Eldorado de Laurent Gaudé est un roman qui m’a profondément touché par son humanité, autant par sa puissance narrative que par les réflexions philosophiques qu’il soulève. Le titre lui-même est évocateur : il désigne un rêve inaccessible, un mirage qui pousse à l’exil. En fait ce que Gaudé montre avec force dans son roman, c’est que cette quête du bonheur n’est jamais vraiment finie : ceux qui fuient la misère comme Soleiman veulent un avenir meilleur, mais une fois cet ailleurs atteint, ceux qui y sont ne désirent plus, ne rêvent plus, n’espère plus, et sont rattrapés par une réalité tout aussi cruelle. Ainsi rien ne correspondra jamais à nos attentes. Et c’est ce qu’on retrouve bien en le personnage de Piracci. Cela rejoint la pensée de Schopenhauer, qui disait : « Toute notre vie vacille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ». De cette manière, l’exil oscille entre douleur et désillusion, et seule cette attente chimérique au milieu est exaltante. J’ai donc en premier lieu particulièrement ️la dimension philosophique du roman. Salvatore Piracci, en remettant en question son rôle, suit un voyage mental, une transition intérieure qui rappelle Diogène de Sinope : il rejette son ancienne vie et cherche une forme de vérité plus brute. Son cheminement me fascine, car il illustre l’idée que le bonheur ne réside pas dans l’atteinte d’un but, mais dans sa quête perpétuelle, son fantasme. De plus, Gaudé se sert de la fiction pour dénoncer le drame humain des migrants. Il mêle en effet deux destins opposés : Soleiman qui fuit vers l’Europe et Piracci qui part en Afrique. Et j’aime d’ailleurs beaucoup quand les points de vue changent ainsi au fil du récit, comme c’est le cas pour des romans épistolaires ou d'autres romans comme La tresse de Laëtitia Colombani. Enfin, je trouve que c'est une œuvre très édifiante et d'une grande humanité qui nous invite à nous rendre compte de notre confort et de la chance que nous avons eu naître dans un pays comme la France.Car l’Afrique, ici, n’a rien du continent envoûtant, baigné de lumière et de mystère qui enchante tant d’écrivains. Laurent Gaudé en montre un visage bien plus rude. Là bas, les terres sont arides, la pauvreté omniprésente et le voyage loin d'être une aventure devient une lutte pour survivre (cf page 120). La mer même apparaît comme impétueuse et hostile, telle le locus horribilis depuis l'Antiquité que l'on entrevoit dans l'Odyssée. L’auteur ne cherche pas à embellir ou à poétiser la migration : il en montre la dureté, la violence et l’illusion. Les routes sont infernales, les gens prêts à tout pour trois pièces, les passeurs impitoyables, et l’Europe elle-même, loin d’être un paradis, devient une nouvelle prison. L’auteur ne juge pas, il donne à voir. En conclusion j’ai beaucoup aimé cette œuvre car elle entrelace les destins, confronte les points de vue, nous pousse à la réflexion, à la tolérance, à ce qu’est vraiment l’Eldorado et si, au fond, il existe vraiment.