
responsables sanctionner financièrement des
établissements scientifiques, à la manière de
Laurent Wauquiez pénalisant l’université
Lyon 2, ou de Valérie Pécresse exigeant des
universités franciliennes la signature d’une
« charte républicaine », les attaques n’ont
pas atteint la violence de Trump dont l’in-
tention très explicite est de mettre au pas la
science en se servant des leviers financiers à
sa disposition, des tribunaux, et de ses exe-
cutive orders qui relèvent du pur arbitraire
autocratique.
Trump dès son premier mandat a contribué
à instaurer ce que des commentateurs ont
appelé « l’ère de la post-vérité », ou « ère de
la post-faits ». Plus précisément, il a dévelop-
pé à une échelle inédite ce qu’on a appelé
aux États-Unis « la politique de post-vérité »
(post-truth politics1).
Cette politique consiste à saturer la com-
munication gouvernementale, les espaces
médiatiques et les réseaux de fake news,
qui à force de partage viral et de répétition,
finissent par avoir une certaine efficacité
dans l’opinion. La plus fameuse des ces
désinformations de la part de Trump a bel et
bien été l’énorme mensonge selon lequel les
élections de 2020 lui avaient été volées. L’un
de ses autres mensonges les plus alarmants
aujourd’hui est bien la négation de la crise
climatique traitée comme un « canular ».
Certes, la pratique politique des fake news
n’a pas commencé avec Trump. Les théories
du complot se sont multipliées après le 11
septembre 2001, et le gouvernement amé-
ricain pour justifier l’invasion de l’Irak n’a
pas hésité à mentir au su et au vu du monde
entier. Comment expliquer l’expansion consi-
dérable du phénomène au point qu’il soit
devenu avec Trump un mode de gouverner
habituel ? On ne peut séparer ce phénomène
de ce qu’on appelle « la crise de la démocra-
tie libérale ». Qu’on puisse gouverner avec
des mensonges et des boniments (bullshits)
comme le fait Trump est l’un des symptômes
de la perte de légitimité des institutions
politiques, des grands médias, et avec eux
de la parole publique des politiciens et des
experts. On a pu dire que tout cela n’est
guère nouveau, que Platon déjà critiquait
les sophistes et que Machiavel avait montré
que le Prince devait recourir à la dissimula-
tion, ou encore que les totalitarismes du XXe
siècle avaient systématiquement remplacé
les faits par les idéologies. En réalité, ce qui
est nouveau et caractérise la politique de
post-vérité c’est la puissance acquise par ces
boniments de foire grâce aux réseaux et aux
médias contrôlés par les oligarques alliés de
Trump, qui relayant la violence de la parole
du Maître, attisent toujours plus les passions
de l’inégalité et de l’oppression.
Dans cette phase de politique de post-véri-
té, des institutions constituaient encore de
solides pôles de résistance. On a évoqué la
presse, on peut aussi évoquer la justice et
surtout la science et l’éducation. Ce sont
ces institutions dont la relative autonomie
garantissait jusqu’à présent la fonction de
contre-feux qui sont aujourd’hui attaquées.
Il ne s’agit plus de discréditer la vérité en
racontant tout et son contraire, il s’agit
de prendre le contrôle des lieux et des
contre-pouvoirs qui continuent de faire de la
vérité un critère régulateur de la production
de la connaissance. Le concept de « politique
de post-vérité » est aujourd’hui insuffisant.
Nous sommes entrés dans une nouvelle
période, proprement néofasciste, dans
laquelle les institutions de recherche et d’en-
seignement, la presse, les arts, les musées,
tous les moyens d’expression doivent se
soumettre à l’arbitraire politique sous peine
d’être « purgés ». En d’autres termes, l’heure
est à la guerre contre la vérité qui se décline
par une série de « stratégies de production
de l’ignorance2 ».
Cette guerre frontale contre la science fait
partie d’un tout. On pourrait reprendre ici
la liste déjà trop longue des mesures de
répression contre les journalistes, les avo-
cats, les universitaires et les fonctionnaires
des agences fédérales. Mais l’un des actes
de guerre le plus significatif, outre le licen-
ciement de milliers de chercheurs, est peut-
être le bannissement de certains mots qui
ne doivent plus apparaître dans le moindre
sujet de recherche, dans le descriptif, dans
le titre, dans le résumé des projets des cher-
cheurs et les programmes des laboratoires.
Lorsqu’on considère l’extension sémantique
de la liste des mots interdits, c’est toute la
Raison, vérité(s) et pouvoir
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(1) Le Washington Post a calculé que
Trump avait émis 30 000 fake news
durant le seul premier mandat.
(2) « Quoi de neuf en agnotologie ?
Le nouvel âge de l’ignorance », VRS,
n°441, Avril, mai juin 2025, p.20-22.