
Si la concurrence est entravée, par exemple par l'instauration d'un salaire minimum, il se peut que
celui-ci soit supérieur au salaire d'équilibre, auquel cas le chômage est induit par la réglementation du
marché. Pour restaurer le plein-emploi, il suffit alors de rétablir l'indispensable flexibilité du salaire.
Comme le marché du travail, celui des biens est normalement à l'équilibre en vertu de la loi de Say( 4 )
suivant laquelle l'offre (de biens) crée sa propre demande. Deux conséquences en découlent :
D'abord, le niveau de l'activité économique dépend uniquement des conditions de l'offre. Si
l'activité est insuffisante, il convient donc d'agir sur l'offre (en augmentant la flexibilité du mar-
ché du travail, en réduisant les taux d'intérêt, etc.).
Ensuite, la monnaie n'est jamais demandée pour elle-même mais seulement pour acheter
quelque chose ; elle ne sert que d'intermédiaire des échanges.
La situation de l'économie réelle se détermine alors indépendamment de la monnaie - toujours suivant
les conditions de l'offre - et les variations de la quantité de monnaie n'ont pas d'autre effet que sur les
grandeurs nominales, c'est-à-dire sur les prix. On reconnaît ici la thèse de la dichotomie entre les sec-
teurs réel et monétaire.
Contre cette vision idyllique de l'économie, Keynes va opposer une démarche empreinte de réalisme ;
il montrera que les comportements réels ne sont pas tels que les classiques les imaginent et que, de
ce fait, leurs conclusions sont absolument erronées.
Le chômage involontaire
L'idée suivant laquelle il n'existerait, en dehors du chômage frictionnel, que du chômage volontaire ou
causé par des rigidités artificielles du marché du travail n'est pas conforme aux faits. Pour s'en con-
vaincre, il suffit de regarder les pays du Tiers-monde où n'existent ni salaire minimum, ni assurance-
chômage et où pourtant de nombreuses personnes dépourvues d'emploi accepteraient d'être embau-
chées au salaire du marché, quel qu'il soit. Il n'en demeure pas moins que la compréhension du chô-
mage n'est pas immédiate, dès lors que l'on renonce aux simplifications caricaturales de l'explication
classique.
L'offre de travail dans l'analyse keynésienne
Par rapport à la représentation du marché du travail classique, telle qu'elle apparaît sur le premier
quadrant de la figure de l'encadré ci-contre, Keynes conserve la fonction de demande de travail par
les entrepreneurs et suppose qu'elle est en général satisfaite : il n'existe pas de moyen, en effet, pour
contraindre un entrepreneur à embaucher contre sa volonté. La fonction d'offre par les salariés existe
aussi mais elle n'est pas obligatoirement satisfaite. Ainsi, alors que les entrepreneurs sont toujours sur
leur courbe de demande, les salariés ne sont pas nécessairement sur leur courbe d'offre. A l'équilibre
du marché du travail l'offre est égale à la demande, comme sur la figure. Toutefois Keynes s'intéresse
surtout au cas où l'offre de travail dépasse la demande, situation qu'il appelle chômage involontaire,
pour bien le distinguer du chômage volontaire qui trouverait son origine dans le refus des salariés (ou
de leurs syndicats) de laisser diminuer suffisamment le salaire réel w.
L'explication se complique dans la mesure où Keynes admet en même temps que les salariés défen-
dent le niveau du salaire nominal, W. Cette distinction entre le salaire réel, qui doit pouvoir s'ajuster
pour que l'on soit en droit de parler de chômage involontaire, et le salaire nominal qui peut simultané-
ment être rigide, est apparemment contradictoire. Elle ne l'est plus si l'on songe que la baisse du sa-
laire réel, w = W/P, peut être atteinte soit par la baisse de W, soit par la hausse de P.
L'inefficacité d'une baisse des salaires nominaux
Selon Keynes, une baisse générale du salaire nominal n'est pas favorable à l'emploi, et ce pour deux
raisons. La première tient au caractère général de la baisse. Lorsqu'une entreprise parvient à diminuer
le salaire, toutes choses égales par ailleurs, elle devient plus compétitive et peut augmenter l'emploi ;
mais elle le fait au détriment de ses concurrents. Tandis que, au niveau global, une baisse générale
des salaires nominaux entraîne la diminution du revenu national, ce qui veut dire que même si les prix
diminuent, il n'y a pas de raison que la demande s'accroisse( 5 ). La seconde raison se rattache à l'im-
portance des anticipations chez Keynes. Dès la Réforme monétaire, ce dernier opposait l'inflation,
signe de dynamisme économique, de profit facile, et donc d'euphorie des entrepreneurs, à la déflation,
signe de récession et ne pouvant susciter que des anticipations pessimistes. Ainsi, une situation dans
laquelle les salaires nominaux diminuent a-t-elle de très fortes chances de conduire à une baisse de
l'investissement et donc à une aggravation de la dépression plutôt qu'à la reprise. D'où la conclusion
de Keynes : " Il est donc heureux que, par instinct et sans d'ailleurs s'en rendre compte, les travail-
leurs se montrent des économistes beaucoup plus raisonnables que les auteurs classiques, lorsqu'ils
résistent aux réductions des salaires nominaux... alors que les réductions des salaires réels, qui sont
associées aux progrès de l'emploi global, ne rencontrent pas chez eux de résistance "( 6 ).