HistoireRedactionEvangiles - 16 pages - 0,2 Mo

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CATECHESE BIBLIQUE SYMBOLIQUE
20 novembre 2008
HISTOIRE DE LA RÉDACTION DES ÉVANGILES
Table des matières
A. Introduction : le trésor de la rédaction évangélique ................................................................................ 1
B. Le berceau juif : quarante ans d'aventure .............................................................................................. 4
C. Le bilan de l'Église en 70, à la sortie du berceau juif. ............................................................................ 7
D. Les dix années suivantes (70-80) : l'important évangile de Matthieu ..................................................... 8
Le calendrier liturgique..................................................................................................................................... 9
Le débat vital qui oppose juifs pharisiens et juifs chrétiens ........................................................................... 10
L'évangile de Matthieu et sa pédagogie ........................................................................................................ 11
E. Les années 80, et le travail de Luc ....................................................................................................... 13
F. Les années 90 : les dernières mises au point ...................................................................................... 14
G. Conclusion ............................................................................................................................................ 15
A. Introduction : le trésor de la rédaction évangélique
Les communautés chrétiennes du premier siècle ont témoigné en deux ou trois générations,
de l'expérience qu'elles faisaient du Christ ressuscité à la lumière des Écritures. Elles
vivaient avec Jésus. Ressuscité, ce Seigneur inspirait ses disciples à travers les évènements
de leurs vies.
La rédaction évangélique s'inscrit en effet dans l'héritage juif pour lequel le Dieu vivant se
révèle au fil du temps dans la prière des communautés. Ainsi, depuis 2000 ans, l'Église,
Corps du Christ, marche en Alliance avec son Seigneur.
L'Alliance vivifiante, révélée par la Bible, est malheureusement aujourd'hui boudée par un
rationalisme qui choisit de séparer l'homme mortel de l'éternité divine où l'amour et la justice
s'épanouissent en plénitude aux yeux des croyants. C'est un choix positiviste.
Dans cette ligne que commande la raison raisonnante, une émission biblique importante se
prépare sur Arte : Jésus sans Jésus. Ce titre signifie que Jésus est mort, et que la première
Église se serait retrouvée seule pour inventer les évangiles, sans Jésus puisque le Seigneur
n'était plus là. En fait Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, les auteurs déjà connus par
plusieurs émissions et ouvrages, dissocient Jésus de l'Église naissante. Comme l'explique le
Professeur Jean-Marie Salamito, les nombreuses et intéressantes interventions de savants
de la future émission sont malheureusement inscrites dans un cadre qui n'est pas
scientifique1. Cela pourrait donner l'impression que les savants cautionnent le positivisme
des auteurs.
La science suppose en effet de situer une œuvre dans le contexte qui l'a vue naître, dans la
1
Le Monde de la Bible M 03474 (nov. 2008). Jean-Marie Salamito écrit : Les auteurs ''dissocient Jésus de la
tradition religieuse qui se réclame de lui. L'impressionnante mosaïque de propos d'historiens sert en
définitive à cautionner un cliché polémique. Étonnante réalisation dont les morceaux sont presque tous
instructifs et passionnants, mais dont la ligne directrice n'est pas scientifique'' (page 16).
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philosophie de son berceau historique. Les évangiles ont été rédigés en référence à la
conception biblique de l'homme, qui est l'Alliance. Ce choix peut paraître étrange en notre
monde technique où sujet et objet sont distingués. L'homme serait forcément coupé du Dieu
qu'il imagine, mais la divinité n'est peut-être pas une création de l'être humain. Pour la Bible,
le Créateur a créé l'homme en relation à Lui. Dieu et l'homme sont inséparables, la mort ellemême ne les sépare pas, et le ciel est actif sur la terre. Ce choix sur l'homme imprègne la
perception chrétienne de Jésus reconnu comme étant le Christ annoncé dans les Écritures.
Ressuscité et vivant, il s'est révélé puissant et agissant dans les premières communautés
chrétiennes. Vers la fin du premier siècle, Luc cristallisera cette reconnaissance essentielle
dans une fête importante : la Pentecôte. Depuis lors, l'Église y célèbre son universalité
eucharistique : l'Esprit descend sur toutes les nations du monde, sur le Corps du Christ qui
s'incarne en toute l'humanité. Pour Luc, historien théologien, Dieu est bien à l'œuvre avec
son Fils dans l'histoire humaine, et même de manière plus précise, plus incisive et plus
universelle qu'il ne l'était dans l'ancienne Alliance2. Dans la foi, la Résurrection de Jésus,
bien qu'invisible de l'extérieur, est donc puissante dans l'histoire de l'humanité, l'Église en
témoigne3.
Mais les tendances rationalistes, inhérentes à l'esprit positif, voient la terre sans le ciel, le
passé sans le futur, la mort sans la Vie, et Jésus sans sa puissante Résurrection. Ce choix
inspiré du positivisme moderne, est celui de Jésus sans Jésus. Nous avons fait un autre
choix en nous inscrivons dans la foi et la catéchèse de l'Église. Nous sommes catéchètes et,
pour nous, Jésus de Nazareth et Jésus-Christ sont une unique et même personne. Alors
que la première manifestation du Christ fut visible sur terre car Jésus fut homme, sa nouvelle
nature de Ressuscité, bien qu'invisible, est aujourd'hui réelle. L'Église témoigne de cette
Présence réelle. La foi la détecte et les évangiles la racontent ! Et si cette Réalité divine du
Christ ressuscité n'existait pas ici-bas, l'Eucharistie de l'Église serait vidée de sa substance,
réduite à un monument du souvenir, dressé en l'honneur d'un mort vénérable, Jésus de
Nazareth.
Les quatre évangiles sont donc un trésor caché dans le champ du monde. Ils furent rédigés
au cours de la vie mouvementée des premières communautés chrétiennes. Nous avons
aujourd'hui ces textes en mains. Deux ou trois générations de chrétiens ont ainsi rédigé la
première grande œuvre de l'Église naissante.
Certes, nous pourrions nous suffire pour la prière, la vie et la catéchèse, des textes
évangéliques tels que nous les avons reçus sans tenir compte de leur genèse ni de leur
dimension historique. Le risque serait de considérer l'Évangile comme un texte sacré sorti
de la bouche même du Seigneur, un Livre descendu tout droit du ciel duquel on tirerait
quelques interprétations spirituelles. Si Jésus n'a rien écrit et si les chrétiens doivent faire
l'expérience de la Parole du Ressuscité, c'est que le Corps du Christ n'est pas séparable de
la foi. Et cette foi de l'Église n'est pas un recueil d'idées ni un manuel de morale, elle est
l'expression concrète de l'Alliance. Nous adorons le Dieu vivant qui parle et qui s'incarne, pas
un Livre sacré tout arrêté.
Un tel fondamentalisme risquerait de dénaturer le statut des évangiles en ignorant leur
2
3
Cf. Daniel Marguerat, L'aube du christianisme, Labor et fides, Bayard, 2008, chapitre XVI.
Pour les sciences humaines, dont le positivisme est le Credo, la croix de Jésus fait partie de l'histoire des
hommes alors que sa Résurrection est d'un ordre supra-naturel qui ne peut pas être de ce monde. En
revanche, pour l'Église et dans la foi, le Ressuscité est actif en ces derniers temps que vit aujourd'hui
l'humanité (Hé 1,1).
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ancrage dans des communautés priantes et agissantes. L'action de l'Esprit qui les a
façonnées et inspirées serait méconnue. Le Texte viendrait remplacer la Parole de Dieu qui,
de tout temps, atteint l'homme à travers la méditation biblique, la prière et l'engagement des
membres du Corps du Christ. La Parole vivante risquerait de s'appauvrir en un message
abstrait, en des généralités morales que le prédicateur accrocherait ''objectivement'' au texte
sacré. Ce fondamentalisme que l'Église refuse, ferait disparaître la vivante relation Dieuhomme, essentielle à l'écoute ecclésiale de la Parole de Dieu. Ce ne serait plus le Créateur
qui parlerait à sa créature mais seulement un commentaire. La Parole de Dieu deviendrait
vite l'idée générale de cette leçon scolaire dont le prêtre, le prédicateur ou le catéchète serait
le professeur.
En revanche, replacer la rédaction évangélique dans sa mouvance historique redonne aux
textes saints leur dimension d'Alliance et rappelle l'expérience de la Parole que le
fondamentaliste ignore.
Le disciple du Christ est appelé à sortir de lui-même pour interpréter l'Écriture, pour en
parler et en vivre dans le creuset d'une histoire personnelle avec le Vivant. C'est alors que le
croyant, bénéficiaire d'une vocation, se trouve engagé avec le Christ ressuscité dans la
grande œuvre de la Création. C'est bien grâce à l'écoute de la Parole que Dieu adresse à
chacun, que l'amour descend d'en haut en notre humanité.
Pour les tout premiers juifs chrétiens, les évangiles n'existaient pas, seulement le souvenir du
Crucifié récemment disparu. Puis, peu à peu, ''apparût'' l'expérience de sa Parole. Les
communautés faisaient cette rencontre dans la prière et la méditation biblique lors de la
liturgie du shabbat et des fêtes juives. Celui qui leur parlait était Jésus pour eux, ils en
avaient la certitude : c'était Lui, c'était le Seigneur (Jn 21,7) ! Ces juifs chrétiens gardaient
dans leur cœur l'image du grand prophète, ils conservaient l'éminente figure du Maître, du
juste injustement sacrifié et, en plus, ils l'entendaient parler. Ils comprenaient les paroles
qu'il avait dites et qu'il leur disait à nouveau. La mémoire du Maître restait ainsi vivante, sans
cesse revivifiée dans l'Eucharistie. L'Église naît et renaît de cette mystérieuse expérience de
la foi, celle que la catéchèse cherche à transmettre : la connaissance chrétienne de Dieu
dans le temps d'une Église qui avance vers Celui qui l'appelle de l'autre rive du temps.
Nous savons par Marc, par Matthieu et par Jean (Jn 21), que les disciples du Seigneur sont
retournés en Galilée après le drame de la Croix. C'est sur cette terre araméenne que Jésus
avait arpentée avec eux, que ce même Seigneur commençait à leur parler en tant que Vivant
ressuscité. Jésus devenait ainsi Jésus-Christ, ''l'annoncé'' des Écritures. Soulignons-le : cette
mystérieuse expérience de la Parole se fit d'abord en Galilée.
Le berceau chrétien se situe au nord de la Palestine, du côté du Liban actuel et de la Syrie
(Tyr et Sidon, dit Marc), et ce n'est pas un hasard si les premières communautés chrétiennes
ont été araméennes puisque ce sont elles qui avaient été touchées par la parole du prophète
Jésus, et ce sont elles aussi qui ont été rejointes en premier par Jésus ressuscité 4. Les mots
araméens des évangiles, notamment en Marc, confirment la reconnaissance eucharistique
du Ressuscité de Pâques.
Pourtant, lorsqu'on cherche aujourd'hui à retrouver la vie des premières communautés
4
Marc (Mc 3,17) évoque cette expérience quand il décrit les foules (chrétiennes) qui suivent Jésus :
Beaucoup de monde de la Galilée le suivit ; puis de la Judée, de Jérusalem, de l'Idumée, de la
Transjordanie, du pays de Tyr et de Sidon... Marc qui écrit en seconde main après la Résurrection s'appuie
sur les premières implantations chrétiennes. Pour lui, Jésus-Christ, c'est Jésus.
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chrétiennes, on se réfère plutôt aux Actes des Apôtres en oubliant que ce texte tardif est
commandé par le projet théologique de Luc. Le troisième évangéliste, dans son récit,
place à Jérusalem à la fois la Croix de Jésus et le début de l'Église nourrie par son Maître.
C'est un choix théologique. Jérusalem ne fut pas la terre chrétienne d'origine, elle fut au
contraire le lieu de la Croix et du rejet. Dans la théologie de Luc, c'est de ce lieu hautement
symbolique que partit l'évangélisation du monde. Cette vérité théologique est centrale, la
vérité historique est autre car c'est la région araméenne qui vibra la première à la Parole du
Christ, et ce n'est pas un hasard que Saül se soit rendu à Damas, terre araméenne, pour
ramener enchainés les juifs chrétiens de ce berceau évangélique à Jérusalem qui les
persécutait.
Marc, Matthieu (ou Matthias)5, Jean et Luc sont d'abord pour nous des noms liés à des
textes saints, mais ces hommes ont été des missionnaires engagés, des catéchètes, des
pédagogues. Puis, à leur mort, leur évangile, la bonne nouvelle qu'ils annonçaient, leur a
survécu en continuant à se développer au fil du temps. Des emprunts, des apports mutuels
se faisaient d'une communauté à l'autre dans la jeune Église. Les églises n'étaient pas
isolées. Il ne faudrait donc pas figer les évangiles derrière un nom d'auteur comme dans la
littérature, un nom qui servirait d'étiquette.
Les évangiles n'ont pas été d'emblée des Écritures sacrées et définitives. Ils étaient
seulement considérés comme des catéchèses. Celles-ci se sont peu à peu inscrites dans la
liturgie hebdomadaire des communautés dans les évènements de la vie. Bien entendu, on
ne vivait pas les mêmes choses en Asie mineure (de culture grecque) et en pays araméen
(de culture sémitique), ni les mêmes situations ni les mêmes difficultés. En 70, à la chute du
Temple, dans les bouleversements de l'après-guerre, ces différences sont devenues
patentes parce que les évangiles se sont précisés et diversifiés, et que ces nouveaux écrits
circulaient et s'enrichissaient de la vie.
La rédaction des évangiles ne s'est pas arrêtée à une date fixe comme on l'imagine trop
souvent. Les catéchèses de l'Église sont restées vivantes, toujours adaptées à une actualité
changeante qui apportait aux textes la richesse du temps vécu, la nourriture de la foi. Ainsi
sommes-nous invités aujourd'hui à saisir le grand mouvement ecclésial, l'étonnante histoire
de la nouvelle Alliance naissante qui a dynamisé la rédaction des évangiles et enrichi la
mémoire du Seigneur. Ces récits de la foi vivante nous font découvrir aujourd'hui la
dimension d'Alliance des évangiles. Ainsi pouvons-nous apprécier la qualité divine de la
Parole que le Père adresse à ses enfants. En Christ, au fil du temps, le ciel s'unit à la terre,
Dieu à l'homme, et les textes évangéliques qui s'écrivaient au premier siècle sont devenus
les médiations indispensables de la prière biblique de l'Église. Connaître l'histoire qui les a
portées ne peut qu'aider le chrétien à méditer ces textes pour écouter Dieu parler.
B. Le berceau juif : quarante ans d'aventure
Le berceau juif de l'Église s'appuie sur deux piliers : le Temple et la pratique de la Torah où
5
Matthieu ou Matthaias, ou Matthias, nom qui vient de l'hébreu, signifie ''Dieu a donné'',. C'est en effet Dieu
qui a donné Matthias par tirage au sort, nous dit Luc dans les Actes des Apôtres au chapitre 1 en
remplacement de Judas avant la Pentecôte. Et ce Matthieu écrivit même un évangile en araméen pour
l'évangélisation de la Palestine. Cet homme joua donc un rôle primordial dans la toute première église.
Les listes des apôtres (Mc 3,13-19; Mt 10,1-4; Lc 6,15) le mentionnent toutes. Nul doute pour nous que ce
''don de Dieu'' soit notre premier évangéliste.
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Dieu s'écoute. Le magnifique Sanctuaire de Jérusalem, bien que contesté, fut le symbole
universel du judaïsme et de sa prestigieuse histoire 6. La culture de la Parole de Dieu, elle,
est alimentée, chaque semaine, dans les synagogues par l'écoute priante de la Torah selon
un cycle liturgique annuel (deux lectures et des psaumes).
En deux ou trois générations, les évangiles se sont développés par oral puis par écrit, ''la
voie'' selon les Actes, dans ce contexte liturgique où l'obéissance à la Torah est le principe
dynamique. Cette ''voie'', que Paul a enseignée aux païens, semble proche de celle des
pharisiens, même si elle a été ''allégée'' pour eux7.
Peu à peu, l'habitude s'est prise d'écouter un ''récit de Jésus'' comme troisième ''lecture''
liturgique, sans doute à l'initiative de Pierre. Ce récit catéchétique raconté par un témoin,
était narré de telle façon qu'il puisse résonner avec les Écritures entendues dans la liturgie
du shabbat. C'est le principe du midrash. Ces résonances étaient donc amorcées par des
associations de textes bibliques qu'on appelle testimonia (Daniélou)8. Tel semble avoir été
l'origine de la rédaction évangélique.
A partir de l'an 43, à la suite de quelques graves tensions avec l'institution du Temple qui
produisirent quelques persécutions (martyr d'Étienne) et peut-être aussi quelques fuites,
sans doute celle de la communauté de Jean fils de Zébédée 9. Antioche est devenu le centre
et le point de départ de l'évangélisation chrétienne des païens et des juifs. C'est là, loin du
Temple, qu'est apparue la première ébauche d'un évangile liturgique (la mémoire de
Pierre). Les testimonia étaient devenus petit à petit des récits précieux de Jésus-Christ, qui
consonaient avec la Torah.
Tel fut le début de la double mission chrétienne : vers les grecs et vers les juifs.
L'évangélisation des grecs (incirconcis) a été confiée à une équipe de deux ou trois
missionnaires comme l'évoque la première épitre aux Thessaloniciens (avec ses parties en
''nous'', l'équipe). L'Asie mineure et la Grèce sont ainsi touchées par l'Évangile.
L'évangélisation des circoncis a été confiée à Pierre, sans doute accompagné lui-aussi par
une équipe de missionnaires dont aurait faisait partie Jean (selon les Actes) et probablement
aussi Matthieu.
L'évangile araméen du remplaçant de Judas, a aujourd'hui disparu, il était sans doute inspiré
par la catéchèse de Pierre.
La mission chrétienne auprès des circoncis fut un succès chez les Samaritains mais semble
avoir été difficile en Judée. Quarante ans plus tard, les Actes des Apôtres s'en feront encore
l'écho.
''La voie'' chrétienne fut donc d'emblée en tension avec l'institution du Temple au sein
d'un judaïsme pluriel surveillé par la vénérable institution (Cf. Rm, Gal 2, etc.).
6
7
8
9
La contestation du Temple n'est pas nouvelle (Cf. Qumran). Ce n'était pas l'institution juive de renommée
mondiale qui était en cause mais son impérialisme et son mode de fonctionnement.
Par exemple, la circoncision du cœur et non de la chair, etc. Cf. Ac 15,19-20.
En monde juif, on parle de ''colliers'' de textes.
Qu'est devenu Jean fils de Zébédée ? Peut-on imaginer que le fils d'un riche pécheur galiléen puisse avoir
fait des études de théologie à Jérusalem et fréquenter la haute société sacerdotale gravitant autour du
Temple ? Ce n'est pas impossible, ce qui permettrait de comprendre l'antiquité de l'évangile de Jean que
Luc découvrit quarante ans plus tard à Ephèse, de la bouche du prêtre Jean, son successeur. Étant donné
la position de Jean, sa vie était certainement en danger, et l'on comprend sa fuite en Asie mineure (Ac 11,19
et 12,2).
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En 62, Jacques, frère du Seigneur, représente la ''voie'' chrétienne à Jérusalem. Mais les
rapports entre l'Église embryonnaire et le Temple juif ont toujours été difficiles, ils se sont
durcis en même temps que se sont dégradées les relations des autorités juives avec l'empire
romain. Ainsi, Jacques fut lapidé et jeté par dessus les remparts de Jérusalem par ordre du
grand prêtre Anan. Les chrétiens étaient en danger, et commençaient à fuir Jérusalem.
En 63, Paul, Pierre, Marc et d'autres se sont retrouvés à Rome autour de Paul, assigné à
résidence.
En 64, la persécution de Néron, dont on connaît la brutalité et l'ampleur, mit un coup d'arrêt à
l'implantation chrétienne dans la capitale de l'empire. Avec beaucoup d'autres, Pierre et Paul
meurent martyrs10. Ce fut un ''sauve qui peut'' général. On le sait de Marc qui alla se réfugier
à Alexandrie en emportant avec lui la catéchèse de son maître Pierre (texte qui deviendra
bientôt le ''proto-Marc'')11. L'entourage de Paul prit sans doute aussi la fuite en emportant,
eux-aussi, de précieuses archives.
Paul disparu, il a donc été remplacé sur les terres de mission par une équipe de jeunes
disciples (Timothée, Tite, Barnabé, Jude, et surtout Luc...) grâce auxquels la mémoire de
Paul, de Pierre et même de Jean nous fut transmise.
En 66, en Palestine, la situation s'était aggravée et la guerre éclata. Cestius Gallus attaqua
Jérusalem, mais ce premier assaut fut repoussé. La première guerre juive était commencée.
Les chrétiens qui refusaient cette guerre s'étaient enfuis à Pella au-delà du Jourdain12 ou
plus loin, en Asie Mineure, à Chypre...
Luc, à la fois théologien et véritable historien des origines chrétiennes à la mode antique,
réside désormais à Ephèse et dirige probablement la publication d'écrits pauliniens ou
pseudo-pauliniens : notamment l'épitre aux Ephésiens13. Matthieu, lui, habite sans doute
Antioche, ville en partie araméenne, d'où il peut suivre les communautés chrétiennes de
Galilée. Jérusalem, ruinée par la guerre, est devenue un désert chrétien.
Un peu avant 70, Marc écrit son évangile après avoir découvert le texte araméen de Matthieu
à la grande bibliothèque d'Alexandrie.
L'évangile de Marc est le premier texte mis par écrit. On l'appelle ''l'évangile du secret
messianique'' parce que Jésus commande sans cesse le silence à ses disciples.
L'expérience chrétienne de la Parole de Dieu écoutée en Jésus-Christ ne doit pas être
divulguée de l'extérieur pour pouvoir être comprise de l'intérieur à la lumière de l'Esprit.
Aucune explication donnée du dehors ne peut remplacer l'expérience personnelle du
croyant14. Le catéchumène est initié à cette écoute intime de la Torah, réalisée à l'aide du
récit évangélique15. La foi chrétienne ne se transmet pas par des spectacles, par des
10
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Aucun texte ne mentionne le martyre de Paul ce qui a fait penser qu'il aurait pu échapper au massacre et
avait repris sa mission d'évangélisation jusqu'en Espagne. En effet, ses lettres pastorales auraient pu être
écrites dans ces quelques années qui lui restaient à vivre. Mais on pense aujourd'hui qu'elles furent rédigées
et diffusées par ses disciples à partir des documents qu'ils avaient.
Redisons-le : il y eut plusieurs versions successives de l'évangile de Marc même après 70.
Lc 21,20 ; et Dalmanoutha, ou ''région des veuves'', d'après Mc 8,10
Peut-être même l'épitre aux Hébreux.
Matthieu (Mt 7,6) se fera écho de cette importance de la discrétion sur l'expérience chrétienne de la Parole
quand il écrira dans un contexte d'enseignement : Ne donnez pas aux chiens ce qui est saint, ne jetez pas
vos perles devant les porcs : ils pourraient bien les piétiner, puis se retourner contre vous pour vous
déchirer.
Cette pédagogie d'initiation, propre à la catéchèse chrétienne, est évoquée en Gal 6,6.
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montages, ni par des discours comme dans les religions à mystère qui avaient la faveur des
grecs. L'expérience biblique du Ressuscité, qui donne la ''connaissance de Dieu'', est de
l'ordre de la foi et non de l'ordre des savoirs positifs. La Parole du Seigneur se reçoit dans le
secret des cœurs au-delà des mots bibliques. Il s'agit d'entrer personnellement dans la
transcendance des Écritures pour accueillir la mystérieuse Réalité de la Parole. Marc reste
ainsi dans la ligne mystique ouverte par Paul qui avait entendu le Seigneur lui parler sur le
chemin de Damas : Jésus-Christ est identifié du fond du cœur et dans la foi à la Parole de
Dieu écoutée et reçue dans la singulière liturgie biblique héritée du judaïsme pharisien.
En 70, après un long siège, Titus s'empare de Jérusalem. Le Temple est incendié. C'est la
fin du judaïsme géographique. L'Église va devoir sortir de la tutelle juive sans pour autant
abandonner l'héritage juif, elle devra quitter son berceau culturel araméen pour se
développer en monde grec.
C. Le bilan de l'Église en 70, à la sortie du berceau juif.
a. En 70, les communautés chrétiennes sémitiques étaient minoritaires mais l'héritage juif
avait largement été communiqué aux nations, et jusqu'à Rome. Les synagogues juives
(pharisiennes) ont été le premier vecteur de la communication évangélique, mais celles-ci
furent vite délaissées comme le raconte le Livre des Actes.
Dans la foi de l'Église naissante inspirée par l'Esprit, c'est bien Jésus qui parle à la
communauté ! Ressuscité et vivant, le Seigneur (kurios) est écouté comme étant le Christ
promis et attendu, il est identifié à l'Adonaï de l'Ancien Testament. Une halakha chrétienne,
simple à comprendre, totalement centrée sur l'amour de Dieu et du prochain, concrétise le
sens de ''la Loi et des Prophètes'', elle résume et incarne l'interprétation chrétienne des
Écritures.
b. La liturgie judéo-chrétienne du shabbat (et des fêtes) reste proche de la liturgie des
synagogues pharisiennes avec une différence marquante : une troisième lecture est
ajoutée comme nous l'avons dit. C'est l'évangile mais qui n'a pas encore un statut d'Écriture.
La lecture principale et même primordiale, fondatrice de la prière, reste la Torah, ''la
Prophétie'', selon Paul. Ces lectures bibliques conduisent à la ''parole prophétique'' des
croyants qui interprètent en Église les Écritures, comme l'évoque la seconde épitre de Pierre
(1,19).
c. Des récits évangéliques existent en grec, associés à la liturgie du shabbat et des fêtes
juives, ils viennent de la catéchèse de Pierre. Le texte araméen de Matthieu, qui s'en inspire
sans doute aussi, va vite tomber en désuétude; les juifs, considérés comme des barbares,
sont désormais mis au ban de l'empire.
d. Le ''repas du Seigneur'' se prend le jour du shabbat en communauté, selon la description
de 1 Cor 11,24-27 : Le Seigneur Jésus, la nuit où il fut livré, prit du pain et, après avoir rendu
grâce, le rompit et dit : ''Ceci est mon corps, qui est pour vous, faites ceci en mémoire de
moi. De même après le repas, il prit la coupe en disant : ''cette coupe est la nouvelle Alliance
en mon sang ; toutes les fois que vous en boirez, faites les en mémoire de moi.''
e. Un baptême existe, mais il ne se fait sans doute pas encore au nom du Père et du Fils et
du Saint Esprit. Ni la Trinité, ni le signe de Croix n'ont encore vu le jour, ni non plus le
dimanche. Heureusement, la disparition du Temple obligera les chrétiens à préciser leur
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pratique liturgique et leur théologie.
f. La théologie sous-jacente des communautés chrétiennes reste fortement inspirée par Paul.
Les matériaux trinitaires sont présents, pourtant la synthèse chrétienne commandée par
l'Incarnation doit être précisée. Il se pourrait en outre que la communauté judéenne dite de
saint Jean16, exilée à Ephèse, ait déjà développé une réflexion théologique audacieuse qui
apparaîtra plus tard dans l'évangile du disciple bien aimé17. Telle semble être la situation
inachevée dans laquelle se trouve la jeune Église au moment où le Temple disparaît. Un
nouveau monde est en train d'apparaître qui va enrichir et diversifier la rédaction
évangélique.
g. La disparition de l'institution ''Temple'' marqua la fin d'une autorité universellement
reconnue, l'arrêt de la surveillance qu'elle exerçait sur les différents courants juifs dont font
partie les chrétiens. Et l'organisation de la liturgie et des fêtes de pèlerinage n'était plus du
tout assurée. C'était donc un grand vide qu'il fallait combler.
h. L'Église allait devoir prendre son indépendance en préservant ses racines juives, la
richesse divine qui nourrit sa prière et sa foi : le respect de la Torah et l'écoute d'une Parole
de Dieu identifiée au Christ ressuscité. Le kérygme futur s'appuiera sur la Bible grecque de la
Septante, déjà utilisée par les juifs de culture grecque.
i. La renaissance du judaïsme pharisien à Yavné ouvrira une guerre sans merci entre les
deux ''Israël'', celui des chrétiens qui vont devenir autonomes et celui des pharisiens qui se
réorganisent. Le récit de Matthieu témoigne de l'âpreté du conflit. Le monothéisme radical
des pharisiens, allergiques à l'Incarnation de Dieu, rappellera avec force et une rigueur
intransigeante l'exégèse traditionnelle de la Torah, elle s'opposera à la théologie chrétienne
qui fait de Jésus-Christ le Fils de Dieu.
D. Les dix années suivantes (70-80) : l'important évangile de Matthieu
Le Temple est détruit, l'héritage juif est en danger. Les dix années suivantes seront
déterminantes pour la survie de cet héritage juif, à la fois dans la jeune Église et dans la
mouvance pharisienne. Les deux courants, proches l'un de l'autre, doivent s'adapter à la
nouvelle situation, une religion sans Temple.
L'Église va se 'trans-culturer'' dans un monde gréco-romain devenu un peu partout très
hostile aux juifs. Elle est amenée à se développer de manière autonome en abandonnant
certaines marques extérieures du judaïsme.
De leur côté, les pharisiens, dirigés par un groupe de Sages, ont eu l'autorisation des
Romains de reconstituer une équipe dirigeante pour remplacer le Sanhédrin disparu. Ces
grands rabbis s'installèrent à Yavné au bord de la mer et devinrent les défenseur officiels de
l'héritage juif. Ces nouveaux pharisiens légiférèrent, édictant des règles adaptées à la
nouvelle situation. L'impact de cette nouvelle autorité sur les communautés juives fut
particulièrement fort en terre araméenne, mais il touchait aussi les communautés juives du
monde civilisé. Les juifs de posaient tous la même question : comment être juif sans
16
17
Les noms des évangélistes disent plus la communauté d'origine que le rédacteur du texte. C'est vrai pour
saint Jean, c'est vrai pour Matthieu-Matthias, c'est vrai aussi pour Luc.
Jean, fils de Zébédée, est décédé mais son héritage théologique est inscrit dans son évangile que
découvrira Luc qui le transmettra à la Grande Église.
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Temple ? Deux options étaient proposées : la proposition des rabbins et la voie chrétienne.
Entre les deux, il fallait choisir.
Aucun des deux courants ne pouvait avoir tous les suffrages, et chacun partira de son côté
avec ses adeptes et ses propres croyances. L'héritage biblique sera donc partagé :
pharisiens d'un côté et chrétiens de l'autre. Ce fut une grande nouveauté pour l'époque car le
pouvoir chrétien n'avait encore jamais existé de façon autonome, et il n'avait d'ailleurs
aucune légitimité aux yeux des juifs puisque les communautés chrétiennes dépendaient
jusqu'ici du Temple au sein d'un judaïsme diversifié. Par exemple, chaque juif de l'empire
payait tous les ans au Temple un petit impôt de deux drachmes18. Cette somme modique
permettait de recenser la population juive de l'empire qui était fort nombreuse, environ un juif
pour dix habitants. Jusqu'ici, les juifs chrétiens payaient cet impôt, mais cela allait-il durer19 ?
Un autre exemple est le calendrier liturgique : les chrétiens suivaient le cycle liturgique juif
auquel ils ajoutaient la célébration de la Pâque de Jésus. Celle-ci, à l'époque du Temple,
semblait être fêtée la veille de la Pâque juive (Pesah)20. Cette habitude pouvait-elle durer ?
C'est ainsi que les communautés araméennes de Palestine, appartenant à deux cultures
(l'araméenne et la grecque) joueront un rôle exemplaire pour tout l'Empire. Le fond du nouvel
évangile signé Matthieu – appelons-le ''proto-Matthieu'' car il sera encore amélioré – restera
la catéchèse de Pierre mise en forme par Marc, mais elle s'adaptera à la nouvelle situation.
Matthieu avait sans doute pris la succession de Jacques à la tête des chrétiens de
Palestine, non plus à Jérusalem en ruines mais à Antioche. Dans les communautés
chrétiennes qui dépendaient de lui, juifs et grecs se côtoyaient. Ces églises restaient le fil
fragile qui rattachait concrètement l'Église universelle à ses origines juives, à la
pratique prophétique d'une Torah toute orientée vers Jésus-Christ. Il fallait donc vite pallier la
disparition du Temple. C'est ce à quoi s'emploiera le nouvel évangile grec de Matthieu qui
deviendra le premier évangile d'une Église devenue enfin autonome.
Le calendrier liturgique
L'urgence de l'époque a certainement été l'élaboration d'un le calendrier liturgique annuel
propre aux chrétiens. Le cycle liturgique des synagogues chrétiennes était jusqu'ici défini et
organisé par le Temple pour l'ensemble de l'Empire. Pesah, la Pâque juive, était fixée à la
pleine lune qui suivait l'équinoxe de printemps. Ce jour qu'il était difficile de prévoir d'avance
avec exactitude, était fixé au 14° jour du mois de Nisan. A partir de cette date phare, le
calendrier liturgique de l'année pouvait être construit et diffusé. Ce 14 Nisan pouvait bien sûr
tomber n'importe quel jour de la semaine puisqu'il dépendait de la lune et n'avait pas la
régularité du calendrier solaire dont bénéficient le shabbat et le dimanche.
A l'époque du Temple, la Pâque de Jésus se fêtait probablement la veille de la célébration
juive en souvenir de ce que le Seigneur Jésus avait vécu; il avait été arrêté juste avant la
Pâque juive21. En cette année de la mort de Jésus, en l'an 30, Pesah tomba un samedi, et la
18
19
20
21
La didrachme.
La question va se poser comme l'évoque le récit de Mt 17,24-27.
Cf. plus bas.
Il semblerait que Jésus ait été arrêté le jeudi soir (dans notre calendrier actuel) et qu'il ait été crucifié le
vendredi comme nous l'avons appris. Cette année-là, en l'an 30, la pleine lune est tombée le jour du
shabbat. Jésus fut donc mis au tombeau au moment où les juifs s'apprêtaient à vivre une double fête. Ce
décalage de 24 heures de la fête chrétienne avec la fête juive est évoquée en Mc 14,12 (repris en Lc 22,7) :
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Résurrection de Jésus, jour de grand shabbat, ne pouvait apparaître qu'à l'issue des
festivités juives. Le triduum pascal trouve sans doute ici ses racines. L'Église a donc choisi
ces trois jours saints – vendredi, samedi, dimanche – pour être le cœur de son calendrier
liturgique. Désormais, dans cette Église libérée du Temple, la fête chrétienne de Pâques se
célébrera le dimanche qui suit la pleine lune de l'équinoxe de printemps.
C'est sans doute à partir de l'instauration de ce calendrier pascal que ''le jour du Seigneur''
n'a plus été le shabbat et qu'il est devenu le dimanche, jour de la Résurrection. Cette prise
de distance du christianisme par rapport au judaïsme a dû permettre une meilleure
intégration des communautés chrétiennes dans l'Empire. La culture juive est maintenue mais
elle a été christianisée.
Jérusalem avait l'habitude d'organiser les trois pèlerinages qui se déroulaient au Temple
notamment Sukkot, la fête du Sanctuaire qui se célébrait en automne. Après sa disparition,
les pèlerinages sont tout naturellement devenus des célébrations locales et familiales22.
Le nouveau texte évangélique que rédige Matthieu place les Rameaux de Jésus (Sukkot) le
dimanche qui ouvre la semaine sainte. Dans ce calendrier liturgique de l'Église naissante, la
fête juive d'automne a donc été déplacée, mise au printemps, huit jours avant Pâques. Cette
décision, contraire à l'histoire de Jésus de Nazareth, donne un sens nouveau à cette histoire,
et elle aurait été impensable avant la disparition du Temple23. Les trois évangiles synoptiques
adopteront ce calendrier liturgique qui deviendra celui de l'Église universelle. Ainsi la
semaine sainte est-elle inventée, depuis lors elle s'étire des Rameaux à Pâques.
Le débat vital qui oppose juifs pharisiens et juifs chrétiens
Il faut bien avoir en tête le drame que les communautés juives ont vécu dans les années 70 :
les innombrables crucifixions, l'épouvantable siège Jérusalem, les massacres, les familles
déportées, déchirées, réduites en esclavage, devenues la risée du monde entier.
Les juifs croyants ont été traumatisés par la destruction du Temple. Dieu les aurait-il
abandonnés ? Auraient-ils péché comme leurs ancêtres du Premier Temple quand le
Seigneur avait envoyé Nabuchodonosor détruire le Sanctuaire pour sanctionner Israël ? Le
rejet de Jésus-Christ aurait-il déclenché de nouveau la colère de Dieu ? L'attitude
scandaleuse des responsables politiques du Temple qui ont fait crucifier Jésus, puis le refus
de la mission chrétienne en Judée avec les violences subies par les missionnaires chrétiens,
auraient-ils été la cause de tous ces malheurs ? Ces questions ne cessent de se poser, elles
restent bien vivantes dans les échanges communautaires.
22
23
Le premier jour des azymes, où l'on immolait la Pâque... Cette phrase ne correspond pas au calendrier juif
de l'époque mais à un calendrier chrétien ultérieur. En effet, à l'époque du Temple, les juifs immolaient la
Pâque, c'est-à-dire l'Agneau pascal, la veille des azymes et non le premier jour des azymes. En revanche,
plus tard, les chrétiens ont célébré la Croix de Jésus, l'Agneau de Dieu, leur ''Pâque'' (1 Cor 5,7). La Croix
marquait le début d'un jeûne de quarante heures (du vendredi soir au dimanche matin). Les chrétiens
jeûnaient pendant tout le temps où Jésus était resté au tombeau. Puis, à la sortie de ce jeûne, c'était
l'éclatement de joie, les nouveaux baptêmes réjouissaient la communauté, c'était la Résurrection du
Seigneur ! Le récit du chemin que Luc fait du chemin de Damas pourrait bien évoquer ce grand jeûne
chrétien : Saül reste trois jours sans voir, ne mangeant rien ni ne buvant rien (Ac 9,9). Ensuite, il sera
baptisé.
C'est ce qu'ont fait aussi les pharisiens.
Luc devait en être conscient puisqu'il efface la mention des Rameaux dans son récit sur l'entrée de Jésus à
Jérusalem.
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Les pharisiens eux-mêmes reconnaissent que la destruction du Temple sanctionne sans
doute un péché d'Israël. Mais ce péché a-t-il été ce que les chrétiens soutiennent, le rejet de
Jésus ? Et ces discussions reviennent en boucle dans toutes les familles juives.
Les communautés araméennes dépendantes de Matthieu s'interrogent pareillement, et ils
sont de plus en plus montrés du doigt par les adeptes des pharisiens. Des choix forcés vont
diviser définitivement des familles et conduire à des drames qui transparaissent dans le texte
du premier évangile. Voilà ces douleurs de l'enfantement que Matthieu doit accompagner
dans les différentes communautés qu'il visite en Galilée du Nord.
Ainsi, après 70, les pharisiens, installés officiellement à Yavné, ont de nouveau pignon sur
rue. Ils relèvent la tête et édictent de nouvelles lois liturgiques et éthiques. On les
comprend : ils veulent reprendre en main les synagogues et éviter la disparition de la
tradition des ancêtres. Ce nouveau durcissement est particulièrement sensible dans le
monde araméen où les familles juives sont de plus en plus tiraillées entre deux législations
contradictoires, deux conceptions opposées de la vie juive, la manière chrétienne et une
autre pharisienne.
L'évangile de Matthieu et sa pédagogie
L'évangile grec de Matthieu, dans sa première version, s'ouvre au monde entier, il s'adresse
désormais à tous, aux Juifs comme aux Grecs (''bons et méchants'', ''justes et injustes''), et il
reste ainsi fidèle à l'universalité prêchée par Paul, quelques dizaines d'années plus tôt.
Dans la mouvance de l'Apôtre Paul et de Marc (Pierre), ce nouvel évangile continue de
témoigner de la mystérieuse écoute de Jésus-Christ vivant. Le Ressuscité parle dans la
liturgie de la Parole, et ce Verbe divin est éclairé par l'Esprit envoyé par le Père.
Mais, à la différence de la discrétion de Marc sur la messianité de Jésus, Matthieu témoigne
publiquement de la présence du Christ dans la vie de la communauté. En effet, confrontés au
pessimisme ambiant et à la pression pharisienne, les chrétiens ne pouvaient plus se taire, ils
devaient témoigner avec force de l'action du Ressuscité dans leur communauté. Oui, le
Christ est vivant, et les pharisiens doivent le savoir même si l'expérience du Verbe chrétien
se situe au-delà des mots; au-delà de la chose religieuse, dans la discrétion de la foi !
Chaque dimanche, Jésus-Christ ''parle'' à la communauté qui écoute et partage la Parole de
Dieu. Dans leurs échanges verbaux et dans leur prière, les chrétiens tissent des rapports
(prophétiques) entre les différentes lectures de la liturgie dominicale, ils expérimentent
l'actualité de la Parole. C'est ainsi que la Parole du Père jaillit dans le temps de l'Église.
Même si le texte évangélique n'a pas encore statut d'Écriture, il devient indispensable pour
bien orienter la Torah sur Jésus-Christ. Et les grands discours de Matthieu viennent
préciser ce kérygme balbutiant.
Les discours de Matthieu ne sont pas assénés directement comme des dogmes à apprendre,
ils sont préparés par des récits qui mettent en présence Jésus et différents personnages de
son entourage. Ces récits fonctionnent comme des miroirs où chacun peut se reconnaître
dans les personnages mis en scène par l'évangéliste L'histoire difficile est toujours présente
dans les échanges. Les récits évangéliques aux résonances bibliques sont parlés, partagés
par la communauté en référence aux Écritures proposées dans la liturgie dominicale
puisqu'aucune leçon ne vient aussitôt après. Matthieu inscrit son œuvre littéraire dans la
pédagogie orale du midrash (recherche ou énigme). Dès que les scènes évangéliques sont
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discutées, échangées, elles se mettent à vivre et à résonner dans la vie des croyants :
Jésus-Christ s'adresse ainsi aux siens...
De même, les longues paraboles de Matthieu24 avec leur mise en scène complexe,
ponctuées de blancs et de questions provocantes, sont aussi des tremplins pour les
échanges communautaires. Un langage chrétien, émaillé d'évocations bibliques, est ainsi
appris, partagé, par ceux qui prennent la parole dans les communautés. Prendre la parole
dans la foi, c'est s'engager personnellement, c'est témoigner du Ressuscité. La Parole de
Dieu passe toujours par des paroles humaines énoncées en vérité et de l'intérieur. La foi
ainsi grandit, se mêle à la vie de tous les jours et se transmet au Corps.
Le juif Matthieu est un pédagogue, un accompagnateur et un animateur de la parole croyante
dans un monde juif où les échanges sont durs et où des divisions s'affirment.
Ainsi le kérygme chrétien s'est-il construit à partir de ces divisions et de ces souffrances qui
renvoyaient à la Croix de Jésus. Le Seigneur, avant eux, avait lui-même fait au Golgotha
l'expérience de l'apparent abandon de Dieu. N'avait-il pas crié du haut de la croix : Mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
Deux conceptions de l'Alliance s'opposent : celle qui passe par la Croix et celle qui la refuse,
celle qui accepte de vivre le Mystère pascal de Jésus, et celle qui n'accepte pas l'incarnation
de Dieu parce que toute image de Dieu est interdite par la Loi25, et Jésus en est une !
Vers la fin des années 70, la prière dite des ''dix-huit bénédictions'' a été imposée par
Yavné à toutes les synagogues. Chaque jour, elle devait être récitée pour remplacer la prière
du Temple. Mais la douzième bénédiction demande de maudire les minim, c'est-à-dire les
déviants qui n'obéissent pas aux directives des rabbis. Les juifs chrétiens sont directement
visés, ce sont eux les déviants. Comme ils ne pouvaient pas se maudire eux-mêmes, ils
furent obligés de couper les ponts avec les synagogues pharisiennes26. Des familles juives
furent un peu plus divisées, coupées en deux. On comprend l'hostilité de l'évangéliste qui
remet en mémoire certains conflits de Jésus avec les pharisiens de son temps. Eux-aussi
avaient manœuvré en conduisant Jésus à la Croix pour préserver une législation discutable
qui filtre les moucherons mais avale le chameau (Mt 23,24). Et Jésus est ce chameau qui a
traversé le désert de ce monde avec sa réserve d'eau vive. Il est bien vivant dans sa Parole.
Les chrétiens en témoignent.
L'évangile de Matthieu a donc été élaboré dans une situation historique exceptionnelle en
terre araméenne, il est vite devenu paradigmatique pour tout l'Empire romain opposé aux
juifs de Yavné27. L'histoire vécue par les chrétiens araméens, l'expérience de l'Alliance, a
apporté à la grande Église une réponse concrète à son attachement vital aux racines
bibliques. Sans cet apport des communautés araméennes, sans l'écoute liturgique du Verbe
éternel, Jésus-Christ n'aurait pas pu continuer à ''parler'' dans l'oïkuméné, selon le mot de
Luc (Lc 2,1). La foi en Jésus-Christ aurait été emportée par une gnose idéaliste, la religiosité
vague et sentimentale du monde grec si opposée à l'éthique exigeante de la Croix.
24
25
26
27
Qui ne ressemblent pas aux meshalim juifs.
Second commandement donné au Sinaï.
La séparation sera faite quand le disciple aimé met à jour l'évangile de Jean vers la fin des années 80. Jésus
se trouve affronté aux juifs.
Que Jean et Luc appelleront plus tard ''les juifs''.
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E. Les années 80, et le travail de Luc
Luc, jeune disciple de Paul, réside dans l'Asie mineure voisine (l'actuelle Turquie), terre qui
entretient de multiples relations avec Antioche. Luc est certainement informé du travail de
Matthieu-Matthias qu'il introduira à la place de Judas dans son récit des Actes.
Qui est Luc ? Quel est ce ''cher médecin'' qui soigna sans doute Paul à Rome ? Dans
l'antiquité un médecin était avant tout un savant versé dans toutes les sciences existantes.
Luc fut un grec cultivé, polyglotte, autant versé dans la culture grecque que dans la culture
juive. Il se dit historien et, en Asie mineure, il côtoie de nombreux chrétiens, témoins du
passé, qui appartenaient à des traditions différentes. C'est un homme de communication.
D'ailleurs, à Ephèse, coexistent deux communautés chrétiennes que tout sépare, leur
origine, leur langue, leur histoire et même leur théologie. Il y a d'une part la communauté
grecque fondée par Paul, et d'autre part la communauté judéenne de saint Jean qui avait fui
Jérusalem au cours d'une première persécution, et dont la théologie mystique hérissait sans
doute certains juifs pour qui Jésus était seulement un immense prophète, pas le Fils de Dieu
incarné. L'œcuméniste Luc va s'employer à unir ces deux tendances chrétiennes, ces deux
''sources'' aussi vénérables l'une que l'autre, mais combien différentes28.
Le premier travail de Luc a d'abord été d'adapter l'évangile de Marc, issu de Pierre, au public
grec d'Asie mineure à une époque où les tensions entre communautés commençaient à se
durcir, sans doute dans les années 70. Il fallait mettre une distance entre christianisme et
judaïsme. Luc supprima donc certains aspects judaïsants de l'évangile de Marc et ajouta
d'importants développements d'abord sur les Rameaux (pour les mêmes raisons que
Matthieu), puis sur la veille et la prière, sur l'Esprit saint, sur le double commandement
d'amour, en y glissant quelques récits anti-pharisiens et de grandes paraboles chrétiennes
qui ressemblent à celles de Matthieu29.
L'ensemble de la critique admet que les nombreux ajouts de Luc au proto-Marc n'ont pas été
introduits en une seule fois dans le récit évangélique, ils ont été introduits en deux temps :
d'abord au moment de la rédaction de son évangile, puis une dizaine d'années plus tard
quand Luc a élargi son texte au récit des Actes dans sa grande œuvre à Théophile. Lors de
28
29
C'est ce que l'exégèse moderne a traduit avec la ''théorie des deux sources'' en constatant que Luc (et un
peu moins Matthieu) semble se référer à deux documents différents : le proto-Marc venant de Pierre et la
source appelée Q (de l'allemand quelle qui signifie source). Ce dernier document que Luc aurait recopié
pourrait peut-être remonter aux premiers témoins de Jésus. Mais faut-il s'en tenir à un emprunt littéraire de
documents écrits ? Cette soi-disant source écrite n'aurait-elle pas pu être rédigée par Luc lui-même après
avoir interviewé des témoins privilégiés des origines chrétiennes, peut-être des compagnons de Jean, fils de
Zébédée. N'oublions pas que la communauté d'origine judéenne se présente sous le patronage de l'apôtre
Jean. Le fils de Zébédée disparaît vite des Actes des Apôtres sans que sa mort ne soit mentionnée. Seraitce alors ''Jean'', héritier d'une riche famille de pécheurs galiléens, très au courant des démêlés de Jésus
avec le haut sacerdoce qui faisait à Jérusalem des études théologie ? Serait-ce cet homme qui a permis à
Pierre d'entrer dans le prétoire après Gethsémani ? Cela expliquerait à la fois l'antiquité de l'évangile de
Jean et l'exil précoce à Ephèse de cette communauté intellectuelle, plus menacée que les autres parce que
plus en vue. Ces premiers témoins judéens pourraient être à l'origine de la rédaction que fit Luc et que l'on
désigne sous le sigle Q. Par ailleurs cette source Q, comme Pierre Nautin l'a montré (L'évangile retrouvé,
Beauchesne,1998), a subi en Luc deux rédactions successives correspondant d'après cet exégète à deux
auteurs qui auraient écrit à des époques différentes. Il serait plus probable de penser que ce soit Luc qui se
soit corrigé lui-même ? Il aurait rédigé des ''dits'' supplémentaires de Jésus et les aurait ajoutés à une
première version de son évangile. Les premiers dits restaient valables mais ils devaient être nuancés,
complétés parce que l'Église se trouvait dans une situation nouvelle (peut-être à la suite de l'expérience de
Matthieu).
Notamment les ''paraboles de la miséricorde'' du chapitre 15 aux résonances eucharistiques.
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cette rédaction élargie à l'histoire de la première Église, l'évangéliste a enrichi son évangile
des récits de l'enfance de Jésus (récits sur Marie) et d'autres images aux résonances
bibliques et théologiques.
Les évangiles de l'enfance désignent Marie, la mère de Jésus, comme étant le modèle de
l'âme priante qui accueille l'Esprit, elle médite en son cœur les évènements de l'actualité à la
lumière des Écritures. C'est aussi toute l'approche biblique de l'Eucharistie chrétienne
que met en scène le récit de la nuit de Noël (Lc 2) en utilisant le langage midrashique pour
évoquer la descente du ciel sur la terre. Bethléem devient ''la maison du pain'' (Jn 6,31 et
51), ce pain vivant descendu du ciel, dont parle l'évangile de Jean. Marie n'est plus nommée,
elle devient ''la mère de Jésus'' (Jn 2,1). Comprenons : la mère de Jésus-Christ qu'engendre
l'Église universelle, '' virginisée par le Baptême'' selon les Pères.
On s'est souvent demandé comment Luc et Matthieu ont pu rapporter dans leur récit de
Jésus des accents trinitaires aussi prononcés. Jésus tressaille de joie sous l'action de
l'Esprit Saint et dit ''Je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux
sages et aux habiles [...] Tout m'a été remis par mon Père, et nul ne sait qui est la Fils si ce
n'est le Père, ni qui est le Père si ce n'est le Fils, est celui à qui le Fils veut bien le révéler
(Lc 10 21-22 et Mt 11,25-27)30.
Luc a-t-il emprunté cette théologie très élaborée à la communauté issue de saint Jean, sa
voisine ? Dans les années 80, les communautés chrétiennes d'Asie mineure ont sans doute
intégré dans leur récit catéchétique la riche théologie de l'évangile du disciple bien aimé. Les
exégètes n'ignorent pas l'étroite proximité qui lie ensemble les deux évangélistes, Luc le
rédacteur et la très ancienne tradition de Jean.
Ce serait donc l'œcuméniste Luc qui, dans les années 80, aurait emprunté à saint Jean
quelques passages et les aurait introduits dans sa grande œuvre à Théophile. C'est lui qui
aurait ouvert l'Église universelle à la Trinité, au Baptême au Nom du Père, et du Fils et du
Saint Esprit, un baptême qui n'était peut-être pas encore donné de cette façon dans bien des
communautés de l'époque. Il est probable aussi que le signe de croix a été introduit en cette
fin de siècle dans la prière chrétienne. Et ce serait Luc aussi qui aurait proposé à Matthieu
l'approche biblique de l'Eucharistie que pratiquait la communauté de saint Jean.
Luc serait alors le principal acteur de l'oikuméné chrétienne.
F. Les années 90 : les dernières mises au point
Les exégètes admettent que le dernier verset de l'évangile de Matthieu aurait été ajouté vers
la fin du premier siècle. Selon cet évangile, après la Résurrection de Jésus, les onze se
rendent en Galilée, la montagne31 (spirituelle) où Jésus leur avait donné rendez-vous
(Mt 2816). Et le Seigneur leur dit : Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez
donc, de toutes les nations faites des disciples en les baptisant au nom du Père, et du Fils, et
du Saint Esprit [...] Moi, je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du temps (Mt 28,20).
30
31
Certains, très attachés au passé et peu soucieux de l'histoire et de l'Alliance, se sont même demandés si la
Trinité avait pu être révélée par Jésus quand il était encore sur terre ?
L'image de la montagne, et même de la haute montagne, traverse l'évangile de Matthieu. Elle culmine à la
Transfiguration qui met en scène la prière biblique des chrétiens qui unissent Jésus à ''la Loi et aux
prophètes'' dans le dialogue homilétique, à partir des deux lectures de la liturgie juive, éclairées par
l'évangile du dimanche.
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Cet ajout, probablement emprunté à la théologie johannique (Jn 14,18-21) pourrait bien être
inspiré par Luc, et peut-être même écrit de sa main.
G. Conclusion
Notre approche catéchétique de l'histoire de la rédaction évangélique n'a pas la rigueur
scientifique d'un travail d'exégèse même si elle est sous-tendue par le travail des historiens.
Nous avons simplement voulu montrer aux animateurs de catéchèse l'importance de
l'histoire mouvementée de l'Église apostolique qui transparaît dans les récits évangéliques.
Derrière ces incessantes ré-écritures, se profile en effet l'expérience de la Parole de Dieu, ce
Verbe du Père qui continue aujourd'hui à nourrir et à enseigner les siens. Jésus-Christ a
inspiré les récits évangéliques qui racontent les actes et les paroles de Jésus de Nazareth,
catéchèses qui introduisent dans l'expérience de l'Alliance que l'Église fait. Ce fut ''Jésus
avec Jésus'', disions-nous au début de cet essai.
Nous avons pris conscience que les trois évangiles synoptiques étaient issus de la même
matrice, la catéchèse de Pierre que Marc a mis en forme pour éclairer le temps liturgique
vécu par les communautés chrétiennes, les derniers temps de la Création. La destruction du
Temple a ensuite obligé l'Église naissante à préciser ses catéchèses pour les adapter à une
actualité variable d'une région à l'autre. Il nous a semblé que le travail liturgique et
pédagogique de Matthieu s'était développé sous la pression des douloureux événements des
années 70. Par ailleurs, dans l'Asie mineure voisine, Luc rédigeait un texte à la fois plus
adapté à la culture grecque de sa région, et enraciné dans la tradition très théologique de
l'apôtre Jean que ses successeurs avaient précieusement conservée dans la région
d'Ephèse.
L'évangile de Jean, d'origine judéenne, est resté longtemps en dehors de l'élaboration
évangélique inspirée par la théologie de Paul et nourrie par la catéchèse de Pierre. Sa
théologie mystique, au langage très élaboré, presque qabbaliste, était difficile d'accès aux
gens simples des communautés chrétiennes qui se méfient comme toujours des
développements trop abstraits, ''intellectuels'' disent-ils32.
Par ailleurs, ni l'Incarnation du Père Créateur en Jésus-Christ son Fils, ni la Rédemption
apportée par la Croix, ni l'image essentielle de la Trinité divine, tous ces éléments venant de
saint Jean, ne pouvaient être acceptés facilement par certains juifs érudits. Luc, en revanche,
semble avoir apprécié la haute théologie de cette communauté mystique dont l'origine était
apostolique. Il aurait donc introduit dans sa catéchèse cette approche spirituelle qui est
devenue peu à peu, au cours du second siècle, celle de l'Église universelle. Ce serait donc
Luc qui introduisit les bases trinitaires de la théologie johannique dans son évangile d'abord
puis peut-être plus tard dans celui de Matthieu.
A la fin du siècle, dans les années 100, la Trinité figurait dans le rite baptismal de toutes les
églises, et le signe de Croix accompagnait un peu partout la prière chrétienne, ce qui ne veut
pas dire pour autant que l'évangile de Jean était partout accepté.
Grâce à ces apports théologiques concrets extraits par Luc de Jean, les chrétiens ont pu
résister au fondamentalisme et échapper aux dérives intellectualistes et gnostiques du
second siècle que l'Église a combattues avec succès. En rédigeant au premier siècle ses
32
Nous savons que l'évangile de Jean était encore refusé par beaucoup au second siècle.
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différents évangiles, l'Église s'était dotée d'instruments catéchétiques qui lui ont permis de
rester fidèle à l'héritage biblique, dont l'essentiel est l'écoute de la Parole de Dieu, ce
mystérieux support de la liturgie eucharistique du dimanche.
Aujourd'hui, l'histoire de la rédaction évangélique, ce trésor mis par Dieu dans la corbeille
biblique, se présente à nous comme le déroulement d'un passé dépassé. C'est la première
lecture de tout être humain, elle est fondamentaliste et doit être dépassée dans la méditation
et la prière. En effet, l'histoire évangélique n'a pas pour but d'exhumer des savoirs disparus,
morts avec le temps.
La limite de tout savoir, et d'abord du savoir historique, est qu'il est engrangé dans des mots,
des images et des logiques narratives capables d'être répétés. On peut ainsi l'enseigner, et
l'enseigner ainsi au premier degré. Pourtant il ne faudrait pas en rester à cette extériorité
sans Vie car il est indispensable de comprendre l'histoire d'Alliance à partir de l'expérience
toujours actuelle de la Parole de Dieu. Alors les mots et les images des textes évangéliques,
desséchés par la routine, se mettent à revivre dans la foi et la prière de l'Église. Alors le
passé devient langage du présent et annonce du futur car ces récits inspirés par Dieu,
consonent avec toutes les Écritures, et portent en eux l'actualité de Dieu, ils véhiculent sa
''Présence réelle'' au cœur de la prière communautaire.
Il faut à la fois lâcher les mots de la Bible et aussi les garder, il faut se détacher des images
bibliques et aussi les aimer en acceptant de se laisser prendre par l'Alpha et l'Oméga du
temps33. Ce Transcendant divin habite l'histoire humaine. Jésus est la Vie, le Chemin et la
Vérité de la foi (Jn 14,6). C'est sur ce chemin vital, sur cette ''voie'' singulière que Dieu
descend et demeure dans la mémoire de l'homme.
Tout être humain est citoyen de deux royaumes : il nomme et exploite le réel, et il éprouve
aussi l'ineffable de son être au cœur d'un mystérieux jardin. L'arbre de la Vie et celui de la
Connaissance plongent leurs racines dans un même sol. Alors, sur cette terre, notre terre où
la science humaine grandit et parfois brille aux yeux du monde, la sainteté de la Vie, elle, se
nourrit du flux mystérieux de l'Être divin. L'Église boit à cette sève spirituelle que nul savoir
n'emprisonne mais que détectent les yeux du cœur. Le temps n'est pas le calendrier, ni le
violon la mélodie que nous chante la Vie véritable au-delà du dernier soupir.
C'est donc bien plus qu'une esquisse savante du premier siècle de l'Église que nous avons
ici donnée. Le paresseux s'endort dessus, et l'homme de foi ne reste pas sur les mots, il va
au-delà en puisant, chaque jour, dans sa propre expérience de Dieu. Derrière les faits et les
dates, il détecte les combats de la foi, il reconnaît le feu brûlant que la Trinité divine lui donne
à vivre tous les jours de sa vie. C'est l'au-delà du monde, c'est la transcendance vitale de la
Croix, c'est la lumière des mystiques, la joie fugace qu'évoque Luc au fil de son récit. Le
paresseux ne voit que du bleu, mais le croyant perçoit le feu, le matin lumineux, cette pointe
d'aurore – sans le savoir bien sûr ! Sans cesse il se demande : Serait-ce la transcendance du
Transcendant, le mystère que Dieu révèle en Jésus-Christ ?
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Ap 1,8 et Ap 22,13.
16 avril 2017
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