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Le match des capitalismes
Plastique, pragmatique, multiple, formidablement adaptable surtout, le capitalisme après huit siècles
d’existence reste à la fois le système économique qui suscite le plus de fantasmes, de critiques et de
variantes tandis que ses concurrents demeurent des utopies dans les imaginaires ou de sinistres sou-
venirs dans les mémoires. Impossible de condamner ce système économique en permanente muta-
tion : non seulement il échappe à toute théorie, mais il n’a jamais été si multiple. On pourrait imaginer
que les flux commerciaux et financiers induits par la mondialisation globalisent en un unique modèle
ce brave capitalisme. Las, l’économie de marché n’est pas si fédératrice que ça, vient de constater
durant les trois jours de rencontres organisées à Aix-en-Provence par le Cercle des économistes, plus
d’une cinquantaine d’experts ès capitalisme venus du monde entier – prix Nobel, professeurs, mi-
nistres et autres savants.
Un système si pluriel
Avant d’en cerner les insuffisances et les manques, tous sont parvenus à un quasi-consensus : le
capitalisme est actuellement formidablement pluriel : les particularités culturelles, géographiques,
sociologiques des pays ou continents provoquent non seulement des résistances mais creusent les
différences. Bref, comme le note Patrick A. Hall, professeur à Harvard, “l’internationalisation des capi-
taux est modulée par la diversité des relations salariales qui exercent des pressions différentes sur le
capitalisme”. Et d’ajouter même : “Le modèle américain est en danger !” Belle façon de revenir aux
fondamentaux pour éclairer l’avenir : où se fabrique la richesse, comment ? Comment est-elle parta-
gée ? On sait bien que la table du festin mondial change de dimensions, le nombre des participants
aussi. On oublie trop souvent que les recettes pour la produire – cette fameuse chaîne de valeur –
sont également très diversifiées comme autant de variantes sur un même thème.
Indiscutablement ; une forme de capitalisme est devenue dominante : “l’anglo-saxon” ou financier : le
capital des entreprises est détenu majoritairement par des institutionnels et celles ci sont fortement
“actionnaires oriented”, ce qui a provoqué note Patrick Artus des exigences de rentabilité élevée ainsi
qu’une forte distribution de dividendes. Ce modèle induit donc des capitalisations boursières consé-
quentes par rapport à l’endettement des entreprises. Il contraste par son fonctionnement et même ses
structures avec d’autres modèles comme les capitalismes familiaux, étatiques, ou européens conti-
nentaux et japonais qui font une place plus généreuse aux différents partenaires – salariés/syndicats,
sous-traitants, clients, banquiers : les “stakeholders” sont privilégiés et non plus les seuls “sharehol-
ders”. Mais en Chine, au Brésil ou en Russie par exemple, ce sont les entreprises publiques ou mixtes
qui impriment à l’économie une forte intervention de l’Etat. En Inde, les conglomérats familiaux mon-
tent en puissance au gré des dividendes de la mondialisation tandis que des formes diverses de capi-
talisme familial, en Italie, en France, en Chine agrémentent la palette des diversités. Echappant à
toute normalisation, les versions évoluent , parfois creusant leurs différences alors que les écono-
mistes étaient persuadés il y a quelques années encore que le modèle anglo-saxon, largement finan-
cier, allait étendre sa domination. La conversion du monde, objet d’un vaste consensus, a fait flop ! La
puissance financière des “fonds souverains”, surtout dans les pays émergents, la vigueur sous-
estimée des capitalismes familiaux conjuguées au rejet politique des dommages collatéraux de ce
modèle. Sans oublier la volonté de certains Etats de préserver le contrôle de quelques secteurs stra-
tégiques. Les intimes relations entre le système bancaire et le tissu industriel qui a fait le succès du
modèle “rhénan” se sont quelque peu disloquées, hypothéquant largement l’expansion de ce modèle.
La crise du modèle des relations de long terme entre ces deux mondes a fait la faiblesse de
l’Allemagne puis du Japon. Moteur de croissance, le capitalisme est en fait une boîte à outils adap-
table qui s’affranchit de tout dogme et idéologie. Le capitalisme est tout autant un modèle qu’une ex-
périence. (…)
Les 3 péchés capitaux
Calé sur une logique financière qui privilégie les actionnaires, le modèle anglo-saxon accuse ses fai-
blesses : la tyrannie du court-termisme imposé par les résultats trimestriels rend myopes les écono-
mies qui doivent investir sur la durée. Le capitalisme aurait donc la vue courte, laissant aux Etats les
investissements longs comme les infrastructures ou les politiques de recherche, notamment pour les
domaines stratégiques. Bref la puissance publique est contrainte, en creux, d’assurer les défaillances
du marché. Le financement des prestations sociales et plus généralement la prise en compte des
dimensions sociales sont des défis largement mieux réussis en Europe du Nord que plus au sud ou à
l’ouest. Défi que François Bourguignon, directeur général de la Banque mondiale, traduit par cette
urgence à prendre en compte les laissés-pour-compte de la croissance. “Face aux trois défis du futur
– démographique, technologique et de gestion des raretés – or, justement l’économie de marché a
démontré qu’elle n’avait pas la capacité à trouver les bonnes réponses –, les inégalités s’accroissent
et la pauvreté s’aggrave”, note Jacques Attali. La démocratie des ONG sans frontières et les Etats