
grand nombre dans Histoire générale des voyages (1746-1759). Les écrivains qui plaisent sont souvent des
voyageurs : Prévost, en Angleterre, Voltaire, Montesquieu en Europe, on se passionne pour la
circumnavigation de Bougainville après l'expédition de Maupertuis et d'un groupe de savants en Laponie.
Aussi les héros de la littérature sont souvent en mouvement. Découvrir des livres étrangers est aussi une
façon de voyager : en 1770, Ducis adapte le Hamlet de Shakespeare, la littérature anglaise va se faire une
place aux côtés des italiennes et espagnoles très bien connues en général. La culture du public s'enrichit
aussi au fil du siècle d'éléments scientifiques de plus en plus importants. Les collèges n'enseignent que la
géométrie, mais les parisiens se pressent aux cours publics des Jardins du Roi dans les années 1730. Tout
grand écrivain a des compétences en ce domaine : Buffon, grand spécialiste bien sûr, Voltaire, interprète de
Newton, Rousseau en botanique, Montesquieu et Diderot en physiologie. Le symbole le plus complet en est
l'Encyclopédie où s'opère le rassemblement des connaissances et des interrogations. Le livre est aussi une
bonne... marchandise. Sa diffusion rapporte de l'argent aux "libraires", c'est à dire les éditeurs. Il est, depuis
1701, l'objet d'une surveillance attentive en France : un censeur royal accorde un privilège qui assure
l'exclusivité au "libraire". En réalité le système est beaucoup plus souple : une "permission simple" peut
suffire, voire une "permission tacite". Des imprimeurs prennent toutefois des risques en publiant des livres
sans aucune permission... Une industrie du livre français s'est développée dans les foyers protestants d'après
la révocation de l'Edit de Nantes : Pays-Bas, Angleterre, Genève. Un réseau commercial les diffusent de là
vers la France, où ils peuvent être recopiés, réédités... La production ne cesse de s'accroître : 2000 titres par
an environ, qui couvrent aussi des livres de piétés, des livres pratiques... Poésie et théâtre occupent une
place de choix. Les libraires s'associent aussi pour de granes entreprises comme la publication de véritables
monuments : Histoire des voyages, Histoire naturelle, Encyclopédie, Bibliothèque des romans... Les droits
d'auteurs n'existent pas : un auteur vend son manuscrit au libraire et toute exclusivité. En 1777-80,
Beaumarchais les revendiquent, mais les auteurs n'y sont pas nécessairement favorables. Ils préfèrent
souvent multipler les récits brefs et profiter des avantages indirects : emplois obtenus, hospitalité des
grands, des riches, contributions dans les journaux. Il faut se faire distinguer dans les cercles, ainsi le talent
doit se doubler d'un certain agrément social. Après le collège, un écrivain débute par des vers, une pièce
ensuite qui fera connaître son nom, il espère ensuite être précepteur ou secrétaire dans une bonne maison, et
intégrer les cercles renommés, puis être élu dans une académie, être pensionné. Jusqu'en 1760 cette carrière
est assez facile, et permet un bon niveau de vie, mais ensuite, le nombre de candidats rendra plus difficiles
les conditions, ce qui génèrera une sorte de prolétariat intellectuel d'où sortira une bonne partie des cadres
de la Révolution. Les relations entre écrivains et lecteurs sont très différentes de ce qu'elles sont
aujourd'hui. Souvent les livres paraissent sans nom d'auteur, sous un faux nom ou se font passer pour de
véritables mémoires : les Contes de Guillaume Vadé, Candide, est censé avoir été trouvé dans les poches
d'un "docteur Ralph". La pratique de la copie est très répandue, en outre des éditeurs n'hésitent pas à publier
le texte d'un inconnu sous un nom connu pour augmenter les ventes. Les "auteurs", comme on dit, ont
souvent avec leurs lecteurs des rapports qui dépassent le simple rapport littéraire : on les voit dans les
salons, on cherche leurs avis, on les consulte, on attend d'eux conseils et direction comme le montre cet
Ecossais James Boswell venu à Paris demander des conseils à Voltaire et Rousseau en 1764, reçu et écouté
par eux. les plus célèbres ont prestige et confiance, leurs interventions comptent (Voltaire dans l'affaire
Calas). Leur action est réelle dans le domaine économique et dans celui de l'éducation. Ils jouent un rôle de
personnages d'exception : déjà se prépare "le sacre de l'écrivain" selon la formule de Pierre Bénichou.
L'homme de lettres a une dignité nouvelle.
L'usage distingue en général sous "18è" la période 1715-1793. 1715 se défend, avec la Régence, le
climat moral change, la littérature est plus hardie, plus gaie, dès 1716, la troupe des Italiens est autorisée à
revenir, élan nouveau dont bénéficiera Marivaux. L'époque s'achève plutôt en revanche en 1802 : le Génie
du christianisme marque la fin de la prédominance d'aspects caractéritiques du 18è, sape antichrétienne,
libertinage sceptique, exaltation de l'antiquité, prédominance de l'analyse, passion exclusive du bonheur
terrestre. Dans ce cadre, des dates : les Lettres persanes vers 1725, L'Esprit des Lois, Histoire naturelle et
l'Encyclopédie, vers le milieu du siècle ; 1778, avec la mort de Rousseau et Voltaire : un style Louis XVI
commence, au ton de défi jusqu'à l'outrance. En 1790, avec la fête de la fédération, une nouvelle ère
commence. Mais c'est le temps des affrontements entre écrivains selon leurs options, temps d'une poésie
ardente et d'une réflexion morale amère.