La révolution keynésienne
par Michel Herland - Les cahiers français, n° 280 (03/1997)
Keynes : une destinée exceptionnelle
John Maynard Keynes est né en 1883, comme Schumpeter, l'année de la mort de Marx. A l'instar de
John Stuart Mill et de Léon Walras, il était le fils d'un économiste. John Neville Keynes (1852-1949),
qui enseigna les " sciences morales " à Cambridge à l'époque où l'économie politique leur était encore
rattachée, est l'auteur d'un ouvrage sur le domaine et la méthode de cette science qui fit autorité pen-
dant plusieurs décennies. Maynard Keynes fut ainsi un pur produit de Cambridge, l'Université alors
incontestablement la plus réputée outre-Manche, en raison de la présence d'Alfred Marshall (1842-
1924) qui a formé la plupart des économistes britanniques actifs depuis la fin du XIXe siècle jusqu'aux
environs de la Seconde Guerre mondiale, à commencer par Keynes lui-même.
Une activité foisonnante
Keynes étudia surtout les mathématiques à l'Université et sa thèse fut consacrée à la théorie des pro-
babilités, mais il était l'assistant de Marshall à l'époque où il la rédigeait et il devint très vite l'un des
membres les plus actifs de la profession des économistes en Grande-Bretagne : éditeur de l'Economic
Journal, secrétaire puis président de la Royal Economic Society. Auteur prolifique, il fut bientôt lui-
même un maître entouré par ses disciples au sein du Club d'économie politique de Cambridge qu'il
avait créé. Pourtant l'enseignement et la recherche en économie ne suffisaient pas à remplir sa vie.
Après la Première Guerre mondiale, qu'il passa au service du Trésor britannique en tant que respon-
sable des relations financières avec les alliés, il développa une activité multiforme puisqu'il fut à la fois
financier (heureux en affaires), journaliste, militant politique (au sein du parti libéral), mécène et prési-
dent du Conseil des Arts en même temps qu'économiste. Il ne passait plus à Cambridge que deux
jours par semaine et résidait à Londres, dans le quartier de Bloomsbury, à côté de ses amis qui comp-
taient parmi les intellectuels les plus en vue de sa génération. Il avait d'ailleurs renoncé à toucher le
moindre revenu de son université.
En 1937, les premiers symptômes de la maladie cardiaque qui devait l'emporter obligèrent Keynes à
réduire sensiblement ses activités. Cependant, dès le début du deuxième conflit mondial, il se portait
volontaire pour reprendre du service auprès de l'Administration britannique, au sein de laquelle il fut
chargé de deux dossiers très importants : la négociation des prêts américains à la Grande-Bretagne,
pour financer son effort de guerre, et la mise sur pied d'un nouvel ordre monétaire international, pour
l'après-guerre. Dans le cadre de ces nouvelles fonctions, et en dépit d'une santé chancelante, il fut
amené à se rendre plusieurs fois aux États-Unis, où il fut, en particulier, l'une des principales figures
de la conférence de Bretton Woods (juillet 1944) qui donna naissance au FMI et à la Banque mondiale
( 1 ). Lorsqu'il mourut prématurément, en 1946, il était chargé d'honneur : membre du conseil de la
Banque d'Angleterre, docteur honoris causa de plusieurs Universités (dont la Sorbonne) et baron de
Tilton depuis 1942, ce qui lui avait ouvert la porte de la Chambre des Lords.
L'œuvre de Keynes
Les premiers livres de Keynes furent des ouvrages plutôt dictés par les circonstances. Monnaie et
finance indiennes (1913), porte la trace du passage de Keynes dans la haute fonction publique, entre
la fin de ses études et le début de sa thèse ; les Conséquences économiques de la Paix (1919) té-
moignent de l'indignation de Keynes devant les conditions imposées à l'Allemagne après la Première
Guerre mondiale (dans lesquelles il voyait les germes de conflits futurs) ; enfin la Réforme monétaire
(1923) est le résultat direct des contributions de Keynes en tant qu'éditeur des suppléments écono-
miques du Manchester Guardian.
En 1930 parut le premier grand livre de théorie économique, le Traité de la monnaie. On y trouve tout
ce que l'on pouvait attendre, à cette époque, d'un traité exhaustif, depuis les statistiques sur la masse
monétaire et la vitesse de circulation jusqu'à une théorie monétaire du cycle économique. Il contient
surtout un premier exposé de la fonction keynésienne de demande de monnaie, qui constitue, rétros-
pectivement, son apport principal.
Des conceptions radicalement opposées
Les classiques
Keynes
Optimisme
Pessimisme
Prévision parfaite
Incertitude
Laisser-faire
Interventionnisme
Processus d'équilibre automatique
sur tous les marchés en situation de con-
currence
La concurrence ne suffit pas à garantir l'équilibre,
aussi bien sur le marché du travail (chômage invo-
lontaire)
que sur le marché des biens (rejet de la loi de
Say)
Ajustement par les prix
Ajustement par les quantités
On peut retrouver le plein-emploi
par la baisse du salaire nominal
La baisse du salaire nominal conduit
plutôt à l'aggravation du chômage
Économie de l'offre
Èconomie de la demande
La redistribution des revenus en faveur
des plus pauvres décourage la production
La redistribution augmente la propension
à consommer, la demande et la production
Libre-échange
Protectionnisme
Stabilité du taux de change
Taux de change ajustable
En 1936, enfin, paraît la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, le livre qui va as-
seoir durablement la gloire de Keynes. Pourquoi ce nouvel ouvrage moins de six ans après le Traité
de la monnaie dans lequel il pensait déjà avoir apporté une contribution éclatante à la science écono-
mique ? La réponse n'est pas à chercher ailleurs que dans la crise économique qui démarre en 1929
et qui va se prolonger jusqu'à la guerre. Les théories du cycle, comme celle du Traité, qui s'intéres-
saient principalement aux variations des prix, perdaient toute pertinence dans la situation des années
30, marquée par une quasi-constance des prix et l'enfoncement dans la dépression avec des niveaux
de chômage jamais atteints auparavant. A situation inédite explication inédite. Le génie de Keynes fut
de savoir, plus tôt que d'autres, proposer une telle explication et l'imposer à la profession des écono-
mistes. Mais pour y parvenir, il fallait rompre complètement avec les manières de raisonner an-
ciennes, " s'affranchir des idées préconçues "( 2 ). Keynes n'a pas adapté un modèle ancien, il a, ainsi
qu'il l'écrit lui même( 3 ), révolutionné la science économique.
On ne se pose pas mieux qu'en s'opposant. Et c'est en bataillant contre l'enseignement de ses
maîtres que Keynes donnera le meilleur de lui-même. Nul mieux que lui ne saura manier les armes de
la critique contre les économistes orthodoxes pour construire et faire triompher ses propres concep-
tions. Cependant le savoir des économistes n'était pas plus unifié à l'époque où Keynes écrivait la
Théorie générale qu'aujourd'hui. Il a donc dû synthétiser les principaux éléments de l'économie de son
temps et produire lui même le " modèle classique " contre lequel il construira son propre modèle. En-
core faut-il préciser que Keynes n'a pas traduit ces modèles en équation, comme on le fait aujourd'hui,
qu'il a gardé une forme purement littéraire qui laisse la porte ouverte à des interprétations divergentes,
ce qui explique pourquoi on débat toujours sur ce qui constitue l'essentiel de l'apport de Keynes.
L'économie rêvée des " classiques "
Malgré son caractère très simplificateur, la présentation keynésienne du modèle classique n'est pas si
éloignée de la vérité puisque les économistes libéraux d'aujourd'hui continuent à défendre des propo-
sitions en parfaite conformité avec ce modèle.
Le marché du travail est normalement en équilibre du plein-emploi. L'offre de travail (par les travail-
leurs) est une fonction croissante du salaire réel, la demande de travail (par les entreprises) une fonc-
tion décroissante du même argument. L'équilibre du marché du travail s'établit spontanément à l'inter-
section des fonctions d'offre et demande. En régime de concurrence, le seul chômage possible est le
chômage frictionnel, transitoire, qui s'explique simplement par le fait que l'ajustement du marché vers
ses valeurs équilibres n'est pas instantané. Quant aux travailleurs qui refusent un emploi parce qu'ils
le considèrent insuffisamment rémunérateur, ils ne sont pas de vrais chômeurs puisqu'ils pourraient
travailler s'ils acceptaient le salaire du marché. Tout au plus peut-on les considérer comme des chô-
meurs volontaires.
Si la concurrence est entravée, par exemple par l'instauration d'un salaire minimum, il se peut que
celui-ci soit supérieur au salaire d'équilibre, auquel cas le chômage est induit par la réglementation du
marché. Pour restaurer le plein-emploi, il suffit alors de rétablir l'indispensable flexibilité du salaire.
Comme le marché du travail, celui des biens est normalement à l'équilibre en vertu de la loi de Say( 4 )
suivant laquelle l'offre (de biens) crée sa propre demande. Deux conséquences encoulent :
D'abord, le niveau de l'activité économique dépend uniquement des conditions de l'offre. Si
l'activité est insuffisante, il convient donc d'agir sur l'offre (en augmentant la flexibilité du mar-
ché du travail, en réduisant les taux d'intérêt, etc.).
Ensuite, la monnaie n'est jamais demandée pour elle-même mais seulement pour acheter
quelque chose ; elle ne sert que d'intermédiaire des échanges.
La situation de l'économie réelle se détermine alors indépendamment de la monnaie - toujours suivant
les conditions de l'offre - et les variations de la quantité de monnaie n'ont pas d'autre effet que sur les
grandeurs nominales, c'est-à-dire sur les prix. On reconnaît ici la thèse de la dichotomie entre les sec-
teurs réel et monétaire.
Contre cette vision idyllique de l'économie, Keynes va opposer une démarche empreinte de réalisme ;
il montrera que les comportements réels ne sont pas tels que les classiques les imaginent et que, de
ce fait, leurs conclusions sont absolument erronées.
Le chômage involontaire
L'idée suivant laquelle il n'existerait, en dehors du chômage frictionnel, que du chômage volontaire ou
causé par des rigidités artificielles du marché du travail n'est pas conforme aux faits. Pour s'en con-
vaincre, il suffit de regarder les pays du Tiers-monde où n'existent ni salaire minimum, ni assurance-
chômage et où pourtant de nombreuses personnes dépourvues d'emploi accepteraient d'être embau-
chées au salaire du marché, quel qu'il soit. Il n'en demeure pas moins que la compréhension du chô-
mage n'est pas immédiate, dès lors que l'on renonce aux simplifications caricaturales de l'explication
classique.
L'offre de travail dans l'analyse keynésienne
Par rapport à la représentation du marché du travail classique, telle qu'elle apparaît sur le premier
quadrant de la figure de l'encadré ci-contre, Keynes conserve la fonction de demande de travail par
les entrepreneurs et suppose qu'elle est en général satisfaite : il n'existe pas de moyen, en effet, pour
contraindre un entrepreneur à embaucher contre sa volonté. La fonction d'offre par les salariés existe
aussi mais elle n'est pas obligatoirement satisfaite. Ainsi, alors que les entrepreneurs sont toujours sur
leur courbe de demande, les salariés ne sont pas nécessairement sur leur courbe d'offre. A l'équilibre
du marché du travail l'offre est égale à la demande, comme sur la figure. Toutefois Keynes s'intéresse
surtout au cas où l'offre de travail dépasse la demande, situation qu'il appelle chômage involontaire,
pour bien le distinguer du chômage volontaire qui trouverait son origine dans le refus des salariés (ou
de leurs syndicats) de laisser diminuer suffisamment le salaire réel w.
L'explication se complique dans la mesure où Keynes admet en même temps que les salariés défen-
dent le niveau du salaire nominal, W. Cette distinction entre le salaire réel, qui doit pouvoir s'ajuster
pour que l'on soit en droit de parler de chômage involontaire, et le salaire nominal qui peut simultané-
ment être rigide, est apparemment contradictoire. Elle ne l'est plus si l'on songe que la baisse du sa-
laire réel, w = W/P, peut être atteinte soit par la baisse de W, soit par la hausse de P.
L'inefficacité d'une baisse des salaires nominaux
Selon Keynes, une baisse générale du salaire nominal n'est pas favorable à l'emploi, et ce pour deux
raisons. La première tient au caractère général de la baisse. Lorsqu'une entreprise parvient à diminuer
le salaire, toutes choses égales par ailleurs, elle devient plus compétitive et peut augmenter l'emploi ;
mais elle le fait au détriment de ses concurrents. Tandis que, au niveau global, une baisse générale
des salaires nominaux entraîne la diminution du revenu national, ce qui veut dire que même si les prix
diminuent, il n'y a pas de raison que la demande s'accroisse( 5 ). La seconde raison se rattache à l'im-
portance des anticipations chez Keynes. Dès la forme monétaire, ce dernier opposait l'inflation,
signe de dynamisme économique, de profit facile, et donc d'euphorie des entrepreneurs, à la déflation,
signe de récession et ne pouvant susciter que des anticipations pessimistes. Ainsi, une situation dans
laquelle les salaires nominaux diminuent a-t-elle de très fortes chances de conduire à une baisse de
l'investissement et donc à une aggravation de la dépression plutôt qu'à la reprise. D'où la conclusion
de Keynes : " Il est donc heureux que, par instinct et sans d'ailleurs s'en rendre compte, les travail-
leurs se montrent des économistes beaucoup plus raisonnables que les auteurs classiques, lorsqu'ils
résistent aux réductions des salaires nominaux... alors que les réductions des salaires réels, qui sont
associées aux progrès de l'emploi global, ne rencontrent pas chez eux de résistance "( 6 ).
On notera simplement ici que la tolérance des travailleurs à l'égard d'une réduction de leur salaire réel
via l'inflation (souvent appelée " illusion monétaire ") tend à disparaître lorsque l'économie s'installe
durablement au voisinage du plein-emploi. Cela fut démontré par l'expérience et cela est assez lo-
gique dans une situation du marché du travail favorable aux offreurs. Mais il convient de rappeler alors
à nouveau que Keynes s'intéressait à une situation de chômage élevé, semblable à celle que nous
connaissons aujourd'hui.
Une économie de la demande
La critique de la loi de Say
Pour défendre la loi de Say, les classiques étaient obligés de considérer l'enchaînement suivant, pour
chaque période :
Production en valeur mise sur le marché = Revenu monétaire = Dépense monétaire. Dans le monde
réel, on ne voit pas pourquoi ces égalités devraient être respectées. Dans la Théorie générale,
Keynes a concentré ses critiques sur la seconde. A partir du moment où le revenu est distribué en
monnaie (et non pas directement sous forme de biens, auquel cas il n'y aurait évidemment aucune
possibilité de déséquilibre entre l'offre et la demande), il faut admettre les conséquences du fait que
celle-ci est une réserve de valeur. Elle peut donc être conservée aussi longtemps qu'il plaira à son
détenteur. Dès lors il n'y a aucune raison pour que le revenu soit intégralement dépensé (la différence
constituant la thésaurisation) et pour que la demande de la période soit égale à l'offre de la période.
Ainsi est-il démontré que la relation causale des classiques (offre (r) demande équivalente) n'a pas de
sens. Mais Keynes ne va pas en rester là et il va retourner complètement la causalité. Selon lui :
Demande de biens prévue pour une période (r) Production de la période
C'est bien la demande prévue qui est déterminante car les entrepreneurs sont obligés de produire
dans un premier temps, puis de mettre leur production sur le marché, et ce n'est qu'à ce moment-là
qu'ils constateront si la demande anticipée est bien au rendez-vous. Bien sûr la relation ci-dessus
n'est pas absolument générale, d'abord parce que certains producteurs ne sont pas parfaitement
maîtres des quantités produites (voir l'agriculture), ensuite parce que d'autres ont la chance de ne
produire que sur la base de commandes fermes, mais, dans l'ensemble, les entrepreneurs sont bien
soumis à une incertitude radicale sur ce que sera la demande pour les produits qu'ils décident de fa-
briquer.
La production effective
La figure 1 permet de comprendre comment se détermine la production effective suivant la théorie
keynésienne. Chaque entrepreneur prévoit le montant de la demande pour ses produits, soit D*i et
décide en conséquence de produire Yi = D*i. Au niveau macroéconomique, si l'on appelle D*1 la
somme( 7 ) des D*i, la production globale( 8 ) s'établira au niveau Y1 = D*1. Si Keynes admet l'égalité
entre production et revenu, soit R1 = Y1, il ne croit pas que la demande réalisée, D, soit toujours égale
au revenu. Par contre il admet que D soit une fonction croissante de R.
Le tâtonnement vers l'équilibre
Concrètement, sur la figure, on voit que pour la production Y 1, la demande réalisée est insuffisante
pour absorber toute l'offre : D1 < Y1. A la période suivante les entrepreneurs réduiront leur offre, par
exemple au niveau Y2. Ainsi, par une série d'essais et d'erreurs, le montant de la production se rap-
prochera-t-il de son niveau d'équilibre YE. Au point E, et en ce point seulement, DE = RE = YE.
La figure 1 est tracée sous l'hypothèse d'une fonction de demande, D(Y) = D(R), linéaire. Pour repré-
senter l'équilibre sous la forme D = Y, il faut construire la droite D dans le plan (Y, D) ainsi que la
droite représentant Y en fonction de lui-même, soit la droite d'équation Y = Y correspondant à la bis-
sectrice de l'angle formé par les axes.
Le multiplicateur d'investissement
Dans un premier modèle très simple, où l'on considère une économie fermée et où l'État n'apparaît
pas, la demande globale se divise en deux composantes principales : la consommation( 9 ), C, et
l'investissement, I, avec une barre pour indiquer qu'il s'agit d'une variable indépendante du revenu,
donc exogène. L'équilibre économique (offre de biens = demande de biens) s'écrit alors sous la forme
d'une équation.
(1) Y = C(Y) + I
Il ressort de (1) que, pour une fonction de consommation donnée, le niveau de la production dépend
uniquement de I, ou, plus généralement de la composante exogène de la demande. On voit d'ailleurs
sur la figure 2 ci-dessous qu'une variation de I peut entraîner une augmentation plus élevée de Y,
conformément à la théorie dite du multiplicateur d'investissement.
Le multiplicateur d'investissement
La figure 2 est tracée sous l'hypothèse d'une fonction de consommation linéaire. Toutes les variables
sont tracées en fonction de Y sur les abscisses, y compris Y lui même (la fonction Y = Y est représen-
tée par la bissectrice de l'angle formé par les deux axes et l'investissement correspond à une parallèle
aux abscisses puisqu'il est indépendant de Y). Pour l'investissement I donné, l'égalité entre l'offre, Y,
et la demande, C + I, est réalisée au point E correspondant à la production (ou au revenu) Y. Lorsque
l'investissement augmente jusqu'à I', la production d'équilibre passe à Y'. On vérifie sur le graphique
que DY > DI.
Le modèle complet
Le modèle macroéconomique de la Théorie générale, tel qu'il est résumé dans le chapitre 18, décrit
les ajustements simultanés sur trois marchés : les biens et services (à l'exclusion du travail), la mon-
naie et les actifs financiers. L'exclusion du travail de ce modèle peut paraître paradoxale alors que
Keynes s'intéressait d'abord au chômage, dans cet ouvrage, et aux moyens de le réduire. Mais le
modèle en question décrit la manière dont les marchés se rapprochent de l'équilibre ; or la Théorie
générale traite d'une situation dans laquelle le marché du travail, quant à lui, reste caractérisé par la
présence d'un chômage involontaire durable. C'est pourquoi, le travail (l'emploi) est considéré sim-
plement comme une variable d'ajustement, un facteur de production qui varie dans le même sens que
la production.
Pour présenter plus simplement les raisonnements de Keynes, ses premiers disciples ont traduit en
équation le modèle implicite du chapitre 18. Nous suivrons ici leur présentation.
Le marché des biens et services
Les relations du marché des biens (et services) ont déjà été données plus haut. Il s'agit de la relation
d'équilibre entre l'offre et la demande, de la fonction de consommation et de la fonction d'investisse-
ment, conforme à celle des classiques (figure de l'encadré ci-dessus). L'investissement est donc dé-
sormais endogène ; comme il est important de préserver dans le modèle une composante exogène de
la demande de biens, on ajoutera dans la relation (1) ci-dessous un terme G exprimant les achats de
biens par l'État( 10 ) (ou le " gouvernement "). Finalement le marché des biens est décrit par les trois
équations suivantes :
(1) Y = C + I + G ; relation d'équilibre
(2) C = C (Y) ; fonction de consommation croissante
(3) I = I (r) ; fonction d'investissement décroissante
Le marché de la monnaie
Le marché de la monnaie peut être également décrit par trois équations. La première exprime l'égali-
té entre l'offre de monnaie exogène, M (qui est une variable de la politique économique, au même titre
que G) et la demande, laquelle est décomposée en deux parties, L1 et L2, chacune étant expliquée par
une fonction distincte. La première correspond au besoin de monnaie pour faire circuler les richesses ;
c'est donc la demande de monnaie au sens des classiques et elle varie dans le même sens que la
production en valeur, soit Y( 11 ). La seconde, proprement keynésienne, correspond au motif de spécu-
lation ; elle varie en sens inverse du taux d'intérêt.
(4) M =L 1 + L2 ; relation d'équilibre
(5) L1 = L1(Y) ; demande transactionnelle, fonction croissante
(6) L2 = L2(r) ; demande spéculative, fonction décroissante
La forme de la fonction L 2 se comprend intuitivement en faisant appel à la notion de coût d'opportuni-
té. Détenir de la monnaie (sous forme d'espèces, ou plus fréquemment de dépôt bancaire) empêche
de toucher le revenu qu'apporterait un placement financier. Ce coût de la détention monétaire ne cor-
respond à aucune dépense, il n'est qu'un manque à gagner, un " coût d'opportunité ". Il est, claire-
ment, d'autant plus élevé que le rendement des actifs financiers, le taux d'intérêt pour simplifier, est
lui-même plus élevé. C'est pourquoi la demande de monnaie est une fonction décroissante du taux de
l'intérêt.
Contrairement à ce qui se passait chez les classiques, pour lesquels le taux d'intérêt apparaissait
comme une variable financière, un argument de la fonction d'épargne, chez Keynes le taux d'intérêt
1 / 9 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans l'interface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer l'interface utilisateur de StudyLib ? N'hésitez pas à envoyer vos suggestions. C'est très important pour nous!