Science coloniale et naissance de l'écologie

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Science coloniale et naissance de l’écologie
Richard Grove, Traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry
Dans Écologie & politiqueÉcologie & politique 2018/1 (N° 56)2018/1 (N° 56), pages 83 à 102
Éditions Éditions Le Bord de l’eauÉditions Le Bord de l’eau
ISSN 1166-3030
ISBN 9782356875785
DOI 10.3917/ecopo1.056.0083
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SCIENCE COLONIALE ET NAISSANCE DE L’ÉCOLOGIE
Richard Grove
Ré s u m é . L’histoire contemporaine de la préoccupation de l’Occident à légard de l’environne-
ment et les tentatives parallèles de sa sauvegarde remontent loin dans le temps. Les premières
préoccupations en matière d’environnement et les critiques de l’impact des forces économiques
occidentales, sur les milieux tropicaux notamment, sont apparues en corollaire de l’histoire de
la colonisation mentale et matérielle du monde par les Européens et, dans un certain sens, en
contradiction avec elle. Létude des faits indique que les germes de l’écologie moderne se sont
veloppés en tant que partie intégrante de la rencontre européenne avec les tropiques.
mo t s c l é s . Colonialisme, science, îles tropicales, Inde, Éden, environnement, forestation,
changement climatique, extinction.
Ab s t R A c t . The origins and early history of contemporary Western environmental concern and
concomitant attempt at conservationist intervention lie far back in time. Early environmental
concerns, and critiques of the impact of Western economic forces on tropical environments in
particular, emerged as a corollary of, and in some sens as a contradiction to, the history of the
mental and material colonisation of the world by Europeans. The available evidence shows that
the seeds of modern conservationism developed as an integral part of the European encounter
with the tropics.
Ke y w o R d s . Colonialism, science, tropical islands, India, Eden, environment, deforestation, cli-
matic change, extinction.
Nous avons assisté ces dernières années à une véritable explosion de
l’intérêt du public et des gouvernements pour les problèmes environne-
mentaux. On considère néralement que le monde est en proie à une
crise de l’environnement où un effet de serre artificiellement produit est
suspendu au-dessus de l’humanité comme une épée de Damoclès cli-
matique. En conséquence, les questions d’environnement sont devenues
une partie décisive des problèmes politiques dans presque chaque pays.
Les recommandations des écologistes reçoivent un soutien populaire de
plus en plus important qui, auparavant, n’émanait que d’une minorité.
Les idées de conservation et de veloppement soutenable, en particulier,
sont devenues des enjeux politiques d’importance.
Il est assurément juste que l’avenir de l’environnement de la Terre soit
l’objet d’une préoccupation généralie. Cela a cependant permis que
se répande la croyance selon laquelle les problèmes de l’environnement
constituaient un enjeu entièrement nouveau et que les tentatives visant
à intervenir à l’encontre du pillage de la Terre par l’homme faisaient par-
tie d’un programme nouveau et révolutionnaire. Cependant, même si le
niveau de l’intérêt général pour lagradation globale de lenvironnement
est inédit, l’histoire du souci à l’égard de l’environnement et de sa protec-
tion ne l’est certainement pas. Au contraire, lhistoire contemporaine de la
Écologie & Politique n° 56 • 2018
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Aux fondements de l’écologie politique84
préoccupation de l’Occident à l’égard de lenvironnement et les tentatives
parallèles de sa sauvegarde remontent loin dans le temps. Pour prendre
un exemple particulier, la peur de modifications climatiques provoquées
artificiellement à une large échelle, que l’on croyait généralement être
d’origine récente, trouve en fait ses racines dans les écrits de Théophraste
et d’autres auteurs de la Grèce classique 1 et a constitué la base des pre-
mières politiques de protection de la forêt mises en œuvre par les États
coloniaux britanniques. Dès la première moitdu x v i i i e siècle, les scien-
tifiques, comme aujourd’hui, étaient en mesure d’influer sur la politique
de l’État par leur capacité à jouer sur la peur d’un cataclysme frappant
l’environnement. En 1850, le problème de la déforestation tropicale était
déjà conçu comme un phénomène d’ampleur continentale et exigeant une
intervention étatique urgente et concertée. Maintenant que les scientifi-
ques et les protecteurs de la nature ont à nouveau la haute main sur la
politique environnementale de l’État, il est peut-être bon de rappeler l’his-
toire de leurs premières périodes de pouvoir, de relative courte durée.
Les premières critiques scientifiques du « développement » ou de
l’« amélioration » étaient en fait déjà largement développées au début du
xixe siècle. Le fait que de telles critiques soient apparues dans le cadre de
la domination coloniale sous les tropiques n’est guère surprenant. Les
débuts de l’expansion coloniale européenne ont vu l’apparition de trans-
formations homogénéisantes, à fort capital, des hommes, du commerce,
de l’économie et de l’environnement, transformations dont nous sommes
aujourd’hui familiers, dans la mesure les agents des nouveaux mar-
chés européens sits dans les métropoles urbaines cherchaient à étendre
leurs aires d’opération et les sources d’approvisionnement en matières
premières. Il est donc important d’essayer de comprendre les préoccupa-
tions actuelles en matière d’environnement à la lumière d’une perspective
historique de longue durée portant sur la diffusion des forces économi-
ques occidentales (et à loccasion indigènes) fortement capitalistiques. De
même, l’évolution de la prise de conscience raisonnée de la vulnérabilité
de la Terre par rapport à l’homme et l’idée de protection, en particulier
telle quelle pouvait être pratiquée par l’État, a été étroitement liée à lévo-
lution du savoir global sur l’environnement.
1. J. O. Hughes, « Theophrastus as Ecologist », Environnemental Review, vol. 9, n° 4, 1985,
p. 296-307. Cf. également C. J. Glacken, Traces on the Rodhian Shore. Nature and Culture
in Western Thought, from Ancien Times to the End of the Eighteenth Century, University of
California Press, Berkeley, 1967.
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Science coloniale et naissance de l’écologie 85
Lécologie européenne rencontre les tropiques
Les premières préoccupations en matière d’environnement et les cri-
tiques de l’impact des forces économiques occidentales, sur les milieux
tropicaux notamment, sont apparues en corollaire de l’histoire de la colo-
nisation mentale et matérielle du monde par les Européens et, dans un
certain sens, en contradiction avec elle. À ce jour, la plupart des tentati-
ves pour comprendre lapparition de réponses protectionnistes à l’impact
destructeur de l’homme sur la nature se sont principalement exprimées
dans des contextes européens et nord-américains localisés. Les débuts de
l’environnementalisme ont en général été interprétés comme des répon-
ses locales aux conditions de l’industrialisation occidentale, alors que la
protection découlait d’un contexte nord-américain 2 . De plus, des Anglo-
Américains tels que George Perkins Marsh 3 , Henry David Thoreau et
Theodore Roosevelt ont suffisamment été portés au panthéon des prophè-
tes de la conservation de la nature pour décourager une étude convenable
de leurs équivalents européens, sans parler des autres continents 4 .
Tout cela a eu pour conséquence que les antécédents réels, beaucoup
plus complexes, des attitudes et des politiques de protection écologique
contemporaines ont tout simplement énégligés en l’absence de toute
tentative daborder l’histoire du souci environnemental sur une baseri-
tablement globale. Pour des raisons idéologiques tout à fait compréhensi-
bles, on n’a par exemple pratiquement pas tenu compte de la signification
de l’expérience coloniale dans la formation des attitudes et des critiques
environnementales occidentales. De plus, le caractère pénétrant et créa-
teur de l’impact de l’expérience tropicale et coloniale sur les sciences natu-
relles et sur la mentalité occidentale et scientifique après le x v e siècle a été
presque entièrement ignoré par les historiens et les géographes de lenvi-
ronnement qui ont cherché à démêler l’histoire de l’environnementalisme
de lévolution des attitudes à légard de la nature 5 . À cela s’ajoute le fait
que la diffusion historiquement décisive de la philosophie et du savoir
2. Cf., par exemple, D. Worster, « The Vulnerable Earth. Toward a Planetary History », dans
The Ends of the Earth. Perspectives in Modern Environmental History, Cambridge University
Press, Cambridge, 1988, p. 3-20.
3. Auteur de Man and Nature. Or, Physical Geography as Modified by Human Action,
C. Scribner, New York, 1864. Il s’agit de l’un des premiers textes qui explore l’histoire de la
dégradation environnementale et qui met en garde contre les conséquences possibles. Cf.
D. Lowenthal, George Perkins Marsh : Versatile Vermonter, Columbia University Press, New
York, 1958.
4. Cf., par exemple, M. Williams, Americans and their Forests. A Historical Geography,
Cambridge University Press, Cambridge, 1989.
5. Cf. K. Thomas, Man and the Natural World. Changing Attitudes in England 1500-1800, Allen
Lane, Oxford, 1983, trad. fr. : Dans le jardin de la nature. La mutation des sensibilités en Angleterre
à lépoque moderne (1500-1800), Gallimard, Paris, 1985 ; T. O’Riordan, Environmentalism, Pion,
Londres, 1976.
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Aux fondements de l’écologie politique86
indigènes, et en particulier indiens, au sein de la pensée occidentale après
la fin du x v i i i e siècle a été en grande partie rejetée. En revanche, on est parti
du principe selon lequel les tentatives de réponse européennes et colonia-
les au changement environnemental sous les tropiques auraient exclusive-
ment résulté de modèles et d’attitudes métropolitains et nordiques.
C’est en fait linverse qui est vrai. Létude des faits indique que les ger-
mes de lécologie moderne se sont développés en tant que partie intégrante
de la rencontre européenne avec les tropiques. Au fur et à mesure de l’ex-
pansion coloniale, les expériences environnementales des Européens et
des peuples indigènes vivant à la périphérie coloniale ont joué un rôle de
plus en plus dominant et dynamique dans leveloppement des nouvel-
les évaluations européennes de la nature et dans la prise de conscience
croissante de l’impact destructeur de l’activité économique européenne
sur les peuples et les environnements des nouvelles terres « découvertes »
et colonisées 6 . Après le x v e siècle, le cadre global, en voie de constitution,
du commerce et des voyages fournit les conditions de développement
d’un processus au travers duquel les notions sur la « nature » ont été pro-
gressivement transformées, ou ont même ésubmergées, par une plé-
thore d’informations, d’impressions et d’inspirations en provenance du
reste du monde 7. De cette façon, les objectifs commerciaux et utilitaires
de l’expansion européenne ont produit une situation où l’environnement
tropical était de plus en plus utilisé comme localisation symbolique pour
les paysages et les aspirations idéalisés de l’imagination occidentale. La
pièce de William Shakespeare, La tempête, ainsi que le poème d’Andrew
Marvell, « Bermudas », constituent des exemples littéraires pionniers de
cette tendance culturelle 8 . Ces aspirations étaient maintenant devenues
telles quelles exerçaient une influence de plus en plus importante sur la
façon dont les terres et les peuples nouvellement colonisés étaient organi-
sés et sur la manière de se les approprier.
La notion selon laquelle le jardin et les rivières de l’Éden pourraient
être couverts quelque part à lest était très ancienne dans la pensée
européenne. Elle trouvait son origine avantme le christianisme et pou-
vait être rencontrée dans les écrits et les mythes grecs classiques 9. De
6. R. H. Grove, Conservation and Colonial Expansion. A Study of Environmental Attitudes and
Conservation Policies on St Helena, Mauritius and in India, 1660-1860, tse de doctorat non
publiée, Université de Cambridge, 1988.
7. P. J. Marshall et G. Williams, The Great Map of Mankind. British Perceptions of the World
in the Age of Enlightenment, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1982 ; B. Smith,
European Vision and the South Pacific, 1768-1850. A Study in the History of Art and Ideas, Oxford
University Press, Oxford, 1960, 2e éd.
8. On peut trouver des vues originales détaillées sur la nouvelle iconographie des tro-
piques dans L. Marx, The Machine in the Garden. Technology and the Pastoral Ideal in America,
Oxford University Press, Oxford, 1964, et dans T. Bonyhady, Images in Opposition. Australian
Landscape Painting, 1801-1890, Oxford University Press, Oxford, 1985
9. S. Darian, The Ganges in Myth and History, University Press of Hawaii, Honolulu, 1978.
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