Cours : Identités, Identités nationales, nations, nationalismes Documents étudiants Citation 1 On soutient que les beautés réelles sont de tous les temps, de tous les pays : oui, les beautés de sentiment et de pensée, non les beautés de style. Le style n’est pas, comme la pensée, cosmopolite : il a une terre natale, un ciel, un soleil à lui ». (Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe) Le Beau idéal varie comme les climats. (Stendhal, Vie de Rossini, chapitre XX) Citation 2 Je suis beaucoup plus inscrit dans cette lignée-là [Scherchen, Rosbaud, Bour] que dans la lignée française qui m’a toujours profondément agacé, probablement parce que justement, on a toujours prétendu : oui, la musique française, l’Ile de France, la mesure, la clarté, etc. Moi je trouve qu’il y a certains grands génies français qui ne sont pas du tout clairs, ni mesurés, ni quoi que ce soit… Voyez Claudel, qui est vraiment le génie le plus farfelu qui soit par rapport à l’archétype français. Voyez comme Berlioz n’est vraiment ni mesuré ni harmonieux ni rien de tout cela. Cette espèce de ratiocination, de rabougrissement du génie français, ou de ce qui était nommé tel, m’a toujours agacé. C’est pour ça que j’ai eu tendance à toujours regarder ailleurs. (…) Je trouve que les gens les plus intéressants de la production française ne sont pas forcément de ce genre et même en général pas du tout. C’est vrai qu’il y a une certaine élégance française ; mais… Je prends trois exemples : Mallarmé est d’une élégance de langage absolument démente, mais cache beaucoup d’abîme en dessous. Mieux ces abîmes sont présentés, moins vous vous rendez compte au départ de leur profondeur. Vous vous laissez prendre et découvrez seulement après la profondeur de sa pensée. De même Cézanne. Ses tableaux élégants sont en quelque sorte plus élégants que ceux de Van Gogh. Mais derrière cette élégance se cache une grande profondeur, une grande radicalité du point de vue. De même avec Debussy, et son élégance certaine. (Pierre Boulez, « Entretien avec Guy Cogeval », in Allegro Barbaro, catalogue d’exposition, éd. Hazan Musée d’Orsay, Paris 2013, page 23) Citation 3 Définition Culture : ensemble d’acquis communs aux membres d’un groupe + expressions et réalisations issues de ce système d’acquis. Au sens anthropologique, une culture comprend les croyances, les normes, les valeurs et représentations communes mais également les coutumes, les mœurs, l’ensemble des objets quotidiens et des expressions artistiques… La culture intériorisée c’est l’ensemble acquis des principes culturels (croyances, normes et valeurs), des représentations collectives et des modèles et codes de référence. Une culture est comme une langue : elle s’apprend. Elle a ses règles et ses tournures. Elle porte en elle une conception du monde et des modes, des codes culturels. Les stéréotypes culturels Tous les biens que l’on possède (vêtements, voiture, maison, femme, enfant…), ainsi que nos relations, connaissances, conduites sont évalués par les autres individus partageant notre culture et permettent de se situer dans la stratification de la société dans laquelle on vit. L’accord sur les critères communs d’évaluation est d’autant plus fort que la société est cohésive. Ex. Au Moyen Âge, les vêtements indiquaient très exactement l’appartenance professionnelle et le rang social. L’habillement était d’ailleurs codifié et il était interdit à telle ou telle profession ou classe sociale de porter tel ou tel vêtement ou tissu. De nos jours, l’aspiration à l’égalité tend à estomper les différences trop voyantes, mais personne ne se trompe sur l’évaluation sociale d’autrui — les grilles d’évaluation culturelle sont seulement devenues plus raffinées et complexes. Le système culturel contient aussi une série d’images et de représentations partagées par les membres du groupe : des stéréotypes : des images schématiques façonnées par le bain culturel et concernant les différents groupes sociaux de notre culture. On a ainsi des stéréotypes sur les possesseurs d’une Telsa, d’une Audi ou d’une Mercédès ; sur les médecins ou sur les avocats ; etc. Le noyau identitaire du groupe Système culturel d’un groupe : mentalité, ensemble d’acquis communs aux membres d’un groupe ; une mentalité prote en elle une vision du monde et développe des attitudes. Ex. jeunes cadres formés dans les grandes écoles : les prémisses de leurs mentalités renvoient à une idéologie du mangement libéral : agir, faire, créer, innover, se définir comme dynamique et progressiste, analyser et raisonner (être rationaliste), s’appuyer sur la technique (être scientiste), savoir commander (être élitiste), s’avoir s’imposer. Leurs modèles sont les grands commis de l’État, les grands chefs d’entreprise, les hommes politiques en vue. Leurs identités négatives sont prises dans les foules travailleuses de provinces : les prolétaires, les petits bureaucrates : ils ont sur eux des stéréotypes forts. Le noyau identitaire individuel Système perceptif, affectif, cognitif et comportemental Ces informations sont de toutes sortes, internes : sensations corporelles, sentiments et émotions éprouvées, pensées et réflexions ; externes : sensations, perceptions, informations diverses… Une partie de ce savoir sur l’univers se rapporte à soi-même. C’est ce savoir sur soi-même qui est la source du sentiment d’identité personnelle. Ce savoir en action cohérent a été abordé par tous les psychosociologues et on peut le concevoir aujourd’hui sous la forme d’une structure de la personnalité sous-tendant tous les actes de l’individu. Il s’agit là d’une conception empiriste, culturaliste et structuraliste de la personnalité qui offre les avantages de la simplicité, de la cohérence, de l’utilité et sans doute d’une grande part de réalité. Pour aborder ce système, nous allons examiner successivement sa formation et son fonctionnement. (in Alex Mucchielli, L’identité en sciences humaines, éd. Vrin, Paris) Citation 4 1) Émergence de sentiments d’appartenance durant le Moyen Age : France à la fin de la guerre de Cent ans ; Espagne à l’époque de la Reconquista ; Bohème lors des guerres hussites, etc. 2) Naissance de la nation moderne avec les révolutions anglaise, américaine et française : XVIIe et XVIIIe siècles 3) Développement du sentiment national en réaction à l’invasion napoléonienne (notamment en Allemagne, Espagne et Russie) 4) Indépendance du Brésil et des colonies espagnoles d’Amérique latine 5) Unifications allemande et italienne 6) Indépendance irlandaise, restitution de la Pologne 7) Indépendance des nations d’Europe centrale et orientale soumises aux empires austrohongrois et ottoman 8) Indépendance des colonies ou des protectorats (Asie, Afrique, Moyen Orient) 9) Réunification de l’Allemagne 10) Émancipation des pays d’Europe centrale de la tutelle soviétique 11) Nouveaux empires (USA, Chine, Russie) : volonté annexionniste Citation 5 1770 – 1830 : trois champs de définition de la nation La France : aspect social et sociologique de la nation L’Amérique (soulèvement des colonies dépendant des Anglais) : l’idée de nation est liée à la lutte contre un pouvoir impérial. L’Allemagne : les philosophes allemands, fascinés par la Révolution française déchantent du fait de la violence (Terreur, guerres napoléoniennes). Au nom des valeurs de la liberté, on violente et on occupe un pays. Hegel, Fichte, Jahn : insistent sur une définition culturelle de la nation — d’autant que les frontières de l’Allemagne ne sont pas fixes (elles ne le seront qu’après 1945). Idée qu’il n’y a pas d’état naturel allemand mais une civilisation allemande. Travail mené par ces philosophes, historiens, philologues, folkloristes visant à recueillir des traditions, codifier une langue pour en faire des symboles de la nation. Citation 6 Aujourd’hui : Moins de 200 nations reconnues par l’ONU. Si l’on prend le critère des langues parlées, il faudrait reconnaître 8000 nations. On oublie souvent les perdants et l’on se focalise sur les vainqueurs. Perdants : ont voulu créer des nations, n’ont pas réussi. Se regroupent sous l’appellation de « minorités nationales » qui sont souvent persécutées (Kurdes par exemple) et obligées de fuir. Citation 7 Concept même de nation : Apport français : définition sociale de la nation (le Tiers-état, le peuple) ; concept centré sur la lutte sociale. Peuple pensé comme représentant de la nation au détriment des Nobles, dénoncé comme corps extérieur. Opposition des Francs aux Gaulois. Concept de souveraineté nationale. Apport allemand : expérience douloureuse de l’occupation des terres par les armées napoléoniennes, au nom des idéaux de la Révolution française. Incitation à repenser le concept de Nation et développer une autre définition : volonté de dégager des critères de définition d’un peuple (tradition, culture). Michelet et le principe des nationalités Michelet : confusion entre une personne et un collectif ; à cette époque, les partisans de la nation sont des hommes de gauche, qui s’inscrivent dans le sillage de la Révolution Française. Michelet est dans l’esprit des Lumières. Première définition de la nation inscrite dans le contexte politique du « Principe des nationalités » : luttes pour l’indépendance nationale autour de 1848 et qui s’achèvent dans la répression. Guerre franco-prussienne : on passe d’une vision progressiste de la nation à une vision conservatrice. « Nationalisation de la société ». La nationalisation – homogénéisation de la société française — la xénophobie Napoléon III : clivage qui oppose les classes populaires et les élites. 1870 : échec de Napoléon III ; remplacé par les militants républicains (Gambetta) ; le programme républicain est un programme de démocratisation de la société française ; cette démocratisation est une dimension de la nationalisation de la société. L’idée de souveraineté, de citoyenneté implique que toutes les couches de la nation sont parties prenantes de la politique d’état. Jusqu’en 1880, on ne savait pas dans les classes populaires qui était français et qui ne l’était pas : cela n'intéressait personne. Un enfant de parents étrangers arrivé à l’âge adulte pouvait récuser la qualité d’être français : naissance de communautés mixtes qui se reproduisent de générations en générations. Naissance d’une forme de xénophobie (les français sont envoyés au service militaire, ceux qui se récusent d’être français ne le sont pas ; les patrons préfèrent embaucher des personnes qu’ils sont sûrs de pouvoir conserver). La nationalité (la « qualité de français » comme l’on dit alors) appartient au citoyen, non à l’état. Ce phénomène est dénoncé par les républicains. La question de l’immigration Autre perspective : celle de l’immigration : beaucoup de réfugiés et d’émigrés allemands en France. Napoléon III déclare qu’il fait la guerre aux princes et non au peuple ; refuse d’isoler ces émigrés. Les Républicains, eux, dénoncent cette politique : c’est parce que l’on n’a pas enfermé ces émigrés que l’on a perdu la guerre (idée que certains étaient des espions qui ont facilité l’entrée des troupes ; notion « d’ennemis de l’intérieur »). Construction d’une identité nationale : Processus d’intégration des classes populaires au sein de l’état. Démocratisation du droit de vote, liberté de la presse, liberté de réunion, droits et devoirs (service militaire obligatoire pour tous les citoyens). Idée de Gambetta : si l’on fait participer le peuple à la politique, on évite les Révolutions. Est passée par une réforme de l’enseignement : l’enseignement de l’histoire devient un roman national (figures tutélaires, action des ancêtres, lieux mémoriels : Roncevaux, Verdun, grands événements marquants) + rôle de la presse (explosion de la presse, journaux de masse) + série de thématiques (faits divers, dénonciation des émigrés, etc.). Deux éléments s’ajoutent : Une mémoire, un passé : une identité se définit toujours par opposition La possibilité de nommer l’ennemi. L’étranger prend à partir de là deux figures : soit le colonisé, soit l’immigré (début de l’immigration de masse : les élites découvrent que les Français font de moins en moins d’enfants, renâclent à travailler dans les campagnes, etc. : la France devient l’un des principaux pays d’immigration). La loi sur la nationalité française Dans ce contexte surgit le rôle du droit : 1889 : loi sur la nationalité française. Code de la nationalité ; loi qui facilite l’accession à la nationalité française pour les enfants d’étrangers + loi qui interdit aux enfants d’étrangers de choisir leur nationalité. Xénophobie en progression ; xénophobie encouragée par l’antisémitisme et par la fierté d’être français. Devient désormais un enjeu : les journaux s’en emparent, les hommes politiques, les élites. Contrôle des frontières Statistiques Législation Programme politique d’assimilation ; la loi de 1889 à pour objectif d’assimiler les étrangers et faire en sorte qu’ils ne puissent plus revendiquer leur nationalité d’origine à leur majorité. La construction de l’identité nationale se développe en même temps que s’étoffe le monde ouvrier, que se démocratise la société française, que se développe l’économie, le salariat. Citation 8 L’État-nation a des avantages économiques : États monopolisant la fabrication de la monnaie, contrôlant les finances publiques, passant des marchés, appliquant une politique fiscale, garantissant la sécurité et la propriété des contrats. Aucune nation n’a jamais atteint un haut niveau de richesses sans qu’il y ait un gouvernement régulier L’État, la nation et l’économie sont liés : les grandes mesures nationales sont essentiellement économiques : Fondation d’une banque nationale Responsabilité de la nation pour les dettes de l’État Possibilité de création d’une dette nationale étalée sur plusieurs générations (continuité de l’État) Protection des entreprises par des droits de douane élevés Impôts indirects obligatoires Sécurité assurée par l’État (déplacement des biens et des personnes) Frontières fixes Une nation implique une économie nationale et son soutien systématique par l’État (ce qui, au 19ème siècle, signifie le protectionnisme). L’État-nation coïncide avec l’édification capitaliste Citation 9 Le principe du seuil (Hobsbawm ) Les avantages économiques des États de grande taille sont démontrés par l’histoire de la France et de la Grande-Bretagne. La prolifération de mini états (Kleinstaaterei) comme en Allemagne les ralentit (« balkanisation » : division en petits états indépendants). Le principe de nationalité, au 19ème siècle, ne s’est appliqué dans la pratique qu’aux seules nationalités d’une certaine étendue Ex. : on n’envisage pas l’indépendance de l’Irlande : les revendications des Siciliens, Bretons, Gallois ne sont pas prises au sérieux. Principe de seuil : taille du territoire. L’existence du Luxembourg et du Liechtenstein est demeurée longtemps embarrassante. Les habitants de l’Autriche née du démembrement de l’empire austrohongrois, après la première guerre mondiale, désiraient presque à l’unanimité l’intégration à l’Allemagne parce qu’ils ne pouvaient croire qu’un État aussi petit que le leur fût économiquement viable. Ce n’est que depuis 1945 et la décolonisation que des entités comme la Dominique, les Maldives ou Andorre ont accédé à la communauté des nations. La construction des nations est inévitablement considérée comme un processus d’expansion. En pratique, cela signifie que les mouvements nationaux doivent être des mouvements d’unification et d’expansion nationale. Pensée incompatible avec la définition d’une nation fondée sur l’ethnie, la langue ou l’histoire commune. Les nationalités réduites ont alors tout à gagner à se fondre dans des nations plus grandes, ainsi qu’on l’estime à l’époque ; les langues les moins représentées sont condamnées à disparaître en tant que telles : les petites nationalités et certaines langues peu parlées n’ont pas d’avenir indépendant. Ce type d’attitude générale ne sous-entend aucune hostilité envers la langue et la culture de ces « victimes collectives » de la loi de progrès. Dans un pays où la suprématie de la nationalité d’état et de la langue d’état n’est pas contestée, la nation majeure peut chérir et protéger les dialectes et les langues mineures, ainsi que les traditions historiques et folkloriques des plus petites communautés en son sein. Néanmoins, l’avenir des petites nationalités semble problématique. Le principe de seuil élimine un certain nombre de petits peuples mais n’est pas décisif dans la mesure où il existe des nations incontestées de taille modeste Citation 10 La continuité historique semble liée à la préservation d’une culture originaire qui s’est conservée au fil des générations. La nation authentique est alors représentée par le monde rural et ses traditions Aspect exotique, folklorique de la culture nationale ? en réalité, les sources écrites sont la plupart du temps muettes sur les sentiments populaires : elles renseignent sur l’opinion des couches aristocratiques de la société. La culture a évolué au cours du temps, mais les différentes formes qu’elle a prises peuvent (doivent) être liées dans un récit. Il y a une histoire de la littérature, de la poésie, de l’architecture, des passions religieuses, des conflits idéologiques qui sont des aspects de l’histoire nationale tout court. Dans cette perspective, c’est l’enseignement qui joue le rôle fondamental dans l’élaboration et la transmission du sentiment d’appartenance La continuité historique est souvent une reconstruction rétrospective. Chaque communauté aime à se trouver des ancêtres plus ou moins lointains, historiques, ou mythiques, qui incarnent des vertus fondamentales. La continuité historique est en réalité une vision idéalisée, mythifiée : conception téléologique (ex. une Histoire de France menant par un progrès continu à l’avènement de la nation républicaine, en passant par Clovis, Louis XIV et la Révolution française). Citation 11 La nation est une forme spécifique de communauté : Elle n’est ni famille ni tribu Elle est liée à l’État sans se confondre avec lui (les formes de l’État, les régies et les constitutions se succèdent et diffèrent, parfois s’opposent violemment, tandis que la nation représente une certaine forme de continuité historique) Elle est une communauté organisée sous la forme d’une société complète et territorialisée : elle correspond à une certaine organisation du travail social, elle comprend la diversité des groupes sociétaux, elle s’identifie à un espace historique. Elle n’est pas simplement une communauté de tradition ; elle n’est pas une classe ou une couche sociale. Elle est une communauté historique, définie par ses traditions éthiques, juridiques, esthétiques, etc. Elle se distingue d’une simple unité de civilisation par une forme de conscience collective ; cette conscience a une signification politique ; elle fait de la nation un sujet souverain effectif ou potentiel, ce qui la différencie à la fois d’une ethnie et d’une région ou d’une province. La nation peut être divisée par des conflits internes et externes : Conflits internes : luttes entre couches sociales, luttes contre le pouvoir monarchique et la réforme de l’État, luttes sociales dont l’enjeu est la conquête de droits civils, politiques, sociaux et le contrôle de l’État. Rapports entre aristocratie et bourgeoisie. Conflits externes : conflits internationaux : rivalités franco-anglaises sur le continent européen et pendant la période coloniale, formation de la conscience nationale américaine dans la lutte avec les Anglais, éveil du sentiment national moderne en réaction à l’invasion napoléonienne, etc. L’élément de continuité peut se manifester de deux manières : Les membres d’une même nation se rejoignent dans la perception de leur situation commune : ce qui les réunit est le sentiment d’être embarqués collectivement dans la même situation, sur le plan intérieur comme international. Ex. Tsarisme : donne aux Russes le sentiment d’avoir été un pays fondé sur une longue continuité historique. La conscience collective n’est pas la même selon qu’on est citoyen d’un petit ou d’un vaste pays, continental ou insulaire, parlant une langue internationale ou non. L’appréciation de la situation est liée à l’histoire, au souvenir d’une grandeur passée, à la conscience d’être un pays neuf, etc. elle dépend aussi des facteurs économiques et politiques, des ressources dont on sait disposer, des perspectives de développement, de la puissance technologique et militaire, des alliances. La nation n’est pas une communauté de destin mais une communauté de situation. La conscience collective d’une nation est façonnée par la perception d’une situation extérieure et intérieure. De cette perception découlent les sentiments de péril ou de sécurité, de dynamisme collectif ou de déclin, d’isolement ou de solidarité naturelle avec certains pays. Si l’on essaie de préciser les critères qui permettent d’identifier la nation comme communauté de culture, un problème apparaît immédiatement : ces critères changent en fonction des différentes nations. Certaines s’identifient par la langue : mais il y a des nations différentes qui parlent la même langue (Allemands, Autrichiens Suisses ; Irlandais et Anglais) De même pour la religion : les Wallons et les Flamands sont majoritairement catholiques, cela ne suffit pas à faire l’unité de la nation belge. Idem pour les systèmes politiques. D’où le recours à la définition subjective : la nation n’est pas définie par des caractères objectifs mais par la conscience collective qu’elle a d’elle-même. Cette définition permet de différencier nation et civilisation la nation existe dès qu’un groupe humain se considère comme nation, dès qu’une conscience nationale est attestée par des discours, des comportements, etc. elle est l’idée par laquelle la collectivité se représente à elle-même, comme un tout. La nation est l’idée par laquelle l’individu se représente comme membre d’un tout : la nation est donc une « communauté imaginée » (Benedict Anderson) : une communauté qui n’existe que comme représentation. Elle n’en est pas moins réelle. Citation 12 Oui, il y a inégalité des races comme il y a inégalité des civilisations. Je persiste et signe, et précise que sans inégalité, la France ne serait pas la France ». Oui, au cœur du combat politique, au cœur d’une certaine idée de la France, se situe la question de la mémoire. La France remonte aussi loin que notre sang (…) Dans nos veines sourd encore leur mémoire (celle de mes ancêtres). (J.M. Le Pen, « Pour une certaine idée de la France », in Les origines de la France, colloque du conseil scientifique du Front national, octobre 1996, Paris, Éditions nationales, in Marcel Detienne, L'Identité nationale, une énigme, éd. Gallimard, Folio p. 151) Peut-être y a-t-il eu dans l’espace « français », en forçant les chiffres, un milliard d’hommes qui avant nous ont vécu, travaillé, agi, laissant, si peu que ce soit, des héritages incorporés à notre immense patrimoine. Vivants, nous sommes plus de 50 millions aujourd’hui ; à eux tous, nos morts sont une vingtaine de fois plus nombreux. Et n’oubliez pas qu’ils restent présents « sous les pieds des vivants » (F. Braudel, L’identité de la France, Paris Flammarion, 1990, p. 389) L’histoire n’enseigne-t-elle pas (…) que la France est une nation forgée à partir d’un peuple, homogène depuis le paléolithique, et dont les grandes invasions n’ont que peu modifié le visage au cours des siècles ? (Conseil scientifique du Front national, octobre 1996, Éditions nationales, in Detienne, p. 143) Citation 13 De la Grèce antique à la France contemporaine : la nation comme idée mystique Raccourci historique : quatre étapes. 1ère étape : vers le milieu du 5ème siècle, les intellectuels d’Athènes, et notamment du cercle de Périclès (ce n’est qu’une hypothèse) imaginent de faire prononcer devant les cercueils de leurs morts à la guerre un discours en forme d’éloge de la cité. L’idée dure un siècle à peine mais Maurice Barrès la réactive à la fin du 19ème siècle avec la formule que pour faire une nation, pour forger la conscience nationale, il faut « des cimetières et un enseignement d’histoire ». 2ème étape : la conception du « cimetière chrétien » : le cimetière devient désormais le lieu protégé et réservé où reposent ensemble tous les membres de la communauté paroissiale, strictement séparée des étrangers. Les corps des Juifs, des infidèles et des mauvais chrétiens ne doivent pas souiller le territoire « sacré », enraciné par des parcours rituels répétés autour des sépultures. En créant le cimetière comme institution religieuse, le catholicisme romain diffuse dans une grande partie de l’Europe, entre les 12ème et le 19ème siècles, la représentation de l’Église comme une société spirituelle formée des vivants et des morts. 3ème étape : l’enracinement selon Barrès. 10 mars 1899 : conférence de Barrès : « Sur quelles réalités fonder la conscience française » ? contexte de l’après Sedan, de la perte de l’Alsace-Lorraine, de la France humiliée, de l’affaire Dreyfus : défendre l’historicité nationale est une œuvre de salut public pour Barrès. Pour créer ce qui manque aux Français depuis un siècle, c’est-à-dire la conscience nationale, déclare qu’il faut « un cimetière et un enseignement de l’histoire » : des ancêtres et des récits. Historiens, professeurs, hommes de lettres sont invités à créer l’état d’esprit national. La transmission de la culture nationale d’une génération à l’autre se fait à l’école, de la primaire à l’enseignement supérieur. La construction d’une « communauté de souvenirs historiques » est l’assurance d’une sorte de destin commun : idée d’une culture partagée, écrite, parlée, visualisées à l’école par les instituteurs et les pédagogues. Les représentations d’un héritage ancestral, d’une mission providentielle comme celles d’une race vitale, d’un sang pur, d’une terre sacrée ou de tout ce qu’un imaginaire religieux, philosophique et intellectuel peut mettre en circulation. L’identité nationale doit être l’œuvre des historiens pour Barrès. 4ème étape : les travaux d’Ernest Lavisse Enseigner en racontant l’histoire et fonder ainsi la « conscience française » : est l’œuvre d’Ernest Lavisse. Le premier manuel date de 1884, est tiré à des millions d’exemplaires. Une seule histoire est étudiée : l’histoire de France. 1899 : Histoire de France de Lavisse : œuvre qui se veut « monumentale » ; les premiers volumes paraissent au début du siècle. 1912 : nouvelle édition : comporte un devoir : « Tu dois aimer la France parce que la nature l’a faite belle et que son histoire l’a faite grande ». 1877 : Le tour de la France par deux enfants d’Augustine Fouillée : diffusé à des millions d’exemplaires entre 1871 et 1976 : inculque des connaissances utiles à la France des terroirs : expose toutes les activités du pays, agricoles, industrielles, artisanales ou commerciales, évoquent les grands hommes et les faits glorieux de l’histoire de France. En d’autres termes, la contribution à une histoire nationale. 5ème étape : Vers l’extrême : le Troisième Reich et l’héritage des ancêtres Assez tôt, l’Allemagne a choisi de fonder la conscience nationale sur le sang hérité des ancêtres. La mythologie du sang a connu un long règne, assuré par le christianisme avec ses pratiques dites d’Eucharistie et sa haine envers les Juifs. Sous le Troisième Reich, des proches de Hitler vont tenter de « nettoyer » l’Écriture sainte, de l’épurer de toute « falsification juive ». Un Christ aryen devait montrer les affinités étroites de la germanité et du christianisme si influent. Les théoriciens, en collaboration avec les universitaires, travaillent alors sans relâche pour faire des découvertes fondamentales : que le sang perdure dans son essence à travers les âges, qu’il se renouvelle aussi longtemps que nul péché de métissage ne vient l’entache, que sa pureté doit être protégée par la force et la transcendance du Reich. Du primaire à l’université, les éducateurs, enseignants, professeurs font savoir que tout contact sexuel entre un Juif et une Allemande empoisonne à jamais la descendance de celle-ci. Devise des membres du parti nazi : « Sang et honneur » Un professeur de la Nouvelle Université de Strasbourg, le Dr. Hirt, directeur de l’Institut d’anatomie, conçoit un projet ambitieux sur des sujets humains : il s’agit d’identifier les traits spécifiques de la race la plus apte au combat, celle qui affronte la mort avec le courage le plus déterminé. Le projet scientifique de Hirt, élaboré à la fin de 1942, est reçu avec enthousiasme par Himmler. Hirt souhaite recevoir entre 100 et 150 sujets juifs, mâles, femelles, afin de les étudier en regard d’une population aryenne également choisie. « Il s’agit de démontrer matériellement la spécificité raciale de la population juive afin de cerner au mieux les vraisemblables « transitions raciales » qui caractérisent le passage de l’Europe à l’Asie, la pierre de touche étant l’effacement des traits sexuels secondaires. Une fois les mensurations « anthropologiques » consignées, les examens radiologiques et sanguins terminés, la chambre à gaz est enfin prête. Citation 14 Construction d’une mythologie nationale : Culte des ancêtres, de la terre et des morts Refus de tout métissage Race consciente de son extrême pureté Représentations de la « mêmeté » : faire croire, se faire croire, qu’on appartient à une collectivité dont les individus se ressemblent plus qu’ailleurs, sont nés du même sol ou possèdent le même sang depuis toujours. Il n’est pas impossible qu’une forme de bonheur, élémentaire, sinon primordial, puisse sourdre de l’idée d’être le même dans la mêmeté d’un groupe qu’ils soit national ou familial. Construction d’une identité nationale Configuration complexe de représentations, d’images et d’idées. Support matériel inventé et imposé par la nation pour individualiser et personnaliser chacun : Mise en fiche par les services de police et d’état civil : Opérations administratives Établissement d’un état civil centralisé Exigence politique d’une « identité nationale » devenant obligatoire Citation 15 Berardi : Ragionamenti musicali (1681) Stylus ecclesiasticus : style a cappella ancien (messes, motets de 4 à 8 voix chants sans orgue) ; cori spezzati (pièces polychorales avec orgue) ; stile concertato (dialogue des voix avec divers instruments) ; concerti in stile moderno (procédés d’écriture empruntés aux autres styles) Style cubilucaris (de chambre) : trois catégories : madrigaux a cappella da tavolino (chantés par des voix seules assemblées autour d’une table) ; basso continuo : musique vocale avec instruments concertants. Style théâtral : style récitatif. Citation 16 Kircher : Musurgia Universalis, 1650 Style dramatique ou récitatif Style des représentations théâtrales. Récitar cantando. Enregistre les mouvements de l’âme. Euridice de Caccini, Arianna de Monteverdi, etc. Ecclésiastique Divisé en stylus ligatus ou solutus (usant ou non d’un cantus firmus liturgique). Stile antico, osservato. Style sévère majestueux, pouvant inciter à la prière et destiné à louer Dieu. Style contrapuntique, a cappella, relatif aux œuvres de Palestrina, Lassus ou Allegri. Motecticus Variante du précédent ; peut user de formes moins sévères mais demeure adapté aux exigences liturgiques et esthétiques de la musique d’église. Fugue, contrepoint, canon. Stylus canonicus Musiques spéculatives employant diverses formes d’imitations contrapuntiques. Stylus phantasticus Style instrumental, suit les modèles des fantaisies, ricercares, toccatas, préludes. Utilise librement des sujets musicaux inventés et non empruntés à un répertoire préexistant. Est une méthode extrêmement libre de composition. Kircher cite comme exemple les compositions de Froberger (Toccate, ricercari, fantaisies, sonates). Style choraïque Danses du type le plus simple : menuet, passe-pieds, sarabandes Hyporchématique (hyporchematicus) Style propre aux fêtes et aux solennités, destiné aux formes d’inspiration chorégraphique. Introduit à la joie, l’exaltation et le désir, et invite à la danse, suivant les modèles des chacones, passacailles, à destination théâtrale. Pièces de luth de Kapsberger Madrigalesque Oratorios, passions, dialogues, arias, récitatifs, sérénades, cantates : compositions vocales qui se distinguent de l’opéra. Style italien par excellence, approprié à l’expression des passions les plus vives (amour, douleur, affliction). Compositions de Lassus, Marenzio, Gesualdo, Monteverdi Mélismatique Style « naturel », plus léger que le précédent : propre aux chansons, ariettes, villanelles, mélodies simples, à la portée de tous. Convient aux textes de formes strophiques et aux vers mesures. Symphonicus Instrumental, concertos, symphonies, suites, sonates Citation 17 Ce sont principalement deux nations, qui de notre temps, ont acquis beaucoup de mérite par rapport à l’amélioration du goût dans la musique, et qui, conduits par leur inclinations naturelles, ont aussi pris un chemin différent pour arriver à ce but. Ce sont les Italiens et les Français. D’autres nations se sont réglées au goût de ces deux, et n’ont taché que de suivre ou celui de l’une ou celui de l’autre, et d’en adopter ce qui leur plaisait le plus. Comme il est venu de là que ces deux nations se sont érigées en juges presque souverains du bon goût dans la musique ; et comme les autres nations les ont laissé faire sans s’y opposer, elles ont été depuis quelques siècles les législateurs à cet égard, et c’est d’elles que le bon goût dans la musique s’est transféré aux autres nations. (Quantz, Versuch, chapitre 53, traduction : édition française de 1752 Citation 18 1645 : le compositeur Marco Marazzoli, la virtuose Leonora Baroni, le compositeur, impresario et agent secret Atto Melani, le décorateur Torelli arrivent à Paris. Représentation de la Finta Pazza de Francesco Sacrati (texte de Giulio Strozzi). Ajout de ballet par des singes, eunuques, autruches pour flatter le goût du souverain, âgé de 7 ans. Le public est plus intéressé par les décors, les machines, et la mise en scène que par la musique. 1646 : Egisto de Cavalli : échec : manque de grand spectacle 1647 : Orfeo de Luigi Rossi : succès. Fournit le prototype de l’opéra italien. L’œuvre est reprise 5 fois. Voix, costumes, machines, décor, ballet. 1654 : Le Nozze di Peleo e di Teti de Carlo Caproli sur un livret de l’abbé Buti. Concession au goût français : incorporation de ballet (tentative de greffe le ballet de cour français sur l’opéra italien). 1660 : Commande de Mazarin à Cavalli : Ercole Amante (livret de l’abbé Buti) : Cavalli arrive à Paris mais son opéra n’est pas prêt. Serse est joué à la place : l’action est étirée (5 actes au lieu de 3) et une musique de ballet composée par Lulli est insérée entre les actes. Le sujet des ballets n’est pas spécialement harmonisé avec celui de l’opéra. Lulli ajoute en outre une ouverture à la française : le public apprécie…les ajouts de Lulli mais pas l’opéra. 1662 : Ercole Amante : la représentation dure 6 heures. Chaque acte se termine par un ballet à grand spectacle. Le ballet final (Ballet des 7 planètes) comporte plus de 20 entrées. Des décors somptueux se succèdent : côte rocheuse, palais royal, grotte, jardin, forteresse, sépulcres entourés de cyprès, enfer, temple de Junon, Olympe avec assemblée des Dieux. Citation 19 Pour la musique, vous en connaissez aussi l’auteur, et les concerts qu’il vous a fait entendre chez Monsieur l’abbé Charles, notre ami, ne vous permettent pas de douter de sa capacité. Tout cela joint aux charmes de la nouveauté, à la curiosité d’apprendre le succès d’une entreprise jugée impossible, et trouvée ridicule aux pièces italiennes de cette nature représentées sur notre théâtre; en d’aucuns la passion de voir triompher notre langue, notre poésie et notre musique d’une langue, d’une poésie et d’une musique estrangère; en d’autres l’esprit de critique et de censure, et dans la meilleure partie le plaisir singulier et nouveau de voir que quelques particuliers par un pur esprit de divertissement et de galanterie donnaient au public à leurs dépens et exécutaient eux-mêmes la première comédie française en musique représentée en France. (Lettre de Pierre Perrin à l’archevêque de Turin, 30 avril 1659) Jusqu’alors, on croyait toujours que notre langue n’était pas capable de fournir des sujets propres pour ces représentations, à cause que sur nos théâtres on était accoutumé à n’entendre que des vers alexandrins, qui sont plus propres pour, la grande déclamation que pour le chant, ayant plus de majesté pour exprimer de grands sentiments, que de variété pour favoriser la musique. Cependant le sieur Perrin, introducteur des ambassadeurs auprès de feu Monsieur le duc d’Orléans, ayant fait souvent des paroles pour les airs que nos meilleurs maitres de musique composaient, s’aperçut que notre langue était capable d’exprimer les passions les plus belles et les sentiments les plus tendres, et que si l’on mêlait un peu des manières de la musique italienne à nos façons de chanter, on pourrait faire quelque chose qui ne serait ni l’un ni l’autre, et qui serait plus agréable. Car il y a bien des gens qui ne s’accommodent pas des rengorgements de la musique d’Italie. (Claude-François Ménestrier, Représentations en musique anciennes et modernes, 1681) Citation 20 20a Style français Tendance coloriste et descriptive, discipline orchestrale Technique du clavecin (Couperin) : figurations recherchées, ornementation Style italien Style concertant Ornementation riche, de nature improvisée (bel canto adapté aux instruments) et pouvant fleurir des passages entiers. élaborée (écrite et détaillée : cf. tables d’agréments) mais sur des notes individuelles, insistance sur les détails d'ordre rythmique ; mouvements lents plus écrits Prédilection pour une musique à associations littéraires et visuelles (pièces de caractère, hommages, tombeaux). Effets mimétiques (symphonies descriptives, chants d’oiseaux, sommeil, murmure de l’eau, etc.) Style pointé (notes inégales) Goût pour la danse et la musique de ballet Récitatif issu de la déclamation (déclamation mesurée issue de Corneille et Racine), souplesse métrique, distinction entre récit et air pas réalisée de manière sensible avant Campra et Rameau. Ouverture à la française et Suite. Trio de hanches (deux hautbois + basson) Notion de goût Art des castrats (ne prend pas en France) Concept de fidélité au texte : peu requis (part laissée à l'improvisation et l'embellissement). Tempos rapides (gigues, courantes), peu de complexité contrapuntique ou de combinatoire dans la musique de danse. Adagio présenté sous forme de succession de rondes et de blanches disjointes à ornementer Concerto et sonate, genres virtuoses. 20b Lieu / Auteurs Caractéristiques livret Caractéristiques partition Compositeurs / œuvres XVIIe /début XVIIIe siècles Italie Drama per musica : idéal de résurrection de la tragédie grecque Mythologie Mise en scène luxueuse Art de cour au public limité et choisi. Monologues (parlar cantando) Distinction récit/air non opérée Airs à orner Chœurs polyphoniques, ballets, orchestres importants (Intermèdes) Pastorale : intrigue simple, nature pastorale des vers, fin heureuse, mise en scène raffinée Pastorale : alternance de parties chantées (soli / chœur), chant continu accompagné par instrument harmonique, petits groupes instrumentaux Monteverdi Évolution vers drame humain Langage harmonique raffiné (Étude passions et affects) (dissonances, chromatismes), sens de l'organisation dramatique, variété des formes Rome Mythologie, Sujets religieux + Sinfonia introductive, orchestre introduction d'éléments comiques allégé, distinction récit / air, chœur Somptuosité de la mise en scène Venise Sujets historiques (histoire Orchestre allégé détournée vers drame Rôle amoindri du chœur humain), spectacle (décors, Ensembles rares machines) Virtuosité vocale (castrat) Orfeo Retour d'Ulysse Couronnement de Poppée Legrenzi Stradela Monteverdi Cavalli Cesti : Il Pomo d'oro (8 heures, 24 tableaux, 48 solistes) Ajouts de scènes sans rapport avec l'intrigue (intermèdes comiques, quiproquos, figures allégoriques) Naples France Rameau Action modelée sur la tragédie classique + intégration du merveilleux. Divertissements coupant l'action dg prétextes à danses, machines, décors Drames unifiés, aventures amoureuses de personnalités mythologiques ou légendaires (modèle racinien + que cornélien) Absence de la complexité des intrigues italiennes Allongement des airs Typologie des airs Rôles travestis. « Code » des voix (basse : rôle de père ou de divinité ; primo uomo : ténor ; prima donna : soprano, etc.) Aria da capo, importance de l'orchestre Rôle considérable de l'orchestre, des danses et des chœurs. Récitatif dominant : amplification de la récitation déclamée de la tragédie ; récit conçu sur la prosodie (souplesse mètre, accentuation régulière des vers) et « musicalisé » parfois récitatif accompagné. Airs courts (forme binaire, rondo) et dont la caractérisation mélodique est à peine plus prononcée que le récitatif. Absence de castrat, utilisation des voix de basse. Ethos des tonalités Approfondissement de l'opéra lulliste : récit mesuré + souple et embelli, Arias courtes, ariettes virtuoses Orchestre luxuriant (scènes de tempêtes, divertissements). Harmonie riche (pouvoir de la dissonance, enharmonie, chromatisme) A. Scarlatti Lully : Atys, Armide Charpentier : Médée Marais : Alcyone Campra : Idoménée Hippolythe et Aricie Zaïs Dardanus Platée Citation 21 Scène vaste et profonde qui peut accueillir 55 chanteurs et danseurs. Changements à vue des décors ; machines ; trappes susceptibles de faire disparaître rapidement personnages et monstres. Espace scénique : représentation d’une architecture majestueuse mise en valeur par des terrasses auxquelles de grands escaliers permettent d’accéder : impression de profondeur (+ colonnades, peintures en trompe l’œil). Les interprètes doivent demeurer près de la rampe de manière à ne pas paraître démesurés par rapports aux éléments du fond de scène. Décors confiés à des peintres de perspective et des paysagistes. Les machines (chars, voitures célestes, lits) sont construites par des menuisiers, des serruriers recrutés parmi les chefs ouvriers des théâtres du roi. Les costumes sont exécutés par des tailleurs, brodeurs, plumassiers, perruquiers, cordonniers, fournisseurs de masques, de bas de soie, d’étoffes. « Convenance des habits » : les personnages doivent être identifiés selon les attributs qu’ils portent, des motifs qu’ils arborent (sablier et faux : le temps ; cadrans et cloches : heures du jour et de la nuit) et permettent ainsi une meilleure compréhension de l’intrigue. Au total : 150 interprètes nourris, logés à Saint-Germain. Le travail est réparti en plusieurs séances (presque tous les jours) : danseurs, chanteurs, solistes, musiciens. La répétition générale se fait souvent en présence de Louis XIV. Durant le spectacle : limonade, citrons, oranges sont distribués au public. Citation 22 LE TEMPS. En vain j'ai respecté la célèbre mémoire Des héros des siècles passés ; C'est en vain que leurs noms si fameux dans l'histoire, Du sort des noms communs ont été dispensés : Nous voyons un héros dont la brillante gloire Les a presque tous effacés. CHOEUR DES HEURES. Ses justes lois, Ses grands exploits Rendront sa mémoire éternelle : Chaque jour, chaque instant Ajoute encor à son nom éclatant Une gloire nouvelle. La déesse Flore conduite par un des zéphyrs s'avance avec une troupe de nymphes qui portent divers ornements de fleurs. LE TEMPS. 15 20 La saison des frimas peut-elle nous offrir Les fleurs que nous voyons paraître ? Quel dieu les fait renaître Lorsque l'hiver les fait mourir ? Le froid cruel règne encore ; Tout est glacé dans les champs, D'où vient que Flore Devance le printemps ? FLORE. 25 Quand j'attends les beaux jours, je viens toujours trop tard, Plus le printemps s'avance, et plus il m'est contraire ; Son retour presse le départ Du héros à qui je veux plaire. Pour lui faire ma cour, mes soins ont entrepris De braver désormais l'hiver le plus terrible, Dans l'ardeur de lui plaire on a bientôt appris À ne rien trouver d'impossible. LE TEMPS et FLORE. 30 Les plaisirs à ses yeux ont beau se présenter, Sitôt qu'il voit Bellone, il quitte tout pour elle ; [ 1 ] Rien ne peut l'arrêter Quand la gloire l'appelle. Le choeur des heures répète ces deux derniers vers. La suite de Flore commence des jeux mêlés de danses et de chants. UN ZEPHIR. 35 Le printemps quelquefois est moins doux qu'il ne semble, Il fait trop payer ses beaux jours ; Il vient pour escorter les jeux et les amours, Et c'est l'hiver qui les rassemble. Melpomène qui est la muse qui préside à la tragédie, vient accompagnée d'une troupe de héros, elle est suivie d'Hercule, d'Antaee, de Castor, de Pollux, de Lyncée, d'Idas, d'Étéocle, et de Polynice. MELPOMÈNE, parlant à Flore. 40 45 Retirez-vous, cessez de prévenir le temps ; Ne me dérobez point de précieux instants : La puissante Cybele Pour honorer Atys qu'elle a privé du jour, Veut que je renouvelle Dans une illustre cour Le souvenir de son amour. Que l'agrément rustique De Flore et de ses jeux, Cède à l'appareil magnifique De la muse tragique, Et de ses spectacles pompeux. La suite de Melpomène prend la place de la suite de Flore. Les héros recommencent leurs anciennes querelles. Hercule combat et lutte contre Antaee, Castor et Pollux combattent contre Lyncée et Idas, et Etéocle combat contre son frère Polynice. Iris, par l'ordre de Cybele, descend assise sur son arc, pour accorder Melpomène et Flore. IRIS, parlant à Melpomène. 50 55 Cybele veut que Flore aujourd'hui vous seconde. Il faut que les plaisirs viennent de toutes parts, Dans l'empire puissant, où règne un nouveau Mars, Ils n'ont plus d'autre asile au monde. Rendez-vous, s'il se peut, dignes de ses regards ; Joignez la beauté vive et pure Dont brille la nature, Aux ornements des plus beaux arts. (…) LE TEMPS, MELPOMÈNE et FLORE. 65 Préparez de nouvelles fêtes Préparons de nouvelles fêtes Profitez du loisir du plus grand des héros Profitons du loisir du plus grand des héros. TOUS ENSEMBLE. Le temps des jeux, et du repos, Lui sert à méditer de nouvelles conquêtes. Citation 23 Voilà l’orchestre qui part ; je trouve l’accord et l’ensemble des instruments d’un mérite supérieur et d’une exécution très exacte ; mais l’ouverture me paraît froide, languissante ; ce n’était pas de Rameau, j’en étais sûr : j’avais entendu de ses ouvertures et de ses airs de ballets en Italie. L’action commence ; tout bien placé que je suis, je n’entends pas un mot ; patience. J’attendais les airs dont la musique m’aurait au moins amusé. Les danseurs paraissent ; je crois l’acte fini, pas un air ; j’en parle à mon voisin, il se moque de moi et m’assure qu’il y en avait eu six dans les différentes scènes que j’avais entendues. « Comment, dis-je, je ne suis pas sourd ; les instruments ont toujours accompagné les voix, tantôt un peu plus fort, tantôt un peu plus lentement, mais j’ai tout pris pour du récitatif » (…). Comme il n’y a rien dans les entractes des opéras français, on ne tarda pas à commencer le deuxième acte ; même musique, même ennui : j’abandonne tout à fait le drame, et ses accompagnements, je m’arrête à examiner, à admirer l’ensemble de ce spectacle et je le trouve surprenant ; je vois les premiers danseurs, les premières danseuses d’une perfection étonnante ; la musique des chœurs me paraît plus agréable que celle du drame ; j’y reconnais les Psaumes de Corelli, de Biffi, de Clari. Les décorations superbes, les machines bien ordonnées, parfaitement exécutées ; des habits très riches, beaucoup de monde sur la scène. Tout était beau, tout était grand, tout était magnifique, hors la musique. Il n’y avait qu’à la fin du drame une espèce de chaconne chantée par une actrice qui n’était pas du nombre des personnages du drame, et qui était secondée par la musique des chœurs et par des pas de danse ; cet agrément inattendu aurait pu égayer la pièce, mais c’était un hymne plutôt qu’une ariette. On baisse la toile ; tous ceux qui me connaissent me demandent comment j’ai trouvé l’opéra ; la réponse part de mes lèvres comme un éclair : « c’est le paradis des yeux, c’est l’enfer des oreilles ». Cette repartie insolente, inconsidérée, fait rire les uns, fait grincer les dents à d’autres ». (Goldoni : Mémoires ; à l’Académie Royale de Musique, Paris, 1762) Citation 24 Distinction opéra français et italien France Italie Tissage continu de récitatif et d’arioso Récitatif limité au recitativo semplice Nombre d’air limités Nombre important d’arias da capo Style mélodique contenu Écriture virtuose, passagio (figurations animées, gammes rapides) Nombreux ornements par signes sur des notes isolées Ornements non notés, exécutés librement ; passages entiers à fleurir Usage important du chœur, pour le chant comme Peu d’emploi des chœurs pour la danse Nombreux danses instrumentales, regroupées dans Peu de danses ; peu de numéros purement des Divertissements instrumentaux Emploi fréquent de rythmes de danses dans les airs Emploi moins fréquent des rythmes de danse (mais restent identifiables) Soprano, haute-contre, ténor, basse Soprano, alto, castrats, basse Citation 25 Le goût italien et le goût français ont partagé depuis longtemps la république de la Musique ; à mon égard, j’ai toujours estimé les choses qui le méritaient, sans acception d’auteurs, ni de nations ; et les premières sonades italiennes qui parurent en France il y a plus de trente années, et qui m’encouragèrent à en composer ensuite, ne firent aucun tort dans mon esprit, ni aux ouvrages de Monsieur de Lully, ni à ceux de mes ancêtres, qui seront toujours plus admirables qu’imitables. Ainsi, par un droit que me donne ma neutralité, je vogue toujours sous les heureux hospices qui m’ont guidé jusqu’à présent. » (François Couperin, Préface aux Nations) Citation 26 Lorsqu’on sait faire un choix juste parmi les goûts musicaux d’autres peuples, il en résulte une sorte de goût mitoyen. C’est un goût de ce genre qu’on peut, sans immodestie, appeler aujourd’hui le goût allemand : non pas seulement parce que ce sont les Allemands qui en ont les premiers trouvé la formule, mais parce que nous le voyons prospérer, depuis nombre d’années, dans les différentes provinces allemandes, et qu’il ne semble pas que, ni en Italie ni en France, il ait déplu ». (Traité, 1752, chapitre 87) Citation 27 Par quoi l’Allemagne est-elle grande, sinon par cette culture du peuple, bien digne d’être admirée, qui a également imprégné toutes les parties de l’Empire. Ne sont-ce point les diverses résidences princières dont elle émane et qui la protègent et la soutiennent ? (…) L’Allemagne a plus de vingt universités disséminées par tout l’Empire, et plus de cent bibliothèques publiques. Elle possède également un grand nombre de musées artistiques et scientifiques de toute espèce, car chaque prince a pris soin de s’entourer de ce qu’il y a de meilleur. Les lycées, les écoles d’arts et métiers y sont en abondance. Il est à peine un village allemand qui n’ait son école. Mais, sous ce rapport, où en est la France ? Il ne faut pas oublier non plus les théâtres allemands dont le nombre dépasse soixante-dix, et qui certes en tant que supports et promoteurs d’une éducation supérieure du peuple, ne sont pas à mépriser. Le goût de la musique et du chant, ainsi que leur exercice, n’est nulle part aussi diffusé qu’en Allemagne, et cela aussi compte ! (Conversations de Goethe avec Eckermann, 23 octobre 1828, Gallimard, 574). Citation 28 Aucun privilège, aucune dictature ne sont tolérés pour autant que le goût règne et que l’apparence belle accroît son empire. (…) Dans l’État esthétique, tout le monde, le manœuvre lui-même qui n’est qu’un instrument, est un libre citoyen dont les droits sont égaux à ceux du plus noble, et l’entendement qui plie brutalement à ses desseins la masse résignée est ici mis dans l’obligation de lui demander son assentiment. Ici donc, dans le royaume de l’apparence esthétique, l’idéal d’égalité a une existence effective, lui que les illuminés aimeraient tant voir réalisé dans son essence même ; et s’il est vrai que c’est à proximité des trônes que les belles manières se développent le plus tôt et le plus parfaitement, ne faut-il pas reconnaître là encore la main de la Destinée bienveillante, qui dans le monde réel, semble souvent n’assujettir l’homme à des limites que pour le presser de s’élever à un monde idéal ? (Schiller, Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, 27ème lettre, les Lumières et la raison, textes et commentaires par Gérard Raulet, GF, 412) Citation 29 Pour te le dire d’un mot : me former, tel que je suis en moi-même, a été obscurément mon désir et mon intention depuis ma jeunesse. Je nourris encore ces dispositions d’esprit avec cette différence que les moyens qui me le rendront possible sont un peu plus distincts. J’ai vu du monde plus que tu ne le crois et l’ai mieux utilisé que tu ne le penses. C’est pourquoi prête quelque attention à ce que je te dis, même si cela ne devait pas être complètement selon ton esprit. Si j’étais un noble, notre querelle serait bientôt terminée, mais comme je ne suis qu’un bourgeois, je dois prendre ma voie propre, et je souhaite que tu puisses me comprendre. Je ne sais ce qu’il en est dans les pays étrangers, mais en Allemagne, c’est au noble seulement qu’une certaine culture générale, et si je puis dire, personnelle est possible. Un bourgeois peut acquérir du mérite et à l’extrême limite développer son esprit, mais sa personnalité est perdue, qu’il s’y prenne comme il voudra (…) Si, dans la vie courante, le noble ne connaît pas du tout de limites, si l’on peut faire à partir de lui des rois ou des figures royales, il peut partout se présenter devant ses semblables avec la conscience paisible de ce qu’il est, il peut partout se pousser en avant, alors que rien ne convient mieux au bourgeois que le sentiment précis et muet de la limite qui lui est travée. Il ne doit pas demander : qu’es-tu ? mais seulement : qu’as-tu ? quel jugement, quelles connaissances, quelles capacités, quelle fortune ? Alors que le noble donne tout par la présentation de sa personne, le bourgeois ne donne rien et ne doit rien donner par sa personnalité. (…) Ce n’est pas la prétention des nobles ni l’indulgence des bourgeois qui est responsable de cette différence, mais la constitution de la société elle-même ; si un jour quelque chose changera, et ce qui changera, me soucie peu ; qu’importe : telles que sont actuellement les choses, j’ai à penser à moi-même et à la façon dont je me sauverai moi-même et atteindrai ce qui est pour moi un besoin inéluctable. (Goethe, Wilhelm Meister, éd. Aubier-Montaigne, 271, sq.) Citation 30 Les racines de l’unité allemande sont créées du fait des guerres napoléoniennes, malgré le fait (ou peut-être en fonction du fait) que le territoire est exsangue, pressuré, ruiné : Volonté de résistance à l’oppresseur/au modèle français Affaiblissement de l’église catholique au profit de l’église protestante Redécoupage du territoire et implantation d’une nouvelle administration Notion de peuple et de nation héritiers d’un passé glorieux. Montée de la Prusse : le congrès de Vienne ne reconstitue pas l’Europe d’avant 1789. La France est renvoyée dans ses anciennes frontières mais la carte politique de l’Europe centrale est simplifiée au profit des grands royaumes vainqueurs. Le royaume de Prusse profite du démembrement de la Pologne et gagne également à l’ouest la Westphalie et la Rhénanie. Il devient l’un des membres les plus importants de la Confédération germanique (présidée par l’Empereur d’Autriche). Autriche devient en 1804 un empire à elle toute seule, indépendamment du Saint Empire Romain Germanique. Mais : n’est pas une nation mais un conglomérat de peuples (Hongrie, Roumanie, Slovaquie, etc.) + pays ouvert sur les Balkans et en proie à des risques de divisions internes (minorités nationales/régime falot). Citation 31 Explosion démographique : due à période de paix à quelques exceptions : 50 ans de paix entre 1815 et 1866. Amélioration de l’hygiène publique et privée lutte contre les épidémies, qualité des études médicales. En 40 ans, de 1816 à 1855, la population augmente de près de 50% (23, 5 M à 34,5 M). Construction d’un réseau ferroviaire ; le système des chemins de fer commence en 1835. Administration instruite, bureaucratie plus nombreuse, issue des universités, consciente de ses responsabilités. Idée d’un état dépositaire de l’intérêt général. Essor considérable de la science allemande, de la philologie à la chimie : donne des modèles au monde entier. Édification capitaliste : monde industriel et bancaire, université : appartiennent aux bourgeois. Artisans ingénieux (Krupp dans la Ruhr), banquiers (Hansemann), petits industriels : sont les maîtres d’œuvre d’une première phase rapide de l’édification capitaliste. L’économie est le chapitre le plus novateur de l’histoire allemande. Confédération germanique : fondée à Vienne en 1815 ; confédération d’états régie par le Bundestag : une assemblée d’ambassadeurs présidée par le représentant de l’Autriche. Les compétences (commerciales, douanières, militaires) restent essentiellement formelles : la Confédération ne peut fonctionner que si la Prusse et l’Autriche – les superpuissances – sont d’accord. La Confédération dure 51 ans et est remplacée par le Reich bismarckien. Son histoire est avant tout celle des relations austroprussiennes. Naissance d’un mouvement ouvrier : Ligue des Justes, fondée en 1840, qui devient sous l’impulsion de Marx, la Ligue des communistes. Marx fait partie de la gauche radicale bourgeoise ; ses commanditaires et ses lecteurs sont des commerçants, des entrepreneurs, des fonctionnaires, des universitaires. La dialectique de la vie politique met aux prises les défenseurs de l’ordre établi (conservateurs, réactionnaires, légitimistes, traditionalistes) et les partisans du changement (constitutionnels, libéraux, démocrates) mais ce sont presque tous des ressortissants de catégories sociales privilégiées. Conflits religieux. Un premier Kulturkampf éclate en 1837 à propos des mariages mixtes, surveillé (les prêtres catholiques refusent de donner la bénédiction nuptiale aux couples mixtes qui n’élèvent pas leurs enfants dans la religion catholique ; le roi fait arrêter et inter les archevêques de Cologne et de Posen) Le printemps des peuples Révolution de février 1848 à Paris : proclame la Second République ; l’Europe s’embrase en écho : tout l’édifice construit à Vienne en 1815 semble être menacé. Kossuth exalte les libertés hongroises tandis que Prague appelle les Slaves à l’unité. En Italie, les Autrichiens doivent évacuer Milan. En Allemagne, les souverains sont contraints aux concessions libérales : Frédéric-Guillaume IV promet une assemblée élue au suffrage universel. Un parlement se réunit à Francfort qui tente de construire l’Allemagne unie, en dehors de l’Autriche (couronne proposée en 1849 au Roi de Prusse). Citation 32 Nous devons chercher dans l’histoire un but universel, le but final du monde, non un but particulier de l’esprit subjectif ou du sentiment humain. Nous devons le saisir avec la raison car la raison ne peut trouver de l’intérêt dans aucun but fini particulier mais seulement dans le but absolu. (Hegel, La raison dans l’Histoire, éd. 10/18, 48) Citation 33 Dans la nature, la résurrection n’est que la répétition du même, une histoire monotone qui suit un cycle identique. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il en va autrement du soleil de l’Esprit. Sa marche, son mouvement n’et pas une autorépétition. L’aspect changeant que revêt l’Esprit est essentiellement Progrès. (Hegel, op. cit., 95) Citation 34 La rencontre avec Herder et les longs entretiens qu’il eut avec lui entre septembre 1770 et avril 1770 passent pour marquer la naissance du Sturm und Drang, voire le renouveau de la littérature allemande dans son ensemble. C’est un événement qui a de ce fait pris une dimension mythique qu’il convient de réévaluer. Il n’est pas exact par exemple que Herder ait fait découvrir à Goethe Shakespeare et Ossian, celui-ci connaissait déjà ces deux auteurs qui allaient tant l’influencer. Mais Goethe lui-même a souligné l’importance de cette rencontre (…). Une phrase doit particulièrement retenir l’attention : « J’appris à connaître la poésie sous une face tout autre qu’auparavant et dans un esprit tout nouveau que je trouvais fort à mon gré ». A travers la Bible, considérée comme un texte poétique et le Volkslied dont Herder lui fait l’éloge, Goethe découvre en effet que la poésie « est un don du monde et du peuple » et non « l’héritage de quelques hommes fins et cultivés ». C’est un véritable changement de paradigme littéraire qui s’esquisse. La littérature cesse d’être considérée comme un agréable passetemps pour esprits distingués pour devenir la création naturelle et nécessaire d’une époque et d’un peuple. Par ailleurs, l’idée qu’une culture n’atteint son apogée que dans le temps et par le temps, à l’issue d’un long processus d’affinement et de perfectionnement, s’efface devant la conception d’une poésie d’autant plus authentique qu’elle est première, voire primitive. Alors que Gottsched affirmait vers 1730 que « toute chose à ses débuts est brute et grossière, mais que le temps améliore tout », Herder, au contraire, est convaincu de la supériorité de la « poésie primitive » sur celle des époques tardives. Ce ne sont pas les connaisseurs et les « doctes », c’est le peuple qui est désormais le meilleur juge en la matière et c’est chez lui seulement qu’on trouvera encore des traces de la poésie authentique, car il est encore préservé de l’intellectualisme desséchant de la civilisation contemporaine. (Roland Krebs, Goethe, éd. Belin, collection « Voix allemandes », 23) Citation 35 Nous autres, Allemands, il va sans dire que nous bâtîmes à l’Olympe poudré de Versailles nos temples insipides. Le plus célèbre pontife de ces faux dieux fut Gottsched, cette grande perruque de l’ancien temps, que notre célèbre Goethe a si bien dépeint dans ses Mémoires. Lessing fut l’Arminius littéraire qui délivra notre scène de cette domination étrangère. Il nous montra la nullité, le ridicule, le mauvais goût de ces imitations du théâtre français, qui, elles-mêmes étaient imitées du théâtre grec. (…) Wieland fut honoré bien plus que ne le fut jamais Goethe ; cependant, il faut avouer que l’auteur d’Oberon et d’Aristippe a bien mérité ses succès : il a doté l’Allemagne de chefs-d’œuvre aussi beaux qu’utiles , c’était un géant à côté de Iffland qui dominait le théâtre avec ses drames bourgeois, et Kotzebue avec ses innombrables comédies. Ce fut contre cette littérature que s’éleva, en Allemagne, dans les dernières années du dernier siècle, une école littéraire que nous nommons l’école romantique, et dont MM. Auguste-Guillaume et Frédéric Schlegel se sont présentés comme les gérants. Iéna, où s’agitaient et se tenaient les deux frères qu milieu de beaucoup d’esprits disposés à les suivre, fut le point central d’où se répandit la nouvelle doctrine esthétique. (Heine, La littérature jusqu’à la mort de Goethe, in De L’Allemagne, éd. Gallimard Tel, 167, 169) Citation 36 Résumé Nicole Parfait : Une certaine idée de l’Allemagne. L’identité allemande et ses penseurs Ed. Desjonquières, La mesure des choses, 1999 Conception de la germanité comme anti-latinité ou anti-romanité : constante du mouvement identitaire allemand. Influence de Luther : méfiance en la raison, valorisation de l’intériorité, incommensurabilité et imprévisibilité d’un Dieu expression de l’Absolu, salut par la foi seule, apologie de la souffrance, notions d’élection et de prédestination. Courant mystique lié à deux hommes Hamann et Herder qui dénoncent l’intellectualisme desséchant. Le contexte allemand liant philosophie et théologie et résistance envers Napoléon favorise une réaction contre les Lumières. Exaltation des puissances organiques et des forces obscures du réel ; illégitimité de la seule raison pour saisir la vérité. La connaissance de la réalité est perçue comme présence divine : résulte d’une illumination reçue comme une grâce divine (Hamann). Construction d’une spiritualité spécifiquement germanique à base de trois thèmes dominants : o Le mythe de l’originel o La mystique de l’esprit o L’histoire comme destin Permanence des notions d’absolu, de pureté originelle, d’élection, de prédestination, d’intériorité, de communauté organique – et de leur déformation au gré de leur utilisateur, croyant ou athée. La reconnaissance d’un être collectif (Volksgeit), doté d’une force spontanée de développent conforme à ses aspirations profondes s’épanouit progressivement dans la proclamation de la supériorité des Germains, de leur langue et de leurs qualités, et de la conviction que le peuple allemand est prédestiné à déployer l’histoire de l’Absolu identifié à Dieu, à la Providence, à la Transcendance ou, avec Heidegger, à l’Être. Le nazisme instrumentalisera cette pensée nationaliste et messianiste à travers les idées de guide, de peuple élu et de mission millénariste. Citation 37 Verbunkos. Forme : deux parties A : Lassú Partie lente et mélancolique Épanchement des sentiments B : Friss Partie vive et enfiévrée Chaîne de danses Caractère semi improvisé Tempo rubato Ornementation Tension sans cesse croissante Juxtaposition d’idées différentes Forme à sections évoquant la rhapsodie Accélération progressive La Csárdás : autre danse très populaire en Hongrie, dansée plutôt dans les évènements importants de la haute société ; dérivée du Verbunkos dans les années 1830. Danse rapide, exécutée par des couples et toujours d’une manière improvisée. Elle est le plus souvent jouée dans une mesure de 2/4 et se constitue des différentes parties lentes (lassú) ou rapides (friss). Citation 38 Type Génériques Eléments Éléments mélodiques sur quartes Bourdon Phrases tronquées (points d’arrêts, suspensions) Jeu en pizzicato Style de lamentation Œuvres Haydn : Trio n° 25 Beethoven : Roi Etienne Bartók : 4ème quatuor (mouvement lent) ; Musique pour cordes (mouvement lent) Interprétation Instrumentarium Rythme Langage Forme Genre Intégration solo de violon, style improvisé Opposition majeur/mineur Ligeti : Automne à Varsovie Improvisation Virtuosité « démoniaque » Style hallogato (sections lentes) : caractère lent et intense ; tziganes, un instrument solo improvise autour d’une mélodie, cet instrument est accompagné par les autres musiciens du groupe en accords ; pauses, liberté face au texte, rubato, fioritures, décorations, style de fantaisie. Cymbalum Tarogato : emploi par les soldats Kuruc (croisés servant auprès d’Imre Thököly, rébellion contre les Habsbourg en 1675) ; fifres, appels martiaux, système d’appel et de réponse Écriture en tierces parallèles Cornemuses Trompes, cor des Alpes Effets violonistiques Ports de voix Spondée : deux accents longs Choriambe : - u u - ; accent sur le 2ème court Alla zoppa : rythme de danse syncopé (4 croches, la 2ème accentuée) Appoggiatures brèves Rythmes iambe Vitalité Syncopes, accents incisifs Harmonie non fonctionnelle : stase, élément de surprises, modulations brusques vers une tonalité lointaine Échelle tzigane b II Formule de cadence de type bokazo Alternance majeur/mineur Appoggiatures, ornements Forme issue du Verbunkos ou traitement rapsodique Changements abrupts de tempos, rubato, accélérations Brahms : Quintette clarinette, III (style hallogato) Verbunkos Csardas : nourrie des caractéristiques du Verbunkos Danses Rhapsodie Schubert : Fantaisie en fa mineur opus 103 (thème initial de la fantaisie : appels de quartes du style Kuruc) Bartók : Quintette avec piano Bartók : Concerto pour orchestre Brahms ZIgeuner Lieder Schubert : Quintette (finale) Liszt : 7ème et 8ème Rhapsodies hongroises Bartók : Rhapsodies hongroises, 3ème quatuor, Rhapsodie opus 1, Contrastes Brahms : 13ème variation des Haendel Variationen : csardas Citation 39 Œuvres employant le style alla ungharese (exemples) Compositeur Haydn Œuvres Trio en sol M Concerto piano en Ré M Quatuor opus 20 n°4, III Opus 33 n°3 Remarques 1858 : inventaire de la bibliothèque du Prince Esterhazy : recueil de Danses nationales hongroises Mozart Krommer Beethoven Quatuor opus 76 n°2 Opus 76 n°3 (développement) Quatuor K 590 Danses hongroises Opus 129 Ouverture du Roi Stéphane Troisième symphonie, finale : épisode hongrois modelé sur les Nouvelles danses hongroises de Tost Sonate appassionata (finale, mes. 316/334) Weber Andante et Rondo ungharese 7 variations sur un thème hongrois Concerto pour piano n°1 (épisode hongrois dans le finale) Schubert Quintette (finale) Divertissement à la hongroise Impromptu en fa mineur Marche hongroise Zigeunerleben opus 29/3 Lieder Album für di Jugend opus 79 : Zigeunerliedchen Rhapsodies hongroises Fantaisie sur une mélodie populaire hongroise pour piano et orchestre 5 chants populaires hongrois Hungaria La Bataille des uns Missa solemnis Légende de Sainte Elizabeth Marche de Rackoczi Danses hongroises Zigeuner Lieder opus 103 et opus 112 Liebslieder (3 derniers) Quatuor en sol mineur (finale) Variations sur un thème hongrois opus 21 Variations et fugue sur un thème de Haendel (13ème variation) Quintette avec clarinette Concerto pour violon (finale) Concerto pour piano n°2 (finale) Valses opus 39 Berlioz Schumann Liszt Brahms Mendelssohn + Moscheles Spohr Bruch Variation sur un thème tzigane Zigeuner lied 1er concerto pour violon (finale) Contact avec les familles Erdödy et Apponyi Entend probablement Bihari à Vienne (Bihari se produit plusieurs fois) Voyage à Poszony en 1796, Buda en 1800, Kizmorton en 1807 Verbunkos : uniquement publié par les éditeurs viennois (les premières éditions hongroises apparaissent dans les 1820’s). Pas de concert en Hongrie mentionné Travail sur Preciosa : se documente Lit les recueils de Bihari Culture hongroise saillante en Autriche 1848 : assiste à Hambourg à l’arrivée de réfugiés politiques chassés de Hongrie par la révolution Amitié avec Reményi, violoniste féru de musique tzigane 1853 : rencontre à Hanovre du violoniste Joachim voyage en Hongrie 1862 : installation à Vienne ; entend des musiciens tzigane + Figure de tzigane Weber : Preciosa Verdi : Traviata ; Force du Destin Bizet : Carmen ; les Jolies filles de Perth Janácek : Journal d’un disparu : Affaire Makropoulos (Eugenia Montez) Falla : Vie brève ; amour sorcier Berg : Wozzeck : acte II, scène 1 (sonate) Citation 40 Pas plus que Beethoven, Schubert ne comprit qu’il existait un art bohémien ; que c’était un art à part, qui n’avait rien de commun avec notre art, formant, comme on dit en architecture, un style à lui, qui est comme il est, parce que le bohémien est ce qu’il est ! Beethoven et Schubert ont essayé de transporter dans la sphère de leur art comme qui dirait des bribes de celui-ci, de cultiver quelques graines d’une fleur des Pustas, portées par les vents jusque dans les superbes plates-bandes de leurs jardins babyloniens. Tous deux, demeurant à Vienne, purent connaître assez la musique bohémienne pour être frappés par son originalité ; ni l’un, ni l’autre, ne reconnut l’individualisme du sentiment bohémien, qui ne pouvait engendre l’art bohémien que dans le type bohémien. (Liszt, Des Bohémiens et de leur musique, 508) Citation 41 Partout, la poésie nationale a réuni sous le symbolisme des faits et revêtu de formes poétiques, des sentiments sympathiques aux populations. Sous le voile du mythe, elle leur a offert, dans une langue de facile ressouvenance, la peinture des passions auxquelles il leur était nature de s’identifier ; celle des ambitions, des fiertés, des rêves, des amours, des regrets, des douleurs communes, auxquelles la tradition donnait ainsi une configuration plastique. A cette nourriture de l’imagination s’ajoutait le vif attrait du rythme qui, s’attachant à l’oreille, aidait la mémoire à retenir les poèmes. (Des Bohémiens, p. 8) Citation 42 La musique instrumentale est précisément, d’entre tous les arts, celui qui exprime les sentiments sans leur donner d’application directe, sans les revêtir de l’allégorie des faits narrés par le poème, des conflits figurés sur le théâtre par les personnages du drame et leurs impulsions. Elle fait briller et chatoyer les passions dans leur essence même, sans s’astreindre à les représenter par des personnifications réelles ou imaginées. Elles les dépouille de la gangue des circonstances au sein desquelles elles se sont lentement formées, comme un diamant précieux et étincelant ; au milieu desquelles elles ont éclaté soudainement, comme la flamme qui s’échappe de sa prison. La musique instrumentale abstrait les émotions qu’elle chante de toute donnée positive, en ne leur assignant pas de cause, pas d’effet, en ne les dépeignant que dans le flamboiement de leur force virtuelle, pouvant ainsi les faire parler sans qu’elles divulguent leur origine secrète, leur portée inconnue. (Ib., 17) Citation 43 En suite de quoi, les Hongrois ont si vivement pris part à la croissance de cet art qu’il se savent plus exactement ce qui pourrait n’y pas venir d’eux. Ils s’y sont associés si intimement par la jouissance qu’ils y ont trouvée, par les nombreux recueils faits de ses œuvres, par leurs fréquents essais de composer aussi dans ce style, que de notre temps il s’est rencontré, çà et là, des individus de sang magyar qui ont cru égaler les héros de la virtuosité bohémienne. Mais, ceci prouverait autre chose, sinon ce qui ressort du fait même de l’existence de cette musique sur notre sol : à savoir, que notre nation par sa manière de sentir, fière, vive et rêveuse, comme par son organisation musicale, était plus susceptible que toute autre de comprendre, de saisir et d’être saisie, comme transpercée, par cette inspiration et cet art ? (Ib. 465 – 466) Citation 44 L’art bohémien appartient donc à la Hongrie comme un enfant à sa mère ; car, sans la libéralité de ces poétiques fils de notre patrie, il n’eût pas existé (…). Si la verve bohémienne ne s’est développée que sur leur territoire, les Magyars peuvent se faire honneur de cette circonstance, due à leur compatissance envers ces malheureux, à leur bienveillance prodigue, à leur clémente indulgence, qui ont dédaigné de les infortuner autant qu’ailleurs et plus qu’ils ne l’étaient déjà. Il serait à savoir s’il ne rejaillit pas sur eux plus de lustre moral de cette gloire humaine, de leur identification aussi indubitable que le fait même de l’existence de cet art, avec les sentiments d’orgueil et de douleur passionnés qu’il chante, qu’il ne pourrait y avoir de satisfaction d’amour-propre pour eux à réclamer (quelque peu commercialement) une partie du mérite de ces artistes (Ib. , 469 – 470) Citation 45 Pendant mon séjour en Hongrie, j’ai recueilli quantité de fragments à l’aide desquels on recomposerait assez bien l’épopée musical de cet étrange pays, dont je me constitue le rhapsode. (A Marie d’Agoult, 8 octobre 1846) Citation 46 Alors nous acquîmes la conviction que ces morceaux détachés, ces mélodies disjointes et éparses, étaient les parties dissémines, éparpillées, émiettées d’un grand tout ; qu’elles se prêtaient parfaitement à la construction d’un ensemble harmonieux, qui renfermerait la quintessence de leurs qualités les plus marquantes, le résumé de leurs beautés les plus frappantes, pouvant, de par les arguments que nous avons décrits au commencement de ces pages, être considéré comme une sorte d’épopée nationale ; épopée bohémienne chantée dans une langue et une forme inusitée, comme est inusité tout ce que fait le peuple qui l’a créé. (Liszt Des Bohémiens, p. 532) Citation 47 La musique bohémienne, à peu d’exceptions près, affecte dans la gamme mineure la quarte augmentée, la sixte diminuée, la septième augmentée. Par l’augmentation de la quarte surtout, l’harmonie acquiert des chatoiements très bizarres et d’u éclat offusquant. Les musiciens saisiront de suite, en combien et en quoi, cette triple, quasi constante modification des intervalles, fait différer cette harmonie de la nôtre. Après e simple énoncé de ces criminelles infractions aux sacrés canons de la basse générale, plus d’un savant contrepointiste serait enclin de décréter a priori qu’une telle musiqua n’est qu’une pure cacophonie, s’il ignore le fait accompli de sa popularité séculaire dans le pays où elle s’est formée, les enthousiasmes qu’elle a soulevés autour d’elle, même à Vienne (Liszt : Bohémiens, 395) Citation 48 Quoiqu’il en soit, les musiciens bohémiens ont jeté les trois éléments principaux de leur musique — son motif, son rythme, son ornementation — dans un moule qu’on est convenu maintenant d’appeler une Hongroise. Ce morceau est partagé en deux parties, pour répondre successivement, d’abord à la danse lente, puis à la danse animée qui vient après. Depuis longtemps, la première n’est plus pratiquée par les danseurs, quoiqu’elle ait toujours augmenté de valeur pour les musiciens ; ils en ont fait une sorte d’introduction intensive à la seconde. (…) Ce premier morceau, pris sur une mesure très lente (Andante), s’appelle Lassa, Lassu, Lassan, d’un mot qui signifie Lenteur et peut se caractériser par maestoso, dolente, pomposo. On comprend sous la dénomination de Frischka, mot corrompu provenant de Friszu, Frisza (vif allègre) la seconde moitié des Hongroises, d’une mesure très rapide, qui va en s’accélérant subitement ou graduellement, sur des rythmes dont la furie et l’entraînement ne pourraient s’appliquera à aucune des danses qui sont en usage dans notre grand mode. Les Frischka ont quelque chose de brusque, de saccadé, d’irrégulier, d’intercadent ; elles paraissent interrompues par des soubresauts, s’arrêter tout d’un coup puis recommencer avec un redoublement de rage. Elles ne se rencontrent jamais en mesure à trois temps et gardent par cette constance du rythme à 2/4 ou C simple, une fermeté d’accentuation qui peut monter au terrible. Liszt, Bohémien, 371 – 372) Citation : 49 Tout leur est bon, tout leur est permis, pourvu que cela leur plaise ; pourvu que leur sentiment aille au-delà. Au-delà, le grand mot de tout véritable artiste ! Ils ne reculent devant aucune hardiesse en musique, dès qu’elle correspond aux hardis instincts de leur cœur, d’ès qu’ils y voient la peinture fidèle de leur être (…). Le beau est beau qu’à la condition de se dégager de certaines entraves fictives qui, n’ayant pas existé toujours et partout, ne sauraient sans outrecuidance se perpétuer toujours et partout (…). Dans les arts, les règles, les lois (toutes faites a posteriori soit dit en parenthèse) les principes et les méthodes, les raisonnements et les arguments, ne prouvent jamais qu’une chose est bonne ou mauvaise en elle-même. Il y a une flamme impalpable, un principe de mystérieux équilibre entre le sentiment et la forme, dont la présence ou l’absence décident en dernier ressort de la valeur et du rang d’une œuvre, car elle détermine la transparence qu’un sentiment trouve ou non dans une forme, suffisante pour être translucide, pour le faire entreluire ou briller d’un éclat splendide ! L’existence ou la non-existence de cette identification entre le sentiment, l’âme d’une œuvre d’art, et sa forme, son revêtement, son corps, pour ainsi dire, constituent la raison suprême de son être, son ultima ratio ; la raison victorieuse de tout ce qui lui est contraire. (Liszt, Des Bohémiens, 389 sq.) L’extrême devient son sentiment habituel : il ne se plaît que dans les mouvements intérieurs poussés à leur dernière intensité. Il veut la jouissance de ses passions, entière et complète, toujours et à chaque fois. Les clamer, les modérer, les mitiger, les faire attendre, les assouplir et les assoupir, les combattre et les vaincre lui sont des efforts inconnus, car son existence voyageuse lui donne une excitabilité qui, en faisant de l’inconstance son constant plaisir, ne lui laisse que trop peu de temps à la fermentation du désir. Il aspire toujours, ses aspirations étant aussi indéfinies que des espérances, sans autre objet que des sensations. (Liszt Des Bohémiens, , 135 – 136) Citation 50 Il faut que tout homme, parvenu à l'âge adulte, choisisse l'idéal pour lequel il veut lutter, il faut qu'il y conforme toutes ses activités et tous ses actes. Pour ma part, durant ma vie entière, en tous lieux, en tout temps et de toutes les façons, je veux servir une seule cause : celle du bien de la nation et de la patrie hongroises. Jusqu'à présent, je crois, j'ai déjà prouvé cette volonté par mes actes grands et petits, dans la mesure de mes modestes moyens. Hélas! à ce sujet, il y a beaucoup à corriger même dans mon propre foyer. Lors de mon dernier séjour à la maison, j'ai constaté avec tristesse que ma sœur Böske, et toi, soit négligence, soit distraction, commettiez les erreurs mêmes que je viens d'énumérer. Sans doute, quand, par exemple, il arrive quelque part un scandale à propos du Gott erhalte [Que Dieu protège l’empereur, hymne autrichien], l’indignation est grande. Seulement, la nation n'en tire aucun profit. Dans ce domaine, le parlement ou le gouvernement seraient seuls à pouvoir trouver un remède. Mais comme tout le monde ne peut pas parvenir au poste de président du conseil, il faut que tous ceux que cette chance a épargnés agissent en silence, sans se faire remarquer, dans la vie de chaque jour, pour tout ce qui est hongrois. Qu'on répande, et vous, faites répandre la langue hongroise par la parole, par Pacte, par la conversation. Entre vous, parlez hongrois !! Comme j’aurais honte si quelqu’un de ma connaissance, au courant de mes opinions, venait vous rendre visite à Pozsony, ou plus tard à Budapest, et vous entendait par hasard parler entre vous et peut-être même vous adresser à moi en allemand. On me prendrait pour un farceur. (…) Écoutez le mot d'ordre qui s'adresse à tout Hongrois : Ne parlez une langue étrangère que si c'est absolument nécessaire ! Autrement dit, voici ce que je souhaite : même si tu parles avec tante Irma une autre langue, avec Böske, que ce soit à la maison ou chez d'autres, en ma présence ou non, ne parle strictement que hongrois. (…) Et je ne veux pas que vous vous adressiez à moi en allemand, pas même par plaisanterie. (Bartók à sa mère, 8/09/1903 ; Bartók, sa vie, son œuvre, éd. Boosey, 142) Citation 51 Le dessein de l’ouvrage entier était de former une sorte de musique paysanne idéalisée – vous pourriez dire une musique paysanne imaginée – mais de telle façon que les différents mouvements individuels introduiraient des types particuliers de musique. (Bartók, The Bartók Companion, ed ; Faber&Faber, 88) Citation 52 Mon idée maîtresse véritable, celle qui me possède entièrement depuis que je suis compositeur, c'est celle de la fraternité des peuples, de leur fraternité envers et contre toute guerre, tout conflit. Voilà l'idée que, dans la mesure où mes forces me le permettent, j'essaie de servir par mes œuvres. C'est pourquoi je ne me refuse à aucune influence, qu'elle soit de source slovaque, roumaine, arabe ou autre. Pourvu que cette source soit pure, fraîche et saine ! En raison de ma position géographique, la source hongroise m'est la plus proche : c'est pourquoi l'influence hongroise domine dans mes œuvres. Quant au problème de savoir si, indépendamment des sources différentes, mon style est d'un caractère hongrois (et est là l'essentiel), il appartient à d'autres d'en juger, pas à moi. De toutes façons, en ce qui me concerne, je sens que mon style possède ce caractère. Car enfin, il faut que, d'une manière ou d'une autre, caractère et milieu soient en harmonie. (Bartók à Octavian Beu, le 10 janvier 1931, BVO) Citation 53 Cela fait dix ans que le Philharmonique a interprété la Symphonie Kossuth de Béla Bartók. A cette époque, le public et les critiques s’attendaient ardemment à voir le jeune homme de Debrecen habillé en costume patriotique devenir un grand musicien hongrois. Quelques-uns de ses ouvrages suivants – La Suite hongroise [Suite n°1, opus 3, 1905] – ont semblé répondre à ces attentes. Mais depuis, irrémédiablement, Bartók est devenu le serviteur de l’esprit étranger. Son individualité hongroise, forte, caractéristique, a finie par s’éteindre, dévorée par l’influence étrangère. (Harasti, Les Nouvelles de Budapest 27 février 1913, The Bartók Companion, Cambridge, 180) Citation 54 Parmi les chants adoptés par les Tsiganes, nous rencontrons nombre de mélodies étrangères, empruntées aux peuples slaves voisins, qui se sont ainsi retrouvées par hasard mêlées à la musique populaire hongroise. Futiles comme ils sont, les Hongrois de la bonne société leur rendent hommage dans un élan d’enthousiasme national presque obligé. En revanche, ils restent parfaitement étrangers aux mélodies hongroises ancestrales de grande valeur, récemment découvertes en Transylvanie ; ils ne les apprécient pas car ils n’ont jamais rien entendu de pareil. Cette musique populaire véritablement hongroise, ils ne l’aiment pas, ils ne la comprennent pas. Nos « musicologues » ne sont pas moins superficiels. Ils accueillent comme des chants populaires hongrois tout ce qui est chanté en hongrois. (Sur la musique hongroise, 1911, in Bartók, Écrits, contrechamps 66) Citation 55 Je n’ai malheureusement aucune influence chez moi (…). Mes relations avec l’Opéra sont très mauvaises ; celles avec Hubay [le Directeur de l’Académie de musique] sont extrêmement mauvaises ; celles avec Dohnanyi [le chef du Philharmonique] très froides ; celles avec le gouvernement plutôt exécrables et je suis le point d’avoir un conflit avec la Radio, bien que nous n’ayons, cela dit, jamais été particulièrement en bons termes. (Bartók à Walter Frey, 28 avril 1934, TBC). Citation 56 La Hongrie est dans les affres de la réaction. La restauration de la monarchie est presque une certitude et la dictature militaire écrase la vie intellectuelle du pays, tout comme la dictature du prolétariat avait écrasé son économie auparavant. Il n’y a jamais eu de période aussi sombre dans l’histoire du pays. La terreur rouge puis la Terreur blanche succédant à quatre années de guerre et de famine, ont fait de la Hongrie une ombre d’elle-même. La Paix de Versailles a réduit son territoire et sa population à une simple fraction de leur taille précédente. Reste à savoir si, dans ces conditions, la culture nationale hongroise, qu a lutté des générations durant pour exister sous la vieille monarchie, peut encore se développer ou même vivre. De la musique hongroise, en tout cas, il y en aura plus dans les autres pays qu’en Hongrie même. (…) Une démoralisation totale règne dans cette dernière institution [l’Opéra] depuis l’automne ; il est même arrivé que le chef soit contraint d’interrompre une exécution publique pour recommencer du début ! Le répertoire est usé, toujours les mêmes Tannhäuser, Carmen, Butterfly, etc. Les œuvres nouvelles sont inconnues, à part deux productions locales en un acte, sans importance. Mais, loin d’être censuré pour la perte de Tango ou pour l’actuel régime anti-artistique, Emil Abranyi, le directeur général de l’Opéra, a simplement été accusé d’avoir un sens trop peu marqué du « nationalisme chrétien » ! Il a, de façon tout à fait sérieuse, été accusé d’avoir engagé plusieurs nouveaux membres juifs et d’avoir donné deux œuvres locales de compositeurs juifs. Car chez nous, actuellement, la question n’est plus de savoir si un chanteur, un artiste ou un savant a une bonne réputation dans la sphère particulière de son travail, mais s’il est juif ou de tendance libérale. Ces deux parties de l’humanité doivent être exclues autant que possible de toute activité publique. (La Hongrie dans les affres de la réaction, 1920, BBE, 92/93) Citation 57 Le Comité Permanent des Lettres et des Arts constate avec regret que les membres de certains mouvements politiques étroits d’esprit et extrémistes cherchent à influencer par la force, dans l’exercice de leur profession, les artistes et les savants. Si l’un d’eux exprimer quelque part, en raison de ses convictions intellectuelles, des opinions qui déplaisent à ces mouvements, ces derniers s’efforcent de l’anéantir moralement et matériellement. Par suite, le Comité Permanent des Lettres et des Arts estime à propos de condamner tout ingérence brutale de la politique de parti dans les arts, où que cela se produise et de quelque tendance qu’elle provienne. Il proteste d’autant plus vivement contre ces agissements que certains signes donnent à penser que cette dégradation des usages va s’accélérant à notre époque. Or cela ne peut que contribuer à élargir encore le fossé qui sépare les peuples. (Projet de défense de la liberté des Arts et des Sciences, 1931, BBE) Citation 58 Dimitri Bortnyanski (1751/1825) : part en Italie pendant dix ans, pour étudier avec Baldassare Galuppi Daniel Kachin (1770/1841) : voyage à Bessarabie (Moldavie) pour travailler avec Giuseppe Sarti en 1778 Mikhaïl Glinka (1804/57) : passe trois années en Italie, étudie avec Francesco Basili à Milan. Citation 59 Conservatoire Saint-Pétersbourg Anton Rubinstein Nicolas Zaremba Teodor Leszetycki Louis Brassin (piano) Karl Davidov (violoncelle) Henryk Wieniawski (violon) Professeurs étrangers Formation méthodique complète Esthétique allemande (Évolue avec la nomination de Rimski-Korsakov en 1871) Conservatoire Moscou Nicolas Rubinstein P.I. Tchaïkovski École libre de musique Balakirev Gavril Lomakin (chef chœur) Formation méthodique complète Esthétique allemande Cours de chant, chant choral, théorie, violon Affirmation d’une musique « authentiquement russe » Tradition chorale nationale Formation de chanteurs choristes Concerts financièrement difficiles à équilibrer Mission philanthropique : former le public Arenski, Liadov, Miaskovksi, Glazounov, Prokofiev, Chostakovitch Heifetz, Nathan Milstein, Schnabel, Paderewski, Horszowski, Benno Moïsevitch Scriabine, Rachmaninov, Medtner, Katchatourian Rostropovitch, Richter, Guilels, Oïstrakh, Radu Lupu, Citation 60 L’expérience de l’Europe nous enseigne que là où les petites écoles qui se limitent elles-mêmes aux rudiments de la musique sont utiles, les grandes écoles, académies et conservatoires sont nocifs. Est-ce que cette expérience nous sera vaine ? Sommes-nous destinés à recopier servilement ce qui se fait ailleurs, pour avoir le plaisir de se vanter par la suite de produire une quantité invraisemblable de professeurs et de salles de classes, une distribution stérile de prix et de récompenses, un nombre sans croissant de compositions inutiles et des légions entières de musiciens bons à rien ? (Stasov, 1861, in Taruskin, Stravinsky and the Russian traditions. 26) Citation 61 Le plus déplorable de tout, est le fait que nous conservatoires sont devenus de pures institutions étrangères – allemandes notamment. En leur sein, aucune référence n’est faite à la musique russe ou à l’école russe ou à n’importe quelle tendance russe, et des centaines de jeunes gens et de jeunes femmes sont éduqués dans une adoration superstitieuse de tout ce qui est adulé dans les conservatoires de Leipzig ou de Berlin. La plupart des « musiciens » - interprètes, compositeurs, théoriciens, formés dans nos conservatoires exprime un pur mépris pour l’art russe, comme elle a superbement ignoré la Nouvelle Ecole Russe ou a traité cette école avec une condescendance suprême, juste comme notre Académie des arts à l’égard de l’école russe de peinture. (Stasov, 1882, Taruskin, 26) Citation 62 Je ne savais rien (…). Non seulement je n’étais pas capable d’harmoniser correctement un choral, je n’avais jamais écrit un seul contrepoint de ma vie, je n’avais qu’une idée très vague de la structure d’une fugue, mais je ne connaissais même pas les noms des intervalles augmentés et diminués, ni des accords, hormis l’accord parfait, l’accord de dominante et celui de septième diminuée. Des termes comme accord de sixte ou accord de quarte-et-sixte m’étaient inconnus. Dans mes œuvres je m’efforçais cependant d’atteindre la justesse dans la conduite des voix, et j’y arrivais instinctivement et d’oreille, de même que pour la justesse et l’orthographe. Je me mis consciencieusement à travailler l’harmonie et le contrepoint, en commençant par les exercices les plus simples. J’en savais tellement peu que j’acquis tout de suite des connaissances théoriques, même les plus élémentaires. Je fis énormément d’exercices divers d’harmonie, harmonisant d’abord des basses chiffrées puis des mélodies et des chorals. J’étudiai le contrepoint à la fois d’après Cherubini c’est-à-dire en majeur et mineur, et d’après Bellermann, c’est-à-dire dans les modes ecclésiastiques. (Rimski-Korsakov, Chroniques de ma vie musicale, éd. Fayard, 135 et 164) Citation 63 « Toutes les pièces que j’avais composées pour plaire aux Milanais et qui avaient été éditées dans de fort belles présentations par Giovanni Ricordi, m’avaient uniquement persuadé que je suivais une voie qui n’était pas la mienne, et qu’en toute sincérité je ne pouvais me faire italien. Le mal du pays m’incita peu à peu à écrire en russe » (Glinka, Mémoires, Lischké : Histoire de la musique russe, 221) Citation 64 Intro A B A’ B’ Coda ré m Si b Fa M 4 répétitions Unissons Mélodie accompagnée ; modulation à la V Thème à la basse + contre chant bois Thème à la basse Ré M Ostinato Variations 30 x 3 mesures Fa M Deux répétitions + Une troisième interrompue Sib Ré M Ostinato + Variations Ré Fragmentatio n de B Variations agogiques (accélération, retenue) Citation 65 Mili Balakirev (1837/1910) César Cui (1835/1918) : ingénieur militaire Alexandre Borodine (1833/87) : chimiste et chercheur en médecine Modeste Moussorgski (1839/81) : officier et fonctionnaire Nicolaï Rimski-Korsakov (1844/1908) : officier de marine. Citation 66 Au cours des mois de novembre et de décembre, j’allais chez Balakirev chaque samedi soir, y rencontrant fréquemment Moussorgski et Cui. (…) Balakirev jouait, seul ou à 4 mains avec Moussorgski des symphonies de Schumann, des quatuors de Beethoven. Moussorgski chantait des extraits de Rouslan, notamment la scène de Farlaf avec Naïna, en compagnie de A.P Arseniev, qui jouait le rôle de cette dernière. Si mes souvenirs sont exacts, Balakirev composait alors un concerto pour piano, dont il nous joua des extraits. Balakirev énonçait des jugements musicaux totalement nouveaux pour moi. Les préférences du cénacle allaient à Glinka, à Schumann et aux derniers quatuors de Beethoven. Les huit premières symphonies de Beethoven n’avaient doit qu’à une estime assez limitée. Mendelssohn, que Moussorgski appelait souvent « Mendel », était peu apprécié, hormis l’ouverture du Songe d’une nuit d’été, Les Hébrides et le Finale de l’Octuor. Mozart et Haydn étaient jugés vieillis et naïfs, Bach comme pétrifié – une nature purement mathématique, dépourvue de sensibilité musicale et de vie ; Haendel était perçu comme une nature puissante, mais on n’en parlait guère. Chopin était comparé par Balakirev à une dame du monde qui avait ses nerfs. Le début de sa Marche funèbre (si bémol mineur) plongeait Balakirev dans le ravissement, mais la suite ne valait rien selon lui. On aimait certaines de ses mazurkas, mais la plupart de ses œuvres n’étaient considérées que comme de jolies dentelles et rien de plus. Berlioz, que l’on commençait juste à découvrir, était très estimé. Liszt était assez peu connu : sa musique semblait étrange et dévoyée, voire caricaturale. On parlait peu de Wagner. Quant aux compositeurs russes contemporains, voici ce qu’on en pensait : on appréciait chez Dargomyjski les parties récitatives de la Roussalka mais ses trois fantaisies orchestrales étaient considérées comme rien de plus que des curiosités (Le Convive de pierre n’existait pas encore). Ses romances Le Paladin et Air oriental plaisaient beaucoup ; mais dans l’ensemble on ne lui reconnaissait pas de réel talent et on le traitait avec une pointe d’ironie. Lvov était considéré comme une nullité. Rubinstein n’était réputé que comme pianiste et en tant que compositeur, on ne lui trouvait ni talent ni goût. J’écoutais avidement ces jugements et j’adoptais sans les remettre en question les goûts de Balakirev, de Cui, de Moussorgski. Beaucoup de ces jugements étaient, de fait, indémontrables, car les œuvres de ces compositeurs n’étaient souvent jouées que par extraits ; je n’en avais donc qu’une connaissance incomplète, et parfois même, elles me restaient totalement inconnues. (Rimski-Korsakov, Chroniques de ma vie musicale, op. cit. 1861/62, 47) Citation 67 Il exigeait aussi avec despotisme que les goûts de ses disciples correspondent exactement aux siens. La moindre déviation par rapport à ses opinions était cruellement raillée ; sarcasmes, parodies jouées au piano, et autres caricatures lui servaient à dénigrer tout opinion divergeant des siennes : le disciple rougissait et reniait son opinion pour toujours ou pour longtemps. (...) La composition de mélodies influencées par Schumann n’était alors guère prisée. En général, les mélodies et les thèmes des œuvres étaient considérés comme leur partie faible (il y avait quelques exceptions, comme le début du premier chant de Baïan [Rouslan et Ludmila de Glinka]. Presque toutes les idées principales des symphonies de Beethoven étaient jugées faibles ; les mélodies de Chopin – suaves et féminines ; celles de Mendelssohn – frelatées et communes. Les thèmes des fugues de Bach quant à elles jouissaient d’une estime indiscutable. C’étaient les épisodes musicaux qui attiraient l’attention : épilogues ou introductions, phrases brèves mais caractéristiques, succession de dissonances dures (mais non celles de nature enharmonique), progressions par marches harmoniques, pédales, conclusions abruptes, etc. Dans la plupart des cas, une pièce était critiquée épisode par épisode ; ainsi on disait par exemple que les 4 premières mesures sont remarquables, mais les 8 suivantes faibles, que la mélodie qui suivait était nulle mais sa transition vers la phrase d’après excellente, etc. Une œuvre n’était jamais considérée comme un tout dans le sens esthétique du terme, mais uniquement d’un point de vue formel. De ce fait, les nouvelles compositions que Balakirev faisait découvrir à son cercle étaient souvent jouées par bribes, mesure par mesure, et parfois même de façon décousue, d’abord la fin, puis le début, ce qui produisait généralement une impression bizarre sur l’auditeur étranger arrivé fortuitement au cénacle. (Ib., 54) Citation 68 Entre Cui et Balakirev, les relations étaient les suivantes : Balakirev considérait que Cui ne s’y connaissait guère dans les formes symphoniques, et pas du tout en orchestration, mais qu’en revanche il était un grand maître en matière de voix et d’opéra ; Cui, de son côté, considérait Balakirev comme un maître de la symphonie, de la forme et de l’orchestration, mais peu attiré par l’opéra et les compositions vocales en général. Ainsi ils se complétaient mutuellement et avaient le sentiment, chacun à sa manière, d’avoir de la maturité et d’être « des grands ». Quant à Borodine, Moussorgski et moi, nous étions immatures et « petits ». De fait notre attitude envers Balakirev et Cui était la soumission : leurs jugements étaient acceptés comme indiscutables, on en prenait de la graine et on les suivait. A l’inverse, Balakirev et Cui n’avaient nul besoin de nos opinions. Donc, Borodine, Moussorgski et moi avions entre nous des relations de pure camaraderie, alors qu’avec Balakirev et Cui c’étaient des relations de maître à élève. En outre j’ai déjà dit combien j’étais béat d’admiration devant Balakirev, l’alpha et l’oméga pour moi. (Ib. 1866, 87) Citation 69 Je n’arrivai que jusqu’à la partie développement de ma symphonie. L’exposition des thèmes ne satisfaisait pas Balakirev et mes autres amis suivirent son opinion. J’étais déçu. Balakirev n’arrivait pas à m’expliquer un tant soit peu clairement les défauts de forme et employait selon son habitude, au lieu de termes empruntés à la syntaxe et à la logique, des termes culinaires, en me disant que j’avais de la sauce et du piment de Cayenne mais pas de roast-beef, etc. Des termes tels que : épisode, phrase, marche harmonique, ajout, etc. n’existaient pas à cette époque dans le lexique de Balakirev (et donc dans le nôtre) et dans les formes musicales tout était flou et énigmatique. (Ib. p. 110, à propos de la Deuxième symphonie) Citation 70 Son mécénat prodigue et indéniable de la musique russe récente, malheureusement, ne facilite pas le développement de talents doués et encore reconnus, mais incite les jeunes gens qui ont achevé brillamment leurs études au conservatoire à produire simplement sans s’intéresser à la question de leurs facultés créatrices. Mr Belaiev encourage l’industrie par-dessus tout, et sous son égide, la composition musicale est vécue comme une usine, une fabrique de talents. La musique de Messieurs Akimenko, Kopilov, Antipov, Artsibushev et le reste de ces compositeurs/travailleurs manuels – tous possèdent la mène stérilité créatrice et les mêmes qualités douteuses. (Alfred Nurok, Monde de l’art, 1899, in Taruskin 57) Les programmes sont inintéressants, sans substance, médiocrement représentés. En un seul mot, ces concerts ont à présent dégénéré et ne sont qu’un caprice de mécène. L’idée de la grande faiblesse du programme joué hier peut être aisément révélée par le fait que l’affiche inscrivait la symphonie la plus faible de Tchaïkovski – la seconde, qui est, comme on peut s’en douter, la plus appréciée de l’École russe puisqu’elle est écrite sous son influence évidente. Mr Liadov dirigeait de manière apathique, molle, incohérente (le finale), confuse (le scherzo). Mr Liadov a plutôt démontré, en fait, comment il ne faut pas diriger de la musique symphonique. (…) La suite du programme n’offrait aucune nouveauté : la Sérénade d’un troubadour (extraite de la Suite médiévale opus 7) et la Marche sur un thème russe (opus 76) de Glazounov, deux pages orchestrales sans caractère ni originalité, mais élégantes, bien écrites et faisant de l’effet. De Glazounov, toutefois, on pourrait vraiment demander mieux. Un grand talent comme le sien ne devrait pas se perdre en futilités. (Chroniques des Concerts de Saint-Pétersbourg, RMG, 9, 23 février 1902, Taruskin 66) Citation 71 Je fréquentais aussi les concerts symphoniques de Belaïev. Celui-ci avait formé, comme on sait, un bloc de musiciens, qu’il protégeait de toutes les façons, en les soutenant matériellement, en publiant leurs œuvres et les faisant exécuter dans ses concerts. Les principales figures de ce groupe étaient Rimski-Korsakov et Glazounov, auxquels se joignirent Liadov et, plus tard, Tcherepnine, les frères Blumenfeld, Sokolov, et d’autres élèves de Rimski-Korsakov . Issu du groupe des Cinq, ce bloc de musiciens venus à leur suite, tourna bien vite, et peut-être sans trop s’en rendre compte, en un nouvel académisme et s’installa peu à peu au Conservatoire à la place des vieux académiciens qui le dirigeaient depuis sa fondation par Antoine Rubinstein. Lorsque je pris contact avec quelques-uns des membres de ce groupe, sa transformation en une nouvelle académie était déjà chose consommée, de sorte que je me trouvai en présence d’une école avec une esthétique et des dogmes bien établis qu’il s’agissait d’accepter ou de rejeter intégralement. (Stravinski, Chroniques 20/21) Citation 72 C’est mauvais et pauvre au dernier degré ; il n’y a pas de technique et encore moins de fantaisie. C’est un décadent plein d’arrogance, qui ignore toute la musique qui a été composée avant lui et en répétant obstinément la seconde fa#/sol# dans une pièce en si majeur pendant deux ou trois pages, il s’imagine qu’il a découvert l’Amérique [allusion à Pagodes ?]. Et avec ça, les organisateurs des soirées de musique contemporaine, aussi pleins de suffisance que dépourvus d’oreille, l’applaudissent et l’opposent aux vieillissants Glazounov, RimskiKorsakov et autres, voyant en lui un courant vivifiant. (Rimski-Korsakov, Chroniques de ma vie musicale, éd. Fayard, 415/16) A propos de Salomé : « J’aurai honte devant Dieu à jouer cela devant ma bonne ; elle penserait que j’ai perdu mes esprits. » Sur le Poème de l’extase : [Scriabine] n’est-il pas en train de perdre la raison avec ses obsessions éroticomystiques ? Tout son prêche concernant la fusion physique et spirituelle avec la divinité est peu intelligible, comme l’est son idée de créer un temple dédié à l’art, et nécessairement aux Indes, au bord du Gage sacré. Comme tout ceci est proche de l’asile de fous ! » (Rimski-Korsakov, Chronique de ma vie musicale, Fayard, 405) Sur la Deuxième symphonie de Mahler : Mahler a visiblement « refait le monde ». C’est une sorte de fière improvisation sur papier, dans laquelle l’auteur ne sait pas lui-même d’avance ce qu’il écrira dans la mesure suivante. C’est encore bien pire que Richard Strauss. (Ib., 407) Citation 73 Belaiev : Ancien industriel qui a fait fortune dans le commerce du bois. Convictions simples et conservatrices, loyal à l’autocratie tsariste et patriote. Éduqué dans une école élitiste (École luthérienne allemande de Saint-Pétersbourg) ; étudie le piano et le violon). Fonde en 1884 une maison d’édition pour la musique russe, avec des bureaux à Leipzig. Dessein de diffuser et de promouvoir la musique russe contemporaine ; plus de 2000 partitions publiées Efficacité commerciale ; éditions réalisées avec soin, titres clairs et attractifs, qualité du papier meilleure que celle trouvée habituellement en Russie. Pour les partitions d’orchestrales et les pièces de chambre, un arrangement pour piano à quatre mains est souvent systématiquement fourni Catalogue composé par des natifs de l’Empire russe. Initie également une série de concert à partir de 1884 : les Concerts symphoniques russes à Saint-Pétersbourg. Organise les vendredis du quatuor où la Nouvelle école russe se rencontre (« Soirées de musique de chambre » consacrées à l'interprétation et à la découverte du répertoire russe). Citation 74 Le seul milieu où je trouvais alors un encouragement à mes ambitions naissantes était la famille de mon oncle Lelatchitch, marié à la sœur de ma mère ; lui et ses enfants étaient de fervents amateurs de musique, avec une tendance marquée à protéger l’art musical avancé ou considéré comme tel à l’époque. Mon oncle appartenait à cette classe de la société, prépondérante alors à Saint-Pétersbourg, qui se composait de propriétaires très aisés, de fonctionnaires plus ou moins hauts, de magistrats, d’avocats et autres. Tout ce monde se piquait de libéralisme, exaltait le progrès et se croyait obligé de professer des opinions soi-disant avancées, tant en politique qu’en art et dans toutes les branches de la vie sociale. On voit d’ici quelle était cette mentalité. C’était l’esprit frondeur contre un gouvernement « tyrannique », l’athéisme obligatoire, l’affirmation un peu hardie des « droits de l’homme », le culte de la science matérialiste et, en même temps, l’admiration pour Tolstoï et pour son amateurisme christianisant. A cette mentalité correspondaient des goûts artistiques particuliers et il est facile de deviner ce que ce milieu recherchait et appréciait en musique. Le naturalisme, évidemment, était à l’ordre du jour, poussé jusqu’à l’expression réaliste, et accompagné, comme de raison, de tendances populaires et nationales, de l’exaltation du folklore. Et c’est de pareils motifs que ces sincères amateurs de musique croyaient devoir avancer pour justifier leur enthousiasme, d’ailleurs spontané, pour l’œuvre d’un Moussorgski ! (Stravinski : Chroniques de ma vie, 18 sq.) Citation 75 On s’attache au pittoresque, aux rythmes curieux, aux timbres de l’orchestre, à l’orientalisme, à la couleur locale en un mot ; parce qu’on s’intéresse à tout ce qui participe du décor russe ou prétendu tel : troïka, vodka, isba, balalaïka, pope, boyard, samovar, nitchevo et même bolchevisme. (Stravinski, Poétique musicale,123) Citation 76 Je suis un doublé émigré, élevé dans une tradition musicale mineure et deux fois transplanté dans deux autres traditions mineures. (Stravinski : Dialogues, cité par Taruskin, Stravinski and the russians traditions, 3) Citation 77 L’odeur de la terre russe est différente ; et il est impossible d’oublier de telles choses… Un homme a un seul lieu de naissance, une seule patrie, un seul pays… il ne peut avoir qu’un seul pays… et son lieu de naissance est le plus important facteur de toute sa vie… Je regrette que les circonstances m’aient séparé de ma patrie, que je n’y aie pas donné jour à mes œuvres ici, et, surtout, que je n’aie pas été là pour aider la nouvelle Union soviétique à créer sa nouvelle musique. Mais je n’ai pas quitté la Russie du fait de ma seule volonté, même s’il y avait, je l’avoue, beaucoup de choses que je n’aimais pas dans ma Russie, et en Russie de manière générale – mais j’ai le droit de critiquer la Russie parce que cette Russie est la mienne et parce que je l’aime. Je ne concède ce droit à aucun étranger. (Stravinski, in Eric Walter White, Stravinski éd. Flammarion, 167) Citation 78 En finissant à Saint-Pétersbourg les dernières pages de L’Oiseau de Feu, j’entrevis un jour, de façon absolument inattendue, car mon esprit était alors occupé par des choses tout à fait différentes, j’entrevis dans mon imagination le spectacle un grand rite sacral païen : les vieux sages, assis en cercle et observant la danse à la mort d’une jeune fille, qu’ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps. Ce fut le thème du Sacre du Printemps. Je dois dire que cette vision m’avait fortement impressionné et j’en parlai immédiatement à mon ami le peintre Nicolas Roerich, spécialiste de l’évocation du paganisme. Il accueillit mon idée avec enthousiasme et devint mon collaborateur pour cette œuvre. A Paris, j’en parlai aussi à Diaghilev qui s’emballa d’emblée pour ce projet. Les événements qui vont suivre en firent cependant retarder la réalisation. (Stravinsky, Le Sacre du printemps, Avant-Scène Ballet) Citation 79 Le fait est que Gontcharova et Larionov opérèrent une minutieuse et pertinente sélection des idées les plus avancées qui avaient agité l’Europe et la Russie depuis le début du siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, date à laquelle ils quittèrent le pays pour suivre Diaghilev et réaliser les décors de ses ballets. Mais l’œuvre de ces deux artistes vaut surtout pour la sensibilité et l’esprit sélectif de leurs auteurs. On voit comment ils assimilèrent les influences nationales et étrangères, dont la synthèse servit de base aux mouvements suprématiste et constructiviste. (…). Lors de la troisième exposition de la Toison d’or, en décembre 1909, Larionov et Gontcharova lancèrent pour la première fois le nouveau style « primitiviste ». Les œuvres présentées lors de cette exposition dénotent chez leurs auteurs une hardiesse de ligne héritée des Fauves et une utilisation abstraite de la couleur, comprises l’une et l’autre comme autant d’entités expressives ; cette nouvelle liberté se reflète aussi dans le retour aux traditions nationales d’art populaire dont Gauguin et Cézanne leur avaient appris à apprécier la simplicité et l’absence d’artifice. (…) L’utilisation de couleurs chaudes, le travail des surfaces en motifs complexes et l’extrême simplification des formes devinrent les principales constantes de l’œuvre de ces quatre peintres, celle d’Ilia Machkov étant peut-être la plus caractéristique. (Camilla Gray, à propos des peintres du Valet de Carreau, in L’avant-garde russe dans l’art moderne, éd. Thames& Hudson, 97, 123) Citation 80 En peu d’années, il a paru quantité de recueils englobant les chants populaires les plus divers (ukrainiens, géorgiens, arméniens, etc.). Si intéressant et si important qu’il soit par lui-même, ce travail d’ethnographie et de classification n’aurait pas dû se confondre avec les problèmes de la culture et de la création musicale, comme c’est le cas en Russie soviétique. La création musicale n’a rien à faire avec les harmonisations conventionnelles toujours et souvent suspectes de ces chants populaires. (Stravinski, Poétique, 134) Citation 81 Un renouvellement n’est fécond que lorsqu’il va de pair avec la tradition. La dialectique vivante veut que renouvellement et tradition se développent et se confirment dans un processus simultané. Or, la Russie n’a vu que conservatisme sans renouvellement ou révolution sans tradition, d’où ce chancellement gigantesque au-dessus du vice qui m’a toujours donné le vertige. (Stravinski, Poétique, 141) Citation 82 Mais qu’est-ce que l’Europe et qu’est-ce que l’Asie ? Voici une question dont la réponse seule peut donner la signification, l’importance et la grandeur de l’action de Pierre [Le Grand]. L’Asie est le pays de la spontanéité naturelle, l’Europe est le pays de la connaissance ; l’Asie est le pays de la médiation, l’Europe celui de la volonté et de la raison. (Lorraine de Meaux, La Russie et l’Orient, éd. Fayard, Paris, 2010, page 250) Citation 83 Eurasisme Souvtchinski : En chemin, 1922. Rédige trois textes : un sur la spiritualité russe engloutie par la Révolution, l’autre sur les différents types existant ans la création et enfin un texte sur Leskov. Série d’idées : Perte d’identité : la Russie a perdu son essence, elle s’est européanisée. Volonté de se détourner du modèle romano-germanique pour reconnaître la parenté de la Russie avec les peuples slaves. Dénégation d’une culture universelle et refus du caractère absolu de la culture européenne Négation de la notion de progrès : il ne peut y avoir de mouvement général ascendant. Idée que l’Europe a payé ses réussites scientifiques et techniques par son appauvrissement idéologique et surtout religieux. Selon Souvtchinski, il faut opposer une spiritualité puissante et vaste à une civilisation athée, bourgeoise et philistine. Face au danger d’une société nivelante et antiphilosophique, il faut éviter la désintégration par une nouvelle époque de foi et développer les aspects religieux. L’eurasisme ne se veut pas pour autant réactionnaire : est prêt à intégrer les réalités de la sociologie et de la psychologie sociale. Citation 84 Stravinski déclare que l’Allemagne n’est pas un État barbare, mais décrépi et dégénéré. Il revendique pour la Russie le rôle de belle et sainte barbarie, grosse de germes nouveaux qui féconderont la pensée du monde. Il compte qu’après la guerre, une révolution, qui déjà se prépare renversera la dynastie et fondera les États-Unis slaves. Il attribue d’ailleurs en partie les cruautés du tsarisme aux éléments allemands incorporés en Russie et maîtres des principaux rouages du gouvernement ou de l’administration. L’attitude des intellectuels allemands lui inspire un mépris sans bornes. Hauptmann et Strauss, dit-il, ont des âmes de laquais. Il vante la vieille civilisation russe, qu’on ne connaît pas en Occident, les monuments artistiques et littéraires des villes du nord et de l’est. Il défend aussi les Cosaques contre leur réputation de férocité. (Romain Rolland, Journal des années de guerre) Citation 85 C’est à Stravinski qu’il est revenu de couper les liens qui liaient la musique à l’Europe occidentale (…) et c’est ainsi que pour la première fois, la musique russe est débarrassée de son côté « provincial », « exotique » et est devenue un élément d’une importance capitale, meneur de l’évolution de la musique dans le monde entier. (Lourié, in Valérie Dufour in Stravinsky et ses exégètes, éd. de l’université de Bruxelles)