Notes sur le capitalisme monopoliste intellectuel d'Ugo Pagano

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Notes de Baran : le capitalisme monopoliste intellectuel d’Ugo Pagano à Riochet
Je propose ici un résumé analytique de l’article intitulé « Crisis of intellectual monopoly capitalism »
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d’Ugo Pagano. L’auteur est professeur d’économie à l’université de Sienne en Italie. Il est reconnu pour
ses travaux interdisciplinaires en économie institutionnelle, théorie des organisations et en économie de
la connaissance.
D’après lui, le capitalisme contemporain est caractérisé par une privatisation croissante de la
connaissance. Particulièrement, depuis les accords TRIPS de 1994 sur la propriété intellectuelle, le néo-
capitalisme, dit « capitalisme monopoliste intellectuel » :
« ne repose pas simplement sur le pouvoir de marché à la concentration des
compétences dans les machines et la gestion ; il devient aussi un monopole légal
sur certains éléments de connaissance, qui s’étend bien au-delà des frontières
nationales »
2
En appliquant une approche qui se veut marxo-riochienne - c’est-à-dire inspirée à la fois de Marx et des
travaux de Christian Riochet sur le capital intersubjectif -, je vais tenter d’interpréter le propos de Pagano
comme une réactualisation des contradictions du capitalisme décrites par Marx, mais appliquées à une
économie dans laquelle une force intersubjective, le savoir désincarné, devient une ressource clé du
capital.
Par souci de clarté et avec une certaine simplification, je vais relier de manière schématique les thèses
de Pagano aux concepts clés du marxisme orthodoxe, tout en admettant, l’aspect relativement
malhonnête et déformant de ma démarche.
Survaleur et surtravail dans le capitalisme intellectuel
Dans le cadre marxiste stricto sensu, la survaleur découle du surtravail effectué par les travailleurs dont
la valeur excédentaire est captée par le capitaliste grâce à son contrôle des moyens de production
objectifs (machines, outils, matières premières). Pagano étend cette idée à ce qu’il appelle le
« capitalisme monopoliste intellectuel » : la survaleur n’est plus seulement extraite de l’exploitation du
travail physique mais aussi de l’exploitation du travail intersubjectif par le contrôle légal de la
connaissance. La dimension intersubjective des moyens de travail est une composante du capital
constant que le néo-capitalisme cherche à objectiver.
La baisse tendancielle du taux de profit et l’autonomisation des différents aspects de la production, via
la subdivision des procès, poussent le management capitaliste à mesurer tout ce qui est mesurable. Y
1
Pagano, Ugo. “The Crisis of Intellectual Monopoly Capitalism.” Cambridge Journal of Economics, vol. 38, no. 6,
2014, pp. 140929
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Ibid, p.1413
Notes de Baran : le capitalisme monopoliste intellectuel d’Ugo Pagano à Riochet
compris ce que la comptabilité industrielle ne cherchait ni à définir, ni à mettre à son « actif », à savoir :
les compétences collectives des travailleurs (savoir-faire informel, créativité partagée). Depuis les
années 90, avec la mondialisation des droits de propriété intellectuelle (accords TRIPS), les détenteurs
de droits, qu’il s’agisse de grandes firmes ou « patent trolls » (chasseurs de brevets) s’attachent à
monétiser le capital intersubjectif produit par les opérationnels, transformant des idées et relations
intangibles en actifs financiarisables.
Dans le capitalisme monopoliste intellectuel, la force intersubjective fait face aux contraintes d’une
économie de la connaissance qui pose les biens cognitifs comme puissance étrangère. Pagano cite le cas
d’Opel dont la réalisation de valeur dépend des brevets détenus par General Motors. Sans ces actifs
intellectuels, les travailleurs et les machines d’Opel perdent leur capacité à générer de la survaleur.
Pour le détenteur de la ressource intellectuelle, c’est-à-dire General Motors, ce phénomène prend la
forme d’un droit d’exploitation monopolistique sur un produit du travail collectif, désormais séparé des
travailleurs et objectivé dans des actifs juridiques (les brevets). Ces derniers lui permettant de poser une
mesure de la valorisation qu’ils rendent possible dans le circuit de production ou d’échange d’Opel.
Ainsi, au sein de la chaîne de valeur, une part de l’excédent généré avec l’usage du bien cognitif
reviendra au propriétaire de la cristallisation juridique (General Motors), réduisant Opel à un acteur
dépendant, malgré ses travailleurs et ses machines.
On pourrait affirmer, avec Riochet, qu’en aliénant les moyens de travail intersubjectifs, la captation ou
objectivation capitaliste produits des sous-valeurs intersubjectives. Car dans des conditions de marché
cette objectivation deviendrait un « actif » libre de droit, c’est-à-dire libre d’accès et librement
transformée, le coût de réalisation du procès de production et d’échange serait moindre et le travail
intersubjectif mieux diffusé et rémunéré.
« Des centaines d’entreprises s’efforcent de capter non seulement la valeur de ce
qu’elles ont contribué à inventer, mais aussi une part disproportionnée du produit
d’autrui »
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Le parasitisme du capitalisme monopoliste intellectuel réduit la productivité globale et mine les bases
physiques et cognitives de la valeur.
Le surproduit de Marx et appropriation de la connaissance
Chez Marx, le surproduit est matériel, c’est le surplus physique ou économique approprié par le
capitaliste. Dans l’analyse de Pagano, le surproduit ne se limite plus aux biens matériels. Il englobe les
produits de l’intersubjectivité ou du « général intellect » (Marx), c’est-à-dire les savoirs collectifs et
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Ibid, p.1415
Notes de Baran : le capitalisme monopoliste intellectuel d’Ugo Pagano à Riochet
l’intelligence sociale, que les monopoles s’approprient via les DPI (Droits de Propriété Intellectuels).
Selon Pagano, reprenant Braverman, l’organisation scientifique du travail s’est constituée en séparant
la conception de la réalisation pour des raisons de coûts et de contrôle de la force de travail. Avec le
mouvement d’expropriation des innovations et de la connaissance par les monopoles, ce n’est plus
seulement la police du procès de travail qui est exercé par les firmes mais également le contrôle de la
circulation marchande de son capital intersubjectif.
L’appropriation de biens publics via les DPI - comme les brevets d’Apple sur des formes géométriques
transforme un savoir potentiellement universel en un outil de rente monopolistique sur les produits de
la connaissance. En verrouillant ainsi l’accès à ces ressources intersubjectives, les monopoles étendent
le masque de la marchandise sur les savoirs collectifs et innovations partagées. Cette occultation grande
bourgeoise permettant de réduire en actifs fétichisés d’une marque, les rapports sociaux qui les ont
produits. La marchandisation forcée, via les DPI, crée une nouvelle forme d’exploitation légale qui
polarise les forces productives mondiales : d’un côté, des géants technologiques contrôlant les brevets ;
de l’autre, des entreprises et pays condamnés à des spécialisations subalternes. Ce processus
d’objectivation capitaliste incarne une expropriation du travailleur collectif, tendanciellement dépouillé
de l’accès libre aux savoirs qu’il contribue pourtant à produire.
« En ce qui concerne le savoir incarné (c’est-à-dire les connaissances qui ne peuvent
être séparées des capacités des travailleurs), leur sort est étroitement lié à celui du
savoir désincarné : les compétences des travailleurs ne peuvent être pleinement
développées que lorsqu’un accès légal sécurisé aux droits de propriété sur le savoir
désincarné est accordé. »
4
Dans l’économie de la connaissance capitaliste, le contrôle des biens cognitifs remplace partiellement
celui des machines. L’appropriation monopolistique des idées, compétences collectives et innovations
sociales produites par le socius, les érige en forces étrangères aux travailleurs et à la société civile.
Valeur, valeur d’échange et monopoles légaux
La valeur d’une marchandise repose sur le travail socialement nécessaire et la valeur d’échange reflète
cette valeur sur le marché. Pagano montre qu’avec le capitalisme monopoliste intellectuel, la valeur des
biens est de plus en plus déterminée par la connaissance incorporée. Cependant, cette valeur d’échange
est faussée par des monopoles légaux (intra-groupe ou fruits d’alliances stratégiques comme l’Allied
Security Trust), qui s’assurent des rendements croissants artificiels au détriment des petites entreprises.
Les monopoles intellectuels combinent leurs dispositifs de contrôle sur les avoirs intersubjectifs avec
d’autres actifs, créant ainsi des « économies de scope », c’est-à-dire des synergies entre différents
domaine d’activités (par exemple téléphonie, informatique, services cloud).
4
Ibid, p.1420-1421
Notes de Baran : le capitalisme monopoliste intellectuel d’Ugo Pagano à Riochet
Cela favorise la concentration économique, entre les mains de quelques acteurs, qui cherchent à capturer
des valeurs intersubjectives artificiellement retirées du marché par le droit de propriété intellectuel.
Du point de vue des marchés financiers, une entreprise de conseil, qui fonde son exploitation sur une
grande quantité de savoir incarné dans ses employés, supporte un coût beaucoup plus élevé pour lever
des fonds qu’une entreprise technologique faisant l’inverse : peu d’ingénieurs en interaction et plusieurs
technologies dont elle est propriétaire.
L’aliénation des ressources intersubjectives par les monopoles intellectuels permet de les monnayer en
tant qu’actifs non-humains et de sécuriser leur valeur de négociation sur les marchés financiers.
Comme le souligne Pagano :
« L’entreprise peut se traiter comme une chose sur les marchés financiers car la
majeure partie de sa valeur réside dans des actifs non humains négociables. Lorsque
la majorité des actifs de l’entreprise coïncide avec les compétences de ses employés,
qui ne peuvent être que temporairement ‘‘louées’’ à l’organisation, peu de
ressources peuvent être possédées et échangées de manière sûre. À l’inverse, le
savoir marchandisé, désincarné des travailleurs, constitue un actif sécurisé et
négociable, permettant la financiarisation de l’économie. »
5
En tant que marchandise, la valeur d’échange d’une force de travail, dont l’expertise est indissociable
d’une propriété intellectuelle, dépend entièrement de l’accès à cette dernière. Dans ces conditions, la
grande bourgeoisie monopoliste s’approprie le capital intersubjectif en le séparant de ses créateurs,
brisant ainsi son harmonisation avec les compétences des employés. Ce capital objectivé s’intègre alors
au capital constant de l’entreprise pour devenir une marchandise négociable, gagnant en efficacité
financière. L’objectivation partielle du réservoir intersubjectif -constitué de savoirs collectifs,
compétences partagées, réseaux relationnels et dynamiques collaboratives- tend à renforcer les attentes
spéculatives des investisseurs, alimentant des bulles économiques. En régime capitaliste, le moyen de
travail objectivé se scinde en capital productif et capital fictif chasseur de rentes.
Valeur d’usage et restriction artificielle
La valeur d’usage de la connaissance, selon Marx, réside dans son utilité pour répondre aux besoins.
Pagano souligne le caractère non aliénant de sa transmission, c’est-à-dire qu’une idée peut être utilisée
par tous, dans toute la planète, sans compétition d’usage, ni perte de valeur. Pourtant, les DPI peuvent
imposer des barrières artificielles, réservant son utilisation au capital monopoliste intellectuel. Cette
restriction, qualifiée d’« anti-commons tragedy » bloque la diffusion des investissements en rendant
l’accès à la connaissance couteux ou impossible pour de nombreux producteurs. Ainsi, le processus
d’innovation cumulative, où chaque développement s’appuie sur les connaissances existantes, est
5
Ibid, p.1422
Notes de Baran : le capitalisme monopoliste intellectuel d’Ugo Pagano à Riochet
entravé par l’économie intersubjective sous administration capitaliste. Ce qui conduit à un sous-
développement de la connaissance.
D’après Pagano, la réduction du nombre d’acteurs sur les marchés de produits -c’est-à-dire des
producteurs de valeurs d’usage concrètes- s’accompagne de l’essor des échanges sur les marchés
financiers. Autrement dit, l’activité économique s’écarte de l’utilité sociale et de la connaissance de la
production pour se recentrer sur le monde spéculatif et autoréférentiel des marchés financiers.
Toutefois, si l’usage et la transmission du capital intersubjectif comme bien commun est endommagé,
des politiques industrielles peuvent être mises e place pour contrer la privatisation des moyens de travail
intersubjectif et limiter l’absorption et le contrôle des forces de travail par des activités improductives
et inutiles (finance spéculative). Pagano cite la Chine comme exemple d’un pays ayant partiellement
mis en œuvre de telles politiques, en combattant les monopoles intellectuels et en investissant dans des
secteurs stratégiques.
Formation de valeur et valorisation entravées
La formation de valeur (création de richesse par le travail) et la valorisation (accroissement du capital
par l’extraction de survaleur) sont au cœur de la dynamique capitaliste chez Marx. Pagano prolonge
cette analyse en montrant que la privatisation de la connaissance, c’est-à-dire l’objectivation capitaliste
du capital intersubjectif, entrave sa mise en valeur. En limitant la diffusion des idées et des concepts,
cette privatisation réduit la capacité des travailleurs -et surtout des petites entreprises- à créer de la valeur
objective et intersubjective.
Pour produire de la valeur, ces acteurs ne peuvent plus uniquement compter sur leurs moyens et force
de travail ; ils doivent désormais composer avec la barrière des monopoles intellectuels (brevets,
copyrights), qui restreignent l’accès aux ressources intersubjectives. En faisant avorter des
investissements productifs, la transformation du reservoir intersubjectif en objet marchand se fait alors
au détriment de sa valorisation dans la production globale. Pagano souligne que cette monopolisation
des actifs intersubjectifs ajoute une nouvelle forme de valorisation fictive au capital des monopoles
(brevets, copyrights).
Force de travail et dégradation intellectuelle
Chez Marx, la force de travail, comme capacité humaine à produire est centrale. Elle génère la survaleur
pour le capitaliste en étant dépossédée de ses moyens de production. Depuis, le capitalisme serait :
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