Couthenans, Champey pourraient bien venir de temps
en temps, mais je crois qu’ils se moquent pas mal de nous. Je vais écrire à ce sujet à l’inspecteur Mr
Philippe.
Il vient de passer 5 noirs encadrés par des Allemands, ce sont les Hindous du Château, qui sur le point
d’être découvert se sont rendus, disant qu’ils sont déserteurs français qui se rendent depuis
Ronchamp. Ils ont parlé en descendant à notre maman demandant des nouvelles de Jacques. Je viens
de faucher une voiture d’herbe au grand verger. Il y avait à beaucoup d’endroits dans les vergers des
soldats Allemands en train de faire des nids de mitrailleuses. Il y en a un jusque contre la maison J.
Jacot. Ils en ont fait plusieurs aussi de l’autre côté derrière chez le père Comte. Etobon devient une
forteresse de 1er ordre.
Soir – J’étais sur le noyer en train d’en abattre les noix quand une petite auto a monté à toute allure
venant du front, elle est venue devant chez nous et immédiatement après Henri et Fritz sont partis
tout aussi vite au front avec leur ambulance. Ils allaient chercher les corps de 3 officiers qui venaient
de sauter sur une de leurs propres mines dont ils ne sont pas économes là-haut.
191
Depuis midi les Américains ne cessent de cogner sur le Chérimont il me semble que les coups
tombent vers la Fontaine-Danreau. Je croyais que la ligne du front était par là, mais il parait qu’elle
est au bord du bois de Frédéric-Fontaine. Les Américains occupent les carrières.
Il y a fait une de ces belles journées d’automne, cent fois plus belles que les plus belles journées de
printemps. Comment peut-il faire si bon, si beau, pendant que les obus sifflent et éclatent un peu
partout sans qu’on y prenne garde.
Je suis allé jusque vers Jarko, je lui ai porté en plus des vivres, une pioche, une serpe, des
couvertures, un manteau, du linge. Il pourra vivre là en se cachant bien, mais il lui faut de la
prudence, car les Allemands circulent même autour de lui. Une ligne téléphonique passe au dessous
de ses sapins et une ligne au dessus, à peine à 10 ou 15 mètres.
En allant j’ai trouvé Edmond Goux et Louise Nardin qui venait de Valentigney. Les obus Américains se
font entendre aussi là-bas, ils viennent de Pont-de-Roide. Chez Eugène pas plus que nous n’ont eu de
nouvelles de Jean. Nous nous demandons s’il connaît notre malheur.
J’ai rencontré aussi le jeune Bochillon de 17 ans qui
se cache avec 2 autres chez le moulin Loup (ne pas
confondre avec moulin du Loup). Ces 3 braves ne
veulent plus faire la guerre. Ils passent leur journées
à rôdailler avec leur fusil au dos vivant de ce que des
gens charitables leurs donnent. Chez le Charles (Perret)
les ont quelque fois.
Pour comprendre une situation si équivoque il faut
que j’explique que pour les 2 ou 300 Allemands qui
sont ici, il y en a peut-être bien 10 régiments
différents. Il y a des marins, des aviateurs, des
artilleurs, des fantassins enfin de tout, tous mélangés
et ils ne se connaissent pas. Cela explique que ces
trois qui sont des enfants puissent se cacher. Celui à
qui j’ai parlé ne marque guère plus de 15 ans.
Ce matin un Allemand est venu me trouver
demandant le « Schmid » (maréchal) il me présente
une pièce en tôle toute tordue. J’ai bien supposé que
c’était une flasque de mitrailleuse.
Il m’a dit : « Machine pan pan, capout, réparationne ». Oui mon vieux, tu tombes bien, je vais te
réparer tes mitrailleuses. Puis j’avise un commencement de cassure. En essayant de détordre, en
forçant plusieurs fois de côté et d’autre on pourrait augmenter le dégât. Je lui ai dit « ya ya, tout de
suite réparationne, viens avec moi ». On a mis la pièce à l’étau et avec une clef anglaise. J’ai su si bien
faire que je n’ai arrêté que quand j’ai vu la pièce prête à craquer. Et elle était détordue. Il était
content et moi aussi : « combien monnaie » ; « rien du tout ». J’étais assez content de lui avoir
brisée, mais il a mis un billet de 50 francs sur l’établi « Nix retour monnaie ».
J’avais essayé il y a quelques jours de faire un abri au fond de la Goutte Beney, je n’avais pas encore
osé aller rechercher mes outils, crainte de recevoir un coup de fusil par les boches qui se trainent par
là. J’ai expliqué la chose à Henri et nous y sommes allés tous les deux. Personne n’y était allé, tout
était intact. J’ai même encore vu la machine à écrire que Mr Pernol a cachée sous des racines, mais
elle se rouille.
Henri et Fritz viennent de repartir au front, remplacer pour une semaine une autre ambulance, qui
reprend leur place dans la grange. Les deux conducteurs coucheront dans le lit où couchaient les
deux jeunes qui ne viennent plus depuis quelques jours.
192
Lundi le 9 octobre 1944
Anniversaire de deux mariages, le notre et celui de mon fils Jean.
Il y a longtemps que j’ai caché tous mes fers et clous à cheval pour ne pas ferrer les chevaux des
Allemands mais ils en ont trouvé. J’ai dû leur reclouer plusieurs ce matin, mais ils n’avaient que des
clous à bœufs, sans doute volés dans la forge au Pierrot, je leur ai donc fait du piètre travail et
comme je ne rive pas les clous ils reperdent les fers tout de suite.
C’était bien tranquille ce matin et tout à coup sans qu’on s’y
attende, une volée de coups de canons, de plusieurs points du
village, a éclaté. Quel raffut, jamais Etobon n’avait été à pareille
fête.
Nous avons couché cette nuit dans nos lits, la tante Marguerite
avec Suzette. Suzette a reçu hier une photographie qui l’a fait
beaucoup pleurer. C’est la cousine Hélène du Freddy qui l’avait
prise il y a une quinzaine de jours dans le verger du Coteau, elle
l’avait envoyée à Audincourt pour la développer et Louise Nardin
l’a rapportée hier. C’est le « suprême adieu ». pauvres enfants !
Je me demande si Jean a entendu à la radio de Londres quand elle
a relaté les évènements d’Etobon. Nous ne lui avons rien fait
savoir, il est assez tôt qu’il le sache en arrivant.
Et quand je vois ces deux Boches qui soupent en ce moment à
notre table, la révolte gronde en moi. Et pourtant je ne voudrais
pas les tuer, surtout ces deux-ci. Karl avait les larmes plein les yeux
quand je lui ai racontais nos malheurs. L’autre, Willy est un gosse
Suzette et René
de 20 ans. Ils font maigre chère et ça ne sent pas bon.
Mardi le 10 octobre 1944
J’ai dû aller ce matin au secours des meubles de la cure en remplaçant sur le toit plusieurs tuiles
cassées par les obus. Je suis allé sur le grenier de l’église pour avoir des tuiles. Il y a quelque temps
Jacques m’avait dit que la veuve de Tournier lui avait dit qu’il serait bon de voir dans ce grenier. Qu’il
devait y rester pas mal de munitions et explosifs. Nous y avons monté, mais malgré nos recherches
entre les tas de tuiles et dans les angles obscurs nous n’avons rien découvert. J’ai voulu encore revoir
aujourd’hui. Je me suis avancé au bord du plancher et plongeant mon bras dans les cavités formées
par les plâtres. J’ai trouvé assez de choses pour démolir la moitié du village. J’ai tout laissé bien
intact, souhaitant que les Allemands n’y cherchent pas. Puis je suis monté dans le clocher vers le trou
qui est béant depuis 5 ou 6 ans. J’étais aux premières loges pour voir un peu tout. J’ai vu arriver
plusieurs camions remplis de troupe, et quand je suis descendu ces soldats étaient tous devant
l’école armés d’outils divers et ils sont partis peu après en Chérimont. Pas tous, car un moment après
l’un d’eux est venu nous demander si nous voudrions leur cuire 2 œufs qu’il apportait. Il nous a dit
être Yougoslave. Est-ce vrai ? A tout hasard on lui a donné une assiette de soupe, il nous dit est venu
pour faire des travaux, qu’ils coucheront tous à l’école.
2 heures – A midi le duel d’artillerie a repris et en ce moment qu’est-ce qu’ils s’envoient de part et
d’autres, il ferait bon au clocher pour jouir du coup d’œil.
On vient de ramener une bande de soldats du front. Ils sont flapis comme nous disions en 1914,
épuisés, boueux, l’un d’eux fait vraiment pitié, il était appuyé contre nos portes de loue, il a 4 poils de
barbe au menton qu’il tortille et j’ai dit :
- « En voila un qui a le bouc ». Il a bien compris,
- Il a ri et a dit : « Ah oui petite barbe » ;
- « Tiens tu parle français ? » ; 193
- « Oui, un petit peu ! »
- « Où l’as-tu appris ? »
- « Moi beaucoup voyagé, Italie, Espagne, France »
- « Oh ! Quel métier tu fais ? »
- « Moi mon métier c’est faire danse avec accordéon »
- « Ah ! Bientôt fini danse (et baissant la voix) Américains faire beaucoup mousique. Que dis-tu de la
guerre ? »
- « Ah ! Pas bon, mais vous bientôt fini, mais nous ! Jusqu’à capout ! »
- « Eh bien mon vieux voila une parole qui me fait plaisir, entre dans la cuisine te chauffer ».
Et on lui a donné une boisson chaude. A-t-on mal agit ? Son nom est Willy Imbey. Il nous a raconté
plusieurs choses de Frédéric-Fontaine, il était cantonné chez l’Aline. Il y était bien mais quand ils ont
dû quitter pour tenir au bord du bois ça a été l’enfer. Ça ne valait guère mieux que la Russie où il est
resté 15 mois.
Soir – Notre Maman a hasardé d’aller aux poirottes à la Bouloie. Et comme par un fait exprès les
obus qui tombaient sur le haut de la Brière se sont portés de plus en plus à droite et sont allés sur la
Bouloie. Il me tarde qu’elle rentre.
J’étais sur le pommier Gros Locart quand plusieurs « miaulants » ont passé au dessus de moi pour
aller éclater aux champs Marchandot, cela m’a fait descendre.
Une batterie de 4 pièces venant de Chenebier a passé allant sur Belverne. Si vous voyez ces forêts
ambulantes, ils trainent des branches devant, dessus, à côté et derrière chaque véhicule, ils en ont
jusque sur leurs casques. Puis un coup, une autre rafale de 10 obus bien groupés est tombée sur le
Coquelié.
Une autre au champ Yot entre chez Mettey et chez Charles Perret. Il y en a au dessus du réservoir et
un en plein sur la maison du Fritz.
Nous avons eu encore quelques commentaires du massacre. Personne n’affirme avoir vu Jacques et 2
personnes affirment l’avoir vu sur les voitures. Pourtant Louise Chevillot ne l’a pas vu avec les autres
à Belfort. Serait-ce qu’il aurait pu s’évader en route. Si oui nous l’aurions déjà revu ? Et son pantalon
retrouvé dans la salle maudite.
Olga Mettey a dit les avoir tous vu aller de l’usine au mur fatal. Seul le Georges Perret l’a regardée et
regardée, fixement de ses grands yeux éperdus. Ah ! Misère, comment accepter une pareille horreur
et vivre encore avec eux.
Et ce soir nous en avions un 3è qui soupait avec les deux nôtres. C’est le Willy bouc (Imbey), il est de
Francfort, il est protestant, les deux autres aussi de nom seulement. Il a appris tout à l’heure que
ceux qui l’ont remplacé dans le trou qu’il a quitté ce matin ont reçu une marmite, trois sont capout et
2 sont blessés. Il dit que hier et dimanche ils ont eu 110 victimes ces jours ci.
Dans la crainte que les Boches se servent dans notre poulailler, nous mangeons poules, poulets et
lapins. Nous avons 4 vaches fraiches, nous écrémons tout le lait que nous donnons ensuite au
poulain.
Mercredi 11 octobre 1944
Les Cosaques sont revenus, une horde venant de la Thure et une autre de Chenebier, parmi ces
derniers l’un d’eux avait le manteau de cuir de mon fils. Comment voir cela et ne pas agir.
194
Pourquoi avoir un revolver et 9 cartouches, un
mousqueton (celui de René) et plus de 50 cartouches
et ne pas en tuer le plus possible. Suis-encore un
homme en hésitant ou le suis-je davantage en
résistant. Ah ! S’il n’y avait que moi ! Quand nous
voyions en 1940 les cavaliers ci-dessus, ces Spahis,
nous les prenions pour des demi-sauvages. Ils
l’étaient bien moins que ces bandits du Kouban.
Ceux-ci sont des traitres à leur pays ! Ils ont
patrouillé un peu partout.
Des Bons Spahis
Heureusement le fourré où se tient Jarko est inaccessible à leurs chevaux. On craindrait pour lui. Ils
ont mis leurs chevaux derrière chez Jules Jacquot et dans notre verger, les uns s’emplissent la panse
d’herbe et les autres se font crever la bedaine de pommes, poires, voillenottes ( ?) et châtaignes.
Gustave Colley de Chenebier est venu ferrer, il était un ami intime de notre maire Charles Nardin, ils
avaient fait toute l’autre guerre à la même batterie. Il m’a fait part du chagrin qu’il a eu en couchant
lui-même ce pauvre Charles dans la fosse commune, il était couvert de sang en rentrant chez lui.
Mettetal qui était là aussi me disait que lors de la lugubre corvée que ses pieds baignaient dans le
sang dans ses sabots. Les hommes de Chenebier sont appelés de 15 à 60 ans avec 3 jours de vivre.
Suzette est retournée porter à manger à notre ermite des sapins (Jarko).
5 heures – La maman rentre du champ Bozar indignée, il y a 7 boches qui arrachent nos pommes de
terre, ils les portent par panier dans un camion. Et moi je rentre mes 7 stères de quartier (bois), je les
mets sur la cuisine pour nous garder des obus, ça parerait bien les éclats.
Jeudi le 12 octobre 1944
Nous avons voulu coucher cette nuit dans nos lits, mais le duel d’artillerie a eu lieu toute la nuit,
cependant assez loin. Toutefois à 4 heures il est venu 3 miaulements sinistres qui nous ont fait aller à
l’écurie, les 3 obus sont tombés au champ du Coteau. Totor a du faire un joli saut dans sa cabane.
A midi les Cosaques sont revenus, ils ont mis leurs chevaux dans les vergers Alfred Goux et Henri
Volot, puis ils sont allés faire des travaux dans les bois, car ils avaient des haches et des
passepartouts.
Et nos voleurs de poirottes sont revenus au champ Bozar. Jeanne est allée trouver un officier qui est
allé avec elle et il les a chassé !
Georges Bouteiller est revenu avec le courrier hier après-midi.
Parmi les Cosaques venus aujourd’hui on a reconnu ceux qui étaient chez ma sœur et chez Jacques,
mais Siriès et notre grand n’y étaient pas.
Comment osent-ils ces bandits, revenir dans ce village, passer devant les maisons où ils ont pillé.
Pendant que les femmes portaient des vivres à nos malheureux le 27 septembre. Les Cosaques qui
étaient chez Jacques et chez ma sœur ont volé tout ce qu’ils ont pu porter. Je me suis demandé
souvent ce qu’il adviendrait à ces hommes là. Eh bien voici ce que dit mon neveu Alfred Pochard
(Freddy) à son retour de captivité. Les Russes n’ont pas dû les faire prisonnier, ils les ont massacrés si
l’on en juge par ce qui s’est passé dans un endroit où il était. Plusieurs centaines d’individus venaient
d’être pris. Les Russes leur ont demandé quels étaient ceux qui avaient des réclamations à faire. Ils
les ont mis à part et fusillés aussitôt. Les autres ont été formés en colonne et ils les ont fait
manœuvrer en tous sens un moment, puis les ont amenés en face de plusieurs tanks qui ont ouvert
le feu sur eux. Ensuite ces tanks ont écrasé ceux qui n’étaient pas morts. Donc nos fameux Cosaques
n’étaient que des morts en sursis.
195
Aujourd’hui c’est le receveur qui a apporté le courrier, il nous a mis un peu de baume au cœur en
nous disant que les affaires vont bien. Les Russes avancent, Churchill est vers eux. Ça va bien en
Hollande, les Allemands auraient retiré des troupes d’ici pour y en envoyer, enfin il est on ne peut
plus optimiste.
Suzette est allée vers Jarko mais ne l’a pas vu. On se demande pourquoi ?
Les champs de Chenebier ont été arrosés aujourd’hui et les gens qui y étaient ont prit également.
Edmond Bonhotal et Emile Henisse sont blessés. Nous avons hasardé d’aller aux poirottes au champ
Bozar avec mes vaches tout a bien marcher.
Et au moment d’aller nous coucher, voici les rafales américaines qui reprennent de plus belle entre le
Chérimont et Etobon. Heureusement qu’ils ne tirent que de petits obus, du 75 jusqu’au 105 et tous
éclatent sans aucun retard, c'est-à-dire aussitôt qu’ils touchent, ils font de très petits trous dans le sol
et sur les maisons ils éclatent sur les toits.
Vendredi le 13 octobre 1944
Quand je viens tirer du foin le matin pour le bétail, je me plais à regarder par l’œil-de-bœuf du
grenier donnant sur la cour de l’école, le rassemblement des 60 ou 80 boches qui après avoir couché
à l’école vont partir le ventre vide au travail au Chérimont. Je les vois rangés sur plusieurs rangs dans
la cour de l’école, figés dans un garde à vous ridicule. Un officier ou sous-officier est sur la route et
leur fait un discours et a un certain signal tous ces automates lèvent la main droite et hurlent avec un
ensemble parfait : « Heil », puis la colonne s’ébranle après avoir chargé les outils sur le dos. Cela me
fend le cœur en pensant qu’ils étaient presque aussi nombreux, ceux d’Etobon, qu’ils ont emmené à
la mort il y a 15 jours. Le Willy bouc qui n’est pas au travail ce matin est revenu nous voir, il nous dit
que Churchill et Hitler ont eu une entrevue ensemble, que la guerre va finir !
Il y a quelques jours les femmes évacuées de Paris sont parties pour la Suisse. Aujourd’hui on
emmène les gosses. Notre Emilienne et la grosse Solange sont parties. J’en suis bien content. Quelle
responsabilité nous avions pour protéger ces enfants et aussi quel débarras, ces gosses ne
comprenant pas notre chagrin ne faisaient que des bêtises et chantaient toujours. Surtout le Max
Lenezet de l’Albert.
4 heures – Je rentre de chercher une charge de ces belles pommes au Chézeau. J’avais un garde du
corps avec moi, c’était le vieux Henri Her. Ils sont revenus hier avec leur ambulance et Karl et Willy
(le jeune) quoique bien chagrinés ont dû repartir dans l’enfer. Ils disent : « Toujours grenades (obus),
beaucoup capout ». J’aurais bien cueilli d’avantage de pommes, mais le vieux Boche ne s’y plaisait
pas, surtout quand leurs batteries du champ du Chêne et du Tieumeneau se sont mises à tirer il m’a
dit : « Dans 5 minoutes américaines répondre, nous partir vite », et il est arrivé à la maison bien
avant moi avec son gros panier tout rempli. Il est vrai que j’en avais autant dans mon sac et toujours
mal au genou. J’ai une belle place de champignons au Combe-au-prêtre, j’y reviendrai.
Au coin du feu avec Philippe sur mes genoux, je lui parle de son pauvre papa. Et la grand-mère
Jeanne dit : « Je le vois encore partir de l’école, confiant la figure si belle rose me disant : « Nous
allons revenir ce soir, pourquoi me charger de tant de choses ». Pauvre Jacques, il ne croyait pas à la
férocité des Boches. Et le maire ! Lui il pleurait. C’est sa femme qui lui disait : « Regarde les autres, ils
ne sont pas en soucis comme toi ». Il avait eu son avertissement, il avait dit un moment avant à
Marcel Goux que son heure avait sonné, qu’il avait fait le sacrifice de sa vie, qu’il ne regrettait rien,
mais, a-t-il dit : « Ce sont tous ces jeunes, que ne se doutent de rien ! ». Je me revois avec Jacques à
parcourir en tous sens ce Chérimont à la recherche des prisonniers. Nous essayons de nous consoler
en disant que leur calvaire quoique terrible a été court. Ils n’ont pas été torturés comme beaucoup
196
d’autres. Comme le seront peut-être les 27 qu’ils ont conduit à Belfort. Et à présent on va se coucher
et comme chaque soir le bombardement sur les bois et aussi ailleurs redouble.
Samedi le 14 octobre 1944
J’écris ceci tout en haut du clocher, Aline m’a dit avoir retrouvé le pantalon de soldat que j’avais
donné à Jacques pour partir au maquis et celui de Kuntz. C’est imprudent de le garder à la maison, je
les ai apportés ici et malgré mes 58 ans et mon genou défectueux j’ai grimpé dans la charpente à mi
hauteur de la flèche du clocher et je les y ai mis. J’ai trouvé la haut un imperméable. Je voudrais bien
y avoir apporté aussi la veste de Mr Boijol que j’ai mis dans la grande herbe ainsi que les jumelles
boches de Mr Pernol, vers l’étang des Chats.
11 heures – Nous avons depuis 3 jours un jeune Boche qui couche dans l’écurie avec son cheval, c’est
Hutter Walter, il va tous les jours ravitailler là haut avec un tape-cul à 2 roues d’auto. Ce matin je lui
ai demandé pour venir nous chercher plein sa voiture de légume à la Goutte Evotte et nos 3 femmes
sont vite allé en arracher, elles ont fait vite, et nous encore plus pour charger.
Un obus a miaulé au dessus de nous et a tapé au Château, au retour mon Allemand qui a 20 ans me
disait que dans 2 mois, ils seraient de nouveau à Paris. Ils ont une arme nouvelle qui va geler les
Américains : « Américains allés, capout, grenate, fill kalte » et il faisait le geste de trembler de froid.
Tous, ou presque tous, ces jeunes sont encore gonflés à bloc et pourtant ils sont tous bien plus
froussards que nous quand les obus sifflent.
Depuis hier, mon gros maréchal est revenu pour ferrer dans ma forge. J’ai caché tout ce qui pourrait
les tenter, il n’y a que le charbon, mais ils le payent, mais le coquin, il voudrait ma « canaille » il dit
qu’elle va mieux que la sienne.
5 heures – Philippe qui me dit : « Grand-père, écrit sur ton carnet que j’ai cueilli tout seul les pommes
du pommier derrière notre ruche » Voilà c’est fait.
J’ai cueilli moi aussi et j’ai failli me faire tuer par un Cosaque. Il venait de mettre mon échelle contre
le noyer, j’arrivais à ce moment, je lui ai dit de me la rendre, il n’a pas voulu. Alors la moutarde m’a
monté au nez et je lui ai arraché l’échelle des mains et je l’ai mise contre mon pommier. Il est allé un
peu plus loin chercher son fusil, il est revenu vers moi en me menaçant, il voulait faire « pan » là, en
me montrant sa tête, s’il avait voulu le faire il ne l’aurait pas dit, moi j’ai monté sur mon échelle et il
est partit en maugréant. Ils viennent de repartir tous à la file indienne, au trot, comme ça file. Je ne
les aime guère mais j’ai plaisir à regarder ces cavaliers. Ils retournent tous les soirs à Buc.
Le grand Allemand qui loge chez Guemann est sans doute le pourvoyeur en fruit pour les tables
d’officiers, il achète les plus beaux, il a vu nos poires Curé et il en veut. Je lui ai dit que c’était des
poires d’hiver, qu’elles ne sont pas bonnes à présent « égal, che les connais, che les conserverai
chusqu’à Noël ». Il ne conservera pas surement celles que je lui ai vendues. Il les voulait toutes
cueillies : « Che paiera un pon prix mais il faut cueillir avec la main ». J’ai monté sur ces si hauts
poiriers où on ne peut cueillir et j’ai secoué tant que j’ai pu. Oh comme ça tombait. Comme elles
enfonçaient dans la terre molle. Je suis sûr que dans une quinzaine de jours elles seront toutes
pourries. On les a lavées et mis les non talées en haut du sac, c’est bon pour eux, pour faire Noël !
Pas ici j’espère.
Dimanche matin le 15 octobre 1944
Le sous-officier à lunette de Berlin était chez nous aujourd’hui, il m’a dit qu’ils se préparaient pour
passer l’hiver ici, que le front y est bien stabilisé et qu’aux premiers jours du printemps ils vont
repartir avec une offensive foudroyante. Qui vivra verra !
Avec Aline et Suzette nous sommes retournés aux pommes au Chézeau. C’est inouï les fruits qu’il y a
là.
197
De là nous voyons les Cosaques repartir au
grand galop à travers les champs Marchandot.
Quelle bande de démons.
Depuis 2 jours il ne pleut pas, c’est
extraordinaire. Quelle mélasse surtout autour
des maisons, mais le pire de tout c’est qu’on ne
peut pas faire un pas dans les cours, les vergers,
les abords, sans marcher dans quelque chose.
Oh ! Que les Allemands sont dégoutants. Ça !
Des gens civilisés ! Ah ! Certes pas par ce bout
là. On ne croirait pas en voyant leurs résidus
qu’ils ont si peu à manger. Voyez celui là, il ne
perd pas sont temps, il fume des deux bouts.
Lundi le 16 octobre 1944
Vers 10 heures, la batterie des Grands Champs a envoyé plus de 200 obus en quelques minutes, mais
peu de temps après les Américains lui ont répondu. Hélas à quelques 300 ou 400 mètres près. Tous
les obus sont tombés au pré la Valle, au champ Rousselot et à la Goutte Evotte. Comme ces terrains
ont été labourés et cela à 300 mètres des maisons. Nous venions de quitter le champ de la Goutte
Evotte, Aline et Suzette arrachaient des pommes de terre et moi je cueillais des pommes. Nous avons
passé entre les gouttes.
Soir – Il y a quand même eu un obus vers la batterie et un artilleur a été touché. Il y a eu un Cosaque
aussi, mais un millier d’obus pour toucher 2 hommes !
Qu’ils se reposent donc. Il parait que du côté de Champagney et tous les hameaux des environs il y a
déjà des quantités de victimes civiles. Dans 3 familles il y a eu 4 personnes tuées par familles, soit 12
dans 3 maisons, sans compter les autres.
9 heures – On se prépare comme tous les soirs à évacuer notre demeure pour y laisser nos
Allemands, ils nous accompagnent jusqu’à la porte avec une lumière, nous souhaitant une bonne
nuit et s’enferment à double tour chez nous. Ce soir Henri nous dit que c’est 20 artilleurs qui ont été
atteint, dont beaucoup sont morts. De plus Hutter devait nous ramener 2 sacs de pommes de terre
de la Goutte Evotte en revenant du front ce soir, il vient de rentrer sans les sacs, et nous dit : « Nix
kartofel, avait 4 kamarades blessés sur ma vagen (voiture) ».
Nos femmes à présent connaissent les départs, les arrivées des obus, notre maman sait que quand
les Allemands viennent de tirer quelques coups de canon, les Américains vont envoyer le double.
Mardi le 17 octobre 1944
Sitôt levés ce matin, nous avons attelé les vaches et couru à la Goutte Evotte chercher les légumes et
les sacs de poirottes. Avant que le tir des Américains se déclenche. Quel spectacle ! Les obus ont
arrosé un peu partout, surtout les fouillies. Comme j’aurais été arrangé si j’avais encore été sur le
pommier. Jules Magui à beaucoup d’arbres coupés dans la Goutte. Il n’y aurait guère fait bon sous la
grosse roche. Et dire qu’un moment avant j’étais là, et Aline et Suzette à côté !
Il y a beaucoup plu toute la nuit. On marche dans une boue gluante jusqu’aux chevilles autour des
maisons. On glisse, on tombe, on se fait mal et partout, partout il y a des cacas des Allemands aussi
volumineux que nombreux. Quelle dégoutation !
Dans la place de choux, les obus ont fait la choucroute. Ils m’ont coupé net plusieurs jeunes arbres, il
y en a eu une dizaine dans notre coin. Cela a recommencé de taper sur le Chérimont quand nous
revenions.
198
Soir – Mettetal de Chenebier était devant chez nous aujourd’hui avec une voiture de planches qu’il
conduisait au front. Il nous a dit qu’ils ont encore le courant à Chenebier et par conséquent ils ont les
nouvelles qui sont toujours bonnes.
Denise Nardin a reconnu aujourd’hui sur un Cosaque la musette de son père (le maire). Qu’il va
manquer à la commune ce pauvre Charles, surtout comme menuisier. C’était un bien bon ouvrier,
toujours prêt au travail.
Ces bandits nous ont tué 3 menuisiers, 2 maréchaux, 2 instituteurs.
La relève des hommes du front est commencée, tous les soirs, il y en descend 25 qui coucheront une
nuit sur des matelas dans la maison Coulon. C’est l’interprète infirmier, le fameux Léo, qui a cherché
les matelas dans le village.
Mercredi le 18 octobre 1944
Nous avons hasardé de coucher chez nous cette nuit. C‘était assez tranquille mais à 5 heures j’ai été
tiré de mon sommeil par un sinistre miaulement et aussitôt un formidable « Berdoum ». Le cabinet
de l’école à 30 mètres de nous venait d’être pulvérisé, nous avons bondit à la cave. Le vieux Henri y
est arrivé aussitôt que nous, en chemise. Un 2è obus est tombé pendant que nous descendions mais
un peu plus court, il était au grand Verger à 80 mètres de nous. Il n’y a plus de vitre à l’école.
3 heures – Voila la horde de Cosaques qui repart, sous une pluie diluvienne. Ils sont affublés de
toutes sortes de défroques, ils ont même des manteaux de femmes.
Je suis allé pour voir le docteur pour mon genou, il n’était pas là, mais un moment après notre vieux
Henri sachant que le docteur venait de rentrer est allé le chercher et me l’a amené. C’est un tout à
fait bel homme avec une superbe barbe noire. C’est un autrichien, il m’a dit que c’était de la fatigue
et m’a conseillé du repos. Ah ! J’en ai du repos !
Jeudi le 19 octobre 1944
Tous les soirs à présent nous avons une bande de ces Allemands à la veillée chez nous. C’est bien
désagréable, surtout de les entendre mâcher la paille entre eux. Karl et Willy sont revenus, les autres
sont repartis au front.
8 heures – La horde des Cosaques arrive et comme la pluie vient de se mettre à tomber, ils se sont
élancés au grand galop pour atteindre plus vite leur cantonnement. Eh bien on a beau les maudire,
c’est beau. Comme ça file ces petits chevaux. Le dernier de la bande est un horrible à voir. Quelle sale
binette sur son cheval café-au-lait.
Madeleine Ricci a eu aujourd’hui une lettre de ses parents de Belverne, le village a beaucoup
souffert, leur maison a déjà reçu 10 obus, l’adjudant Mignerey a été blessé mortellement, il y a
beaucoup de bétail tué.
Tout à l’heure un obus est arrivé en sifflant tout près d’ici et n’a pas éclaté. Il est entré dans la
chambre de Juliette Surleau au Coteret, faisant un petit trou au ras du sol, il a pulvérisé le canapé,
puis le dessous d’un buffet ancien en chêne, a enfoncé en partie le mur en face, a rebondit au
plafond en brisant un fauteuil, puis a rebondit du plafond sur le fourneau qui a été réduit en miettes.
Et les 3 Boches qui font tant de mal à cette femme étaient assis autour de la table ronde au milieu de
la chambre n’ont pas eu un mal. C’est pour le coup qu’ils vont dire que le Dieu de Hitler les protège.
Quelques jours plus tard chez la sœur de Juliette Goux Surleau, c'est-à-dire chez Jules Nardin en ont
eu un qui a fait deux trous dans la chambre, un pour entrer et un pour sortir et il a passé à 1 mètre
de la femme sans lui faire aucun mal.
Vendredi le 20 octobre 1944
Robert Chevaley circule à présent dans le village, les Allemands l’ont questionné il a dit avoir été
blessé dans un bombardement de Paris et sont amis. Il sort d’ici où il a goûté avec nous. Suzette
199
rentre de la Bouloie elle nous raconte que la canonnade tout à l’heure est tombée tout autour de la
batterie du Tieumeneau ou champ Tabac, mais elle n’a pas eu de dégât car un moment après elle
crachait de nouveau. Suzette était aux premières loges pour bien voir.
Je suis retourné au docteur, cette fois c’est le célèbre Rudy Rauch qui m’a visité. Il m’a dit que c’était
l’arthritisme déformant. Il m’a fait une bonne ligature. Tout le jour les batteries américaines des
environs de Saulnot on tiré sur les environs de Couthenans.
9 heures – Nous allons laisser nos locataires. Nous ne leur fermons aucune porte, ni chambre, ni
armoire, nous leur avons montré la cave pour y descendre le cas échéant. Karl aujourd’hui y a fait un
plancher avec des planches allemandes et il a dressé 3 stères de quartier (de bois) en dehors contre les
murs et en face des lucarnes pour l’abriter. C’est un menuisier, il garde 2 vaches, il a des machines à
bois chez lui. Son nom est Karl Wecke, Fimftenwald üb Happel 7 Inl Hofgüsman. L’autre, Willy est un
gosse de 24 ans avec 2 gros yeux toujours étonnés, il parle toujours très fort à Karl qui est sourd. Ce
dernier voudrait que ça finisse, n’importe comment. Nous en avons un nouveau à l’écurie, c’est
Georges un gros paysan qui conduit le ravitaillement au front. C’est un marin, il est toujours sale, il
couche dans le lit dépliant contre le mur, il ne nous prend ni foin, ni paille, ni avoine, au contraire
c’est un malin il va plusieurs fois de suite aux distributions, il a toujours un grand sac d’avoine
d’avance et du foin aussi. Pour éviter qu’ils viennent comme font les autres, dans les autres maisons,
fricoter sur notre fourneau, la maman fait la soupe pour tout le monde. Ils donnent leurs vivres en
nature et on mange tous ensemble. Je crois que c’est encore la meilleure solution. Plusieurs Polonais
et le Yougo viennent chaque soir pour qu’on leur laisse un peu de lait. On n’a pas osé leur en refuser.
On le leur vend à raison de 5 francs le litre et ils payent toujours 10 francs et même 20, c’est
toujours : « Nix retour monnaie, beaucoup monnaie ».
Le Willy bouc aussi vient tous les soirs. A lui on donne souvent un reste de soupe. Les vivres qu’ils
nous donnent servent à nourrir Jarko dans sa cagna des sapins.
Dimanche le 22 octobre 1944
Nous étions en train de diner que nous avons dû nous sauver à l’écurie avec nos assiettes. Il y a eu
une vingtaine d’obus tout autour du village. Un interprète est venu m’apporter des pics à réparer, je
lui ai dit qu’il m’était impossible de le faire puisqu’il n’y avait plus de courant depuis qu’il est coupé
dans les vergers. Il m’a demandé de le lui faire voir et il m’a promis que nous aurions bientôt le
courant. Quel bonheur ce serait. Eh bien, s’il nous rend l’éclairage je lui réparerai ses pics, quitte à les
tremper assez durs pour qu’ils cassent. Je lui ai dit que les soldats me volaient mes outils. Alors il a
fait une affiche qu’il est allé faire signer au docteur, interdisant la forge à tout soldat qui n’aurait rien
à y faire et surtout recommandant de ne pas voler.
Lundi le 23 octobre 1944
Nos femmes viennent de partir aux poirottes à la Bouloie, il y a eu un obus ces jours ci au beau milieu
du champ. Les gens se mettent à arracher les patates suivant notre exemple, ils attellent leurs vaches
pour aller les chercher. Les Allemands ne s’y sont pas opposés. Chose extraordinaire quoique la
saison soit beaucoup avancée et le temps extra pluvieux, les pommes de terre sont plein de terre et
pas du tout pourrie. Personne n’ose se mettre à semer.
Midi – Ce matin un lieutenant et un interprète sont venus de Belverne trouver la maire pour lui
communiquer des ordres. Faisant fonction d’adjoint, je fais aussi fonction de maire, c’est bien
réjouissant avec ces cocos là. Ils veulent que j’organise l’arrachage des pommes de terre en commun,
la moitié sera pour le propriétaire et le reste pour eux. Cet après-midi le chantier « communiste » est
déjà au travail dans celles de Marthe Guemann au champ du Murger.
200
Depuis un certain temps je monte chaque jour à l’horloge de la tour. Quand j’y allais ce soir j’ai failli
marcher dans deux Allemands morts, étendu aux pieds de l’escalier où on met les civières. Il y en a
eu 2 autres chez Magui et aussi 2 qui ont resté devant l’école tout le jour. Ceux de l’église étaient des
officiers.
On va souper. On ouvre la porte d’écurie et on dit : « Georges ! Essen- Ya » et il arrive. On n’a pas
besoin de le chercher ailleurs qu’à l’écurie, il y est toujours en train de nettoyer, de balayer. Jamais
elle n’a été si propre. Nous ne nous occupons plus de nos vaches, il les fourrage, il les abreuve, leur
coupe les betteraves. C’est un domestique parfait. Il ne comprend pas un mot de français. C’est un
veuf qui a 2 enfants. Je lui dis parfois : « Tu es une bonne bête, Georges – Ya, ya – Quand tu seras
prisonnier tu viendras domestique chez nous – Ya, Ya ».
Les deux autres ne sont pas encore revenus de là-haut. L’infirmerie qui était à la cure a été
transportée dans la maison de nos amis Christen qui était vide et c’est là que Karl et Willy sont
occupés la plupart du temps, ils y sont encore.
Aujourd’hui le chemin des Vernes, entre Etobon et Chenebier a sauté. Il faut que je dise que les
Allemands sont en train de miner le territoire de Chenebier d’une façon extraordinaire, ils en
mettent partout, donc ils en mettaient dans ce chemin quand une grosse mine antichar a explosé
prématurément tuant un officier, puis le sergent major qui vient si souvent vers moi et qui loge chez
l’Huguette. Les autres victimes sont des simples soldats. On ne gagne pas chaque fois que l’on joue.
Mardi le 24 octobre 1944
Le lieutenant de Belverne qui ressemble tant à Jeanne Canel est revenu avec son interprète. Oh !
Quel plaisir d’être maire en ces conditions. Ils m’ont donné bien des ordres et des contre-ordres. Il
faut que je fasse arracher les pommes de terre, ramasser toute les pommes qu’ils vont mettre en
tonneaux, leur faire conduire tous les tonneaux bons à distiller à la Verrière (commune de Courmont) et
tout le lait à Belverne. Puis le salaud a fait des menaces en allemand alors Karl qui se trouvait à côté,
derrière la porte de la loue a tout entendu et dès qu’ils ont été partis, il m’a dit : « Oh ! Papa
attention, lui grosse filou, officier grosse filou, attention ». Puis un moment après l’interprète est
revenu avec un adjudant et il m’a demandé la goutte. Je leur en ai donné et leurs langues se sont
déliées. L’interprète, un court bonhomme de 45 ans, très blond, sans cheveux, soldat depuis 2 mois,
m’a dit en un français impeccable : « Ne vous en faites pas, je serai envoyé tous les jours ici pour
vous aider dans cette tâche et à nous deux, nous arriverons facilement, mâtin quelle est bonne cette
goutte, oserai-je vous dire de nous reverser un peu ».
Mercredi le 25 octobre 1944
Ernest Lanhkost, l’interprète, est venu ce matin, nous avons fait de
nombreux papiers et arrangé une partie de ces questions. Puis j’ai réuni les
gens à la mairie et je leur ai fait part des exigences du vainqueur provisoire.
Je venais de rentrer chez nous quand un gros officier supérieur avec le
fameux lieutenant Canel, Ernest et un autre interprète que j’appellerai
Alfred Simm, sont venus demander le maire. On est entré dans la chambre
et là nous avons eu le conseil de guerre.
Ce colonel était le fameux Vonalt qui a fait fusiller nos enfants, mais
j’ignorais tout cela. Que de mots pour arriver à nous entendre. Pour les
pommes de terre c’est comme on l’avait convenu. Les pommes seront
ramassées et conduite vers eux à Belverne. Les tonneaux bons à distiller
seront conduits là-bas aussi.
Vonalt (Kif-kif)
201
Ils nous donneront la moitié de la goutte et
paieront l’autre à 100 francs le litre et il faudra
leur conduire tous les jours 100 litres de lait chez
Ricci. Les pommes de terre seront conduites
chaque soir à Chalonvillars. Ah ! Bien commandé,
mal obéir, je me demande avec quoi conduire
tout cela. L’alambic aussi, il faudra le conduire à
la Vieille Verrière et je devrai leur fournir deux
Annonce de 1937
hommes pour faire la goutte.
Au moment de sortir, ce colonel qui pendant tout ce temps avait eu besoin de l’interprète m’a dit en
assez bon français : « Monsieur le maire, je voudrais bien que vous pouviez me dire, mais en toute
confiance, d’homme à homme où est enterré mon ami, l’officier qui a été tué dans ce village ». Je me
suis demandé duquel il voulait parler. Etait-ce du général ou du lieutenant Mélchéa. Je crois plutôt
que c’est de ce dernier, mais je n’ai pas jugé à propos de le faire préciser, je lui ai dit que j’ignorais
tout de cela que j’avais toujours été un pacifiste ainsi que mes enfants et comme preuve je lui ai fait
lire une coupure d’une annonce que j’avais fait insérer en 1937 dans un journal pacifiste. Il l’a lu et
fait lire au lieutenant Canel et il m’a tendu la main (Je me demande aujourd’hui ce que j’aurais fait si
j’avais su que cette main avait signé l’ordre de faire fusiller mon fils)
Voici les noms et adresses des deux interprètes : Alfred Simm, Dresden A 20 Heiligenborstre. Ah !
Celui là, un bon type, un malheureux, c’était un tchèque, un industriel. L’autre Ernest Lankhorst à
Dusseldorf 10 Hans Platz 10, directeur d’une petite usine. Un assez faux moineau, mais avec qui
j’aurai tout intérêt à être bien, pour la suite des événements. Il a été convenu qu’on l’amènerait tous
les jours en moto et qu’il mangerait avec nous. On conduira le lait dès qu’ils nous auront fourni des
bidons. Simm sera chargé de faire descendre les tonneaux.
J’ai partagé le travail avec les 3 autres conseillé échappés au massacre. Jules Magui s’occupera de
chaque ménage et celle des Allemands. Fernand Mignerey commandera les transports, tant du
champ à la maison qu’à Chalonvillars. Le lait sera ramassé à la laiterie et mesuré par Charles Surleau.
Il sera conduit tous les jours par deux hommes avec une charrette à bras, ils recevront chacun 35
francs, le lait sera payé 3 francs le litre.
Soir – La journée n’était pas complète, voici pour la corser : Je descendais de chez le Julot lui porter
un ordre de corvée, je suivais un officier de Cosaque dont j’aurais voulu voir la sale gueule, il était
affreux. J’ai rencontré Aline juste en face du Neuchemin vers le jardin Bouteiller, nous échangeons
quelques mots, elle me dit qu’elle allait chez la Lydie, voir si elle voudrait faire un peu de soupe pour
ces malheureux civils que les Allemands venaient d’amener du Pieds-des-Côtes (commune de Champagney),
quand tout à coup, un départ, un sinistre miaulement et « Boum ». J’ai fait un demi plat-ventre. Aline
était à 3 ou 4 mètres de moi, elle se met à crier « Papa ! Oh papa – Mais je n’ai pas de mal. Je me suis
baissé – C’est moi ! Je suis blessée – Où ? – A la tête » En effet le sang lui roulait dans le cou sur
l’épaule. Je la prends et pendant que les obus arrivaient sans discontinuer, je l’ai à demi portée
jusqu’à la cave de chez l’Albert. Sans être trop inquiet, car elle m’a toujours parlé en cours de route.
J’en conclus que ce n’était pas grave. Moi j’avais du sang sur le nez, j’ai cru que c’était du sien. Pas du
tout, un éclat m’avait effleuré le nez.
Henri qui était revenu du front est venu à la cave avec une boite à pansement. On a coupé quelques
cheveux et on a vu une coupure à fleur de peau sur le dessus de la tête.
Eh ! Bien tous les deux nous l’avons échappé de juste. Nous pouvions en remercier Dieu. Oh comme
Philippe a pleuré en voyant sa maman couverte de sang. Un moment après Aline est allée avec Henri
voir le docteur qui lui a fait une pique antitétanique, cela chez Jules Magui où est la principale
202
infirmerie. Il y avait plusieurs blessés et des morts dans la cuisine, tous atteint dans la maison Henri
Mignerey devant la fontaine. Il y a eu aussi des Cosaques tués derrière chez Croissant, avec 9
moutons.
J’ai parlé d’un officier de cosaques. Il faut que je dise que ces bandits sont venus cantonner à
Etobon, ils sont à la Terre-Rouge. Le capitaine loge chez Ridard. Des sous-officiers ont demandé la
chambre à coucher de Jacques. N’est-ce pas le comble. Ces assassins, coucher dans le lit de leur
victime ! (ils n’y sont pas venus).
Il parait que des obus qui sont
tombés après celui qui nous a
blessés quand nous étions à l’endroit
marqué « x », il y en a deux sur le
toit indiqué par « * ». Une dizaine
d’Allemands étaient dans la grange,
ils ont été tous atteints. Celui qui
nous a touchés a percuté sur un
peuplier de René Belot (Lydie) à 60
mètres de nous. Un Allemand qui
faisait comme le boche de la page
197 (Voyez photo) au Cuchot, a eu
maison Henri Mignerey
une fesse emportée.
Le sapin de Jacques Magui au Cuchot est coupé. Il y a eu plusieurs obus au champ Coteau. Vers chez
Bichon, vers chez Pernon et pour tout cela une éraflure sur une tête (mon nez ne compte pas). Je ne
parle pas non plus des Allemand puisqu’ils sont là pour recevoir (Aline fut la seule personne civile
atteinte par les obus au cours de près de deux mois de bombardement).
Quand j’allais remonter l’horloge, il y avait un nouvel officier étendu sur les pavés sous les cloches.
C’était un ami de Fritz notre locataire (aujourd’hui 8 octobre 1950 le sang est toujours visible).
Samedi le 28 octobre 1944
Que de pas j’ai dû faire hier, tant pour les pommes de terre que pour le lait. J’étais hier soir à la nuit
chez Jeand’heur à ce sujet. Le grand Léo y était aussi, quand nous en sortions une volée de départs
s’est faite entendre dans une toute autre direction. C’était derrière le Château, donc à Ronchamp et
en même temps les sinistres miaulements et le village a été arrosé comme la veille, il y en a eu un
peu dans tous les coins. Je suis descendu avec Léo faire le gros dos.
Suzette avec une équipe de gosses fait ramasser les pommes dans les vergers. La question la plus
épineuse est celle du lait. Les gens sont des égoïstes. Oh ! Oui. J’ai reçu une note de la Croix-Rouge,
pour évacuer les enfants du village en Suisse. Le docteur Rudy Rauch qui était un ours au début est
devenu le meilleur des hommes pour les gens du village. Vous ne savez pas d’où vient sa
transformation ? Eh bien, il s’est mis en ménage. Oui et avec une très belle dame qui a
provisoirement de très beaux cheveux, et je crois que cet état de choses a influencé pour que tous
les autres Allemands deviennent encore plus gentils. C’est presque trop d’amabilité. On voit par là
que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Et ce pauvre Mr Deville qui est prisonnier ne se
doute de rien.
Même les officiers de Belverne se sont humanisés. On croirait qu’ils ont honte du massacre de
septembre. Aujourd’hui un commandant est venu de Belverne chez nous. Il était avec l’adjudant qui
a bu la goutte. Je n’ai jamais vu un homme plus doux, plus simple, il a resté longtemps avec moi et
nous avons parlé de toutes sortes de choses. Lui, il m’a conquis ! Tous les autres, sauf Karl et Simm,
je les aime assez pour leur faire tordre le cou si je le pouvais mais celui là je le mets à part et aussi
Willy bouc (Willy Imbey).
203
Il nous fourni 3 seaux de 30 litres pour conduire 100 litres de lait. Il en reste donc 10 litres à la
laiterie. Ce commandant en a bu avec Ernest à se faire taper la sous ventrière et il m’a dit : « Nous
paierons tous les jours 100 litres et vous disposerez des 10 litres qui resteront, il est inutile d’aviser
le colonel de cette petite irrégularité » Vous voyez que c’est un bon boche.
J’ai reçu ce soir de nouveaux ordres. Je devais, quand il y aura de la neige, faire passer le traineau
d’ici la grille de Champagney et faire mettre des tas de sable sur la route en cas de verglas et leur
fournir des traineaux. Alfred Simm vient avec une camionnette chercher les tonneaux de prunes, il
est toujours en querelle avec son chauffeur, il me disait tout à l’heure que s’il n’avait pas sa famille il
l’aurait tué ce matin et se serait tué après.
Soir – Il y a eu contre ordre. Les coquins ils aiment mieux la goutte que les légumes. Ils ont fait
abandonner le transport des pommes de terre pour que les voituriers conduisent les tonneaux à
distiller. Il faut qu’ils passent par l’étang Camus et le chemin des Valettes, car la route vers le
cimetière de Belverne est vue et arrosée depuis Faymont par les Américains. Je leur ai trouvé 2
hommes qui vont là-bas tous les jours. C’est Charles Pourchot et Fernand Bichon. Ils distillent à côté
de l’école de la Vieille Verrière. Ils se plaignent que les officiers les surveillent étroitement pour qu’il
n’y ai aucune fuite
Cela se comprend. Oh ! Si seulement nous avions prévu une pareille fin. Qu’il aurait été facile
d’empêcher cela, il ne fallait pas faire de prisonniers !
On a oublié de venir chercher notre Ernest, et il est trop peureux pour descendre à Belverne seul, il
aime mieux coucher ici. Ah ! Quel homme, quel petit homme. Il s’arrangera avec les 2 autres, nous
allons au lit en les laissant tous les 3 à la cuisine avec un quinquet fumeux, car le courant n’est pas
revenu. En sortant de la loue j’appelle Georges, qui finit de soigner mon cheval, pour qu’il vienne
pousser le verrou en dedans et nous partons confiant. Quelle différence avec les autres maisons où
les Allemands agissent plus ou moins en maîtres. Où les propriétaires ne peuvent faire leur soupe
librement, ni se coucher. Où on leur vole foin, paille, avoine, gerbes, il faut être diplomate avec eux.
Ils nous donnent une grande quantité de leurs vivres, pain, conserves, sardines, fromage, beurre,
saucisson, bougie, essence. Je me demande avec quoi nous nourririons Jarko sans les provisions que
nous donnent nos Allemands.
Dimanche le 29 octobre 1944
10 heures – Je suis au lit sur le canapé à la chambre, il y a un bon feu. Aline avec sa tête bandée est à
côté, Philippe aussi, Suzette va et vient, la Maman fait la soupe. On oublierait que c’est la guerre si on
n’entendait pas au dehors la voix rauque d’Henri et les lourdes bottes qui martèlent le ciment devant
la maison et surtout les départs des pièces allemandes et les écrasantes arrivées américaines, mais
on s’habitue à tout. Mon train ne va toujours pas. Le docteur Rauch-Deville est venu, il me dit
« repos, beaucoup de repos » et il m’a fait une feuille pour 4 jours de chambre. Il ne veut pas que je
m’occupe des affaires communales pendant 4 jours et il reviendra. Je suis seul avec Philippe, les
explosions se succèdent, j’entends le petit qui dit : « Ça, c’est la batterie de la Lucie, ça c’est un obus
américain » à 6 ans !
Soir – Suzette et Aline sont allées au cimetière de Chenebier. On leur a encore raconté les affreuses
phases de cet horrible drame. On leur a parlé de Charles Suzette qui allait le premier, de René qui le
suivait et puis les 8 autres. A ce moment, les bandits ne savaient pas encore où procéder à l’abattage.
Ils ont cherché différents endroits puis finalement ils ont choisi le temple. Au 2è groupe Manu a dit
avoir vu Kuntz embrasser Jacques. Kuntz s’est dirigé après, vers une auto, puis un Boche a repoussé
vivement mon fils dans le rang des condamnés.
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Il était comme, tous les autres, bien pâle. Cela se comprend. Oh ! Si seulement nous avions prévu une
pareille fin ; qu’il aurait été facile d’empêcher cela, il ne fallait pas faire de prisonniers.
Je crois que Ernest est envoyé ici autant pour chercher à savoir où est enterré Mélchéa que pour les
patates, il questionne très souvent à ce sujet et souvent on voit les Allemand chercher dans les
champs. Quand le colonel m’a demandé ce que je savais, il ne supposait guère que c’est moi qui
l’avait enterré et cela si près d’ici. Jamais ils ne pourraient supposer qu’il est dans ce coteau, sous des
branches que j’ai coupées et jetées dessus.
Hier le fils Morel de la scierie de Belverne retournait chez lui avec 2 Allemands, un obus a sifflé,
Morel s’est couché, les Allemands on rit, mais pas longtemps, l’obus les a tué les deux et lui a été
indemne. Notre cousin Gustave Elie à Champagney étant aux pommes de terre, s’est couché en
entendant un obus. Son paletot a été arraché et lui n’a eu aucun mal.
Lundi le 30 octobre 1944
J’étais à peine réinstallé ce matin dans mon lit que le sous-officier de Berlin, me relançait pour avoir
des attelages pour trainer des bois en forêt. Les 5 attelages de bœufs étaient commandés pour
Belverne et de plus, je lui ai montré ma feuille « exempt de service ». Alors il est allé en référer à son
capitaine, qui est venu lui-même, mais Jeanne ne l’a pas laissé entrer vers moi. Quelques minutes
plus tard Suzette y est entrée en pleurant, en criant même : « Oh ! Papa ! Nous aurons tout vu. Ce
bandit voyant le café sur la table a demandé qu’on lui en donne une tasse et il l’a bu et j’ai vu sa
main, il y manque bien les doigts ». Elle ne pouvait plus dire tellement elle était enragée. Je crois
qu’elle l’aurait tué si elle avait eu une arme.
Cette nuit j’ai bien vu Jacques, je l’embrassais. Je lui demandais si c’était vrai. Il n’a pas dit oui mais
que c’était sans importance que c’était tout aussi bien ainsi et je lui ai dit : « Reviens bien souvent me
voir ».
5 heures 30 – Un rafale plus sérieuse que les autres m’a fait lever pour être prêt à descendre à la
cave si cela approche encore, à ce moment Ernest est venu pour me dire au revoir, car son
motocycliste est venu le chercher. Alors me voyant debout il s’écrie « Oh Mr Jules, vous êtes debout,
non ce n’est pas prudent, recouchez vous, attendez, je vais vous aidez, vous mettre un coussin
derrière le dos etc. etc. ». Il est d’une obséquiosité révoltante. « J’ai vu le docteur à votre sujet, il
vous faut du repos et patati et patata ». Il parait que dans chaque champ il demande si ce n’est pas là
qu’est enterré l’officier Allemand. Sans doute Lade Karl aura dit qu’il a été tué dans un champ de
pommes de terre et on l’a envoyé pour surveiller tous les champs. Ils peuvent toujours chercher. S’ils
savaient que j’ai sa photo ! Henri m’exaspère aussi, il est aussi servile que ce tronc de choux d’Ernest.
J’ai reçu une circulaire de la préfecture
de Belfort m’engageant à faire
construire des abris dans ce modèle.
Nous l’avons fait dans la cave de
l’Albert en penchant des planches de
chêne au dessus des dormeurs ce qui
nous préservait tout au moins des
pierres de la voûte si elle s’effondrait
sous les obus. Moi je couche sur le
divan sur un bord.
Vivement que Charles revienne du
front. Il y a un nouveau conducteur
avec Georges à l’écurie. C’est Edet, un
jeune homme tranquille, grand et
Modèle pour un abri
maigre.
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Mme Coulon est venue, elle nous dit que les Russes vont toujours très bien et les Anglais aussi en
Hollande.
Ils ont eu ces temps de grosses pertes avec leurs parachutistes transportés en arrière des lignes.
Dans les Vosges les Américains sont à Saint Amarin. On nous disait qu’ils avaient pris Lomont, c’est
faux car elle-même y était hier.
Ernest m’a raconté une sale histoire. Un Français leur aurait vendu pour de l’argent la Résistance de
Brioude (Cantal), j’ai pris bonne note de tout cela pour le dévoiler après la guerre. On pourra
retrouver tout ces traitres si on les recherche. Lui Ernest, comme Hualt et tous les autres est du
régiment 406 75 A. les Cosaques sont du 15 201 F. le docteur Rauch est de l’ambulance 622 44 A.
Le lieutenant Woelki qui loge chez Pernon est du régiment de pionniers 42 570 B. les Cosaques ont
un lieutenant nommé Kamerer et un adjudant Kartsch. Un Alsacien nommé Goerig, serrurier à
Colmar, loge à l’école, il fait l’interprète. Il m’a dit que les tôles ondulées qui sont sur le hangar vers
mon fumier les avaient tenté. Ils les ont déclouées aujourd’hui, mais ils m’autorisent à prendre
devant l’école autant de planches de chêne que je voudrais pour recouvrit l’hangar.
Par la fenêtre je vois Georges qui ayant trouvé un autre cheval, remplace sa limonière par le timon
neuf de Victor, pour faire une flèche. Tout leur est bon et choses curieuses ils font tout leur possible
et l’impossible pour que tout marche à souhait. Qu’ils soient Polonais, Tchèques ou Yougo, même
Alsaciens, ils réparent, font des modifications au besoin de leur matériel roulant, branlant, croulant
et tout va. Le ravitaillement qui vient ici chaque jour en camion depuis Phaffans, arrive au front à
l’heure voulue. J’ai eu une conversation intéressante aujourd’hui avec Ernest. Petit vieux, se croit
beau, toujours rasé de frais, petite tête pointue aplatie, peu de front, peu intelligent, il me racontait
que Hitler était un bien bon homme, si humain, qui leur a fait de si belles promesses il y a 6 ans. Je lui
ai dit : Ah vous dites bien vrai, il nous en avait fait de belles aussi à Munich en 1938. Il continue disant
que la France a été stupide de se fâcher pour si peu de chose que ce corridor de Dantzig. Ça valait-il
une guerre pareille. Et puis après un armistice si humain de 1940, des soldats Allemands si poli,
comment expliquer les attentats de Nantes, Bordeaux, Paris. La mort de 50 otages n’était pas trop
pour punir de tels crimes, il fallait être énergique. Les Français en 1920 les ont traités très durement
en Allemagne, dans sa ville à Düsseldorf un officier Français avait été tué par un groupe de 5
individus qu’on n’a pas retrouvés. Eh bien les Français ont fusillé 5 autres à leur place ! Je lui ai dit
que c’était mal mais que eux en ont fusillé 50, même 100 pour un et que l’un des officiers, celui de
Nantes, avait été tué par un Allemand. Il fait celui qui n’entend pas.
Voici encore un autre cas où on a vu la brutalité des Français à leur égard. A Düsseldorf la jeunesse
avait fait une file. Un des acteurs disait un poème patriotique où il y avait les vers : « Ces maudits
Polonais ». Aussitôt le commissaire Français a fait cesser le théâtre. Celui qui récitait a été mis en
prison pendant 15 jours et les autres ont été engueulés ! Oh mais engueulés ! « Voyez comment nous
étions conduit ». On reste estomaqué devant une inconscience pareille.
Après il a parlé des francs-tireurs, des terroristes, truands, Résistants, bandits, tout autant
d’organisations clandestines, qui leur ont tiré dessus. Oh, mais sans leur faire grand mal. Je l’ai laissé
dire pour voir le fond de sont sac. Quelle bêtise il peut y avoir dans cette petite cervelle de boche !
Il a dormi tout l’après-midi sur le sofa à côté du fourneau, il peut tenir, lui.
Mercredi le 1er novembre 1944
Je me suis un peu levé aujourd’hui. Je suis allé jusqu’au verger du Coteau remettre les toits des
ruches que les Boches ont visitées. S’ils ont pris le miel restant, mes ruches seront perdues. Ah ! Les
cochons. Ils ne sont pas tous convenables comme ceux que nous logeons. Beaucoup de gens ont à en
souffrir. Par exemple chez Jules Magui avec cette ambulance, ils ne sont plus chez eux. Qu’ils en on
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déjà vu, même depuis le tout premier jour où leur cave a été pillée. Et combien d’autres encore.
Nous même dans la forge, ils m’ont pris bien des outils, même les tuyaux du fourneau pendant qu’il y
avait du feu, ils ont volé le fourneau de la lessiveuse auquel je tenais beaucoup pour quand nous
aurions une baraque où nous irions couper dans les fouillies (En 1947, je déplorais ce fait, Philippe
m’a dit «Oh ! Grand-père je me souviens d’avoir vu un jour Karl a sorti un tout petit fourneau de son
auto. Il la caché sous de la paille dans ce coin ». On a cherché, en effet un fourneau de tranchée y
était, il est gros comme un seau de 10 litres. Il nous servira quand nous ferons une baraque à la
coupe).
Ma sœur loge un adjudant depuis quelques jours. Il parait que c’est un bon ; il mange chez elle.
Quand il est là c’est lui qui cuisine. Il fait sa prière avant de manger.
Il y a eu un formidable tir tout à l’heure sur la fausse batterie de Frenabier. Les avions sont bien
stupides d’avoir pris ces 2 trains de voiture avec leurs longes qui dressent en l’air pour des canons.
A Héricourt, il y a avec le fameux Réginbach une vingtaine de Polonais qui ont déserté et qui se
cachent dans un réduit secret d’une vieille usine. Un Allemand était avec eux, les autres ont douté
qu’il était un espion, ils ont prié le pharmacien Hiechel de faire une boulette, mais la dose était sans
doute trop faible. Ils ont dû lui ont coupé le cou avec une bêche et ils l’ont enterré dans un fumier.
Eh ! Bien cela ne devrait pas se savoir. On n’est pas assez discret.
5 heures du soir – Les voitures chargées de pommes étaient prêtes à partir à Belverne, mais
attendaient le « cessez-le-feu » car les Américains depuis Ronchamp tapaient sur le haut de la Brière
où les voitures devaient passées. Comme ils l’ont martelé ce bois. Il y en aura du bois à récupérer. Ils
sont fous, les Boches. Mettre des pommes en tonneaux ! Pour qui ?
Willy Imbey qui était parti en permission à cause de sa femme très malade est rentré aujourd’hui.
Eh bien ça me rappel le retour d’Adolphe Schlégel en 1940. Comme lui celui-ci est venu se rendre
chez nous avec beaucoup de bonbons pour Philippe
Et nous le gardons au chaud aujourd’hui chez nous. Et dire que ces gens là nous ont fait tant de mal.
Sommes-nous trop bons ? Sommes-nous trop bêtes ?
Voilà devant chez nous camion qui charge les enfants pour les conduire en Suisse. Nous ne nous
sommes pas décidés à envoyer le notre. On a trop regretté le départ de Suzette en 1940. Philippe
restera avec nous, et, à la garde de Dieu.
Le docteur est revenu ce matin, il me donne encore 14 jours à ne pas travailler. Il l’a noté sur la
même feuille.
Vendredi le 3 novembre 1944
Karl et le jeune Willy sont revenus, j’en ai profité pour faire faire le toit du hangar à Karl avec de
superbes planches de chêne qu’ils ont devant l’école. Quand le toit a été fini, il a voulu encore aller
en chercher plusieurs qu’il a montés sur notre grenier : « Laissez faire, papa, planches très bon ».
Imbey m’a demandé si j’étais allé rechercher mes affaires vers la tente que j’avais faite dans le bois.
Un jour avec des camarades il avait trouvé ma tente et d’un commun accord ils avaient cru à une
petite maison « Terroriste ». Je lui ai expliqué ce que c’était, le priant de rapporter mes affaires
quand il passerait là avec des camarades, mais il m’a dit « non pas dire à Kamarades, eux dire que
vous terroriste, moi tout seul je rapporterai tout». Mais le lendemain il partait en permission. Il
voudrait bien être prisonnier, il voudrait que nous le cachions quand les Allemands partirons : « Tu
crois qu’ils vont partir ?» ; « Oh ! Oui ! Bientôt, vous bientôt libre ». Je lui ai demandé pourquoi les
avions allemands ne volaient plus, il a rit et il a dit : « Presque tous au cimetière et le reste a
beaucoup soif, plus de benzine pour donner à boire » et il a ajouté « bientôt capout ! Égal pour
moi ».
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Quand le soir nous quittons les nôtres, quand nous arrivons chez l’Albert nous en trouvons d’autres
aussi aimables. Il y a le gros Polonais, Evalt Bruet, et surtout Emout ! Oh ! Celui là un gros joufflu,
autant une petite fille, il a une voix aussi fine qu’une poupée. Il est tout jeune, il ne pense qu’à une
chose à sa mère : « Finir guerre, retour maman ». Philippe quitte les bras de gros Georges chez nous
pour retomber dans ceux d’Emout et il re ssoupe avec eux. Emout disait hier soir, mais pas
fort : « Hitler Kapout ! Égal ! ».
Il parait qu’il y avait un espion par ici qui renseigne les Américains sur les heures de départs des
voitures de corvées qui conduisent la soupe au front. Le docteur a fait changer plusieurs fois les
heures, chaque fois les obus sont venus quand les voitures sont dans le bois. L’autre jour 2 chevaux
se sont emballés, ils ont couru dans les mines, ils ont sauté.
Samedi le 4 novembre 1944
Les Cosaques ont quitté le village et ils ont eu le toupet de venir me demander un certificat de bonne
conduite. C’est le sous-officier de Berlin qui est venu. Ah ! Je leur en ai fait un bon, voici : « Pendant
la période du 24 octobre au 4 novembre 1944, aucune personne d’Etobon n’a osé venir se plaindre
auprès de moi des Cosaques du 15 201 F cantonnés dans ce village – Etobon le 4 novembre 1944,
pour le maire fusillé, Jules Perret ». Et je n’ai pas voulu y mettre de cachet, je lui ai dit que le maire
l’avait dans sa poche quand ils l’ont massacré, il n’a pas fait semblant de comprendre, il est sorti.
Alfred Simm est revenu avec Conversy et le Toilier pour chercher le reste des fûts de prunes et
comme chaque fois il est affamé et on le restaure. Je le plains, lui. Je lui ai dit que quand il sera
prisonnier de me le faire savoir, je pourrais peut-être lui être utile.
La maman a rôti deux coqs aujourd’hui, un peu pour nous et un peu pour notre terroriste des sapins.
Pauvre Jarko, il lui tarde bien que cela finisse. C’est moi qui le lui ai porté. En revenant j’ai trouvé
Mario de Frahier, l’ancien maçon de Salvador. Il est électricien et il nous remet le courant, il m’a
raconté beaucoup de choses (il a été tué quelques jours plus tard à Frahier, par un obus) entre autre
que les Allemands de Frahier sont partis précipitamment en renfort dans les Vosges, où les
Américains sont méchants. Il m’a assuré qu’on serait bientôt délivré. Pourtant les Allemands d’ici
n’ont pas l’air de s’en douter, ils construisent toujours le four à cuire les poux dans la cave de l’école
des filles. Ils ont, pour avoir des briques, démolit la maisonnette de la bascule. Mais ils n’ont pas de
maçon. C’est un adjudant qui fait cela et il n’y connaît rien, il est tailleur de granit. C’est un
Autrichien, un bon type. Je vais quelques fois vers lui, et lui vient quelques fois chez nous boire du lait
des 10 litres qu’Ernest à tous les jours en ration. Ces 10 litres sont sa propriété. Je lui proposais de
n’exiger que les 90 litres, au lieu de 100, mais il ne veut pas : « Laissez donc aller, puisque nous
payons 100 litres, vous n’y risquez rien. Moi je puis en boire à mon content, en donner à tous mes
amis et aussi au Mr qui le mesure (Charles Surleau) et encore aux civiles nécessiteux ». En effet il en
donne à l’Huguette et il nous en reste quelque fois. Pour revenir à mon adjudant Autrichien, je lui
disais qu’il se donnait bien du mal inutilement. Il m’a dit : « Je veux pas faire merveille, je ne sais pas,
et s’il est bon, les Américains s’en serviront ». Il s’est donné un bon coup de marteau sur un doigt, il
maçonne courbe avec une seule main, l’autre étant en bandoulière. Ah ! Pauvre armée.
J’avais fait ramasser par les gosses toutes les pommes du verger en un tas au pied d’un pommier,
cela a tenté un Boche. Je passais cet après-midi. Un sergent et un homme les mettaient en sac. Je
suis allé et je lui ai dit : « Ces pommes sont vendues à un adjudant, mais tant pis pour lui, j’aime
autant que tu les aies » Et je les ai aidé à remplir le sac, et j’ai dit : « Allons peser ». Il a été tout
interloqué, n’a pas su quoi répondre et a obéi et m’a docilement payé. Il ne faut pas les craindre, on
leur en impose facilement, j’ai eu près de 300 francs de mes pommes.
209
Lundi le 6 novembre 1944
Samedi Georges a amené une vache dans notre écurie et tout à l’heure j’entends son propriétaire qui
me crie : « Papa, papa, vache ! ». La vache faisait un veau. Quel malheur, il n’y a plus de place à
l’écurie, mais le plus fort, c’est que 10 minutes plus tard : « Papa, papa ! Oh ! La vache, oh la vache ».
Elle faisait un 2è veau. Je n’ai pas voulu m’en mêler. Qu’il se débrouille.
Mardi le 7 novembre 1944
Ce matin en arrivant de la cave nous trouvons l’écurie déjà bien nettoyée car Georges avait
l’électricité, mais sa vache ne l’est pas délivrée ! Il a déjà mis téter les deux veaux, il est heureux.
Soir – La pluie n’a pas cessé une minute. Voilà Georges qui rentre du front trempé comme un barbet
et devinez ce qu’il nous ramène, encore une vache. Ernest vient de repartir après avoir bu son bol de
lait avec son motocycliste, il a eu une belle journée, il n’a pas quitté le sofa. Sera-t-il encore aussi
heureux quand il sera prisonnier ? Aura-t-il son bain journalier ?
21 heures – Nous sommes dans un autre monde avec la belle lumière électrique. Mais le docteur a
fait irruption tout à l’heure dans notre cuisine avec Léo sans nous donner d’explication. Peut-être
pour voir si nous écoutions le poste. Aucun de nos Boches ne s’est levé pour le saluer, il a pincé
l’oreille au Titi (encore un nouveau qui ressemble à Titi Bouteiller) et lui a dit ; « On ne s’en fait pas
quand un officier entre »
Il fait ce soir une tempête terrible. Le vent est si fort qu’on entend à peine les obus qui pourtant sont
plus fort que ces jours passés. C’est du 180%, ce n’est pas rassurant. Il faudra que nous renforcions
encore la voûte de la cave d’Albert. Depuis deux jours les Allemands ne tirent plus. Pourquoi ?
Karl écrit sur un cahier, Willy joue avec le petit. Willy Imbey nous raconte que le grand Yougoslave
qui ne nous plaisait qu’à moitié a été grièvement blessé, voila pourquoi on ne le voyait plus. Georges
parle avec le Titi (Bouteiller). Il lui raconte sans doute sa joie d’avoir aujourd’hui acheté une voiture
vers Juliette Henritot pour 6 000 francs. Suzette lit, la Maman tricote, Aline coud, moi je note, dans
un moment nous irons chez l’Albert avec une « côquinée » ( ?) de poires que nous mangerons
ensemble comme tous les soirs dès que le Polak sera dans la chambre au dessus de la cave, dans
cette cave si bonne chaude.
210
Mercredi le 8 novembre 1944
Toute la nuit et toute la journée la pluie n’a pas cessé, depuis 3 jours. Ernest donne congé aux
arracheurs, il en profite pour se chauffer et se faire du lard. Deux Boches travaillent à la forge après
de la tuyauterie, ils leur faudrait de la soudure d’étain, or j’ai bien vite caché tout ce qui me reste.
Alors ils ont fouillé partout au point que je me suis fâché. Alors l’un d’eux qui parle français m’a
dit : « Ah ! Vous, vous mettre en colère. Eh bien regardez ce que moi trouvé, assez pour aller en
prison ». C’était des appareils de visée de mitrailleuses, des Polonais de 1940. Et il est allé les porter à
l’adjudant Tyrolien qui fait le maçon, mais ce dernier l’a mal reçu et les lui à prises. Je suis allé le
trouver un moment plus tard, il m’a dit : « Faites pas soucis du tout ».
Willy Imbey nous a dit qu’aujourd’hui un obus leur a tué 10 hommes dans un abri.
Jeudi le 9 novembre 1944
J’ai mal dormi à cause des pièces de mitrailleuses de hier soir. Je suis allé trouver Léo tout au matin
et je lu ai raconté. Il a rigolé et m’a dit « Je vais vous les faire rendre pour vous tranquilliser ».
Il y a de la neige et l’équipe d’arracheurs est au travail au Montedin. Depuis quelques jours les
Allemands espéraient que le 7 novembre apporterait du bien pour eux. Nous ignorions à quel sujet.
C’était l’élection d’un nouveau président de la République aux Etats-Unis qui leur faisait voir la vie en
rose. Et voila qu’on apprend que c’est de nouveau Roosevelt qui est réélu. Ils font une sale tête.
Vendredi le 10 novembre 1944
La neige couvre le sol et il fait bien froid. Les quelques hommes qui restent à Etobon sont bien
contents que les pommes de terre ne sont pas toutes arrachées. Car s’il n’y avait pas ce travail là. Les
Allemands les feraient aller avec ceux de Chenebier. Ceux du Pied-des-Côtes (commune de Champagney) qui
sont déportés ici, faire des travaux de défense jusqu’au front. Ce n’est pas une sinécure. Emile
Bonhotal de Chenebier qui y travaille me disait : « Il y a un Boche qui va chercher longtemps son
fusil ». Il le lui a caché (Bonhotal a retrouvé le fusil deux mois plus tard). On a dit qu’un général venu
hier à Etobon a blâmé les officiers qui font ces travaux si près des lignes à des civils. Je ne sais si c’est
bien vrai.
Vendredi le 11 novembre 1944
Pluie et neige tout le jour. Ernest a encore donné congé à son personnel. Nous avions 2 pasteurs
aujourd‘hui : Mr Lugbul qui est reparti faire le culte à Belverne et Mr Nétillard qui l’a fait ici à 3
heures. Nous n’avons demandé aucune permission et nous avons sonné les 2 cloches. Les Allemands
n’ont pas réagi.
Ernest y est venu, il était le seul Allemand.
Tout a été bien tranquille hier, cette nuit et aujourd’hui, mais ce soir ça recommence, et on apprend
que l’Espagne a rompu avec l’Allemagne, comédie.
Dimanche 12 novembre 1944
Journée assez calme, mais de la neige et de la pluie. Quel temps pour ce pauvre Jarko. Je suis allé lui
porter une tôle, le tablier de cuir de notre calèche et une peau de veau. Tout cela est imperméable,
pour couvrir sa guitoune. J’ai mis le tout dans la fouillie de la Comtasse derrière chez Charles Perret
et je suis allé le lui dire. Puis j’ai convenu avec lui que si la neige arrive en quantité, que nous ne
puissions plus aller vers lui, il aura un sac de carottes et un sac de pommes, qu’il mettra dans une
cave qu’il se creusera. Ce sera son ultime réserve pour les jours sans vivres. Il est charmé de cette
idée. Marguerite du Charles (Perret) lui donnera une lampe d’alcool à brûler et une casserole. Il pourra
tenir. Il a de bons chaussons en peau de mouton avec la laine dedans (de mon pauvre beau-frère
fusillé) et de bon gros sabots qui sont restés devant l’école après le départ des 67 hommes le 27
septembre (c’étaient ceux de René Bauer).
211
Il y a partout une boue impossible à décrire, mais je crois que c’est devant l’école qu’il y en a le plus,
c’est incroyable. Tous les matins vers 10 heures arrivent depuis 25 à 30 Km d’ici le camion de soupe
(ce camion repart chaque fois avec des morts et des blessés. Avec leur propre chargement. Il est
rempli, souvent bondé. Les morts sont couchés au fond et les blessés sont couchés dessus) et toutes
les voitures à chevaux vont, dans des récipients divers, souvent des bidons de laiterie, prendre leur
chargement pour la conduire à Frédéric-Fontaine et aussitôt qu’ils sont en route les obus pleuvent
plus fort sur le bois. L’après midi n’est pas plus tranquille devant l’école. Il arrive des camions de
planches, il y en a des tas si haut qui bouchent les fenêtres de l’école.
Un tas contre notre maison à 3 mètres de haut. Quand les camions qui déposent ces planches sont
partis, il arrive des voitures à chevaux qui les rechargent et les conduisent au front. Ils s’y croient
pour toujours, ici. C’est dans ces planches que j’ai été autorisé à pêcher pour mon toit.
Le soir ces voitures reviennent soit avec des blessés, des morts ou du bois. Et dans tout ce va et vient,
nous connaissons tous ces hommes, beaucoup de vue, d’autres de noms. On sait d’où ils sont, s’ils
sont protestant ou non (J’ai remarqué que parmi les catholiques, beaucoup n’aiment pas Hitler).
Nous sommes à peu près sûrs que tous quitteront Etobon sans faire de violence contre nous, mais, il
y en a d’autres ! Ceux du front ou bien ceux de l’arrière. Qui prouve qu’ont n’en enverra pas pour
faire encore du mal à ce village « terroriste » ? Avec tout notre malheur, ils pourraient encore faire
pires. Au sujet des mines, j’ai idée qu’ils n’en placent pas dans les environs, il y a une circulation trop
intense.
Lundi le 13 novembre 1944
Ernest a exigé que les gens aillent arracher les poirottes dans 10 centimètres de neige cet après-midi,
mais pour faire un rapport à ses chefs affirmant que c’était une chose impossible. Et quand ils ont été
dans le champ, le soleil s’est montré, si bien qu’ils ont tous été d’avis de finir le champ. Ils ont fait 13
sacs. Le petit Willy a voulu à toute force donner ses bottes à Aline pour y aller.
Ceux qui conduisent le lait ne sont guère moins à plaindre dans cette neige. Ils y vont 3 pour pouvoir
remonter au retour la charrette vide au champ Billet. Les Allemands ont le sourire aujourd’hui on
leur a dit qu’une nouvelle arme était en service. C’est la V2, une torpille ailée qui a 16 mètres de long
et qui monte à 100 Km. Pour moi cette V2 ne fera pas plus que la V1, elle fera de gros dégâts où elle
tombera certes, mais ce qui est plus certain encore, c’est qu’elle fera faire tout le possible aux
Anglais pour activer et c’est ce que nous désirons tous.
Voilà Willy Imbey qui entre trempé, crotté, les pieds baignant dans ses souliers. La Maman lui dit de
les enlever, on les lui sécherait pour demain matin « pas la peine, demain pourrait pas les remettre ;
pas ôté depuis retour permission, et tous les soirs baignés dans l’eau, bientôt capout, égal moi finir
comme ça ». Peut-on espérer que ces bandits auront égard à nos prisonniers ou déportés quand on
les voit traiter ainsi leurs propres soldats. Marcel Verdant et ses deux fils ont été emmené, il n’y a
plus de pain que celui des Allemands nous donnent. Le docteur m’en a donné 3 gros ce matin, c’est
pour Jarko.
Mardi le 14 novembre 1944
Depuis ce matin une canonnade, comme celle de Verdun en 1916, s’est déclenché du côté de
Granges et Saulnot. Et vers les 10 heures des obus sont arrivés sur Etobon et ses environs. Je parlais
avec Jules Magui vers chez lui quand les premiers nous ont sifflé aux oreilles, nous sommes allés dans
leur abri qui est leur cave de la « Bière » creusée dans le roc sous le Cuchot. Ah ! Là on est dans un
vrai abri, Jules Mignerey y a fait de solides portes en chênes et un plancher. Il m’a raconté tout le mal
que les Allemands leur ont fait avec leur ambulance. On a parlé de Madame la doctoresse Deville.
Quelle honte. Une femme de Paris qui est hébergée chez Charles Perret dans une maison où elle a eu
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3 cousins fusillés ! Et ce qui est le plus monstrueux c’est qu’il parait que ce si bon docteur ne serait
pas étranger à ce massacre, de même que le colonel qui serait parait-il le principal coupable et le
major Bachmaïer, logé au Chérimont chez Mettey.
Le tir s’étant allongé je suis revenu, et je suis allé vers l’Albert qui regardait par une lucarne de son
grenier choir les obus autour des batteries allemandes qui répondent très peu. Quelle danse ils
reçoivent aujourd’hui. Personne n’est dans les champs non à cause de la neige mais à cause des
obus. Ordre est venu de ne pas quitter le village, alors Ernest Lankhorst pour ne pas changer dort
derrière le fourneau. La femme de Marc Viénot, couturière coud chez nous des vêtements, Maman
Jeanne fait des chaussons. Suzette et Aline cousent autre chose. Robert Chevaley se chauffe, ses
béquilles sont appuyées vers lui (note de 1945 : ces béquilles je les emploie depuis 3 mois).
Philippe couché sur le plancher, joue avec des blocs. Et dire que cette belle tranquillité est à la merci
d’un des nombreux obus qui passent en sifflant.
6 heures du soir – Il n’y a eu aucun arrêt de la canonnade. Ernest semble inquiet, on vient de souper
sans lumière, le courant est de nouveau capout, les fils sont hachés en plusieurs endroits au village.
Nous avons encore renforcé la voûte de la cave d’Albert.
L’interprète Léo de l’infirmerie qui avait amené plusieurs malades en observation dans la chambre
d’Aline a passé son après-midi a désiré partir de cette chambre. Il m’a raconté bien des choses. Ils ne
croyaient pas quand ils sont arrivés ici qu’ils resteraient plus de 2 jours. Comme ils avaient fait
partout ailleurs depuis Marseille : « Voila pourquoi nous nous sommes installés si sommairement. Je
n’ai même pas cherché une chambre, j’ai toujours couché dans l’auto ». Je lui ai dit pour voir sa
réaction : «Il est peut-être encore assez tôt – Oh ! Non, dans quelques jours les Américains seront
ici ».
Pour le moment il y a un rude remue ménage dans le village, des autos, des camions circulent en tous
sens dans cette nuit noire. Sans aucune lumière, c’est sinistre et cette pluie, cette neige fondue, ces
cris gutturaux : « Stop, halt » et d’autres incompréhensibles. Est-ce le décrochage ?
Mercredi le 15 novembre 1944
Nous nous levons avant le jour. Que se passe-t-il, c’est presque la même scène que hier soir.
L’ambulance de chez Jules Magui s’en va (le lendemain ils ont été fait prisonnier entre Tavey et
Laire). Une voiture à 2 roues qui me semble être une voiturette pour mortier de 52 millimètres est
stationnée devant notre porte, il fait noir, je m’approche et je tire de la voiture une pièce qui me
semble être une culasse. Je n’ose pas l’emporter, mais je la mets à terre, puis après je mets un balai
dessus, puis un vieux sac.
8 heures – Les Allemands ont chargé le contenu de la voiturette sur un camion et ils ont laissé la
pièce que j’ai soustrais. C’est un mortier qui ne tirera peut-être pas. Tous ces boches sont de
nouvelles figures.
9 heures – Je rentre de la Goutte Evotte, arracher les derniers choux que Georges amènera ce soir.
Pendant que j’étais dans ce champ il y a passé une cinquantaine de soldats en plusieurs groupes,
revenant du front. Je n’ai rien vu de si misérable. Ils étaient boueux, déguenillés, hirsutes, hagards,
épuisés, trainant leurs armes, portant des objets plus lourd suspendus à des perches. Ils ont passé en
5 ou 6 bandes. Aux derniers j’ai donné des pommes ramassées là, histoire de les faire parler. Tous
m’ont dit : « Krieg nix gout, América bientôt ici ». L’un d’eux m’a dit : « La guerre est maudite et les
hommes aussi. Ah ! Finir, finir ».
Cet après-midi, on a fait deux chantiers de pommes de terre. Celle d’Aline au Trou-de-Raveney et les
nôtres qui restaient au champ Bozar, mais quel pépet (boue). Ce sont des sacs de boue que nous avons
213
vidés dans la chambre à sabot du grand-père Comte. Sècheront-elles assez un jour pour oser les
mettre à la cave ?
Georges est rentré avec les choux, mais sitôt qu’ils ont été déchargés, il a rechargé sa voiture de tout
ce qu’il possédait ici, les deux veaux, l’avoine, le foin, il a mis la vache derrière et il est partit après
nous avoir dit au revoir ! Et de force il nous a donné 400 francs (sa 2è vache avait été reconnue et
réclamée par ses propriétaires, gens du Beuverou, évacués ici).
Il ne reste pas grand-chose comme Allemands au village. Juste une dizaine à l’école dont Imbey, il me
demande de le cacher pour qu’il se rende, je le mettrai dans la cache de l’écurie. Henri et Fritz sont
partit définitivement hier contre Belfort. Ils sont remplacés chez nous par 2 autres, Jules et Jean,
mais à ceux si je n’accorde pas ma confiance. C’est avec crainte qu’on les laisse seuls dans la maison
pour la nuit.
Willy Imbey nous dit que les Américains sont à Montbéliard ! Héricourt a été pas mal bombardé dans
la journée, du côté de la gare (exacte).
La femme de Viénot a fait un joli pardessus à Philippe avec un vieux paletot. Elle coud sans
s’inquiéter des obus qui nous arrivent surtout depuis la direction de Belverne. On a l’impression que
nous sommes dans une vaste poche. Les Allemands s’en rendent compte aussi puisqu’ils fuient sans
résister.
Jeudi le 16 novembre 1944
Imbey est heureux, il me dit : « Demain, serai peut-être prisonnier, vous dire à Américains que moi,
rendu volontaire. Si Georges avait pas cheval, aurait aussi attendu Américains, comprend pas, lui
bonne bête, manger, dormir, c’est tout ». Je crois que si Karl n’avait pas l’auto, il attendrait bien
aussi.
Midi 30 – Nous finissons de manger et je disais : « Ernest s’est décroché aussi ! » Et juste à ce
moment il est rentré, il est venu à pied depuis Belverne! Il vient grand !
4 heures – Pendant que les gens sont aux poirottes, je suis allé arracher un panier de carottes vers le
cimetière pour Jarko. Tout autour le canon tonnait. Ici nous sommes le centre. Les Allemands
répondaient peu, mais depuis ce matin une pièce tire depuis la Piantchotte. Ce terrain plat au
dessous des Roches du Château. Une autre semble être à la Gouttotte où j’ai fait la tente, et une aux
Vernes à l’entrée du chemin du moulin du Loup. Depuis où j’arrachais les carottes je voyais bien les
sapins où Jarko s’est terré et j’ai vu 4 Allemands portant des sacs passer à quelques mètres de lui.
Que de précautions il faut pour aller vers lui. Aujourd’hui quand il m’a vu il m’a sauté au cou : « Papa
bientôt fini »
6 heures 30 – Fritz, le gros jeune maréchal dont j’ai déjà tant parlé et son aide Christophe Piguet,
sont venus me dire au revoir. Il m’a demandé une facture pour la houille qu’il m’avait brûlé ces joursci. Je lui ai compté 200 francs. Il l’a déchirée aussitôt : « Faites une autre pour 400 francs » Et il m’a
payé.
Et Willy Imbey aussi est venu dire : « Au revoir ». Il était avec plusieurs autres, je lui ai dit : « Eh bien !
Quoi ? - Pas moyen, Kamarades pas quitter, nous coucher à Châtebier, si possible revenir cette nuit ».
Depuis ce soir une grosse pièce de canon m’intrigue, elle tire 4 coups à la minute, elle est d’un gros
calibre, elle sonne comme une cloche et elle est à 6 Km de nous. Est-elle boche ou américaine, elle
est américaine surement, car ce son de cloche indique qu’elle tire en d’ici, mais où vont les obus. J’ai
beau écouter on n’entend pas d’éclatement à ce moment là. Peut-être très très loin du côté de
Belfort. A l’entendre on la croirait à 500 mètres de nous et il y a 18 secondes entre la lueur et le coup.
214
Pendant que j’étais vers Jarko, un officier qui s’occupe du ravitaillement des civils est venu demander
qu’elles étaient les réserves du village en denrées alimentaires, il s’y prend un peu tard, il a dit en
partant qu’il reviendrait dans 8 jours !
Le Julot est allé à Belfort se faire payer d’un bœuf qui lui été pris, il avait la réclamation de Marthe
Guemann, réclamation que j’avais établi moi-même comportant : 2 voitures, vache, 2 chevaux, etc.
pour le prix de 70 000 francs.
8 heures – Nous allions partir au lit dans la cave qu’on frappe à la porte. C’était Karl et Willy qui
arrivent du front, ils sont sales, boueux, noirs de figure : « Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? – Nous partir ! –
Ce soir ? – Non demain matin ».
Et aussitôt le geste traditionnel s’exécute, on réchauffe à manger, puis ils se sont couchés et nous
aussi.
Vendredi le 17 novembre 1944
Nous étions à peine endormis hier soir qu’on a entendu des voix venir appeler les 2 Allemands, le
Polonais Evalt et Emout qui couchait dans la chambre au dessus de nous. Puis un moment après on a
entendu ronfler les moteurs des ambulances mises dans notre grange de la forge. Fatigué je me suis
relevé, les autos étaient devant la maison. J’entre chez nous et je vois dans la cuisine Karl qui finissait
de recoudre sa culotte : « Partir Karl – reste, je te cacherai, tu te rendras aux Américains – Oh ! Oui
papa, mais pas pouvoir, Henri, Fritz, Jules, Jean, Willy, tous retour, moi faut partir avec eux. Oh !
Malheur, beaucoup malheur ». Un moment après tous ceux là nommés entraient et me serraient la
main pour s’en aller, mais Karl, resté le dernier, s’est mis à pleurer et moi aussi. Il m’a
embrassé : « Oh ! Papa, au revoir papa ». C’est donc cela la guerre ? « Oui papa, oui moi revenir
guerre finie ».
La pièce qui sonne comme une cloche tire toujours ses 4 coups par minute. Elle ne doit pas être seule
car elle serait usée. Mais il n’y a pas rien que là que ça cogne, c’est comme mardi matin. C’est comme
à Verdun.
Hier quand j’allais vers Jarko, l’adjudant de ma sœur m’a dépassé en vélo, il m’a tapé sur l’épaule et
dit : « Au revoir – Vous Partez ? - Oui - pas retour ? – On ne sait pas, peut-être ».
Le docteur Rudi Rauch est revenu ce matin, pour évacuer avec lui sa dulcinée. On dit qu’il y a des
menaces contre Etobon et il voudrait la sauver.
Ernest est partit à pied hier soir, il a dit qu’il viendrait aujourd’hui pour faire battre le blé, au fléau,
puisqu’il n’y a plus de courant, plus de courroie.
8 heures 30 – Cela devient très sérieux, je nettoyais l’écurie. Philippe était vers moi, il était vers la
porte du fond, tout d’un coup il a couru vers moi et m’a empoigné : « Grand-père ! En voici ». En
effet, à part quand sa mère a été blessée je n’avais pas entendu de sifflements si sinistre et en même
temps : Crac, crac, crac et crac.
Sans arrêt, coups sur coups, il y en a tombé une vingtaine sur le village.
Nous avons couru à la cave, ma sœur y est arrivée aussi, nous disant qu’ils étaient presque tous du
côté de chez elle.
Midi – On fait le diner pour tous les voisins dans la chambre de derrière de chez l’Albert, pour
pouvoir sauter vite à la cave au cas où la grêle reviendrait.
Je n’ai jamais vu le gosse avoir peur que ce matin. Comme ça tombait. Chez Jules Nardin en ont eu un
ou deux dans leur chambre, ils sont ressortis sans éclats et la femme était là, ils en ont eu je crois 2
dans leur jardin. Le toit de ma sœur a eu de ce coup là une trentaine de tuiles cassées. Je les ai déjà
remplacées. L’Albert en remettait une cinquantaine en face sur le toit de chez Charles Suzette
(Nardin) dont la cheminée est démolie. Un peu plus loin la conduite d’eau est crevée vers chez
215
Bichon. Les autres obus sont tous au dessus et au dessous du chemin entre le milieu et la sortie du
village du côté de Chenebier. Blondin n’a plus de vitre. On peut dire qu’Etobon a eu de la veine
encore cette fois.
On me dit qu’il y en a eu plusieurs autour de chez l’oncle Jules à la Cornée, deux chez Marcel Goux,
un sur le toit de la maison abandonnée de Manuel. Pour cette fois on a été bien servi. Cela a
continué depuis mais plus tout à fait sur le village.
Soir – De mieux en mieux. Ceci peut compter. Nous étions tous chez l’Albert, nous goutions, on
demande le maire, je me présente. Il y avait un officier avec un jeune homme en civil qui m’a dit plus
tard être de Fontaine (Haut-Rhin) et un soldat, on me dit : « Il faut que dans une ½ heure toutes les
bêtes à corne du village soient rassemblées devant l’école. J’ai dit que je ne pouvais pas marcher, que
j’étais malade : « Faites-vous remplacer », jamais je n’ai vu pareille brute que cet officier. La Maman
est venue insister pour que je n’y aille pas, il lui a jeté un hurlement incroyable : « Raouss ! ». Elle a
eu si peur qu’elle s’est sauvée.
Alors, clopin-clopant je l’ai accompagné, d’abord au fond du village, côté de la Thure. Ah ! C’était joli,
il y a eu des pleurs et des gémissements. Il n’y avait personne pour les conduire, pas de cordes pour
les attacher. Ils ont dit de les lâcher et de les pousser devant soi. Toutes celles du bas du village ont
été devant l’école bien plus tôt que celles du haut. Quelle foire, quel remue ménage, mais le comble
ce fut quand l’Albert y eu mis son gros bœuf. Ce bœuf mal castré qui a toujours sauté. Il a commencé
à sauter à tout et à travers sur tout ce qui était devant lui. Il a bientôt eu fait de faire place nette.
Toutes les vaches ont échappé à leurs gardiens et se sont sauvées. C’était rigolo.
Moi, au lieu d’accompagner les Boches en haut du village, j’ai pris en passant notre Friquette et je la
tenais devant l’école. La presque totalité du troupeau s’est esquivé par notre vergé et est allé paitre
au pré de la Valle. Quand l’officier est revenu, avec une partie seulement du reste des bêtes et qu’il a
vu que les premières avaient fui, il est rentré dans une rage folle, il m’a lancé sa trique qui m’a frôlé,
puis il a sorti son revolver, mais il n’a fait que le brandir. A ce moment il a vu le gros du troupeau au
pré de la Valle, il a fait signe à quelques hommes qui se trouvaient là de le suivre et il s’est élancé le
1er à l’attaque du troupeau en courant entre notre maison et l’école, mais personne ne l’a suivi, tous
sont vivement partis et moi j’ai entré à la mairie et je l’ai regardé par une fenêtre courir dans tous ces
prés jusqu‘au verger Lechat. Je me suis fait une pinte de bon sang. Il a quand même réussi à en
regrouper quelques unes dont la Friquette et les deux de Jacques. Je n’avais pas sorti de l’écurie
Lisette. Et entre trois ils les ont emmenés direction Chenebier.
Nous avons craint qu’ils reviennent plus en force et que cette fois nous obligent à partir avec eux,
alors l’Albert et moi nous sommes allés dans ma cache.
Mais quand la nuit est venue après avoir bu la goutte, nous sommes descendus.
9 heures – L’Albert qui vient de sortir, rentre en me disant qu’il y avait une vache devant notre porte,
c’est notre bonne Friquette, elle a réussi à leur fausser compagnie en cours de route. Quel bonheur.
La grosse Blanchette de Jacques a été retrouvée un moment avant dans les vergers du Coteau.
J’avais eu bien peur pour Victor, je l’avais conduit, dans le petit cagibi que l’Albert a vers sa porte
d’écurie au jardin. C’est vraiment un poulain fait exprès pour des coups comme ceci, c’est un endroit
très petit, plein de caisses de lapins, je crois des tonneaux aussi, je l’ai trouvé derrière tout cela. On
l’en a sorti sitôt le danger passé.
Mais est-il passé ? Et demain ? Ils reviendront sûrement et ça ne se passera pas comme ce soir. Un
miracle seul peut nous sauver.
10 heures – On nous dit que presque toutes les bêtes sont revenues, ils n’ont pu en garder que 5.
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Samedi le 18 novembre 1944
Quelle mémorable journée, mes amis. Nous avons passé par toutes les gammes de l’anxiété pour
finir par une grande joie, multiplié avec grande vitesse que nous découvrons plus grande encore à
présent.
Nous sommes sortis de la cave ce matin bien perplexe. Il y avait bien quelques Allemands à l’école,
nous voyant dans la grange, ils sont venus pour « emprunter » une voiture « retour toute suite ».
C’était pour emmener le reste de leur barda. Ils ont pris la calèche donnée par le Polonais de l’Albert
(Evalt Bruce).
La pièce qu’ils avaient installée hier soir vers la fontaine avait été enlevée dans la nuit, sans tirer.
Celles qui étaient au Château, aux Vernes, ne tiraient plus depuis le début de la nuit, mais la fameuse
pièce qui sonnait comme une cloche tirait toujours, mais plus lentement.
Jusqu’à 7 heures 30 nous avons vu la vie en rose, mais à ce moment une des filles d’Héricourt (Mlles
Bailly), qui passaient pour des espionnes doubles, ont annoncées en confidence que les Allemands
viendraient à midi pour nous évacuer. Quelle nouvelle, évacuer avec les Allemands, c’était les suivre
dans leur retraite, c’était la mort ou l’exil. Nous avons bien regretté à ce moment de ne pas avoir été
envoyé en Suisse. Nous avons décidé de partir vivement chez Serret. Ah ! La Maman a fait des
baluchons, des valises. Pauvre Jeanne, elle seule ne perdait pas le nord, elle préparait, mais il aurait
fallu être des bourriquots pour porter ces ballots.
Finalement vers 9 heures 30 j’ai décidé que nous ne partirions pas, nous allions nous murer dans la
cave, nous y barricader. Attendre à la garde de Dieu. A ce moment l’excitation de la Maman est
tombée, elle n’a plus pu bouger, elle s’est couchée sur le coffre (manque quelques mots).
Nous avons entendu un roulis sans doute sur la route des bois
de Vaux : « Qu’est-ce donc, qu’il y a là-bas ? » Ce ne peut être
que les Américains ! Et tout de suite après, voilà les cloches de
Belverne qui sonnent ! Oh ! Ce moment ! Quelle émotion.
Je disais à l’Albert : « Allons les chercher », mais nous n’y
sommes pas allés. Heureusement qu’il s’est trouvé une
personne plus dévouée que nous. Notre cousine Lucie Goux,
née Bonhotal a probablement sauvé le village car à cette
même heure, un détachement de 50 boches montait de
Chenebier avec mission de nous évacuer et d’incendier le
village, ce village de « Terroristes ». On a dit qu’ils voulaient
nous mettre dans l’église de Chenebier et la faire sauter. Les
trous de mines étaient préparés d’avance.
Dès qu’elle a entendu les cloches de
Belverne, Lucie s’est dirigée de ce
côté et à mi-chemin de Belverne elle
a vu des soldats qui montaient
prudemment, en sondant le terrain
avec des détecteurs de mines. Ils
auraient mis près de 2 heures pour
arriver.
Deux heures c’était plus de temps
qu’il fallait aux Boches pour
perpétuer leur nouveau forfait. Elle
Lucie Goux
a crié à ces soldats qu’on croyait
Américains : «Venez, ils sont partis
et il n’y a pas de mines sur la route».
217
Et à 10 heures, j’étais vers notre Maman qui était à plat, totalement incapable de faire un
mouvement, j’entends des cris : «Les voici, les voici !»
Vous qui n’avez pas vécu ces moments là vous ne pourrez nous comprendre. Je sors, je vois 2 tanks
arrêtés devant chez nous. On les entoure, on pleure, on s’embrasse, on embrasse les soldats, on
couvre les chars de fleurs, de fruits, on apporte des bouteilles. Eux sont surpris de trouver un village
avec tous les habitants (j’allais dire au complet, j’oubliais nos martyrs).
Ces soldats sont vêtus de kaki, ils ont des casques bizarres. On se demande ce qu’ils sont, on le leur
demande « mais nous sommes des Français comme vous ! Nous sommes les francs-tireurs de la
Haute-Vienne, de la Corrèze et de l’Yonne » Dans notre transport de joie, les pleurs coulent
cependant, abondants chez certains, en leurs « disant : «Vous arrivez deux mois trop tard –
Pourquoi ? – Hélas, ils ont massacré 40 hommes, toute la jeunesse du village ». Alors on a vu leur
visage se durcir, leurs poings se crisper !
Après les tanks, arrivent les fantassins, il y a plusieurs femmes parmi eux, cinq, armées, casquées
comme des hommes. L’une d’elle a logé deux jours chez nous, une digne jeune femme qui avait eu
son mari et son père fusillés. Elle nous a dit avoir passé les lignes deux fois de Ronchamp à
Champagney. (voir la lettre)
Il n’y a pas eu un coup de fusil tiré au village, malgré les 50 boches qui arrivaient par l’autre côté.
Sept de ces Allemands étaient d’une centaine de mètres en avance sur le détachement, ils
débouchaient au tournant brusque de la Goutte au Lijon quand ils ont vu les Français à 200 mètres
d’eux. Ils ont été tellement surpris qu’ils n’ont pas eu l’idée de refouler vers leurs camarades, ils se
sont enfilés dans la Goutte où ils croyaient sans doute pouvoir se défiler, mais elle est tellement
abrupte qu’ils y ont été pris comme dans une ratière en faisant « Kamarade ». Les autres voyant ce
qui se passait depuis derrière un rideau d’arbres ont jugé prudent de sauter à travers et de fuir.
Amenés aussitôt au village, ils ont été battus par le malheureux estropié Robert Chevaley, il leur a
porté plusieurs coups de ses béquilles et aussi un pauvre vieux du Pied-des-Côtes et encore un autre.
218
Vous ne devinerez jamais qui est cet homme si doux : Charles Goux, il leur a donné des coups de
poings : « Tiens charogne ! Ah ! Vous m’avez fait conduire vos munitions jusqu’au front ! Je sais bien
que ce n’est pas vous, mais tant pis. Tiens charogne !».
Chaque fois que j’ai vu qu’on les frappait, je suis vite allé m’interposer. Je ne pouvais pas voir frapper
ces soldats qui levaient les mains (parmi eux il y avait 4 SS quand on a vu qu’ils venaient pour
incendier le village après ce qu’ils avaient fait en septembre, les francs-tireurs ont fusillés les 4 SS le
lendemain dans le pré de Pierre Comte, vers le cimetière de Belverne)
Un miracle venait de sauver Etobon. Après Dieu nous le devions à Lucie Goux. Sans elle les Français
seraient arrivés trop tard, ceci me rappel qu’en janvier 1871, les Français de l’armée du général
Bourbaki poursuivaient les Allemands du général Werder qui cantonnaient à Etobon depuis 7 jours.
Ce matin là les Français arrivaient depuis Belverne et les Allemands tout comme cette fois avaient
reculé à Chenebier. Et c’est mon grand-père, Jacques Perret qui est allé jusqu’à mi-chemin de
Belverne dire aux Français : « Vous pouvez venir plus vite, ils sont partit ». 73 ans plus tôt.
Ce matin, tout comme hier à la même heure nous avons eu chaud. Sur le coup de 8 heures je
conduisais le poulain dans la cabane au parc, croyant que les Allemands reviendraient après les
vaches et nous étions tous les deux dans les vergers quand une volée d’obus a passé sur nous, il y en
a eu une trentaine qui ont arrosé la Cornée et la Vie-des-Ages, tout comme hier. On peut dire que la
maison du cousin Charles (Perret, au Cuchot) a eu chaud aussi, et puis eux encore plus, ils en ont eu 8 tout
autour de chez eux, devant, derrière, sur les côtés, partout, deux étaient à peine à 10 mètres. L’un
d’eux a percuté sur un chêne devant la fenêtre, les éclats ont pénétré chez lui, il y en a eu un qui a
presque traversé de part en part son énorme dictionnaire. La maison de Victor, celle de l’Alfred son
fils ont été entourées aussi. A la Cornée ce fut mieux. La maison de Ridard (Louis Christen) et Ernest
Nardin (Emile Mettey) ont eu chacun un obus sur le toit. Il y a du dégât.
Un des tanks était arrêté ce matin devant ces maisons, un des hommes a demandé de quand étaient
arrivés les obus qui avaient fait cela : « Ce matin, à 8 heures » ; « Eh ! Bien c’est moi qui ai tiré ces
coups là depuis Roye » Que c’est drôle.
Un éclat de ces obus a cassé une cuisse à la vache de la tante A. Comte, dans l’écurie. Il y en a eu
plusieurs autour des sapins de Jarko et il a été blessé sur un genou. Autour de 11 heures le Charles
(Perret) mettant ses mains en porte voix lui a crié depuis vers chez lui : « Jarko ! Viens ! Guerre finie,
Boches partir » Et Jarko est venu mais bien trop vite, d’abord, il n’a pas pris le temps de mettre ses
sabots. Il est venu en chaussons dans la boue, puis il allait sortir de ses sapins quand les 43 Allemands
qui fuyaient ont passé devant lui. Il a rebroussé et ils ne l’ont pas vu. Heureusement.
Il a fait une entrée sensationnelle en arrivant au village, il ne se connaissait plus. On a cru qu’il était
devenu fou. Il a traversé le village en gesticulant, levant les bras, en criant un discours en langage
serbe où on distinguait : « Tito, oh viva Tito ». Il a voulu que je le conduise au commandant des FFI
pour lui serrer la main. Il s’est enfin calmé et tous ensemble, tous les voisins, tous les amis, tous les
parents, nous avons diné ensemble chez l’Albert.
Les femmes ont vite fait une énorme purée, de la salade et j’ai cherché dans une de mes nombreuses
cachettes plusieurs bocaux de rôti et aussi du bon vin.
J’aurais voulu faire sonner aussitôt les Français (ne disons plus les Américains) sont arrivés, mais un
officier m’a conseillé d’attendre quelque peu car les Allemands, s’ils étaient encore à portée de
canon auraient pu nous envoyer quelques obus. On a sonné un peu avant midi. Oh ! Quelles
sonnaient bien nos belles cloches. Cela me rappelait le 23 juin 1919 quand elles ont sonné pour la
signature de la paix : Nous avions ce jour là cassé la corde de la grosse. Aujourd’hui nous n’avons rien
cassé.
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Les Français n’ont pas séjourné longtemps au village. Ils ont continué la poursuite aussitôt contre
Chenebier.
Un détachement avait monté depuis Belverne par le champ Hyorin. On les a vu traverser les champs
les Prés pour descendre sur Chenebier. Mr Pernol qui était toujours chez Serret (à Chenebier) les a vus
arriver directement dans un champ de mines. Il a bien couru et crié pour les arrêter mais pas assez
tôt. Il y en a 3 qui ont sauté. Je crois que ce sont les seuls qui ont été tués pour prendre Etobon et
Chenebier !
Tout l’après-midi j’ai été occupé avec eux. Deux docteurs, dont un commandant et un capitaine,
m’ont demandé où ils pourraient faire l’infirmerie. Je les ai conduits dans la grande salle de la cure et
ils se sont mis à la balayer eux-mêmes, à porter des tables et bancs. Alors j’ai eu pitié, malgré que je
boitais bien, je les ai aidés. On leur a fait un lit sur la scène avec une botte de paille.
Jarko avec Philippe est allé déménager son
fourbi de sa guitoune. Ce soir les vrais tanks
sont arrivés. Oh ! Quels meubles ! Combien
nombreux ! Nous n’arrivons pas à
comprendre que c’est bien vrai, que les
Allemands armés, casqués, arrogants, sont
chassés, que nous en avons vu un groupe
traverser le village les mains levées en haut
(comme disait Ernest), poursuivis par les
huées de la foule, par les gosses qui leur
avait pris leurs casques et les faisaient
rouler à coups de pieds. Est-ce vrai que ce
soir nous pourrons nous déshabiller et
coucher en toute sécurité dans nos lits. Oh !
Qu’il me tarde. Je suis à bout !
Est-il vrai que bientôt on pourra rechercher les monstres qui ont massacré nos enfants ! Quelle
punition faudra-t-il leur infliger. La mort ! Non, ils ne seraient pas punis. Philippe trouve un
moyen : « Je les pendrais à un crochet pendant 100 ans ».
Dimanche le 19 novembre 1944
Les chars ont passé pendant une partie de la nuit, ce matin le village en est empli, ils ont cassé la
bouche à incendie vers chez Eugène Goux. J’ai dû aller la fermer, j’aurais préféré rester au lit
aujourd’hui. Quand je descendais de faire ce travail un officier que j’avais déjà vu hier m’a
dit : « faites sonner les cloches, Belfort est encerclé » Et les cloches ont sonné aussi joyeusement que
hier.
Il couche chez-nous en compagnie de muletiers, ce sont des Nord
Africains dont le maréchal des logis mange chez-nous et un de ses
hommes mange du produit de chez-nous.
Les Allemands n’ont jamais rien volé dans notre clapier poulailler, les
cosaques non plus (ils nous ont fait assez d’autres mal) mais le 2è
jour que les Français sont-là l’un d’eux nous a volé un lapin. Un des
arabes muletiers qui ressemblait à celui-ci. Mais il faut dire quand il
a eu à demi grillé le lapin, il nous en a apporté la moitié ! Le
maréchal des logis voulait le signaler, mais je n’ai pas voulu. Ce sousofficier était heureux de souper des pommes de terre et du lait. Ils
sont saturés de conserves. Ils nous en ont échangés beaucoup
contre des légumes frais.
un goumier
220
La roulante est installée sous notre avant toit et une popote d’adjudant mange chez nous. Tous
couchent bien au chaud dans l’écurie.
Ah ! Mes amis ! Voir des Français, nos compatriotes là où étaient il y a si peu de temps des Boches,
ces gens qui nous ont fait tant de mal ! Quel changement, dire qu’une demi-heure avant notre
libération nous étions sous la plus terrible menace qu’on puisse imaginer ! Et d’un coup de baguette
magique la situation a été retournée.
Nous avons encore tous diné en famille, mais chez nous, cette fois. Nous
avions un sous-officier de FFI de Perpignan avec nous. Il nous a bien raconté
des choses, entre autres la transformation de la belle tête chevelue de
Madame Deville en une boule de billard. Opération à laquelle il a assisté ce
matin. C’est Robert Chevalley qui en a dirigé l’exécution. Oui la maîtresse du
docteur Allemand est tondue comme un bleu qui arrive au régiment.
Quelle humiliation. Que va dire son mari ? Elle veut se suicider ! Il y en a
encore une autre qui est bien menacée, mais elle est à Héricourt ces jours-ci
chez ses parents.
La pièce du Chérimont qui a tant tiré depuis 3 jours n’a pas cessé, au
contraire, depuis la tombée de la nuit elle tire à un rythme accéléré et
toujours dans la même direction.
On nous dit qu’il y a 7 ou 800 prisonniers fait dans la région. Nous nous
demandons si nos bourreaux sont du nombre. Ah ! Si j’étais valide je voudrais
aller voir.
Georgette Deville
Hier un officier m’a fait remettre 4 fusils et beaucoup de cartouches. Quand je donnais mes fusils
pour armer nos hommes de la Résistance, je manifestais un certain regret de donner tout. Jacques
m’a dit : « Ne t’en fais pas, dans quelques jours tu auras des fusils boches tant que tu voudras ». Si je
gardais ceux-ci, ce serait bien la réalisation de ce que Jacques m’a dit. Que n’est-il là pour en avoir
un, et un pour Jean.
Je suis allé rechercher ce matin le revolver que j’ai pris à (je crois) Schott Albert. Il était toujours sous
la dalle du dessus du mur du vieux cimetière et chose bizarre, j’en ai trouvé un autre avec ses
chargeurs complets vers l’endroit où j’ai fait tant de cache vers le trilleur. C’est sans doute un
Allemand qui l’a jeté.
Nous allons pouvoir sortir tout ce qui est caché. Retrouverons-nous la totalité, toutes les conserves,
toutes les bouteilles de vins, toues celles de goutte, tout le linge des armoires, les habits mis dans des
tonneaux, le trousseau de Suzette, elle l’avait enterré avec René.
On a appris que les FFI du Lomont ont eu un coup dur à Ecurcey, c’est la section de Chenebier qui y
était engagée. C’est un miracle qu’ils s’en soient tirés avec si peu de mal. Tous devaient y rester et
trois seulement y ont laissé leur vie.
Je dis bien 3 seulement car de la façon dont l’affaire a
été conduite, il ne devait pas y en revenir un. Les trois
victimes sont notre cousin André Mettetal, Toupense et
Rebillard, gendre d’Alfred jacot. André Mettetal était
conscrit de mes fils, c’est en voulant sauver un des
autres qu’il a été tué. Robert Pernon (d’Etobon), fusil
mitrailleur, a parait-il fait du bon travail, Jacques Goux
m’a raconté n’avoir échappé que par miracle ainsi que
tous les autres. On voulait leur faire prendre le village
André Mettetal
Toupense
d’Ecurcey occupé par une centaine de blindés !
C’est l’armée régulière qui venait d’arriver, qui les a lancés là sans soutien ! C’est une honte !
221
Bataille de la trouée de Belfort en 1944
Six francs-tireurs sauvent Montbéliard et ouvrent la marche éclair vers le Rhin
(extrait du journal « Action » du 8 décembre 1944)
Le mardi 16 novembre, le calme le plus complet règne sur tout le front, du nord au sud des Vosges.
Les attaques de montagne lancées en direction de Gérardmer par les Marocains du général
Guillaume ne dépassent pas la portée d’opérations purement locales.
Le général Béthouard qui commande le corps d’armée français placé le long de la frontière Suisse
face à la trouée de Belfort s’est enfermé depuis un mois dans un camp de toile dressé loin de tout
village sur les derniers contreforts du Jura. Tout son état major l’entoure. Pas de permissions pour les
officiers, même pour aller dans les villes proches. Le bruit court que sous les tentes de Béthouard on
travaille jour et nuit. Que peut-on bien y préparer. Il pleut depuis 3 semaines, les rivières débordent,
les tanks s’enlisent dans la boue, les Allemands par ailleurs ont eu le temps de se ressaisir depuis leur
débâcle de septembre. Ils ont creusé des fortifications et amené des troupes fraîches dont une
division d’élite qui se trouvait au repos en Norvège. Ni le temps, ni les circonstances ne sont
favorables à une opération importante.
Un général Allemand en tournée d’inspection face au secteur de Béthouard a rédigé ce soir-là un
rapport pour le GQG (Grand Quartier Général) du Führer : « Nous n’avons en face de nous que des troupes
françaises d’Afrique fatiguées et décimées par les batailles d’Italie et de Provence et des FFI mal
entrainées et dépourvues de toute combativité. Aucune attaque importante n’est à redouter dans ce
secteur avant plusieurs semaines, sinon plusieurs mois ».
Ce général Allemand a été tué le lendemain matin en première ligne par nos troupes d’assaut qui ont
trouvé son rapport encore dans sa poche.
L’attaque surprise
La semaine précédente une division blindée française avait quitté les Vosges où elle était depuis 2
mois. On avait vu ses tanks lourds et légers dévaler en plein jour les rues en pente des petites villes
du versant français.
On se confiait dans le seau du secret : « Nos chars s’en vont vers la Rochelle pour liquider les poches
de résistance allemandes ».
Bien sûr que l’état major allemand a connu ce secret de Polichinelle ! A 50 Km en arrière du front les
chars étaient arrêté pour ce regrouper ! Et dans la soirée du mardi 14 ils reçurent l’ordre de repartir
vers l’est, direction Belfort. Ils roulèrent toute la nuit et à l’aube passèrent à l’attaque.
La surprise fut complète et presque tout de suite les lignes allemandes plièrent. Tout de même
comme le terrain était parsemé de mines et tous les ponts coupé, la progression ce jour-là ne fut que
de 6 à 7 Km mais sur un front allant de la frontière Suisse aux premiers contreforts des Vosges.
Le corps franc de Montbéliard
A Montbéliard, depuis le triste jour de septembre où la 1ère armée française en panne d’essence et de
munitions avait dû suspendre sa marche victorieuse vers l’Alsace, la terreur régnait. Les FFI trop tôt
découvert avaient du gagner la montagne (le Lomont) et avaient passé des semaines dans la boue,
dans la neige, traqués par des bataillons de SS et de Cosaques. Beaucoup avaient été pris et fusillés.
Quelques uns avaient pu gagner les lignes alliées. Leurs familles avaient été arrêtées et déportées.
Les Allemands ne mettaient plus de forme pour piller les paysans. Le bétail, le blé, les pommes de
terre étaient partis pour l’autre côté du Rhin. Puis les feldgendarmes étaient venus chercher les
hommes pour les incorporer dans l’organisation Todt.
Le corps franc de Montbéliard après s’être montré très actif, avoir fait sauter de nombreux trains,
saboté les lignes et les usines Peugeot de Sochaux, étaient complètement désorganisé. Cela avait
commencé par l’arrestation des jeunes filles qui sous couvert de faire leur marché portaient aux
saboteurs dans leurs sacs à provisions les paquets de plastic (l’explosif employé, une pâte comme du
mastic), les détonateurs et autres choses.
L’une d’elles aurait elle parlé dans les tortures appliquées ?
Le chef du groupe franc, le lieutenant Fred, avait été pris à son tour, puis ses principaux
collaborateurs.
222
Cependant, fin octobre un ouvrier électricien des établissements Voisin, Fernand Straser, avait essayé
de reconstituer un embryon de corps franc. Il avait pu y grouper 3 camarades, le boucher Billerey, le
peintre Galizia et le métallurgiste Zenner, et il avait trouvé deux complices dans l’armée allemande
même : deux Lorrains, Montagnon, un marin devenu fantassin et Tournier employé au service de
transmission.
Très vite Tournier transmis des renseignements militaires de la plus haute importance (il avait réussi
à brancher un écouteur sur le poste téléphonique de l’état major allemand) que Stasser parvint à
faire passer aux Français qui réussirent à lui faire passer un poste de radio émetteur et récepteur.
Les ponts de Montbéliard
Montbéliard et Sochaux se situent à l’angle formé par deux rivières. L’Allan et la Lizaine. Trois ponts
principaux sur ces deux rivières commandent les entrées de la ville.
On savait par Tournier que l’état major ennemi avait prévu qu’au cas où ses premières lignes
seraient forcées, la Wehrmacht se replierait derrière les deux rivières et défendrait le passage en
utilisant les maisons de Montbéliard comme retranchement.
Empêcher les ponts de sauter c’était :
1° Eviter que la bataille se stabilise dans Montbéliard et sauver ainsi la ville de la destruction.
2° Permettre aux troupes françaises de poursuivre l’ennemi sans lui donner le temps de souffler.
L’état major français avait demandé par radio à Strasser de prendre toutes mesures utiles pour
empêcher les ponts de Montbéliard de sauter.
Les Allemands avaient miné les ponts et fait gardés les mines jour et nuit par des postes de 10
fantassins.
La marche vers Belfort
Le jeudi 16 l’offensive se développe. Les champs de mines franchis, nos tanks foncèrent, franchirent
tout. Héricourt fut pris dans l’après-midi, mais les Allemands semblaient vouloir s’accrocher dans les
forts de Belfort. Pour attaquer ces forts, les chars étaient insuffisants, de l’infanterie les suivaient
dans des camions, puis nos troupes d’Afrique à pied arrivaient par derrière. Toute la nuit notre
artillerie appuyée par des pièces lourdes américaines bombarda les fortifications allemandes.
Plus au sud vers Montbéliard nos chars n’étaient plus qu’à quelques Km de cette ville.
Vendredi 17 à 10 heures 30 du matin Strasser reçu par radio l’ordre de prendre ses dispositions pour
empêcher les ponts de sauter.
Ce groupe de 6 hommes disposait de deux fusils mitrailleurs modèle 24 cachés depuis 1940, de deux
mitraillettes parachutées, d’un Mauser allemands et de 4 revolvers.
A trois reprises depuis 8 jours, Strasser était parvenu à ramper la nuit jusqu’aux abords des ponts et
à remplacer les détonateurs par de faux détonateurs. Trois fois les artificiers Allemands s’en étaient
aperçus et avaient replacé de vrai détonateurs, et depuis que l’attaque française était déclenchée la
surveillance était décuplée.
Pendant la nuit du 16 au 17, tantôt en nageant, tantôt en marchant dans l’eau, Strasser et ses
compagnons s’étaient approchés des deux ponts secondaires et avaient coupé les fils qui reliaient les
mines aux déclencheurs.
Restait le pont principal. Les postes de garde allemands étaient installés au rez-de-chaussée des
maisons à l’angle du pont.
La mine était constituée par plusieurs grosses torpilles d’aviation posées sur le pont, elles devaient
être déclenchées sur place au moment opportun, ne laissant à l’homme qui déclencherait que juste le
temps de se retirer avant l’explosion. Tout le problème consistait à empêcher l’homme chargé de
cette mission d’arriver jusqu’au milieu du pont lorsqu’il aura l’ordre de faire sauter.
En passant sur les toits nos six gagnèrent l’étage supérieur de la maison dont les Allemands
occupaient le rez-de-chaussée.
A l’abri d’un matelas ils braquèrent un fusil mitrailleur vers le milieu du pont. Les autres devaient
empêcher les Allemands de monter jusqu’à eux.
Attente. Le canon gronde, les mitrailleuses claquent de l’autres côté de la rivière. Les 6 entendent les
Allemands qui parlent et qui font leur popote au dessous d’eux. A 4 heures la fusillade se rapproche.
Les fantassins Allemands repassent le pont sans arrêt depuis midi.
223
A 4 heures 10 une estafette pénètre dans la maison, c’était l’ordre de faire sauter. Deux minutes plus
tard deux soldats Allemands sortent de la maison et se dirigent vers le milieu du pont.
Le fusil mitrailleur crache, les deux hommes tombent, d’autres reviennent et tombe aussi et d’autres
encore qui eurent tous le même sort. Ce combat dura 20 minutes.
D’une maison en face une mitrailleuse les avait repérés, ils prirent position à une autre fenêtre où ils
ne furent plus inquiétés.
Le premier soldat Français qui passa sur le pont sauvé fut un Algérien.
Le lendemain matin, samedi 18, le général Béthouard installait son état major à l’hôtel de ville de
Montbéliard.
Dans l’après-midi le général de Lattre de Tassigny prononça un discours et décora les deux officiers
Français dont les sections étaient arrivées les premières dans la ville et avaient épargné à la ville
d’être détruite et il ne fut pas question des 6 francs-tireurs qui combattants sans uniforme avaient
sauvé les ponts.
Ils n’étaient d’ailleurs pas là, ils étaient dans les faubourgs en train d’arrêter des collaborateurs, ce
qui ne plaisait pas à tout le monde.
Le Rhin atteint
Les principaux forts de Belfort tenaient toujours, mais sur les ponts de Montbéliard les blindés
français passaient sans arrêt. L’ennemi s’attendait si peu à cette irruption qu’en arrière de
Montbéliard les autres n’étaient pas minés.
Delle tomba dans la soirée du 18. Les automitrailleuses d’avant-garde passèrent la nuit vers Seppois.
Le lendemain à l’aube Seppois était enlevé après un combat d’une demi-heure.
Les Alsaciens qui sont encore là manifestent leur étonnement et leur enthousiasme devant le nombre
et la grosseur des blindés.
A la tombée de la nuit notre avant-garde était à 25 Km du Rhin, elle était composée par le 2è
régiment de chasseurs d’Afrique motorisé.
Le colonel donna l’ordre de continuer coûte que coûte et les chars foncèrent dans la nuit tous phares
allumés.
Plusieurs villages furent traversés à toute allure, les chars mitraillant au passage les soldats
Allemands qui se précipitaient sur le pas des portes pour voir ce qui pouvait arriver à cette heure là.
Une véritable charge de cavalerie. Ce fut le lieutenant de Loisy de l’escadron du capitaine de Lambilly
qui atteignit le Rhin le premier à Rosenau, il était 22 heures.
Le lendemain matin les blindés faisaient face au nord et la charge se poursuivait le long du Rhin dans
la direction de Mulhouse.
La bataille du Couloir
Pendant ce temps les principaux forts de Belfort continuèrent de tenir. Les Allemands se ressaisir et
s’apercevaient que nos blindés qui attaquaient Mulhouse n’étaient ravitaillés que par un couloir qui
longeait la frontière Suisse et qui vers Delle n’avait que quelques Km de large.
Ils lancèrent une vigoureuse contre-attaque pour le couper.
La bataille « du Couloir » dura du lundi 20 au samedi 25. A plusieurs reprises l’ennemi réussi à couper
le couloir pour quelques heures. Pendant plusieurs jours la route de Seppois à Delle fut sous le feu de
son artillerie.
Le ravitaillement et le renfort de nos blindés s’accumulait à Montbéliard en un gigantesque
embouteillage. Des camions venus de Paris transportant de la farine pour la population de Mulhouse
s’y mêlait aux convois militaires, mais jeudi et vendredi arrivèrent les francs-tireurs des
départements du centre et du sud-ouest de la France.
Ce fut à eux qu’’il appartint de nettoyer les forêts de Seppois et les abords d’Altkirch. Ce fut une rude
tâche, beaucoup moins brillante que la chevauchée vers le Rhin et beaucoup plus coûteuse.
Les Alsaciens qui le dimanche avaient acclamé nos troupes passèrent en Suisse par crainte de
représailles en entendant le canon allemand se rapprocher.
Le tour du général Leclerc
Le 21 et le 22 novembre à l’autre bout de l’Alsace le général Leclerc passait à l’attaque. Les
Allemands avaient fortifié très solidement la route de Saverne mais négligé une petite route de
224
montagne qui contournait par le sud. Il était universellement admis que les blindés ne pouvaient pas
passer par cette route. Les blindés de Leclerc y passèrent pendant que les Américains attaquaient
Saverne par le nord.
Sans s’attarder à Saverne la division Leclerc fonça droit vers Strasbourg, surprenant la ville par le sud
et par le nord. Ce fut comme de Montbéliard au Rhin une véritable charge de cavalerie. L’ennemi fut
tellement surpris qu’il n’eut pas le temps de faire sauter les ponts.
Le premier tank français, du 22e escadron du 123e cuirassier,
commandé par Marcel Christen, se trouva nez à nez avec un tramway
qui fonctionnait normalement.
Les soldats Allemands qui avaient ce jour là quartier libre flânaient
dans les rues de la ville. Le général gouverneur de Strasbourg fut
arrêté dans le sous sol de son bureau où il venait de se sauver sans
bien comprendre ce qui lui arrivait.
Les fonctionnaires Allemands n’eurent pas même le temps de sortir
leurs voitures des garages.
Marcel Christen
Derrière les premiers tanks c’est un groupe de francs-tireurs de Paris, des ouvriers de Billancourt et
un flic du XVIIe qui pénètrent les premiers dans Strasbourgs. C’est ce flic qui arrêta le général
gouverneur.
Cependant à la gauche et à la droite de Leclerc les Allemands attaquaient en force, leur succès
empêcha qu’il y ai dans ….(mot caché derrière une photo) bataille de couloir.
Dès le 2è jour la VIIIe armée américaine enlevait les ….(mot caché derrière une photo)
Le 29 les Marocains de Guillaume franchissaient le col de la Schlucht et dévalaient vers Thann et
Colmar. C’était le commencement d’une dure bataille qui n’est pas encore terminée
Lundi le 20 novembre 1944
Je passe ma journée au lit. J’aimerais pourtant être avec ces soldats, ces sauveurs. J’aimerais parler
avec eux et me voilà invalide. J’écoute de toutes mes oreilles tout ce qui se passe dans la rue, et je
pense, je revis ces deux derniers jours. Je revois ces premiers tanks arrivé sans aucune branche
d’arbre pour camoufler. Je revois ces soldats, tout surpris de trouver un village non démoli avec des
gens bien attristés mais bien vivants et surtout de ne trouver aucune mine dans les maisons et aux
alentours.
Aujourd’hui, comme hier et avant-hier on entend de rudes explosions. Plusieurs des francs-tireurs
qui nous ont délivrés sont d’Oradour, ce village encore bien plus éprouvé qu’Etobon, puisqu’il n’y
reste rien, rien, ni maison, ni Habitants.
Je pense à tous ces travaux de défense faits par les Allemands et qui n’ont servis à rien. Je pense au
Boche de vendredi soir venu pour chercher la totalité du bétail. Toutes les vaches sauf 5 ou 6 sont
présentes.
La Maman fait l’inventaire des caisses de vivres cachées, elle trouve 2 tablettes de chocolat et je
l’entends dire : « C’est tout ce qui nous reste, j’en avais donné 3 tablettes à Jacques pour aller à la
mort et 5 pains d’épices ».
Il y a parmi les francs-tireurs un jeune homme du Nord qui est le cousin du cousin Jean Bataille.
Je demandais à un adjudant quels étaient ces troubles en France dont m’avait parlé Ernest Lanhkorst,
il m’a dit « : « Mais ce ne sont pas des troubles. C’est le châtiments des collaborateurs, des traitres
qui sont traqués, jugés et exécutés selon les cas ».
On a eu un courrier volumineux, il y avait une carte de Jean du 12 août.
On nous avait dit que la vache d’Aline avait dû rester à Chenebier. Aline et Suzette y sont allé mais
elles n’ont rien trouvé, elles sont allées jusqu’au moulin pour avoir du pain. Pour passer la rivière vers
le moulin elles ont dû traverser sur une planche. Les muletiers qui couchent chez nous la passaient
225
juste à ce moment. Tous les mulets ont réussi sauf un qui est tombé à l’eau avec tout son
chargement. Ils allaient ravitailler à Evette. Les 3 ponts de Chenebier ont sauté, la maison de Marcel
Huet, voisine du pont vers le monument a été endommagée par l’explosion, mais celle de René
Ducotey, le scieur l’a été beaucoup plus par le pont vers la cure, les gens de Chenebier disent que
c’est parce qu’il a trop collaboré avec les Allemands.
Jeudi le 23 novembre 1944
Il y a encore des Allemands dans nos bois et ils attaquent les groupes isolés. Il y a eu une fusillade cet
après-midi sur la route où nos FFI attaquaient il y a 1 mois, des balles ont sifflé vers Paul Remillet au
champ Diazé, il s’est sauvé de son champ. On croit que ce sont des éléments sacrifiés, laissés en
arrière pour harceler nos troupes. En Allemagne il y a à présent une organisation de francs-tireurs
conne nous.
Nous avions les nôtres en France. Pour les Allemands ce seront des héros et les nôtres étaient des
bandits, des mécréants, des truands, des hors-la-loi !
Ah ! Je ne comprends plus ! Et vous verrez que les Allemands civils pris les armes à la main ne seront
pas traités plus mal par les alliés que des soldats réguliers. Comment pourrons-nous accepter ces
choses après avoir vu massacrer près de 40 de nos enfants. Ah ! Les monstres maudits.
Les papiers de maire commencent à affluer. Est-ce que je dois accepter une pareille charge ? Je n’ai
pas voulu être maire quand Mr Bouteiller a démissionné et voilà que je le suis quand même. Pour
jusqu’à quand ? Le Charles (Perret) me dit qu’il m’aidera, il a été secrétaire de mairie à Champey, mais
en ce temps là ce n’était pas un fourbi à comparer à ce que nous voyons à présent.
Soir – Ils sont là 7 à la veillée autour de la table, ils parlent français, nous comprenons ce qu’ils disent.
Ils racontent leurs exploits depuis près de deux ans qu’ils sont soldats, tous volontaires ! Comprenez
bien ces mots : Tous volontaires !
Quelle différence en bien peu de temps autour de notre table. Où ceux qui y étaient tous les soirs
parlaient d’une voix rauque leur langage tudesque où nous ne comprenions rien ou presque. Il n’y
avait que Willy Imbey qui toujours vers nous autour du fourneau nous parlait de la misère qu’amène
la guerre, de sa famille, de ses deux jumeaux de 15 ans, où est Karl ?
Samedi le 25 novembre 1944
Nous pensons au retour de nos chers disparus. Mr Pernol est allé à Vesoul pour cela, le plus difficile
est de faire faire 40 cercueils.
On nous a dit que le 10 octobre les Allemands ont fusillé 27 Français à Banvillars. On craint que ce
soient les 27 qui ont été conduit de Chenebier à Belfort le 27 septembre.
Les Allemands tiennent toujours, dans les principaux forts de Belfort, Roppe, Bessoncourt, les Hautes
et Basses Perches, le Bosmont, mais le Château (de Belfort) s’est rendu.
Les francs-tireurs d’Etobon qui étaient au Lomont sont rentrés, il y avait le garde Jeand’heur, Camille
Nardin, Robert Pernon et Gégène (Faivre), ce dernier est blessé. Du fils de Pernon on n’a aucune
nouvelle (il était déporté. Il est revenu à Etobon pour y mourir le 25 septembre 1945)
Lundi le 27 novembre 1944
Emile Christen nous dit que tout combat a cessé à Belfort, les derniers forts ce sont rendus. Notre
maman est allée hier pour la 1ère fois sur la tombe de son fils. Elle a rapporté le nom de l’assassin :
Pietro Pilot, un Sicilien. Moi je ne puis aller jusque là, je suis bien mal en point, car hier je suis tombé
dans les vergers et je me suis presque démis l’épaule droite. On a appris la mort du docteur Pavillard,
il avait été blessé au ventre par un éclat venu de très loin à travers sa fenêtre. C’est le 3è docteur de
mes amis qui meurt à Héricourt, Rebillard, Gaulier et Pavillard, je les regrette tous les 3 beaucoup.
226
Jeudi le 30 novembre 1944
On a reçu une carte que Jean écrivait à son frère le 27 septembre. Il dit qu’il a un cafard monstre qui
frise la détresse. Est-ce possible ? Etre si loin l’un de l’autre et avoir un tel avertissement. Ah ! Les
jumeaux ! Quelle rentrée il aura le pauvre Jean.
Avec Jarko nous avons défoncé le paillis et sorti tout ce qui y était caché. Philippe qui était présent
cette fois me disait : « Mais quand donc tu avais caché tant de choses. Pourquoi que tu ne me le
disais pas » ; « Mon pauvre petit, quand je cachais je me méfiais autant de toi que des Allemands ».
On enterre aujourd’hui à Chenebier les 3 enfants de ce village tués aux combats d’Ecurcey. Les bigots
de Chenebier ont insisté pour que Toupense soit au cimetière catholique. Comme ce serait bien beau
que ces trois camarades soient ensemble.
On a enterré ces jours 3 hommes à Frahier. Ils travaillaient sur les routes et ils se sont amusés à
lancer des pierres sur une mine et elle a sauté.
Soir – Quelle surprise ! Voila le Jacques (Pochard) de ma sœur qui arrive. Quelle surprise aussi pour lui
de trouver son père et son frère en moins, fusillés. Il ne savait rien. Peut-on se faire une idée de ces
moments. Un fils qui arrivent après des années de guerre, il croit trouver sa famille au complet, on lui
dit : « Le papa et Samuel ont été fusillés il y a 2 mois ». Ce serait bien triste de dire : « Ils sont morts »
mais fusillés ! Conduits à l’abattoir, comme des bêtes.
Que dis-je, comme des bêtes ! Ah ! Non des bêtes ne savent pas où les conduit, mais eux le savaient.
Quand René Bauer s’est agenouillé sur son frère, et les 9 autres, et tous les autres, ils savaient, ils
voyaient, et ils ont chanté quand même. Les 10 derniers ont tous chanté parait-il et dans la 2è
fraction, un seul chantait, c’est le Jean Perret.
Revenons à Jacques (Pochard) il arrive de Fougerolles. Il est dans une section de munitions qui vient
de Marseille. Il a fait la campagne de Tunisie au 6è d’artillerie. Avant il avait fait la campagne d’Oran
contre le débarquement des Américains. Leurs officiers étaient de purs collaborateurs. Ont-ils été
fusillés, eux ?
Samedi le 2 décembre 1944
Le canon gronde toujours en Alsace du côté de Masevaux, Thann. Les Allemands y seraient quasi
encerclés au nombre de 30 ou 50 000, mais ils tiennent bon.
Notre Jarko voulait s’en aller demain mais je lui ai dit qu’il fallait qu’il reste jusque quand nous aurons
ramené Jacques.
Ah ! Que je suis effrayé pour ce triste travail. Je voudrais ne pas les revoir, ne pas avoir cette vision
d’horreur. J’aime mieux avoir le souvenir de leurs si belles figures, pleines de vie et de santé.
Je revois ce bandit de Vonalt assis là vers le fourneau, j’entends encore sa voix qui aboyait, et puis cet
autre capitaine Blum qui est venu mettre son museau dans une de nos tasses de café. Là c’était le
comble.
Ah ! Jean quand tu sauras tout cela ! Toi qui adressais une carte à ton frère quand on l’immolait. Son
angoisse est allée jusqu’à ton cœur !
Ah ! Nous étions bien attristés quand nous avons comme ces choses, mais ce n’était pas à comparer
au chagrin que nous éprouvons depuis la libération.
Dimanche le 3 décembre 1944
Gégène Faivre m’a dit qu’il était à l’hôpital avec Jacques Gable ce franc-tireur blessé au combat de
Maiche, que nous avons caché en juillet. Il était de nouveau blessé.
J’ai réuni aujourd’hui les familles pour parler de l’exhumation prochaine. Nous aurons des camions
de l’armée pour amener les cercueils. J’ai pu décider Henri Nardin à nous laisser un bout de son
terrain qui touche au cimetière, certains désirent qu’on fasse des fosses individuelles. Je crois que ce
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ne sera pas possible. Où mettrait-on la terre de 35 fosses. Il faudrait avoir pour cela beaucoup de
main d’œuvre.
Mercredi le 6 décembre 1944
Les gens valides de Belverne, Chenebier, Echavanne sont venus pour creuser nos fosses, nous ferons
deux longues fosses communes et une plus courte en travers, ce qui rangera nos malheureux enfants
en fer à cheval. Et nous leur élèverons un monument au centre.
Mr Lovy viendra présider le culte, mais il n’approuve pas l’idée de les amener à l’église. Moi non plus
et contre bien des gens je dis que c’est absolument impossible.
10 heures – Je viens de passer vers les fossoyeurs. C’est une vraie fourmilière, mais ils disent
beaucoup. Jarko dit : « Toujours parler, toujours discuter, pas beaucoup travail ».
Mr Pernol part à Chenebier pour diriger le pénible travail d’exhumation, les camions ont amenés 39
cercueils et 12 prisonniers pour aider. J’aurais préféré qu’il n’y ai pas de ces gens-là. On ouvre
aujourd’hui le charnier des 27 fusillés de Banvillars. Monsieur Pernol y est allé hier. On lui a dit que
ces victimes là étaient des hommes de Belfort.
Soir – Mr Pernol vient me dire qu’on craint beaucoup qu’il y ai
des hommes d’Etobon dans la fosse de Banvillars, il en a eu
des échos aujourd’hui. A Chenebier ils ont déjà retiré ce
pauvre Gilbert et Henri Croissant.
Demain de bonne heure, il faut que je voie tous les parents
pour leur faire porter des draps et des oreillers, pour que ces
pauvres enfants dorment mieux le dernier sommeil.
Il faut aussi qu’ils donnent des renseignements sur les
vêtements de chacun pour aider à les identifier. Quelle
épreuve !
On me demande si je veux aller pour reconnaître mon fils ! Je
veux le conserver et je sais que son âme n’est pas là
Vendredi le 8 décembre 1944
Quel temps il fait depuis cette nuit, et les fosses ne sont pas creusées, les hommes sont trempés. J’ai
demandé aux parents de les accueillir chez eux pour les faire diner.
Je viens de conduire une voiture de planches et de poteaux au cas où on en aurait besoin pour!
descendre les cercueils, dans
la bourrasque les vaches ne
pouvaient plus avancer. Il nous
fallait bien ce temps ci 2
heures – Hélas ! Ah grand
hélas ! Les fusillés de Banvillars
en partie de ceux d’Etobon.
Louise Bugnon y a reconnu son
mari. Le Marcel Nardin et
Marguerite Nardin a reconnu
son frère Albert.
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Il y a 5 des gendarmes qui ont été emmenés avec eux : l’adjudant Henry, Pierre Leblanc, Pierre
Bouteiller, Jean Millet et Pierre Savant-Ross.
gendarme
Pierre Savant-Ross
Ah ! Mes amis. Quoi dire.
Quoi penser devant de
pareilles monstruosités.
Nous revivons la journée du
30 septembre quand nous
avons appris le crime de
Chenebier. Il n’y a pas rien
que les parents du Marcel et
de l’Albert qui sont dans
l’anxiété, il y a tous les autres
car ils ne sont pas tous
reconnus.
Adjudant Marcel
gendarme
Henryen 1942
Pierre Leblanc
3 heures – je viens du cimetière. Quel travail, quel immense travail. Que de terre ! J’ai fait laisser un
espace de 6 mètres entre les deux longues fosses, je me rends compte que c’est trop peu, mais on ne
peut pas recommencer. On ne pourra pas y faire le monument. On le fera donc au bout. En ce cas, la
fosse transversale qui contiendra 4 ou 5 cercueils sera mal placée. Ah ! Qu’il est difficile de faire bien,
tout ce qu’on fait !
5 heures – Suzette et Aline ont voulu aller à Chenebier, elles rentrent. Oh ! Quelle scène déchirante
chez nous.
Serret a trouvé notre enfant, il n’y a plus à s’illusionner. Jacques est bien mort ! Il a été tué d’une
seule balle derrière la tête.
Il n’est pas du tout défiguré, mais il a le front extrêmement plissé, j’en conclus que le pauvre enfant
attendait avec anxiété le coup fatal.
Mais combien sont méconnaissable. Christ Guemann a reçu au moins 15 coups de fusils. Notre nièce
Hélène (Pochard) a bien reconnu mon beau-frère et le Samuel. Alfred à l’air de chanter encore !
La marguerite (Fellner, épouse Perret) du Charles n’a pas quitté de la journée, elle les a tous lavés.
On a retrouvé le porte monnaie de Jacques, son couteau et son béret. Mais dans sa poche de
chemise où le matin même avec Aline il avait mis un tout petit porte monnaie avec 1 500 ou 2 000
francs dedans et la feuille de la bible que je lui avais partagé avec son frère, il n’y avait plus rien. La
poche était déboutonnée.
L’aura-t-il donné à Philippe Kuntz au moment où ils se sont embrassés, quand le bandit Italien a
repoussé Jacques contre le mur ?
Est de tous on donne des détails. On frémit en les écoutants.
Aline nous dit que quand elle a porté à Jacques à l’école ses souliers à semelles de bois fait par Zanon
elle lui a dit qu’elle n’avait pas trouvé ses bons, que les Cosaques les avaient volé, il a ouvert deux
yeux effarés et il a dit : « Oille » Il avait déjà eu là une grosse déception.
Samedi le 9 décembre 1944
Quelle journée, que de mal j’ai eu avec mon genou malade, que de pas j’ai dû faire pour tout
organiser. Dès le point du jour j’ai dû parcourir le village en clopinant. Les fosses n’étaient même pas
finies. Je comptais sur Camille Nardin pour faire des étiquettes, il n’avait rien fait. C’est au moment
où les gens partaient déjà pour Chenebier qu’avec Louis Nardin nous mettions ces étiquettes à leurs
places. Là encore il fallait satisfaire tout le monde, les uns désiraient que leurs enfants soient dans
telle ou telle place.
229
J’ai essayé de faire pour le mieux, j’ai mis Gilbert Goux pour qu’il soit vers son père, puis après ce
sont tous les Perret, il y en a 8. Jacques est tout près de sa marraine et du grand-père Comte (qui sont
enterrés de l’autre côté du mur, dans le cimetière communal), il est entre le Pierre et le René.
Les deux fils Bauer en face de leur père, les deux fils de Louis Nardin et les deux fils Guemann dans la
fosse transversale.
J’ai fait laisser un demi-mètre entre chaque cercueil, sauf où ce sont des frères. En ce cas les cercueils
sont côte à côte. Il faudra en tenir compte quand on leur mettra leur tombe. Pour des frères il faudra
des tombes jumelles. Tout cela nous l’avons fait sur un terrain qui n’est pas encore à nous. C’est à
Louis Nardin, on lui a donné 500 francs pour qu’il en fasse don à la commune. Tout est fait
illégalement, sans autorisation aucune.
Quand je suis rentré à la maison pour me préparer, j’ai trouvé chez nous deux pasteurs, Mr
Poincenot et Mr Netillard qui m’attendaient avec leur auto. Heureusement car je n’aurais pas pu
marcher jusqu’à Chenebier !
Là-bas nous laissons l’auto vers le monument car le pont est sauté, nous passons sur des planches et
nous arrivons les premiers vers l’école !
Oh ! Quelle vision. Là devant nous rangés côte à côte sur deux rangs, tous ces cercueils ! Des noms,
des noms et hélas une odeur !
Nous avançons, Jeanne et moi, nous cherchons un nom, deux noms, quatre noms ! Là au 2è rang, au
coin gauche, ce sont les Perret devant eux au 1er rang je lis : Pochard Alfred ! Samuel est là un peu
plus à gauche, Jacques ! René, Pierre et tous les autres.
Cette fois il n’y a plus de doute. Hier encore j’avais eu un peu d’espoir quand à midi Mr Pernol est
rentré, il m’a dit : « Nous ne trouvons pas Jacques »
Nous nous abimons dans notre douleur et nous attendons que toutes les péroraisons aient eu lieu. Il
fait très très froid, nous sommes au coin contre l’école et là devant nous, notre enfant, nos enfants.
Puis arrive Suzette, Aline et Philippe. Ils sont là au pied des cercueils les larmes coulent. Philippe
après de grands efforts a réussi à en faire couler une mais la Juliette l’essuie et il n’en revient pas
d’autres.
Ah ! Pauvre petit, tu ne te rends pas compte, tu ne comprends donc pas que c’est ton papa qui est là
devant toi. Ah ! Les enfants !
Les gerbes de fleurs arrivent de partout et recouvrent les cercueils. Il y a des cocardes, des palmes,
des rubans tricolores et il y a aussi des soldats, des FFI venus de Belfort et aussi un détachement
amené par le capitaine de mon neveu Jacques Pochard depuis Fougerolles.
Tous ont bien froid, les discours sont trop longs. Ah ! S’il vous plait pas tant de démonstrations
patriotiques, laissez nous pleurer tout simplement. Je vois là-bas cette usine où ils ont passé de si
cruels moments. Ont-ils eu par avance la vision de ce jour ci ? Non, s’ils ont pu penser, ils ont cru que
nous irions dès le premier jour rechercher leur pauvres corps mutilés. La neige se met à tomber, il
pleut aussi, le vent est violent, nous sommes transis mais nous ne sentons rien.
L’appel des noms est lugubre ! Le capitaine Aubert dit : « Perret Jacques – Fusillé par les Allemands »
que répond le lieutenant Pernol. Et puis c’est fini on va revenir quand un camion arrive de Banvillars ,
il amène 3 autres cercueils : Marcel et Albert Nardin et Pierre Prosper que l’Esther, qui était allée voir
si Belfils n’était pas là, a reconnu.
Nous remontons en auto et nous arrivons vers le cimetière d’Etobon un moment avant les camions.
Philippe et Jeanne étaient ramenés dans l’auto du receveur des postes d’Héricourt, il faisait un temps
affreux. Comment à présent décrire la scène qui s’est déroulée au cimetière ?
230
Les camions sont arrivés avec leurs remorques et leur macabre chargement et les hommes, de
Belverne, quelques uns d’Etobon, de Chenebier et d’Echavanne prenaient les cercueils et les
portaient, les alignaient dans le pré d’Henri Nardin. Ah ! Quel travail, prendre ces cercueils dans ces
camions, ils étaient lourds, les hommes avaient froid, la neige cinglait les figures.
Et tout le pré se couvrait de cercueils. Fernand Bichon dirigeait un peu. Je lui avais demandé de faire
ce travail en toute conscience. C'est-à-dire de bien mettre chacun vers son étiquette, pour que
chaque famille soit bien sûre de pleurer sur son enfant. Il m’a fait une promesse solennelle.
A chaque cercueil qui arrivait on se demandait : « Qui est celui-ci, est-ce le nôtre ». Je ne savais plus
où était Jacques, ni René, ni aucun, il neigeait trop fort pour lire leurs noms à leurs pieds. Parmi tous
ces cercueils il y avait celui d’un inconnu. Mr Pernol l’a fait ouvrir en priant quelques personnes
capables d’essayer de le reconnaître. Berthe Croissant s’est avancée : « Oh ! … C’est Roger ! C’est
mon fils ». Ce matin encore elle me disait que son 2è fils n’était pas mort.
Dans ce groupe de 4 maisons voisines à la Cornée, il y a 8 morts et 3 maisons plus loin, chez Charles
Perret, il y en 3 !
Le matin du 27 septembre c’est elle, cette pauvre mère qui a insisté pour que ce fils Roger aille à la
mairie. Comme les autres. Hélas !
Il faisait si froid que j’ai décidé Jeanne et nos femmes à venir chez Victor pour se chauffer et un
moment après, n’y tenant plus je suis revenu à la maison. Léopold et Eugène y sont venus sitôt après
moi. Ils ont pu avoir une auto pour venir de Valentigney, la Guitte n’est pas venue à l’enterrement de
son père et de son frère. Betty aussi a été empêchée. Nous avons pris une boisson chaude et nous
sommes allés à l’église qui s’est mise à sonner de ses deux belles cloches.
Oh ! Que de monde, tout était rempli, les stalles des anciens étaient remplies, occupées par des
officiers et des pasteurs.
De partout on entendait des sanglots, surtout quand Mr Lovy a fait une 2è fois l’appel des noms et
une 3è fois le nom de mon fils a été prononcé avec celui des deux frères Guemann par leur ami
commun Pierre Roth qui a aussi pris la parole au temple.
Et cela s’est terminé, on est sorti et chacun a emmené chez lui de ces
nombreux étrangers. En plus de nos parents nous avions les familles
Mercier, Besson. On peut dire que Robert Besson est un rescapé. Il lisait
un trop beau livre pour aller au fatal rendez-vous (j’ai appris depuis
qu’un autre Robert Besson était parmi les rares rescapés d’Oradour,
celui-ci avait réussi à se cacher au pied d’un mur sous un lierre).
J’aurais bien voulu pouvoir retourner au cimetière plus tôt, je désirais
photographier Jacques et René dans leur cercueils, au fond de la fosse et
je suis arrivé presque trop tard.
Avec Aline, Suzette et Philippe j’ai pu quand même leur dire un suprême
« Adieu » et malgré la neige, la pluie, j’ai pu prendre une gravure (photo).
J’aurais aimé avoir tous les Perret, le Charlot qui est le premier, le Jean et
le Georges, le Pierre, Jacques, René et ses deux frères Paul et Maurice.
On ne voyait plus que Jacques, un peu le René. Ses deux frères sont déjà
le cercueil de Jacques
cachés pour toujours.
Perret
231
En d’ici, ce sont les deux frères Bauer et je crois André
Schoenenberger. De l’autre côté, de Pierre on ne voit plus
qu’une petite tache blanche.
Les fossoyeurs s’abiment dans leur douleur !
En dedans du cimetière (communal), juste en face, contre
le mur, reposent déjà Suzanne et le grand-père Comte puis
le grand-père et la grand-mère Volot. Et là derrière ma
belle-mère c’est la tombe où sont enterrés le vieux
Jacques Suzette, son fils Jacques, l’instituteur, Charles
Suzette père de Charles fusillé et sa mère. J’aurais aimé
(tombes intérieur du cimetière communal)
pouvoir mettre le fils vers ses parents. Sa famille a dit qu’il
Etait mieux de le mettre avec les hommes de son âge, en face.
Voici ce petit cimetière dans le courant de l’année suivante. Les tombes
sont toujours cachées sous une masse de fleurs.
Soir – La journée s’achève. Nous venons de souper (on mange quand
même !) et tous réunis nous reparlons d’eux, toujours d’eux ! On revoit
tout, on se commente tout. Quand on a ouvert le cercueil vers le
cimetière, on a vu ce pauvre Roger Croissant tenir son mouchoir de la
main droite presque sur sa figure. Sans doute tous ces malheureux ce
sont mis à pleurer quand on leur a annoncé qu’ils allaient mourir,
même ceux qui ont chanté.
Ah ! Si seulement ils avaient été tués en combattants. Ce ne serait pas
la même chose. Les dernières paroles qu’a prononcée Jacques ici en
Le cimetière en 1945
embrassant son enfant ont été : « au revoir Philippe, sois toujours bien
gentil ». Puisse-t-il le pauvre petit mettre ses paroles à profit.
Je colle ici une coupure de journal où il est question de 42
cercueils. Le compte est exact car aux 39 de Chenebier il faut
ajouter les 3 qui arrivaient de Banvillars où Albert Nardin était
couché les deux mains jointes comme s’il priait.
Dimanche le 10 décembre 1944
Jarko nous a quittés. Aujourd’hui après diner il
est parti un peu brusquement à notre avis,
sans se retourner, mais je crois qu’il ne voulait
pas nous laisser voir qu’il pleurait. Lesté de
2 000 francs et d’un certificat que je lui ai fait,
il va rejoindre Paris et de là il ira en Serbie et
pendant qu’il s’en va, nous, nous continuons à
nous entretenir de nos disparus. On ne pense
qu’à eux, on ne parle que d’eux. On a toujours
de nouveaux détails.
Soir – Encore un ! C’est le Pierrot (Pierre Goux), sa
mère est allée à Banvillars et l’a reconnu. Ah !
Jarko
Misère.
Lundi le 11 décembre 1944
4 heures – Une auto vient d’amener un nouveau cercueil. 2 soldats et l’Albert en descendent. Je vais
les aider à porter ce pauvre Pierre Goux dans l’église. On l’a mis dans la sacristie, là où il y a 3 mois
nous avions mis Raymond Besson. Que de mots depuis !
J’ai ouvert tout, portes et fenêtres, les autres étaient déjà ressortis. J’étais seul avec lui. Combien de
pensées ont passées dans ma tête, je me suis reproché certaines choses. Il y en avait bien assez sans
lui. Il n’y a plus de maréchaux, plus que moi pauvre boiteux. Jacques était un bon maréchal, un
232
fameux ouvrier, le Pierrot quoique plus jeune était lui aussi un très bon ouvrier. Ces deux forgerons
et les 3 menuisiers font une grosse perte pour le village au point de vue artisanal.
Je suis allé ce matin à la goutte Churiot pour
récupérer l’essence que les francs-tireurs y avaient
caché. Ils y en avaient mis 600 litres, mais un
tonneau a été enlevé par Taqui, de Clairegoutte, un
autre a été percé par un éclat d’obus, nous n’avons
donc eu que 200 litres qu’on va distribuer aux gens.
Je suis allé voir le moulin incendié et j’ai retrouvé
deux de nos tabourets pliants que j’avais caché en
plein bois au dessus d…..(mots cachés par une photo) sont
pas mal hachés par le ….. (mots cachés par une photo)
Le cimetière des fusillés
Nous avions un peu peur ….. (mots cachés par une photo) nous n’en avons
pas vu (il y en avait cependant une vingtaine….(mots cachés par une photo)
étions). Il parait que hier un soldat a encore été ….. (mots cachés par une
photo) par un Boche qui se tient encore dans les bois de Vaux.
Mardi le 12 décembre 1944
Nous venons d’enterrer Pierre Goux vers ses camarades. Sera-ce le
dernier ? Comme c’était triste, chacun est allé pleurer vers les siens.
Je voyais ma sœur, ma pauvre sœur devant ses deux tombes. Oh !
Qu’elle me faisait pitié. Et Suzette, et Aline de l’autre côté ! Et toutes
les autres !
Jamais je n’ai vu tant de monde pleurer ensemble. Combien d’autres
victimes y aura-t-il encore, avec les mines. On signale le maire de
Brevilliers et un instituteur d’Héricourt qui sont victimes.
La tante de Mme Pernol venue hier nous disait que les soldats sont
allés pour sortir de son tank incendié, à Frédéric-Fontaine, le soldat
qui y est carbonisé, quatre mines ont sautées autour d’eux. Il y a eu
Pierre Goux
des victimes. En venant elle a vu un sanglier qui avait sauté aussi sur
une.
10 heures – Qui aurait cru à une chose semblable ! Un des Boches qui était à l’école, celui qui a pris
mes tôles du hangar est couché dans le lit de notre écurie. C’est Georig, l’interprète, il dit qu’il s’est
rendu aux Français et comme Alsacien, il a été libéré aussitôt. Mr Pernol le croit sincère. Il nous
affirme que l’ordre de ne plus fusiller les FFI leur avait été donné aux environs de Besançon. Si oui,
les fameux Vonalt et Blum ont bien désobéi, il accuse le commandant Bachmaïer comme
grandement responsable du malheur d’Etobon et aussi le médecin Rauch.
La maman est bien fâchée que je l’ai couché chez nous. Il est serrurier à, ou vers, Colmar.
Notre neveu Jacques Pochard vient de nous dire au revoir pour repartir à
Fougerolles. Son capitaine a été bien bon de venir à l’enterrement avec 12 de
ses hommes. Je lui ai écrit pour le remercier.
Jeudi le 14 décembre 1944
Avec Mr Pernol je suis allé à Belfort dans la 201 que l’armée lui a prêtée. Nous
avons passé à Banvillars où nous avons eu des détails. Mr Pernol a trouvé à la
caserne Frédéric du Vallon la liste des 27 fusillés de Banvillars. Ces hommes
ont été chargés dans un camion avec des outils et ils sont partis au gré du
Jacques Pochard
bourreau pour trouver l’endroit propice pour le meurtre.
Ils ont pris la route d’Héricourt, puis passant à proximité de cette corne de bois vers Banvillars, ils y
sont allés. Ils leur ont fait creuser la fosse puis ils ont voulu leur faire crier « Heil Hitler » et sur leur
refus ils les ont fusillés.
233
Je dis « ils », qui « ils » ? Eh bien des Français, des miliciens. Un homme de Banvillars caché à
proximité à tout vu (note du 10 octobre 1945 : ceci est archi-faux : un groupe de gens d’Etobon
rentre de Banvillars où vient d’avoir lieu une cérémonie commémorative, on me dit que le curé de
Giromagny qui était parmi les condamnés à pris la parole, il a dit que 2 autos contenant chacune 14
condamnées ont quitté Belfort. On a placé plusieurs mitrailleuses en batterie. On a fait descendre les
hommes deux par deux, quand les deux premiers qui était un soldat Algérien et un autre ont été
engagés à bonne portée, dans le petit chemin, derrière la haie, les mitrailleuses ont tiré, ils sont
tombés. Aussitôt deux autres sont descendus et ont parcourus le même chemin, arrivés à l’endroit
fatal, ils sont tombés vers les deux premiers ces deux ci étaient Pierre Goux et un Nardin d’Etobon, il
n’a pu dire lequel. Lui était du 3è convoi, alors il a demandé en grâce au bourreau qu’en qualité de
prêtre et d’officier Français, on le fusille le dernier et par devant pour qu’il puisse assister de ses
prières ses camarades. Alors chose incroyable on la mis de côté et quand le contenu du premier
camion a été exécuté on l’a fait remonté dedans et il n’a pas vu l’exécution du 2è. Mais d’après les
coups de feu il est persuadé que cela s’est passé comme pour le premier. Nos amis les gendarmes
ont subi le même sort. Ils ont tué comme à Chenebier le père et les fils Dugois. Ce brave curé qui est
presque un vieillard a été emmené à Dachau où il était avec notre pasteur Mr Marlier, ils s’aiment
comme des frères).
Je suis allé voir le père Chassigné le rebouteux de Bavilliers, il m’a dit que je m’étais forcé le genou et
déplacé l’épaule, mais pour cette dernière c’est très vieux.
En effet j’y ai mal depuis qu’un jour étant gosse j’avais jeté une pierre au chat de chez Tournier, mon
bras était retombé inerte.
234
Quel changement dans Belfort, où sont ces habits verts qui traversaient les rues en chantant, ces
convois funèbres qui défilaient au pas de l’oie, toutes ces femmes qui claquaient du talon ?
Je suis allé à la caserne de Maud’hui à Rethenans pour avoir 10 prisonniers Allemands.
Vendredi le 15 décembre 1944
Nous avons reçu nos 10 Boches, il faut que nous en assurions nous même la garde. Pour la nourriture
chaque famille leur fera la soupe à raison de 15 francs par têtes et par jour. On va bien leur faire
réparer la conduite qui une fois de plus est crevée. Les gens arrachent les pommes de terre et en
ramènent de rudes voitures !
Soir – Philippe vient de me dire : « Grand-père ! Il faut encore un fusil pour le Roger Perret, pour
garder les prisonniers ». Alors je lui en ai donné un de ceux que j’avais encore. C‘était drôle de voir ce
petit bout d’homme partir avec ce fusil boche au dos.
Dimanche le 16 décembre 1944
Nous finissons de diner quand un des prisonniers, un grand blond, Otto Youg a rapporté une marmite
qu’on avait prêté, nous avions un bon gâteau de potiron. Oh ! Ces yeux vers ce gâteau. La maman qui
les massacrerait tous dit : « Il en mangerait bien un morceau ».
On le lui tend ! Lui a tendu ses deux mains pour le prendre…
Mon pauvre Jean, c’est en pensant à toi, nous t’avons vu avoir si
faim, mais tu as trouvé aussi des bonnes gens !
Nous voulions venger son frère ! La voila notre vengeance.
J’ai demandé que 10 familles en adopte provisoirement chacun un
pour leur fournir linge et couverture pendant qu’ils sont ici.
Suzette est sur le point de partir à Buc pour voir Kuntz et Aline va
allé à Chenebier à l’enterrement du petit Roland Hénisse, le fils de
Fernand, le pauvre petit âgé de 10 ans jouait malgré les défenses de
sa mère avec une grenade qui lui a éclaté dans les mains. Conduit à
l’hôpital d’Héricourt, il est mort le lendemain.
En voilà déjà trois de la famille Hénisse, deux enfants et le grandpère. Fernand à perdu son 6è enfant.
Roland Henisse
Mardi le 19 décembre 1944
Les avions qui ont tant survolé la nuit de dimanche étaient des Allemands. Ils ont déposés un peu
partout des parachutistes qui font beaucoup de mal de toutes les manières possibles (à vérifier ?). Ils ont
bombardé Dijon. Les Allemands ont lancé une grande offensive contre les Américains en Belgique.
Ces derniers, surpris, ont abandonné une division entière de blindés avec lesquels les Allemands ont
fait immédiatement un autre coup qui a bien réussi, à cause de la surprise occasionnée par tout ce
matériel américain. La situation est critique au Luxembourg.
En Alsace les Boches tiennent le coup, ils ont repris Pont d’Aspach ! La bise nous apporte ces jours ci
le son du canon bien plus fort du côté de Thann. On frémit en pensant qu’ils pourraient revenir.
Aline vient d’entrer tenant dans ses mains 3 objets, le porte monnaie, le couteau et le béret de
Jacques, retrouvés sur lui dans sa tombe. Avant que j’ai pu l’empêcher, malgré mes protestations elle
a ouvert le fourneau et mis le béret au feu. J’en suis outré, indigné, alors me dit : « on ne pourrait
plus le mettre ». Ah ! Ce n’était pas pour le mettre ! Il y a des gens qui ne comprennent pas.
Jeudi le 21 décembre 1944
Les champs de pommes de terre étaient inépuisables cette année, les gens en ramènent tous les
jours, elles ne sont absolument pas gâtées, mais il fait très froid. Les prisonniers ont fini le travail des
fontaines, on les a répartis chez les gens qui ont besoin de main d’œuvre. J’en ai mis deux sur le toit
de l’église et de l’école et ils viennent aussi bricoler chez nous. Comme j’ai retrouvé les tôles
ondulées que les Allemands m’avaient volé. Je les fais replacer sur le hangar par mes deux Boches,
235
Otto Youg et Walter Erich. Ils avaient bien froid. Je les ai appelés souvent pour se chauffer. Nous les
nourrissons et ils ont la dent. On leur en bourre autant qu’ils peuvent manger. Jusqu’à Philippe qui
veut que je leur donne des cigarettes.
Les autres sont allés avec Mr Pernol dans les bois du Chérimont pour rechercher les corps des francstireurs Fabro et Saint-Maurice (gendarmes). Ces deux gardiens de prisonniers qui avaient été envoyés
par le gendarme Gendre en reconnaissance ont été pris et fusillés par les Allemands le 18 septembre.
Qu’ils prennent bien garde aux mines. Les bois en sont cousus là-haut. On signale plusieurs hommes
tués ces jours ci vers Ronchamp. Il y en a tous les jours. Hier des parachutistes Allemands ont attaqué
et tué une femme qui conduisait une ambulance. Ils ont pris l’auto.
236
Dimanche le 24 décembre 1944
Nos deux prisonniers ne s’en font pas, ils passent leur journée vers un bon feu à la forge et ils
bricolent, ils la nettoient, ils mettent des fruits dans un tonneau.
Walter Erich va remettre un fond à un tonneau, il dit qu’il sait. Otto me disait : « Morgen Christmas,
Otto ici (demain Noël) » Et il avait les larmes aux yeux. Il a 3 enfants. Hélas oui c’est demain Noël et
ce sera le 5è que mon fils passe en captivité. Et je m’apitoye sur le sort de ce pauvre Boche qui y
passe le 1er Noël. Il y aura demain un an que Jean était sur le point de revenir. C’est peut-être pour
son bien qu’il a été retenu. Il serait peut-être vers son frère.
Les Américains ont eu un coup très dur. Ils auraient reculé de 100 Km par endroits. On craint qu’ils
abandonnent l’Alsace ! Ce serait bien mauvais pour nous. Ces jours ci la bise nous apporte le son des
combats d’Alsace bien plus fort. On se demande ce qui se passe ?
237
Mercredi le 27 décembre 1944
Les Allemands ont encore eu quelques gains dans la Meuse, mais partout ailleurs ils sont arrêtés. Les
Américains ont eu chaud. C’est sans doute le dernier coup des Boches. Il fait un peu moins froid. Un
de mes prisonniers a glissé sur notre toit gelé et il est tombé en bas, mais relevé aussitôt il voulait
remonter, mais je n’ai pas voulu. Il y en a deux jeunes qui ne valent pas cher, qu’ils se méfient
Fernand Bichon pendant qu’il faisait la goutte des Allemands à la Vieille Verrière, était beaucoup avec
en contact avec les Cosaques, il vient de me raconter que l’un d’eux avait ses deux fils avec lui, un de
17 ans et un de 14. Ce dernier faisait la soupe. Je viens de faire un sauvetage au Coteau. Ma sœur est
venue toute en larmes me chercher pour retirer son chat qui était pris dans la batteuse, et j’ai réussi
à sauver le chat. Ça me fait songer à tous ces hommes qu’on a massacrés volontairement. Ah !
Monde maudit (aujourd’hui 12 octobre 1945 nous apprenons que bourreau principal des francstireurs Français, le sinistre Darnand a payé sa dette, il est fusillé lui aussi et nous apprenons aussi la
condamnation à mort du bougnat (Auvergnat) Laval, fusillé le 14 octobre 1945).
Jeudi le 28 décembre 1944
Nous avons enlevé de la forge tous les copeaux que Jacques y avait fait en creusant ses sabots.
Philippe m’aidait. Un coup je démontais le tronc sur lequel il ébauchait.
Il y avait un crochet qu’il y avait fixé pour tenir son banc à
paroir. J’allais l’arracher quand le petit m’a dit : « Grandpère, puisque c’est mon papa qui l’a mis, il ne faut pas
l’ôter ».
Si tu savais cher enfant combien ces mots m’ont fait
plaisir. Toi tu n’aurais pas mis au feu le béret de ton papa a
eu pendant 3 mois dans sa tombe, dans sa poche, malgré
qu’il était fichu.
Ma sœur a comme moi bien du mal à l’épaule droite et en
en parlant tous les deux nous nous sommes souvenus que
notre père s’en ai beaucoup plaint aussi, ses dernières
années, de son épaule.
Parmi les prisonniers il y a 2 Autrichiens, ils ont dit que les
jeunes Boches sont prêts à se révolter.
Samedi le 30 décembre 1944
Les nouvelles des Américains redeviennent meilleures. Ils
reprennent du terrain perdu, cela grâce à beaucoup
d’aviation qui écrase les Boches. Cette aviation n’avait pas
pu agir quand les Allemands ont attaqués car ils étaient
déguisés en Américains et avait du matériel américain.
Il parait que nos prisonniers complotent sérieusement de
s’enfuir. Ils entendent le canon de plus en plus fort, ils
croient que leurs Kamarades reviennent. Eh ! Bien, demain
matin on les reconduira à Belfort. Ils verront s’ils seront
mieux.
Deux zouaves sont venus me demander de la goutte, ils
viennent des environs de Mulhouse. Ils m’ont dit que ces
parachutistes Allemands ont déjà fait beaucoup de mal. Ils
demandent à monter sur les camions et y mettent des
bombes à retardement. Ailleurs ils font sauter des édifices.
Ils attaquent les soldats isolés. Ils ont même des flacons
d’acide sulfurique qu’ils jettent. Il y a eu ces jours passés 3
maisons détruites à Belfort par des bombes allemandes.
238
Dimanche le 31 décembre 1944
Ce matin au point du jour 4 hommes sont allés dire aux prisonniers de descendre dans la cour avec
leurs affaires personnelles et, en route direction Belfort. En passant devant le cimetière, ils les ont
fait se découvrir et s’agenouiller 5 minutes sur la route.
Pas un n’a bronché. Pernon était bien décidé d’abattre le premier qui aurait refusé d’obéir.
Quatre hommes sont partis en vélo reprendre la conduite à Frahier et les 4 premiers sont revenus sur
les vélos. Puis Mr Pernol est allé à Belfort pour ramener les quatre qui sont allé jusque là.
J’ai regretté qu’ils aient agi un peu précipitamment car on aurait pu garder encore les deux nôtres et
les deux Autrichiens.
Soir – Philippe Kuntz est chez nous. Il nous raconte, ça nous fait mal de le voir et de l’entendre. Il ne
repartira que demain.
Année 1945 Lundi le 1er janvier 1945
Nous voici dans une nouvelle année. Ce sera l’année de la Victoire, l’année de la fin de la tuerie !
Mais d’ici au 31 décembre combien de victimes y aura-t-il encore, nous pensons à tous nos
prisonniers à tous les déportés qui sont encore dans la gueule du loup. Nous pensons à tous ceux qui
autour de nous périrons en sautant sur des mines. On en signale tous les jours dans nos villages tout
proches. Cette nuit il y en a éclaté 3 en Chérimont.
Les cloches n’ont pas annoncé la nouvelle année. Hélas, c’est que sur les 27 jeunes hommes qui
auraient pu sonner, il y en a plus que 2 ici. Les autres sont morts ou déportés.
Oui cette fois nous tenons l’année de la victoire ! Mais en attendant il y aura encore des coups durs.
Ces jours-ci nous craignons presque un retour des Boches par ici. Oh ! Si le fait se produisait, je crois
qu’il ne faudrait pas rester ici.
Le cousin Charles (Perret) dit qu’il ne fuirait pas, il s’armerait d’un fusil et il attendrait. J’en doute fort
car il ne saurait pas s’en servir.
Nous apprenons la mort de Charles Pourchot qui faisait les fonctions de maire à Belverne, le maire
Sire ayant été destitué. Pourchot a été victime d’une vengeance, on lui a jeté un seau d’eau et il a
pris froid.
Samedi le 13 janvier 1945
Le docteur Müller de Belfort est venu hier soir me mettre la jambe dans le plâtre, me voici alité pour
3 mois. Je souffrais de plus en plus, j’ai passé à la radio. Il parait que j’ai de la décalcification au tibia.
Il y a de la neige. Nous avons un petit rouge-gorge depuis plusieurs jours dans la cuisine et dans la
chambre
Dimanche le 4 février 1945
Mme Christen me dit que l’Hindou Chan-Dram leur a écrit depuis l’Angleterre. Hélas, 100 fois hélas.
Si Jacques était resté avec les 5 Hindous quand nous les avons trouvés le 19 ou 20 septembre sous la
Pierre-du-Sarrazin !
Les Russes sont sur le point d’arriver à Berlin. Tout va bien, même ici. Je suis toujours à mon école de
patience, le temps passe vite, je ne m’ennuie pas.
Dimanche le 11 février 1945
Nos femmes ont réussi à retrouver des courroies et elles ont battu, blé, orge, avoine, c’est fini. Ces
jours ci Edmond Bonhotal de Chenebier a sauté sur une mine, il est blessé assez grièvement, il l’avait
déjà été en octobre par un obus. (Aujourd’hui 18 octobre 1945 Marcel Grandjean de Chenebier,
prisonnier libéré a sauter sur une mine au même endroit.
239
Journal Suisse de l’été 1945
Samedi le 24 février 1945
La radio annonce que le haïssable Doriot a été tué en Allemagne. Mr Pernol a quitté Etobon pour
Vesoul, il me laisse seul dans les affaires de la mairie et je suis au lit. C’est notre maman qui doit
s’occuper de tout. Oh pourquoi n’envoyons nous pas promener tout ce fourbi. Nous aurons
beaucoup de mal par les gens et probablement nous nous ferons des ennemis. Vivement que je ne
sois plus rien du tout. Le maire de Chenebier a autorisé que la salle où nos victimes ont été torturé
servent de salle de danse aux soldats cantonnés là. Quelle honte, j’écris cela aux journaux.
Nous avons eu la visite de nos amis Clainchard. Leur fils Raoul quoique condamné à mort n’a pas été
exécuté, mais il est dans un de ces mauvais camp en Allemagne.
240
Vendredi le 16 mars 1945
Sans tambour ni trompette on vient de déterrer Tournier pour le
mettre vers ses camarades. Il repose vers le Pierrot (Goux) qui n’était
pas encore rebouché complètement. Nous apprenons avec une
grande et joyeuse surprise que les Américains viennent de traverser
le Rhin sur le pont de Remagen que les Allemands ont oublié de faire
sauter.
Jeudi le 22 mars 1945
Surprise plus grande encore. Notre auto, notre bonne auto 3508 est
là devant chez nous. C’est le receveur d’Héricourt qui vient de nous
la ramener. Il était en vacance chez lui (Saône-et-Loire) et il est
revenu avec.
La radio ayant dit un matin que le général de Gaulle avait visité les ruines d’Oradour, j’ai eu l’idée de
lui écrire pour lui apprendre le martyre de notre village. Il m’a répondu quelques jours plus tard.
Copie d’une lettre que j’ai
écrite au général de Gaulle
Etobon le 5 mars 1945
L’adjoint d’Etobon Perret Jules à Monsieur
Le général de Gaulle
Mon Général,
La radio nous a dit ce matin que vous avez visité Oradour, cette cité sœur de la nôtre dans le
martyre, cela me donne l’idée de vous faire connaître quel fut le calvaire de notre village. Voici :
Etobon, petit village de 260 habitants situé entre Lure et Belfort à égale distance de l’un et de l’autre
a une population paisible qui ne s’occupe que des travaux des champs et des forêts. Dès 1943 deux
hommes, l’instituteur et le pasteur, tous deux officiers de réserve ont formé une section de francstireurs.
Malgré des parachutages d’armes cette section n’a eu l’ordre d’entrer en campagne que le 5
septembre 1944.
Le 6 septembre à 4 heures nos FFI se réunissaient sur la place à d’autres sections arrivés dans la nuit
sous les ordres d’un capitaine, la troupe entière était d’environ 80 hommes. Les deux premiers jours
ces soldats ont combattu les troupes Allemandes qui passaient en fuyant sur la grande route ParisStrasbourg, mais comme les masses allemandes étaient trop compactes pour si peu d’hommes, le
capitaine a ramené sa troupe à Etobon, avec mission d’attaquer sans répit sur la route d’HéricourtLure où elle traverse une forêt de 9 kilomètres.
Quatre maquis opéraient déjà dans cette forêt, ceux d’Héricourt, Champey, Lure et un groupe de
partisans indépendants.
Au cours de nombreux combats qui ont eu lieu journellement sur cette route, un officier supérieur
Allemand (on croit que c’était un général) a été tué par les francs-tireurs de Lure. Il fallait que cet
officier soit vengé !
Quand aux environs du 24 septembre les Alliés ont cessé leur avance à quelques kilomètres de nous,
les Allemands ont pu organiser les représailles. Par deux prisonniers évadés d’Etobon, ils ont appris
que notre village avait été un cantonnement de la Résistance, et ils ont décidé que 40 hommes
seraient fusillés pour commencer. La suite viendrait après.
S’ils avaient pris quelques hommes de chacun des villages où la Résistance avait combattu, pour
arriver au chiffre de 40 notre village n’aurait pas eu toute sa population mâle valide fauchée. Etobon
a donc porté seul le poids de la vengeance teutonne.
Le 25 septembre les Cosaques, plus féroces encore que les Allemands, sont venus occuper le village
241
avec mission de surveiller, de contrôler les hommes de chaque famille et le 27 ils réunissaient tous
les hommes de 16 à 60 ans et les emmenaient au nombre de 67 au village voisin distant de 3
kilomètres (Chenebier).
Parqués dans une ancienne salle de couture et après que quelques uns furent martyrisés, nos
malheureux virent les deux prisonniers évadés faire le choix des victimes.
Un moment après la tuerie commençait contre le mur du temple à quelques mètres de là.
Ils les ont tués par groupe de dix. Les dix premiers à genoux de face. Les deux fractions suivantes à
genoux sur les morts ou mourants, ont été tués de dos. Les dix derniers sont allés à la mort en
chantant la Marseillaise. Ils étaient debout et de face.
Un Cosaque et un SS ont été les exécuteurs, ils les ont tués l’un après l’autre avec leurs mitraillettes.
Parmi ces victimes on y trouve deux familles de trois personnes, huit de deux, père et fils aussi bien
que frères.
J’y perds un fils, un gendre, un beau-frère, un neveu et onze cousins.
Ils ont massacré depuis 17 ans jusqu’à 58 ans. Le maire avait 55 ans.
On possède les noms, les numéros de régiments de beaucoup de responsables.
Des 67 hommes emmenés, il en est 27 qui ont été dirigés sur Belfort, le 10 octobre, trois de ceux-là
étaient de nouveau abattus à Banvillars. Ils avaient été martyrisés. On n’a pu identifier que trois
hommes d’Etobon. On suppose que les autres sont en Allemagne.
Voilà mon Général ce qu’à subi notre malheureux village. Je crois qu’après Oradour on ne trouve pas
un plus fort pourcentage de victimes.
Après ces tristes évènements, le front de la bataille s’étant stabilisé entre Etobon et FrédéricFontaine, nous avons dû vivre pendant deux mois en contact avec nos bourreaux. Avec ceux-là
même qui avaient organisé et perpétué le forfait, Allemands et Cosaques y étaient tous. C’est
pendant ces deux mois d’occupation qu’avec beaucoup de patience et un peu de flair policier j’ai pû
connaître les noms d’une partie des bandits.
Veuillez mon Général excusé la liberté que j’ai prise de vous faire connaître ces évènements, et
accepter les remerciements de toute notre petite localité pour le Sauveur de la France et l’hommage
le plus respectueux d’un de vos concitoyens.
L’adjoint faisant fonction de maire
Jules Perret
242
Les Alliés avancent d’une vitesse incroyable en Allemagne. La retraite des boches est pire que la
notre en 1940. Tous les jours des camps de prisonniers sont libérés. Nous pensons à Jean. Les
Allemands se sont rendus coupables d’atrocités inouïes. On apprend tous les jours des détails de plus
en plus horribles.
Tous les jours on signale dans les environs des gens tués par l’explosion
de mines
Jeudi le 12 avril 1945
Je viens avec l’aide de Philippe de briser mon plâtre, ma jambe est
raide.
Les Américains et les Russes vont bientôt faire leur jonction.
L’Allemagne lance ses derniers civils pour faire des « terroristes », ils
seront les « Volontaires Adolph Hitler ».
Le président Roosevelt est mort subitement hier. Mr Vignaux,
inspecteur de police à Paris est venu de la part du Général de Gaulle
enquêter d’une façon méticuleuse sur les évènements d’Etobon.
Dimanche le 15 avril 1945
La maman entre avec un joli bouquet de muguet. Chez Eugène sont venus, nous avons eu un
moment d’émotion, car on a cru que Jean était dans l’auto. Hélas ! Non. Nous trouvons le temps
long !
Vendredi le 20 avril 1945
Jacques aurait aujourd’hui 34 ans ! Et Jean les a. Où est-il ? Pas de
nouvelles de lui depuis 6 mois, c’est long !
Je suis allé aujourd’hui jusqu’au Coteau avec mes 2 bâtons. C’est loin.
Le docteur Goebbels se serait suicidé avec sa famille. Bon débarras !
On apprend que des prisonniers en beaucoup de camps ont mangé
après les cadavres de leurs camarades morts !
Les Russes sont dans les faubourgs de Berlin
Dimanche le 22 avril 1945
Grande nouvelle Himmler offre la capitulation sans condition, mais seulement aux Anglo-américains.
On vote aujourd’hui et on ne sait pas pour qui. Le conseil sortant n’a fait aucune démarche, aucune
liste, aucun bulletin. Je souhaite que le Charles (Perret) ai ma place.
On a eu des nouvelles de
Freddy (Pochard), mais
de Jean toujours rien.
on
apprend
que
Mussolini a fini ses
farces. Il y a quelques
temps il avait fait fusiller
son gendre, le Comte
Ciano. On l’appelait
depuis
« Marie-Rose »
parce qu’il avait tué les
poux de sa fille.
le Comte Ciano
On chuchote que Hitler
est caput.
Jeudi le 3 mai 1945
Les armées allemandes d’Italie ont capitulé, plus d’un million d’hommes. Le sinistre Laval s’est sauvé
en Espagne vers son ami Franco. On doute de la mort d’Hitler.
243
Mardi le 8 mai 1945
Nous fêtons aujourd’hui la fin de la guerre et comme une bonne nouvelle ne vient pas seule, nous
trouvons dans le courrier la note suivante : « Mr Jean Perret est de retour en bonne santé, il viendra
vous voir après demain ». Il venait de téléphoner à la poste d’Héricourt. Quelle joie ! Quelle
émotion ! Que Dieu soit béni.
Jeudi le 10 mai 1945
Eh ! Bien Jean est venu et il est repartit. C’est lui, bien lui toujours le même. Cette fois je ne rêvais
pas. Je n’ai pas eu à me réveiller comme à la suite de mes anciens rêves. Il est toujours aussi beau,
mais avons tous pleuré beaucoup.
Dimanche le 13 mai 1945
Le 2è tour a marché comme je désirais. Le Charles sera nommé maire et moi je ne serai plus rien, j’en
suis content.
Lundi le 14 mai 1945
Quelle nouvelle encore. Le
Fernand (Perret) ne reviendra
pas d’Allemagne. Raymond
Nardin non plus. Ils sont
morts tous les deux dans un
camp d’extermination.
On a appris quelques temps
après la mort de Jacques
Christen et des deux frères
Edgard et René Quintin, 3
enfants de 17 à 19 ans.
Fernand Perret
Jeudi le 17 mai 1945
J’ai repassé à la radio, il faut
me remettre le genou dans
le plâtre pour 5 ou 6 mois,
c’est réjouissant !
J’ai peut-être trop marché,
trop fauché, car nous
fanons déjà.
Mardi le 22 mai 1945
On apprend la mort de
Fernand Perret enfant
Raoul Clainchard, 3 jours
après sa libération.
Vendredi le 1er juin 1945
Je me suis remis moi-même dans mon ancien plâtre qui fait gouttière.
Dimanche le 3 juin 1945
Le Freddy de ma sœur dont on était sans nouvelle est rentré cette nuit.
Tous les jours il explose des mines dans les bois autour de nous.
Mercredi le 6 juin 1945
Le docteur Beltrando m’a fait un nouveau plâtre, très court, trop court.
Jeudi le 21 juin 1945
Qui le croirait ! Nos femmes, ces faibles femmes ont fini de faner. Le grenier est rempli. Je suis allé
plusieurs fois au foin avec elles sur la voiture. Mes béquilles me fatiguent beaucoup sous les bras.
Jeudi le 30 juin 1945
244
Tous les prisonniers d’Etobon sont rentrés, ainsi que tous les déportés vivants.
Jeudi le 13 juillet 1945
Dans la France entière on veillera cette nuit sur les tombes des victimes. On s’organise à Etobon pour
veiller nos enfants au cimetière.
Vendredi le 14 juillet 1945
Depuis longtemps on n’avait vu un 14 juillet si fêté que celui-ci. Surtout à Paris, c’est inimaginable. Ca
ne nous rend pas les nôtres. Les gens de tous les villages sont venus en processions leur apporter des
gerbes de fleurs, des couronnes, faire des discours. Puis ils danseront quand ils seront rentrés chez
eux.
Fin juillet 1945
Il fait une sécheresse très grande, tout grille, les prunes et les mirabelles ne sont pas grosses. Il y a
queue d’acheteurs.
Toujours les mines. Dans tous les villages, sauf à Etobon, des gens sont tué.
Vendredi le 1er août 1945
Fête nationale de nos amis Suisse. Après le feu de camp, ils ont fait une Kolossale fondue. Je ne
trouve pas cela à mon goût, c’est trop fort.
Pétain passe en jugement. Laval attend son tour, il est à Paris.
L’Angleterre vient de voter. Grand coup de barre à gauche.
Lundi le 4 août 1945
Le traitre de Stuttgart, Ferdonnet a été fusillé ce matin.
Vendredi le 10 août 1945
La Russie a déclaré la guerre au Japon et ça cogne fort.
Samedi le 11 août 1945
Grande et terrible nouvelle. La fameuse arme secréte sur laquelle Hitler comptais pour vaincre, vient
d’être découverte et mise en service par les Américains. C’est la bombe atomique. Deux de ces
engins qui ne pesaient guère plus de quelques kilogrammes ont été lancées sur deux villes
japonaises. Des centaines de milliers d’habitants ont été anéantis, pulvérisés.
Si les Américains avait fait des bombes atomiques de 10 tonnes, ils n’auraient pas eu besoin d’aller
les lancer sur le Japon, ils auraient pu les faire éclater chez eux ! Le Japon aurait détruit et nous aussi
et le monde entier.
On a déjà parlé de la fin du monde. Voila le moyen de détruire la Terre qui est trouvé, il n’y a plus
qu’à mettre en application. S’y trouvera-t-il des fous pour tenter l’aventure ? Il n’est pas dit « non ! ».
En attendant ces deux bombes atomiques ont fichu la frousse au Japon et il demande à capituler. La
guerre va donc finir !
Samedi le 1er septembre 1945
Les démineurs de Chenebier viennent de faire sauter les mines qui étaient au dessous de mes sapins
du pré la Grive. Une des explosions avait 34 mines antichars. Heureusement que toutes les fenêtres
du village étaient ouvertes car la secousse a été terrible. Je suis allé avec Philippe jusqu’à la Goutte
Churiot pour voir les dégâts, c’est terrible.
Mardi le 2 septembre 1945
Un des démineurs de Chenebier a été tué. C’était un Allemand. Il était avec le chef démineur, par
maladresse il a laissé tomber la mine qu’il tenait dans ses mains. Il aurait pu se jeter de côté, se
coucher à terre et peut-être éviter la mort. Il s’est couché sur la mine et a sauvé le chef.
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Samedi le 25 septembre 1945
30 démineurs sont à l’école de déminage à
Etobon. Dans quelques jours ils vont être
envoyés comme chefs avec des équipes de
prisonniers. Dans une année la moitié de ces
hommes auront été tués !
Cela n’a pas tardé. 15 jours après avoir quitté
Etobon, Potiquet était tué. Il était en pension
chez Ridard, il avait fait venir sa femme et… son
chat.
Lundi le 27 septembre 1945
Nous revivons une journée bien triste. Il ya une grande cérémonie au temple présidée par Mr Lovy.
Mr Marlier est venu, il a pris la parole pendant quelques instants et il a fait pleurer tout le monde.
Visite au cimetière, visite à Chenebier, des fleurs, des fleurs à profusions.
8 heures du soir – Jean nous quitte, il repart avec sa famille à Valentigney.
Mardi le 8 septembre 1945
Je rentre de Dijon où j’étais appelé par le capitaine Sauvageot, juge d’instruction au tribunal militaire.
Grande est ma déception. Je croyais que c’était pour reconnaître les criminels d’il y a un an.
Aucun n’est arrêté !
J’en suis outré et je cesse d’écrire.
Octobre 1945 Jules Perret.
Jules Tournier et Jules Perret
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Conseil général de la Haute-Saône
Archives départementales : cote : 9 J 6
Liste des prisonniers :
-
Thalemann Yvan : né le 03/07/1920 à Schmolen, nationalité allemande, fait prisonnier sur la
route de Belverne, voyageait à bicyclette le 08/09/1944.
- Radke Bruno : né le 10/07/1921 à Einbeck, nationalité allemande, fait prisonnier sur la route
de Belverne le 07/09/1944, voyageait à bicyclette avec deux autres camarades qui ont
continué la route.
- Strein Hermann : né le 04/04/1922 à Airpolsaim, nationalité allemande, fait prisonnier à
Etobon le 12/09/1944 avec ses camardes Straub, Grubl et Schott.
- Straub Gosshilf : né le 24/10/1915 à Tailsfingen, nationalité allemande, voir renseignements
Strein.
- Schott Albert : né le 12/09/1923 à Sttlingen, nationalité allemande, voir renseignements
Strein.
- Crubl Ewalt : né le 19/04/1924 à Aorosetl, nationalité allemande, voir renseignements Strein.
- Heintz Karl : né le 23/03/1915 à Luchen, nationalité allemande, fait prisonnier sur la route de
Belverne avec moto le 11/09/1944 (ignore ce qu’est devenu son camarade Hartwig.
- Runge Vilhelm : né le 13/02/1915 à Herten, nationalité allemande, fait prisonnier le
13/09/1944 sur la route de Belverne, était seul à bicyclette.
- Urlichs Gunther : né ….. nationalité allemande, fait prisonnier avec un car sur la route de
Belverne le 13/09/1944, avec le deux suivants. Probablement acharné à l’école d’Etobon
contre la population.
- Etzweile Jacob : fait prisonnier avec un car sur la route de Belverne le 13/09/1944, avec
Urlichs et Dunke.
- Dunke Ernest : fait prisonnier avec un car sur la route de Belverne le 13/09/1944, avec
Urlichs et Etzweile.
- Lade Karl : né le …………… , nationalité allemande, fait prisonnier à Etobon le 13/09/1944,
voyait avec un G. I. Le lieutenant Melchéa Gunther qui l’accompagnait a été tué. Lade Karl a
été très acharné à Chenebier en accusant 23 hommes.
Dans un side-car ont été tués le 13/09/1944 les soldats allemands Ruale Herman et Glasen.
Rapport concernant le décès du chef de section Jules Tournier
Le samedi 9 septembre 1944 a été ramené le corps du chef de section Jules Tournier, tué lors
d’un engagement dans la matinée du 9.
La position du cadavre ainsi que le trajet des balles permettent de croire que la mort fut
instantanée.
La face portait une blessure sur l’os jugal droit, blessure causée par choc contre un objet dur
(sans doute la mitraillette sur laquelle était couché le cadavre). Le corps portait 3 blessures
causées par balles. L’une d’elles ayant son orifice d’entrée à 4 cm à droite de la colonne
vertébrale à hauteur de la 4e vertèbre dorsale. Le trajet de la balle est en direction du 1/3
externe de la clavicule droite. Il n’y a pas d’orifice de sortie. Le poumon droit parait avoir été
247
atteint. L’autre balle a son orifice d’entrée à 10 cm à droite de la colonne vertébrale à hauteur de
la 1ère vertèbre lombaire. L’orifice de sortie se trouve au point de soudure du sternum, de
l’appendice xiphoïde et des 7e et 8e côtes à gauche. Le cœur fut vraisemblablement atteint car il y
eut une très forte hémorragie. Atteinte probable du rein droit.
Le corps du chef de section Tournier a été inhumé le dimanche 10 septembre au cimetière
d’Etobon.
Signature illisible, médecin militaire.
Rapport concernant le décès du chef de groupe Besson Raymond
Le chef de groupe Besson Raymond, 28 ans, a été grièvement blessé le 13 septembre 1944, vers
11 heures, au cours d’un engagement, par une balle de revolver model parabellum.
L’orifice d’entrée se trouve au dessus de la bosse frontale droite, dans le cuir chevelu. L’orifice de
sortie étant dans la région pariétale droite. Trajet intracrânien d’une douzaine de centimètres.
Perte d’une assez grosse quantité de matière cérébrale (environ le volume d’une grosse noix). Im
semble que le blessé ait devant l’œil droit un voile qu’il cherche à écarter constamment.
Grosse hémorragie interne.
Le blessé reconnaît par moment ceux qui l’entourent. Transporté à l’ambulance après un premier
pansement, il est assez calme jusqu’à 18 heures environ. A partir de ce moment, le blessé
devient très agité jusqu‘à deux heures du matin. Puis succède un état comateux qui durera
jusqu’au soir du 14 vers 18 heures. Par suite de l’occupation par l’ennemi de tous les centres
hospitaliers, il nous a été impossible de faire évacuer le blessé. Il semble cependant qu’une
trépanation même immédiate n’aurait pas eu d’heureux résultats.
Le décès du chef de groupe Besson est survenu le 14 septembre vers 18 heures. Le défunt a été
inhumé le 15 septembre 1944 au soir au cimetière d’Etobon.
Signature illisible, médecin militaire.
Rapport concernant le blessé Emile Voisin de Frahier -1e cieLe samedi 23 septembre 1944, vers 10 heures, la compagnie installée en campement gardé dans
les bois de la Côte Veset est attaquée par une patrouille cosaque.
Les dispositions prises aussitôt permettent de les repousser, mais le soldat Voisin Emile de
Frahier est blessé d’une balle de mitraillette au niveau du testicule droit.
Toutes les tentatives d’évacuation vers les hameaux de Valettes ou des Terriers sont vaines, les
Allemands nous encerclent de toutes parts.
Attaqués de nouveau dans le courant de l’après-midi, la compagnie ayant dû se replier
rapidement en direction des bois de Saulnot, nous avons dans l’obligation d’abandonner le
blessé aux mains de l’ennemi
Signé : illisible
248
Renseignements fournis sur l’exécution de 27 FFI fusillés à
Banvillars le 10 octobre 1944
M. Ernest Gérard, domicilié à Mulhouse - 3 rue des Mécaniciens - incorporé de force dans le Service
du Travail allemand, était employé comme secrétaire au bureau des officiers de Banvillars.
L’intéressé m’a déclaré ce qui suit :
Dans la journée du 10 octobre mes camardes :
- Kuschoff : 19 ans, originaire de Strasbourg.
- Jundt : 18 ans, originaire de Strasbourg.
- Bellicam : 18 ans, originaire de Strasbourg.
M’ont raconté avoir assisté à l’exécution de 27 fusillés le matin même vers 9 heures. Une fosse avait
été creusée la veille à l’endroit où devait se faire l’exécution. Le matin un camion transportant 28
civils, dont un prêtre, est arrivé sur les lieux escorté par des miliciens français et quelques SS. Les
civils ont été mis en colonne par 2, face à la fosse.
Chaque rang de deux hommes a dû se diriger vers celle-ci. Lorsque les deux condamnés arrivaient
près du trou, les miliciens déchargeaient leur mitraillette dans le dos de ces suppliciés qui tombaient
dans la fosse.
L’exécution s’est poursuivie ainsi. Au dernier moment, le prêtre fut gracié. Notre chef, lui aussi, qui a
assisté à l’exécution est l’unterfeldmeister Mattel. Notre unité était sous le commandement de :
- Pelaum, obererbeitfürer, colonel, R.A.D. 2/272 Fribourg
D’autre part, j’ai entendu le feldwebel : Haas Emile de l’unité du génie 1 075, témoin lui aussi de la
fusillade raconter à ses camarades ce qu’il avait vu et sur un ton gai leur rappoerter ses propres
paroles : « Tirez mieux, Nom de Dieu, tirez plus haut !
La présente déclaration a été faite par Ernest Gérard, en présence de M. et Mme Marchand,
instituteur à Banvillars.
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