Modularité et psychologie évolutionniste : Chapitre 10

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Faucher L. Poirier P. (2009). Modularité et psychologie évolutionniste.
In Darwin en tête ! (pp. 275-308). Presses Universitaires de Grenoble
Chapitre 10 : Philosophie : Modularité et Psychologie Evolutionniste*
Luc Faucher et Pierre Poirier
1) LA PHILOSOPHIE ET LA MODULARITE MASSIVE
Peu de notions ont autant influencé les sciences cognitives pendant les deux dernières décennies
que celle de la modularité. Depuis le rejet du carcan béhavioriste, qui interdisait l’hypothèse de
composantes psychologiques internes responsables des comportements observés, les
psychologues ont volontiers proposé toutes sortes de structures identifiées par le rôle qu’elles
jouent entre l’entrée (les stimuli) et la sortie (les comportements). Fodor a révolutionné cette
pratique en 1983 lorsqu’il a observé que certaines de ces composantes tenaient autant du réflexe
que du système intelligent agissant sur la base de toute l’information pertinente pour ses
décisions. Ces mécanismes cognitifs réflexes, qu’il a appelés « modules », ont depuis lors été
postulés pour rendre compte d’une foule de comportements ou traits psychologiques allant des
phénomènes perceptuels traditionnels jusqu’à la forme de certains de nos comportements
reproductifs tels que le choix des partenaires sexuels et la jalousie , et sociaux comme
l’échange et les relations entre groupes. Le concept de module est aujourd’hui au cœur d’une des
hypothèses les plus radicales concernant l’architecture cognitive humaine depuis le
behaviorisme : l’idée selon laquelle l’esprit humain ne serait composé que de modules.
Les partisans les plus farouches de cette version radicale de l’hypothèse de la modularité se
retrouvent dans cette branche de la psychologie cognitive connue sous le nom de « psychologie
évolutionniste »
1
. Selon cette version populaire de l’attitude évolutionniste en sciences cognitives,
* Nous tenons à remercier Hugo Mercier et Jean-Baptiste Vanderhanst pour leur patience et pour
leurs conseils ainsi que leurs questions lors de leurs nombreuses relectures de ce texte. Merci
également à Maryvonne Leport pour son travail de préparation du texte. L. F. a bénéficié du
soutien du Conseil de Recherche en Sciences Humaines (CRSH) du Canada (subvention
ordinaire).
1
Il est important de distinguer cette version de l’attitude évolutionniste et d’autres formes
possibles de la même attitude (par exemple, celle défendue par David Buller dans son ouvrage
Adapting Minds, 2005) dans lesquelles la notion de modularité joue un rôle différent ou est
l’esprit est de part en part composé de mécanismes computationnels largement autonomes, dont
la structure ou le contenu est, dans une large mesure, innée, et adapté à la solution d’un problème
adaptatif particulier. Comme l’écrivent Tooby et Cosmides :
Selon cette perspective, notre architecture cognitive ressemble à une fédération de centaines ou de
milliers d’ordinateurs dévolus à une fonction (souvent appelés modules) et conçus pour résoudre
des problèmes adaptatifs endémiques chez nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. Chacun de ces
dispositifs a son propre agenda et impose sa propre organisation exotique à différents éléments du
monde. Il y a des systèmes spécialisés dans la grammaire inductive, la reconnaissance des visages,
la reconnaissance de la mort, la construction des objets et la reconnaissance des émotions sur le
visage. Il y a des mécanismes pour détecter le mouvement, la direction des yeux, et la duperie. Il y
un module de « théorie de l’esprit », et une multitude d’autres élégantes machines (1995/1998, p.
13 ; nous soulignons).
L’objectif de ce chapitre est d’examiner une des thèses centrales de la psychologie évolutionniste,
celle de la modularité. Le sens que les psychologues évolutionnistes donnent au terme
« modularité » est, de l’avis même de ceux-ci (Tooby, Cosmides and Barrett, 2005, p. 309),
quelque peu atypique par rapport à l’usage qui en est fait dans une autre partie des sciences
cognitives. Nous croyons qu’un bon nombre des critiques récentes faites à la psychologie
évolutionniste (on pense à Fodor, 2000/2003, ou à Buller, 2005 ; voir également Bechtel, 2003)
repose sur un malentendu quant à ce qu’implique l’usage du terme « modularité » pour les
psychologues évolutionnistes. Nous voulons donc expliquer ce à quoi ces derniers s’engagent
lorsqu’ils postulent l’existence de ces « élégantes machines » pour expliquer certains aspects du
comportement humain. Comme nous le verrons, dire qu’un « module de X » existe (où X est un
terme désignant une capacité psychologique donnée, comme la lecture de l’esprit ou bien la
reconnaissance des visages) n’a que très peu d’implication pour ce qui est des propriétés
comprise de façon différente. En raison de son importance et de son caractère quelque peu
orthodoxe, nous avons nommé cette version la « bonne vieille psychologie évolutionniste »,
ou, pour faire bref, GOFEP (Good Old-Fashioned Evolutionary Psychology) (Poirier, Faucher
et Lachapelle, 2005, 2008). La bonne vieille psychologie évolutionniste (ou GOFEP)
correspond à ce que Quartz (2003) nomme la « psychologie évolutionniste étroite » (narrow
evolutionary psychology). Nous sommes conscients que, ce faisant, nous regroupons sous une
appellation unique des chercheurs qui ne s’entendent pas nécessairement sur le sens et la
portée de certaines grandes thèses qui constituent le noyau du programme de recherche de la
psychologie évolutionniste. Par souci d’économie, nous présenterons cependant la position des
partisans de la GOFEP sur la modularité comme relativement uniforme. Nous laisserons la
discussion des différences dans les points de détail pour une autre occasion. Afin d’éviter
d’encombrer le texte d’acronymes, lorsque nous emploierons « psychologie évolutionniste »,
il faudra entendre le programme de recherche de la « GOFEP ».
empiriques (leur automaticité, leur caractère inné, etc.) du module en question. Cela constitue un
problème dans la mesure où, pour une grande majorité de chercheurs en sciences cognitives, le
terme module désigne au contraire une structure avec des propriétés empiriques bien définies.
Nous commencerons donc notre présentation en nous demandant ce qu’est la modularité
cognitive (section 2). Nous présenterons ensuite quelques-uns des différents usages de modularité
en sciences cognitives (section 2.2), usages que nous contrasterons avec celui de la psychologie
évolutionniste (section 3). Nous conclurons en nous demandant s’il ne vaudrait tout simplement
pas mieux cesser de parler de modules pour désigner les capacités psychologiques proposées par
la psychologie évolutionniste (conclusion).
2) QU’EST-CE QUE LA MODULARITE COGNITIVE?
Avant d’enclencher notre analyse du concept de modularité cognitive, il convient de discuter un
premier concept, qui est à l’occasion confondu avec celui de module c’est-à-dire que le terme
« module » est parfois utilisé pour référer (erronément, croyons-nous) à une autre notion, soit
celle de « composante d’un système cognitif » ou de « boîte » (voir plus bas).
Dans sa quête de scientificité, la psychologie basée sur l’introspection des Wundt et James, et
davantage encore le courant behavioriste, a calqué ses pratiques explicatives sur celles,
nomologiques, de la physique newtonienne, cherchant ainsi à dériver des lois ou des principes
généraux de la pensée (par exemple, la loi de Weber-Fechner) ou du comportement (par exemple,
les lois du renforcement de Skinner). Un des changements majeurs qui a bouleversé la
psychologie au milieu du 20e siècle, changement partiellement responsable de la naissance des
sciences cognitives, a été l’abandon de cette conception nomologique. L’explication en
psychologie n’allait plus être conçue comme la subsomption de phénomènes sous des lois
générales, mais comme une forme de rétro-ingénierie (c’est-à-dire une forme d’explication qui
cherche à décrire le mode de fonctionnement d’un système en partant du fonctionnement global
de celui et en se demandant quelles sont les opérations qui rendent ce dernier possible). Selon
cette nouvelle conception de la psychologie, l’esprit humain est un système qui manifeste des
capacités qu’on observe en notant les régularités comportementales humaines : dans telle et telle
situation, les humains (ou tel groupe d’humains) se comportent de telle et telle manière. Et la
tâche des sciences cognitives ne consiste pas à dériver les lois gouvernant ces associations, mais à
découvrir le mécanisme qui en est responsable. C’est pourquoi les ouvrages comme An
Investigation on the Laws of Thought (Boole 1854) ou The Principles of Psychology (James,
1890) ont été remplacés par des titres comme Computing Machinery and Intelligence (Turing
1950) et How the Mind Works (Pinker 1997/2000). La tâche fondamentale de l’explication
psychologique ainsi conçue est de décomposer l’esprit, conçu comme système cognitif, en un
ensemble de composantes (Cummins, 1983) et de montrer comment les capacités cognitives
émergent de l’interaction entre ces composantes (Wimsatt, 1986). Les capacités citées dans ces
explications pourront à leur tour être décomposées en composantes plus simples (et moins
« intelligentes »). Cette stratégie explicative est nommée « homoncularisme » fonctionnel
(Dennett, 1978) ou « boîtologie » (boxology) (Bechtel et Richardson, 1993).
C’est dans le contexte de cette boîtologie qu’apparaît le premier usage du terme « module », celui
qui, comme nous l’avons énoncé plus haut, ne réfère pas à de véritables modules. En effet, on
nomme parfois « module » toute composante ou boîte suggérée par une explication visant à
décrire le mécanisme responsable d’une capacité cognitive. Mais toutes les composantes ainsi
mises de l’avant ne sont pas des modules au sens fort dont nous voulons parler. C’est pourquoi,
avec Fodor (2000, p. 58), nous préférons ne pas parler de modules dans ce cas, mais simplement
de boîtes ou encore de composantes (d’un système cognitif). Pour comprendre ce qui distingue
les modules de ces dernières, il importe donc de comprendre quels sont les traits particuliers qui
font que l’on a affaire à un module.
En sciences cognitives, la propriété fondamentale de toute composante est de produire une sortie
en réponse à une entrée d’une manière qui peut être conçue comme un traitement d’information
que ce soit une manipulation de symboles suivant des règles (une computation) ou une
transformation de vecteurs interprétables (comme dans les seaux de neurones). Cette propriété
fondamentale est conservée par les modules ; c’est ce qui fait que ceux-ci sont des boîtes à
l’intérieur desquelles la différence des réflexes) l’information est traitée. Les traits que nous
présenterons dans ce qui suit servent à distinguer les boîtes des modules proprement dits. Il est à
noter que la possession de l’un ou l’autre de ces traits peut ne pas suffire pour transformer une
boîte en un module. Divers types de modules, que nous présenterons plus loin, s’identifient à
divers regroupements de ces propriétés.
2.1) Les traits caractéristiques des modules
2
Les termes « module » et « modularité » désignent divers types d’objets et de propriétés en
sciences, notamment en biologie, en ingénierie, en mathématiques et en informatique. Nous nous
intéresserons toutefois ici aux divers usages présents en sciences cognitives, alors qu’à la section
suivante (section 3) nous décrirons l’usage qui en est fait dans cette forme de psychologie
cognitive qu’on nomme psychologie évolutionniste. Nous chercherons à comprendre ce qu’ils
possèdent en commun et ce qui les distingue les uns des autres. Nous nous intéresserons
également au rôle que chacun joue dans la théorie qui les met de l’avant. Pour ce faire, nous
procéderons de la façon suivante : en suivant l’exemple de Fodor (1983/1986), nous établirons
une liste de traits caractéristiques des modules. Aucun chercheur, à notre connaissance, n’a
défendu un concept de module comportant tous ces traits ou, à l’inverse, n’en comportant qu’un
seul. Après avoir présenté les traits, nous verrons certains des regroupements de traits
caractéristiques qui ont été proposés, et quel rôle ce regroupement est appelé à jouer au sein
d’une théorie spécifique.
Dans ce qui suit, nous présenterons la forme principale du trait, ainsi que ses variantes les plus
connues. Les caractéristiques qui définissent les modules se regroupent en trois grandes familles :
les caractéristiques concernant les connaissances utilisées dans le traitement de l’information, les
caractéristiques concernant les entrées ou les sorties du module, et les caractéristiques concernant
la mise en place du module.
2.1.1) Les traits des connaissances en jeu ou leur traitement
2.1.1.1) La base privée de connaissances dédiées
Nous avons dit que les boîtes postulées par les sciences cognitives sont des systèmes de
traitement de l’information ; ce ne sont pas les réflexes de l’époque béhavioriste ou les facultés
de la psychologie introspectionniste. Un système de traitement de l’information se distingue par
le fait qu’il est intelligent (Fodor, 1985/1990) en ce sens qu’on peut concevoir ses sorties comme
la conclusion d’inférences tirées à partir de deux types de prémisses : l’entrée reçue de
l’environnement et les connaissances pertinentes qu’il possède déjà (Cummins, 1983). À leur
début, les sciences cognitives n’identifiaient généralement pas précisément la localisation
2
Nous reprenons ici, en les modifiant considérablement, certains passages de Faucher et Tappolet
(2007b).
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