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INTERVENTION DE
BERNARD THIBAULT – SECRETAIRE GENERAL DE LA CGT
AU C.H.U. BICETRE
14 mars 2003
CONTRE LA GUERRE EN IRAK
Chers amis, chers camarades,
Aujourd’hui, dans toute l’Europe, à l’initiative de la Confédération Européenne
des Syndicats se multiplient des rassemblements, des arrêts de travail, des
prises de parole dans les entreprises, les services, les administrations. La CGT,
avec toutes les organisations syndicales françaises, a vivement approuvé cette
décision, et je vous remercie d’avoir répondu positivement à notre appel, comme
le font en ce moment même des millions de salariés. Il s’agit d’une initiative
exceptionnelle qui correspond à l’exceptionnelle gravité de la situation
internationale et qui sera suivie d’autres, en fonction de son évolution. Le
mouvement syndical en Europe est au diapason des opinions publiques
européennes, et c’est avec responsabilité et détermination qu’il met au service
de la paix sa capacité de mobilisation et ses moyens d’expression.
C’est ainsi que nous appelons également au succès des manifestations organisées,
demain, dans le monde entier.
À l’heure où l’acharnement aveugle de l’administration américaine risque de façon
imminente de déclencher une guerre sur le territoire irakien, dans une des zones
les plus fragiles et les plus tourmentées de notre globe, nous voulons réaffirmer
la communauté de destin de l’ensemble de la collectivité humaine, et la conviction
que son avenir exige plus de justice sociale, plus de démocratie, plus de
responsabilité, plus de solidarité, plus de respect de l’égale dignité de toutes les
vies humaines.
Le régime irakien est sans contestation possible une dictature sanglante, mais il
suffit de rappeler qu’il a perpétré la plupart de ses exactions avec le
consentement ou l’absolution de toutes les grandes puissances qui lui ont tour à
tour ou simultanément prodigué les moyens les plus délétères pour les accomplir.
Même l’épisode précédent de la guerre du Golfe n’échappe pas à ce constat. Il y
aurait en effet beaucoup d’intérêt à élucider les raisons pour lesquelles Saddam
HUSSEIN s’était senti en quelque sorte « autorisé » à se lancer dans l’aventure
de l’invasion du KOWEÏT, comme les motifs pour lesquelles l’intervention
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militaire massive dirigée par les américains s’est brutalement interrompue,
offrant miraculeusement la survie à un régime qui n’était plus en mesure
d’échapper à la destitution et au jugement de l’Histoire, et lui permettant
d’écraser dans le sang ceux qui auraient pu fournir une relève.
Les prétextes invoqués cette fois par l’administration américaine et les quelques
chefs d’Etats européens qui ont cru bon de la soutenir, évoquent la capacité de
nuire de ce régime et ses liens présumés avec le terrorisme international. Il est
de notoriété publique que cette capacité de nuire, pour son malheur, ne peut plus
viser et ne vise plus maintenant que la population irakienne, comme celle ci est
également la seule victime des conséquences de l’embargo que la dictature
exaspère et utilise pour affermir son pouvoir.
L’invocation de la lutte contre le terrorisme international est également
suspecte tant elle est inconsistante. C’est le renforcement de l’implantation
militaire et politique des Etats unis dans cette région du monde qui est déjà et
serait encore plus une source de recrudescence du terrorisme international. Le
terrorisme n’est pas un adversaire relevant d’une conception classique de la
guerre d’état à état. Il est une forme extrême de la violence politique s’exerçant
sur les populations civiles. Incompatible avec les droits humains, le terrorisme
disqualifie toutes les causes qu’il prétend défendre : il doit être résolument
combattu.
Le vendredi 14 septembre 2001, dans le cadre de la journée de deuil décrétée en
hommage aux victimes des attentats du 11 septembre j’ai déclaré, au nom de la
CGT, que nous comprenions l’émotion du peuple américain et la détermination de
la nation américaine à rechercher, poursuivre et condamner ceux qui avaient
accompli cet acte ignominieux.
En affirmant la légitimité de cette attitude, nous avions aussi clairement indiqué
que la lutte contre le terrorisme international exigeait beaucoup de
discernement et de responsabilité politique, et ne pouvait pas espérer de succès
durable en s’affranchissant unilatéralement d’une étroite coopération
internationale. Pour nous, cet événement dramatique survenu sur le sol américain
est le signe d’un mauvais état du monde et de la nécessité de l’avènement d’une
nouvelle ère dans la conception et la régulation des rapports économiques,
politiques et stratégiques.
Il doit conduire la communauté internationale à reconnaître la satisfaction des
exigences sociales comme un facteur déterminant pour la paix et la sécurité : la
France et l’Europe ont le devoir et les moyens de faire prévaloir cette
orientation.
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Après l’implosion du système soviétique certains milieux dirigeants américains,
sur la base de l’importance déterminante et démesurée que s’est arrogée ou qui
est concédée à l’économie américaine, et en s’appuyant sur la suprématie de leur
capacité d’intervention militaire, nourrissent l’ambition à la fois illusoire et
dangereuse de régenter l’ordre international. Ils veulent le faire au nom de leur
conception des intérêts des Etats-Unis et du développement de la société
américaine, considérés comme inséparables du maintien de leur leadership sur
l’organisation de la globalisation économique et financière, qui traduit et produit
l’actuelle domination des oligopoles transnationaux.
Il y a malheureusement continuité et consanguinité entre la fébrilité guerrière
du Président BUSH et de son entourage et les décisions prises par Washington
de ne pas ratifier l’accord d’Ottawa visant à interdire la production, la vente et
l’usage des mines antipersonnel, de la rupture de fait que constitue la reprise du
programme connu sous le nom de « la guerre des étoiles », de refuser la
compétence de la Cour pénale Internationale, de ne pas ratifier les accords de
Kyoto sur la protection de l’environnement planétaire, de renoncer à la mise en
place d’une politique énergétique plus économe et plus propre et de lui préférer
un contrôle politique des ressources mondiales, de boycotter la conférence de
Johannesburg sur le développement durable, et cetera, et cetera…
Car la logique impériale adoptée par le gouvernement des Etats-Unis est une
option politique qui a été choisie délibérément contre d’autres plus exigeantes et
d’une certaine façon plus courageuses, qui obligerait la nation américaine à
s’interroger sur les bases réelles de sa domination actuelle sur le monde et sur
les risques qu’elle comporte pour eux mêmes et pour les autres.
Où irait le monde si l’on ne s’inquiétait pas de voir un Etat prétendre imposer sa
propre vision en étant sourd aux dizaines de millions de manifestants de toutes
convictions et de toutes confessions qui, sur tous les continents, ne cessent de
crier : attention, casse-cou, non à cette guerre !
Quel avenir veut-on nous préparer en opposant les cultures et en prônant les
croisades ?
Pourquoi prétendre, souvent avec une certaine arrogance, qu’il n’y aurait qu’un
seul modèle de référence pour concevoir l’avenir ?
Nous disons solennellement et amicalement au peuple américain que cette voie
tourne le dos au principe d’égalité entre tous les hommes, principe qui est au
fondement de la démocratie comme il est au fondement de l’institution des
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Nations-Unies, et qu’elle est mauvaise pour le monde dans lequel nous vivons tous.
Et nous savons que de nombreux citoyens américains partagent ce point de vue
et le défendent avec énergie.
Dans une déclaration commune adressée à l’ambassadeur des Etats-Unis les
confédérations syndicales françaises unanimes viennent de demander à
l’administration américaine de renoncer à un projet aussi funeste qu’inefficace.
La CGT approuve les positions et les initiatives du Chef de l’Etat et de la
diplomatie française. Elle se félicite de la communauté de vue qui s’est instaurée
entre la France et l’Allemagne qui témoigne que la construction européenne peut
et doit maintenant se donner pour objectif la constitution d’un pôle solidaire,
démocratique, considérant la paix comme une des conditions essentielles du
progrès social et de la réduction des inégalités dans le cadre d’un développement
durable. Car la mise en œuvre d’un modèle social européen est une composante
incontournable d’une vision du monde différente.
Le XXème siècle a été le siècle des guerres européennes et de la sortie
douloureuse et souvent meurtrière de l’ère des colonisations que les puissances
européennes avaient inauguré dans la foulée de la révolution industrielle. C’est le
siècle marqué par le nazisme, c’est à dire d’une conception délirante et criminelle
d’une supériorité ethnique au service d’une entreprise de domination qui a mis le
monde à feu et à sang. C’est aussi celui qui a vu la dénaturation sauvage et
absurde d’une utopie révolutionnaire égalitaire et généreuse, débouchant sur un
fiasco pour des centaines de millions d’êtres humains et un affaiblissement de la
capacité des forces engagées dans la conquête du progrès social.
L’heure est venue que l’Europe, dans un effort pour assumer lucidement et
durablement les enseignements des heures les plus tragiques de son histoire, et
de celle qu’elle a imposé à d’autres, propose une actualisation des bases politiques
universelles susceptibles de maîtriser la trajectoire du monde, de mettre un
terme à la vaste entreprise de dérégulation économique et financière, de
creusement des inégalités et de dépossession politique des citoyens.
Il faut sortir des immobilismes et des impasses politiquement suicidaires.
Il faut réagir contre la désespérance et le refus de l’avenir, nourrissant
l’alternative entre une épisodique protestation par procuration et le repli sur soi
dans la nostalgie ou l’intolérance identitaire, terreau des manipulations populistes
de tous bords. Le discours de ces bateleurs verrouille le système de pensée de
tous ceux qui sont déstabilisés ou se sentent abandonnés. Il vise, par le
mensonge grossier ou l’argumentation simpliste, à lui donner une cohérence
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superficielle et n’aboutit finalement qu’à les enfoncer dans le confort amer du
ressentiment.
Il faut réanimer les consciences anesthésiées par l’illusion benoîte ou
l’acceptation résignée de ceux qui se laissent emporter dans le flot de l’évolution
actuelle vers un soi-disant nouvel âge dont il conviendrait de se réjouir puisqu’on
ne pourrait rien y changer.
Il faut cesser de croire que, par une sorte d’enchantement technologique, notre
monde évitera le chaos et l’engrenage de la barbarie, évoluera progressivement
mais naturellement vers un univers pacifié de consommateurs branchés sur le
réseau avec leur carte de crédit.
Il faut se désintoxiquer de la propagande des cercles économiques et financiers
transnationaux qui, par toutes les veines médiatiques, perfuse son cocktail de
mensonges grossiers dans le corps social pour mieux assurer leur domination sur
le monde.
Est il acceptable que pendant des années ait pu déferler sur toutes les longueurs
d’onde le mythe de la nouvelle économie responsable du gonflement de la bulle
financière qui maintenant explose, plongeant des milliers de salariés dans le
drame des restructurations ?
Les valeurs fondatrices de la démocratie, c’est-à-dire du pouvoir populaire,
peuvent reprendre des forces et s’imposer contre celles de la dictature des
oligarchies et contre les résurgences nauséabondes ou pasteurisées du
nationalisme et de l’autoritarisme. Le courage et la volonté politique qui ont
présidé à la juste offensive diplomatique de la France et de certains de ses alliés
européens doivent-ils se limiter à cette sphère importante mais finalement
étroite ? Ne peut-on pas penser qu’une telle attitude pourrait utilement et
efficacement être étendue à l’ensemble du problème global que posent les
dérives de la globalisation s’opérant sous la tutelle des groupes transnationaux et
du réseau des institutions boursières et financières qui, 24 heures sur 24,
imposent leurs diktats et les conséquences de leurs dérèglements et de leurs
pratiques scandaleuses à toute l’humanité ?
Les affaires du monde ne doivent plus être laissées dans les mains du monde des
affaires. À un moment où les conséquences des tensions actuelles, les
anticipations qu’elles suggèrent ou les manœuvres qu’elles occultent, ont déjà
commencé à aggraver les malaises d’une économie mondiale qui n’en avait pas
besoin, il n’est pas acceptable que continue à s’afficher la démission politique des
gouvernants vis-à-vis des coups de force économique, qu’ils persistent à
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considérer que ce domaine relève du droit divin des employeurs et des
institutions financières.
Ne laissons ni aux employeurs ni à l’Etat le sentiment qu’ils pourraient profiter
de la situation pour engager et faire passer en traître ou à la hussarde des
mesures d’austérité ou de régression sociale, à l’instar des armateurs qui
profitent d’une pollution majeure pour procéder en toute impunité à un dégazage
de leurs soutes.
Voilà chers amis, chers camarades ce que je voulais vous dire et, à travers vous,
à l’ensemble des salariés français préoccupés, à juste titre, des tensions
mondiales, des risques qu’elles peuvent entraîner pour la paix et la sécurité, pour
la prospérité et le progrès social. Ce n’est pas au hasard que j’ai choisi de le faire
devant les personnels d’un hôpital public. Plus que tout autre le service public de
la santé exprime un choix politique et économique fondamental indispensable à la
République sociale qui est l’objet de nos vœux.
Le service public hospitalier est la cheville ouvrière de notre système de soins.
Lieu d’excellence assumant des soins de haute technicité, il est aussi le recours
pour les ménages les plus modestes. Il forme tous les professionnels de santé
pour l’ensemble du système sanitaire, et reste un lieu de recherche de haut
niveau. Fondé sur l’égalité d’accès, la solidarité, la qualité professionnelle, il doit
être modernisé, développé, doté de moyens humains et budgétaires à la hauteur
de ses missions et conformes à ses valeurs. Il est un des fleurons de notre
système de sécurité sociale, grâce auquel une part importante de la richesse
produite par le travail est redistribué de façon égalitaire et solidaire en évitant
les ponctions parasitaires et pernicieuses d’un système dominé par les critères
de rentabilité financière de court terme.
Votre métier, votre expérience, vos valeurs et votre conscience professionnelles
sont aux antipodes de la guerre et du profit. Le combat que vous menez doit
l’être sans compter et sans relâche car vos seuls ennemis sont la maladie, la
souffrance et la mort.
L’avenir de nos sociétés ne pourra être assuré que lorsque partout c’est cette
vision de l’utilisation du savoir et de l’ingéniosité des hommes qui l’aura
définitivement emporté sur les ambitions et les exactions des hommes et des
structures de pouvoir qu’ils animent ou qui les dominent. C’est à cette condition
que l’idéal porté par la devise universelle et éternelle de notre République,
Liberté, égalité, Fraternité pourra enfin devenir l’horizon proche, visible et
rassurant pour le monde.
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