
Aux fondements de l’écologie politique86
indigènes, et en particulier indiens, au sein de la pensée occidentale après
la fin du x v i i i e siècle a été en grande partie rejetée. En revanche, on est parti
du principe selon lequel les tentatives de réponse européennes et colonia-
les au changement environnemental sous les tropiques auraient exclusive-
ment résulté de modèles et d’attitudes métropolitains et nordiques.
C’est en fait l’inverse qui est vrai. L’étude des faits indique que les ger-
mes de l’écologie moderne se sont développés en tant que partie intégrante
de la rencontre européenne avec les tropiques. Au fur et à mesure de l’ex-
pansion coloniale, les expériences environnementales des Européens et
des peuples indigènes vivant à la périphérie coloniale ont joué un rôle de
plus en plus dominant et dynamique dans le développement des nouvel-
les évaluations européennes de la nature et dans la prise de conscience
croissante de l’impact destructeur de l’activité économique européenne
sur les peuples et les environnements des nouvelles terres « découvertes »
et colonisées 6 . Après le x v e siècle, le cadre global, en voie de constitution,
du commerce et des voyages fournit les conditions de développement
d’un processus au travers duquel les notions sur la « nature » ont été pro-
gressivement transformées, ou ont même été submergées, par une plé-
thore d’informations, d’impressions et d’inspirations en provenance du
reste du monde 7. De cette façon, les objectifs commerciaux et utilitaires
de l’expansion européenne ont produit une situation où l’environnement
tropical était de plus en plus utilisé comme localisation symbolique pour
les paysages et les aspirations idéalisés de l’imagination occidentale. La
pièce de William Shakespeare, La tempête, ainsi que le poème d’Andrew
Marvell, « Bermudas », constituent des exemples littéraires pionniers de
cette tendance culturelle 8 . Ces aspirations étaient maintenant devenues
telles qu’elles exerçaient une influence de plus en plus importante sur la
façon dont les terres et les peuples nouvellement colonisés étaient organi-
sés et sur la manière de se les approprier.
La notion selon laquelle le jardin et les rivières de l’Éden pourraient
être découverts quelque part à l’est était très ancienne dans la pensée
européenne. Elle trouvait son origine avant même le christianisme et pou-
vait être rencontrée dans les écrits et les mythes grecs classiques 9. De
6. R. H. Grove, Conservation and Colonial Expansion. A Study of Environmental Attitudes and
Conservation Policies on St Helena, Mauritius and in India, 1660-1860, thèse de doctorat non
publiée, Université de Cambridge, 1988.
7. P. J. Marshall et G. Williams, The Great Map of Mankind. British Perceptions of the World
in the Age of Enlightenment, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1982 ; B. Smith,
European Vision and the South Pacific, 1768-1850. A Study in the History of Art and Ideas, Oxford
University Press, Oxford, 1960, 2e éd.
8. On peut trouver des vues originales détaillées sur la nouvelle iconographie des tro-
piques dans L. Marx, The Machine in the Garden. Technology and the Pastoral Ideal in America,
Oxford University Press, Oxford, 1964, et dans T. Bonyhady, Images in Opposition. Australian
Landscape Painting, 1801-1890, Oxford University Press, Oxford, 1985
9. S. Darian, The Ganges in Myth and History, University Press of Hawaii, Honolulu, 1978.
© Éditions Le Bord de l?eau | Téléchargé le 06/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 197.239.65.28)
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