REGARD SUR L’AUTRE L'altérité est un concept culturel qui renvoie à l'autre et à l'ailleurs. Elle s'oppose, au moins sur le plan étymologique, à notion d'identité (ce qui est identique). Elle est une clé de lecture majeure dans la construction de rapports sociaux entre personnes, communautés ou groupes de grande taille, en particulier les rapports de domination. Historiquement, c'est parce qu'un humain est autre, ou construit comme tel, qu'il est possible de le déposséder, de l'asservir ou de l'éliminer. L'altérité est ainsi un ingrédient important de nombreux concepts qui sont eux aussi des constructions sociales : le genre, l'ethnie, la communauté, la race, l'autochtonie, la catégorie socioprofessionnelle... On pourrait dire que l'identité est le regard porté sur soi par soi-même, et que l'altérité est le regard porté par l'autre ou sur l'autre. L'ethnocentrisme est une attitude ou une tendance à privilégier les normes, les valeurs et la culture de son propre groupe social ou ethnique, en les utilisant comme l'unique modèle de référence pour analyser et juger les autres sociétés Questions : « Albert Jacquard, Éloge de la différence » 1. Quelle est la thèse principale défendue par l'auteur ? Sur quelle citation célèbre s'appuie-t-il pour introduire son argument ? Comment appelle-t-on ce type d’argument. 2. La structure argumentative : Découpez le texte en trois grandes étapes. Quel rôle joue le connecteur logique « au contraire » dans le troisième paragraphe ? 3. Repérez les 4 arguments avancés par Albert Jacquard et expliquez-les. « Dessin de SINE » En quoi ce dessin peut-il être une critique de la société ou une caricature ? Rédigez un paragraphe expliquant le dessin de Siné. Albert Jacquard, (1925-2013), est un chercheur, biologiste, généticien, ingénieur, philosophe et essayiste français. Spécialiste de génétique des populations, il tient un discours humaniste destiné à favoriser l’évolution de la conscience collective. Albert Jacquard, Éloge de la différence. La génétique et les hommes, 1978. « Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente », Saint-Exupéry, Lettre à un otage. Cette évidence, tous nos réflexes la nient. Notre besoin superficiel de confort intellectuel nous pousse à tout ramener à des types et à juger selon la conformité aux types ; mais la richesse est dans la différence. […] Quel plus beau cadeau peut nous faire l’« autre » que de renforcer notre unicité, notre originalité, en étant différent de nous ? Il ne s’agit pas d’édulcorer les conflits, de gommer les oppositions ; mais d’admettre que ces conflits, ces oppositions doivent et peuvent être bénéfiques à tous. La condition est que l’objectif ne soit pas la destruction de l’autre, ou l’instauration d’une hiérarchie, mais la construction progressive de chacun. Le heurt, même violent, est bienfaisant ; il permet à chacun de se révéler dans sa singularité ; la compétition au contraire, presque toujours sournoise, est destructrice, elle ne peut aboutir qu’à situer chacun à l’intérieur d’un ordre imposé, d’une hiérarchie nécessairement artificielle, arbitraire. La leçon première de la génétique est que les individus, tous différents, ne peuvent être classés, évalués, ordonnés : la définition de « races », utile pour certaines recherches, ne peut être qu’arbitraire et imprécise ; l’interrogation sur le « moins bon » et le « meilleur » est sans réponse ; la qualité spécifique de l’Homme, l’intelligence, dont il est si fier, échappe pour l’essentiel à nos techniques d’analyse ; les tentatives passées d’« amélioration »biologique de l’Homme ont été parfois simplement ridicules, le plus souvent criminelles à l’égard des individus, dévastatrices pour le groupe. Par chance, la nature dispose d’une merveilleuse robustesse face aux méfaits de l’Homme : le flux génétique poursuit son œuvre de différenciation et de maintien de la diversité, presque insensible aux agissements humains ; l’« univers des phénotypes », où nous vivons, n’a fort heureusement que peu de possibilités d’action sur l’« univers des génotypes », dont dépend notre avenir. Transformer notre patrimoine génétique est une tentation, mais cette action restera longtemps, espérons-le, hors de notre portée. Cette réflexion peut être transposée de la génétique à la culture : les civilisations que nous avons sécrétées sont merveilleusement diverses et cette diversité constitue la richesse de chacun de nous. Grâce à une certaine difficulté de communication, cette hétérogénéité des cultures a pu longtemps subsister ; mais, il est clair qu’elle risque de disparaître rapidement. Notre propre civilisation européenne a étonnamment progressé vers l’objectif qu’elle s’était donné : le bienêtre matériel. Cette réussite lui donne un pouvoir de diffusion sans précédent, qui aboutit peu à peu à la destruction de toutes les autres ; tel a été le sort, pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, des Esquimaux d’Ammassalik, sur la côte est du Groenland, dont R. Gessain a décrit la mort culturelle sous la pression de la « civilisation obligatoire ». Lorsque l’on constate la qualité des rapports humains, de l’harmonie sociale dans certains groupes que nous appelons « primitifs », on peut se demander si l’alignement sur notre culture ne sera pas une catastrophe ; le prix payé pour l’amélioration du niveau de vie est terriblement élevé, si cette harmonie est remplacée par nos contradictions internes, nos tensions, nos conflits. Est-il encore temps d’éviter le nivellement des cultures ? La richesse à préserver ne vautelle pas l’abandon de certains objectifs qui se mesurent en produit national brut ou même en espérance de vie ? Poser une telle question est grave ; il est bien difficile, face à cette interrogation, de rester cohérent avec soi-même, selon que l’on s’interroge dans le calme douillet de sa bibliothèque ou que l’on partage durant quelques instants la vie d’un de ces groupes qui nous émerveillent, mais où les enfants meurent, faute de nourriture ou de soins. Pourrons-nous préserver la diversité des cultures sans payer un prix exorbitant ? Subi ou souhaité, un changement de l’organisation de notre planète ne peut être évité ; la parole est donc aux « utopistes ». Certains d’entre eux posent le problème en termes inattendus, ainsi Yona Friedman intitulant un de ses livres Comment vivre entre les autres sans être chef et sans être esclave. Même lorsque le monde qu’ils nous proposent nous paraît vraiment trop « différent » du nôtre, nous pouvons être à peu près sûrs que la réalité le sera plus encore. Cet effort d’imagination, il semble que la génération, si décriée, qui s’apprête à nous succéder l’ait déjà largement entrepris. 1 Phénotypes : caractéristiques d’un individu liées à la fois à l’hérédité, mais aussi aux influences de son environnement. 2 Génotypes : caractéristiques dont l’individu hérite biologiquement. CORRIGE 1. L’argument de l’enrichissement mutuel (Argument philosophique) « La différence de l'autre ne nous appauvrit pas, elle nous construit. » Explication : L'auteur s'appuie sur la citation de Saint-Exupéry pour affirmer que notre réflexe naturel (la recherche de conformité par confort intellectuel) est une erreur. C’est la confrontation avec quelqu'un de différent qui nous oblige à définir notre propre originalité et fortifie notre identité unique. 2. L’argument de la confrontation constructive vs la compétition stérile (Argument relationnel) « Le conflit ouvert est sain s'il permet de se révéler ; la compétition est toxique car elle impose des cases. » Explication : L'auteur oppose deux types de rapports humains : Le heurt / le conflit : Positif, car il s'agit d'un face-à-face honnête où chacun exprime sa singularité sans vouloir détruire l'autre. La compétition : Négative et sournoise, car elle cherche à classer les individus, à créer des échelles de valeur et des hiérarchies artificielles. 3. L’argument de l'impossibilité scientifique de classer l'humain (Argument scientifique / d'autorité) « La génétique prouve qu'il est scientifiquement impossible et dangereux d'établir des hiérarchies humaines. » Explication : En tant que généticien, Jacquard rappelle que la diversité humaine est absolue. Les notions de « races » ou de critères comme « meilleur » ou « moins bon » n'ont aucun sens en science. Il rappelle les dérives historiques (l'eugénisme, le racisme) qui ont tenté d’« améliorer » biologiquement l'Homme, les qualifiant de « criminelles » et « dévastatrices ». 4. L’argument de la robustesse de la nature (Argument biologique de conclusion) « La nature triomphe des tentatives humaines de normalisation en maintenant la diversité. » Explication : L'auteur conclut sur une note d'espoir biologique. Malgré les dérives idéologiques humaines, la transmission des gènes (le génotype) reste à l'abri de nos manipulations de surface (le phénotype). La nature possède une résistance naturelle qui garantit le maintien de notre plus grande richesse : la diversité. ANALYSE DU DESSIN • À gauche : Un homme indigène est agenouillé en adoration devant une statue anthropomorphe traditionnelle (une idole ou un totem). • À droite : Un groupe de prêtres catholiques rit aux éclats et pointe du doigt l'indigène. Pourtant, juste derrière eux se trouve une représentation du Christ sur la croix, devant laquelle ils se prosternent ou qu'ils vénèrent de la même manière dans leur propre culte. L'auteur utilise l'ironie pour dénoncer l'ethnocentrisme et l'hypocrisie religieuse. Le message central montre que ces ecclésiastiques jugent la croyance de l'autre comme ridicule, primitive ou absurde, sans se rendre compte que leurs propres rites et symboles sacrés (un homme cloué sur une croix de bois) pourraient être perçus exactement de la même façon par quelqu'un d'extérieur à leur culture.