J. L. Austin
Quand dire,
c’est faire
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5008
Quand dire,
c’est faire
J. L. Austin
Quand dire,
c’est faire
HOW
TO DO THINGS
WITH
WORDS
INTRODUCTION, TRADUCTION
ET COMMENTAIRE PAR
GILLES LANE
POSTFACE DE FRANÇOIS RÉCANATI
Éditions du Seuil
La première
dans la collection
édition
de cet ouvrage
« L'ordre
philosophique
a paru
» en
1970
Le titre original : How to do Things with Words,
qui signifie littéralement :
« Comment faire des choses avec des mots »,
n’est pas dépourvu d’humour. Il se réfère ironiquement
à la tradition anglo-américaine
des livres
de conseils pratiques (du genre : How to make Friends,
« Comment se faire des amis »).
EN COUVERTURE :
D’après une illustration de Clive Collins,
tirée de l’édition anglaise
Titre original : How to do Things with Words
© Oxford University Press, pour l’édition originale,
1962
ISBN 2-02-012569-2
(ISBN 2-02-002738-0, 1re publication)
© Éditions du Seuil, pour la version française, 1970
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite par quelque
procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite
et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
Introduction
Présenter l’œuvre d’un philosophe anglais contemporain n’est pas
une tâche très difficile, surtout lorsqu'il s’agit d’un penseur comme
J.L. Austin *. Il suffit en effet de laisser le lecteur devant les textes.
Ceux-ci, la plupart du temps, sont clairs, et écrits en un langage
courant. Lorsqu’un terme ésotérique ou plus ou moins rébarbatif
apparaît, il est à peu près toujours inséré dans un contexte immédiat
facile à comprendre, ou défini au moyen de nombreux exemples
tirés de l’expérience quotidienne. La présentation d’un seul ouvrage
ne pose pas, non plus, de problèmes particuliers. Point n’est besoin,
par exemple, de synthétiser pour le lecteur la démarche antérieure
ou l’évolution du philosophe, ni de le prévenir qu’il me faut pas trop
insister sur la compréhension de telle expression ambiguë, l’auteur
devant lui donner un autre sens ou une précision importante, dans
une œuvre ultérieure. (Le cas serait différent s’il s’agissait d’un
Heidegger, par exemple, ou d’un Merleau-Ponty...)
Mais c’est justement la netteté (parfois banale) du texte et de la
* John Langshaw Austin fut professeur de Philosophie Morale à Oxford. Il était
une figure bien connue non seulement dans les milieux oxoniens, mais aussi à
Cambridge et dans les sociétés savantes d'Angleterre, ainsi qu'aux États-Unis où
il donna de nombreux cours et conférences dans les grandes universités. Il ne
publia aucun livre, mais un certain nombre d'articles. Après sa mort, survenue
en février 1960 (alors qu’il était âgé de quarante-huit
ans), on réunit tous ses écrits,
c'est-à-dire les articles qu’il avait déjà publiés dans des revues, ainsi que les notes de
ses cours et conférences, exception faite de sa traduction des Fondements de l'arithmétique de Frege, et de ses recensions. Son œuvre est contenue dans trois volumes :
Philosophical Papers (1961), Sense and Sensibilia (1962), et notre texte, How to
Do Things with Words (1962). Selon le témoignage du professeur G. J. Warnock,
la pensée d’Austin a contribué à stimuler ses contemporains
: « Parmi les philosophes dont les principaux
travaux ont été effectués dans la dernière décennie,
nul n’a exercé une plus grande influence, ni plus originale, que le professeur
J. L. Austin » (English Philosophy Since 1900, London, Oxford University Press,
1963, p. 147). Pour une biographie courte et intéressante d’Austin, voir l’article
de G. J. Warnock, « J. L. Austin », dans Archives de philosophie, janvier-mars 1967,
p. 5-19.
7
INTRODUCTION
pensée qui peut donner l’impression d’un manque de profondeur
et irriter le lecteur « continental ». Le Français, surtout, éprouvera
quelque difficulté à retenir son impatience, et demandera bien vite :
« Où donc veut-il en venir? S’agit-il d’un texte philosophique *? » Les
Anglais semblent piétiner, s'amuser avec le langage, par exemple,
sans aborder en fin de compte « les grands problèmes ». Il se peut
pourtant
que cette attitude apparemment
tatillonne et réticente
provienne en réalité d’une véritable préoccupation
philosophique,
qu’elle indique un domaine de recherches important, et surtout une
méthode que la philosophie aurait avantage à pratiquer en certaines
circonstances (et assez souvent, à notre avis).
Aussi voudrions-nous
consacrer cette introduction
à exposer les
motivations immédiates d’Austin dans son œuvre philosophique
(1),
les raisons qui l’ont poussé à choisir le langage ordinaire comme
objet immédiat de ses recherches (11),et la méthode qu’il a employée
et préconisée (et qu’on pourra voir à l’œuvre dans le texte ici présenté)
(m1). Nous ajouterons
quelques remarques
sur le but principal
qu'il visait en étudiant le thème de notre texte (IV), et sur sa conception de l’entreprise philosophique,
en général (v). Nous essayerons,
en dernier lieu, de faire ressortir les points saillants des analyses
qu’Austin a présentées dans Quand dire, c’est faire (vi).
I. LE POINT DE DÉPART
1. Les
exigences
d’Austin
C’est par une insatisfaction profonde vis-à-vis des élucubrations
philosophiques
du passé, et des écrits des philosophes contemporains du « continent », qu’Austin a été amené, comme la plupart de
ses collègues anglais, à donner à ses recherches la tournure originale
* On n’a qu’à lire les exposés et la substance des interventions qui se déroulèrent à Royaumont sur le thème « la Philosophie analytique » (publiés dans le
volume /a Philosophie
analytique, Cahiers de Royaumont
n° IV, Éditions
de
Minuit, Paris, 1962), pour reconnaître combien l’entente y fut difficile — si jamais
elle eut lieu — entre les chercheurs d'Oxford et les penseurs français. Ceux-ci
essayèrent en vain, semble-t-il, d'obtenir de leurs invités d'Oxford un exposé
convaincant de la valeur philosophique de leurs recherches. Et bien que les chercheurs anglais aient éprouvé le sentiment très net de ne pas satisfaire aux exigences
de leurs collègues « continentaux
», ils ne donnèrent certes pas l'impression,
de
leur côté, d’avoir été ébranlés dans leurs propres convictions.
INTRODUCTION
que nous verrons. Il avait le sentiment qu’on élaborait des systèmes
ou qu’on essayait de résoudre certains problèmes, sans même savoir
de quoi il s’agissait au juste. Il reprochait aux philosophes,
en général, de ne pas avoir examiné toute la richesse des faits concernant un
problème avant de lui chercher une solution. Un de ses collègues
d'Oxford, le professeur Ryle, a exprimé de façon assez brutale, mais
précise, cette insatisfaction
caractéristique
des penseurs anglais
« Par mes lectures, et par les réunions auxquelles il m’a été donné
de participer récemment, je garde l’impression que [...] beaucoup
pensent qu’il est. de leur devoir d’élaborer le plus tôt possible quelque
chose qu’on puisse considérer comme leur système; et si leur effort
ne va pas au-delà du tome I, qu’il est permis de laisser de côté tout
ce qu'ils pourraient dire de concret sur l’application de leur système
dans le détail. [...] Si vous voulez un autre exemple, quand quelqu’un
vient nous dire qu’il sait tirer la nourriture du sol, et que nous découvrons à l’usage qu’il confond toutes les graines, et qu’il ne sait pas
bêcher son carré de jardin, nous le soupçonnons
de vouloir tirer
au flanc, et de chercher à se faire une réputation à bon compte. Quoi
qu’il en soit, et je ne voudrais pas être trop brutal, cette tendance
existe et se manifeste aussi de notre côté de la Manche. Nous croyons
en être guéris, même si parfois le malade s’habitue à son traitement. *»
Austin a d’ailleurs reproché à ses propres collègues (à Ayer et à
Warnock, pour ne mentionner que ces deux-là) cette hâte excessive,
et cette simplification outrée des faits à interpréter **. Il aimait à
répéter que cette attitude est une déformation professionnelle des
philosophes et qu’elle est tellement répandue qu’on pourrait se
demander s’il ne s’agit pas plutôt de leur profession même ***... Il
* La Philosophie analytique, Cahiers de Royaumont,
p. 368. Dorénavant
nous
nous référerons à cet ouvrage en employant le sigle R.
** Cf. Sense and Sensibilia, Oxford Paperbacks,
Oxford, At the Clarendon
Press, 1964, p. 3. Austin y parle aussi de quelques « faits » à demi étudiés, du petit
nombre d’ « exemples », d’ailleurs peu significatifs. A la page 134, il reproche au
professeur Warnock de « conclure à partir d’un seul (!) exemple ». Voir aussi
Philosophical Papers, Oxford, At the Clarendon Press, 1962, p. 126, où Austin
accuse les philosophes de vues simplistes et d’analyses faites à la légère. Nous
nous référerons désormais à Sense and Sensibilia et à Philosophical Papers sous les
sigles S et P.
+++ Cf. P, p. 239, et le présent ouvrage p. 38. A partir d’ici nous désignerons
cet ouvrage sous le sigle H et renverrons toujours comme nous venons de le faire,
à la pagination originale — indiquée entre [ ], dans la marge.
9
INTRODUCTION
allait jusqu’à dire, avec Ayer, que l’histoire a suffisamment montré
la vanité et le danger de toutes les tentatives accomplies jusqu’ici pour
atteindre les faits (autrement que par la méthode dont il sera question
plus loin) (R, p. 349). En un mot, Austin était fort agacé par ceci
qu’on s’est lancé beaucoup trop vite dans l’échafaudage de théories
(P, p. 126; R, p. 350); il restait convaincu, pour sa part, que le temps
n’était pas encore venu d’aborder directement les problèmes dont la
philosophie se préoccupe (R, p. 375, 350).
L’une des raisons qui ont nourri cette dernière conviction, c’est
qu’Austin estimait la philosophie soumise à un nombre considérable
d'illusions ou de préjugés (S, p. 4, 5) *. Non seulement ces préjugés
nuisent à la découverte de solutions adéquates, mais ils faussent la
position même des problèmes (P, p. 128). Il a consacré toute une
conférence (P, p. 23-43) à montrer que si les solutions proposées à
un certain problème ne peuvent nous satisfaire, c’est que les questions
elles-mêmes proviennent d’une connaissance décidément limitée des
faits problématiques.
Il estimait que bon nombre de questions perdraient leur caractère paradoxal si on recherchait d’abord une plus
grande familiarité avec les situations où elles se posent, ou pourraient
se poser. Le préjugé fondamental vient de ce que l’on croit avoir
compris le sens d’une question, alors qu’elle ne traduit en réalité
qu’une part étriquée ou simplifiée du problème (S, p. 3, 5). Il semble
que rien ne réjouissait Austin davantage que de sentir glisser sous
ses pieds le terrain ferme des préjugés tenaces (P, p. 33; H, p. 13,61).
Il croyait aussi que la réduction du nombre des préjugés ou'des questions indues permettrait aux philosophes d’entrevoir quels problèmes
sont de véritable importance (R, p. 350).
Austin était donc à la recherche d’une plus grande clarté dans la
description et la définition des faits problématiques,
sur lesquels la
philosophie pourrait ensuite se pencher sans craindre de faire fausse
route. « La définition, a-t-il dit, devrait occuper une place prépondérante parmi nos visées : il ne suffit pas de montrer combien nous
sommes malins en faisant ressortir combien tout est obscur » (P,
p. 137). À ceux qui auraient insinué qu’il était naïf de prétendre tout
exprimer clairement, à ceux qui auraient soutenu que les questions
* Il s’agit surtout
texte, p. 3.
de l'illusion
« descriptive
10
» dont il sera question
dans notre
INTRODUCTION
les plus « profondes » ne sauraient comporter de formulation ou de
solution claires, il répondait qu’il consentirait à discuter ces affirmations-là plus tard, lorsqu’on serait tout près d’atteindre la clarté sur
un quelconque point. (P, p. 137).
Bref, Austin reprochait à la philosophie ‘un certain obscurantisme
paresseux, des préjugés dus à ce qu’on n’a pas recherché tous les
aspects des faits problématiques, et la tendance à présenter des solutions ou théories qui simplifient outrageusement le réel (sans d’ailleurs
contribuer, de façon significative, à le faire comprendre). Il fallait
donc remédier à cette situation déplorable et « redécouvrir » aujourd’hui la philosophie, telle qu’elle avait été inventée « partiellement »
à Athènes. (R, p. 349).
2. L'accord
sur un point de départ
Comme tant d’autres penseurs (comme Descartes ou Husserl, par
exemple), Austin fut hanté par l’exigence d’un point de départ solide.
Mais il reconnaissait la fécondité du point de départ non pas, surtout,
dans le fait qu’il permettrait de parvenir à une certitude apodictique :
plutôt dans son pouvoir de susciter et de maintenir un assentiment
unanime parmi les chercheurs (R, p. 334). Il avait pour ainsi dire plus
d’égards pour un « cogitamus » que pour le « cogito » classique. (Nous
verrons plus loin qu’il s’agissait même d’un accord avec les générations
du passé...) Austin se méfiait, expérience faite, des « rêveries » solitaires où l’on « essaye ses forces, seul, à résoudre les énigmes de
l’univers » (R, p. 335). Il fallait donc trouver un donné, un « datum »
préalable, sur lequel le consentement puisse s'établir. On obtiendrait
ensuite une confirmation de l’assentiment donné lorsque d’autres
chercheurs, ayant répété les expériences, seraient arrivés à des résultats
identiques ou analogues (R, p. 348-349). Austin faisait remarquer à
ce propos : « c’est à cela qu’on a toujours reconnu la démarche de la
pensée scientifique, même appliquée à un domaine limité » (R, p. 349).
Il est intéressant de noter aussi qu’Austin, en accordant une si grande
importance à l'entente entre les chercheurs, s’ingéniait à trouver
des domaines de recherche qui, bien que reliés à quelque grand problème classique, n’aient pas été explicitement fouillés par les penseurs
du passé. C’est ainsi qu’il se réjouissait de pouvoir étudier les excuses
11
INTRODUCTION
(que l’on présente à propos d’un comportement
regrettable), sans
avoir à se rappeler Kant, Aristote, ou Platon. Car Austin était d’avis
que seuls de tels sujets permettent aux chercheurs de faire eux-mêmes
des découvertes, ensemble, que parvenir. ainsi à un accord est plus
facile, et qu’on reconnaît à partir de là comment on peut réussir à
s'entendre (P, p. 131).
Nous allons voir maintenant par quel biais il a cru devoir attaquer
les problèmes philosophiques pour rendre possible ce précieux consentement unanime.
II.
LE LANGAGE
ORDINAIRE
Austin était convaincu que la meilleure façon d’aborder les faits,
le réel, était de se laisser guider par le langage ordinaire. Non pas de
le suivre passivement, bien sûr : il entendait plutôt que le réel ne se
laisse pas atteindre directement, mais justement par l'intermédiaire
du langage (R, p. 349). Bien qu'il ait exprimé ses réticences au sujet
des deux mouvements anglo-saxons qui s’intéressaient déjà au langage
(celui qui met l’accent sur la « vérification », et celui qui étudie les
« emplois du langage ») *, il reconnaissait dans cette « philosophie
* Pour donner une idée assez exacte de ces deux mouvements,
il faudrait refaire
l’histoire de la philosophie
anglaise de notre siècle, en s’arrêtant surtout aux
œuvres de Bradley, Russell, Wittgenstein,
Ayer, Ryle (et à celles de Carnap,
Goodman, Quine).
Notons seulement ici que la « théorie de la vérification », en général, essaye
de reformuler les propositions
d’un langage soit naturel, soit artificiel (scientifique), en termes non plus d'objets (qui seraient des « complexes » que Russell a
appelés des « constructions
logiques »), mais de données sensorielles qui sont
vérifiables. Si l’on est phénoméniste, positiviste, ou empiriste, on considère toutes
les propositions qui ne peuvent être ainsi réduites et vérifiées comme négligeables,
ou comme l’expression de simples non-sens. Si l’on demeure, par contre, un anae
lyste « métaphysique », la réduction devient une méthode pour connaître peu à
peu la nature fondamentale de la réalité (qui serait, pour ainsi dire, « linguistiquement et entitativement
atomique
»).
Quant au mouvement qui interroge les « emplois du langage », mouvement
inspiré par le Wittgenstein des /nvestigations philosophiques, il ne considère plus
l’imprécision du langage comme un caractère regrettable (auquel il faudrait remédier par la formalisation
et l’'émondage d’expressions qui demeurent décidément
des non-sens — et qui apparaissent de plus en plus nombreuses!), mais comme un
trait important, qui lui est essentiel. Il s’agit de comprendre les expressions (peu
12
INTRODUCTION
linguistique » la plus grande révolution de l’histoire de la philosuphie
(P, p. 222; H, p. 3). Mais il avait des raisons particulières de s’intéresser surtout au langage ordinaire, et une façon spéciale de l’aborder.
Pour Austin, en effet, le langage « ordinaire » n’est pas aussi banal
qu’on serait porté à le croire. Même les mots courants sont employés
de façon plus subtile, et pour effectuer des distinctions beaucoup plus
nombreuses, que les philosophes ne l’ont pensé (S, p. 3, 63). Et c’est
précisément parce qu’elles sont ordinaires et courantes que les expressions du langage « ordinaire » sont précieuses : elles incarnent toutes
les distinctions que les hommes ont jugé bon de faire, au cours des
siècles, ainsi que, les différents liens qu’ils ont été amenés à établir,
par une expérience vécue, de génération en génération. Ces distinctions
et rapports, d’après Austin, sont certes susceptibles de dépasser en
nombre, en délicatesse et en valeur (puisqu'ils ont subi l’épreuve
prolongée de la « survivance des plus forts » [the survival of the
Jfittest]), tout ce que nous pourrions concevoir, par un bel après-midi,
bien assis dans nos fauteuils. (P, p. 130; R, p. 351, 335).
Il s’agit donc de nous rappeler, en étudiant une question, « ce que
nous dirions en de telles circonstances » [what we should say when];
et pourquoi, et en quel sens (P, p. 129).
On remarquera ici que le langage ordinaire n’est pas étudié pour
lui-même. Austin affirme d’ailleurs que « nous utilisons la multiplicité
d’expressions que nous fournit la richesse de notre langue, pour diriger
notre attention sur la multiplicité et la richesse de nos expériences.
Le langage nous sert de truchement pour observer les faits vivants
qui constituent notre expérience, et que nous aurions trop tendance,
sans lui, à ne pas voir » (R, p. 333)*. En une autre occasion, il note
que « nous n’examinons pas seulement les mots [...] mais aussi les
réalités dont nous parlons : grâce à une conscience aiguisée des mots,
nous rendons plus perspicace notre perception [...] des phénomènes »
(P, p. 130).
importent les méthodes, au fond), c’est-à-dire d’en appréhender la fonction. Toute
l’attention doit porter sur l’emploi ou la fonction des concepts problématiques.
Une langue artificielle ou idéale n’est plus nécessaire; car si nous parvenons à
comprendre la fonction d’une expression, elle cesse par le fait même d’être problématique.
11 semble qu’Austin se rapproche de ce dernier mouvement; et s’il s’en distingue,
c’est surtout en ce qui concerne sa visée principale et ses méthodes.
+ C’est nous qui soulignons un texte d’ailleurs parlé.
13
INTRODUCTION
Austin part, en tout cas, de l’hypothèse qu’on peut se fier au langage
ordinaire, comme à un maître très érudit et qu’on a tout avantage à
interroger : « On découvre rapidement, sitôt qu’on applique son
esprit à ces choses, ou du moins on arrive très vite à formuler l’hypothèse, que rien n’arrive sans raison; que si deux tournures existent
dans la langue, on découvrira quelque chose dans la situation où nous
sommes appelés à employer l’une ou l’autre, qui explique notre choix.
Il peut arriver que le choix paraisse arbitraire : mais très souvent, nous
marquons une nette préférence pour une tournure, plutôt que l’autre.
Et nous nous fondons sur l’hypothèse que, si cette préférence existe,
il doit y avoir quelque chose dans la situation globale environnante,
qui expliquerait, si on la découvrait, pourquoi dans tel cas nous
préférons l’une, et dans tel autre cas nous préférons la seconde. [...]
C'est-à-dire que le langage nous éclaire la complexité de la vie »
(R, p. 333). Nous verrons plus loin, lorsqu'il s'agira de la méthode
d’Austin, qu’il ne se fie pas aveuglément au langage ordinaire : celui-ci
n’est pas le dernier mot — il peut toujours, en principe, être amélioré
ou remplacé par un langage plus formel et savant — mais il demeure
bien le premier mot... (P, p. 133).
Le langage constitue ainsi l’objet immédiat des recherches d’Austin
et, à vrai dire, à peu près le seul. En cela, sa démarche se rapproche
de celle de bon nombre de chercheurs français d’aujourd’hui. Il y a
pourtant cette différence notable : le philosophe anglais s’acharnait à
tirer de sa langue tout ce qu’elle contient d’implicite, alors que les
recherches françaises les plus récentes ne semblent vouloir dégager
que le contenu inconscient du langage. On peut penser qu’Austin
aurait manifesté bien peu d'intérêt pour les « structures » et
« modèles » inconscients, qu’il se serait même méfié des résultats des
recherches structuralistes, par exemple, ne voyant pas comment mous,
les chercheurs d’aujourd’hui, pourrions reconnaître nos rencontres du
réel dans un langage qui, au fond, n’est pas le nôtre (celui du nous
conscient). Nous l’avons vu, en effet, c’est le langage ordinaire qui
permettait à Austin d’enrichir son expérience du réel de celles des
générations précédentes, et d’arriver à une entente avec ses propres
collègues (sans qu’ils aient à se fier à ses recherches).
14
III. LA MÉTHODE D’AUSTIN
Nous venons de noter qu’Austin avait une méthode (ou plutôt un
moyen) pour atteindre les faits, les phénomènes, ou notre expérience
de la réalité : il attaquait le réel par le biais du langage ordinaire. Aussi
préférait-il appeler cette façon de philosopher non pas une analyse
du langage, tout simplement, mais une « phénoménologie
linguistique » (P, p. 130), c’est-à-dire une philosophie qui traite du langage
en vue d’étudier’les phénomènes. Austin n’aime pas non plus le mot
«méthode » pour désigner la façon dont il s’y prend quand il interroge
le langage ordinaire : il préfère de beaucoup le terme de technique,
ou plus précisément de techniques, au pluriel (R, p. 348). Nous
essaierons maintenant de voir quelles sont ces techniques — qui, pratiquées longuement, finissent par « constituer un art » qu’on « apprend
peu à peu, de proche en proche, à appliquer non seulement aux
problèmes traditionnels de la philosophie, mais au domaine jusqu’à
présent inexploré qui se situe aux frontières de la philosophie... »
(R, p. 332).
L'une des caractéristiques
de cet art austinien est qu’il doit être
pratiqué avec prudence, lenteur, et très minutieusement. Austin insiste
constamment sur ce souci du détail, et met en garde contre les généralisations hâtives qui ont fait un « gâchis » de l’objet de la philosophie
(P, p. 42, 123, 129). Il faut savoir attendre, et commencer par recueillir
toutes les données d’un problème, même les plus apparemment insignifiantes (H, p. 122). Les circonstances
dans lesquelles nous
employons le langage méritent surtout une attention particulière (P,
p. 129; H, p.138, 100). Austin a eu ceci à dire, à propos d’Ayer, par
exemple (à qui il reprochait d’avoir laissé de côté de nombreux emplois
du terme « réel ») : « Je voudrais absolument faire remarquer quelle
erreur funeste l’on commet toujours lorsqu’on aborde l’explication
de l’emploi d’un mot en n’ayant considéré sérieusement qu’une
partie minime des contextes où on l’emploie de fait » (S, p. 83).
Ailleurs, il incitera les autres à rompre avec la tradition pour considérer
toute la situation où un certain acte de discours, par exemple, fut
produit (4, p. 52).
Jusqu'ici, l’art pratiqué par Austin semble se ramener à observer,
15
INTRODUCTION
tout simplement, les distinctions du langage, le détail des circonstances, la totalité de chacune des situations. Il ne s’agit pourtant pas
d’une simple observation de ce qui se présenterait tout seul. Il faut
même se méfier du langage ordinaire, et des conceptions qu’il nous
impose des diverses situations où il entre en jeu : il n’a pas toujours
échappé, en effet, aux préjugés séculaires, et il véhicule parfois l’erreur,
la superstition ou la pure fantaisie (P, p. 133, 150). C’est dire qu'il
faudra souvent user de brutalité vis-à-vis de ce langage, le torturer,
le déjouer au besoin (P, p. 134).
L’un des moyens que préconise Austin pour éviter les embüûches
du langage ordinaire consiste à imaginer des situations nouvelles,
inédites, différentes en tout cas de celles que nous étudions à un
moment donné. Qu’on ne craigne pas la variété : situations
très
étranges [idiosyncratic],
ou d’une banalité extrême. L'essentiel est de
nous demander « ce que nous dirions dans ces cas ». Austin est persuadé que si l’on procède ainsi, on finira par s’accorder avec les autres
sur les expériences suscitées par une telle démarche. Sinon, même le
désaccord pourra devenir éclairant (P, p. 132). Mais la condition pour
que cette technique soit vraiment efficace, c’est que l’on possède une
imagination
vive, un esprit aventureux, et certains schèmes d’action
(P, p. 134).
L'importance
donnée à cette imagination créatrice de nouvelles
situations rappelle sans doute les « variations eidétiques » d’un
Husserl. Dans les deux cas, il s’agit de forcer le réel à apparaître, de
susciter les phénomènes qui permettraient de bien poser (ou même
de résoudre) les problèmes qui nous préoccupent le plus. Peut-être
Austin n'est-il pas allé très loin dans cette direction, mais on peut se
demander si son « art », parce qu’il n’exige pas de mettre quoi que ce
soit « entre parenthèses » (si ce n’est les solutions prématurées), n’est
pas plus apte que celui de bon nombre de phénoménologues
à faire
émerger les expériences les plus significatives pour la solution éventuelle des « grands problèmes philosophiques », c’est-à-dire humains.
La question « Que dirions-nous quand... », posée sans restrictions
et dans les domaines les plus problématiques, a peut-être une chance
de nous faire prendre conscience, un jour, de ce que nous cherchons
dans le réel, c’est-à-dire dans notre « situation totale »
Quoi qu’il en soit de cette comparaison entre la « phénoménologie»
d’Austin et celle (ou celles) des penseurs « continentaux », il nous
16
INTRODUCTION
reste à noter que le philosophe anglais avait une confiance inébranlable
en sa propre « méthode ». Il allait jusqu’à affirmer, avec véhémence,
qu’elle était la seule : «.. toute la question est de savoir si nous admettons qu’une autre méthode philosophique — je pense peut-être à une
plus particulièrement,
qui est fort en vogue en ce moment sur le
continent — pourrait être la bonne. Qu’elle pourrait s’attaquer aux
problèmes que nous estimons insolubles et les pourfendre d’un seul
coup. Ma réponse est non, deux fois non. D’abord, je ne pense pas
que le temps soit venu — je n’ai pas dit qu’il ne viendra jamais —
d’aborder des problèmes du genre que vous évoquiez. Et ensuite, je
crois encore moins qu’aucune des méthodes philosophiques actuellement en faveur, ait la moindre chance de succès en s’y frottant »
(R, p. 375).
Un dernier point mérite peut-être d’être mentionné : il explique
— au moins en partie — pourquoi la tâche que s’est assignée Austin
n’aboutit pas forcément à un interminable bricolage. Austin est d’avis
que, pour résoudre certains problèmes, il faudrait avoir fait un inventaire complet de toutes les situations où ils se manifestent, et dressé
une liste exhaustive de toutes les expressions que l’on emploie dans
ces situations (4, p. 162; R, p. 332); mais n'est-ce pas formuler une
exigence impossible à remplir? Austin, pourtant, ne voit rien de
décourageant dans cette condition : même s’il existait dix mille emplois
du langage en un certain cas, avec le temps la tâche ne serait pas
irréalisable. A l'encontre de Wittgenstein * (mais comme. M. LéviStrauss **, au sujet des structures de l’inconscient), il est persuadé en
effet que les divers emplois du langage ne sont pas infinis. Il a déjà
remarqué, un peu malicieusement,
que les philosophes sont trop
enclins à parler d’infini dès qu’ils ont découvert, par exemple, jusqu’à
dix-sept expressions.
(P, p. 221). De toute façon, même si le temps
n’était pas encore venu d’aborder les « grands problèmes », faute
d’avoir toutes les données en main, Austin est au moins heureux des
avantages « négatifs » des recherches « compilatrices » : elles aident à
récupérer de nombreux aspects du réel que la philosophie a négligés,
* Cf. Investigations philosophiques, Gallimard,
Paris, 1961, p. 125. (Le titre
complet de cette édition est Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations
philosophiques.)
** Cf. Anthropologie structurale, Plon, Paris, 1963, p. 30.
17
INTRODUCTION
et préviennent beaucoup d'erreurs, en rendant les philosophes plus
conscients de la « complexité de la vie, de la vérité, et des choses »
(P, p. 239).
IV. LA VISÉE PRINCIPALE DE € QUAND DIRE, C’EST FAIRE »
Le texte que nous avons traduit diffère de façon assez notable des
autres écrits, cours, où conférences d’Austin. Le langage y est en
effet étudié plus spécialement pour lui-même, et non pas d’abord pour
qu’il manifeste certains aspects d’une autre réalité, ou certaines
données obscures d’un problème classique. Sans doute Austin a-t-il
voulu rechercher la nature du langage, de 1’ « acte du discours »
[the « speech act »] et découvrir tout ce que nous pouvons accomplir
par la parole; et cela, en vue de pouvoir appliquer ses résultats, un
jour, aux problèmes philosophiques.
Il reste que le moyen immédiat
(le langage) est devenu ici l’objet immédiat de ses recherches; et si le
langage nous apprend ici quelque chose sur une autre réalité que luimême, celle-ci ne peut être que nous-mêmes, en tant que personnes
qui parlent.
Austin s’est convaincu que la philosophie s’égarait en décidant de
ne considérer que les affirmations [statements] dont on peut dire
qu’elles sont vraies ou fausses. Il jugeait que les critères de vérité
nouvellement adoptés réduisaient décidément trop le nombre des
affirmations pertinentes, et reléguaient trop facilement au domaine
du non-sens ou des pseudo-affirmations,
des énonciations [utterances]
qui, bien qu’elles ne soient pas destinées à être des « affirmrtions »
vraies ou fausses, peuvent néanmoins faire l’objet de recherches
philosophiques, dont les résultats contribueraient sans doute à dissiper
certaines difficultés traditionnelles (4, p. 3). Comme toujours, les
chercheurs n’avaient pas examiné assez attentivement fout ce qui se
passe lorsqu’on produit une énonciation [utterance] quelconque, dans
telles circonstances. Les propres analyses d’Austin font ressortir au
moins ceci : dès qu’on veut distinguer avec soin les affirmations
« authentiques » (celles qu’on juge vraies ou fausses) de ces autres
énonciations qui ne sont pas l’expression d’un non-sens, mais qui
« font » quelque chose sans être vraies ou fausses (« Je te promets
d’être là demain », par exemple), alors on se heurte à la
18
INTRODUCTION
difficulté de ne pouvoir
formuler
de critères qui permettent
de
réduire
toutes
les énonciations
en deux classes bien distinctes.
En d’autres
termes, c’est la notion de vérité qui est soumise à
l'épreuve.
Sans doute y a-t-il des énonciations
qui sont vraies ou
fausses au sens traditionnel
de ces termes. Mais Austin estime que la
philosophie
a eu tort d’accorder
une situation privilégiée à ces énonciations (P, p. 237). Il veut en somme « démythologiser
» la notion
traditionnelle
de l’affirmation
[statement],
en faisant ressortir
tout
ce qu’il y aurait à considérer
encore avant de parler de sa vérité ou
de sa fausseté.
Il reconnaît
bien une place spéciale à l’affirmation
classique,
conçue dans toute sa complexité;
mais sans s’arrêter
à
déterminer
très précisément
le temps n’est pas encore
ce qui lui confère cette situation
unique
venu; il reste encore trop de défrichage
:
à
faire.
C’est en comparant l’énonciation constative (c’est-à-dire 1’ « affirmation » classique, conçue la plupart du temps comme une « description » vraie ou fausse des faits) avec l’énonciation performative
[de l’angl. : performative] (c’est-à-dire celle qui nous permet de faire
quelque chose par la parole elle-même), qu’Austin a été conduit à considérer toute énonciation digne de ce nom (c’est-à-dire destinée à communiquer — ce qui exclurait, par exemple, les jurons-réflexes) comme
étant d’abord et avant tout un acte de discours produit dans la situation
totale où se trouvent les interlocuteurs (4, p. 147). S’il est bien vrai
que les énonciations sont des actes, alors elles doivent, en tant que
tels, viser à accomplir quelque chose. Austin, donc, décide de considérer certains aspects de l’acte lui-même, en espérant y reconnaître
l’élément (sans doute abstrait) qui lui appartiendrait
spécifiquement,
c’est-à-dire en tant qu’acte de discours. Une fois cet élément isolé
(Austin l’appellera la valeur d’illocution [illocutionary force] de la
parole), il s’agit de discerner tout ce qu’il peut accomplir, en tant qu’il
est partie d’un acte. Comme schème conducteur de ses recherches
(P, p. 134), Austin choisit cinq classes générales (dont il se défend de
revendiquer le caractère étanche) lui permettant d’ordonner provisoirement tous les verbes contenus dans le dictionnaire, selon la
valeur d’illocution qu’ils posséderaient. Cette étude, encore inachevée
(et dont Austin ne présente que certains résultats dans les conférences
que nous aurons sous les yeux), lui aura cependant permis de considérer les affirmations classiques (vraies ou fausses) comme des « actes
19
;
INTRODUCTION
du discours » parmi d’autres, c’est-à-dire des actes qui possèdent
aussi une « valeur d’illocution » et qui « font » par conséquent quelque
chose (H, p. 146).
Austin voulait donc d’abord montrer qu’il importe de considérer
les affirmations (ainsi que leur « vérité » ou « fausseté ») dans un
contexte plus général, dans une problématique
où l’on tiendrait
compte du fait qu’elles sont surtout des actes, et des actes du discours
ayant forcément une « valeur d’illocution ». Aussi a-t-il pu remarquer (sans poursuivre davantage) que « la vérité ou fausseté d’une
affirmation ne dépend pas de la seule signification des mots, mais
des circonstances
précises dans lesquelles l’acte est effectué » (Æ,
p. 144).
Le philosophe anglais n’a pas voulu étudier explicitement la nature
même de cette « valeur d’illocution »; il s’est contenté de noter à
maintes reprises que l’acte d’ « illocution » est spécifiquement conventionnel, tandis que les autres éléments « abstraits » de l’acte de discours ne le sont pas (il s’agit, comme nous le verrons, des actes de
locution et de perlocution). I] n’a pas entrepris, non plus, une discussion sérieuse de l’agir personnel qui s’exprime dans le « faire » de la
parole, mais a noté simplement qu'il ne pouvait être réduit à un
«acte physique minimum » (A, p. 106, 111, 112), ni à une entité «intérieure, spirituelle et fictive » que la parole ne ferait que manifester
(A, p. 9, 10, 13). Fidèle à sa méthode, il considérait que la problématique n’était pas encore assez mûre pour qu’on puisse tenter de
résoudre les questions qu’elle suggère déjà. Il a même insisté sur le
fait que sa distinction entre trois éléments abstraits de l’acte de discours n’était peut-être pas fondée (H, p. 148), que sa classification
des « valeurs d’illocution » était provisoire (H, p. 151), qu’il avait présenté un programme plutôt que le résultat définitif de recherches
exhaustives (4, p. 163).
Aussi les conférences d’Austin risquent-elles de laisser le lecteur
français sur sa faim, peut-être même de provoquer un certain sentiment d’agacement vis-à-vis d'analyses sans doute pénétrantes, mais
qui n’aboutissent encore à rien de particulièrement concluant. Tout
dépend, au fond, de ce qu’on attend de la philosophie.
20
V. LA PHILOSOPHIE,
SELON
AUSTIN
Nous avons déjà vu pourquoi Austin procédait si lentement et si
méticuleusement dans ses recherches : on ne saurait, dès lors, être
étonné de ce qu’un ouvrage comme Quand dire, c’est faire, n’apporte
pas de solutions satisfaisantes aux problèmes qu’il a soulevés. Mais
si Austin à renoncé à la joie de penser qu'il parviendrait sous peu à
des solutions aux « grands problèmes philosophiques », il n’a pas
pour autant consacré sa vie au déploiement d’une ascèse à peu près
constante. Pour lui, le travail d’analyse minutieuse était un plaisir :
il s’amusait (il parle souvent de fun — H, p. 24, 163; P, p. 123;
R, p. 372). On a même l'impression, parfois, que la valeur la plus
importante qu’il reconnaît à la philosophie est de procurer souvent
ce fun. Mais, au fait, s’agit-il de philosophie ?
Nous n’avons pas l’intention
de présenter ici une quelconque
théorie sur la nature de la philosophie, à laquelle nous comparerions
ensuite la notion qu’en avait Austin. Nous nous contenterons
de
mettre le lecteur au courant de ce qu’a dit le chercheur anglais sur
ce sujet, en différentes occasions, laissant chacun décider s’il parlait
effectivement de philosophie, ou de ce qu’on est convenu d’appeler
une « science positive », distincte de la philosophie.
« La philosophie sans cesse déborde ses frontières et va chez les
voisins. Je crois que la seule façon de définir l’objet de la philosophie,
c’est de dire qu’elle s’occupe de tous les résidus, de tous les problèmes qui restent encore insolubles, après que l’on a essayé toutes
les méthodes éprouvées ailleurs. [...] Dès que l’on trouve une méthode
respectable et sûre pour traiter une partie de ces problèmes résiduels,
aussitôt une science nouvelle se forme, qui tend à se détacher de la
philosophie au fur et à mesure qu’elle définit mieux son objet et
qu’elle affirme son autorité. Alors on la baptise : mathématiques —
le divorce date de longtemps; ou physique — la séparation est plus
récente; ou psychologie, ou logique mathématique — la coupure est
encore fraîche; ou même qui sait peut-être demain grammaire ou
linguistique? Je crois qu’ainsi, la philosophie débordera de plus en
plus loin de son lit initial » (R, p. 292-293; cf. aussi P, p. 180).
Pour ce qui est de savoir si l’entreprise d’Austin est une démarche
21
.
INTRODUCTION
philosophique
ou une linguistique scientifique, Austin affirmait à
Jean Wahl qu’ « une science du langage finira par se dégager, et elle
englobera un grand nombre de choses dont la philosophie s’occupe
aujourd’hui. [...] Où est la frontière? Y en a-t-il une quelque part?
[...] Il n’y a pas de frontière. Le champ est libre pour qui veut y aller.
La place est au premier occupant. Bonne chance au premier qui
trouvera quelque chose » (R, p. 293).
I1 semble bien que, pour Austin, l’on fasse de la philosophie lorsqu’on se débat avec des problèmes apparemment insolubles; mais
quand on tombe sur des techniques qui permettent d’introduire dans
une problématique
une certaine clarté et un peu plus d'ordre, et
surtout lorsqu'on réussit à faire éclore un assentiment unanime, alors
on fait de la science. Les citations suivantes corroborent l’impression
qui se dégage des textes déjà cités : «… pour moi la philosophie a
toujours été le nom qu’on donne au fourre-tout dans lequel on range
provisoirement
tous les problèmes qui traînent, et pour lesquels
personne n’a encore trouvé une utilisation respectable, une méthode
de traitement qui rencontre un assentiment unanime » (R, p. 355);
et surtout : « N'est-il pas possible que le siècle prochain voie naître,
par les efforts conjugués des philosophes, des grammairiens, et de
nombreux autres chercheurs intéressés au langage, une véritable
science du langage qui en recouvre tous les problèmes? Si cela arrivait, nous nous serions débarrassés encore une fois d’une autre partie
de la philosophie (mais il en restera encore bien d’autres), de la seule
façon dont nous pouvons nous débarrasser de la philosophie, à savoir :
en la repoussant vers le haut [by kicking it upstairs] » (P, p. 180).
En d’autres termes, les recherches d’Austin constituent
une
démarche scientifique (tant par leur objet immédiat que par la méthode
employée); mais elles peuvent être considérées comme une entreprise philosophique dans la mesure où elles demeurent animées par
l'intention de voir leurs résultats servir un jour à mieux poser (et peutêtre à résoudre) certains problèmes strictement philosophiques.
En
un sens, il y aurait seulement un objet philosophique, sans qu’il existe
de méthode ni de résultats philosophiques,
alors qu’une science
possède en elle-même son objet propre, sa méthode, et ses résultats.
La science est ce sur quoi l’on s’entend, la philosophie ce sur quoi l’on
ne parvient pas à s’entendre.. Comme le faisait remarquer le professeur J. O. Urmson, l’école oxonienne d’aujourd’hui
ne s'arrête
22
INTRODUCTION
pas à déterminer la nature propre de ses recherches analytiques :
« À la question si souvent posée, de savoir si ce travail est à proprement parler philosophique, ils répondent que si le travail en vaut la
peine, cette question a très peu d’importance » (R, p. 20).
Quant à Austin, nous avons vu que, pour lui, ce travail « en vaut
la peine », tant par l’unanimité qu’il réussit à promouvoir que par le
plaisir qu’il procure et la clarté qu’il introduit au sein des problématiques obscures qu’on appelle philosophiques.
Mais on peut se
demander si le chercheur anglais fut toujours animé par l’intention
sérieuse d’en venir plus tard à aborder les « grands problèmes », ou
s’il n’a pas décidé en cours de route de s'établir définitivement dans
la science linguistique. On a souvent l’impression qu’il éprouva tellement de plaisir à instituer une science du langage, que cette seule
préoccupation
suffit, en fin de compte, pour épuiser toutes les motivations de ses recherches
C’est peut-être parce qu'il était ainsi
comblé par ses analyses qu’il a pu — à l’encontre d’un grand nombre
de penseurs « continentaux
» — résister à la tentation de se lancer
«trop vite ou trop tôt » dans une tentative pour résoudre les « grands
problèmes ». Mais la question serait sans doute de savoir si certains
«grands problèmes » doivent, ou même peuvent, attendre qu’un travail
long et exhaustif ait été accompli, avant qu'ils ne soient abordés de
plein front, avec routes nos ressources, évidemment, mais toutes nos
ressources actuelles. Peut-être y a-t-il des limites au temps que nous
devrions consacrer à nous préparer à vivre.
Quoi qu’il en soit de cette dernière question, on ne sera pas surpris de ne pas trouver dans Quand dire, c’est faire une profusion
de résultats ou de considérations
qu’un penseur « continental »
appellerait, de prime abord, philosophiques.
Est-ce dire que le texte n’offre que peu d'intérêt philosophique?
Non. Nous serions tenté de répondre : au contraire! A notre avis, en
effet, ces conférences offrent à la réflexion philosophique (qu’Austin
a peut-être eu tort de remettre à plus tard, indéfiniment) des suggestions précises et des données beaucoup plus claires et pertinentes
que celles qu’on trouve encore trop souvent dans certaines élucubrations abstraites des chercheurs « continentaux ». (Nous pensons, par
exemple, à des expressions comme celles-ci : « C’est le langage luimême qui nous parle »; « Il faut prêter l’oreille à l’Être (Sein) »;
« Le discours de l’inconscient »; « Le langage nous a »; etc. Non
23
INTRODUCTION
t
que ces expressions
n'aient
aucun sens; mais leurs auteurs,
emportés sans doute par cet élan impatient qui exaspérait Austin,
négligent trop souvent de les insérer dans un contexte où il serait
fait appel, par de nombreux exemples, clairement exposés — ce qui
ne veut pas dire « mathématiquement
» exposés — à des expériences
vécues par l’auteur et le lecteur, de manière qu’on puisse au moins
s'entendre, et peut-être même comprendre un peu mieux en quoi
consiste parler...)
Nous nous permettrons d’indiquer, dans nos notes, certaines questions soulevées par Austin (sans qu’il leur attache une grande importance, dans son entreprise actuelle) et qui, grâce au riche contexte
où elles sont insérées, pourraient
renouveler avantageusement
la
problématique du langage, et suggérer des investigations aptes à
éclairer les problèmes philosophiques
humains.
VI. € QUAND DIRE, C’EST FAIRE »
PRINCIPAUX
Première
RÉSULTATS DES ANALYSES
conférence
Austin part du fait que l'affirmation [statement] classique, c’est-àdire la proposition
[sentence]. considérée comme devant toujours
être vraie ou fausse, pose aux philosophes, depuis quelque temps,
des problèmes nouveaux et irritants. Certains penseurs en sont venus
à croire que beaucoup d’affirmations n’en sont pas de véritables,
mais seraient plutôt l'expression de quelque non-sens. Austin se
réjouit de cette découverte, due à des analyses sérieuses; mais il est
frappé par le fait que beaucoup de ces « pseudo-affirmations
» ne
sont peut-être pas des pseudo-affirmations,
pour la simple raison
qu’elles n’auraient jamais été destinées à être des affirmations, au
sens traditionnel
du terme (c’est-à-dire des énonciations dont la
seule caractéristique serait d’être vraies ou fausses). C’est ce qu’il veut
établir solidement dans sa première conférence, en donnant des
exemples de ces énonciations qu’il appelle performatives qui ne sont
ni vraies ou fausses (au contraire des énonciations qu’il a nommées
constatives), ni des expressions de non-sens. Il faut absolument
s’apercevoir de l'existence de ce troisième genre d’énonciation, de
24
INTRODUCTION
l’énonciation perforrmative, si l’on veut éviter de multiplier les difficultés inutiles, en philosophie, comme ont fait les penseurs du passé.
Les énonciations performatives (ou les « performatifs », comme
Austin propose aussi de les appeler) ne sont donc pas des affirmations
vraies ou fausses (des descriptions ou des reportages concernant les
faits), ni des non-sens; mais des énonciations visant à faire quelque
chose (à parier, par exemple, ou à se marier, ou à baptiser un bateau,
etc.). Il faut remarquer, cependant, que ce qu’on vise à « faire » en
employant l’énonciation
performative,
exige souvent le concours
d’autre chose que les paroles elles-mêmes : le contexte de l’énonciation
(ou les circonstances), par exemple, joue un rôle très important.
Lorsque l’une ou l’autre de ces circonstances est absente (ou se présente de façon inadéquate), l’énonciation performative ne devient
pas fausse pour autant : il faudrait plutôt dire — comme nous le
disons, de fait — que l’acte visé ne s’est pas produit, ou qu'il a été
accompli mais de mauvaise foi, ou qu’il n’est pas apparu dans toute
sa plénitude, etc. (Cette dernière considération jouera un rôle important, plus loin, dans l'élaboration
d’une nouvelle conception de la
vérité.)
Deuxième
conférence
Austin veut donc étudier davantage cette énonciation
spéciale
(trop longtemps négligée par les philosophes) que constitue le performatif. Lorsqu'une
telle énonciation ne parvient pas à faire ce
qu’elle était destinée à faire, nous disons non pas qu’elle est fausse,
mais qu’elle est malheureuse. Le « malheur » est dû, la plupart du
temps, à ce que les circonstances qui devraient accompagner le performatif ne se présentent pas « comme il faut ». Austin examine avec
soin un nombre assez imposant de circonstances qui, par leur absence
ou leur caractère inadéquat, rendent l’acte malheureux : une convention
a été méprisée, une intention requise était absente, une désignation
officielle faisait défaut, etc. Les différentes sortes de malheurs qui
peuvent affecter un performatif ont reçu d’Austin le nom d’Échecs
[/nfelicities]. I1 a présenté les plus importants de ces « échecs » dans
un tableau schématique, les classant selon les diverses façons dont
ils pouvaient affecter le « bon fonctionnement » des performatifs, en
général.
25
INTRODUCTION
Troisième et quatrième conférences
Austin reprend ici sa classification générale des Échecs, pour les
examiner avec soin à partir de nombreux exemples. Bien que ses
analyses soient très précises, il n’arrive pas à réduire chacun des eas
étudiés à l’un ou l’autre genre d’Échec figurant dans son tableau
initial. Il y a presque toujours recoupement des classes entre elles,
parfois même irréductibilité de certains exemples à toute classe particulière. Austin ne se décourage pas pour autant, mais note simplement que la situation globale, dont il faut toujours tenir compte, est
fort complexe, et qu’il faut absolument résister à la tentation de
simplifier à l'excès.
Il y a toutefois un résultat qui ressort des analyses présentées
jusqu'ici, et sur lequel Austin est heureux d'attirer l’attention : la
vérité ou fausseté des affirmations classiques (des énonciations constatives) dépend elle-même de nombreuses « circonstances », et celles-ci
ressemblent très souvent à celles qui affectent les performatifs. C’est
ce résultat qui permet à Austin de remettre en question le statut
privilégié de l’affirmation classique, et surtout d'inviter ses auditeurs
à une étude plus judicieuse, plus éclairée, de la notion de vérité.
Cinquième conférence
La ressemblance
qu'il y a entre les énonciations
constatives et
performatives
(due au fait que toutes les deux sont affectées par la
situation où elles sont produites) ne suffit pas, apparemment,
à faire
disparaître leur distinction. Austin se lance donc à la recherche d’un
critère permettant de discerner à coup sûr l’énonciation performative.
Le critère sera grammatical.
I1 considère d’abord l’emploi de la
« première personne du singulier de l'indicatif présent, voix active »;
mais ce critère ne saurait suffire, les exemples de constatifs ainsi
exprimés étant trop nombreux.
Pour la même raison, le mode et le
temps ne sauraient servir de critères absolus. Certains mots semblent
« expliciter » l’énonciation
et en garantir, par le fait même, le caractère performatif;
mais là encore, les exemples déroutants
abondent.….
26
INTRODUCTION
Sixième et septième conférences
Les résultats négatifs de la dernière conférence invitent Austin à
se demander s’il ne faudrait pas essayer de réduire toute énonciation
dont on soupçonne qu’elle serait un performatif, à sa forme explicite :
il apparaîtrait alors qu’elle est un performatif authentique. De nombreuses analyses montrent cependant que cette tâche est à son tour
inutile, que les tests imaginés (à partir de quelques performatifs explicites « évidents ») pour repérer tous les performatifs sont extrêmement
difficiles à manier, et que beaucoup d’énonciations demeurent problématiques (présentant à la fois un caractère performatif et constatif).
Austin a toutefois profité de ces dernières analyses pour faire
ressortir un second résultat dont l’importance apparaîtra plus loin :
1”«explicitation » d’un performatif « primaire » n’est pas un procédé
qui consiste à décrire ou à affirmer (de façon vraie ou fausse, selon la
conception traditionnelle de l’affirmation) ce que ferait le performatif
« primaire », mais plutôt à manifester comment l’acte que j’accomplis
en ce moment doit être reçu ou compris. Et si les performatifs explicites
sont apparus au cours de l’histoire après les primaires, ils ne constituent pas seulement des descriptions plus raffinées d’actes déjà existants, mais davantage la création de nouvelles formes d’actes. (Nous
verrons plus loin comment l’explication, dans ce sens — l’explication
de la valeur d’une énonciation —, n’est pas la même chose que l’explicitation d’une signification imprécise.)
Après s’être attardé sur l’explicitation des performatifs (et avoir
considéré les nombreux moyens dont le langage dispose pour effectuer
cette explicitation), Austin est obligé d’admettre qu’il ne semble pas
y avoir de critères grammaticaux, ni de tests infaillibles, qui permettraient de distinguer tous les performatifs des constatifs. Un nouveau
point de départ s'impose.
Or, nous savons que nous « faisons » souvent quelque chose en
disant quelque chose, ou par le fait de dire quelque chose. Mais
l’expression « faire quelque chose » est elle-même assez vague... Peutêtre y aurait-il avantage à aborder cette expression, maintenant,
ou plus précisément, l’expression « produire une énonciation ». C’est
ce qu’Austin décide de faire.
27
INTRODUCTION
Huitième
conférence
Il commence par distinguer trois aspects de l’acte consistant à
faire quelque chose par la parole : il y a l’acte de locution (la production de sons appartenant
à un vocabulaire et à une grammaire,
et auxquels sont rattachés un « sens » et une « référence », c’est-à-dire
une « signification », au sens classique du terme); l’acte d’illocution
(produit en disant quelque chose, et consistant à rendre manifeste
comment les paroles doivent être comprises en ce moment — les
mêmes paroles pouvant être comprises soit comme un conseil, soit
comme un commandement,
etc.); et l’acte de perlocution (produit
par le fait de dire quelque chose, c’est-à-dire que l’acte donne lieu à
des effets — ou conséquences — chez les autres ou chez soi).
Le but d’Austin
car il croit
est d’étudier
reconnaître
d’abord
en lui l’acte
L’une
de ses caractéristiques
à une
convention.
et avant
ou le « faire
est qu’il
doit
être
tout l’acte
d’illocution,
» essentiel
de la parole.
produit
conformément
Dans cette conférence, Austin se contente de mentionner brièvement certains emplois du langage qui n’entrent pas dans la constitution intrinsèque de l’acte lui-même, certains maux dont l’acte peut
souffrir, et certains problèmes qui peuvent surgir du fait que l’acte en
question est un acte.
Neuvième
conférence
Austin consacre cette conférence à l'étude détaillée des trois aspects
qu'il a repérés dans l’acte de discours, cherchant surtout à distinguer
l’acte d’illocution de l’acte de perlocution.
Il examine d’abord les
conséquences de ces deux actes, en faisant observer que l’acte d’illocution n’est pas une conséquence de l’acte de locution, et que s’il
produit lui-même des « conséquences
» — en vertu de sa « force »
(ou de sa valeur) —, elles ne sont pas du tout semblables à celles qui
caractérisent
l’acte de perlocution.
Sans prendre la peine de justifier
ou de situer cette affirmation (comme il le fait si consciencieusement
d'ordinaire),
Austin finit par dire que la différence essentielle entre
ces deux actes réside en ce que l’acte d’illocution est conventionnel,
alors que l’acte de perlocution ne l’est point. Aussi laisse-t-il entendre
28
INTRODUCTION
que la distinction
sera souvent difficile à reconnaître,
car il faut
admettre qu’il n’est pas toujours facile de savoir où les conventions
commencent,
et où elles se terminent, au juste.
3
Dixième
conférence
Austin va maintenant
considérer plus attentivement
les deux formules « en disant » et « par le fait de dire » (quelque chose), formules
qui lui ont suggéré les expressions « i/locution » et « perlocution
».
11 avoue dès le départ que leur emploi ne saurait nous fournir un
test pour distinguer très nettement les actes d’illocution des actes de
perlocution.
Mais il estime que l’étude de telles formules est importante : elle nous permet d’apercevoir les rapports qu’entretiennent
entre elles les différentes façons dont nous « agissons » par la parole.
En conclusion de ces dernières analyses, Austin établit que les deux
formules nous aident souvent — moyennant certaines précautions —
à distinguer les actes d’illocution et de perlocution,
tout en constituant un test extrêmement
difficile à appliquer.
Reste que de telles
analyses enrichissent considérablement
notre connaissance
du langage et de tout ce que la parole nous permet de « faire ».
Onzième
conférence
Le retour aux éléments plus fondamentaux des réalisations de la
parole (c’est-à-dire à la production d’actes de locution, d’illocution,
et de perlocution) a permis d’établir une nouvelle problématique, ou
un nouveau contexte, dans lequel Austin veut maintenant situer sa
distinction première entre énonciations constatives et performatives.
Le performatif, on s’en souvient, devrait faire quelque chose (par
opposition à simplement dire quelque chose), et être heureux ou
malheureux (plutôt que vrai ou faux). Mais les dernières analyses
semblent montrer que chaque fois que nous « disons » quelque chose,
nous produisons et des actes de locution (actes de dire quelque
chose), et des actes d’illocution (actes de faire quelque chose).
Comment la distinction initiale entre constatifs et performatifs peutelle subsister devant de tels résultats?
Austin montre d’abord que le constatif (l’affirmation, par exemple)
29
INTRODUCTION
fait quelque chose en plüs de simplement dire quelque chose, et constitue un acte d’illocution tout autant que les performatifs. Il fait
ensuite remarquer que les affirmations classiques sont exposées, elles
aussi, à subir toutes ces sortes d’échecs que peuvent rencontrer les
performatifs. (Austin apporte ici des considérations et des exemples
très convaincants, et qui pourraient offrir à la réflexion philosophique
des données pour une conception à la fois plus juste et plus riche de
l’affirmation de la vérité.) Il note, en passant, que le plus qu’on puisse
dire pour accorder une position spéciale à l'affirmation, c’est qu’elle
constitue un acte d’illocution (donc un « faire », comme les performatifs) mais qui n’aurait pas d’objectif (comme l’acte de perlocution
en à un).
Austin passe ensuite aux performatifs, pour montrer qu'eux aussi
font entrer en scène la question de la « vérité » conçue comme une
certaine « correspondance aux faits ». Mais justement, cette ressemblance entre constatifs et performatifs suggère aussi une conception
de la vérité qu’il ne sera pas très facile d’élaborer en toute clarté et
simplicité. La « vérité », d’après Austin, serait une « dimension générale » dans laquelle, compte tenu des circonstances, des interlocuteurs,
des intentions et buts actuels, nous dirions « ce qu’il est juste [right]
de dire » ou « ce qu’il convient [what is proper] de dire ».
Le conférencier
finit par remarquer
que la distinction
initiale
entre constatifs et performatifs
était le résultat d’une abstraction
qu’il ne serait pas avantageux de maintenir. L’énonciation constative
ne tient compte, en effet, que de l’aspect « locution » de la parole,
en négligeant son élément d’illocution, alors que l’énonciation performative est une notion qui néglige la dimension de « correspondance
aux faits », pour s’attacher à peu près uniquement à la « valeur d’illocution » de l’énonciation.
Ce sont des cas extrêmes (où ces abstractions sont presque réalisées) qui ont donné naissance aux notions de
constatifs et de performatifs.
Or, la réalité est plus complexe; elle
exige que l’on distingue plutôt entre les actes de locution et d’illocution, et que l’on étudie de façon très critique en quel sens les diverses
sortes d’illocutions seraient destinées à être justes ou non, permises
ou non, et le sens précis des expressions que nous employons pour
porter des jugements de valeur sur les illocutions. Austin termine en
attirant l’attention sur le fait que la tâche qu’il vient de proposer
est immense.
30
INTRODUCTION
Douzième
La
conférence
dernière
conférence
classification
des « valeurs
contrées
le dictionnaire.
dans
constitue
une
» que possèdent
première
approche
toutes
les illocutions
de
la
ren-
Après avoir remarqué que la doctrine des constatifs et performatifs
représentait
une « théorie spécialisée », par rapport à la « théorie
générale » des actes de locution et d’illocution, et que cette théorie
générale a été formulée en vue de tenir compte de tout ce que la notion
abstraite de l’affirmation « traditionnelle » laissait de côté (ne donnant
ainsi qu’une conception abstraite de la vérité), Austin insiste pour
qu’on retienne les points suivants :
— seul l’acte de discours intégral, considéré dans la situation totale
du discours, devrait constituer, au début, l’objet de nos études;
— l'affirmation,
la description, etc., n’occupent aucune position
privilégiée, ce ne sont que des actes d’illocution parmi d’autres; elles
ne jouissent d’aucun privilège en ce qui concerne, en particulier, les
rapports « spéciaux » qu'elles entretiendraient
avec les faits;
— la théorie de la « signification » exige une reformulation
plus
adéquate, compte tenu de la distinction qui existe entre les actes de
locution et d’illocution.
(Le conférencier admet toutefois qu’il n’est pas absolument sûr de
sa distinction, et qu’il n’a pas voulu considérer en elle-même la
« valeur » d’illocution que posséderaient les affirmations. Mais il a
sûrement attiré notre attention sur l’importance de cette « valeur »
qui, à notre avis, est le point qu’il faudrait étudier davantage, si nous
voulions parvenir à une compréhension plus profonde de la parole
humaine et, surtout, de la visée essentielle de 1’ « affirmation » de
vérité...)
Austin propose enfin cinq classes générales (et provisoires) d’énonciations, classes qu’il a définies selon les « valeurs d’illocution »
qu’elles posséderaient. Il rappelle, en terminant, que c’est à dessein
qu’il n’a pas voulu « embrouiller » sa théorie générale en l’appliquant tout de suite aux problèmes philosophiques. I1 ne faudrait pas
penser, cependant, qu’il « ne fait aucun cas de ces problèmes ».. Il
exprime enfin le regret d’avoir dit, dans ses conférences, ce qu’il y
aurait à faire, plutôt qu’il ne l’a fait lui-même; mais il se console à
31
INTRODUCTION
l’idée qu’il a mis un peu:plus d’ordre dans un mouvement qui existe
déjà, et qui semble devoir prendre de plus en plus d’importance, en
philosophie.
Nous avons essayé de conserver au texte d’Austin son allure à la
fois désinvolte et sérieuse. Le lecteur devra se rappeler, devant cértaines tournures, que le philosophe anglais n’avait pas préparé son
texte pour la publication, mais pour des conférences qu’il voulait
d’ailleurs exemptes de toute prétention (oratoire ou thématique),
si ce n’est celle de la vérité (H, p. 1). L'éditeur anglais a lui-même
respecté le style familier, matter of fact, parfois même un peu
gavroche, des notes austiniennes.
Le vocabulaire,
d’autre part, pourra surprendre,
distraire, et
même choquer. Austin a en effet forgé les termes qui désignent ses
concepts fondamentaux, et n’a pas hésité à présenter des mots décidément rébarbatifs, comme il le dit expressément (H, p. 150). Le
terme anglais constative (pour n’en nommer qu’un) non seulement n’existe pas en anglais, mais ne contient même pas de racine
figurant dans une quelconque expression anglaise. Quant au terme
behabitive, par exemple, il évoque sans doute le mot behaviour;
mais sa construction ne respecte pas du tout le « génie de la langue ».
Austin s’est d’ailleurs expliqué au sujet des libertés qu’il a souvent
prises avec sa langue : il voulait éviter qu’on retienne dans des expressions trop familières, les significations préconçues qu’il croyait devoir
combattre (H, p. 7). On reconnaîtra cependant qu'il a compensé
le caractère insolite de ses expressions en offrant, la plupart du temps,
des définitions claires de ce qu’il voulait leur faire contenir. Sans
doute ne doit-on pas abuser dans cette direction, mais peut-être un
penseur n'est-il pas trop exigeant lorsqu'il demande à son auditeur
ou lecteur qu’il vienne aussi à sa rencontre.
Nous espérons seulement
que notre traduction n’a pas glissé dans un texte assez original des
possibilités d’évocations que son auteur n’aurait pas voulues.
GILLES
LANE
Préface de l’éditeur anglais
"I
VI
[æn
Les conférences publiées ici ont été prononcées par Austin à. l’université
de Harvard en 1955, dans le cadre des Conférences William James. Des
idées qui sont à la base de ces exposés, Austin dit dans une note brève : « Elles
ont pris forme en 1939. Je les ai utilisées dans un article sur « Other Minds »,
publié dans les Proceedings
of the Aristotelian
Society, Supplementary
Volume XX (1946), pages 173 s., et j’ai fait encore émerger un bon pan de
cet iceberg, peu après, devant plusieurs sociétés. » Chaque année, de 1952 à
1954, Austin fit des conférences à Oxford sous le titre Words and Deeds,
et chaque année il remaniait ses notes. La matière traitée en ces séries de
conférences équivaut à peu près à celle des Conférences
William James.
Austin rédigea, en effet, un nouvel ensemble de notes pour ces derniers exposés,
tout en y insérant parfois des pages plus anciennes. Le texte ici présenté peut
donc être considéré comme le plus récent, même si, continuant, à partir de ces
mêmes notes, de donner des cours à Oxford sur Words and Deeds, Austin
y introduisit des corrections légères et un certain nombre d’additifs marginaux.
Notre édition reproduit le contenu de ces conférences le plus fidèlement
possible et avec un minimum d’annotations. Si Austin avait lui-même publié
son texte, il aurait sans nul doute procédé à une nouvelle rédaction, mieux
faite pour l'édition : il aurait sûrement condensé les résumés des exposés
antérieurs
qui figurent
au début de la deuxième
conférence et des suivantes. Il est certain aussi qu’ Austin, au cours de ses conférences, était tout
naturellement
amené à développer le texte succinct de ses notes. Mais la
plupart des lecteurs préféreront sans doute un texte très proche des écrits
mêmes d’Austin à une version hypothétique de ce qu’il aurait publié, ou aurait
dit dans ses conférences. Ils consentiront par conséquent à payer le prix de
cette fidélité : de légères imperfections de présentation
et de style, ainsi que
quelques flottements
dans le vocabulaire.
En fait, les conférences ici publiées ne sont pas la reproduction exacte des
notes d’Austin. La raison en est la suivante : bien qu’entièrement rédigées
la plupart du temps, et plus spécialement au début de chaque conférence
(sans autres omissions que celles des particules et des articles), ces notes
deviennent souvent beaucoup plus fragmentaires
en fin d’exposé et les additifs
marginaux y sont très abrégés. C’est là qu’il nous a fallu interpréter et com33
PRÉFACE
pléter avec ce qi’il subsistaït des notes de 1952-1954, mentionnées plus haut.
Nous avons procédé à une nouvelle vérification en comparant notre texte
aux notes de ceux qui avaient suivi ces conférences en Amérique et en Angleterre, à l’exposé fait au micro de la B.B.C. sur les Performative
Utterances,
et enfin au texte enregistré
d’une conférence
donnée à Gothenberg
en
octobre 1959 et intitulée Performatives.
Nous donnons en appendice des indications plus précises sur la façon dont nous avons tiré parti de ces sources.
Si au cours de ce travail d'interprétation
a pu se glisser dans le texte une
phrase qu’Austin aurait désavouée, il nous ‘paraît toutefois peu probable
que les lignes essentielles de sa pensée aient été en aucun point déformées.
L'éditeur remercie tous ceux qui l’ont aidé en lui prétant leurs notes, ainsi
que ceux qui lui ont fait cadeau de la bande enregistrée. Il reconnaît une dette
particulière
envers M. G.J. Warnock, qui a revisé le texte avec minutie et
ainsi prévenu nombre d'erreurs.
Grâce à ses soins, le lecteur dispose d’un
texte grandement
amélioré.
J. O. URMSON
Quand dire, c’est faire
Dans la traduction
qui suit, les notes en bas
de page, appelées d’un astérisque, sont de l’auteur
ou de l’éditeur anglais. Les notes appelées d’un
chiffre supérieur sont du traducteur français, et
reportées à la fin de l’ouvrage, p. 169.
Première
[1]
conférence
Ce que j'aurai à dire ici n’est ni difficile à comprendre,
ni sujet à
controverses ; le sbul mérite que j’aimerais voir reconnaître à ces considérations est celui d’être vraies, au moins en partie. Le phénomène
à discuter est en effet très répandu, évident, et l’on ne peut manquer
s#e l’avoir remarqué, à tout le moins ici ou là. Il me semble toutefois
qu’on ne lui a pas encore accordé spécifiquement attention.
Les philosophes ont trop longtemps supposé que le rôle d’une
« affirmation » [statement] ne pouvait être que de « décrire » un état
de choses, ou d”’« affirmer un fait quelconque », ce qu’elle ne saurait
faire sans être vraie ou fausse. Il y eut constamment des grammairiens,
bien sûr, pour signaler à notre attention que toutes les « phrases »
[sentences] ne sont pas nécessairement des affirmations, ou ne servent
pas nécessairement à en produire * : en plus des affirmations (au sens
des grammairiens),
il y a aussi, très traditionnellement,
les questions
et les exclamations, ainsi que les phrases qui expriment des commandements, des souhaits ou des concessions. Sans doute les philosophes
n’ont-ils pas eu l'intention
de le nier, même s’il leur est arrivé
d’employer un peu abusivement le mot « phrase » pour le mot « affirmation ». Sans doute aussi grammairiens
et philosophes ont-ils été
conscients, les uns comme les autres, de la difficulté qu’il y a à bien
distinguer
les questions
elles-mêmes,
les commandements,
etc.,
des affirmations, au moyen des quelques pauvres indices grammal2] ticaux dont nous disposons (l’ordre des mots, le mode, etc.). Mais il
ne semble pas qu’on se soit beaucoup attardé, dans l’ensemble, sur
* Il n’est pas vraiment correct, bien sûr, de dire qu’une phrase puisse êrre jamais
une affirmation : son emploi est plutôt de produire une affirmation; et l'affirmation
est elle-même une « construction
logique » élaborée à partir de la production
d’affirmations.
57
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
les difficultés que ce fait soulève manifestement. Car enfin, comment
les distinguons-nous
les uns des autres? Quelles sont leurs limites
et leurs définitions respectives?
[3
Depuis quelques
années, plusieurs
expressions
qui, autrefois,
auraient été acceptées sans problème comme des « affirmations »,
tant par les philosophes que par les grammairiens,
ont été examinées
avec un soin tout nouveau. C’est plutôt indirectement
— du moins
en philosophie — qu’on en est venu à poursuivre cet examen. L’opinion s’exprima d’abord — non sans un assez regrettable dogmatisme
— que l’affirmation (d’un fait) devait être « vérifiable ! » : ce qui
amena à penser que de nombreuses « affirmations » ne seraient pour
ainsi dire que des pseudo-affirmations.
On commença par montrer
— et sans nulle peine — que beaucoup d’ « affirmations » (Kant fut
probablement
le premier à l’établir systématiquement)
étaient à
proprement parler des non-sens, en dépit d’une structure grammaticale
très courante. Et la découverte continuelle de nouveaux types de
non-sens a été somme toute une bonne chose — quoique leur classification soit restée trop souvent non systématique, et leur explication,
mystérieuse. Cela dit, même nous autres, philosophes, nous fixons
des limites à la quantité de non-sens que nous sommes prêts à admettre
dans notre discours. Il était donc naturel de se demander, dans un
second temps, si bon nombre de ce qu’on prenait pour des pseudoaffirmations tendaient, en fait, à être des « affirmations », à quelque
titre que ce soit.
On en est venu à penser communément
qu’un grand nombre
d’énonciations
[utterances ?] qui ressemblent à des affirmations, ne
sont pas du tout destinées à rapporter ou à communiquer
quelque
information
pure et simple sur les faits; ou encore ne le sont que
partiellement. Les « propositions éthiques », par exemple, pourraient
bien avoir pour but — unique ou non — de manifester une émotion,
mer
ou de prescrire un mode de conduite, ou d’influencer le comportement de quelque façon. Ici encore, Kant fut un pionnier. Il arrive
aussi que dans l’usage que nous faisons des énonciations, nous outrepassions le champ de la grammaire, du moins de la grammaire traditionnelle. On en est venu à voir que bon nombre de mots fort
embarrassants,
insérés dans des affirmations apparemment
descriptives, ne servent pas à indiquer un caractère supplémentaire et particulièrement étrange de la réalité qui est rapportée, mais à indiquer
38
PREMIÈRE CONFÉRENCE
(je ne dis pas à rapporter) les circonstances dans lesquelles l’afirmation est faite, ou les réserves auxquelles elle est sujette, ou la
façon dont il faut la prendre, et autres choses de ce genre. Négliger
ces possibilités — comme il est arrivé le plus souvent dans le passé —,
c’est céder à ce que l’on appelle l'illusion « descriptive ». (Mais peutêtre ce mot n’est-il pas adéquat, « descriptif » ayant lui-même ur sens
particulier. Toutes les affirmations, vraies ou fausses, ne sont pas
pour autant des descriptions;
voilà pourquoi je préfère employer le
mot « constatif 3 ».) Les remarques que nous avons faites jusqu'ici
ont sans doute réussi à montrer par bribes — ou du moins à rendre
vraisemblable
—*que nombre de problèmes
qui embarrassèrent
traditionnellement
les philosophes ont surgi à partir d’une erreur :
celle de considérer comme des affirmations pures et simples de faits,
des énonciations
qui sont (en un ou plusieurs sens non grammaticaux et qui ont leur intérêt) ox bien des non-sens, ou bien des
expressions dont l’intention est tout à fait différente.
Quoi que nous pensions de l’une ou l’autre de ces conceptions
et suggestions, et si fortement que nous puissions déplorer la confusion où doctrine et méthode philosophiques en ont d’abord été plongées, nous ne pouvons douter qu’elles soient en train de produire une
révolution en philosophie. Si quelqu’un veut l’appeler la plus grande
[4] et la plus salutaire de son histoire, ce n’est pas, à y bien réfléchir,
une prétention extravagante. Il n’est pas étonnant que les premières
découvertes aient été faites sans grande continuité, avec parti pris 4 et
à partir de motivations étrangères : c’est le cas pour la plupart des
révolutions...
ISOLEMENT PRÉLIMINAIRE DUPERFORMATIF | performative]
*
Il va de soi que le type d’énonciation
à considérer
ici n’est pas,
en général, le non-sens,
bien que mésuser du type en question
puisse
engendrer
— nous le verrons
— des variétés
assez extraordinaires
de « non-sens
». Plus
exactement,
il fait
+ Tout ce qui est dit dans ces sections est provisoire
à la lumière des sections ultérieures.
39
partie
de notre
seconde
et demeure sujet à révision,
QUAND
[6j]
DIRE,
C’EST FAIRE
classe — cell des impôsteurs [masqueraders]:
non qu’il se déguise
nécessairement en une affirmation de fait, descriptive ou constative;
mais il lui arrive très souvent de le faire, et cela — assez étrangement —
au moment même où il revêt sa forme la plus explicite. Les grammairiens, je crois, n’ont pas su percer ce « déguisement »; quant aux
philosophes, ils ne l’ont fait au mieux qu’occasionnellement
*. Il
conviendra donc d’étudier ce type d’énonciation
d’abord sous.sa
forme trompeuse, pour en faire ressortir si possible les caractéristiques
en les comparant avec celles de l’affirmation de fait qu’il singe.
Nous prendrons
donc comme premiers
exemples quelques
énonciations qui ne peuvent tomber sous aucune catégorie grammaticale reconnue jusqu’ici, hors celle de l’ « affirmation »; des énonciations qui ne sont pas, non plus, des non-seus, et qui ne contiennent
aucun de ces avertisseurs verbaux que les philosophes ont enfin réussi
à détecter, ou croient avoir détectés : mots bizarres comme « bon »
ou « tous »; auxiliaires suspects comme « devoir » ou « pouvoir };
constructions
douteuses telles que la forme hypothétique.
Toutes les
énonciations que nous allons voir présenteront,
comme par hasard,
des verbes bien ordinaires,
à la première personne du singulier de
l'indicatif présent, voix active **. Car on peut trouver des énonciations qui satisfont ces conditions et qui, pourtant,
A)
rien,
ne « décrivent
ne sont
pas
», ne « rapportent
« vraies
ou fausses
», ne constatent
»; et sont
telles
absolument
que
B) l’énonciation de la phrase est l’exécution d’une action (ou une
partie de cette exécution) qu’on ne saurait, répétons-le, décrire tout
bonnement comme étant l’acte de dire quelque chose.
Ceci est loin d’être aussi paradoxal qu’il semble, ou que j’ai essayé
— un peu trop sommairement
— de le faire paraître : on sera déçu,
en effet, par les exemples que nous allons maintenant donner.
* Entre tous, ce sont bien les hommes de loi qui devraient être informés de,ce
qu'il en est réellement. Peut-être quelques-uns
le sont-ils. Il leur arrive pourtant
d’être victimes de la trop prudente « fiction légale » : de penser, par exemple,
qu’un énoncé de « la loi » est l'énoncé d’un fait.
** Non sans raison : elles sont toutes des performatifs « explicites », et de la
classe prépondérante,
qu’on appellera plus tard celle des « exercitifs ».
40
[6]
PREMIÈRE CONFÉRENCE
Exemples
:
(E. a) « Oui [je le veux] (c’est-à-dire je prends cette femme comme
épouse légitime) » — ce « oui » étant prononcé au cours de la cérémonie
du mariage *.
(£. b) « Je baptise ce bateau le Queen Elizabeth » — comme on dit
lorsqu’on brise une bouteille contre la coque.
(E. c) « Je donne et lègue
peut lire dans un testament.
ma
montre
à mon
(E. d) « Je vous parie six pence qu’il pleuvra
frère
demain.
» — comme
on
»
Pour ces exemples, il semble clair qu’énoncer la phrase (dans les
circonstances appropriées, évidemment), ce n’est ni décrire ce qu’il
faut bien reconnaître que je suis en train de faire ** en parlant ainsi,
ni affirmer que je le fais : c’est le faire. Aucune des énonciations citées
n’est vraie ou fausse : j’affirme la chose comme allant de soi et ne
la discute pas. On n’a pas plus besoin de démontrer cette assertion
qu’il n’y a à prouver que « Damnation!
» n’est ni vrai ni faux :
il se peut que l’énonciation
« serve à mettre au courant » — mais
c’est là tout autre chose. Baptiser un bateau, c’est dire (dans les
circonstances appropriées) les mots « Je baptise.. » etc. Quand je
dis, à la mairie ou à l’autel, etc., « Oui [je le veux] », je ne fais pas le
reportage d’un mariage : je me marie.
Quel nom donner à une phrase ou à une énonciation de ce type ***?
Je propose de l’appeler une phrase performative $ ou une énonciation
performative
ou — par souci de brièveté — un « performatif
».
Le terme « performatif » sera utilisé dans une grande variété de cas
et de constructions
(tous apparentés),
à peu près comme l’est le
terme «impératif **** », Ce nom dérive, bien sûr, du verbe [anglais]
* [Austin se rendit compte, mais trop tard pour corriger son erreur, que l’expression « Oui (je prends cette femme...) » n’est pas employée dans la cérémonie
du mariage. Nous n’avons rien changé au texte, car, du point de vue philosophique, il importe peu que ce soit une erreur. J.O.U.]
#* Encore moins ce que j’ai déjà fait, ou ce qu’il me faudra faire plus tard.
*** Les « phrases » constituent
une classe d’ « énonciations
», classe à définir
grammaticalement,
à mon avis; et je doute qu’une définition satisfaisante en ait
déjà été donnée. Aux énonciations
performatives
s’opposent essentiellement,
par
exemple, les énonciations
« constatives » : formuler une énonciation constative
(c’est-à-dire
la produire
avec une référence historique),
c’est émettre une affirmation, Formuler
une énonciation
performative,
c’est, par exemple, faire un
pari. Voir plus loin, à propos des « illocutions ».
***# J’employais d’abord le terme « performatoire
», mais « performatif » est
à préférer parce que plus court, moins laid, plus maniable, et de formation plus
traditionnelle.
41
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
perform, verbe qu’on emploie d’ordinaire avec le substantif «action » :
[7] il indique que produire l’énonciation est exécuter une action (on ne
considère pas, habituellement, cette production-là comme ne faisant
que dire quelque chose).
Un certain nombre d’autres termes peuvent se présenter à l’esprit,
chacun étant susceptible de recouvrir convenablement telle ou telle
classe plus ou moins étendue de performatifs : de nombreux performatifs, par exemple, sont des énonciations contractuelles (« je parie »)
ou déclaratoires (« je déclare la guerre »). Mais aucun terme d’usage
courant, que je sache, ne saurait avoir assez d’extension pour les
recouvrir toutes. Parmi les termes techniques, il y en a un qui, peutêtre, se rapprocherait le plus de ce que nous cherchons. Il s’agit
du mot [anglais] operative, tel qu’il est employé (au sens strict) par
les hommes de loi, lorsqu'ils veulent se référer à la partie (5. e. aux
clauses) d’un acte juridique qui sert à effectuer la transaction ellemême ( : son but principal) — un transfert de biens, ou que sais-je? —
le reste du document ne faisant que « débiter » les circonstances dans
lesquelles la transaction
devra s’effectuer *. Mais operative a
d’autres significations; de nos jours, il est même souvent employé
pour signifier à peine plus qu’ « important ». J’ai donc préféré un
mot nouveau, auquel nous serons peut-être moins portés (bien que
son étymologie ne soit pas à négliger complètement) à rattacher une
signification préconçue.
PEUT-IL ARRIVER QUE DIRE UNE CHOSE, CE SOIT LA FAIRE?
Allons-nous donc affirmer, par exemple, que
« Se marier, c’est dire quelques mots », ou que
« Parier, c’est simplement dire quelque chose »?
Une telle doctrine semble d’abord étrange, sinon désinvolte; mais
pourvue de garanties suffisantes, elle peut en venir à perdre toute
étrangeté.
[8]
On peut opposer aux formules qui précèdent une première objection,
valable, et qui n’est pas sans une certaine importance. Dans de très
nombreux cas, en effet, il est possible d’exécuter un acte d’un genre
* Je dois cette remarque
au professeur
H. L. A. Hart.
42
PREMIÈRE CONFÉRENCE
tout à fait identique, non pas en énonçant des mots — qu’ils soient
écrits ou prononcés —, mais d’une autre manière. Je puis, par exemple,
en certains lieux, contracter mariage par simple cohabitation;
ou
parier avec un totalisateur,
en glissant une pièce dans une fente.
Peut-être devrions-nous
alors convertir les propositions
citées plus
haut et les exprimer comme suit : « Dire quelques mots bien déterminés, c’est se marier », ou « Se marier, c’est, en certains cas, simplement dire quelques mots », ou « Dire simplement telle chose, c’est
parier ».
te
Mais la vraie raison pour laquelle ce genre de remarques semble
dangereux, tient probablement
à un autre fait, évident, sur lequel
nous aurons à revenir en détail, et que voici. Prononcer des mots,
en effet, est d’ordinaire un événement capital, ou même l’événement
capital, dans l'exécution [performance] de l’acte (de parier, ou de
quoi encore?), exécution qui constitue pour une part la visée de
l’énonciation; mais elle est loin de constituer d’ordinaire — si jamais
elle le fait — l’unique élément nécessaire pour qu’on puisse considérer
l’acte comme exécuté. Disons, d’une manière générale, qu’il est
toujours nécessaire que les circonstances dans lesquelles les mots
sont prononcés soient d’une certaine façon (ou de plusieurs façons)
appropriées, et qu’il est d’habitude nécessaire que celui-là même qui
parle, ou d’autres personnes, exécutent aussi certaines autres actions
— actions « physiques » ou « mentales », ou même actes consistant
à prononcer ultérieurement
d’autres paroles. C’est ainsi que pour
baptiser un bateau, il est essentiel que je sois la personne désignée
pour le faire; que pour me marier (chrétiennement),
il est essentiel
9] que je ne sois pas déjà marié avec une femme vivante, saine d’esprit
et non divorcée, etc. Pour qu’un pari ait été engagé, il est nécessaire
en général que la proposition du pari ait été acceptée par un partenaire (lequel a dû faire quelque chose, dire « D'accord! », par exemple). Et l’on peut difficilement parler d’un don si je dis « Je te le
donne », mais ne tends point l’objet en question.
Jusqu'ici tout va bien. L’action pourrait être exécutée autrement
que par une énonciation performative, et de toute façon les circonstances — parmi lesquelles d’autres actions — doivent être appropriées.
Mais il se peut qu’en objectant, nous ayons à l’esprit quelque chose
de bien différent, et cette fois de tout à fait erroné — surtout lorsque
nous pensons à quelques-uns des performatifs les plus impression
43
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
nants, tels que « Je promets de... » Personne ne niera, je pense, que
ces mots doivent être prononcés « sérieusement », et de façon à être
pris « au sérieux ». Cette remarque, quoique vague, est assez vraie en
général; il s’agit d’ailleurs là d’un solide lieu commun dans les discussions sur la portée d’une énonciation, quelle qu’elle soit. Je ne dois
pas être en train de plaisanter, par exemple, ou d’écrire un poème.
Mais il nous arrive souvent d’avoir l'impression
que le sérieux des
mots leur vient de ce qu'ils ont été prononcés seulement comme le
signe extérieur et visible d’un acte intérieur et spirituel — signe
commode dont le rôle serait de conserver les traces de l’acte ou d’en
informer les autres. Dès lors le pas est vite franchi qui mène à croire
ou à supposer, sans s’en rendre compte, que dans bien des cas l’énonciation extérieure est la description, vraie ou fausse, d’un événement
intérieur.
On trouvera
l’expression
classique de cette idée dans
Hippolyte (v. 612) où Hippolyte dit :
À Y\dco”
duouoy,
h dE pphv &vwLOTÔ6,
c’est-à-dire « ma langue prêta serment, mais non pas mon cœur » (ou
[10] mon esprit ou quelque autre artiste dans les coulisses *). C’est ainsi
que « Je promets de.
» m’oblige : enregistre mon acceptation
spirituelle de chaînes non moins spirituelles.
Il est réconfortant de remarquer, dans ce dernier exemple, comment
l’excès de profondeur — ou plutôt de solennité — fraye tout de suite
la voie à l’immoralité. Car celui qui dit « Promettre ne consiste pas
simplement à prononcer des mots : c’est un acte intérieur et spirituel! »
sera sans doute considéré comme un moraliste dont le sérieux contraste
avec l’esprit superficiel d’une génération de théoriciens
: nous le
voyons ainsi comme il se voit lui-même, mesurant les profondeurs
invisibles de l’espace éthique, avec toute la distinction d’un spécialiste du sui generis! Pourtant, il fournit à Hippolyte une échappatoire,
au bigame une excuse pour son « Oui [je prends cette femme...] », et au
bookmaker marron une défense pour son « Je parie ». Non : la
précision et la moralité sont toutes deux du côté de celui qui dit tout
simplement : notre parole, c’est notre engagement.
* Je n’ai pas l'intention pour autant d'éliminer tous ceux qui travaillent dans
les coulisses : les éclairagistes, le régisseur, voire le souffieur; j'en veux seulement
à certaines doublures inutiles.
dt
PREMIÈRE CONFÉRENCE
Une fois exclu ce genre d’actes intérieurs, fictifs, pouvons-nous
supposer que tout autre élément dont on exige, d’ordinaire,
qu’il
accompagne une énonciation telle que « Je promets que. » ou « Oui
[je prends cette femme...] », est en fait décrit par cette énonciation,
de sorte qu’il la rendrait vraie par sa présence, ou fausse par son
absence? Eh bien, en commençant
par le dernier cas, nous allons
tout de suite considérer ce que nous disons, de fait, de l’énonciation
lorsque l’un ou l’autre de ses éléments concomitants
habituels est
absent : en aucun cas nous ne disons que l’énonciation
était fausse,
mais plutôt que l’énonciation
— ou mieux, l’acte * (la promesse,
md
par exemple) — était nulle et non avenue [void], ou donnée de mauvaise foi, ou non exécutée, ou quelque chose de semblable. Dans
le cas particulier de la promesse, comme dans celui de beaucoup
d’autres performatifs,
il convient que la personne
qui promet ait
une certaine intention (ici, par exemple, celle de tenir parole). Il semble
même que de tous les éléments concomitants,
celui-là soit le plus
apte à être ce que décrit ou enregistre effectivement le « Je promets ».
De fait, ne parlons-nous
pas d’une « fausse » promesse lorsqu’une
telle intention est absente? Parler ainsi ne signifie pourtant pas que
l’énonciation
« Je promets que
» soit fausse, dans le sens où la
personne, affirmant faire, ne ferait pas, ou décrivant, décrirait mal,
rapporterait
mal. Car elle promet, effectivement : la promesse,
ici,
n’est même pas nulle et non avenue, bien que donnée de mauvaise foi.
Son énonciation est peut-être trompeuse;
elle induira probablement
en erreur, et elle est sans nul doute incorrecte. Mais elle n’est pas
un mensonge ou une affirmation manquée. Tout au plus pourraiton trouver une raison de dire qu’elle implique ou introduit un mensonge ou une affirmation manquée (dans la mesure où le déclarant a
l’intention de faire quelque chose); mais c’est là une tout autre question $. De plus, nous ne parlons pas d’un faux pari ou d’un faux
baptême;
et que nous parlions, de fait, d’une fausse promesse, ne
nous compromet
pas plus que de parler d’un faux mouvement.
« Faux » n’est pas un terme nécessairement
réservé aux seules affirmations.
* Nous en viendrons
s'impose pas.
à éviter cette distinction,
justement
parce
qu’elle ne
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Deuxième
12]
3
Le
conférence
Nous devions, souvenez-vous, considérer quelques cas (et seulement
quelques-uns, Dieu merci!) où dire une chose, c’est la faire, et noter
quel sens cela pourrait avoir. Ou encore, des cas où par le fait de
dire [by saying], ou en disant [in saying] quelque chose ?, nous faisons
quelque chose. Ce thème appartient, parmi beaucoup d’autres, au
récent mouvement
de remise en question d’une présupposition
séculaire : que dire quelque chose (du moins dans tous les cas dignes
de considération — ji.e. dans tous les cas considérés), c’est toujours
et tout simplement affirmer quelque chose. Présupposition
sans nul
doute inconsciente, sans nul doute erronée, mais à ce qu’il semble,
tout à fait naturelle en philosophie. Nous devons apprendre à courir
avant que de pouvoir marcher. Si nous ne faisions jamais d’erreurs,
comment pourrions-nous
les corriger?
J'ai commencé par attirer votre attention, au moyen d’exemples,
sur quelques énonciations bien simples, de l’espèce connue sous le
nom de performatoires ou performatifs. Ces énonciations ont l’air,
à première vue, d’ « affirmations » — ou du moins en portent-elles
le maquillage grammatical.
On remarque toutefois, lorsqu'on
les
examine de plus près, qu’elles ne sont manifestement pas des énonciations susceptibles d’être « vraies » ou « fausses ». Être « vraie » ou
« fausse », c’est pourtant bien la caractéristique traditionnelle d’une
affirmation. L’un de nos exemples était, on s’en souvient, l’énonciation « Oui [je prends cette femme comme épouse légitime] », telle
qu’elle est formulée au cours d’une cérémonie de mariage. Ici nous
dirions qu’en prononçant ces paroles, nous faisons une chose (nous
nous marions), plutôt que nous ne rendons compte d’une chose (que
nous nous marions). Et l’acte de se marier, comme celui de parier,
par exemple, serait décrit mieux (sinon encore avec précision) comme
l’acte de prononcer certains mots, plutôt que comme l’exécution
47
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
d’une action “différente; intérieure et spirituelle, dont les mots en
question ne seraient que le signe extérieur et audible. Il est peut-être
difficile de prouver qu’il en est ainsi; mais c’est — je voudrais l’affirmer — un fait.
Il vaut de noter que dans la loi américaine sur le témoignage — à ce
qu’on m'a signalé —, le fait de rapporter ce qu’un autre a dit est
accepté comme témoignage à charge ou à décharge, pour peu que
les paroles en question constituent une énonciation du type de notre
performatif. Car on considère ces paroles comme rapportant non pas
tellement ce qu’un tel a dit — il-s’agirait alors d’un oui-dire, non
recevable comme témoignage —, mais plutôt ce qu'il a fait, une
action sienne. Cela rejoint parfaitement
nos impressions initiales
sur les performatifs.
Jusqu'ici, donc, nous avons senti glisser sous nos pieds le ferme
terrain des préjugés; mais rien de plus encore. Comment allons-nous
maintenant poursuivre, en philosophes? Un parti que nous pourrions
adopter, évidemment, serait de reprendre notre cheminement à zéro.
Une autre voie serait de nous enfoncer, par étapes logiques, dans
le bourbier. Mais cela demande du temps. Commençons au moins
par concentrer notre attention sur cette petite question déjà indiquée
au passage — la question des « circonstances appropriées ». Parier
n’est pas, comme je l’ai fait remarquer en passant, simplement
prononcer les mots « je parie » etc. : quelqu’un pourrait les prononcer sans que nous accordions qu’il a effectivement, ou au moins
[14] complètement, accompli un pari. Pour nous en convaincre, supposons,
par exemple, que nous déclarons notre pari après la course. En plus
de la formulation des mots, qui constituent ce que nous avons appelé
le performatif, il faut généralement que nombre de choses se présentent et se déroulent correctement, pour que l’on considère que
l’acte a été conduit avec bonheur. Nous pourrons espérer découvrir
ce que sont ces conditions par l’examen et le classement des types de
cas où quelque chose fonctionne mal, où l’acte (se marier, parier,
léguer, baptiser, ou ce qu’on voudra) constitue par conséquent,
au moins jusqu’à un certain point, un échec. L’énonciation est alors
— pourrions-nous dire — non pas fausse, en vérité, mais malheureuse.
Et voilà pourquoi nous appelons la doctrine des choses qui peuvent
se mal présenter et fonctionner mal, lors de telles énonciations, la
doctrine des Échecs [Infelicities 5].
48
DEUXIÈME
CONFÉRENCE
Essayons d’abord de noter en un tableau schématique — et je ne
prétends nullement que ce schéma soit définitif — au moins quelquesunes des conditions nécessaires au fonctionnement
« heureux » et
sans heurts d’un performatif (du moins d’un performatif explicite et
très développé, comme tous ceux dont nous nous sommes occupés
jusqu'ici). Nous donnerons ensuite des exemples d’échecs et de
leurs effets. Je le crains fort — mais bien sûr, je l’espère en même
temps — : ces conditions auxquelles il faut nécessairement satisfaire
vont apparaître tout à fait évidentes.
(A.1) Il doit exister une procédure, reconnue par convention, dotée
par convention d’un certain effet, et comprenant l’énoncé de certains
mots par de certaines personnes
dans de certaines circonstances.
De plus,
(A2) il faut que, dans chaque cas, les personnes et circonstances
15
particulières soient celles qui conviennent pour qu’on puisse invoquer la procédure en question.
(B.1) La procédure doit être exécutée par tous les participants,
à la fois correctement et
+
(B.2) intégralement.
(T.1) Lorsque la procédure
— comme il arrive souvent — suppose
chez ceux qui recourent à elle certaines pensées ou certains sentiments, lorsqu'elle doit provoquer par la suite un certain comportement de la part de l’un ou l’autre des participants,
il faut que la
personne qui prend part à la procédure (et par là l’invoque) ait, en
fait, ces pensées ou sentiments, et que les participants aient l’intention
d’adopter le comportément
impliqué *. De plus,
(T.2) ils doivent se comporter
ainsi, en fait, par la suite.
Si nous péchons contre une (ou plusieurs) de ces six règles, notre
énonciation
performative
sera (d’une manière ou d’une autre)
malheureuse. Mais il y a, bien sûr, pour une énonciation, de considérables différences entre les « manières » d’être malheureuse — différences que nous avons voulu souligner par notre choix de lettres et de
chiffres pour chaque rubrique.
La première grande distinction est celle qui oppose les quatre
* On expliquera plus tard pourquoi le fait d’avoir ces pensées, sentiments,
et intentions, n’est pas inclus, en tant que « circonstance », parmi les autres circonstances mentionnées en (A).
49
QUAND DIRE, C’EST FAIRE
règles de A et de B prises ensemble, et les deux règles l' (d’où l’emploi
des lettres romaines ici, et grecques là). Si nous manquons à n’importe
laquelle des premières règles (de A ou de B) — si nous prononçons,
[6] par exemple, la formule incorrectement, ou si nous ne sommes pas
en mesure d’accomplir l’acte parce que nous sommes déjà mariés,
parce que c’est le commissaire qui dirige la cérémonie au lieu du
capitaine — alors l’acte en question (le mariage, par exemple) n’est
pas, absolument pas, exécuté avec succès; il n’a pas lieu, il n’est pas
accompli. Dans les deux cas l', en revanche, l’acte est accompli —
même si l’accomplir en ces circonstances (par exemple dans le cas où
nous ne serions pas sincères), c’est abuser de la procédure. Ainsi,
quand je dis « Je promets », sans avoir l'intention de tenir ma promesse, je promets, mais. Nous avons besoin de noms pour désigner
cette première distinction. Nous appellerons, d’une manière générale,
les échecs pour manquement aux quatre premières règles (de A.1 à
B.2) — ceux qui adviennent lorsque n’a pas été accompli l’acte
(dont la formule verbale a été énoncée pour l’accomplir [perform]
et en l’accomplissant)
— nous appellerons ces échecs, dis-je, des
INSUCCÈS [MISFIRES]. Nous pouvons, par contre, baptiser du
nom d’ABUS les échecs qui ont lieu lorsque l’acte est accompli.
(N’allez pas, cependant, mettre l’accent sur les connotations habituelles de ces deux mots!) Lorsque l’énonciation est un insuccès,
la procédure que nous avions l’intention d’invoquer à partir d'elle,
se trouve interdite ou bien sabotée; et notre acte (se marier, etc.)
est nul et non avenu, ou sans effet, etc. Nous parlons de notre acte
comme d’un acte prétendu [purported], ou peut-être comme d’une
tentative — ou encore nous employons une expression telle que
«a rempli les formalités du mariage », par opposition à « s’est marié ».
Dans les cas |”, en revanche, nous parlons de notre acte malheureux
comme d’un acte « purement verbal » [professed] ou « creux » [hollow] ? plutôt que « prétendu » ou « vide »; et nous le tenons pour non
exécuté, ou non consommé, plutôt que pour nul et non avenu, ou
sans effet. Mais permettez-moi d’ajouter au plus vite que ces distinctions ne sont ni tranchées ni fermes, et plus spécialement, que des
[17] expressions comme « prétendu » et « purement verbal » ne résisteront
pas à une critique très poussée. Deux remarques, enfin, sur les actes
nuls et non avenus, ou sans effet. S’ils sont tels, cela ne signifie pas
bien sûr, que nous n’avons rien fait du tout : beaucoup de choses
50
18]
DEUXIÈME CONFÉRENCE
auront été accomplies — nous aurons commis de la façon la plus
intéressante l’acte de bigamie! — mais nous n’aurons pas accompli
l’acte prétendu : nous marier. Car malgré le mot, on ne se marie pas
deux fois quand on est bigame. (Bref, l’algèbre du mariage suit celle
de Boole.) De plus, « sans effet » ne signifie pas, ici, « sans conséquences, résultats, ou effets ».
Nous devons maintenant
essayer de rendre manifeste,
parmi
les insuccès, la distinction générale entre les cas A et les cas B. Dans
les deux cas A, nous trouvons un appel indu [misinvocation] à une
certaine procédure
— soit parce que semblable procédure
(pour
parler sans précision) n'existe pas de fait, soit parce qu’elle ne peut
être appliquée comme on tente de le faire. C’est pourquoi on pourrait
appeler les échecs de l’espèce A, des Appels indus. Nous pouvons
raisonnablement
baptiser la seconde espèce À — où la procédure
existe bel et bien, mais ne peut être appliquée comme on le voudrait —
du nom d’Emplois indus [Misapplications]. Quant à l’autre classe À,
la première nommée, je n’ai pas réussi à lui trouver une bonne appellation. Si l’on compare les cas de B à ceux de À, on s’aperçoit que
dans les premiers la procédure est irréprochable et qu’elle s’applique
en effet; mais nous ratons l’exécution du rituel, ce qui entraîne des
conséquences
plus ou moins graves. Nous appellerons
donc les
cas de B, face à ceux de A, des Exécutions ratées [Misexecutions],
par opposition aux Appels indus : l’acte prétendu est vicié parce
qu’une défectuosité [ffaw] ou un accroc [hitch] se produit dans la
conduite de la cérémonie. La classe B.1 est celle des Défectuosités;
la classe B.2, celle des Accrocs.
Nous
obtenons
donc
le schéma
suivant
* :
* [De temps en temps, Austin a employé d’autres noms pour les différents
échecs. Il serait peut-être intéressant d’en mentionner
quelques-uns
ici : A.l,
Jeux refusés; A.2, Jeux indus; B, Coups manqués; B.1, Exécutions ratées; B.2,
Non-exécutions;
I, Manques d'’égards; l'.1, Dissimulations;
2,
Inachèvements,
Manques de loyauté, Infractions, Indisciplines, Ruptures. J.O.U.].
51
:
ÉCHECS
AB
1%
INSUCCÈS
Acte prétendu, mais vide
ABUS
Acte purement verbal, mais creux
EE
ETES
manne
A
B"”
Appels
indus
Acte interdit
Exécutions
Acte
:
ay |
ratées
vicié
Insincérités
|
|
|
A.1
A.2
B.1
B.2
Le
Emplois
Défec-
Accrocs
indus
tuosités
12
ds
Je m’attends à ce qu’on ait des doutes au sujet de A.1 et de 2;
mais nous y reviendrons bientôt pour les considérer de plus près.
Avant d’entrer dans les détails, qu’on me permette ici quelques
remarques générales sur ces échecs. On peut demander :
1. Quelle
2. Jusqu’à
sorte
d’ « acte
» la notion
d’échec
quel point cette classification
concerne-t-elle?
des échecs est-elle com-
plète?
3. Ces classes
d’échecs
s’excluent-elles
mutuellement?
Considérons ces questions dans l’ordre (dans cet ordre).
1) Jusqu'où le domaine de l’échec peut-il s’étendre?
Eh bien, il semble d’abord évident que l’échec — bien qu’il ait
commencé à nous intéresser vivement (ou n’ait pas réussi à le faire!)
à propos de certains actes qui consistent (totalement ou en partie) à
prononcer des mots — soit un mal auquel sont exposés tous les actes
[19] qui ont le caractère général d’un rite ou d’une cérémonie : donc tous
les actes conventionnels. Non pas, bien sûr, que tout rituel soit exposé
à toutes les formes d’échec (d’ailleurs toutes les énonciations
performatives ne le sont pas non plus). Cela est clair, ne serait-ce que du
seul fait que beaucoup
d’actes conventionnels,
tels le pari ou le
transfert de biens, peuvent s’effectuer de façon non verbale. Et le
même genre de règles doit être observé dans toutes les procédures
conventionnelles
de cette espèce : nous n’avons qu’à omettre, dans
À, le renvoi spécial au caractère verbal de l’énonciation.
Voilà, au
moins, qui est évident.
52
DEUXIÈME CONFÉRENCE
De plus, il vaut la peine de noter — en guise de rappel — que parmi
les « actes » qui concernent le juriste, il en existe un grand nombre
qui sont des performatifs ou comprennent l’énonciation de performatifs, ou à tout le moins qui sont ou comprennent l’effectuation
[performance] de certaines procédures
conventionnelles.
Et, bien
sûr, vous pourrez apprécier le fait d’autant mieux que les juristes,
dans leurs écrits, ont constamment montré qu’ils étaient conscients
de l’existence d’un grand nombre de variétés d’échecs, et même, parfois, des particularités de l’énonciation performative. Seule la conviction encore très répandue — et qui va jusqu’à l’obsession — qué les
énoncés de la loi et les énonciations employées, disons, dans les
actes légaux, doivent être, de quelque façon, des affirmations vraies
ou fausses, a empêché nombre d’hommes de loi de mettre en ce
domaine bien plus d’ordre que nous ne pouvons quant à nous espérer
le faire — et je n’oserais même affirmer que quelques-uns d’entre eux
ne l’ont pas déjà fait. Ce qui en tout cas nous intéresse plus directement, c’est de nous rendre compte qu’un très grand nombre d’actes
qui relèvent de l’Ethique ne sont pas — comme les philosophes sont
trop enclins à le supposer — tout simplement en dernier ressort des
20] mouvements physiques : beaucoup d’entre eux ont le caractère général
d’actes qui seraient (totalement ou en partie) conventionnels
ou
rituels, et donc, exposés, entre autres choses, à l’échec.
Nous pouvons nous demander enfin — et ici il me faut abattre une
partie de mon jeu — si la notion d’échec concerne les énonciations
qui sont des affirmations. Jusqu’à présent, nous avons introduit
l’échec comme une caractéristique
de l’énonciation
performative,
principalement « définie » — si l’on peut parler ainsi — par opposition à l’ « affirmation », supposée, elle, bien connue. Je vais pourtant mettre (sans plus) ici l’accent sur une tendance apparue depuis
peu en philosophie
: la très grande attention accordée à ces « affirmations » qui, pour n'être pas exactement fausses ni proprement
« contradictoires
», n’en sont pas moins irritantes. Je pense en ce
moment aux affirmations qui renvoient à quelque chose qui n’existe
pas, par exemple celle-ci : « L’actuel roi de France est chauve. »
On pourrait être tenté de ramener pareil propos au cas où il y a intention de léguer un objet qu’on ne possède pas. Des deux côtés, n’y
a-t-il pas présupposition d’existence? Une affirmation qui renvoie à
quelque chose d’inexistant n’est-elle pas plutôt vide que fausse? Et
53
QUAND
DIRE,
C’EST
FAIRE
d’ailleurs plus nous considérons
une affirmation non comme une
phrase (ou proposition)
mais comme un acte de discours (les autres
actes étant des constructions logiques élaborées à partir de l’acte
de discours), plus nous étudions notre objet, dans toutes ses particularités, comme un acte, Notons encore qu’il y a des ressemblances
frappantes entre un mensonge et une fausse promesse. Nous aurons
à revénir plus tard sur ce sujet *.
2) Notre deuxième question était : jusqu’à quel point cette classification des échecs est-elle complète?
[21]
1) Eh bien, il faut d’abord nous rappeler ceci : puisqu'il n’y a pas
de doute qu’en formulant nos énonciations
performatives,
nous
« effectuons [perform] des actions » (en donnant au mot un sens
assez juste), alors celles-ci, en tant qu’actions, seront sujettes à un
certain nombre de types d’insuffisances auxquels toutes les actions
sont sujettes, mais qui sont distincts — ou que l’on pourrait distinguer — de ce que nous avons choisi de discuter sous le nom d’échecs.
Je veux dire qu’il peut arriver que les actions en général (non routes
les actions) soient effectuées sous la contrainte, par exemple, ou par
accident, ou du fait de telle ou telle méprise, ou encore sans qu’on ait
eu l’intention de les accomplir. Et il est certain que dans plusieurs de
ces cas nous ne sommes pas disposés à dire tout bonnement que
l’acte a été accompli, ou que c’est un tel qui l’a accompli. Je ne veux
pas entrer ici dans la théorie générale; dans bien des cas de ce genre,
nous pouvons même dire que l’acte était « vide » (ou qu’on pourrait
le considérer comme « vide » du fait de la contrainte ou d’une influence
indue), etc.; et je suppose qu’une théorie générale très savante pourrait couvrir à la fois ce que nous avons appelé des échecs, er ces autres
accidents « malheureux » qui surviennent lors de la production
d’actions (dans notre cas, celles qui contiennent une énonciation performative). Mais nous laisserons de côté ce genre de malheurs; nous
devons seulement nous rappeler que de tels événements peuvent toujours se produire, et se produisent toujours, de fait, dans quelque cas
que nous discutions.
Ils pourraient
figurer normalement
sous la
rubrique des « circonstances atténuantes
» ou des « facteurs diminuant où annulant la responsabilité de l’agent », etc.
* [Cf. p. [47] 8: J.O.U.].
S4
DEUXIÈME CONFÉRENCE
1) Deuxièmement : en tant qu’énonciations, nos performatifs sont
exposés également à certaines espèces de maux qui atteignent foute
22] énonciation. Ces maux-là aussi — encore qu’on puisse les situer dans
une théorie plus générale — nous voulons expressément les exclure
de notre présent propos. Je pense à celui-ci, par exemple : une énonciation performative
sera creuse ou vide d’une façon particulière si,
par exemple, elle est formulée par un acteur sur la scène, ou introduite dans un poème, ou émise dans un soliloque. Mais cela s’applique
de façon analogue à quelque énonciation que ce soit : il s’agit d’un
revirement [sez-change], dû à des circonstances spéciales. Il est clair
qu’en de telles circonstances, le langage n’est pas employé sérieusement, et ce de manière particulière,
mais qu’il s’agit d’un usage
parasitaire par rapport à l’usage normal — parasitisme dont l'étude
relève du domaine des étiolements du langage. Tout cela nous
l’excluons donc de notre étude. Nos énonciations
performatives,
heureuses ou non, doivent être entendues comme prononcées dans
des circonstances ordinaires.
mt) C’est en partie pour exclure ce genre de considérations,
au
moins pour l’instant, que je n’ai pas introduit ici une certaine sorte
d’échec ou quelque chose qu’on pourrait fort bien appeler ainsi :
celui qui provient d’un « malentendu ». Il est évident, en effet, que
pour avoir promis, il faut normalement
A) que j’aie été entendu par quelqu'un, peut-être par celui à qui
s’adressait la promesse;
B) que celui-ci ait compris que je promettais.
Si l’une ou l’autre de ces conditions n’est pas remplie, des doutes
surgiront sur le point de savoir si j’ai vraiment promis; et l’on pourrait soutenir que mon acte ne fut qu’une tentative, ou qu’il fut nul
et non avenu. On use de précautions spéciales, en matière de loi, pour
éviter cet échec ou d’autres, lorsqu'on veut, par exemple, signifier des
ou des sommations. Nous aurons à revenir plus tard,
23 = assignations
dans un autre contexte, sur cette très importante considération.
3) Ces cas d’échecs s’excluent-ils mutuellement?
La réponse est
évidente :
a) Non, en ce sens que nous pouvons agir incorrectement
de deux
façons à la fois (nous pouvons promettre, et sans être sincères, à un
âne de lui donner une carotte).
b) Non
— et ceci est plus
important
55
— en ce sens que les mauvais
QUAND DIRE, C’EST FAIRE
fonctionnements
pent
« se fondent
», ce qui rend
leur
les uns dans
distinction
les autres
« arbitraire
» et « se recou-
» de toutes
sortes
de
façons.
Supposons, par exemple, que j’aperçoive un bateau dans une cale
de construction, que je m’en approche et brise la bouteille suspendue
à la coque, que je proclame « Je baptise ce bateau le Joseph Staline »,
et que, pour être bien sûr de mon affaire, d’un coup de pied je fasse
sauter les cales. L’ennui, C’est que je n’étais pas la personne désignée
pour procéder au baptême (peu importe que Joseph Staline ait été
ou non le nom prévu — ce ne serait qu’une complication de plus;
l’affaire serait peut-être même plus regrettable, en un sens, s’il s’agissait du nom prévu). Nous admettrons sans peine :
1) que le bateau
n’a pas, de ce fait, reçu de nom *;
2) qu’il s’agit d’un incident extrêmement regrettable.
On pourrait dire que j’ai « rempli certaines des formalités » de la
procédure destinée à baptiser le bateau, mais que mon « action » fut
« nulle et non avenue » ou « sans effet », parce que je n’étais pas la
personne adéquate, que je n’avais pas les « pouvoirs » pour l’accom[24] plir. Mais on pourrait dire aussi — pour résoudre le problème autrement — que lorsqu'il n’y a ni prétention ni même l’ombre d’un droit
aux pouvoirs, alors il n’existe aucune procédure conventionnelle
reconnue : c’est une imitation bouffonne, comme un mariage avec
un singe. Ou encore pourrait-on dire que la procédure, pour une part,
consiste à se faire désigner. Lorsque le saint baptisa les pingouins,
était-ce nul et non avenu parce que la procédure du baptême ne
saurait être appliquée aux pingouins, ou parce qu’il n’y a aucune
procédure reconnue pour baptiser quoi que ce soit, si ce n’est des
humains? Je ne crois pas que ces incertitudes importent au niveau
théorique qui est le nôtre, bien qu’il soit amusant de les examiner et
qu’il soit avantageux, en pratique, d’avoir à notre disposition, comme
les juristes, une terminologie qui puisse en venir à bout.
* Baptiser des bébés est tâche encore plus délicate : on pourrait avoir le mauvais
nom et le mauvais ecclésiastique, c’est-à-dire quelqu'un
qui a droit de donner
nom à des bébés, mais qui ne serait pas désigné pour donner un nom à ce bébé-ci,
25]
Troisième conférence
Dans notre première conférence, nous avons établi comme une distinction préliminaire que l’énonciation performative ne dit pas, ou
ne se limite pas à dire, quelque chose, mais qu’elle fait quelque chose;
qu’elle n’est pas un compte rendu, vrai ou faux, d’un phénomène.
Dans la deuxième, nous avons fait remarquer que si elle n’est jamais
vraie ou fausse, elle est néanmoins sujette à la critique — qu’elle
peut être malheureuse; et nous avons dressé une liste comprenant
six de ces types d’Échecs. Quatre d’entre eux empêchent le succès de
l’énonciation et rendent nul et non avenu l’acte prétendu, de sorte
qu’il n’a pas eù lieu effectivement; les deux autres, en revanche, ne
font d’un acte purement verbal [professed] qu’un simple abus de procédure. Si bien que nous voilà apparemment armés de deux beaux
concepts tout neufs et prêts à nous emparer de la Réalité ou (selon
le cas) de la Confusion. Deux nouvelles clés en main donc, et en
même temps, bien sûr, deux nouvelles entraves aux pieds. En philosophie, un homme prévenu n’en vaut pas deux. Ce serait même plutôt
le contraire... J’ai ensuite piétiné quelque temps, discutant certaines
questions générales relatives au concept d’Échec, et j'ai situé ce
concept à peu près à sa place, dans un nouveau secteur de notre champ
d’investigation. J’ai affirmé 1) qu’il s’applique à tous les actes rituels
(pas seulement aux actes verbaux), et que ces actes rituels sont plus
courants qu’on ne croit. J’ai admis 2) que notre liste n’était pas
complète et qu'il existe, en effet, bien d’autres domaines où se mani6] festent disons des « malheurs » susceptibles d’affecter soit les actes
rituels en général soit les énonciations
en général; ces domaines étant,
sans nul doute, l’affaire des philosophes. J’ai enfin admis 3) que divers
échecs peuvent, comme il va de soi, se combiner ou se recouper, et
qu’on peut, au choix, faire entrer tel exemple dans une classe ou une
autre.
Nous devions considérer ensuite quelques exemples d’échecs,
c’est-à-dire d’infractions à nos six règles. Permettez-moi de vous
57
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
rappeler d’abord la règle:A.1 : il doit exister une procédure, reconnuepar
convention, dotée par convention d’un certain effet, et comprenant
l’énoncé de certains mots par de certaines personnes dans de certaines
circonstances. Puis la règle A.2, bien sûr, qui complète la précédente :
il faut que, dans chaque cas, les personnes et circonstances particulières soient celles qui conviennent pour qu’on puisse invoquer
la procédure en question.
A.1.
Il doit
par
convention
mots par
exister
une procédure,
d’un certain
de certaines
reconnue
effet,
personnes
par
et comprenant
dans
convention,
l’énoncé
de certaines
dotée
de certains
circonstances.
La dernière partie, évidemment, tend simplement à limiter la règle
aux cas d’énonciations;
elle n’est pas, en principe, importante.
Notre
formulation
nous
pouvons
peut
avoir
contient
cependant,
ici un autre
pas de leur préférer
les deux
non
sens
sans
mots
raison,
nous
qu’ « être reconnu
« être (généralement)
«exister
» et « reconnu
demander
si «exister
»;
»
» et s’il ne conviendrait
employé
». Nous
ne saurions
[27] donc nous servir des termes « 1} exister, 2) être reconnu » comme si
de rien n’était. Eh bien, pour tenir compte de cette légitime question,
considérons, d’abord et séparément, « reconnu ».
Si quelqu’un formule une énonciation performative,
et si elle est
classée comme un insuccès parce que la procédure invoquée n’est pas
reconnue, on a des raisons de croire que ce sont d’autres personnes que
celle qui parle qui ne la reconnaissent pas (si du moins celui qui parle
le' fait sérieusement). Quel exemple donner? Considérons la phrase :
« Nous voilà divorcés! », adressée par un mari à son épouse, en pays
chrétien, l’un et l’autre étant chrétiens plutôt que mahométans.
Ici,
quelqu'un pourrait dire : « Reste qu’il n’a pas divorcé (avec succès),
car c’est une autre procédure, verbale ou non verbale, que nous
reconnaissons,
à l’exclusion de toute autre »; ou peut-être même :
«Nous (nous) n’admettons absolument aucune procédure de divorce
— le mariage est indissoluble. » Il peut même arriver qu’on rejette
ce qui mérite d’être appelé un code de procédures en son entier —
par exemple le code de l’honneur comportant
le duel. C’est ainsi
qu’un défi peut nous être lancé par « Je vous enverrai mes témoins » —
ce qui équivaut à « Je vous provoque en duel » — sans que nous nous
en soucions le moins du monde. C'est là la situation exploitée tout
au long de la triste histoire de Don Quichotte.
58
TROISIÈME CONFÉRENCE
Il est évident que le problème devient relativement
simple si nous
n’admettons
jamais une procédure
« comme celle-là » — c’est-à-dire
quelque procédure
que ce soit pour faire ce genre de chose, ou cette
procédure-là
en tout cas pour faire cette chose particulière-là.
Mais
il peut aussi arriver que nous reconnaissions
de fait une procédure
dans certaines circonstances
ou compte tenu de certaines personnes,
mais non s’il s’agit d’autres
circonstances
ou d’autres
personnes.
Nous pouvons
alors être amenés à nous demander
(comme
dans
| l'exemple du baptême du bateau, considéré plus haut) si l’échec
doit bien entrer dans la classe A.1 (que nous étudions en ce moment),
ou plutôt dans A.2 (ou même dans B.1 ou B.2). Dans une réunion,
par exemple, lorsqu'il s’agit de former les camps pour lancer un jeu,
vous dites : « Je choisis Georges. » À quoi Georges répond en grognant : « Je ne joue pas. » Georges a-t-il été choisi? Sans aucun
doute, il y a là une situation malheureuse.
Mais on peut dire que
vous n’avez pas choisi Georges, soit parce qu’il n’existe aucune
convention permettant
de choisir des personnes qui ne jouent pas,
soit parce que Georges, dans les circonstances présentes, n’est pas
un objet auquel la procédure du choix soit applicable. Ou encore,
sur une île déserte, vous pouvez me dire : « Allez ramasser du bois »;
et je puis vous répondre : « Je n’ai pas d’ordres à recevoir de vous »,
ou « Vous n’avez pas qualité pour me donner des ordres ». Je n’accepte
pas d’ordres de vous quand vous essayez d’imposer votre autorité
sur une île déserte (une autorité que je peux reconnaître, certes, mais
seulement si je le veux bien); et cela contrairement au cas où vous
êtes le capitaine du bateau et possédez de ce fait une autorité authentique.
Nous pourrions dire, en revanche, ramenant ces cas-là à la classe
A.2 (Emploi indu), que la procédure — prononcer certains mots,
etc. — était bien correcte et reconnue, mais que les circonstances
dans lesquelles elle a été invoquée, ou les personnes qui l’invoquèrent,
n'étaient pas adéquates. « Je choisis » est dans l’ordre, mais seulement quand l’objet du verbe est un « joueur »; de même, pour un
commandement : le sujet du verbe doit être un « commandant » ou
une « autorité ».
Nous pourrions dire aussi, ramenant cette fois nos cas à la règle
B.2 (et peut-être devrions-nous réduire la suggestion précédente à
celle-ci) : la procédure‘n’a pas été complètement exécutée; on peut,
39
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
en effet, tenir pour partie nécessaire de la procédure que la personne
129] qui est l’objet du verbe « Je vous ordonne de. » ait déjà constitué
en autorité, par quelque: procédure tacite ou verbale, la personne
qui donne l’ordre (en disant, par exemple, « Je promets de faire ce
que vous mé commanderez »). Vous reconnaissez là, bien sûr, une
des incertitudes — et, en vérité, une incertitude tout à fait générale
— qui sous-tendent les débats lorsqu’on discute, en théorie politique,
sur le point de savoir s’il y a ou non, ou s’il devrait y avoir, un contrat
social:
Il me semble que la manière dont nous tranchons des cas
particuliers est en principe sans importance
— bien que nous
puissions nous entendre, soit à partir des faits, soit en introduisant d’autres définitions, pour préférer telle solution à telle
autre. Mais il importe en principe de voir clairement
ce qui
suit :
1. Contrairement à ce qu’implique B.2, ce serait en vain que nous
inclurions le plus d’éléments possible dans la procédure : il resterait
toujours que quelqu’un pourrait rejeter le tout.
2. Pour qu’une procédure soit reconnue, il ne suffit pas qu’elle soit
en fait d’usage courant, même pour les personnes actuellement
concernées. Il doit encore demeurer en principe possible à quiconque
de rejeter la procédure (ou le code de procédures — même celui
qu’on aurait reconnu jusqu'ici — comme il peut arriver, par
exemple, pour le code de l’honneur). Celui qui la rejette s'expose,
bien sûr, à des sanctions : les autres refuseront de jouer avec lui
ou diront qu’il n’est pas homme d’honneur. Par-dessus tout, il faut
se garder de tout définir en fonction de circonstances
données
[actual], et de cas stéréotypés [far] : ce serait s’exposer à la vieille
objection qu’un « ça doit être » ne peut pas se tirer d’un « c’est
ainsi ». (Être reconnu n’est pas une circonstance, au sens propre.)
Dans les procédures des jeux, par exemple (et de nombreuses autres),
et si appropriées que soient par ailleurs les circonstances, je peux
cependant fort bien ne pas jouer en fait. Nous voudrions même
[0] avancer qu'il est en fin de compte problématique de définir « reconnu »
par « employé d’habitude ». Mais c’est là un point plus difficile à
éclaircir.
Deuxième point : que veut-on signifier quand on suggère qu’une
procédure pourrait parfois ne pas même exister — question différente
60
TROISIÈME CONFÉRENCE
de celle de savoir
ou celui-là
si la procédure
est ou non reconnue
par ce groupe-ci
*?
1. Nous avons le cas des procédures qui « n’existent plus », en ce
sens, tout simplement, que s’il fut un temps où elles étaient généralement reconnues, elles ne le sont plus aujourd’hui, ni généralement,
ni même par quiconque : la provocation en duel, par exemple.
u. Nous avons les procédures inaugurées par quelqu'un. Il arrive
parfois qu’une personne trouve à « s’en tirer » de cette façon : comme
celui qui, au rugby, attrapa le premier le ballon et se mit à courir.
S’en tirer est chose essentielle, en dépit d’une terminologie suspecte.
Considérons telle éventualité : si je vous dis « Vous avez été lâche »,
ce peut être un reproche ou une insulte; et je puis expliciter ma
déclaration en disant « Je vous reproche de... »; mais non en disant
31] « Je vous insulte »: Les raisons n’importent pas ici **. Ce qui importe,
c’est de remarquer qu’un genre spécial d’insuccès [non-play ***] se
produira si quelqu’un dit, de fait, « Je vous insulte ». Car si l’insulte
est une procédure conventionnelle
et, en effet, au premier chef,
verbale — de sorte qu’en un sens nous ne pouvons pas ne pas comprendre la procédure que l’autre a l’intention d’invoquer — il reste
qu’à peu près infailliblement nous n’entrerons pas dans son jeu :
non pas simplement parce qu’une convention, là, n’est pas reconnue,
mais parce que nous sentons confusément la présence d’un obstacle
dont la nature ne nous apparaît pas immédiatement, et qui s’oppose
à ce que, reconnue, elle le soit jamais.
* Nous nous gardons bien de nous demander si la procédure « existe » ou non
— ce qui est fort compréhensible : il est courant et de mode, aujourd’hui, que ce
mot nous donne la chair de poule (et pour de bonnes raisons, en général); mais
nous pouvons dire que le doute porte plutôt sur la nature précise, ou la définition,
ou la compréhension
de la procédure, laquelle, sans aucun doute, existe et est
reconnue.
** Plusieurs procédures et formules de ce genre se révéleraient inutilisables si
nous les reconnaissions;
peut-être faudrait-il, par exemple, nous interdire l’emploi
de la formule « Je vous promets de vous rosser ». Mais on me dit qu’à l’époque
où le duel entre étudiants était florissant en Allemagne, les membres d’un club
avaient coutume de défiler devant les membres du club rival, puis, lorsque les
deux clubs se faisaient face, chacun des membres du premier disait très poliment
à son adversaire désigné dans le second : « Beleidigung »; ce qui signifie « Je vous
insulte ».
*+* [« Jeu refusé » fut le nom qu’Austin donna, pendant un certain temps, aux
échecs de la catégorie A.1. Plus tard il rejeta ce mot, mais il demeure ici dans ses
notes. J.O.U.]
61
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
Toutefois il arrivera beaucoup plus fréquemment
qu’on ne sache
pas avec certitude jusqu'où une procédure peut s'étendre — quels
cas elle couvre ‘ou à quelles variétés de cas on pourrait l’appliquer.
Il est dans la nature même de toute procédure que les limites de son
applicabilité et aussi, bien sûr, sa définition « précise », demeurent
vagues. Il se présentera toujours des cas difficiles et marginaux, où
rien dans l’histoire antérieure d’une procédure conventionnelle
ne
décidera d’une manière définitive si cette procédure est ou non
correctement
appliquée à tel cas. Puis-je baptiser un chien, si de
l’aveu de tous il est doué de raison? ou y aura-t-il insuccès? La loi
abonde en décisions difficiles de ce genre © — pour lesquelles, évi-
demment, il devient assez indifférent que nous soyons amenés à
décider (A.1) qu’une convention n’existe pas, ou (A.2) que les cir[32] constances ne sont pas celles qui permettent d’invoquer une convention qui, sans aucun doute, existe. De toute façon, nous tendrons à
nous considérer liés par le « précédent » que nous avons établi.
Habituellement
les hommes de loi préfèrent cette dernière voie qui
applique, plutôt qu’elle ne crée, la loi.
Un autre type de cas peuvent être classés de très diverses manières,
qui méritent une mention spéciale.
Les énonciations performatives que j’ai prises comme exemples
représentent toutes des cas très élaborés de performatifs : nous les
appellerons plus tard des performatifs explicites par opposition aux
implicites. Je veux dire qu’elles commencent (toutes) par — ou contiennent — une expression très significative et très claire, telle que « Je
parie », « Je promets », « Je lègue » — expression employée aussi
très communément
pour nommer l’acte même que j’accomplis en
formulant l’énonciation (par exemple, parier, promettre, léguer, etc.).
Mais il est bien sûr évident — et c’est là un fait important — que
nous pouvons à l’occasion user de l’énonciation « Partez », pour
accomplir à peu près la même chose qu’en disant : « Je vous ordonne
de partir ». Et pour décrire ensuite ce qui a été fait, nous dirions tout
bonnement, dans les deux cas, qu’on m’a ordonné de partir. Or on
peut se demander, de fait — et à s’en tenir à la seule énonciation, on
pourra toujours se le demander dans le cas d’une formule aussi peu
62
TROISIÈME CONFÉRENCE
explicite que le simple impératif « Partez » — si celui qui parle
m'’ordonne (ou tend à m’ordonner) de partir, ou me conseille de le
faire, ou m’en prie instamment (ou quoi encore?). De façon analogue,
«Il y a un taureau dans le champ » peut être ou n'être pas un avertisse33] ment, car je pourrais être en train de décrire un paysage; « Je serai là »
peut être ou n’être pas une promesse. Ici nous avons des performatifs
primaires, distincts des explicites; et il se peut que rien dans les
circonstances ne nous permette de décider même si oui ou non
l’énonciation est performative. De toute façon, une situation donnée
peut me laisser libre de choisir entre deux interprétations.
Peut-être
s’agissait-il d’une formule performative, mais la procédure en question
n’était pas invoquée assez explicitement.
Peut-être ne l’ai-je pas
interprétée comme un ordre ou n’étais-je, en tout cas, pas fenu de
l'interpréter ainsi. La personne n’a pas interprété les mots comme
une promesse : c’est-à-dire qu’en ces circonstances particulières,
elle n’a pas reconnu la procédure, parce que son interlocuteur n’avait
pas complètement exécuté le rituel.
Nous pourrions assimiler tout cela à une action défectueuse ou
incomplète (B.1 ou B.2) : en réalité elle est complète, mais non
dépourvue d’ambiguité. (En matière de droit, évidemment, cette
sorte de performatif peu explicite sera normalement ramené à B.1
ou à B.2 : on a statué légalement que léguer sans formule expresse,
par exemple, est un acte ou incorrect ou incomplet; mais une telle
rigidité n’existe pas dans la vie courante.) Nous pourrions également
considérer ce cas comme un Malentendu (sujet dont nous reportons
l’étude à plus tard), mais ce serait une espèce spéciale de malentendu,
ayant trait à la valeur [force] de l’énonciation, et non à sa signification 1. L'essentiel, ici, n’est pas seulement que l’auditoire n’a pas
compris, mais qu’il n’avait pas à comprendre (à interpréter tel propos,
par exemple, comme un ordre).
En fait, nous pourrions même ramener ce cas à A.2 en disant que
[34]
la procédure n’est pas faite pour être utilisée là où il n’est pas clair
qu'on l’utilise présentement. (Pareil usage rend la procédure tout à
fait nulle et non avenue.) Il faudrait exiger qu’on ne puisse user
d’une procédure que dans des circonstances
qui montrent sans
ambiguïté qu’on est en train de le faire. Mais c’est là un idéal difficile
à atteindre...
63
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
A.2. Il faut que dans chaque cas, les personnes et circonstances
particulières soient celles qui conviennent pour qu’on puisse invoquer
la procédure en question.
Nous allons maintenant envisager les infractions à A.2. ce type
d’échecs que nous avons appelé Emplois indus. Les exemples sont
légion. « Je vous nomme », prononcé alors que vous avez déjà été
nommé, ou qu’un autre l’a été, ou que je n’ai pas le droit de faire
cette nomination,
ou si vous êtes un cheval. « Oui [je prends cette
femme] », prononcé alors que votre degré. de parenté vous l’interdit,
ou devant le capitaine d’un bateau qui n’est pas en mer. « Je donne»,
si l’objet ne m’appartient pas, ou s’il s’agit de ma chair vivante et
dont je ne puis disposer 2. Nous avons plusieurs expressions, différentes selon ces cas : « ultra vires », « incapacité », « objet (ou
personne, etc.) inadéquat ou impropre », « non habilité », etc.
Il est dans la nature des choses que la limite entre « personnes
inadéquates » et « circonstances indues » ne soit pas très rigoureuse.
Les « circonstances », en effet, peuvent aller jusqu’à recouvrir entièrement les « caractères » de tous les participants. Mais il nous faut distinguer entre les cas où l’inadéquation des personnes, objets, noms,
15] etc., relève del’ «incapacité », et les cas plus simples dans lesquels l’objet
ou l” « exécutant » n’est pas du genre ou du type qu’il faut. Encore
une fois il s’agit là d’une distinction assez grossière et qui tend à
disparaître, mais qui n’est pourtant pas sans importance (en matière
de loi, par exemple). Nous devons donc distinguer les cas où un
ecclésiastique se trompe de bébé mais prononce le prénom fixé, et
ceux où il baptise un bébé « Albert » au lieu d’ « Alfred », des cas où
l’on dirait « Je baptise cet enfant 2704 » ou « Je vous promets que je
vais vous enfoncer la mâchoire », ou encore des cas où l’on donnerait
officiellement à un cheval le titre de Consul. Ici, c’est le genre ou le
type même qui est en question, alors que précédemment il ne s’agissait
que d’une question d’incapacité.
Nous avons déjà mentionné des cas où A.2 et A.1 (ou A.2 et B.1)
se recouvraient. Peut-être dirons-nous plus volontiers qu'il s’agit
d’un appel indu A.1 lorsque c’est la personne elle-même qui n'est
pas adéquate, que lorsque l’échec vient seulement de ce que la personne
n’a pas été désignée en bonne et due forme; en d’autres termes,
lorsque rien — ni procédure ni nominations antérieures, etc. — ne
64
TROISIÈME CONFÉRENCE
pouvait, dès le départ, mettre la situation en ordre. En revanche, si
nous nous en prenons à la question de la nomination au sens littéral
(c’est-à-dire la position, et non le statut), nous pourrions ranger l’échec
parmi les procédures mal exécutées (par exemple, voter pour un
candidat avant qu’il ait été officiellement présenté). La questionest ici de
savoir où nous arrêter dans cette analyse régressive de la «procédure »…
Nous en arrivons maintenant aux exemples de B (sur lesquels nous
avons déjà empiété, bien entendu), appelés Exécutions ratées.
B.1. La procédure
correctement.
doit être exécutée
par
tous les participants,
et
Il s’agit de défectuosités. Elles se produisent lorsqu’on emploie,
36] par exemple, de mauvaises formules : la procédure convient aux
personnes et circonstances, mais ne se déroule pas correctement. On
trouve plus facilement des exemples en matière de droit; la vie
courante, où règne plus d’indulgence, n’offre pas de cas aussi nettement définis. L’emploi de formules implicites tomberait sous cette
rubrique. Sous la même rubrique se range également l’emploi de
formules vagues et de références incertaines : quand je dis, par
exemple, « ma maison », alors que j’en possède deux, ou « Je vous
parie que la course n’aura pas lieu aujourd’hui », alors que plusieurs
courses ont été prévues.
L’auditoire peut s’y méprendre, ou ne saisir le sens que peu à peu,
mais c’est là une autre question; une défectuosité s’est glissée dans le
rituel, quel que soit le sens reçu par l’auditoire. Une des questions
les plus difficiles à trancher est celle de savoir si le « consensus ad idem »
est nécessaire quand deux parties sont en jeu. Dois-je absolument
m'assurer de l'interprétation
correcte, au même titre que de tout le
reste? Quoi qu’il en soit, il s’agit évidemment d’une matière soumise
aux règles Bet non pas aux règles F,
B.2. La procédure
doit être exécutée intégralement
par tous les par-
ticipants.
Il s’agit d’accrocs
: nous tentons d’exécuter la procédure,
mais
l’acte échoue. Ma tentative de faire un pari en disant « Je vous parie
six pence » échoue, par exemple,
à moins que vous ne disiez
« D'accord!
» (ou des paroles à peu près équivalentes);
ma tentative
de me marier en disant « Oui » échoue, si la femme dit « Non »; ma
65
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
tentative de vous provoquer en duel échoue si je dis « Je vous provoque
17] en duel », mais néglige d'envoyer mes témoins; ma tentative d’inaugurer une bibliothèque
échoue si je dis « Cette bibliothèque
est
ouverte » mais la clef se casse dans la serrure, comme (et inversement)
le baptême d’un bateau échoue si je fais sauter les cales avant d’avoir
dit « Je lance ce bateau ». Dans la vie courante, encore une fois, un
certain laisser-aller est autorisé; sinon, imaginez quand les affaires
universitaires aboutiraient!
Il est naturel de se demander parfois si aucun supplément n’est
requis. Faut-il que vous ayez accepté, pour que je vous aie fait un
cadeau? Sans doute une acceptation est-elle nécessaire dans le domaine
des affaires ; mais est-ce le cas dans la vie courante? Semblable incertitude surgit quand une nomination est faite sans le consentement de
la personne en question. Le problème se pose alors de savoir jusqu’à
quel point les actes peuvent être unilatéraux #. On peut aussi se
demander quand l’acte se termine, et ce qui peut être tenu pour son
achèvement *.
Je vous prie de remarquer qu’en tout cela, nous n’avons pas voulu
évoquer d’autres situations où un malheur peut surgir : ainsi lorsque
celui qui agit [the performer] se trompe tout simplement sur les faits;
ou lorsqu'il y a désaccord sur ces faits — pour ne rien dire des divergences d’opinion. Il n’existe, par exemple, aucune convention me
permettant de vous promettre de faire quelque chose à votre détriment
et, par conséquent, m’obligeant envers vous à tenir ma promesse. Mais
supposons que je dise « Je promets de t’envoyer au couvent » : je puis
penser, mais pas toi, que ce sera pour ton bien; ou encore tu peux le
138] penser, mais pas moi; ou même nous pouvons le penser tous deux,
alors que la suite montrera qu’en fait il n’en est rien. Ai-je invoqué
une convention inexistante dans des circonstances indues? Inutile de
dire — et il s’agit d’un principe général — qu’on ne saurait choisir
de façon satisfaisante entre ces alternatives trop grossières pour permettre la solution de cas subtils. Il n’y a pas de raccourci qui permette
d’exposer simplement — mais dans toute sa complexité — une situation qui ne saurait
trouver
classifications courantes.
* Ainsi peut-on
se demander
cité d'achever
le geste lui-même,
sa place
exacte
si échouer
à faire accepter
ou bien un échec du type
66
dans
aucune
des
un don est une incapaT°.
TROISIÈME CONFÉRENCE
Il peut sembler, après toutes ces remarques, que nous ayons tout
simplement renoncé à nos règles. Il n’en est rien. Il est clair que six
espèces d’échecs peuvent toujours se produire même s’il est parfois
malaisé de dire lequel d’entre eux a lieu dans tel cas concret. Et il
demeure possible de les définir, du moins en certains cas, si nous le
désirons. Mais nous devons à tout prix éviter de simplifier à l’excès :
on serait tenté de dire que c’est là déformation
professionnelle
des
philosophes, si ce n’était leur profession.
in
2 ae
ane
Vrabprucut éd tune :4
hier
MP#ALT
co mdsaer
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39]
Quatrième conférence
Dans notre dernier exposé, nous avons considéré
divers cas
d’Échecs : ceux où il n’existe aucune procédure, ou du moins aucune
procédure reconnue, ou bien encore où la procédure a été invoquée
dans des circonstances
indues; ceux aussi où l’on a mal employé
la procédure;
ceux, enfin, où on l’a employée, mais de façon
incomplète. Et nous faisions remarquer que ces situations peuvent parfois se recouper, les interférences se produisant généralement avec les
Malentendus — type d’échec auquel toutes les énonciations sont sans
doute exposées — et avec les Erreurs.
Un dernier cas relève de l'.1 et l°.2 : les insincérités et les infractions
(ou ruptures *). Ici, dirons-nous, l’acte n’est pas nul et non avenu,
bien qu’il demeure malheureux.
Permettez-moi de répéter les définitions :
T.1. Lorsque la procédure — comme il arrive souvent — suppose
chez ceux qui recourent à elle certains sentiments, pensées ou intentions, lorsqu'elle doit provoquer par la suite un certain comportement
de la part de l’un ou l’autre des participants, il faut que la personne
qui prend part à la procédure (et par là l’invoque) ait, en fait, ces
pensées, sentiments ou intentions, et que les participants aient l’intention d’adopter le comportement impliqué;
T2. de plus, les participants doivent se comporter ainsi par la suite.
[40] 1. Sentiments
Voici des exemples où les sentiments requis font défaut :
« Je vous félicite », paroles prononcées alors que je ne me réjouis
nullement, alors que je suis peut-être même agacé.
« Je vous exprime mes condoléances », alors que je n’éprouve
aucune sympathie.
* [Cf. p. [18], et note au bas de cette même page.]
69
QUAND
DIRE,
C'EST
FAIRE
Les circonstances sont appropriées et l’acte a bien lieu, il n’est pas
nul et non avenu; maïisilest, en fait, insincère. Je n’ai pas à vous féliciter
ou à vous exprimer mes condoléances,
étant donné ce que je ressens.
2. Pensées
Voici maintenant des exemples où les pensées requises font défaut :
« Je vous conseille de. », alors que je ne pense pas qu’il s’agisse
pour”vous de la meilleure voie à suivre.
« Je le juge innocent — je l’acquitte », alors que je le crois, en fait,
coupable.
Ces actes ne sont pas nuls et non avenus. De fait, je donne un
conseil, je rends un verdict, même si je ne suis pas sincère. Il y a
parallélisme évident, ici, avec un des éléments du mensonge : avec la
production d’un acte de discours qui relève de l’assertion 1,
3. Intentions
Voici enfin des exemples où les intentions
requises sont absentes
« Je promets
aucunement
», alors
que je ne me propose
de tenir
:
ma
promesse.
« Je parie », alors que je n’ai pas l’intention de payer.
« Je déclare
[41]
la guerre
», alors
que je n’ai pas l’intention
de me battre.
Bien que je n’emploie pas ces termes « sentiments », « pensées »,
et « intentions » dans un sens technique (mais plutôt au sens large),
il me faut apporter quelques précisions :
1) Les distinctions proposées sont si imprécises qu’on ne peut
s’attendre à parfaitement
distinguer les cas les uns des autres. Les
cas peuvent d’ailleurs se combiner entre eux, et c’est ce qui se produit
habituellement.
Si je dis, par exemple, « Je vous félicite », dois-je vraiment avoir le sentiment (ou plutôt la pensée) que vous avez bien agi
ou bien mérité? Ai-je la pensée (ou plutôt le sentiment) que ce fut un
acte tout à fait digne d’éloges? Reprenons la promesse : je dois, bien
sûr, avoir une certaine intention, mais je dois aussi tenir la chose pour
faisable et peut-être penser que celui à qui je promets pense y trouver
un avantage; ou encore le penser moi-même pour lui.
2) Nous devons distinguer entre penser vraiment qu’il en est ainsi
— il est coupable, il est l’auteur du méfait, par exemple, ou l'hommage
lui revient, c’est bien lui qui a agi — et le penser alors qu’il en est
70
QUATRIÈME CONFÉRENCE
vraiment ainsi : pensée alors juste par opposition à erronée. (Même
distinction entre un sentiment
éprouvé, de fait, et la question de
savoir si ce sentiment est justifié; entre une intention et la question
de savoir si cette intention est réalisable.) Mais les pensées constituent
un cas très intéressant,
c’est-à-dire
très déroutant
: intervient ici
l’insincérité, élément essentiel du mensonge, lequel n’est pas simplement l’affirmation d’une chose qui est en fait fausse. Quelques exemples : je pense, en disant « Innocent! », qu’il est l’auteur du méfait;
ou, en disant « Je vous félicite », qu’il n’est pas l’auteur de l’exploit :
mais, en pensant cela, je puis me tromper en fait.
Si certaines de nos pensées sont erronées (bien que sincères), il en
[42]
résultera évidemment un échec d’un genre différent :
a) Je puis donner une chose qu’il ne m’appartient
pas, en fait, de
donner (bien que je le pense). On est tenté de dire qu’il s’agit alors
d’un « Emploi indu », que les circonstances, objets, personnes, etc.,
ne sont pas ceux que la procédure de la donation exige. Il faut cependant se rappeler ce que nous disions : que nous exclurions tout ce
qui peut sans doute s'inscrire sous le nom d’Échec, mais relève de
l’erreur ou du malentendu. Il est à noter que l’erreur ne rend pas, en
général, l’acte nul et non avenu; elle peut, du moins, le rendre excusable.
b) « Je vous conseille de faire X » est une énonciation performative.
Considérez le cas où je vous conseille de faire une chose qui, en
réalité, ne vous est pas du tout avantageuse, bien que je le pense. Ce
cas est très différent de (1) * : on n’est nullement porté, ici, à penser
que l’acte peut être nul et non avenu, ou le devenir; ou qu’il n’est
pas sincère, Nous introduirions
plutôt une autre notion critique,
entièrement neuve : nous dirions qu'il s’agit d’un mauvais conseil.
Qu'un acte soit heureux à tous les points de vue dont il a été question
jusqu’à présent ne le soustrait pas pour autant à toute critique. Nous
reviendrons sur ce point.
3) Nous reviendrons également sur le cas suivant, encore plus
difficile : il existe une classe d’énonciations performatives que j’appelle
des verdictifs 15 et dont voici des exemples : « Je juge l’accusé
[43] coupable », ou simplement « Coupable! », ou encore, l’arbitre dit
« Éliminé! ». Quand nous disons « Coupable! », l’acte est heureux
en un sens si nous pensons sincèrement, d’après les témoignages,
* [Ce chiffre renvoie probablement
aux exemples en haut de la page [40] et
non à ceux de la page [41]. Le manuscrit ne permet pas de trancher. J.O.U.]
71
QUAND
DIRE,
C’EST
FAIRE
que l’accusé a commis le délit. Mais, bien sûr, tout ce que vise la
procédure, d’une certaine manière, c’est d’être correcte; contrairement
à ce qui se pa$sait dans‘les cas examinés plus haut, la question de
savoir ce qu’on pense ne se pose pas ici. Ainsi, lorsque l’arbitre dit
« Changez #6! », la manche est de ce fait terminée. Il peut arriver
toutefois que le verdict soit « mauvais » : indu [unjustified] (cas du
jury), ou même incorrect (cas de l’arbitre). Nous sommes donc en
présence d’une situation très malheureuse.
Elle ne l’est pourtant en
aucun des sens envisagés : l’acte n’est pas nul et non avenu (si l’arbitre
dit « Éliminé! », le batteur est éliminé, la décision de l’arbitre est
irrévocable); il n’est pas non plus insincère. Ces difficultés (toujours
à redouter) n’ont cependant pas à nous préoccuper pour le moment;
nous cherchons uniquement à bien définir l’insincérité.
4) L’intention, elle aussi, peut susciter des embarras bien particuliers :
a) On hésite, nous l’avons vu, lorsqu'il s’agit de distinguer entre
une action subséquente et ce qui n’est que l’achèvement, la consommation de l’action unique et intégrale. Il est malaisé, par exemple,
de déterminer le rapport entre
« Je donne », et la cession elle-même,
« Oui » (je prends cette femme, etc.), et la consommation
« Je vends », et la conclusion du marché,
du mariage,
alors que le cas de la promesse n’offre à peu près pas de difficulté.
Ainsi, il est possible de distinguer, de plusieurs façons entre l’intention nécessaire à l’exécution d’une action subséquente, et l'intention
l’action présente. En principe,
[44] qui est requise pour accomplir
cette situation ne soulève cependant aucun problème pour ce qui est
du concept d’insincérité.
b) Nous avons distingué sommairement
les cas où certaines intentions sont requises, de ceux, plus particuliers, où l’on doit s’engager
à adopter un comportement ultérieur ; et dans ces derniers cas, l’usage
de la procédure a été conçu précisément pour provoquer ce comportement (soit en le rendant obligatoire, soit en le permettant).
Exemples : lorsqu’on entreprend d’exécuter une action, bien sûr, et probablement aussi pour le baptême. La raison d’être de telles procédures
est précisément
d’assurer l’apparition
de certains comportements
subséquents, et d’en prévenir d’autres; et il est évident qu’en bien
72
QUATRIÈME CONFÉRENCE
des domaines
— celui des formules
légales, par exemple
— ce but
est chaque jour mieux atteint. Mais il n’en va pas toujours ainsi. Je
puis, par exemple, exprimer mon intention en disant simplement :
« Je ferai telle chose. » Il faut toutefois qu’au moment où je parle,
j'aie bien cette intention, si je veux éviter l’insincérité. Mais quel sera
au juste le degré ou le genre de l’échec, si ensuite je ne passe pas à
l’acte? Autre exemple : lorsque quelqu'un dit : « Je vous souhaite
la bienvenue » —ce que disant, il vous accueille de fait —, on peut croire
que certaines intentions s’imposent, au moins confusément. Mais
que penser s’il se comporte ensuite grossièrement ? Ou encore, je vous
donne un conseil, vous l’acceptez, et là-dessus je m’en prends à vous :
jusqu’à quel point ce revirement m'est-il interdit? Peut-être « s’attendon », seulement, à çe que je n’agisse pas ainsi? Ou faut-il penser que
la demande et l’acceptation d’un conseil rendent expressément inadmissible un tel comportement?
De même, je vous prie instamment de
faire quelque chose, vous accédez à ma demande, et voilà que je
proteste. Mon comportement
est-il incohérent? Il est probable que
nous nous efforçons généralement
d’éclaircir une
45] oui. Toutefois
situation de ce genre en y remplaçant, par exemple, « Je pardonne »
par « J’excuse »; ou « Je ferai telle chose » par « J’ai l’intention de le
faire », ou encore « Je le promets ».
En voilà assez pour l’instant sur les façons dont les énonciations
performatives
peuvent
être malheureuses
et aboutir
à ceci que
l « acte » est seulement prétendu, ou purement verbal, etc. Dans
l’ensemble, cela revient à dire — si vous préférez ce jargon — que
certaines conditions
doivent être remplies pour que l’énonciation
soit heureuse, que certaines données doivent se présenter de façon
bien déterminée. Et nous sommes ainsi amenés à affirmer ceci : pour
qu’une énonciation performative
soit heureuse, certaines affirmations
doivent être vraies. Tel quel, ce résultat de nos recherches est fort
banal. Eh bien, faisant abstraction des échecs déjà considérés, demandons-nous
1) quelles sont ces affirmations qui doivent être vraies?
2) y a-t-il quelque chose d’un peu excitant à dire quant au rapport
que l’énonciation performative entretient avec elles?
Rappelez-vous
ce que nous déclarions dans la première conférence
:
nous pouvons, en un sens, laisser entendre que beaucoup
de choses
sont telles ou telles, lorsque nous disons « Je promets »; mais cela
73
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
ne signifie nullement que l’énonciation « Je promets » soit l’affirmation
(vraie ou fausse) qu’il en est ainsi. Je vais mentionner certaines de
ces choses importantes Qui doivent être vraies pour que l’acte soit
heureux. (Pas toutes! Mais même celles que je vais relever paraîtront
assez ennuyeuses et anodines; je l’espère d’ailleurs car cela voudra
dire qu’elles sont enfin « évidentes ».)
Je dis, par exemple, « Je m'excuse », et ce faisant pense vraiment
[46] m'exçuser ; on peut alors dire que moi, ou l’autre, avons nettement
présenté nos excuses. Il en résulte ceci :
1) il est vrai et non pas faux que je fais (ou ai fait) quelque chose —
plusieurs choses, effectivement — et en particulier que je suis en train
de m’excuser (ou me suis déjà excusé);
2) il est vrai et non pas faux que certaines conditions sont remplies
— entre autres celles qui relèvent des règles A.1 et A.2;
3) il est vrai et non pas faux que certaines conditions (celles qui
appartiennent au genre [‘) sont remplies; en particulier, que je pense
quelque chose;
4) il est vrai et non pas faux que je suis tenu à une action
sub-
séquente.
En vérité — et il est important de le noter — nous avons déjà
expliqué pourquoi « Je m'excuse » implique que chacun de ces points
soit vrai. C’est même précisément ce que nous cherchons à montrer
depuis le début. Mais il serait encore plus éclairant de comparer ces
« implications » des énonciations performatives avec des découvertes
plus récentes sur les « implications » d’un type d’énonciation
étudié
avec un intérêt tout particulier : à savoir l’affirmation ou énonciation
constative laquelle, contrairement
à l’énonciation
performative,
est
vraie ou fausse.
Premier point : 1) Quel rapport y a-t-il entre l’énonciation
« Je
m'excuse », et le fait de m’excuser? Il est important de noter que ce
rapport est différent de celui qui existe entre : « Je suis en train de
courir » [7 am running 17]et le fait que je sois en train de courir (ou
encore — s’il ne s’agit pas d’une « simple » description — entre :
« Il est en train de courir » [He is running] et le fait qu’il soit en train
[47] de courir). Cette différence est soulignée en anglais par l’emploi du
présent non continu dans les formules performatives.
Toutefois
elle ne l’est pas nécessairement dans toutes les langues (qui peuvent
ne pas disposer d’un présent continu), ni même toujours en anglais.
74
48
QUATRIÈME CONFÉRENCE
Nous pourrions dire : en général (pour la course, par exemple),
c’est le fait qu’il coure qui rend vraie l’affirmation « Il court »; ou
encore : la vérité de l’énonciation constative « Il court » dépend du
fait qu’il coure. En revanche, dans le cas que nous étudions, c’est le
bonheur de l’énonciation performative « Je m'excuse » qui fait que
je m'excuse; et il dépend du bonheur de l’énonciation performative
« Je m'excuse » que je réussisse à m'’excuser. Voilà un moyen de
justifier la distinction « performatif-constatif
» — la distinction entre
faire et dire !8.
Nous allons maintenant considérer trois des nombreuses manières
dont une affirmation implique que d’autres affirmations sont vraies.
L'une d’elles est connue depuis longtemps, alors que les autres ont
été découvertes
tout récemment.
Nous ne formulerons
pas nos
remarques dans un vocabulaire très technique, bien que la chose
soit possible. Il s’agit de la découverte suivante : nous contredire
nous-mêmes n’est pas la seule façon de mal agir ou de parler d’une
manière choquante quand nous prononçons
des affirmations « factuelles » reliées les unes aux autres; il y a bien d’autres façons de
mal faire. (La contradiction est d’ailleurs une relation compliquée
qui exige elle-même définition et explication.)
1. Entraîner
Len
« Tous les hommes rougissent » entraîne « certains hommes rougissent ». Nous ne pouvons pas dire « Tous les hommes rougissent,
mais pas n’importe lesquels », ou « Le chat est sous le paillasson et
le chat est sur le paiïllasson », ou « Le chat est sur le paillasson et le
chat n’est pas sur le paillasson ». Dans chacun de ces cas, en effet,
le premier membre de la phrase entraîne la contradictoire
du second.
2. Laisser
entendre
Dire « Le chat est sur le paillasson » laisse entendre que je crois
qu'il l’est, en un sens de « laisser entendre » que G. E. Moore signalait
récemment. Nous ne saurions dire « Le chat est sur le paillasson,
mais je ne crois pas qu'il le soit ». (D’ordinaire,
il est vrai, nous
n’employons pas « laisser entendre » de cette façon : « laisser entendre » est moins fort, en réalité, — témoin ces exemples : « Il laissa
entendre que je ne le savais pas », ou « Vous avez laissé entendre
que vous le saviez [et pas seulement que vous le croyiez] ».)
75
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
les enfants
de Jean
sont
chauves
Nous
ne pouvons
3. Présupposer
« Tous
des
enfants.
sont
chauves,
d’enfants
mais
et tous
Jean
n’a
ses enfants
» présuppose
pas
dire
pas
d’enfants
sont
« Tous
chauves
que
Jean
a
les
enfants
de Jean
», ou
« Jean
n’a
pas
».
Ces cas ont en commun de poser quelque chose de choquant.
Nous devons cependant nous garder d’employer un terme qui les
recouvrirait tous — comme « laisser entendre » ou « contradiction
»
— car les différences sont très grandes. Noyer un chat dans le beurre
n’est pas la seule façon de le tuer, voilà ce que nous oublions (ainsi
que l’indique le proverbe) : il y a bien d’autres manières d’offenser
le langage que la simple contradiction.
Les questions majeures sont :
combien y a-t-il de manières d’offenser le langage? Pourquoi y a-t-il
offense? et en quoi consiste-t-elle?
[49]
Comparons maintenant
nos trois cas, en usant de procédés bien
connus.
1. Entraîner
Si p entraîne
gq, alors
paillasson
» entraîne
paillasson
n’est
paillasson
». La vérité
pas
autre;
ou la vérité
d’une
autre.
2. Laisser
— q entraîne
« Le paillasson
sous
le chat
d’une
d’une
— p : si « Le chat
est
» entraîne
proposition
proposition
sous
le chat
« Le chat
entraîne
est incompatible
est
sur le
», alors
« Le
n’est
pas
sur le
ici la vérité
d’une
avec
la vérité
entendre
Ce cas est différent : si le fait de dire que le chat est sur le paillasson
laisse entendre que je crois qu’il en est ainsi, il n’est pas vrai que si je
ne crois pas que le chat est sur le paillasson, cela laisse entendre que
le chat n’est pas sur le paillasson (en langage courant). Encore une
fois, il ne s’agit pas ici d’une incompatibilité
: les propositions
sont
tout à fait compatibles.
Il se peut à la fois que le chat soit sur le
paillasson et que je ne le croie pas. Nous ne pouvons dire, en revanche,
«Il se peut à la fois que le chat soit sur le paillasson et que le paillasson
ne soit pas sous le chat ». En d’autres termes, ici dire « Le chat est sur
le paillasson » est impossible si l’on dit en même temps « Je ne crois
pas qu’il le soit »; l’assertion laisse entendre une croyance.
76
QUATRIÈME CONFÉRENCE
3. Présupposer
Présupposer
sont
chauves
que
le fait
50] de Jean
51
lui aussi,
» présuppose
que
Jean
ne soient
chauves
tous
diffère,
n’ait
pas
que
Jean
a des
« Le chat
est sur le païllasson
entraînent
l’un et l’autre
Reprenons
sur
encore
« présupposer
Laisser
Si « Les enfants
de Jean
que
Jean
enfants,
pas
pas
d’enfants
présuppose
De
« Les
chauves.
» et « Les enfants
deux
d’entraîner.
une
ait des
plus,
de Jean
ne sont
enfants;
en revanche,
que le chat
fois
n’est
soit sous
« laisser
que
enfants
pas chauves
» et « Le chat
il n’est
vrai
les enfants
de Jean
sont
» présupposent
il n’est
pas
vrai
que
pas sur le paillasson
»
le paillasson.
entendre
», avant
de revenir
».
entendre
Supposons que je dise « Le chat est sur le paillasson », alors qu’en
réalité je ne le crois pas. De quoi s’agit-il? Il s’agit sans aucun doute
d’une insincérité. En d’autres termes, le malheur ici — quoiqu'il
touche une affirmation
— est exactement
le même que celui qui
atteint « Je promets.
» lorsque je n’ai pas l’intention, ne crois pas,
etc. L’insincérité d’une assertion est la même que celle d’une promesse. « Je promets, mais ne me propose pas de. », est parallèle à
« Il en est ainsi, mais je ne le crois pas ». Dire « Je promets », sans
intention d’agir en conséquence,
est parallèle à dire « Il en est ainsi »,
sans le croire.
Présupposition
Cr]
Considérons maintenant la présupposition.
Que dire de l’affrmation « Les enfants de Jean sont tous chauves », alors que Jean
n’a pas d’enfants? On dit aujourd’hui couramment qu’elle n’est pas
fausse, étant donné qu’elle est dépourvue de référence. La référence
est nécessaire à la vérité comme à la fausseté. (Cette affirmation
est-elle alors dépourvue de sens? Pas à tous points de vue : elle n’est
pas, telle une « phrase dépourvue de sens », non grammaticale, ou
incomplète,
ou simple babillage incohérent,
etc.) La plupart des
gens diront : « La question ne se pose pas. » Et moi : « L’énonciation
est nulle et non avenue. »
#1)
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
Comparez cela avec l’échec que nous rencontrions lorsque nous
disions « Je donne le nom de... », alors que n'étaient pas remplies
certaines conditions de (A.1) et de (A.2). (Peut-être les conditions
de A2 plus spécialement? — Non, les unes et les autres, semblablement; dans le cas des affirmations, il existe aussi des présuppositions
exigées par A.1.) Nous aurions pu employer ici la formule « présupposer » : on peut dire, en effet, que « Oui [je prends cette femme...] »
présuyppose bien des choses, lui aussi. Si celles-ci ne se réalisent pas,
l’énonciation
est malheureuse,
nulle et non avenue; elle ne réussit
pas à devenir un contrat lorsque la référence fait défaut (ou même
lorsqu'elle n’est qu’ambiguë), pas plus qu’une autre énonciation ne
parvient en ce cas à être une affirmation. D’une manière analogue, la
question de savoir si un conseil est bon ou mauvais ne se pose pas si
vous n’êtes pas en mesure de me conseiller sur l’affaire.
Il se pourrait
une autre,
enfin
que
ne soit pas sans
entraîne
« Je suis tenu...
promets,
mais
pas
». Dire
fait de dire
de
la façon
à la fois « C’est
se trouve
assimilons
tout
entière),
une
et on
Une
[52] à une
autre
p,
de même
ne pas
action.
pas
par
nous
une
à la fois
à « C’est
l’acte,
pas ». Tout
tenu...
». Par
ces mots,
engage
Et de même
« Je ne suis pas tenu
une
procédure
à une autre
que
comme
» entraîne
au
la visée
interne
(où
la procédure
si nous
on
disons
se soumet
qui
assertion,
si p entraîne
« Je
est parallèle
— ce qui infirme
est déjouée
»
et ce n’est
contradiction
contrat
C’est
« Je promets
parallélisme.
d’un
s’y refuse.
assertion
poser
» et « Ce n’est
la visée
et ne suis
elle-même.
», mais
en entraîne
dont
mais
» est parallèle
déjouée
« Je promets,
obligation
avec celle
tenu...
et différencions
de même
proposition
» Il n’y a pas identité
« Je promets
nous
une
ressemblance
ne suis pas
l’assertion
dont
à
se dément
une action
g, — q entraîne
« Je ne promets
pas
».
En conclusion, nous voyons que pour expliquer ce qui peut mal
fonctionner
dans les affirmations,
il ne suffit pas, comme on l’a fait
depuis toujours, de concentrer notre attention sur la seule proposition en cause (s’il est vrai qu’il existe pareille chose). Si nous voulons saisir le parallélisme qui existe entre les affirmations et les énonciations performatives,
voir aussi comment les unes et les autres se
révèlent défectueuses, il nous faut envisager la situation complète —
l’acte de discours tout entier. Et il se pourrait bien alors que la différence ne soit pas considérable
entre affirmations
et énonciations
performatives
19.
Cinquième
53]
conférence
A la fin de la précédente
conférence,
nous avons reconsidéré
le
problème des rapports entre l’énonciation
performative
et différentes
sortes d’affirmations
qui, elles, sont certainement
vraies ou fausses.
Quatre de ces rapports nous ont paru mériter une attention particulière :
C.
1) Lorsque l’énonciation performative « Je m'excuse » est heureuse,
l’affirmation selon laquelle je m'excuse est vraie.
2) Pour que l’énonciation
performative
« Je m'excuse » soit
heureuse, il faut que soit vraie l’affirmation selon laquelle certaines
conditions sont remplies (notamment celles de A.1 et A.2).
3) Pour que l’énonciation
performative
« Je m'excuse » soit
heureuse, il faut que soit vraie l’affirmation selon laquelle sont remplies d’autres conditions (notamment celles de T.1).
4) Lorsque certaines au moins des énonciations
performatives
sont heureuses (celles des contrats, par exemple), les affirmations
du document — aux termes desquelles je suis tenu ou non d’exécuter
tel ou tel acte déterminé — sont vraies.
J’ai dit qu’il paraît y avoir ressemblance, peut-être même identité,
entre le deuxième des rapports ci-dessus et ce que nous avions appelé
la « présupposition
», lorsque nous opposions les affirmations aux
performatifs.
Même ressemblance
ou identité entre le troisième
4] rapport et ce qui, pour les affirmations, est le « laisser entendre »
(comme on l’appelle parfois; mais, selon moi, à tort...) — présupposer
et laisser entendre étant deux façons de lier de manière significative
la vérité d’une affirmation à celle d’une autre, sans pour autant que
l’une entraîne l’autre (au seul sens admis par nos logiciens fanatiques).
Seul le quatrième et dernier rapport pourrait être rapproché — je ne
préjuge pas avec quel succès — de ce qu’est l’implication proprement
dite entre des affirmations.
« Je promets de faire X, mais rien ne
m'oblige à le réaliser » ressemble certainement plus à une contra79
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
diction (quoi qu’il faille entendre par là) que « Je promets de faire X,
mais n’en ai pas l’intention
». De même « Rien ne m’oblige à faire
p » entraîne, on peut le dire, « Je n’ai pas promis de faire p »; et la
manière dont un certain p m'engage
à un certain g ressemble fort
à la manière dont promettre
de faire X m'engage
à faire X. Mais
je n’ai pas l'intention
d’insister sur ce qu’il y a (ou non) de parallélisme ici, mais seulement sur ce qu’un parallélisme
apparaît, à tout
le moins, dans les deux autres cas. Et voilà suggéré qu'il existe des
cas où il y a danger de voir s’effondrer la distinction initiale et pré
visoire entre constatifs
et performatifs.
|
Nous pouvons, bien sûr, nous fortifier dans l’assurance que la distinction est définitive, en faisant retour à la vieille conception
selon
laquelle l’énonciation
constative
est vraie ou fausse, l’énonciation
performative,
heureuse
ou malheureuse.
Voyez l'opposition
entre
m'’excuser (qui dépend du bonheur
du performatif
« Je m'excuse
»)
et affirmer « Jean est en train de courir » (qui dépend, pour sa vérité,
[55] du fait que Jean soit en train de courir). L'opposition
toutefois pourrait n’être pas absolument
fondée. Car — pour commencer par les
affirmations — on trouve liée à l’énonciation
(constative)
« Jean est
en train de courir », l’affirmation
« J’affirme que Jean est en train
de courir »; et la vérité de ce dernier énoncé peut dépendre du bonheur
de « Jean est en train de courir », tout comme la vérité de « Je suis
en train de m’excuser » dépend du bonheur de « Je m'excuse ». De
même — et pour passer aux performatifs
— on trouve lié au performatif (je suppose que c’en est un) « Je vous avertis que le taureau
va foncer », le fait (si c’est vraiment un fait) que le taureau va foncer.
Si le taureau n’est pas sur le point de foncer, l’énonciation
« Je vous
avertis que le taureau va foncer » peut être mise en question — et
non pas pour l’un des motifs qui ont défini plus haut telle ou telle
variété du malheur. Nous ne saurions dire en ce cas-ci que l’avertissement est nul et non avenu (c’est-à-dire que la personne n’a pas averti
mais a seulement rempli les formalités d’un avertissement),
ni qu’il
n’est pas sincère. Nous dirons bien plutôt que l'avertissement
était
faux, ou mieux, erroné (comme une affirmation
peut l'être). Voici
donc que des considérations
du type bonheur et malheur peuvent
atteindre les affirmations (ou certaines d’entre elles), et que des considérations du type vérité et fausseté peuvent toucher les performatifs
(ou certains d’entre eux).
80
CINQUIÈME CONFÉRENCE
Avançons donc encore un peu dans ce désert où nous mène une précision qui se veut comparative et posons la question : y a-t-il un
moyen précis de distinguer rigoureusement l’énonciation performative de l’énonciation constative?
Et tout d’abord, naturellement,
demandons-nous
s’il existe un critère grammatical (ou lexicographique) qui permette de reconnaître l’énonciation performative.
[56]
Nous n’avons considéré jusqu'ici qu’un petit nombre de performatifs classiques, offrant tous des verbes à la première personne du
singulier de l’indicatif présent, voix active. On verra bientôt que nous
avions de bonnes raisons pour user d’une telle astuce. Rappelons
quelques-uns de ces exemples : « Je nomme », « Oui [je prends cette
femme...] », « Je parie », « Je donne ». On voit bien (mais nous y
reviendrons dans quelques instants) pourquoi il s’agit là du type le
plus commun de performatifs
explicites. Notez que « présent » et
« indicatif » sont évidemment des termes mal choisis — sans parler
des connotations
trompeuses d’ « active ». Aussi emploierai-je ces
termes seulement dans leur sens grammatical courant. Le « présent »,
par exemple, en tant que distinct du « présent continu », ne s’emploie
pas d’ordinaire pour décrire (voire indiquer) ce que je fais en ce
moment même. « Je bois de la bière » [7 drink beer] — comme distinct de « Je suis en train de boire de la bière » [Zam drinking beer] —
n’est pas plus une espèce de futur ou de passé, qui décrirait ce
que je ferai ou ce que j’ai fait. Le plus souvent, ce présent est en
réalité un indicatif d'habitude [habitual] -— s’il est vrai qu’il soit
jamais un véritable « indicatif ». Et lorsqu'il n’est pas un indicatif
« d’habitude », mais pour ainsi dire un « présent » authentique —
comme c’est le cas, d’une certaine manière, dans les énonciations
performatives
(pensez à « Je nomme ») —, alors il n’est certainement
pas un «indicatif » au sens où les grammairiens l’entendent, c’est-àdire au sens où il rapporterait,
décrirait, ou donnerait une information sur une situation ou un événement actuels. Ce présent, nous
l’avons vu, ne décrit ni n’informe; on l’emploie pour effectuer une
action, ou dans le cours de cette action. Donc, en fait, nous ne nous
sommes servi de l’expression « indicatif présent » que pour désigner
la forme grammaticale
anglaise « Je nomme », « Je cours », etc.
(Cette erreur de terminologie
est due à ce qu’on assimile « Je
cours » [] run], par exemple, au latin curro, qu’on
devrait
[57]
normalement
traduire
par
« Je
suis
81
en
train
de courir
» []
am
QUAND
DIRE,
C’EST
FAIRE
running]. Le latin ne possède pas ces deux temps, comme nous.)
Or donc, faut-il absolument
employer la première personne du
singulier, et de l'indicatif présent à la voix active, pour obtenir une
énonciation performative?
Ne perdons pas notre temps à considérer
l’exception évidente que constitue la première personne du pluriel
— « nous promettons.
», « nous consentons », etc. Il existe un peu
partout des exceptions plus significatives et frappantes (dont quelquesunes d’ailleurs ont déjà été mentionnées, en passant).
Un type de performatif, très important et répandu — et qu’on peut
sans doute tenir pour authentique
— se présente à /a deuxième ou
troisième personne (du singulier ou du pluriel), et à la voix passive :
ni la personne ni la voix ne sont donc des éléments absolument essentiels.
Voici quelques
exemples
:
1. Vous êtes autorisé
par les présentes
à payer.
2. Les voyageurs
sont avisés que la traversée
de la voie ferrée
par le passage
supérieur.
A la voix passive,
le verbe peut
3. Il est formellement
interdit
même
être impersonnel.
de pénétrer,
s'effectue
Ainsi
:
sous peine d’amende.
On rencontre d’ordinaire ce type de performatif dans les documents
officiels ou légaux; il est caractéristique
qu’y figure souvent — au
moins dans les écrits — l’expression « par les présentes » et qu’elle
puisse sans doute toujours y figurer. Cette expression indique bien que
l’énoncé (écrit) de la phrase est l’instrument (comme on dit) par quoi
s’effectue l’acte d’avertissement,
d’autorisation,
etc. « Par les présentes » constitue un critère utile pour reconnaître le caractère per[58]
formatif
geurs
de l’énonciation.
sont
passage
supérieur
habituellement
sont
avisés
avisés
que
Lorsque
la traversée
» pourrait
: comme
de baisser
cette
dans
la tête,
ne
formule
de la voie
faire
que
« à l’approche
manque,
ferrée
décrire
« Les voya-
s’effectue
ce
du tunnel,
qui
par
le
se passe
les voyageurs
» etc.
Quoi qu’il en soit, laissons de côté ces énonciations performatives
hautement
formalisées et explicites; nous allons reconnaître
que le
mode et le temps (jusqu'ici passés sous silence, contrairement
à la
personne et à la voix) n’ont aucune valeur de critère absolu.
82
CINQUIÈME
CONFÉRENCE
Le mode n’est pas pertinent puisque je puis vous ordonner de tourner à droite en disant non pas « Je vous ordonne de tourner à droite »,
mais simplement « Tournez à droite »; je puis vous donner congé en
disant simplement « Vous pouvez partir »; et au lieu de « Je vous
conseille [ou « recommande »] de tourner à droite », je puis dire
« A votre place, je tournerais à droite ». Le temps non plus ne sert
de rien : pour vous déclarer hors-jeu, je puis dire simplement « Vous
étiez hors-jeu », au lieu de « Je vous déclare hors-jeu »; de même, je
puis dire simplement « Vous l’avez fait », au lieu de « Je vous juge
coupable ». Sans parler des cas où nous n’avons qu’une phrase
tronquée, comme lorsque je relève un pari en prononçant simplement
« Conclu! »; et des cas où il n’y a pas le moindre verbe explicite,
comme lorsque je, dis « Coupable! » quand je juge, ou « Éliminé! »
pour un joueur.
Avec certaines expressions qui ont tous les traits performatifs
(« hors-jeu», « passible », etc.), il semble que nous soyons mieux en
mesure de réfuter la règle donnée d’abord sur l’usage de la voix
active ou passive. Je puis dire « Vous êtes hors-jeu », au lieu de « Je
vous déclare hors-jeu »; et « Je suis (par les présentes devenu) responsable », au lieu de « Je prends en charge ».
Nous pourrions, à partir de là, penser que certains mots suffisent pour
[59]
repérer l’énonciation performative et que celle-ci peut être reconnue
par le seul vocabulaire, c’est-à-dire
sans l’aide de la grammaire.
s’agirait de mots comme « hors-jeu », « autorisé », « promettre
« dangereux », etc. Mais il n’en est rien, car :
I. On peut construire
Ainsi :
le performatif
sans recourir
aux mots
Il
»,
efficients.
1) A la place de « Virage dangereux », on mettra « Virage »; au
lieu de « Taureau dangereux », on pourra écrire « Taureau ».
2) Pour
« On vous
« Je promets
de.
II. On peut
performative.
rencontrer
Ainsi :
ordonne
»; on dira
de...
», on aura
« Je ferai.
le mot
efficient
« Vous
ferez...
»; pour
» [Z shall].
sans
que
l’énonciation
soit
1) Au cricket, un spectateur peut dire : « Il fallait (vraiment)
changer, vous savez. » De même, il peut arriver que je dise « Vous
étiez coupable », ou « Vous étiez hors-jeu », ou même « Vous êtes
83
QUAND
coupable
(hors-jeu)
DIRE,
C’EST FAIRE
», sans avoir aucun
droit à me prononcer
là-
dessus.
2) Dans des-tournures telles que « Vous avez promis », « Vous
autorisez », etc., le mot apparaît dans un emploi non performatif.
Chaque fois que nous cherchons un critère simple et unique d’ordre
grammatical ou lexicologique, nous aboutissons donc à une impasse.
Il n’est peut-être pas impossible, cependant, de trouver un critère
complexe — ou du moins un ensemble de critères, simples ou complexeS — s'appuyant à la fois sur la grammaire et sur le vocabulaire.
Par exemple, que tout ce qui inclut un verbe à l'impératif est perforde nombreuses
difficultés
[60] matif (ce serait toutefois aller au-devant
que je n’ai pas l'intention d’affronter : celle, entre autres, de déterminer quand un verbe est ou n’est pas à l’impératif).
J'aimerais
mieux
revenir
s’il n’y a pas
quelque
bonne
pour
les
verbes
en
arrière
raison
à l’ « indicatif
un
instant
et
cachée
à notre
préférence
présent,
voix
active
me
demander
initiale
», comme
on
dit.
Pour qu’il y ait énonciation performative, avons-nous noté, il faut
que cette énonciation effectue une action (ou fasse partie de cette
effectuation). Or seules les personnes peuvent effectuer des actions 20;
et dans les cas étudiés, il apparaît clairement que celui qui formule
l’énoncé est celui qui effectue l’action. Notre tendance à accorder
une valeur spéciale à la « première personne » — tendance que nous
avions tort de chercher à justifier dans les seules formes grammaticales
— était donc fondée : cette « première personne » ne peut manquer
d’entrer en jeu du seul fait qu’on la mentionne ou qu’on l’évoque. En
outre, puisque celui qui parle agit, il est forcément en train de faire
quelque chose : de là notre préférence — peut-être mal exprimée —
pour le présent grammatical
et la voix grammaticalement
active.
Quelque chose, au moment même de l’énonciation, est effectué par la
personne qui énonce.
Lorsque dans l’énonciation, il n’y a pas référence à celui qui parle
(donc à celui qui agit) par le pronom « je » (ou son nom personnel),
la personne est malgré tout « impliquée », et cela par l’un ou l’autre
des moyens que voici :
a) dans les énonciations
verbales, l’auteur est la personne qui
énonce (c’est-à-dire la source de l’énonciation — terme généralement
employé dans les systèmes de coordonnées orales) ;
84
CINQUIÈME
CONFÉRENCE
b) dans les énonciations écrites (ou « inscriptions »), l’auteur
61] appose sa signature. (La signature est évidemment nécessaire, les
énonciations écrites n'étant pas rattachées à leur source comme le
sont les énonciations verbales.)
Le « je » qui effectue l’action entre donc nécessairement en scène.
La forme originaire de la première personne du singulier de l’indicatif
présent, voix active — ou encore, celle des deuxième et troisième personnes, Voix passive, avec signature apposée — a l’avantage de rendre
explicite ce trait implicite de la situation de discours. En outre, les
verbes qui paraissent plus spécialement performatifs quand on les
considère du point de vue du vocabulaire, visent d’abord à rendre
explicite — ce qui ne signifie pas qu'ils l’affirment ou la décrivent —
l’action précise effectuée par l’énonciation. Quant aux autres mots
qui semblent posséder une fonction performative
particulière (et
qui la possèdent effectivement) — comme « Coupable! », « Hors-jeu »,
etc. — ils assument cette fonction dans la mesure justement où ils
sont liés, à la « source », avec des performatifs spéciaux et explicites
tels que « promettre », « déclarer », « juger », etc.
La formule « par les présentes » fournit une autre solution assez
commode. Elle est cependant un peu trop protocolaire pour nos
besoins courants; et, de plus, on peut dire « J’affirme par les présentes… », ou « Je remets en question par les présentes. » — alors que
nous cherchons précisément un critère pour distinguer entre affirmations et énonciations performatives. (Oui, je sais, nous nous embourbons à nouveau. Si sentir glisser sous ses pieds le ferme terrain des
préjugés est exaltant, il faut bien s’attendre à quelque revanche...)
Nous pourrions maintenant être tentés de dire que toute énonciation effectivement performative devrait — par réduction, analyse ou
— pouvoir se ramener à la forme suivante : un verbe
[62] développement
à la première personne du singulier de l’indicatif présent, voix active
(grammaticale).
C’est en fait le genre de test que nous avons utilisé
plus haut. Ainsi :
« Éliminé! » équivaut à « Je vous déclare éliminé, ou je prononce
votre élimination » (quand il s’agit d’un véritable performatif
: ce
n’est pas le cas, par exemple, si vous êtes déclaré éliminé par quelqu’un
d’autre que l’arbitre, ou par celui qui marque les points).
« Coupable! » équivaut à « Je vous déclare, vous prononce, ou
vous juge coupable. »
85
QUAND
DIRE,
C’EST
FAIRE
« Vous êtes avisé que le taureau est dangereux » équivaut à « Moi,
John Jones, je vous avertis que le taureau est dangereux », ou à
Ce‘taureau est dangereux.
(Signé) John Jones.
Ce genre de développement rend explicite à la fois le fait que l’énonciation est performative et la nature de l’acte effectué. Sauf à ramener
l’énonciation à cette forme explicite, il sera toujours possible de l’interpréter en un sens non performatif.
« C’est à vous », par exemple,
peut être entendu indifféremment comme « Je vous le donne » ou
comme « Cela vous appartient (déjà) ». En fait, on joue en quelque
sorte sur les emplois performatifs
et non performatifs
dans le cas
du panneau routier : « Vous voilà avertis que 21... »
Bien qu’on puisse avancer dans cette direction avec un certain
succès (il y a des embûches *), il faut toutefois remarquer que cet
[63] emploi-ci de la première personne du singulier dite à l’indicatif présent
et à la voix active, est étrange et spécial. Il faut y noter en particulier
l’asymétrie constante qui apparaît entre cette première personne et
ce temps, et les autres personnes et temps du même verbe. L'existence
d’une telle asymétrie est précisément la marque du verbe performatif
(et ce qui ressemble le plus à un critère grammatical du performatif).
Prenons comme exemple l’emploi de « Je parie », en tant qu'il
s’oppose aux emplois de ce verbe à un autre temps ou à une autre
personne. « J’ai parié » et « il parie » ne sont pas des performatifs;
ils ne font que décrire des actions — la mienne et la sienne, respectivement — dont chacune consiste à prononcer le performatif « Je parie ».
Si je dis « Je parie », je n’affirme pas que je prononce les mots « Je
parie », ou d’autres mots, mais j’effectue l’acte de parier. De même
s’il dit qu’il parie — c’est-à-dire s’il dit les mots « Je parie » —, il
parie. Mais si je dis « Il parie », j’affirme seulement qu’il prononce
(ou plutôt a prononcé) « Je parie » : je n’effectue pas l’acte de parier —
ce que lui seul peut faire. Je décris ce qu’il fait lorsqu'il effectue
l’acte de parier; tandis que je fais mes propres paris, comme il doit
faire les siens. C’est ainsi qu’un parent inquiet, quand on demande
* Quels sont, par exemple, les verbes que l’on peut ainsi manier? Si le performatif est développé,
quel est le test qui permettra
d'affirmer
que la première
personne du singulier de l’indicatif présent voie active est, en la circonstance,
performative,
étant donné qu’on doit pouvoir ramener
toutes les autres formes
(passez-moi ces mots) à cette forme formelle ?
86
CINQUIÈME CONFÉRENCE
à son enfant de faire quelque chose, peut dire « Il promet — n’est-ce
pas, Willy? ». Mais le petit Willy doit encore dire lui-même « Je
promets », pour qu’il y ait vraiment promesse. Notons que ce genre
d’asymétrie ne se rencontre nullement, à l’ordinaire, avec les verbes
qui ne sont pas employés comme performatifs explicites. Aucune
asymétrie de cet ordre, par exemple, entre « Je cours » et « Il court ».
Reste qu’on peut encore douter d’avoir là, à proprement
parler,
[64] (mais qu'est-ce exactement?) un « critère grammatical »; et que, de
toute façon, il manque de précision. En effet :
1) La première personne du singulier de l’indicatif présent, voix
active, peut être employée pour décrire mon comportement habituel :
« Je lui parie (tous les matins) six pence qu’il pleuvra », ou « Je
promets seulement quand j’ai l’intention de tenir parole ».
2) La première personne du singulier de l’indicatif présent, voix
active, peut être employée dans le sens d’un présent « historique »;
je puis l’utiliser pour décrire mon propre comportement en d’autres
lieux et temps : « A la page 49, je proteste contre le verdict. » Il est
possible cependant de donner plus de poids à nos considérations
en disant qu’on n’emploie pas les performatifs au présent continu
(à la première personne du singulier, voie active) : on ne dit pas « Je
suis en train de promettre » [] am promising], ni « je suis en train
de protester ». Mais même cela n’est pas tout à fait juste : je puis
dire « Laissez-moi tranquille en ce moment; je vous verrai plus tard :
je suis en train de me marier », et cela à n’importe quel moment
de la cérémonie, sauf celui où je dois dire le mot « Oui [je prends
cette femme...] » : c’est que l’énonciation
performative
ici n’est pas
toute l’action qui, en fait, se déroule dans le temps et comporte
divers éléments. Il m'est également possible de dire « Je suis en
train de protester », pour peu que j’effectue cet acte autrement
qu’en déclarant, « Je proteste » : en m’enchaînant, par exemple, à
la grille d’un parc ??. Et je puis même dire «Je suis en train d’ordonner », au moment où j'écris « J’ordonne »..
3) On peut employer certains verbes à la première personne du
singulier de l'indicatif présent, voix active, de deux façons à la fois.
Ainsi pour « J’appelle » dans la phrase « J’appelle inflation la situation
où il y a trop d’argent à la poursuite de trop peu de marchandises » :
[65] l’énonciation comprend à la fois un élément performatif et la description d’un processus selon son déroulement naturel.
87
QUAND DIRE, C’EST FAIRE
4) Nous risquons, semble-t-il, de faire entrer en ligne de compte
bon nombre de formules que nous ne classerions sans doute pas
volontiers parmi les performatifs
: par exemple « J’affirme que »
(car prononcer cette formule, c’est affirmer) aussi bien que « Je parie
que ».
5) Il y a des cas où l’on passe à l’action après l’avoir annoncée
ou en l’annonçant.
Ainsi puis-je dire « Je crache dessus »; ou « j’adoube ?%», en mettant en échec; ou « je cite », avant de citer. Si je
dis «4e définis x comme suit : x, c’est y », nous sommes en présence
d’un cas où l’on passe à l’action (ici : définir) après l’avoir annoncée.
Mais si nous employons la formule « Je définis x comme étant y », il
n’en va plus de même : nous sommes passés à une énonciation
performative.
Nous pourrions ajouter qu’il y a un passage semblable entre l'usage
des mots, disons : en manière de signal, et leur usage performatif. Ainsi,
par exemple, lorsque nous passons du mot FIN (au terme d’un roman)
à l’expression « Fin de message » (au terme d’une communication
par signaux); ou encore à la phrase « Sur ce, je termine ma plaidoirie »,
prononcée par un avocat devant le tribunal. Dans tous ces cas, il
s’agit plutôt, dirons-nous, de signaler l’action par la parole : l’emploi
du mot peut constituer alors l’acte même de « mettre fin » — acte qu'il
est difficile de poser, puisqu'il est l’arrêt même de l’action, et
difficile bien entendu de rendre de quelque autre façon explicite.
6) Un performatif est-il toujours nécessaire pour rendre explicite
ce que nous sommes indubitablement
en train de faire par ce que
nous disons? Je puis vous insulter, par exemple, en prononçant
certains mots; mais la formule « Je vous insulte » n’a pas cours.
7) Est-il bien vrai que nous puissions toujours donner au perfor[66]
matif une forme normale, sans y perdre quelque chose? « Je ferai... »
peut s'entendre de diverses façons, et sans doute tirons-nous profit
de cette ambiguïté.
Et quand nous disons « Je suis désolé », cela
équivaut-il, très exactement, à la formule explicite « Je m'excuse »?
Il nous faudra revenir sur la notion de performatif
explicite et
essayer de comprendre,
d’un point de vue historique, comment se
posent quelques-uns de ces problèmes — qui ne sont peut-être pas,
en fin de compte, d’une extrême gravité.
67]
Sixième
conférence
Après avoir fait apparaître que le performatif ne se distingue pas
en toute clarté du constatif — si l’on s’en tient au double critère :
heureux ou malheureux pour le premier, vrai ou faux pour le second—,
nous avons tenté, dans un deuxième temps, de définir le performatif
avec plus de précision. Notre première idée fut de trouver un ou
plusieurs critères, grammaticaux
ou lexicologiques, ou les deux à la
fois. Nous avons signalé qu’un critère unique et absolu ne saurait
exister, et qu’il serait même impossible, sans doute, de dresser une
liste exhaustive de tous les critères. De surcroît, ces critères ne permettraient pas de distinguer performatifs et constatifs, puisque, très
souvent, la même phrase est employée, selon les circonstances,
des
deux façons : performative
et constative. Notre entreprise semble
donc désespérée dès le départ, si nous nous en tenons aux énonciations telles qu’elles se présentent et partons de là pour la recherche
d’un critère.
Il reste que le type de performatif dont nous avons tiré nos premiers
exemples — verbe à la première personne du singulier de l'indicatif
présent, voix active — paraît mériter notre intérêt : à tout le moins,
dès lors que l’énonciation effectue vraiment quelque chose, le « je »,
la voix « active » et le « présent » semblent adéquats. Mais il faut
ajouter qu’en réalité les performatifs ne sont pas du tout identiques
aux autres verbes de ce « temps » : ils présentent une asymétrie essentielle. Et cette asymétrie est précisément la caractéristique
d’une
68] longue liste de verbes qui ont bien l’air de performatifs. Il s’ensuit
que nous pourrions peut-être
1) dresser une liste de tous les verbes qui offrent cette particularité;
2) supposer que toutes les énonciations performatives qui, en fait,
ne présentent pas la forme privilégiée « Je x que », ou « Je x de »,
ou « Je x », pourraient être « ramenées » à cette forme, et devenir
ainsi ce qu’on appellera des performatifs explicites.
89
QUAND
DIRE,
C’EST
FAIRE
Nous posons maintenant la question : jusqu’à quel point, vraiment, ce travail sera-t-il aisé? Est-il seulement possible? On tiendra
certes compte, sans difficulté, de certains emplois, sans doute constatifs ou descriptifs, des verbes à la première personne du singulier
de l’indicatif présent, voix active — emplois assez courants mais très
différents. Je veux parler du présent « d’habitude » [habitual], du
(quasi-) présent « historique », et du présent continu. Mais, aïnsi
que je me hâtais de l’ajouter à la fin de ma dernière conférence, il y a
encôre d’autres difficultés. Trois d’entre elles étaient à mon avis
typiques :
1) « Je classe » (ou peut-être « Je soutiens ») semblent être ru
constatifs en un sens, des performatifs
en un autre. Qu'en est-il?
Seraient-ils les deux à la fois?
2) « J’affirme que » paraît remplir nos exigences grammaticales
ou quasi grammaticales.
Mais allons-nous
pour autant
retenir
cette énonciation-là?
A partir de notre critère, nous risquons, semblet-il, d’accueillir comme performatives
des énonciations
qui ne le
sont pas.
3) Dire quelque chose paraît parfois consister très précisément à
faire quelque chose — à insulter quelqu'un, par exemple, lorsqu’on
le blâme. Pourtant il n’existe aucun performatif tel que « Je vous
insulte ». Notre critère ne permet donc pas d’englober tous les cas
[69] où l’énonciation est une exécution de quelque chose : il n’est, apparemment, pas toujours possible de « réduire » une énonciation à un
performatif
explicite.
Arrêtons-nous
un instant sur ce « performatif
explicite », que
nous avons introduit
subrepticement.
Je voudrais l’opposer
au
« performatif primaire » (plutôt que non explicite, ou implicite). Nous
avons donné comme exemple :
1) énonciation primaire : « Je serai là »,
2) performatif explicite : « Je promets que je serai là »;
et nous avons dit que cette dernière formule rendait explicite la
nature de l’action qui se trouve effectuée par l’énonciation — l’énonciation « Je serai là », par exemple. Si quelqu'un dit « Je serai là »,
nous pouvons demander
: « Est-ce une promesse? », et recevoir
comme réponse « Oui », ou « Oui, je le promets » (ou « je promets
que... », « je promets de. »); encore pourrait-on
nous répondre
seulement : « Non, mais je me propose d’être là » (qui exprime ou
90
SIXIÈME CONFÉRENCE
annonce une intention), ou « Non, mais je peux prévoir, connaissant
ma faiblesse, que (probablement) je serai là ».
Nous devons là-dessus écarter deux erreurs. En premier lieu,
«expliciter » n’est pas décrire ce que je fais ni affirmer que je le fais —
du moins au sens que les philosophes donnent de préférence à ces
mots. Ou si expliciter évoque cela, pro tanto c’est un terme mal
choisi. Voyons quelle est la situation pour des actions non linguistiques mais ressemblant
à des énonciations
performatives,
en ce
qu’elles effectuent un acte conventionnel
(ici un rite, ou une cérémonie). Supposons donc que je m'’incline profondément
devant vous;
il se peut qu’on ne sache pas très bien si je vous salue ou si je me
penche pour examiner la flore, ou encore pour soulager un malaise.
[70] D'une manière générale, pour spécifier clairement qu’il s’agit d’un
acte conventionnel et en l’occurrence de tel acte, le dit acte — saluer,
par exemple — devra presque toujours inclure un autre trait particulier : ainsi je devrai soulever mon chapeau, toucher du front la
terre, poser ma seconde main sur ma poitrine, ou même, très probablement, faire entendre un son ou un mot — par exemple, « Salaam ».
Or prononcer « Salaam » n’est pas plus décrire mon action, ou affirmer
que j’exécute un salut, que ne l’est le fait de soulever mon chapeau.
De même — et nous reviendrons d’ailleurs sur ce point — dire « Je
vous salue » n’est pas plus décrire mon acte que ne l’est de dire
« Salaam ». Faire ou dire ces choses, c’est indiquer clairement comment il faut interpréter ou comprendre l’action, et de quelle action
il s’agit 24. Or l’emploi de la formule « Je promets que » ne vise rien
d’autre, lui non plus. Cette formule n’est pas une description : car
1° elle ne saurait être vraie ou fausse; 2° dire « Je promets que » (si
la formule est heureuse, évidemment)
constitue une promesse, et
une promesse sans ambiguïté. Nous pouvons maintenant
poser
qu’une formule performative comme « Je promets » indique clairement comment il faut entendre ce qui a été dit; on peut même avancer
que cette formule « affirme qu’ » une promesse a été faite; mais nous
ne pouvons dire pour autant que de telles énonciations
sont vraies
ou fausses ni qu’elles constituent des descriptions
ou des comptes
rendus.
En second lieu, un avertissement
de moindre importance.
Bien
que notre type d’énonciation
présente une proposition
introduite
par « que » et qui suit le verbe — « promettre », « juger », « pro91
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
noncer » (peut-être certains verbes comme « estimer ») — il faut
remarquer que nous ne pouvons à ce propos parler de « discours
indirect ». Les propositions introduites par « que » dans le discours
indirect (ou oratio obliqua) constituent
bien évidemment
des cas
[71] où je rapporte ce qu’un autre a dit, ou ce que j’ai dit moi-même en
un autre temps ou lieu. Exemples types : « Il a dit que. », mais
peut-être aussi « Il a promis que... » (ou bien s’agit-il ici d’un double
emploi du « que »?) ou encore « A la page 456, je déclarai que... ».
Si c’est là une notion claire *, le « que » de l’oratio obliqua n’est pas
absolument semblable au « que » de nos performatifs explicites : ici,
je ne rapporte pas mon propre discours à la première personne du
singulier de l’indicatif présent, voix active. Notons en passant qu'il
n’est pas du tout nécessaire, bien entendu, qu’un performatif explicite
soit suivi de « que » : dans bon nombre de cas importants,
il est
seul, ou suivi d’un « de », — comme dans « Je m'excuse (de...) »,
« Je vous salue ».
Il semble que nous pouvons maintenant
hasarder une hypothèse
raisonnable tant à partir de l'élaboration
de la construction linguistique que du rôle qu’elle joue dans le performatif explicite : historiquement, du point de vue de l’évolution du langage, le performatif
ne serait apparu qu'après
certaines énonciations
plus primaires;
énonciations
dont plusieurs, au moins, sont déjà des performatifs
implicites, inclus (comme parties d’un tout) dans la plupart des performatifs explicites (ou dans bon nombre d’entre eux). « Je ferai », par
exemple, serait apparu avant « Je promets que je ferai. ». L’interprétation la plus plausible — je ne sais trop comment on pourrait
la justifier adéquatement
— serait la suivante : dans les langages
primitifs, on ne distinguait pas encore clairement (on ne pouvait
même pas encore distinguer) les diverses actions que nous étions
effective[72] susceptibles d’accomplir de celles que nous accomplissions
ment (pour employer des distinctions qui ne sont apparues que plus
tard...). « Taureau » ou « Tonnerre », par exemple, dans un langage
primitif constitué d’énonciations
d’un seul mot **, pouvait être ou un
* Mon explication est très obscure, comme celles de tous les manuels de grammaire sur les propositions
commençant par « que ». Voyez l’explication encore
plus désastreuse qu’ils donnent des propositions
introduites par « ce qui » ou
par « ce que »..
** Comme l’étaient sans doute, de fait, les langages primitifs. Cf. Jespersen.
92
SIXIÈME CONFÉRENCE
avertissement,
ou une information,
ou une prédiction, etc. On peut
supposer aussi que la distinction explicite des diverses valeurs possibles
d’une énonciation fut une réalisation tardive du langage, et une réalisation considérable. Les formes primitives ou primaires de l’énonciation
gardent ainsi l’ « ambiguïté », l’ « équivoque », ou le « vague » du
langage primitif; elles ne rendent pas explicite la valeur précise de
l’énonciation.
Cette ambiguïté aura sans doute ses avantages, mais
le raffinement et l’évolution des règles et des modes d’agir de la société
exigera plus de clarté. Notez toutefois que cette clarification
est
un acte de création, autant qu’une découverte ou une description.
Il s’agit d’introduire des distinctions autant que d'éclairer des distinctions déjà existantes.
Il est une attitude, cependant, qu'il serait très dangereux de prendre
et à quoi nous sommes très enclins : c’est de prétendre savoir, de
quelque façon, que l’usage primaire ou primitif des phrases est nécessairement (parce qu'il devrait l’être) affirmatif ou constatif, ces termes
étant pris au sens que les philosophes leur accordent le plus volontiers
(à savoir que l’énonciation
en question ne peut prétendre qu’à être
vraie ou fausse, et n’est pas sujette à la critique de quelque autre
point de vue que ce soit). Nous ne pouvons être sûrs qu’il en est ainsi,
pas plus que nous ne pouvons — pour prendre un autre exemple —
être sûrs que toutes les énonciations ont d’abord été des jurons. Il
semble que l’affirmation « pure » soit plutôt un but, un idéal, vers
73] quoi tend l’évolution de la science, comme elle tend vers un idéal de
précision. Le langage comme tel, et dans ses étapes primitives, n’est
pas précis; il n’est pas explicite non plus, au sens que nous donnons
à ce mot. La précision du langage rend plus clair ce qui est dit — le
sens [meaning] de ce qui est dit —; et le caractère explicite (dans
notre acception de ce mot) rend plus claire la valeur de l’énonciation :
c’est-à-dire « comment (en un sens: voir plus loin) il faut la prendre ».
La formule performative
explicite n’est d’ailleurs que le dernier
et « le plus heureux » des nombreux dispositifs du discours qu’on
avait employés, depuis toujours et avec plus ou moins de succès,
pour remplir cette même fonction. (Tout comme la mesure ou la
standardisation
fut le meilleur moyen qu’on ait inventé pour améliorer
la précision du discours.)
Considérons un instant quelques-uns de ces dispositifs plus primitifs du discours, et quelques-uns des rôles qui peuvent être assumés
93
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
de façon plus expédiente par le performatif explicite (non pas, bien
sûr, sans qu’il ÿ ait chargement
ou même qu'il se perde quelque
chose, comme nous le verrons).
1. Le mode
Nous avons déjà mentionné l’expédient extrêmement répandu que
représente l’emploi de l’impératif. Ce mode fait de l’énonciation un
« commandement » (ou une exhortation, une permission, une concession, que sais-je encore?). Ainsi puis-je dire : « Fermez-la », dans des
contextes différents :
« Fermez-la, j’insiste » ressemble
de la fermer. »
« Fermez-la
« Je vous
— c’est
conseille
ce que
au performatif
je ferais
de la fermer.
: « Je vous ordonne
» ressemble
au
performatif
:
»
« Fermez-la,
si vous le voulez » ressemble au performatif
: « Je
vous permets de la fermer. »
[74]
« Bon, ça va, fermez-la » ressemble au performatif
: « Je consens
que vous la fermiez. »
« Fermez-la,
défie
si vous
de la fermer.
osez
» ressemble
au performatif
: « Je vous
»
On peut aussi employer les auxiliaires
:
« Vous pouvez la fermer » ressemble
au performatif
permets
de la fermer, je consens que vous la fermiez. »
« Vous
ordonne,
vous
« Vous
fermer.
devez
la fermer
conseille
devriez
» ressemble
de la fermer.
la fermer
au
performatif
: « Je vous
: « Je vous
»
» ressemble
à : « Je vous
conseille
de la
»
2. Le ton de la voix, le rythme,
l’insistance
(Dans cette même perspective, nous disposons aussi du moyen subtil
des indications scéniques, comme : « menaçant », etc.). Voici
quelques exemples :
Il va foncer! (avertissement);
Il va foncer? (question);
Il va foncer!? (protestation).
Ces traits de la langue parlée ne se laissent pas facilement reproduire dans la langue écrite. À titre d'exemple, nous avons essayé
94
SIXIÈME CONFÉRENCE
de rendre le ton de la voix, le rythme et l’insistance contenus dans
une protestation, en employant un point d’exclamation suivi d’un
point d'interrogation
(bien pauvre expédient!). La ponctuation, les
italiques, et l’ordre des mots peuvent être de quelque secours, mais
ce sont des moyens plutôt sommaires.
3. Les adverbes
et locutions
adverbiales
Dans la langue écrite cependant — et même pour une part dans la
langue parlée, encore que la nécessité s’en fasse là moins sentir — nous
75 ] avons recours aux adverbes, aux locutions adverbiales ou à des tournures particulières de phrase. Ainsi pouvons-nous
nuancer la valeur
de « Je ferai », en y ajoutant « probablement
» ou — dans un sens
contraire — « sans faute ». Il nous est possible d’insister (pour un
rappel ou toute autre chose de ce genre) en écrivant : « Vous feriez
bien de ne jamais oublier que... » Il y aurait beaucoup à dire sur les
rapports que tout, en ceci, entretient
avec les actes de manifester,
donner à entendre, suggérer, insinuer, laisser entendre, permettre,
de
supposer, transmettre,
« exprimer » (mot odieux!); actes qui sont
sans aucun doute essentiellement
différents entre eux, bien qu’on y
fasse appel, très souvent, aux mêmes expédients de la parole et à des
circonlocutions
à peu près semblables.
Nous reviendrons,
dans la
seconde moitié de nos conférences,
sur ces importantes
différences.
76
4. Les particules
A un niveau
verbal
qu’est
employer
plus
subtil
la particule
« néanmoins
peut-être,
» avec
avec
la valeur
de « Je concède
but
semblable
la valeur
l’usage
C’est
» en lui donnant
»; « donc
que
apparaît
de relation.
que
de « alors
ainsi
la valeur
de « Je conclus
que
de cet expédient
que
les présentes
lorsqu'on
emploie
pour
»; et « bien
que
que
aussi
», et « en outre
les emplois
* ». On vise un
Mais laissons de côté et ce que nous disons et la manière
dont
le disons;
il est d’autres
expédients
spécifiques
grâce auxquels
nous
faire
passer,
au moins
dans
titres
»
»,
», « Proclamation
des
pouvons
de « J’insiste
». Rappelez-vous
», « par
nous
« Manifeste
« Acte
Le
de relation
», ou le sous-titre
une certaine
mesure,
comme
« Roman
la valeur
».
de l’énonciation.
* Quelques-uns
de ces exemples
soulèvent
toutefois
le vieux problème
si « Je concède que » et « Je conclus que » sont ou non des performatifs.
95
de savoir
QUAND
5. Phénomènes
DIRE,
qui accompagnent
C’EST
FAIRE
l’énonciation
Nous pouvons accompagner les mots par des gestes (clins d’œil,
indications de la main, haussements d’épaules, froncements de sourcils,
etc.) ou des actes rituels non verbaux. Ces gestes, parfois, sont exécutés sans un mot; ils ont une importance évidente.
-
6. Les circonstances
de l’énonciation
Les circonstances
de l’énonciation
sont d’un secours extrêmement
précieux. C’est ainsi que nous pouvons dire « Venant de lui, je l’ai pris
comme un ordre, non comme un souhait ». De même dans « Je
mourrai un jour », « Je vous laisserai ma montre », le contexte des
paroles (notamment
l’état de santé de l'interlocuteur)
modifie la
façon dont nous les comprenons.
En un sens, toutefois, ces ressources sont trop riches : elles prêtent
à confusion, à mauvaise interprétation;
de plus, il nous arrive de
les utiliser dans un autre dessein (pour une insinuation, par exemple).
Le performatif explicite élimine l’équivoque et définit plus solidement
l’exécution [performance].
Ce qu'il y a de gênant avec ces expédients, c’est d’abord leur signification vague et l’incertitude quant à leur juste compréhension:par
le
destinataire;
il y a sans doute aussi en eux quelque inadéquation
intrinsèque qui leur interdit un domaine complexe comme celui où
nous exécutons des actions avec des mots. Un « impératif » peut
être un ordre, une permission, une demande, un désir, une supplicaun avertissement (« Allez-y,
[77] tion, une suggestion, une recommandation,
vous verrez bien! »); ou encore il peut exprimer une condition, une
concession, une définition (« Soit.
»), etc. Remettre un objet à
quelqu’un
en disant « Prenez-le », ce peut être le lui donner,
prêter, louer, ou confier. Dire « Je ferai » peut consister à promettre,
exprimer une intention, prévoir mon avenir. Et ainsi de suite. Assurément, la combinaison de quelques-uns (ou de la totalité) des éléments
mentionnés plus haut (et sans doute en existe-t-il d’autres), est la
plupart du temps, susceptible de nous suffire. Ainsi lorsque nous
disons « Je ferai », nous pouvons manifester clairement qu'il s’agit
d’une prévision, en ajoutant les adverbes « assurément », ou « probablement »; ou pour une intention, « certainement » ou « décidément »;
96
SIXIÈME CONFÉRENCE
ou pour une promesse,
l’expression
complément
« Je ferai de mon mieux
adverbiale
pour... »
« sans
faute
», ou le
Il faut noter que lorsque nous disposons de verbes performatifs,
nous pouvons les employer non seulement avec « que. » ou « de. »,
mais aussi sous la forme d'indications
scéniques (« il l’accueille »),
d’avis (« Attention! »), et entre parenthèses (c’est, pour les performatifs, un test presque aussi valable que les formes que nous avons
dites « normales »); n’oublions pas non plus l’usage de mots comme
« Éliminé » etc., qui, eux, n’ont pas du tout de forme normale.
L'existence et même l’emploi de performatifs explicites ne dissipent
cependant pas tous nos ennuis.
1) En philosophie,
les performatifs
courent toujours le risque
d’être confondus âvec des énonciations descriptives ou constatives.
1.a) Il est clair que ce n’est pas tout simplement que le performatif ne conserve rien du caractère équivoque, souvent heureux,
78] des énonciations primaires; il nous faut aussi considérer, en passant,
les cas où on peut se demander s’il s’agit ou non d’un performatif
explicite, et ceux qui ressemblent
énormément
à des performatifs
sans en être.
2) Il existe apparemment des cas très clairs où la même formule
semble tantôt un performatif explicite, tantôt une énonciation descriptive, et où l’on peut même exploiter cette ambivalence. Exemples :
« J’approuve », et « Je suis d’accord ». « J’approuve » peut avoir
ainsi la valeur performative d’une approbation,
ou le sens d’une
description (« Je préfère cela »).
Nous allons considérer deux sortes de cas, classiques, où apparaît
cette ambivalence. Ils feront voir quelques-uns des phénomènes qui
accompagnent
le développement
des formules performatives
explicites.
Dans un grand nombre de situations humaines, éprouver une
« émotion » (passez-moi le mot!), un « désir », adopter une attitude
sont tenus, par convention, pour la réponse, la réaction appropriée
ou convenable à un état de choses donné. Et cette réponse, qui inclut
l’exécution d’un acte, est, dans ces situations, considérée comme
naturelle (du moins aimons-nous
à le penser). En ces occurrences,
il est possible — et c’est même ce qui arrive le plus souvent, en fait —
que nous ressentions l’émotion ou le désir en question; et comme
nos sentiments ne peuvent être facilement perçus par les autres, nous
97
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
souhaitons habituellement
les en informer. On comprend
alors
— quoique cé soit pour des raisons un peu différentes et parfois
moins louables —, qu'il devienne de rigueur ?5 d’ « exprimer »
[79] ces sentiments si nous les éprouvons; plus : de les exprimer lorsque
nous les croyons appropriés, et peu importe que nous les éprouvions ou non. Voici quelques exemples d’expressions
ainsi utilisées
:
Je remercie
Je suis reconnaissant
J’éprouve de la reconnaissance
Je m'excuse
Je suis
Je me
Je critique
; i
Je blâme
désolé
repens
Je suis: choqué
Eos
Je m’oppose
Je suis
J'approuve
Je trouve
bon
que
Je vous souhaite
la bienvenue
Je suis
recevoir
Je félicite
Je me réjouis que
heureux
par
révolté
Je me sens
par
d’accord
de vous
La première colonne est constituée d’énonciations
performatives;
les énonciations de la deuxième ne sont pas de pures descriptions (mais
disons des demi-descriptions);
celles de la troisième sont de simples
constats. Il y a donc de nombreuses locutions dont plusieurs sont
importantes et qui souffrent, ou au contraire profitent, d’une ambivalence pour ainsi dire délibérée — ambivalence sans cesse combattue
par l'introduction
de tournures
performatives
dont la pureté est
elle aussi délibérée.
Certains
ou
tests
« Je suis
jours
désolé
— dans
Premier
permettraient-ils
», est employé
un sens
test
ou dans
: se demander
réalité?
». Lorsque
de vous
recevoir
mais
nous
ne pouvons
dit,
la bienvenue,
s’il était
dire,
— en ce moment
s’il y a un sens
», ou « Je vous
: « Je me demande
si « Je trouve
bon
que...
ou même
»
tou-
l’autre?
quelqu'un
dire
lui souhaite
de décider
par
souhaite
heureux
de la même
en réalité
à dire
exemple,
: « Le fait-il,
« Je
la bienvenue
suis
heureux
», nous
pouvons
de le recevoir,
façon,
en
en réalité
« Je me demande
»,
s’il
».
Deuxième test : se demander si quelqu’un pourrait accomplir cet
acte, en réalité, sans dire effectivement quoi que ce soit — comme
dans le cas, par exemple, où l’on est désolé (à distinguer de celui où
98
SIXIÈME CONFÉRENCE
80] l’on s’excuse); ou dans le cas où l’on est reconnaissant (à distinguer
de celui où l’on remercie); ou quand on blâme (cas à distinguer de
celui où l’on s’oppose *).
Troisième
test : se demander
— au moins
dans
certains
cas — s’ilest
possible
comme
d’introduire
devant le verbe supposé performatif,
un adverbe
« délibérément
», ou une locution
comme
« Je veux bien »;
en
(du
effet
moins
le semble-t-il),
d’une action, on doit pouvoir
ou être disposé
à l’effectuer.
délibérément
souhaité
action
», « Je me suis
veux
bien
m’excuser
distinguer
trouvé
son
de « Je veux
», « J’ai
délibérément
». Mais
action
est
l’exécution
éventuellement
l’effectuer
délibérément,
Ainsi pouvons-nous
dire : « Je lui ai
la bienvenue
son
rément
si l’énonciation
nous
bonne
bien
délibérément
excusé
», tout
approuvé
comme
ne pouvons
dire
: « J’ai
» ou « Je veux
bien
être
que je suis désolé
»).
lui dire
« Je
délibé-
désolé
» (à
Quatrième test : se demander si ce que quelqu'un dit est littéralement
faux, comme c’est le cas parfois lorsque je dis « Je suis désolé »; ou
serait accompagné, seulement, d’insincérité (: un malheur), comme
c’est le cas parfois lorsque je dis « Je m'excuse ». Ces tournures
brouillent la distinction entre l’insincérité et le mensonge **,
Il y a ici une
définir
exactement
« Je suis désolé
tionnelles
distinction
: nous
à noter,
en passant,
mais
venons
de
comparer
« Je m'excuse
un grand
nombre
semblables,
d’une
»; or, il existe
de sentiments,
fort
81] dernières, mais qui n’ont assurément
Par exemple :
& J'ai le plaisir
d'annoncer
le prochain
« Je suis désolé d’avoir
à dire … »
« Je suis heureux
de pouvoir
annoncer.
Nous
(comme
je ne saurais
de formules
certaine
la
» et
conven-
façon,
à ces
rien à voir avec les performatifs.
orateur.
»
***, »
pouvons appeler ces locutions des formules
« J’ai l’honneur de. »). Il suffit pour satisfaire
de politesse
à la conven-
* Il existe un doute classique sur la possibilité du consentement
tacite; ici une
action non verbale devient une forme possible d’acte performatif
: ce qui remet
en question notre deuxième test.
** Des phénomènes semblables apparaissent dans d’autres cas. Citons celui,
particulièrement
ambigu, qui se produit avec les performatifs que l’on peut appeler
narratifs ou expositifs.
*** [Note marginale dans le manuscrit : « Une classification plus poussée s’impose ici : le noter seulemtent en passant. »]
99
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
tion de les formuler de la façon indiquée; mais il n’est pas vrai que
dire qu’on a le plaisir de... c’est prendre plaisir à le faire. Malheureusement.
Pour être performative
— même dans les cas où interviennent sentiments
et attitudes,
et que j'appelle
des « comportatifs 26 » — il ne suffit pas que l’énonciation
soit l'expression
conventionnelle
de ces sentiments
ou attitudes
?7.
Il faut également distinguer les cas où l’on passe à l’action après
l'avoir annoncée ou en l’annonçant — cas particuliers qui peuvent
engendrer des performatifs mais qui ne constituent
pas eux-mêmes
des énonciations performatives. Un exemple typique : « Je claque
la porte comme ça » (il claque la porte). Mais ceci nous amène à
« Je vous salue » (il salue); ici « Je vous salue » peut en venir à remplacer le salut lui-même, et se transformer en énonciation performative pure. Dire « Je vous salue », c’est, alors, vous saluer. Comparez
avec « Je salue la mémoire de. ».
Il existe toutefois de nombreuses étapes depuis le cas où l’on passe
à l’action après l’avoir annoncée ou en l’annonçant, jusqu’à celui
du performatif pur :
« Clac! » Dire cela, c’est en fait claquer (dans des circonstances
appropriées). Mais il n’y a pas claquement si on ne prononce pas
« clac ».
[82]
« Échec! » Dire cela, c’est faire échec, dans des circonstances
appropriées. Mais n’y aurait-il pas échec, même si on ne disait pas
« Échec! »?
« J’adoube » : est-ce un cas où l’on passe à l’action en l’annonçant? Ou l’expression fait-elle partie de l’acte de replacer une pièce,
acte différent de celui de la jouer?
Peut-être ces distinctions ne sont-elles pas importantes,
mais
il existe des transformations
analogues au sein des performatifs.
Par exemple :
« Je cite » : il cite.
« Je définis » : il définit (par exemple : x, c’est y).
« Je définis x par y. »
Dans
ces derniers
cas,
est-elle
une variété
de
quand l’action annoncée
l’énonciation
joue
le rôle
d’une
annonce
performatif?
Elle est nécessairement
par le mot est elle-même
une action
active
verbale.
:
[83]
Septième conférence
Dans notre dernière conférence, nous avons opposé performatif
explicite et performatif primaire, et avancé que le premier s'était
naturellement
développé à partir du second, dans l’évolution du
langage et de la société. Nous avons reconnu qu’au reste ce postulat
ne supprimait pas toutes nos difficultés à établir la liste des performatifs explicites. Par quelques exemples, nous avons montré, en
passant, comment le performatif explicite s’était développé à partir
du performatif primaire.
Nous avons pris ces exemples dans un groupe de verbes qu’on peut
appeler comportatifs : ce sont des performatifs qui touchent, disons
sommairement : à nos réactions devant les comportements
et à nos
comportements
envers les autres, et qui sont destinés à manifester
des attitudes et des sentiments.
Comparez les listes que voici :
PERFORMATIF
EXPLICITE
MIXTE
(semi-descriptif)
DESCRIPTIF
Je m'excuse
[I apologize]
Je blâme
[1 criticize]
Je m’oppose
[ censure]
J’approuve
[JL approve]
Je vous souhaite la
bienvenue
[T bid you welcome]
Je suis désolé
[Z am sorry]
Je me repens
[1 repent]
Je reproche
[I blame]
Je suis dégoûté par
[L am disgusted by]
Je trouve bon que
[L approve of]
Je suis heureux de vous
recevoir
[I welcome you]
Je me sens d’accordavec
[I feel approval of]
Nous avons suggéré ensuite plusieurs tests pour le repérage du
performatif explicite pur :
101
QUAND
[84]
DIRE,
C’EST
FAIRE
1) Y a-t-il un sens à demander « Mais, en réalité, l’a-t-il fait? »?
(Ou bien cela.équivaut-il
à demander « L’a-t-il fait?» tout simplement?) Nous ne pouvons demander « En réalité, lui a-t-il souhaité
la bienvenue?
» au sens où nous demandons
« En réalité était-il
heureux de l’accueillir? ». Et nous ne pouvons dire non plus « En
réalité a-t-il blâmé sa conduite? », au sens où nous demandons
« En réalité lui a-t-il fait des reproches? ». Mais ce test n’est pas très
convaincant
: des échecs, par exemple, sont toujours possibles.
Nous pouvons demander « En réalité s’est-il marié? », même après
qu’il a dit « Oui [je prends cette femme...] », car l’un ou l’autre échec
a pu rendre le mariage douteux.
2) Peut-on effectuer la même action sans formuler l’énonciation
performative?
3) Cette action, peut-elle être effectuée délibérément
ou volontiers?
4) Peut-il être faux, au sens littéral, que je blâme (à distinguer de:
je reproche) lorsque je dis « je blâme »? (Il reste toujours possible
bien sûr, que je ne sois pas sincère.)
Un
mot
différent
parfois,
mule,
peut
constituer
un
nous
disons
Remarquez
fond
« J’approuve
la différence
des mers
ou
test
construction
: ainsi,
dans
», plutôt
entre
que
vous
que vous
entre
« Je souhaiterais
que
vous
amuserez
un
nouvelle
performatif
« Je trouve
« Je souhaiterais
», et « Je voudrais
différence
vous
une
voir
que
au fond
vous
bon
vous
des mers
amusiez
de la forexplicite,
que.
».
fussiez
au
»; ou la
», et « J'espère
», etc.
En conclusion,
nous avons fait la distinction
entre les performatifs d’une part et, d’autre part :
1) Les tournures de politesse, purement conventionnelles et rituelles
— comme « J’ai le plaisir de. ». Il s’agit là de formules bien diftérentes : car, quoique rituelles et non obligatoirement
sincères, elles
montrent, à l’épreuve de chacun des quatre tests, qu’elles ne sont
pas des performatifs.
Elles semblent constituer un groupe spécial,
[85] limité peut-être aux déclarations de sentiments — et même, plus
particulièrement,
de sentiments qu’on éprouve à dire ou entendre
quelque chose.
2) Le passage à un acte d’abord annoncé verbalement. Exemple
typique : l’avocat qui, à la fin de sa plaidoirie, déclare « Je termine
ma plaidoirie ». Ces tournures sont particulièrement
susceptibles de
devenir de purs performatifs lorsque l’action annoncée est elle-même
102
[86]
SEPTIÈME CONFÉRENCE
purement rituelle : ainsi l’acte non verbal de s’incliner (« Je vous
salue »), ou le rite verbal du « Bravo! » (« J’applaudis »).
Ce glissement particulièrement
ambigu du descriptif au performatif que nous avons noté dans les comportatifs, nous le retrouvons
dans la classe, très importante, des expositifs ou performatifs d’exposé.
Ici, la structure fondamentale de l’énonciation présente — en général
ou en tout cas le plus souvent — la forme d’une « affirmation » pure
et simple; mais elle commence par un performatif explicite qui indique
comment l’affirmation doit être insérée dans le contexte de la conversation, de l’interlocution,
du dialogue, ou de l’exposé en général.
Voici quelques exemples :
« Je soutiens, arguments
à l’appui, (ou j’insiste pour dire) que
lune n’a pas de face postérieure. »
« Je conclus (ou infère) que la lune n’a pas de face postérieure.
»
« J’atteste
que
la lune
n’a
pas
de face
postérieure.
la
»
« J’admets (ou concède) que la lune n’a pas de face postérieure. »
« Je prophétise (ou prédis) que la lune n’a pas de face postérieure. »
Parler ainsi, c’est soutenir (arguments à l’appui), conclure, attester, répondre, prédire, etc.
Plusieurs de ces verbes paraissent être des performatifs purs, tout à
fait satisfaisants. (Encore qu’il soit agaçant de les voir ainsi unis à
des propositions qui ont l’air d’ « affirmations », vraies ou fausses :
nous avons déjà fait allusion à cela, et nous y reviendrons.) Quand je
dis, par exemple, « Je prophétise que. », « Je concède que... », « Je
pose comme postulat que. », la proposition qui suit a normalement
l’apparence d’une affirmation, mais les verbes, eux, semblent bien
être des performatifs purs.
Reprenons les quatre tests que nous avons appliqués aux comportatifs. Si quelqu’un dit « Je pose comme postulat que... » :
1) nous ne pouvons demander « En réalité, postule-t-il? »
2) on ne peut pas postuler sans le dire;
3) on peut dire « J’ai délibérément postulé que... » ou « Je postule
volontiers que... »
4) il ne saurait être littéralement
postulat
que.
postule.
»)
A tous
faux de dire « Je pose comme
» (excepté dans le sens déjà noté : « à la page 265, je
ces points
à « Je m'excuse...
de vue, « Je pose
comme
» ou « Je le blâme
de.
103
postulat
». (Et,
bien
» est semblable
sûr, ces énon-
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
ciations peuvent aussi être malheureuses
: quelqu’un
peut prédire
alors qu’il n’en a pas le-:droit : ou dire « J’avoue que tu l’as fait »;
ou ne pas être sincère en disant « J'avoue que je l’ai fait », alors qu’il
ne l’a pas fait.)
Il existe cependant de nombreux verbes qui sont en apparence très
proches des précédents, qui entrent apparemment dans la même classe,
mais qui re pourraient pas subir les tests avec succès. Par exemple,
« Je fiens pour établi que... » par opposition à « Je pose comme pôs[87] tulat que. ». Car je pourrais dire tout bonnement « Je tenais pour
établi que. » alors que je n’ai pas eu conscience de rien tenir pour établi
et sans que j'aie rien dit à cet effet. Et je puis tenir quelque chose pour
établi sans m’en rendre compte et sans le dire, comme dans le cas
— important — d’une description. Je puis assurément affirmer ou
nier quelque chose sans mot dire, à cet effet; « J’affirme », « Je nie »
sont alors, eux, des performatifs explicites purs, mais en des sens qui
ne nous intéressent pas ici. Je puis approuver ou désapprouver d’un
signe de tête; affirmer ou nier par implication, à travers d’autres mots.
Mais en ce qui concerne « Je tenais pour établi que... », j’ai pu tenir
effectivement pour établi sans rien dire non pas par implication, à
travers d’autres mots, mais en restant bien tranquillement
assis dans
mon coin — attitude impossible à soutenir quand je veux nier.
En d’autres termes, « Je tiens pour établi que... » et peut-être aussi
« Je suppose que.
», fonctionnent
d’une façon aussi ambiguë que
« Je suis désolé de... » : cette dernière formule tantôt signifie « Je
m'excuse
» et tantôt décrit mes sentiments,
et parfois les deux
ensemble; de même, « Je tiens pour établi » peut signifier « Je pose
comme postulat.
» mais peut, en d’autres circonstances,
prendre un
sens différent.
Et encore « Je suis d’accord avec. » parfois équivaut à « J’approuve
sa conduite », parfois plutôt à « Je trouve sa conduite bonne », cette
dernière formule décrivant (au moins pour une part) mon attitude,
ou ma disposition
d’esprit, ou mes convictions.
Ici encore, une
modification légère a de l’importance
: qu’on remarque la différence,
par exemple, entre « Je suis d’accord pour. » et « Je suis d’accord
avec. » : test qui ne saurait d’ailleurs être irréfutable.
La même distinction générale que nous remarquions déjà pour les
[88] comportatifs se manifeste ici. Et si, tandis que « Je pose comme prémisses que. » (« je pose comme postulat que... ») est un performatif
104
SEPTIÈME CONFÉRENCE
explicite
pur,
« Je tiens
pour
établi
que.
» n’en
est pas
un;
de même
:
« Je prédis que... » est un performatif explicite pur, « Je prévois
(je m’attends que)... » n’en est pas un;
« Je souscris (je donne mon assentiment) à cette opinion » est un
performatif explicite pur, « Je suis d’accord avec cette opinion »
n’en est pas un;
« Je mets en doute qu’il en soit ainsi » est un performatif explicite
pur, « Je me demande si (je doute que) » n’en est pas un.
Les
verbes
« poser
«mettre
en doute
explicites
purs.
pas
comme
postulat
», etc. subiront
Il n’en
sera
», « prédire
avec
pas
succès
de même
», « souscrire
les tests
pour
»,
des performatifs
les autres;
du
moins
toujours.
Une remarque en passant : certains des moyens dont nous usons
pour insérer notre énonciation
particulière
dans son contexte de
discours ne sont pas toujours réalisables avec un performatif explicite.
Nous ne pouvons dire, par exemple, « J’implique que... », « J’insinue », etc.
Comportatifs
et expositifs sont deux classes où ce phénomène
[à savoir l’hésitation entre le performatif explicite et le descriptif] se
manifeste de façon très problématique,
mais on le rencontre aussi
dans d’autres classes, dans les verdictifs, par exemple. Ainsi : « Je
déclare que. », « Je décide que. », « Je tiens que... », « Je date. ».
Si vous êtes juge et que vous disiez : « Je décide que... », prononcer
ces mots, c’est décider. Ce n’est pas aussi sûr dans le cas de personnes
moins officielles : il pourrait s’agir de la simple description d’un état
d'esprit. On peut lever cette difficulté en créant, comme on le fait
d’habitude,
une expression spéciale, telle que « verdict », « Je me
en sa faveur... », « Je déclare ici... »; faute de quoi le
89] prononce
caractère performatif de l’énoncé dépendra toujours, pour une part,
du contexte : par exemple, du fait que le juge soit en robe et qu’il
siège, etc.
Le cas est à peu près
l’on
rencontre,
nous
semblable
l’avons
explicite
j'effectue
pur d’une part
habituellement.
assimile
pas.
« J’assimile
un
double
[performance]
les x aux y », où
emploi
: performatif
et, d’autre
part, description
d’un
Nous pouvons
dire « En réalité,
» ou « Il les assimile
sans dire un mot..Il
de l’acte
vu,
pour
faut distinguer
nous
»; et il peut
les assimiler
acte que
il ne les
encore
ce cas de ceux où la seule exécution
soumet
105
à obligation.
« Je définis
x comme
QUAND
DIRE,
C’EST
FAIRE
étant y », par exemple, n’affirme pas qu’il s’agisse là d’un acte régulier,
mais contraint à employer régulièrement x comme équivalent à: y.
Il est instructif, dans ce contexte, de comparer « J’ai l’intention de...»
avee « Je promets de. ».
En voilà assez sur ce problème de savoir si un verbe performatif
explicite (qu’il apparaisse ou soit seulement suggéré être explicite)
ou bien fonctionne en tant que tel, ou bien fonctionne (fût-ce parfois,
ou pour une part) en tant que description — vraie ou fausse —-de
sentiments, d’états d’esprit, de façons de voir, etc. Mais cela nous
renvoie à un problème plus général, sur lequel nous avons déjà attiré
l’attention : le cas où l’énonciation dans son ensemble est essentiellement tenue pour vraie ou fausse, en dépit de ses caractéristiques
performatives. Même si nous considérons comme marginales les tournures « Je décide que... » prononcée par une personne n’appartenant
pas à un jury ou « Je m'’attends que. », il serait absurde de supposer
que tout ce que ces locutions décrivent ou affirment — dans la mesure
où elles le font et lorsqu'elles le font — ne renvoie qu’aux croyances
ou aux espérances de celui qui parle. Ce serait faire preuve de l’excesdans Alice au pays des merveilles quand
[90] sive rigueur pratiquée
« Je pense que p » est pris pour une affirmation à propos de qui pense,
à laquelle on peut répondre « Voilà un fait qui ne concerne que vous ».
(« Je ne pense pas. » commença Alice : « Alors vous ne devriez
pas parler » dit la Chenille, ou je ne sais plus qui.) Lorsque nous
avons des performatifs explicites purs, tels que « affirmer » ou « maintenir », toute la proposition est certainement vraie ou fausse, bien que
l’énonciation soit l’exécution [performing] de l’acte d’affirmer ou
de maintenir. Et nous avons fait remarquer à plusieurs reprises que
des énonciations qui sont manifestement
des performatifs classiques
(comme « Changez #8! »), restent très proches d’une description des
faits (même si ce n’est pas le cas pour d’autres, comme « Au jeu 2?! »).
Tout cela, cependant, n’est pas tellement grave : nous pouvons, en
effet, distinguer dans la proposition
le début, qui est performatif
(j'affirme que) et qui indique clairement comment il faut entendre
l’énonciation — c’est une affirmation, par exemple, et non une prédiction —, et la suite, introduite par « que », suite qui, elle, doit être vraie
ou fausse. Reste qu’en l’état actuel de la langue, il existe de nombreux
cas où il serait impossible d’opérer pareille division, même si l’énonciation semble comporter une sorte de performatif explicite. Par
106
SEPTIÈME CONFÉRENCE
exemple : « J’assimile x à y », « Je réduis x à y ». Ici, nous effectuons
l’assimilation et dans le même temps nous l’affirmons — au moyen
d’une seule proposition
succincte, quasi performative.
Juste pour
nous stimuler, mentionnons aussi « Je sais que », « Je crois que », etc.
Ces exemples sont-ils compliqués?
Jusqu’à quel point? Nous ne
saurions tenir pour acquis, en tout cas, qu’ils constituent de pures
descriptions.
Faisons le point. Nous avons d’abord examiné la distinction
performatives
et constatives. Un certain
[91] avancée entre énonciations
nombre d'indices nous ont toutefois amenés à penser que des malheurs
pouvaient atteindre les unes et les autres — et pas seulement les performatives; de. plus, il nous est apparu que l’exigence d’une conformité
ou d’un rapport aux faits (impératif variable selon les cas) s’applique
aussi bien aux performatifs
(en plus de la nécessité pour eux d’être
heureux) qu’aux réputés constatifs.
Nous avons échoué à trouver un critère grammatical
pour les
performatifs,
mais nous avons voulu continuer de croire que tout
performatif pouvait, en principe, être ramené à la forme d’un performatif explicite, et qu’il nous serait ainsi possible d’établir une liste.
Nous avons cependant découvert, par la suite, qu’en bien des cas
il n’est pas facile de décider qu’une énonciation est ou non performative, même lorsqu'elle présente apparemment
une forme performative explicite; et de toute façon — comme il fallait s’y attendre —,
restent les énonciations commençant par « J’affirme que », qui semblent satisfaire aux conditions du performatif,
mais qui sans aucun
doute posent une affirmation et sont donc sans aucun doute essentiellement vraies ou fausses.
Il est temps, après cela, de reprendre le problème à neuf. Il nous
faut reconsidérer d’un point de vue plus général les questions :
en quel sens dire une chose, est-ce la faire? en quel sens faisons-nous
quelque chose en disant quelque chose? (Et peut-être aussi, ce qui est
un autre cas : en quel sens faisons-nous quelque chose par le fait de
dire quelque chose?) Un peu plus de clarté et de précision nous permettra sans doute de sortir de cet embrouillamini. Après tout, « faire
quelque chose » est une expression très vague : lorsque nous formulons une énonciation, quelle qu’elle soit, ne « faisons »-nous pas
92] « quelque chose »? Assurément les diverses manières dont nous
parlons de 1’ « action » peuvent prêter à confusion, ici comme ailleurs.
107
QUAND DIRE, C’EST FAIRE
Nous pouvons opposer, par exemple, les hommes de discours aux
hommes d’action, dire que les premiers ne font rien, qu’ils se contentent de parler ou de dire des choses : et nous pouvons encore une
fois distinguer entre seulement penser une chose, et la dire effectivement
(tout haut); et là, ce dire est un faire.
Le moment est venu d’examiner de plus près les circonstances
de la
« production
d’une énonciation
* ». Disons d’abord que selon un
ensemble de sens — que je désignerai par À —, dire quelque chose
c’est bien nécessairement
faire quelque chose. Ces divers sens réunis
constituent
le fait de « dire » dans la pleine acception du mot. Nous
pouvons convenir, sans nous attarder trop sur les mots ou les nuances,
que dire quelque
chose
:
A.a) c’est toujours effectuer cet acte [fo perform the act] : produire
certains sons (acte « phonétique »); l’énonciation est une phonation
[phone];
A.b) c’est toujours effectuer cet acte : produire certains vocables
ou mots (i. e. certains types de sons appartenant à un certain vocabulaire, et en tant précisément qu’ils lui appartiennent) selon une certaine
construction (i.e. conformément à une certaine grammaire, et en tant
précisément qu’on s’y conforme), avec une certaine intonation, etc.
Nous appellerons cet acte un acte « phatique » [phatic], et l’énonciation, l’acte de produire un « phème » [pheme] (distinct du phémème 3°
de la linguistique);
[93]
A.c) c’est généralement effectuer cet acte : employer un phème ou
ses parties constituantes dans un sens plus ou moins déterminé, et
avec une « référence » plus ou moins déterminée (« sens » et « réfé-
rence » réunis constituant la « signification » [meaning]). Nous
appellerons cet acte un acte « rhétique » [rhetic], et l’énonciation,
l’acte de produire
un « rhème » [rhemel].
* Même si nous ne le mentionnons pas sans cesse, nous devons garder à l’esprit
la possibilité de 1’ « étiolement » du langage, tel qu’il se produit lorsque nous
l’employons sur scène, dans le roman et la poésie, dans les citations et lectures
publiques.
Huitième
14]
conférence
En cherchant à établir la liste des performatifs explicites, nous
avons découvert qu’il n’était pas toujours facile de distinguer entre
énonciations
performatives
et énonciations
constatives.
Il nous a
donc semblé opportun de revenir un temps aux principes de base et
d’examiner à fond les points suivants : combien y a-t-il de sens selon
lesquels dire quelque chose, c’est faire quelque chose, ou selon lesquels nous faisons quelque chose en disant quelque chose, ou même
par le fait de dire quelque chose? Nous avons d’abord distingué un
ensemble de sens inclus dans l’expression « faire quelque chose »,
dès lors que nous affirmons — cela va d’ailleurs de soi — que dire
quelque chose, c’est, dans la pleine acception de « dire », faire quelque
chose. A savoir la production
: de sons, de mots entrant dans une
construction,
et douée d’une signification.
Entendez signification
[meaning] comme le souhaitent les philosophes, c’est-à-dire : sens et
référence.
J’appelle (je baptise) l’acte de « dire quelque chose » dans ce plein
sens du terme : exécution d’un acte locutoire; et, dans ce contexte,
j'appelle l’étude des énonciations : étude des locutions ou des éléments
complets du discours. Si nous nous intéressons à l’acte locutoire,
c’est surtout, évidemment, afin de le définir clairement ét de le distin95] guer d’autres actes qui seront l’objet essentiel de notre étude. J’ajoute
qu’il serait possible (et nécessaire) d’apporter nombre de nuances,
si nous avions à discuter de cet acte pour lui-même, et que ces nuances
seraient d’une grande importance non seulement pour les philosophes
mais aussi pour les grammairiens et les phonéticiens.
Nous avons distingué assez schématiquement trois actes : phonétique, phatique et rhétique. L’acte phonétique, c’est la simple production de sons. L’acte phatique, c’est la production de vocables ou
mots, c’est-à-dire de sons d’un certain type appartenant à un vocabulaire (et en tant précisément qu'ils lui appartiennent), et se confor109
QUAND
DIRE,
C’EST
FAIRE
mant à une grammaire (et en tant précisément qu’on s’y conforme).
L’acte rhétique, enfin, consiste à employer ces vocables dans un sens
et avec une référence plus ou moins déterminés. Ainsi, « Il a dit :
Le chat est sur le paillasson », rapporte un acte phatique, alors que
« Il a dit que le chat était sur le paillasson » rapporte un acte rhétique.
Même distinction dans les couples suivants :
& Il a dit : Je serai là », « Il a dit qu’il serait là »;
«€ Il a dit : Sortez!
», « II m'a dit de sortir »;
« Il a dit : Est-ce
à Oxford
ou à Cambridge?
», « Il a demandé
c'était
à Oxford
ou à Cambridge.
»
si
Bien que nous n’ayons pas à nous attarder sur la question en tant
que telle, quelques points paraissent cependant devoir être signalés et
retenus :
1) Il est évident que pour produire un acte phatique, je dois produire un acte phonétique; ou, si vous voulez, il est évident qu’en produisant l’un, je produis l’autre. (Ce qui ne signifie pas que les actes
soient une sous-classe des actes phonétiques et qu'ils
196] phatiques
appartiennent
à cette classe.) Mais l’inverse n’est pas vrai : si un
singe produit un son identique à « va », il ne s’agit pas pour autant
d’un acte phatique.
2) Il va de soi que dans la définition de l’acte phatique, nous avons
amalgamé deux éléments : le vocabulaire et la grammaire.
Aussi
n’avons-nous assigné aucun nom à la personne qui dirait, par exemple :
« chat complètement
le si » ou « les bolombes glivantes ont de fait
gyré 31 ». Encore faut-il tenir compte de l’intonation
aussi bien que
du vocabulaire et de la grammaire.
3) L’acte phatique, cependant, tout comme le phonétique,
peut
par essence être mimé et reproduit (y compris intonations, clins d'œil,
gestes, etc.). On peut mimer non seulement l’affirmation entre guillemets « Elle a des cheveux admirables » mais encore plus subtilement
la façon dont la phrase a été dite : « Elle a des cheveux admirables »
(en haussant les épaules).
Nous venons d’évoquer la mise entre guillemets du « il dit », telle
qu'on la trouve dans les romans. Toute énonciation peut être reproduite simplement entre guillemets, ou entre des guillemets suivis de
« dit-il », ou — encore plus fréquemment
— de « dit-elle », etc.
Mais c’est l’acte rhétique que, dans les assertions, nous rapportons
:
110
HUITIÈME CONFÉRENCE
« Il a dit que le chat était sur le païllasson », « Il a dit qu’il partirait »,
« Il a dit que je devais partir » (ses paroles étaient « Tu dois partir »).
C’est ce qu’on appelle le « discours indirect ». Si le sens ou la référence risquent de ne pas être clairement saisis, il faut mettre la phrase
ou le mot entre guillemets. C’est ainsi que je puis énoncer : « Il a dit
que je devais me rendre auprès du ‘ministre’, mais il n’a pas dit quel
ministre », ou « Je lui ai dit qu’il se conduisait mal, et il a répondu que
97] ‘plus on va loin, moins on est” ». Or, il n’est pas toujours facile
d’employer « dit que » : on utilisera plutôt « dit de », « conseillé de »,
etc., si quelqu'un a usé de l’impératif ou de tournures équivalentes
(« dit que je devais », « dit que je devrais », etc.). C'snsidérez dans
cette perspective « me souhaita la bienvenue » et « présenta ses
excuses ».
+
Une remarque encore sur l’acte rhétique : il est évident qu'ici le
sens et la référence (nommer et rapporter) sont eux-mêmes des
actes auxiliaires effectués de par l’effectuation [performed in performing]
de l’acte rhétique. C’est ainsi que nous pouvons dire « J’entendais
signifier par ‘banc’... » et, disons, « par ‘il’, je faisais référence à... ».
Est-il possible de produire un acte rhétique sans rapporter ou sans
nommer? Il semble qu’en général la réponse soit négative. Il y a
toutefois des cas embarrassants.
Quelle est la référence dans « tous
les triangles ont trois côtés »? De même, il est clair que nous pouvons
produire un acte phatique qui ne soit pas un acte rhétique, bien
que l’inverse soit impossible. Ainsi pouvons-nous répéter la remarque
faite par un autre, ou marmonner une phrase, ou lire une phrase
latine sans connaître la signification des mots.
La question de savoir à quel moment un phème ou un rhème est le
même qu’un autre — au sens être de même « type » ou de même
« indice » — n'importe guère ici, pas plus que la question de savoir
ce qu’est un phème ou un rhème isolé. Mais il importe évidemment
de se rappeler qu’un même phème (un indice du même type) peut être
employé, selon les énonciations, dans un sens différent ou avec une
référence différente, et constituer ainsi un rhème différent. Lorsque
des phèmes différents sont employés avec les mêmes sens et référence,
on peut parler d’actes rhétiquement équivalents (« la même affirmation », en quelque sorte) mais non pas d’un même rhème ou d’actes
8 rhétiques semblables (la même affirmation impliquant, là, l’usage des
mêmes mots).
Len
111
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
Le phème est un élément de langage : son défaut spécifique serait
d’être un non-sens —*d’être sans signification.
Mais le rhème est
un élément de discours : son défaut spécifique serait d’être vague,
ou vide, ou obscur, etc.
Bien que ces considérations
soient d’un grand intérêt, elles n’éclairent pas pour autant la distribution entre énonciation constative et
énonciation
performative.
Dans l’énonciation
« Il va foncer », sans
doute peut-on rendre parfaitement
clair « ce que nous disons »en
prononçant ces mots — et cela dans tous les sens distingués jusqu'ici —
mais sans indiquer pour autant avec clarté que j’effectue (ou non) par
là l’acte d’avertir. Dans « Il va foncer » ou « Ferme la porte », ce que
je dis peut être très clair, sans qu’il apparaisse clairement s’il s’agit
d’une affirmation ou d’un avertissement,
etc.
On pourrait dire qu’effectuer un acte locutoire en général, c’est
produire aussi et eo ipso un acte illocutoire — ainsi que je propose
de l’appeler. Pour définir ce dernier type d’acte, il importe de définir
comment nous employons la locution :
— nous posons une question ou répondons,
—
nous
donnons
un
renseignement,
une
assurance
ou
un
avertisse-
ment,
—
nous
— nous
annonçons
prononçons
un
verdict
une
identifions
ou
une
intention,
sentence,
— nous faisons une nomination,
[99] — nous
ou
un appel, ou une critique,
fournissons
une
description,
etc.
(Je ne veux nullement laisser entendre qu’il s’agit d’une classe parfaitement définie.)
Notre eo ipso n’a rien de mystérieux ici. La difficulté tient plutôt
aux nombreux et différents sens de ces mots très vagues : « comment
nous l’employons
». Ces mots peuvent renvoyer à l’acte locutoire
même et, de plus, aux actes perlocutoires,
dont nous allons parler
sous peu. Dans l’acte locutoire,
nous utilisons le discours.
Mais
comment, précisément,
l’y utilisons-nous?
Car le discours a de nombreuses fonctions,
et très nombreuses
sont les manières dont nous
l’employons;
en un sens — sens (B *) — l’acte
sera
très différent
suivant la manière et selon le sens dans lesquels, en chaque occasion,
nous l’ «utilisons
». La différence est considérable entre le conseil, la
* [Cf. plus bas, p. [101].]
112
HUITIÈME CONFÉRENCE
simple suggestion, et l’ordre effectif; entre la promesse au sens strict
et l'intention vague. Ces questions pénètrent quelque peu — mais
non sans imprécision — dans la grammaire (voyez plus haut); nous
n’en discutons pas moins chaque fois que nous nous interrogeons
sur le point de savoir si tels mots (telle locution) ont valeur %?de
question, ou s’il faut les prendre comme une opinion, etc.
C’est l’acte effectué en ce deuxième et nouveau sens que j’ai appelé :
acte «illocutoire » : il s’agit d’un acte effectué en disant quelque chose,
par opposition à l’acte de dire quelque chose #, Et j’appellerai la
théorie des différentes fonctions linguistiques dont il est ici question,
la théorie des « valeurs illocutoires ».
0]:
On peut affirmer que les philosophes ont trop longtemps négligé
cette étude, réduisant tous les problèmes à des problèmes d’ « usage
locutoire ». On peut même dire que l’ « illusion descriptive », mentionnée dans notre première conférence, tient à ce que les problèmes
de la première catégorie ont été considérés, à tort, comme des problèmes de la seconde. Il est vrai que nous nous dégageons maintenant
de cette confusion : depuis quelques années, en effet, nous voyons
de plus en plus clairement que les circonstances d’une énonciation
jouent un rôle très important et que les mots doivent être «expliqués »,
pour une bonne part, par le « contexte » où ils sont destinés à entrer,
ou dans lequel ils sont prononcés, de fait, au cours de l’échange
linguistique. Cependant, nous sommes peut-être encore trop enclins
à donner ces explications en termes de « signification des mots ».
Il est entendu que nous pouvons aussi employer «signification » avec
une valeur illocutoire — « Il signifiait cela comme un ordre » etc, —;
mais je veux distinguer valeur et signification (signification équivalant à sens et référence), tout comme il est devenu essentiel de distinguer sens et référence à l’intérieur même de la signification %#,
De plus, nous avons ici une illustration des différents usages de
l’expression « emplois du langage », ou « emploi d’une phrase », etc.
« Emploi » est un mot désespérément ambigu, tout comme « signification », qu’on a maintenant coutume de tourner en dérision.
Au vrai, le mot « emploi », qui a supplanté « signification », n’a
pas une position beaucoup plus confortable. Peut-être tirerons-nous
au clair le sens d’ « emploi d’une phrase » en des circonstances
données, si nous nous en tenons à l’acte locutoire, sans envisager
encore l’acte illocutoire.
113
QUAND
Avant de préciser
[101] ensemble
actes
DIRE,
davantage
locutoire
C’EST FAIRE
cette dernière
et illocutoire
notion,
à un troisième
comparons
type
d’acte.
Selon un sens différent (C), produire un acte locutoire — et par
là un acte illocutoire —, c’est produire encore un troisième acte.
Dire quelque chose provoquera souvent — le plus souvent — certains
effets sur les sentiments, les pensées, les actes de l’auditoire, ou de
celui qui parle, ou d’autres personnes encore. Et l’on peut parler
dans le dessein, l’intention, ou le propos de susciter ces effets. Compte
tenu de cela, nous pouvons dire que celui qui a parlé a produit un
acte qui ou bien ne renvoie qu’indirectement
à l’acte locutoire ou
illocutoire (C.a), ou bien n’y renvoie pas du tout (C.b). Nous appellerons un tel acte un acte perlocutoire, où une perlocution. Ne définissons
pas encore avec minutie cette idée — bien sûr, la définition sera
nécessaire —; bornons-nous
à donner quelques exemples :
(E. 1) Acte (A) — locutoire
11 m'a
référant
dit « Tire sur elle! », voulant
par « elle » à elle.
dire
par
« tire » tire,
et se
Acte (B) — illocutoire
11me pressa (ou me conseilla,
Acte
(C.a)
etc.) de tirer sur elle.
— perlocutoire
Il me persuada
[102]
ou m’ordonna,
de tirer sur elle.
Acte (C.b)
Il parvint
à me faire (ou me fit, etc.) tirer sur elle.
(E. 2) Acte (A) — locutoire
I me dit : « Tu ne peux faire cela. »
Acte
(B) — illocutoire
Il protesta
contre
mon acte.
Acte (C.a) — perlocutoire
Il me dissuada,
me retint.
Acte (C.b)
Il m’arrêta, me ramena
Il m’importuna.
De façon analogue,
au bon sens, etc.
on peut distinguer
114
l’acte locutoire
« Il a dit
HUITIÈME
que.
locutoire
CONFÉRENCE
», de l’acte
illocutoire
« Il a soutenu
« Il m’a
convaincu
que.
que.
», et de l’acte
per-
»,
On remarquera
que les effets suscités par les perlocutions
sont
de vraies conséquences, dénuées de tout élément conventionnel —
en vertu duquel celui qui promet, par exemple, est engagé par sa
promesse (et cela fait partie de l’acte illocutoire). Certaines distinctions devront peut-être être apportées, puisqu'il
y a évidemment
une différence entre ce que nous tenons pour la production
réelle
d'effets réels et ce que nous considérons comme de simples conséquences conventionnelles,
De toute façon, nous reviendrons
sur
ce point.
|
Nous avons donc distingué,
assez sommairement,
trois sortes
03] d’actes : le locutoire, l’illocutoire, et le perlocutoire *. Nous voudrions maintenant formuler quelques commentaires
d’ordre général
sur ces trois classes, sans les définir encore avec précision. Nos trois
premières remarques concerneront
à nouveau |’ « emploi du langage ».
1) Notre intérêt, dans ces conférences, va essentiellement à l’illocutoire, dont nous voudrions faire ressortir l’originalité. On a constamment tendance en philosophie à l’escamoter au profit des deux
autres. Il en est pourtant distinct. Nous avons déjà vu comment les
termes « signification » et « emploi d’une phrase » peuvent brouiller
la distinction entre les actes locutoires et illocutoires. Nous remarquons
maintenant que parler de l’ « emploi » du langage peut aussi jeter
la confusion entre les actes illocutoires et perlocutoires. Il nous faudra
donc les distinguer avec le plus grand soin, dans un instant. Parler
de 1” « emploi du langage pour soutenir, arguments à l’appui, ou
pour avertir », semble être du même ordre que parler de 1’ « emploi
du langage pour persuader, exciter, alarmer ». On peut dire cependant
que dans le premier cas (pour opposer schématiquement)
il s’agit
d’un usage conventionnel, en ce sens qu’on pourrait l’expliciter par la
formule performative.
Cetteexplicitation,ien
revanche, ne saurait
avoir lieu dans le second cas. Ainsi pouvons-nous
dire « Je soutiens,
arguments à l’appui, que
» ou « Je vous avertis que.
»; mais
* [On trouve ici, dans le manuscrit,
une note de 1958 qui dit : « 1) Tout ceci
manque de clarté; 2) et dans tous les sens qui importent ((A) et (B) par opposition à (C)) les énonciations
ne sont-elles pas toutes performatives?
»]
115
QUAND
[104]
DIRE,
nous
ne saurions
dire « Je vous
que...
». De plus,
nous
pouvons
de savoir
si quelqu’un
argumente
de savoir
s’il convainc
ou
C’EST FAIRE
convaincs
que.
» ou « Je vous
alarme
pleinement
tirer
au clair
la question
ou non,
sans
aborder
la question
non.
2) Allons plus avant et rendons-nous bien compte que les mots
« emploi du langage » peuvent recouvrir bien d’autres choses encore
que les actes illocutoires ou perlocutoires.
Nous pouvons parler,
par exemple, de l’ « emploi du langage » en vue de quelque chose :
mettons, de plaisanter. Il nous est également possible d’employer
« en » autrement que nous ne le faisons dans l’acte d’illocution —
ainsi dans « en disant ‘p’, je plaisantais » ou « je jouais un rôle » ou
« je composais un poème ». On peut encore faire état d’un « usage
poétique du langage », à distinguer de 1’ « emploi du langage en
poésie ». Tous ces «emplois du langage » n’ont rien à voir avec l’acte
illocutoire. Si je dis « Va-t’en donc attraper une étoile filante % »,
la signification et la valeur de l’énonciation
peuvent apparaître très
clairement, sans qu’on puisse aucunement savoir ce que je fais quant
au reste. On trouve aussi des emplois parasitaires du langage —
pas « sérieux », pas tout à fait « normaux ». Il se peut que l’habituel
renvoi à la référence fasse momentanément défaut, ou qu’on n’essaie
nullement de poser un acte perlocutoire type (: de faire faire à l’auditeur quelque chose) : Walt Whitman n'’invite pas sérieusement
l’aigle de la liberté à prendre son essor.
3) De plus, certaines des choses que nous « faisons » et qui sont
liées à notre acte de dire, ne semblent pas entrer vraiment — au
moins de prime abord — dans l’une ou l’autre des classes sommairement définies; ou paraissent appartenir
plus ou moins à l’une et
l’autre à la fois — sans que toutefois, au premier regard, elles se
montrent aussi éloignées des trois classes d’actes que le sont la plaisanterie ou la poésie. L’insinuation, par exemple, — quand nous laissons
entendre quelque chose dans une énonciation,
ou grâce à elle —
[105] semble inclure une convention, tout comme l’acte illocutoire; mais
nous ne pouvons pas dire « J’insinue... »; et le dirions-nous que cela
renverrait à un effet astucieux plutôt qu’à un acte pur et simple. Un
autre exemple : celui du cas où l’on se libère d’une émotion trop
vive. Nous pouvons nous libérer de l’émotion dans ou par une énonciation : en jurant, par exemple. Or, une fois encore, les formules
performatives n’ont que faire ici; ni les autres expédients illocutoires.
116
06
HUITIÈME CONFÉRENCE
Lt
Nous pourrions dire que nous employons les jurons * pour soulager
notre cœur. L’acte illocutoire, ne l’oublions pas, est un acte conventionnel : effectué en tant que conforme à une convention.
4) Nos trois classes nous obligent, puisqu'il s’agit d’actes, à tenir
compte de ces malheurs auxquels tout acte est exposé. Il nous faut
être prêt, systématiquement,
à distinguer entre « l’acte de faire x »
c’est-à-dire d'accomplir
x, et « l’acte de tenter de faire x »; entre
avertir, par exemple, et tenter d’avertir. Il faut s’attendre ici à des
échecs.
Les trois questions qui suivent sont importantes parce que nos
actes sont bien des’actes.
5) Nos actes étant des actes, nous devons toujours nous rappeler
la distinction entre effets intentionnels
et effets non intentionnels;
remarquer aussi (1) que celui qui parle peut avoir l'intention de produire un effet, sans que ce dernier se produise; et (11)que l’effet peut
se produire sans qu’on l’ait voulu et même lorsqu'on ne le veut pas.
Pour venir à bout de la complication (1), nous distinguerons, comme
plus haut, entre tentative et réussite; pour (11), nous invoquerons les
expédients linguistiques
habituels du désaveu (adverbes comme
« involontairement
», etc.), expédients que nous tenons prêts pour
notre usage personnel, en toutes nos actions.
6) De plus, il faut évidemment reconnaître que nous ne faisons
pas exactement certains actes, en ce sens que nous les exécutons, par
exemple, sous la contrainte. Nous avons vu plus haut (en 2) d’autres
cas où l’action n’est pas complètement exécutée.
7) Reste cette objection à nos actes illocutoires et perlocutoires,
selon laquelle la notion d’acte même n’est pas claire. Nous y répondrons par une théorie générale de l’action. L’ «acte » est généralement
tenu pour un événement physique précis, effectué par nous, et distinct
à la fois des conventions et des conséquences. Mais :
a) L’acte illocutoire et même l’acte locutoire peuvent envelopper
des conventions.
Pensez à la révérence. C’est un hommage,
mais
uniquement
parce que l’acte est conventionnel;
et il est effectué uniquement parce qu’il est conventionnel.
Comparez « tirer deux balles
de fusil » et « tirer deux beaux coups ?? ».
* « Jurer » est ambigu : « Je jure par Notre-Dame
», c’est jurer par NotreDame : mais ce n’est plus jurer par Notre-Dame,
que de dire « Dame #6 ! »
117
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
b) L’acte perlocutoire
peut inclure d’une certaine manière des
conséquences
:—ainsi lorsque nous disons « Par l’acte x, je faisais y ».
L’acte, en réalité, entraîne toujours des conséquences
(plus ou moins
considérables)
et certaines
d’entre
elles peuvent
être imprévues
[unintentiona!].
I n’y a pas de limite à l’acte physique minimum.
Que l’acte lui-même comporte
la série indéfiniment
longue de ses
« conséquences
», c’est là — ou ce devrait être — un lieu commun
[107] essentiel de la théorie du langage qui touche à 1’ « action » en général:
Si on nous demande, par exemple, « Qu’a:t-il fait? », nous pouvons
répondre « Il a tué l’âne », ou « Il a tiré un coup de fusil », ou «Il a
appuyé sur la détente », ou « Il a remué l’index ». Et toutes ces réponses
peuvent être correctes. De même — pour abréger le conte d’enfants
où l’on voit une vieille s’efforcer de ramener le cochon à temps pour
préparer
le dîner de son vieux — nous pouvons dire, en dernier
ressort, que le chat poussa le cochon par-dessus la haie, ou qu’il la
lui fit franchir. Si, dans de tels cas, nous mentionnons à la fois un
acte B (illocution) et un acte C (perlocution),
nous dirons « Par son
acte de B -er, il C -a » plutôt que «en B -ant.. ». Voilà pourquoi
nous appelons C un acte perlocutoire,
et le distinguons de l’illocutoire.
Nous
reviendrons
entre
les trois
mon
acte x, je faisais
les trois
actes
classes
nous
verrons
coup
de choses
actes
illocutoires
dans
la prochaine
et sur
les expressions
y ». Nous
et reconnaître
que
si l’acte
soient
ce qui
et perlocutoires.
ainsi
leur
exige
à la fois,
sur
la distinction
« en » [faisant
pourrons
locutoire
faites
conférence
un peu
appartient
pour
être
x] et « par
mieux
en propre.
complet
il en va peut-être
délimiter
de
que
même
Et
beaudes
08]
)9
mr
Neuvième
conférence
Alors que nous tentions de dresser la liste des performatifs explicites, nous nous sommes heurtés à une difficulté : comment décider
qu'une énonciation est ou non performative, ou du moins, qu’elle
est purement performative.
Un retour aux fondements
du langage
nous a alors semblé opportun : il convenait de se demander en combien
de sens dire quelque chose, c’est faire quelque chose, ou en combien
de sens nous faisons quelque chose en disant quelque chose, voire
par le fait de dire quelque chose.
Nous avons reconnu, en premier lieu, l’ensemble de ce que nous
faisons en disant quelque chose, et nous l’avons nommé acte /locutoire. Nous entendons par là, sommairement,
la production
d’une
phrase dotée d’un sens et d’une référence, ces deux éléments constituant à peu près la signification
— au sens traditionnel
du terme.
Nous avons avancé, en second lieu, que nous produisons
aussi des
actes illocutoires : informer, commander,
avertir, entreprendre,
etc.,
c’est-à-dire des énonciations
ayant une valeur conventionnelle.
Enfin,
nous avons défini les actes perlocutoires — actes que nous provoquons
ou accomplissons
% par le fait de dire une chose. Exemples :
convaincre,
persuader,
empêcher,
et même surprendre
ou induire
en erreur. Nous avons donc trois dimensions
ou sens différents
— sinon plus —-pour 1’ «emploi d’une phrase » ou l’ «emploi du langage ». (Il y en a d’autres, évidemment.) Les actions de ces trois classes
sont — en tant que telles, bien sûr — assujetties aux difficultés et
restrictions propres aux actions, à savoir la nécessité de distinguer la
tentative de la réussite, l’intentionnel
du non-intentionnel,
etc. Cela
étant, il nous faut examiner plus en détail ces trois classes.
Nous devons distinguer l’illocutoire du perlocutoire,
faire la différence entre « en disant cela, je l’avertissais » et « par le fait de dire cela,
je le convainquis, le surpris, le retins ».
119
+
DE LA NÉCESSITÉ DE DISTINGUER
LES CONSÉQUENCES
La distinction entre illocutions et perlocutions paraît plus que toute
autre susceptible de faire problème. C’est elle que nous allons aborder,
tout en étudiant aussi ce qui sépare illocutions et locutions, mais en
passant. Il est certain que le sens perlocutoire d’ « effectuer une
action » doit, de façon ou d’autre, être écarté comme n’ayant rien
à voir avec le sens selon lequel une énonciation — pour peu que son
émission soit la « production d’une action » — est performative (par
opposition à constative). Si les circonstances s’y prêtent, en effet,
un acte perlocutoire peut toujours, ou presque, être suscité, avec ou
sans préméditation, par n’importe quelle énonciation et, notamment,
par une énonciation purement et simplement constative (à supposer
qu’un tel animal existe!). Vous pouvez par exemple me faire renoncer
[110] (C.b *) à un acte, en me renseignant — peut-être ingénument, mais
néanmoins opportunément
— sur les conséquences effectives de cet
acte. Cela s’applique même à (C.a *), car vous pouvez me convaincre
(C.a *) que cette femme est adultère en lui demandant si ce n’est pas
son mouchoir qu’on a trouvé dans la chambre de X **, ou en affirmant
que c’est le sien.
On doit donc séparer nettement l’acte effectué (ici, une illocution)
et ses conséquences. Au vrai, en général, s’il ne s’agit pas d’un acte
de dire, mais d’une action « physique » non conventionnelle, l’affaire
* [On trouvera le sens de ces références à la page [102].]
** Que le fait de donner purement et simplement des renseignements produise
presque toujours des effets ultérieurs sur l’action, cela n’est pas plus étonnant que
J'inverse, à savoir : que la production
de n'importe
quelle action (y compris
l'émission d’un performatif)
a constamment
comme conséquence
de nous rendre,
nous et les autres, conscients de certains faits. Exécuter un acte de manière perceptible ou discernable, c’est nous donner l’occasion (à nous et aux autres aussi,
en général) à la fois de reconnaître (a) que nous l’avons exécuté et (b) de révéler
bon nombre de faits déductibles de cet acte, qui ont trait à nos motivations,
à
notre caractère, que sais-je encore? Si vous lancez une tomate dans une réunion
politique (ou hurlez « Je proteste », lorsqu'on la lance — admis que c’est là effectuer
une action), la conséquence sera probablement
de faire connaître aux autres que
vous désapprouvez, et de les amener à penser que vous avez certaines convictions
politiques. Mais cela ne rendra pas le geste ou le cri vrais ou faux (bien qu'ils
puissent induire en erreur, et cela de votre propos délibéré). Dans la même perspective, on peut dire que la production d'effets ultérieurs plus ou moins nombreux
n’empêchera
pas une énonciation
constative d’éfre vraie ou fausse.
120
NEUVIÈME CONFÉRENCE
est fort compliquée. Comme on l’a vu, on peut (ou du moins se
plaît-on à le croire) classer, étape après étape, une part toujours plus
grande de ce qui est inclus (ou peut l’être) dans le mot qui désigne
1’ « acte » lui-même *, comme étant seulement, en réalité, des conséquences de cet acte, réduit à son prétendu sens physique minimum;
et cela, même si ces conséquences sont à peu près inséparables de
11] l’acte et naturellement
prévisibles. Notre action finit alors par se
réduire à un ou plusieurs mouvements effectués par l’une ou l’autre
partie de notre corps (par exemple, plier le doigt, ce qui produit un
déplacement de la gâchette, ce qui produit..., ce qui produit la mort
de l’âne). Il y aurait évidemment beaucoup à débattre là-dessus, mais
cela n’importe guère ici. Quelques remarques en revanche s’imposent
à propos de l’acte de dire :
1) Le vocabulaire fournit ici une aide qu’il nous refuse d’ordinaire
lorsqu'il s’agit d’actions « physiques ». Il nous arrive presque toujours,
en effet, de nommer spontanément
les actions physiques non en
termes d’acte physique minimum, mais en termes qui incluent un
nombre plus ou moins grand, toujours extensible, de ce qu’on peut
appeler les conséquences naturelles de l’acte (ou qui, d’un autre
point de vue, font état de l’intention dans laquelle l’acte a été effectué).
Non seulement nous n’employons
alors pas la notion d’acte
physique minimum (notion d’ailleurs problématique),
mais nous ne
disposons, semble-t-il, d’aucune classe de mots pour distinguer les
actes physiques de leurs conséquences. Tandis que, quant aux actes
de dire quelque chose, le vocabulaire qui les désigne (B) paraît destiné
à marquer une coupure, à un point donné, entre l’acte (de dire quelque
chose) et ses conséquences, ou bon nombre d’entre elles, en tout cas —
conséquences qui ne sont pas, d’ordinaire, de l’ordre du dire **,
12]
2) De plus, il semble que nous recevions quelque secours de la
* Je n’approfondis
pas ici la question de savoir jusqu'où
les conséquences
peuvent s'étendre.
On trouvera l’exposé des erreurs habituellement
commises
en cette matière dans les Principia Ethica de Moore, par exemple.
** Notez que si nous supposons que, lorsque nous disons « J'ai remué le doigt »,
l’acte physique minimum est un mouvement du corps, le fait que l’objet mû est une
partie de mon corps introduit, en réalité, un nouveau sens de « remuer ». Ainsi
je puis remuer les oreilles comme fait l’écolier, ou bien en les serrant entre le
pouce et l’index; ou remuer le pied comme on fait d'habitude, ou bien en le massant
avec la main, comme lorsque j’ai des fourmillements.
C’est l’usage courant de
remuer, dans ces exemples, qui est dernier : nous n’avons pas à remonter, par
exemple, jusqu’à « tirer sur mes muscles », etc.
121
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
nature particulière de l’acte de dire, par opposition à l’acte physique
ordinaire. En effet, l’actè physique minimum — que nous cherchons
à isoler de ses conséquences — cet acte, dis-je, parce qu’il est mouvement corporel, est lui-même in pari materia * avec bon nombre de
ses conséquences naturelles et immédiates, alors que les conséquences
naturelles et immédiates d’un acte de dire (et peu importe ce qu’elles
peuvent être) ne sont pas, au moins généralement, d’autres actes de
dire — de la part de celui qui parle ou même d’autres personnes **.
Il y a donc une espèce de coupure dans la chaîne, une coupure naturelle et normale qu’on ne trouve pas dans le cas de l’acte physique
et qui est liée à la classe particulière des mots qui désignent les actes
illocutoires.
Mais, demandera-t-on
peut-être
maintenant,
les conséquences
[113] assignées selon le lexique aux perlocutions ne sont-elles pas, en réalité,
des conséquences
des actes (A), c’est-à-dire des conséquences
des
locutions? Dans notre effort pour isoler « toutes » les conséquences,
ne devrions-nous pas revenir en arrière, par-delà l’illocutoire, jusqu’au
locutoire — et plus précisément à l’acte (A.a), c’est-à-dire à la production de sons, c’est-à-dire à un mouvement physique ***? Il a déjà
été admis qu’en tout acte illocutoire, il y avait un acte locutoire; que
féliciter, par exemple, c’est nécessairement prononcer certains mots;
et que prononcer certains mots, c’est nécessairement
— du moins
pour une part — effectuer des mouvements de l’appareil vocal (plus
ou moins aisés à décrire ****), Le divorce entre actes « physiques »
et actes de dire n’est donc pas total : un certain rapport demeure
* In pari materia, ici, pourrait tromper. Je ne veux pas dire (comme je l’ai
fait remarquer dans la note précédente) que « remuer mon doigt » serait métaphysiquement le moins du monde semblable au « déplacement de la détente » qui
est sa conséquence ou au « déplacement de la détente par mon doigt ». Mais « un
déplacement du doigt qui actionne la détente » est in pari materia avec « un déplacement de la détente ».
Nous pourrions exarniner le problème d’un autre et très important point de vue,
en disant que le sens selon lequel dire quelque chose produit des effets sur d’autres
personnes, ou cause un effet, est foncièrement différent du sens de causer, lorsqu'il
s’agit d’une causalité physique, par pression, etc. La première causalité doit
opérer à travers les conventions du langage et relève de l’influence qu’exerce une
personne sur une autre : ce qui est sans doute le sens primitif de « causer ».
** [Voir plus bas.]
*+* En est-ce un vraiment? Nous l'avons déjà noté : la « production de sons »
est elle-même, en fait, une conséquence de l’acte physique minimum qui est constitué par un mouvement de l’appareil vocal.
**** Pour nous en tenir toujours, par souci de simplicité, à l’énonciation parlée.
122
NEUVIÈME CONFÉRENCE
entre eux. Toutefois, (1) et bien que cela puisse importer d’un certain
point de vue et dans certains contextes, rien ne nous empêche de
tirer un trait là où nous le voulons et où cela nous arrange, c’est-à-dire
entre l’achèvement de l’acte illocutoire et toutes ses conséquences.
En outre, (11)— et ceci est beaucoup plus important — nous devons
rejeter l’idée suggérée plus haut (bien que non formulée) et selon
laquelle l’acte illocutoire serait une conséquence de l’acte locutoire;
et même l’idée que ce qui est impliqué par le lexique des illocutions
indique une référence supplémentaire à quelques-unes des conséquences
du locutoire *; que, par exemple, « il me pressa de... » signifierait
qu’il a dit certains mots et, en outre, que les dire a eu (ou tendait à
14] avoir) certaines conséquences (? un effet sur moi). Si nous voulions
pour certains motifs « revenir en arrière », par-delà l’illocutoire,
jusqu’à l’acte phonétique (A.a), nous n’atteindrions pas pour autant,
à travers la chaîne de ses conséquences, un acte physique minimum
— à la façon dont on peut apparemment remonter de la mort du
lièvre jusqu’au mouvement du doigt sur la détente. La production
de sons peut être une conséquence physique des mouvements de
l’appareil vocal, du souffle, etc.; mais la production d’un mot n’est
pas la conséquence de la production, physique ou autre, d’un son.
La production de mots ayant une signification n’est pas davantage
une conséquence de l'émission, physique ou autre, des mots. C’est
pourquoi, même les actes phatiques (A.b) et rhétiques (A..c) ne sont pas
des conséquences — ne parlons plus de conséquences physiques —
d’actes phonétiques (A.a). Par l’emploi du lexique de l’illocution,
nous faisons référence non aux conséquences (du moins au sens
ordinaire) du locutoire, mais aux conventions des valeurs illocutoires
— lesquelles concernent les circonstances particulières de l’énonciation. Nous reviendrons bientôt sur les sens où la réussite ou l’achèvement d’un acte illocutoire entraîne, de fait, des « conséquences »
ou des « effets ** »,
* [Il faut cependant tenir compte de ce qu’on dira plus loin.]
** Peut-être sommes-nous
encore tentés d’accorder
une certaine « primauté »
au locutoire et de le préférer à l’illocutoire
: parce que, si nous considérons un acte
rhétique particulier
(A.c), un doute peut subsister sur la manière de le décrire
dans le lexique de l’illocution. Après tout, pourquoi donner l'étiquette 4 à l’un,
B à l’autre? Nous pouvons être d’accord sur les mots prononcés
effectivement,
et même sur le sens dans lequel on les a employés et sur les réalités auxquelles ils
renvoient, et être en désaccord, en revanche, sur la question de savoir s'ils équiva-
123
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
J'ai démontré jusqu'ici que l’on pouvait espérer isoler l’illocutoire
du perlocutoirte, dans laèmesure où seul ce dernier produit des conséquences, et j’ai indiqué que l’illocutoire n’est pas lui-même une conséquence du locutoire %. Il me faut en revanche maintenant
faire
remarquer que cet acte illocutoire, distinct du perlocutoire, est lié
en divers sens à la production d’effets :
1) Un acte illocutoire n’aura pas été effectué avec bonheur, ou
avec succès, si un certain effet n’a pas été produit. Cela ne signifie
pas pour autant que l’acte illocutoire soit lui-même la production
d’un certain effet. Simplement on ne peut dire que j’ai averti un auditoire s’il n’a pas entendu mes paroles ou ne les a pas prises en un
certain sens. Un effet doit être produit sur l’auditoire pour qu’un
[116] acte illocutoire puisse être tenu pour achevé. Comment expliquer
cela au mieux? Et comment préciser ce qui se passe? L’effet consiste,
la plupart du temps, à provoquer la compréhension
de la signification
et de la valeur de la Jocution. L’exécution d’un acte illocutoire
inclut donc l’assurance d’avoir été bien compris [the securing of
[115]
uptake
40].
2) Il ne faut pas confondre la façon dont l’acte illocutoire « prend
effet » avec la production des conséquences (au sens d’entraîner
normalement
tel ou tel état de choses, c’est-à-dire un changement
laient, en ces circonstances,
à un commandement,
ou à une menace, ou simplement à un conseil ou à un avertissement.
Mais il y a aussi ample matière à désaccord dans des cas particuliers où il s’agit de savoir comment l’acte rhétique (A.c)
pourrait être décrit dans le lexique de la locution. (Qu’a-t-il voulu dire, en réalité?
À quelle personne, à quel moment, ou à quoi encore se référait-il, en fait?). Et
nous pourrions souvent convenir que l’acte était, par exemple, assurément un
ordre (illocutoire), sans que nous sachions encore, avec certitude, quel était cet
ordre (locutoire). On peut vraisemblablement
supposer que l’acte est « tenu » de
se laisser décrire comme un type plus ou moins déterminé d’illocution, au moins
autant qu'il est « tenu » de se laisser décrire comme un acte plus ou moins déterminé de locution (A). On peut s’attendre, pour ce qui est du choix de la description correcte, à des difficultés touchant aux conventions et intentions, lorsqu'il
s’agit de la locution aussi bien que de l’illocution. C'est ainsi qu’une ambiguïté,
délibérée ou non, quant à la signification ou à la référence est peut-être aussi fréquente que le fait qu’on manque à manifester — délibérément ou non — « comment nos paroles doivent être prises » (au sens illocutoire). Au reste, tout l’appareil des performatifs explicites (voir plus haut) sert à prévenir les désaccords dans
la description des actes illocutoires. Il est plus difficile, en fait, de prévenir les
désaccords qui surgissent dans la description des « actes locutoires ». Quoi qu'il
en soit, les uns et les autres sont conventionnels et peuvent avoir besoin de l’ « interprétation » d’un juge.
124
NEUVIÈME CONFÉRENCE
dans le cours habituel
des événements).
Ainsi, « Je baptise ce bateau
le Reine Elisabeth » a seulement
pour effet de nommer
ou de baptiser
le bateau;
et certains actes ensuite — comme de l’appeler
le Généralissime Staline seraient alors nuls et non avenus.
3) Nous avons dit que nombre d’actes illocutoires suscitaient par
convention une « réponse » ou une suite qui peut être « unilatérale »
ou « bilatérale ». C’est ainsi qu’on distingue d’une part argumenter,
commander,
promettre,
suggérer, demander
de.
etc., et, d’autre
part, offrir, demander si, demander « oui ou non ». Si la « réponse »
est donnée, ou si la suite est mise en œuvre, il faut de la part de
celui qui parle ou de quelqu’un d’autre, un deuxième acte. Et c’est
un lieu commun des débats sur les conséquences
du langage de dire
que ce second acte ne peut être inclus dans le mouvement
initial de
l’action.
En général, pourtant, nous pouvons toujours dire « Je l’ai amené
à... » accompagné d’un mot indiquant l’action. De là que le second
acte peut m'être attribué; et si des paroles sont, ou auraient pu être,
utilisées, l’acte en question est perlocutoire.
Nous devons donc
distinguer « J’ai ordonné et il a obéi » de « Je l’ai fait obéir ». Cette
dernière formule implique que d’autres moyens, supplémentaires,
117] ont été employés pour que la conséquence puisse m’être attribuée :
incitations, et même (fréquemment)
influence personnelle équivalant
à une contrainte. Très souvent même intervient un acte illocutoire
distinct du simple commandement
: « Je le lui ai fait faire en affrmant x. »
Il y a donc
des
effets
qu’elle
trois
: trois
caractérise
manières
manières
l’acte
dont
distinctes
les
de
actes
illocutoires
la production
sont
d'effets
liés
à
telle
perlocutoire.
Il nous faut distinguer les actes qui ont un objectif perlocutoire
(convaincre, persuader), de ceux qui, simplement, entraînent des
suites perlocutoires. Ainsi pouvons-nous dire « J’ai essayé de l’avertir,
mais n’ai réussi qu’à l’effrayer ». Ce qui constitue l’objectif perlocutoire d’une illocution peut être la suite d’un autre perlocutoire :
l’objectif perlocutoire
d’avertir, par exemple, (alerter quelqu'un)
peut être la suite de l’acte perlocutoire d’effrayer quelqu'un.
Et
encore, faire changer de propos à quelqu’un peut être la suite d’une
illocution plutôt que l'objectif visé par un « Ne le fais pas ». Certains
actes perlocutoires ont toujours des suites plutôt que des objectifs :
125
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
ne disposent
pas
d’une
ce sont
ceux
qui
je puis
vous
étonner,
locution
« Je
vous
bien
que
bouleverse
ou
les
vous
bouleverser
formules
illocutoires
en...
», « Je
vous
formule
ou vous
illocutoire
humilier
« Je vous
humilie
en...
étonne
41. Ainsi
par
une
en...
»
», n'existent
pas.
Que la « réponse » ou les suites puissent être, de surcroît ou entièrement, obtenues sans aucun recours locutoire, voilà qui est caractéristique des actes perlocutoires.
Ainsi peut-on réussir à intimider
[118] quelqu’un en brandissant un bâton, ou en pointant un fusil. Même
dans les cas où l’on convainc, persuade, fait obéir ou croire, on peut
parvenir à ses fins sans employer de paroles. Mais ce seul critère ne
suffit pas à distinguer les actes illocutoires, puisqu'il est possible,
par exemple, d’avertir, de commander, d’effectuer une nomination,
de donner, de s’excuser, sans recourir à des paroles — et que ces
actes sont tous illocutoires 4, On peut faire un pied de nez ou lancer
une tomate en guise de protestation.
Plus importante est la question de savoir si les actes perlocutoires
peuvent dans tous les cas obtenir leur « réponse » ou leur suite par
des moyens non conventionnels.
Nous pouvons certes obtenir certaines suites d’actes perlocutoires
par des moyens totalement
non
conventionnels
(«pas très réguliers » comme on dit), par des actes qui
n’ont rien de conventionnel,
ou qui ne le sont pas en l’occurrence
:
ainsi puis-je réussir à persuader quelqu’un en balançant doucement
un énorme bâton; ou en mentionnant,
non moins doucement,
que
ses vieux parents vivent encore dans le Troisième Reich. A proprement parler, en revanche, il ne saurait y avoir d’acte illocutoire si les
moyens employés ne sont pas conventionnels,
et les moyens de
réussite non assortis de paroles devront donc être conventionnels.
Mais il est difficile de dire où commencent et finissent les conventions;
c’est ainsi que je peux avertir quelqu'un
en agitant un bâton ou lui
donner une chose en la lui mettant tout simplement dans les mains;
or, si je l’avertis en agitant un bâton, agiter mon bâton est un
avertissement
et l’autre saura fort bien ce que je veux dire : mon
acte lui apparaîtra
— sans méprise possible — comme un geste de
menace. Des difficultés analogues se présentent dans le cas du consentement tacite à un accord, ou d’une promesse tacite, ou d’un vote
à main levée. Il reste que nombre d’actes illocutoires ne peuvent
[119] être exécutés sans qu’on dise quelque chose. Cela est vrai lorsqu'on
126
NEUVIÈME CONFÉRENCE
affirme, informe (informer n’est pas montrer), argumente, apprécie,
suppute, et tient (au sens légal de tenir pour ze. juger); c’est vrai
aussi de la grande majorité des verdictifs et expositifs, par opposition
à bon nombre d’exercitifs et de promissifs * 43,
* [On trouvera
dans la douzième
la définition des verdictifs,
conférence. J.O.U.].
expositifs,
exercitifs
et promissifs
Mot
Lsraecensanns
tar
diam
sang
he
ve
ea.
A
mr
Milo fs
Mesa
selon
er
2
AUCUN: SOS
Moi
LP
hu
die
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NEC ÉARNE TAR
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RES CREER).
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1
20]
Dixième
conférence
Laissant de côté, pour un temps, notre distinction initiale entre
performatifs et constatifs, ainsi que notre projet d’une liste de mots
— et notamment de verbes — performatifs explicites, nous avons
repris le problème à neuf et étudié selon quels sens dire quelque
chose consiste à faire quelque chose. C’est ainsi que nous avons
distingué l’acte locutoire (et les actes phonétique, phatique et rhétique, qu’il inclut) qui possède une signification; l’acte illocutoire
où le fait de dire a une certaine valeur; et l’acte perlocutoire, qui est
l’obtention de certains effets par la parole.
Au cours de notre dernière conférence, nous avons défini en quels
sens nous pouvions, dans ce contexte, parler de conséquences
et
d’effets, et relevé notamment trois sens selon lesquels les actes illocutoires eux-mêmes peuvent inclure des effets, à savoir : s’assurer
d’avoir été bien compris [securing uptake], prendre effet, et inviter à
« répondre ». Pour l’acte perlocutoire,
nous avons introduit une
distinction assez vague entre atteindre un objectif et produire des
suites. Les actes illocutoires sont conventionnels;
les actes perlocutoires ne le sont pas. Des actes des deux types — ou, plus précisément, des actes désignés par le même mot (par exemple des actes
équivalant à l’acte illocutoire d’avertir, ou à l’acte perlocutoire de
convaincre) — peuvent être exécutés sans qu’on use de paroles; mais
même alors, l’acte (l’avertissement,
par exemple) doit être un acte
21] non verbal conventionnel pour mériter d’être appelé illocutoire;
et, en revanche, les actes perlocutoires ne sont pas conventionnels,
bien qu’on puisse les susciter par des actes qui le sont. Un juge
devrait pouvoir décider, en entendant ce qui a été dit, quels actes
locutoires et illocutoires ont été exécutés; mais non quels actes
perlocutoires.
Enfin, nous avons vu qu’il existe toute une série d’autres questions
qui touchent à « la façon dont nous employons le langage », ou à
129
QUAND DIRE, C’EST FAIRE
« ce que nous faisons en disant quelque chose »; et ces questions,
affirmions-nous, sont sans doute très différentes (ou du moins paraissent-elles l’être intuitivement) de celles que nous avons évoquées : il
s’agit là de problèmes que nous n’avons pas l’intention d’aborder. On
peut, par exemple, user du langage pour insinuer (ou pour tout autre
usage non littéral), pour plaisanter (ou pour tout autre usage considéré
conime non sérieux), pour jurer et se faire valoir (qui sont peut-être
des usages expressifs du langage); et nous pouvons déclarer : « En
disant x, je plaisantais » (j’insinuais, j’exprimais mes sentiments, etc.).
Il nous reste à faire quelques remarques sur les formules suivantes :
« En disant x, je faisais y », ou « j’ai fait y »,
« Par le fait de dire x, j’ai fait y », ou « je faisais y ».
C’est, en effet, parce que nous disposons de ces formules — qui
semblent particulièrement aptes, la première (en) à nous faire reconnaître les verbes qui désignent des actes illocutoires, et la seconde
(par le fait de), les verbes qui désignent des actes perlocutoires —,
que nous avons choisi, en fait, les termes d’illocutoire et de perlocutoire. Exemples :
« En disant que je tirerais sur lui, je le menaçais. »
« Par le fait de dire que je tirerais sur lui, je l’ai effrayé. »
[122]
Ces formules linguistiques peuvent-elles nous fournir un test pour
distinguer les actes illocutoires des actes perlocutoires? Non. Avant
d’aborder ce sujet, permettez-moi une remarque générale, ou une
confession. Nombre d’entre vous commencent sans doute (et légitimement, dans une certaine mesure) à s’impatienter
de me voir
aborder les problèmes de cette façon. Vous pensez : « Pourquoi
ne pas couper court à ce bavardage? Pourquoi s’éterniser sur des
listes de mots ordinaires, qui désignent les choses que nous faisons
en liaison avec le fait que nous les disons? Pourquoi s’attarder sur
des formules telles que « en » et « par le fait de »? Pourquoi ne pas
aller droit aux faits et les discuter purement et simplement, en termes
de linguistique et de psychologie? Pourquoi tous ces détours? »
J’admets, bien sûr, qu’il faudra en arriver là — mais après, et pas
avant d’avoir vu ce que nous pouvons tirer du langage ordinaire,
même si ce qui en ressort pèse son poids de vérités indéniables. Faute
de quoi nous négligerions certaines données : nous irions trop vite.
« En » et « par
le fait
de » méritent
130
en tout
cas notre
attention;
et
DIXIÈME CONFÉRENCE
d’ailleurs « quand », « pendant que », etc., la méritent aussi. Ces
recherches importent évidemment
beaucoup lorsqu'il s’agit de savoir
comment
sont liées entre elles les diverses descriptions
qu’on peut
donner de «ce que je fais », comme nous l’avons vu à propos des
« conséquences
». Reprenons donc les formules « en » et « par le fait
de »; nous reviendrons
ensuite à notre distinction
initiale entre
performatifs
et constatifs — histoire de voir comment elle se porte
dans cette nouvelle structure.
Nous nous arrêterons d’abord à la formule : « En disant x, je
faisais y » (ou « j’ai fait y »).
123]
1) L’emploi de cette formule n’est pas limité aux actes illocutoires;
elle s’appliquera (a) aux actes locutoires et (b) à des actes qui semblent échapper complètement à notre classification. Si nous pouvons
dire « en disant x, Vous y-iez », y-er n’est pas nécessairement et
pour autant un acte illocutoire. Tout au plus pourra-t-on affirmer
que la formule (« en ») ne convient pas au perlocutoire, tandis que
« par le fait de » ne convient pas à l’illocutoire. En particulier (a),
nous employons la même formule (« en ») lorsque «y-er » ne représente qu’une partie incidente de l’acte locutoire; par exemple : « En
disant que je détestais les catholiques, je voulais dire seulement :
de nos jours », ou « j’entendais, ou j'avais en vue seulement, les
catholiques romains ». En pareil cas peut-être utiliserions-nous
la
formule « en parlant de », plus répandue. Un autre exemple du même
genre : « En prononçant je pus, je produisais les sons Je pue #4. »
Il existe encore d’autres cas (b) apparemment
non classables, tels
que « En disant x, vous commettiez une erreur », ou « vous négligiez
une distinction nécessaire », ou « vous alliez contre la loi », ou « vous
couriez un risque » ou « vous oubliiez ». Commettre une erreur ou
courir un risque, ce n’est certainement pas un acte illocutoire, ni
même un acte locutoire.
Nous pourrions tenter d’échapper à (a), c’est-à-dire au fait que
l’emploi de « en » n’est pas limité aux actes illocutoires, en faisant
observer que « disant » est un terme ambigu. Là où son usage n’est
pas illocutoire, « disant » pourrait être remplacé par « parlant de », ou
« employant l’expression »; ou encore, nous pourrions substituer à
« en disant x » : « par le mot x », ou « en employant le mot x ».
124] C'est là le sens où « disant » doit être suivi de guillemets; nous nous
référons alors à l’acte phatique, et non au rhétique.
131
QUAND DIRE, C’EST FAIRE
Le cas (b) des actes qui échappent à la classification est plus difficile.
On peut suggérer le test suivant : lorsque nous pouvons faire passer le
verbe en y du temps continu à un temps non-continu (passé ou présent),
ou encore substituer « par le fait de » à « en » tout en conservant le
temps continu, alors le verbe en y ne désigne pas une illocution. Ainsi
pourrions-nous,
sans changer le sens, remplacer « En disant cela,
il commettait une erreur » soit par « En disant cela, il commit une
erreur » ou par « Par le fait de dire cela, il commettait une erreur »;
or, nous ne dirions pas « En disant cela, je protestai », ni « Par le
fait de dire cela, je protestais
».
2) A tout prendre, nous pourrions affirmer que la formule « en »
ne s’applique pas aux verbes perlocutoires
(comme « convaincre »,
« persuader », « faire changer de propos »). Mais quelques précisions
s’imposent.
Premièrement,
c’est l’usage incorrect du langage qui
crée les exceptions. Ainsi les gens disent « Est-ce que vous m'intimidez en ce moment 45? » au lieu de « menacez », et de là qu'ils
peuvent dire « En disant x, il m’intimidait ». Deuxièmement,
le même
mot peut être légitimement employé aux sens illocutoire et perlocutoire. « Tenter », par exemple, peut facilement servir dans les deux
cas. Nous ne disons pas « Je vous tente de. »; il arrive pourtant
qu’on dise « Laissez-moi vous tenter de. » Nous entendons aussi
des répliques comme celles-ci : « Prenez encore un peu de glace —
Est-ce que vous me tentez, en ce moment? ». Cette dernière quespuisque c’est
[125] tion serait absurde s’il s’agissait d’une perlocution,
celui qui la pose, et lui seul, qui peut y répondre. Si je dis « Voyons,
pourquoi pas? » il semble bien que je tente l’autre, mais il peut en
réalité ne pas être tenté. Troisièmement, il y a l’usage proleptique
de verbes comme « séduire », « pacifier », par exemple : dans ces
cas, il semble (pour rester dans l’illocutoire) que l’on puisse toujours
adjoindre au verbe perlocutoire l’expression « essayer de ». Mais
nous ne pouvons dire que le verbe illocutoire équivaut toujours à
essayer de faire ce qu’exprimerait
un verbe perlocutoire;
« prouver »,
par exemple, n’équivaut pas à «essayer de convaincre », ni « avertir »
à « essayer d’effrayer » ou à « alerter ». D’une part, la distinction
entre faire et essayer de faire est présente dans le verbe illocutoire
comme dans le verbe perlocutoire;
nous distinguons
prouver ét
essayer de prouver; tout comme convaincre et essayer de convaincre.
En outre, beaucoup d’actes illocutoires ne sont pas des tentatives
132
26]
DIXIÈME CONFÉRENCE
pour produire un acte perlocutoire
pas essayer de faire quelque chose.
Mais
nous
d'utiliser
devons
« en
» avec
lorsque
l’acte
aurions
probablement
de ». De
rends
façon,
non
dant
le déroulement
») n’est
sans
tort
et nous
dans
« En disant
s’il n’est
On
intention.
est
pas
tenté
Seulement
devrions
dont
par exemple, n’est
de le faire
même
employer
possible
ici nous
« par
le fait
x, je le convainquais
», je
je suis parvenu
à dire
x, mais
je suis parvenu
à le convaincre;
c’est là un autre
», différent de celui où nousexpliquons
ce que nous
dire par le reste
« critère
demander
perlocutoire.
de la manière
de la manière
dont
usage de « en disant
voulons
nous
l’acte
est produit
toute
compte
encore
: promettre,
de la phrase;
de » ou
‘pas celui
du
et son
sens
(à savoir
: « pen-
« au cours
de », et non
pas
comme
« en disant
» des verbes
illocutoires.
Considérons
maintenant
la signification générale de la formule
« en ». « En faisant À, je faisais B » peut signifier ou bien que À
entraîne B (4 rend compte de B), ou bien que B entraîne À (B rend
compte de 4). On peut marquer cette distinction en opposant (« 1) :
« Au cours de mon action À, ou à mesure que je faisais À, je faisais
B » (en construisant une maison, je construisais un mur), et (x 2) :
« En faisant À, j'étais en train ou en voie de faire B » (en construisant
un mur, je construisais une maison). Ou encore, comparez (x 1) :
« En produisant les sons N, je disais ;S4 » et (x 2) : « En disant S, je
produisais les sons N »; dans (« 1), je rends compte de À (ici, la
production de sons), et j’indique pourquoi je produis ces sons, alors
qu’en (x 2), je rends compte de B (la production de sons) et j’indique
par là l’effet de cette production.
La formule est souvent utilisée
pour rendre compte de ce que je fais, en réponse à la question :
« Comment se fait-il que vous fassiez telle ou telle chose? » Des
deux aspects soulignés, le dictionnaire préfère le premier (x 1), où
nous rendons compte de B; mais l’usage noté en (« 2), où l’on rend
compte de À, est tout aussi répandu.
Si nous
considérons
maintenant
« En disant... j'oubliais
l’exemple
suivant
:
»,
nous découvrons que B (oublier) explique comment nous en sommes
venus à dire.., c’est-à-dire que B rend compte de 4. De même,
« En bourdonnant
rend compte
je pensais que les papillons
de mon bourdonnement
133
bourdonnaient
»
(4). Il semble que nous retrou-
QUÀAND DIRE,
C’EST FAIRE
127] vions ici l’usage fait de « en disant » lorsqu'il
est employé avec les
verbes locutoires; il rend compte du fait que j’ai dit ce que j’ai dit
(mais non de Ia signification).
Toutefois
si nous
étudions
(& 3) « En bourdonnant,
« En bourdonnant,
les exemples
suivants
:
je prétendais être une abeille »,
je me conduisais comme un clown »,
nous voyons que c’est dire ce que je faisais (bourdonner)
— en intention ou en fait — qui constitue l’acte de dire ceci ou cela comme un
acte d’un certain genre, et qui peut être désigné d’un nom différent.
L’exemple
illocutoire
:
« En disant ceci ou cela, je l’avertissais
»,
est proche de ce dernier exemple : il n’a rien de commun avec (x 1)
ou (« 2), qui renvoient à un « au cours de... » et où À rend compte
de B (ou inversement); et il diffère aussi des exemples locutoires,
car l’acte n’est pas essentiellement constitué par l’intention ou le
fait, mais par la convention (qui est, bien sûr, un fait). Ce sont ces
caractéristiques qui nous aident le mieux à repérer les actes illocutoires *.
Par ailleurs, lorsque la formule « en disant » est employée avec
des verbes perlocutoires,
elle a le sens de « à mesure que. » (x 1);
mais elle rend compte de B, alors qu'avec le verbe locutoire, elle
rend compte de À. Le cas perlocutoire
se distingue donc ici et du
locutoire et de l’illocutoire.
128]
Nous pouvons
noter que la question
« Comment
porte pas seulement
sur les moyens
et les fins. C’est
l'exemple
» ne
dans
:
« En disant 4..., j'oubliais
nous
se fait-il?
ainsi que
rendons
compte
de 4,
compte
de », ou d’ « entraîner
moyens.
Ou
encore,
mais
en
un
», et qui
sens
nouveau
n’a pas
trait
de
aux
« rendre
fins et aux
dans
« En disant...,
* Mais supposons
B »,
je convainquais..
(j’humiliais...)
qu'il s'agisse d’un charlatan.
»,
Nous pouvons
dire : « En
posant la prothèse, il exerçait la profession de dentiste. » Il y a convention
ici,
tout comme dans le cas d’un avertissement.
Ce serait alors à un juge de trancher.
134
29
DIXIÈME CONFÉRENCE
où nous rendons compte de B (le fait de convaincre ou humilier),
B est, en effet, une conséquence, mais pas la conséquence d’un moyen.
De son côté, la formule « par le fait de » n’est pas limitée aux
seuls perlocutoires. Il y a un emploi locutoire (par le fait de dire.….,
je voulais dire...), un emploi illocutoire (par le fait de dire... je l’avertissais….), et une série d’emplois divers (par le fait de dire..., je me suis
mis dans mon tort). Les emplois de « par » sont dans l’ensemble
d’au moins deux sortes :
a) Par le fait de frapper sur le clou, je l’enfonçai dans le mur,
b) Par le fait de placer une prothèse, j’exerçais la profession de dentiste.
ns
Dans (a), le terme « par » indique le moyen, la manière, ou la
méthode, grâce auxquels j’ai conduit l’action à bien; dans (b), il
constitue un critère, l’aspect de mon action qui permet de la définir
comme pratique de l’art dentaire. La différence paraît très minime
entre ces deux cas, sauf que l’emploi qui renvoie au critère semble
plus extrinsèque. Ce deuxième sens de « par » (celui du critère) est
très proche, semble-t-il, d’un des sens de « en » : « En disant cela,
je violais la loi (j’ai violé la loi) »; « par » peut certainement
être
employé dans ce dernier sens, avec les verbes illocutoires dans la
formule « par le fait de dire. ». Ainsi « Par le fait de dire..., je l’avertissais (je l’ai averti) ». Mais « par » n’est pas employé en ce sens,
avec les verbes perlocutoires.
Dans « Par le fait de dire.…., je l’ai
convaincu (persuadé) », « par » aura le sens d’un moyen employé
en vue d’une fin ou, du moins, définira la manière ou la méthode
utilisée. La formule « par » est-elle jamais employée en ce sens de
moyen en vue d’une fin, avec un verbe illocutoire? Il semble qu’elle
le soit au moins dans deux sortes de cas :
a) Lorsque nous employons un moyen verbal pour faire une chose,
au lieu d’un moyen non verbal; lorsque nous parlons, au lieu d’employer un bâton. Ainsi dans l’exemple « Par le fait de dire Oui [je
prends cette femme], je me mariais avec elle », le performatif « oui »
est un moyen dont le mariage est la fin. Ici le « fait de dire » est
employé en un sens qui implique des guillemets et il utilise des mots
ou du langage : il s’agit donc d’un acte phatique et non pas rhétique.
b) Lorsqu'une
énonciation
performative
est employée comme
moyen indirect pour effectuer un autre acte. Ainsi, dans l’exemple
« Par le fait de dire : Je demande trois trèfles, je lui ai appris que je
135
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
n’avais pas de carreau », j’emploie le performatif « Je demande trois
trèfles » comme moyen de renseigner mon partenaire indirectement
(ce qui est aussi un acte illocutoire).
En résumé
test
: pour
de l’acte
employer
perlocutoire,
la formule
il faut
« Par le fait de dire » comme
d’abord
être
sûr
:
1) ‘que « par » est employé en un sens instrumental
et non comre
critère;
2) que « dire » est employé
[130]
a) au plein sens de l’acte locutoire; qu’il n’est utilisé ni au sens
partiel d’un acte phatique, par exemple;
b) ni dans une convention bilatérale, comme dans l’exemple du
bridge.
Il existe encore deux tests linguistiques subsidiaires qui permettent
de distinguer l’acte illocutoire de l’acte perlocutoire
:
1) J1 semble
qu'avec
déclarer
« Dire
le clou
avec
un marteau,
le fait de taper
cette
formule
nous
en servir
« Dire
cela,
convaincre
x, c’était
les verbes
faire
illocutoires,
nous
y ». On ne peut
c'était
enfoncer
ne nous
en bien
c'était
fournit
pas
des
occasions;
le convaincre
déclarer
le clou
sur le clou avec un marteau,
un test
souvent
: « Taper
» au lieu
sur
de « Par
il enfonça
le clou ». Mais
décisif,
nous
pouvons
pouvons
déclarer
ainsi
» (emploi
puissions
nous
car
proleptique?),
bien
que
soit un perlocutoire.
2) Les verbes que nous avons classés (de façon intuitive, mais
qu’avons-nous
fait d’autre jusqu'ici?)
comme désignant des actes
illocutoires, ressemblent passablement à des performatifs explicites;
nous pouvons, en effet, utiliser « Je vous avertis que. » et « Je vous
commande de... » comme performatifs explicites. Or avertir et commander sont bien des actes illocutoires. Nous pouvons employer
le performatif « Je vous avertis que... », mais non pas « Je vous
convaincs que. »; le performatif « Je vous menace de... », mais non
« Je vous intimide par... » : car convaincre et intimider sont des actes
perlocutoires.
La conclusion générale doit être que ces formules constituent
au
mieux des tests très délicats à manier lorsqu'il
s’agit de décider
ou ni l’un ni l’autre.
[131] qu’une expression est illocutoire ou perlocutoire,
Il n’en reste pas moins que « par » et « en » méritent une étude minutieuse, tout autant que le notoire « comment
», par exemple, de
plus en plus à la mode aujourd’hui.
136
DIXIÈME CONFÉRENCE
Mais quel est donc le rapport entre les performatifs et les actes
illocutoires? Il semble que lorsque nous avons un performatif explicite, nous ayons aussi un acte illocutoire. Il faut donc voir quelle
relation existe entre : 1) les distinctions que nous avons établies dans
les premières conférences à propos des performatifs, et 2) les différentes catégories de l’acte que nous avons depuis distinguées.
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32]
Onzième
conférence
En opposant, au départ, énonciation performative et énonciation
constative, nous avons avancé ceci :
1) l’énonciation
performative
doit effectuer quelque chose, et
non pas simplement dire quelque chose;
2) elle est heureuse ou malheureuse, au lieu de vraie ou fausse.
Ces distinctions étaient-elles vraiment fondées? La discussion qui
a suivi, sur le faire et le dire, paraît bien nous inviter à la conclusion
suivante : chaque fois que je « dis » quelque chose (sauf peut-être
s’il s’agit d’une simple exclamation comme « Sacrebleu! » ou « Aïe! »),
j'effectue à la fois un acte locutoire et un acte illocutoire; et ces deux
types distincts d’actes semblent être précisément ce sur quoi nous
cherchions à nous appuyer pour opposer — à travers le « faire »
et le « dire » — performatifs et constatifs. Mais si, en général, nous
effectuons les deux types d’actes à la fois, comment maintenir la
distinction ?
Revenons
encore une fois sur l’opposition,
du point de vue
d’abord des énonciations
constatives. En ce qui les concerne, nous
nous étions contentés d’étudier les « affirmations », les tenant pour
le cas typique, ou le paradigme.
Lorsque, donc, nous formulons
une affirmation, serait-il juste de considérer que
1) nous effectuons (au même titre que nous disons simplement)
quelque chose, et quelque chose qui est, de ce simple dire, distinct, et
33]
2) notre énonciation est susceptible d’être heureuse ou malheureuse (au même titre, si vous voulez, qu’elle peut être vraie ou fausse) ?
1) Sans nul doute, affirmer est tout autant exécuter un acte illocutoire qu’avertir, par exemple, ou déclarer. Ce n’est certes pas effectuer
[perform] un acte physique particulier, mis à part le fait que l’exécution
implique,
lorsque l’affirmation
est verbale, certains mouvements
de l’appareil vocal; mais il en va de même, nous l’avons vu, pour
avertir, protester,
promettre,
nommer.
« Affirmer » semble ainsi
139
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
répondre à tous les critères dont nous disposions pour reconnaître
l’acte illocutoire. Considérez une observation
aussi inattaquable
que celle-ci :
Æn disant qu’il pleuvait, je ne pariais,
tissais : j’affirmais simplement un fait.
« Affirmer
parier
» ici se situe
et avertir.
absolument
Ou encore
ni ne démontrais,
sur le même
plan
que prouver,
:
En disant que cela conduisait au chômage, je n’avertissais
testais : j’affirmais tout simplement un fait.
Et pour
utiliser
un autre
ni n’aver-
genre
de test,
déjà employé,
ni ne pro-
il est évident
que
J’affirme
est exactement
qu’il ne l’a pas fait
sut le même
plan que
Je démontre qu’il ne l’a pas fait,
Je suggère qu’il ne l’a pas fait,
Je parie qu’il ne l’a pas fait, etc.
[134]
Que si je m’en tiens à la forme primaire ou non explicite de l’énonciation :
Il ne l’a pas fait,
il demeure encore possible d’expliciter ce que nous faisions en déclarant cela, ou de spécifier la valeur illocutoire de l’énonciation, également par l’une ou l’autre des trois démarches (il y en a davantage)
mentionnées plus haut.
De plus, bien que l’énonciation
« Il ne l’a pas fait » soit souvent
prononcée comme une affirmation, et qu’elle soit alors sans aucun
doute vraie ou fausse (si quelque chose de vrai existe, c’est bien ceci!),
il ne semble pas qu’on puisse dire qu’elle est différente, du moins
à cet égard, de « J’affirme qu’il ne l’a pas fait ». Si quelqu'un
dit
« J’affirme qu’il ne l’a pas fait », nous examinons la vérité de son
affirmation de la même façon que nous le ferions s’il avait dit simpliciter « Il ne l’a pas fait », et si nous tenions ses paroles, comme
d’ailleurs nous le faisons le plus souvent, spontanément,
pour une
affirmation. En disant « J’affirme qu’il ne l’a pas fait », nous formulons donc exactement la même affirmation qu’en disant « Il ne l’a
140
ONZIÈME CONFÉRENCE
pas
|
|
|
fait
» : il ne s’agit
pas
là d’une
affirmation
autre
au sujet
de ce
que « moi » j’affirme (sauf dans des cas exceptionnels, tels que le
présent historique, ou d’ « habitude », etc.). Il en va de même dans
le cas suivant, connu de tous : si je me contente de dire « Je pense qu’il
l’a fait », il serait impoli de me répondre « Voilà une affirmation
à propos de vous-même » : il est fort possible, en effet, qu’il s’agisse
de moi; mais pas pour autant qu’il est question d’une affirmation #7.
Il n’y a donc pas nécessairement
conflit entre
a) le fait que, en produisant l’énonciation, nous effectuions quelque
chose,
ÿ
b) le fait que
l’énonciation
soit
vraie
ou fausse.
Réfléchissez d’ailleurs sur l’exemple « Je vous avertis qu’il va
[135] foncer », où il s’agit à la fois d’un avertissement
et du fait — vrai
ou faux — qu’il va foncer; on est ici conduit à juger de l’avertissement
comme
on
exactement
le
ferait
de la même
A première
vue,
lement
différent
que),
« Je vous
affirmation,
pas que
de « Je soutiens
que
informe
établir
mais
tentative
des
encore
que
ce
ne
soit
pas
manière.
il ne semble
pourra-t-on
aucune
d’une
que
« J’affirme
» (et en disant
», « J’atteste
différences
n’a encore
que » soit essentiel-
que
« essentielles
été faite
», etc.
ceci,
je soutiens
Un jour
peut-être
» entre
ces
verbes
:
à ce sujet.
2) Il y a plus : si nous nous arrêtons à la seconde des oppositions
présumées (à savoir : les performatifs
sont heureux ou malheureux,
et les affirmations, vraies ou fausses), nous remarquons à nouveau
que, pour ce qui est des soi-disant
constatifs
(les affirmations,
notamment), les affirmations sont sujettes à tous les types d’échecs
qui peuvent frapper les performatifs.
Car jetons encore un regard
en arrière, et demandons-nous
si les affirmations ne sont pas exposées
exactement aux mêmes accidents que, par exemple, les avertissements;
accidents que nous avons appelés « échecs » et qui rendent une énonciation malheureuse,
sans pourtant la rendre vraie ou fausse.
Nous avons déjà relevé en quel sens particulier dire ou affirmer
« Le chat est sur le paillasson » laisse entendre que je crois le chat
sur le paillasson. C’est dans un sens parallèle — dans le même sens,
en fait — que « Je promets d’être là » laisse entendre que j’ai l’intention d’être là et crois pouvoir y être. L’affirmation est donc sujette au
type d’échec qu’on a appelé l’insincérité; et même à celui qu’on appelle
[136] l'infraction, car dire ou affirmer que le chat est sur le paillasson m’oblige
141
QUAND DIRE,
C’EST FAIRE
à dire ou à affirmer
« Le paillasson
est sous le chat », tout autant
que le performatif
« Je définis X comme
Y » (par un fiat) me contraint
d’employer
comment
ensuite
tout
C’est dire que
d’échecs
l.
ces
termes
d’une
manière
précise;
cela est en rapport
avec
des actes
tels que la promesse.
les affirmations
peuvent
donner
lieu
aux
et l’on
deux
voit
types
-
Qu’en est-il à présent des échecs de l’espèce A et B, qui rendent
l’acte (avertir, entreprendre, etc.) nul et non avenu? Une chose qui
a l’air d’une affirmation peut-elle être nulle et non avenue, tout comme
un contrat putatif? La réponse semble être : oui, et c’est important.
Les premiers cas sont À. et A.2 : ou bien il n’existe aucune convention
(du moins reconnue), ou bien, les circonstances ne sont pas celles
qui permettraient à celui qui parle d’invoquer la convention. Or
beaucoup d’échecs de ce genre, précisément, atteignent les affirmations.
Nous avons déjà noté que l’affirmation putative présuppose (comme
on dit) l’existence de ce à quoi elle se réfère : si ce référent n’existe
pas, l’affirmation n’a trait à rien. Or d’aucuns prétendent qu’en
pareil cas — si, par exemple, quelqu'un affirme que l’actuel roi de
France est chauve —, « la question ne se pose pas de savoir s’il est
chauve ». Mais mieux vaut dire que l’affirmation putative est nulle
et non ayenue, exactement comme lorsque je dis que je vous vends
quelque chose alors que cette chose ne m’appartient pas, ou qu'ayant
brûlé, elle n’existe plus. Les contrats sont souvent nuls et non avenus
parce que les objets sur lesquels ils portent n’existent pas. La référence
alors disparaît et l’ambiguïté est totale.
[137]
Mais il est important
de voir encore que les « affirmations
» sont
aussi sujettes à ce genre d’échec d’une autre manière — que connaissent également les contrats, promesses,
avertissements,
etc. De même
que nous disons souvent, par exemple, « Vous ne pouvez me donner
des ordres », au sens de « Vous n’avez pas le droit de me donner des
ordres » (ce qui signifie que vous n’êtes pas en position de le faire),
de même arrive-t-il
fréquemment
que vous ne puissiez
affirmer
certaines
choses — n’ayez pas le droit d’affirmer
—, que vous ne
soyez pas en position de le faire. Vous ne pouvez pas affirmer, présentement, combien il y a de personnes dans la chambre
voisine; si vous
dites « Il y a cinquante
personnes
dans la chambre voisine », je puis
seulement
considérer
que vous le devinez ou le supposez;
(ainsi
142
ONZIÈME CONFÉRENCE
m'adressez-vous parfois non un ordre — ce qui serait inconcevable —
mais plutôt, et cela assez impoliment une demande pressante, ainsi
« vous aventurez-vous à deviner » en ce moment, et cela, assez bizarrement...). Il s’agit dans cet exemple d’une chose que vous pourriez,
en d’autres circonstances, être en mesure d’affirmer; mais qu’en est-il
des affirmations ayant trait aux sentiments d’autres personnes, ou
au futur? Une prévision ou même une prédiction sur le comportement
d’autrui, par exemple, est-elle réellement une affirmation? Il importe
d’envisager la situation de discours comme un tout.
De même que, parfois, nous ne pouvons effectuer une nomination,
mais seulement ratifier une nomination qui a déjà eu lieu, de même
nous est-il parfois impossible d’affirmer, et pouvons-nous
seulement
confirmer une affirmation déjà formulée.
Les affirmations putatives sont, également, sujettes aux échecs du
type B : défectuosités et accrocs. Quelqu’un « dit une chose qu’il ne
voulait pas dire en fait » (emploie un mot erroné) : il dit « le chat est
sur le paillasson » quand il voulait dire « le rat #8 ». D’autres bévues
de ce genre peuvent se produire, bénignes sans doute — encore qu’il
ne faille pas trop s’y fier : on peut, en effet, discuter de tels énoncés
38] uniquement en termes de signification — c’est-à-dire de sens et de
référence —, et finir ainsi par n’y plus voir clair, alors qu’il n’y
avait aucune difficulté, réellement, de compréhension.
Dès qu’on a saisi que l’objet à étudier, ce n’est pas la phrase mais
la production d’une énonciation dans la situation de discours, on ne
peut plus guère manquer de remarquer ceci : affirmer, c’est exécuter
[perform] un acte. De plus, si nous comparons l’affirmation à ce que
nous avons dit de l’acte illocutoire, il apparaît que, pour elle comme
pour tout autre acte illocutoire, il est essentiel de « s’assurer qu’elle
a été bien comprise » [securing uptake] : le doute qui peut être soulevé
touchant le fait que j’ai averti softo voce ou protesté, si personne
n’a pris mon intervention pour une protestation,
etc. 4, peut tout
aussi bien être soulevé touchant
le fait que j’ai affirmé quelque
chose, si personne ne l’a entendu ou compris.
Et les affirmations « prennent effet », tout autant que la « nomination »; si, par exemple, j’ai affirmé quelque chose, je me trouve engagé
à l’égard d’autres affirmations possibles : parmi celles que j’énoncerai,
certaines seront pertinentes, d’autres ne le seront pas; certaines de
vos affirmations ou remarques pourront désormais me contredire ou
143
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
non, me réfuter ou non, etc. S’il arrive qu’une affirmation n’appelle
pas de « réponse », peu importe : les actes illocutoires, eux non plus,
n’appellent pas expressément une « réponse ». Et il est clair qu’en
affirmant, nous produisons ou pourrions produire des actes perlocutoires de tout genre.
Le maximum que nous puissions démontrer, avec quelque vraisemblance, c’est qu’il n’y a pas d’objectif perlocutoire qui soit proprement
associé à l’affirmation, comme c’est le cas dans l’acte d’informer, de
prouver, etc.; et cette pureté relative est peut-être l’une des raisons
qui nous font accorder une place particulière aux « affirmations ».
[139] Toutefois cela ne nous autorise pas à donner la même priorité aux
« descriptions », par exemple, — lorsqu'elles sont employées correctement —; et il reste que cette absence d’objectif perlocutoire
vaut
pour nombre d’actes illocutoires 52,
Tout cela dit, si nous considérons la question du point de vue des
performatifs,
nous sentirons peut-être qu’il leur manque quelque
chose que possèdent les affirmations, même si, comime nous l’avons
montré, l’inverse n’est pas vrai. C’est un fait que les énonciations
performatives disent quelque chose en même temps qu’elles font quelque chose; mais il apparaît bien qu’elles ne sont pas essentiellement
vraies ou fausses, au même titre que les affirmations. Nous pressentons
qu’il existe ici une « dimension », celle dans laquelle nous jugeons,
évaluons ou apprécions l’énonciation constative (en admettant, au
départ, qu’elle est heureuse), dimension qui n'intervient pas pour les
énonciations non constatives ou performatives. Admettons que tous
les éléments de la situation ont à se présenter correctement pour que
je réussisse à affirmer quelque chose; reste qu’alors surgit /a question :
ce que j’ai affirmé est-il vrai ou faux? Et nous le sentons, ceci équivaut
— pour parler en termes courants — à la question de savoir si l’affirmation « correspond aux faits ». Quant à moi, je déclare ceci : si l’on
prétend dire que l’emploi de l’expression « est vrai » équivaut à une
sanction, ou quoi que ce soit de ce genre, on fait fausse route 51,Nous
disposons donc d’une nouvelle dimension critique pour juger de
l'affirmation achevée.
Mais
1) une telle appréciation objective de l’énonciation achevée ne se
produit-elle pas — au moins dans bon nombre de cas — à propos
d’autres énonciations qui semblent typiquement performatives? et
144
ONZIÈME CONFÉRENCE
140] * 2) cette façon de spécifier les affirmations n’a-t-elle pas un peu
trop simplifié les choses?
Tout d’abord il est évident qu’on glisse vers la vérité ou fausseté
dans le cas, par exemple, des verdictifs (comme : estimer que, juger
que, et déclarer que). Ainsi pouvons-nous dire :
estimer
à tort
Ê
ou à raison
qu’il
est deux
correctement
juger
et demie
»:
du incorrectement
déclarer
heures
qu'il est coupable
EU CEE
que le batteur
est éliminé
ou incorrectement
Nous
n’userions
pas de l’adverbe
« véritablement
» dans
le cas des
verdictifs;
au fond.
mais nous nous poserions
certainement
la même question,
Au reste, des expressions
adverbiales
comme « avec raison »,
« à tort
», « correctement
employées
avec
» et « incorrectement
» sont
aussi
bien
des affirmations.
Il y a ensuite un parallélisme entre la déduction et la démonstration
saines ou valides, d’une part, et l'affirmation
vraie, d’autre part.
Il ne s’agit pas seulement de savoir si quelqu'un
a démontré ou
déduit : mais aussi de savoir s’il en avait le droit, et s’il y a réussi. Nous
pouvons avertir et conseiller correctement
ou incorrectement,
bien
ou mal. Les louanges, le blâme, et les félicitations,
se prêtent à des
considérations
analogues. Ainsi le blâme est-il hors de propos si, par
exemple, vous avez vous-même agi de manière identique à qui vous
blâmez; et l’on peut toujours se demander si les louanges, le blâme,
ou les félicitations
étaient mérités ou non : il ne suffit pas de dire que
vous avez blâmé, un point c’est tout : car encore un acte a-t-il été
préféré à un autre, à bon droit. La question de savoir si les louanges et
[41] le blâme sont mérités est tout à fait différente de celle de savoir s’ils
sont opportuns;
et la même distinction
peut être faite à propos des
conseils. Dire d’un conseil qu’il est bon ou mauvais n’est pas la même
chose que de dire qu’il est opportun
ou non, encore que le moment
choisi soit plus important,
pour qu’un conseil soit bon, qu'il ne l’est
pour qu’un reproche soit mérité.
Sommes-nous assurés qu’une affirmation vraie relève d’une autre
classe d’appréciation que la démonstration saine, le conseil judicieux,
le jugement raisonnable [fair] et le blâme justifié? Ces actes n’entretien145
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
nent-ils pas des rapports compliqués avec les faits? Cela est vrai
également des exercitifs tels que donner un nom, effectuer une nomination, léguer, et parier. Les faits y entrent en considération,
tout
autant que la connaissance ou l’opinion que nous avons d’eux.
Il'est vrai que l’on s’efforce à chaque instant d’établir une distinction. La solidité des arguments (s’il ne s’agit pas d'arguments
déductifs, qui sont « valides ») et la légitimité d’un blâme, ne sont pas, à ce
que l’on prétend, matière objective; on encore, dans le cas de l’avertissement, on nous demande de distinguer entre l’ « affirmation » que
le taureau va foncer, et l’avertissement lui-même. Mais interrogez-vous
un instant : la question de la vérité ou de la fausseté est-elle vraiment
si objective? Nous demandons : « Était-ce une affirmation raisonnable
[air]? »; et l'évidence, ou les bonnes raisons qu’on a d’affirmer et de
dire, diffèrent-elles tellement de l’évidence et des bonnes raisons qui
nous conduisent à effectuer des actes performatifs tels que démontrer,
avertir, et juger? Le constatif, au demeurant, est-il toujours vrai ou
faux? Quand on confronte un constatif aux faits, on l’estime en ayant
recours à une grande variété de termes qui recouvrent ceux qu’on
des performatifs.
Dans la vie courante,
142] utilise dans l’appréciation
par opposition aux situations envisagées dans la théorie logique, il
n’est pas toujours possible de donner une réponse simple à la question
de savoir si un constatif est vrai ou faux.
Supposons que nous comparions la phrase « La France est hexagonale » avec les faits (dans ce cas, apparemment,
avec la France).
Peut-on dire qu’elle est vraie ou fausse? Eh bien, oui, si vous voulez,
dans une certaine mesure. Je puis évidemment comprendre
ce que
vous voulez dire en affirmant qu’elle est vraie à certains points de
vue, dans une certaine intention. Cela suffit pour un général haut
placé, peut-être; mais pas pour un géographe. « C’est bien sûr passablement sommaire », dirons-nous,
« et passable comme affirmation
passablement sommaire ». Or, quelqu'un s’avise de répliquer : « Mais
enfin, est-ce vrai ou faux? Peu m'importe
que l’affirmation soit
sommaire ou non; bien sûr, elle l’est; mais elle doit être vraie ou
fausse — car il s’agit d’une affirmation, n’est-ce pas? » Comment
répondre à cette question : est-il vrai ou faux que la France soit hexagonale? Il s’agit tout simplement d’une affirmation sommaire : voilà
la bonne et définitive réponse à la question concernant le rapport
entre « La France est hexagonale » et la France elle-même. C’est
146
ONZIÈME CONFÉRENCE
une description sommaire;
description fausse.
mais non une description
vraie ou une
Une fois encore, donc, dans le cas de l’affirmation vraie ou fausse
(tout comme dans celui du conseil bon ou mauvais), les visées et buts
de l’énonciation, ainsi que son contexte, sont importants;
ce qu’on
estime vrai dans un manuel scolaire peut ne pas être jugé tel dans
un ouvrage de recherche historique. Prenez le constatif « Lord Raglan
a gagné la bataille de l’Alma », en vous rappelant que ce fut une bataille
de simples soldats (si jamais il en fut!)et que les ordres de Lord Raglan
ne furent jamais ‘transmis à certains de ses subordonnés.
Dans ces
conditions, Lord Raglan a-t-il gagné la bataille de l’Alma, oui ou
143] non? Dans certains contextes assurément — dans un manuel scolaire
peut-être —, il est parfaitement légitime de répondre par l’affirmative.
(Encore qu’on exagère un peu; et il ne saurait être question d’accorder
une médaille à Raglan pour cela.) De même que « La France est
hexagonale », c’est sommaire, de même « Lord Raglan a gagné la
bataille de 1’Alma », c’est une exagération qui convient dans certains
contextes, mais non dans d’autres; il serait vain d’insister sur sa
vérité ou sa fausseté.
Considérons,
en troisième lieu, la question de savoir s’il est vrai
que toutes les oies des neiges émigrent au Labrador, compte tenu du
fait qu’une oie blessée, parfois, n’atteint pas le terme du voyage. Face
à de tels problèmes, certains ont prétendu, très raisonnablement,
que
les énonciations
commençant
par « Tous... » étaient des définitions
prescriptives
ou une invite à adopter une règle. Mais quelle règle?
Cette idée vient, pour une part, d’une mauvaise compréhension de la
référence en de telles affirmations : c’est une référence qui se limite au
connu; on ne saurait affirmer tout uniment que la vérité des affirmations
dépend des faits même en tant qu’ils sont distincts de la connaissance
des faits. Supposons qu'avant
la découverte de l’Australie, par
exemple, X dise : « Tous les cygnes sont blancs »; si on découvre plus
tard un cygne noir en Australie, X se trouve-t-il réfuté? son affirmation
est-elle fausse à présent? Pas nécessairement : il se rétractera, mais il
pourrait dire : « Je ne parlais pas de tous les cygnes absolument; je
n’affirmais rien, par exemple, des cygnes éventuels de la planète
Mars. » La référence dépend de la connaissance qu’on possède au
moment de l’énonciation.
La vérité
ou la fausseté
des affirmations
147
est affectée
par
ce qu’elles
QUAND
DIRE,
C’EST
FAIRE
excluent ou incluent, le fait qu’elles peuvent induire en erreur, etc.
[144] C’est ainsi que les descriptions,
par exemple, qu’on dit vraies ou
fausses, ou qui sont, si vous voulez, des « affirmations », se trouvent
certainement
exposées à des critiques comme celles-là, étant donné
qu’elles sont choisies et effectuées dans un certain dessein. Il faut se
rendre compte que « vrai » et « faux », tout comme « libre » et « non
libre » [unfree], ne recouvrent absolument pas des notions simples;
mais seulement une dimension générale où ils représentent ce qu’il
est juste et convenable de dire — par opposition à ce qu’il serait mal
venu de dire — en ces circonstances, à cet auditoire, dans ce dessein
et cette intention.
D'une manière générale nous pouvons affirmer ceci : dans les
affirmations (et, par exemple, les descriptions) et aussi dans les avertissements, etc. — à supposer que vous ayez averti, de fait, et à bon
droit; ayez affirmé, de fait; ou, de fait, conseillé —, la question
peut surgir de savoir si vous aviez raison [right] d'affirmer, d’avertir,
ou de conseiller; non pas dans le sens de savoir si cela était opportun
ou avantageux, mais au sens de savoir si c’était bien ce qu’il convenait
de dire — étant donné les faits et votre connaissance des faits, ainsi
que les fins selon lesquelles vous parliez.
Cette conception diffère beaucoup, en nombre de points, des affirmations pragmatistes suivant lesquelles le vrai est ce qui fonctionne,
etc. La vérité ou fausseté d’une affirmation ne dépend pas de la seule
signification des mots, mais de l’acte précis et des circonstances
précises dans lesquelles il est effectué.
Que reste-t-il, en définitive, de la distinction entre les énonciations
performatives
et constatives?
Nous pouvons dire que ce que nous
avions en vue était ceci :
a) Dans l’énonciation constative, nous négligeons les aspects illocutoires (sans compter les aspects perlocutoires) de l’acte de discours,
[145] pour concentrer notre attention sur ses aspects locutoires. D’ailleurs
nous avons alors recours à une conception simpliste de la correspondance de l’énonciation avec les faits — laquelle implique forcément
l’aspect illocutoire. Nous tendons vers un idéal où nous dirions’ ce
qu’il est juste [right] de dire en toutes circonstances, à n’importe
quelle fin, à n’importe qui, etc. Peut-être cet idéal est-il parfois
atteint.
b) Dans
l’énonciation
performative,
148
nous
tenons
compte,
au
ONZIÈME
CONFÉRENCE
maximum, de la valeur illocutoire de l’énonciation, et laissons de côté
la dimension de la correspondance
aux faits.
Peut-être aucune de ces abstractions n’est-elle vraiment opportune;
peut-être, en fait, ne sommes-nous pas ici en présence de deux pôles,
mais plutôt d’une évolution historique. En de certains cas — peut-être
dans les figures mathématiques
des ouvrages de physique (comme
exemple de constatifs), ou dans la formulation d’ordres à exécuter,
ou dans la simple attribution de noms (comme exemples de performatifs) —, nous sommes tout près de rencontrer ces abstractions
dans la vie réelle.‘Ce sont des phrases comme celles-ci : « Je m’excuse », et « Le chat est sur le paillasson » (apparemment prononcées
sans raison) — cas extrêmes et marginaux —, qui ont fait surgir
l’idée de deux énonciations distinctes. Mais la conclusion qui s'impose
vraiment est sans doute la suivante : il nous faut a) distinguer entre
les actes locutoires et illocutoires, et plus spécialement b) établir
de façon critique, par rapport à chaque espèce d’acte illocutoire
(avertissements,
évaluations, verdicts, affirmations, et descriptions),
de quelle manière spécifique (s’il en est une) les actes y ont tendu,
d’abord, à être ou non pertinents, et, ensuite, à être « justes » ou
46] « mal venus »; il convient enfin de voir quels sont les termes employés
pour les approuver ou pour manifester son désaccord, et quelle est
la signification de ces teimes. I1 s’agit là d’un champ très vaste; le
parcourir ne nous permettra sûrement pas d’en arriver à une distinction simple entre « vrai » et « faux », ni à distinguer les affirmations
des autres énonciations. L’affirmation, en effet, n’est qu’un acte de
discours, parmi ceux, en très grand nombre, qui appartiennent à la
classe des illocutions.
De plus, l’acte locutoire n’est en général qu’une abstraction,
comme l’acte illocutoire : tout acte de discours authentique comprend
les deux éléments à la fois. (Cela nous rappelle les actes phatiques,
rhétiques, etc., qui sont aussi de pures abstractions.) Mais si nous
distinguons différents « actes » abstraits, c’est évidemment à partir
des accidents qui peuvent se produire « de la coupe aux lèvres » :
c’est-à-dire, ici, à partir des différents types de non-sens qui peuvent
surgir dans l’exécution de ces actes. On peut faire un rapprochement
sur ce point avec ce que nous disions, dans la première conférence,
de la classification des types de non-sens.
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[47]
Douzième
conférence
Plusieurs de nos analyses sont demeurées en suspens. Il ne nous
faut pas moins, après un bref résumé, poursuivre notre route. Comment la distinction « constatif-performatif
» nous est-elle apparue,
à la lumière de notre dernière théorie? D’une manière générale, et
pour toutes les énonciations considérées (sauf peut-être les jurons),
nous avons mis au jour :
1) la dimension bonheur/malheur,
1. a) une valeur illocutoire,
2) la dimension vérité/fausseté,
2. a) une signification (sens et référence) locutoire.
La théorie qui institue une distinction entre performatifs et constatifs entretient avec la théorie qui institue, à l’intérieur de l’acte de
discours intégral, une distinction entre actes locutoires et illocutoires,
le rapport d’une théorie particulière vis-à-vis d’une théorie générale. Et le besoin de la théorie générale s’impose ici du simple fait
que !” « affirmation » traditionnelle
constitue une abstraction,
un
idéal, et qu’il en va de même pour sa traditionnelle vérité ou fausseté.
Sur ce point je n’ai pu toutefois que faire partir quelques feux d’artifices prometteurs. Il y a sans doute plusieurs moralités à tirer de tout
cela et je voudrais plus particulièrement
en signaler quelques-unes :
A) L’acte de discours intégral, dans la situation intégrale de discours, est en fin de compte le seu/ phénomène que nous cherchons
de fait à élucider.
B) Affirmer, décrire, etc. ne sont que deux termes parmi beaucoup
48] d’autres, qui désignent les actes illocutoires; ils ne jouissent d’aucune
position privilégiée.
C) Ils n’occupent
en particulier aucune position privilégiée quant
à la relation aux faits — et qui seule permettrait de dire qu’il
s’agit du vrai ou du faux. Vérité ou fausseté, en effet (sauf si nous
151
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
avons recours à une abstraction artificielle, toujeurs possible et même
légitime à certaines fins), sont des mots qui désignent non pas des
relations, des qualités (que sais-je encore?), mais une dimension
d’appréciation
: à savoir comment, de quelle façon plus ou moins
satisfaisante, les mots rendent compte des faits, événements, situations, etc., auxquels ils renvoient.
D)
Du même
d’autres
« normatif
coup,
dichotomies,
il nous
faut
la distinction
ou l’appréciatif
éliminer,
au même
habituellement
titre
que
établie
entre
tant
le
» et le factuel.
E) Nous pouvons aisément prévoir que la théorie de la « signification », dans la mesure où elle recouvre le «sens » et la « référence »,
devra être épurée et reformulée, à partir de la distinction entre actes
locutoires et illocutoires (si cette distinction est fondée: elle n’a été
qu’esquissée jusqu'ici). J’admets ne pas avoir suffisamment apporté
sur ce point : je m’en suis tenu au bon vieux « sens et référence »,
tel qu’il a habituellement
cours. Je voudrais faire remarquer
aussi que j’ai omis de considérer explicitement la valeur illocutoire
des « affirmations ».
Nous avons dit qu’il restait encore une autre tâche, et qui serait
de longue haleine. Nous avons avancé, il y a longtemps déjà, qu’il
nous fallait établir une liste de « verbes performatifs explicites »;
mais à la lumière de la théorie plus générale, nous voyons mainte[149] nant que ce qu'il nous faut, c’est une liste des valeurs illocutoires de
l’énonciation.
Toutefois l’ancienne distinction entre performatifs
primaires et explicites se maintiendra
malgré le passage radical
[sea-change] de la distinction performatif/ constatif à la théorie des
actes de discours. IL nous est, en effet, apparu légitime de supposer
que les types de tests suggérés pour les verbes performatifs explicites
(« Dire...,
c’est. », etc.) nous permettraient
aussi, et même mieux,
de diséeries parmi les verbes ceux qui explicitent (comme nous dirons
dorénavant) la valeur illocutoire d’une énonciation, ou la nature
illocutoire de l’acte que nous produisons [perform] en formulant cette
énonciation. Ce qui, en revanche, ne résistera pas au déplacement
(sauf peut-être en tant que cas limite et marginal — et ce n’est guère
étonnant puisqu'il s’agit d’un point qui nous a donné du mal dès
le début), c’est la notion de pureté des performatifs. Cette notion
était essentiellement fondée sur notre croyance en la dichotomie
performatif/constatif,
dichotomie qui, nous le voyons à présent,
152
DOUZIÈME CONFÉRENCE
doit être abandonnée au profit de familles plus générales d’actes de
discours, liés entre eux et se recouvrant les uns les autres. Ce sont
ces actes précisément qu'il nous faut maintenant tenter de classer.
Sicnous employons (avec précaution) le test très simple de la
première personne du singulier de l'indicatif présent, voix active, et
si nous parcourons le dictionnaire (un « petit » dictionnaire devrait
suffire) dans un esprit très large, nous obtenons une liste de verbes
de l’ordre de 10 puissance 3 *. J’ai dit que j’essaierais de présenter
d’abord une classification générale, et que je formulerais quelques
remarques sur les classes ainsi proposées. Eh bien, donc, allons-y!
0] Je ne vous ferai faire qu’un tour rapide du sujet, ou plutôt je vous y
ferai patauger un peu.
Je distingue cinq classes plus générales, mais je suis loin d’être
aussi content des unes que des autres. Elles permettent cependant
de mettre en pièces deux fétiches (que je suis assez enclin, je l’avoue,
à maltraiter...), à savoir : 1) le fétiche vérité-fausseté, et 2) le fétiche
valeur-fait [value-fact]. Quand je voudrai parler de ces cinq classes
d’énonciations — établies en fonction de leur valeur illocutoire —,
je leur donnerai les noms suivants, plus ou moins rébarbatifs :
1) Verdictifs
2) Exercitifs
3) Promissifs
4) Comportatifs (un drôle de numéro, celui-là!)
5) Expositifs.
Nous
en donner
les étudierons
une
idée
dans
cet ordre,
mais
je voudrais
d’abord
vous
succincte.
La première classe, celle des verdictifs, est caractérisée par le fait
qu’un verdict est rendu (comme le nom l’indique) par un jury, un
arbitre ou un juge. Il n’est pas nécessaire que les verdictifs soient catégoriques; ils peuvent constituer, par exemple, une estimation, une
évaluation, ou une appréciation. Il s’agit essentiellement de se prononcer sur ce qu’on découvre à propos d’un fait ou d’une valeur,
mais dont, pour différentes raisons, on peut difficilement être sûr.
* Pourquoi cette formule au lieu de 1.000? D'abord parce qu’elle a un petit air
solennel et scientifique; ensuite, parce qu’elle couvre l'intervalle de 1.000 à 9.999
(une bonne marge) alors que l’autre formule pourrait être interprétée dans la
marge trop étroite de « 1.000 environ ».
153
QUAND DIRE, C’EST FAIRE
La deuxième classe, celle des exercitifs, renvoie à l’exercice de
pouvoirs, de droits, ou d’influences. A titre d'exemple : effectuer une
nomination,
voter, commander,
exhorter,
conseiller, avertir, etc.
La troisième classe, celle des promissifs, est caractérisée par le
fait que l’on promet, ou que l’on prend en charge quelque chose.
[151] Ces énonciations nous engagent à une action, mais elles comportent
aussi des déclarations ou manifestations
d’intentions, qui ne sont pas
proprement des promesses, ainsi que des attitudes assez vagues qu’on
pourrait appeler des « épousailles » (le fait de se ranger du côté de
quelqu'un,
par exemple). Il est clair que cette classe entretient
des
rapports avec celles des verdictifs et des exercitifs.
La quatrième classe, celle des comportatifs, constitue un groupe
très disparate, qui a trait aux attitudes et au comportement social.
Exemples : les excuses, les félicitations, les recommandations,
les
condoléances, jurons, défis.
La cinquième classe, celle des expositifs, est difficile à définir.
Les verbes y manifestent avec clarté comment ils s’insèrent dans le
déroulement de l’argumentation
ou de la conversation, dans quel
sens les mots sont employés : nous pouvons dire qu’en général ils
permettent
l’exposé. Voici quelques exemples
: « Je réponds »,
« Je démontre », « Je concède », « J’illustre », « Je tiens pour acquis »,
« Je pose comme postulat ». Il faut être bien conscient au départ
que de nombreux cas, marginaux, où embarrassants,
ou se recouvrant les uns les autres, pourront toujours se présenter.
Les deux dernières classes sont, à mon sens, les plusembarrassantes;
il se peut fort bien qu’elles ne soient pas claires ou qu’elles se recoupent,
et qu’il faille même procéder à une classification tout à fait nouvelle.
Je n’avance rien ici qui soit le moins du monde définitif. Les comportatifs sont agaçants parce qu’ils paraissent décidément trop disparates;
les expositifs, parce qu’ils sont extrêmement nombreux et importants,
et qu’ils semblent tout à la fois inclus dans les autres classes et uniques
en leur genre — ambiguïté que je n’ai pas encore réussi à m’expliquer
moi-même. On pourrait aussi bien dire que tous les aspects à la fois
figurent dans chacune de mes classes.
154
DOUZIÈME
[152]
1.
CONFÉRENCE
VERDICTIFS
acquitter
ont
condamner
de la loi)
lire que
supputer
placer
évaluer
classer
établir
caractériser
%
interpréter
boire
comme
a fait)
comprendre
décréter que
estimer
dater
calculer
fixer
mesurer
faire que
ranger
apprécier
diagnostiquer
tenir que
coter
décrire
analyser
On trouve encore des exemples dans les jugements ou appréciations sur le caractère d’autrui; ainsi lorsqu'on dit : « Je pourrais le
qualifier de diligent. »
Les verdictifs font état de ce qui a été prononcé (par voie offcielle ou non), à partir de témoignages ou de raisons, au sujet d’une
valeur ou d’un fait (pour autant qu’on puisse vraiment distinguer
valeur et fait). L’acte verdictif est judiciaire, et par là distinct de
l’acte législatif ou de l’acte exécutif, qui sont tous deux exercitifs.
Mais certains actes judiciaires, pris dans un sens plus large (s’ils sont,
par exemple, le fait de juges plutôt que de jurys), se trouvent être
en réalité des exercitifs. Les verdictifs entretiennent évidemment des
rapports avec la vérité ou la fausseté, dans la mesure où ils peuvent
être bien ou mal fondés, corrects ou incorrects. Que le contenu d’un
verdict soit vrai ou faux, cela apparaît, par exemple, dans une dispute
autour d’un arbitre qui annonce : « Éliminé! », « Trois prises! », ou
« Quatre balles! » 52,
[153] Comparaison
avec les exercitifs
En tant qu’actes officiels, les décisions d’un juge font loi; celles
d’un jury font d’un simple accusé un criminel déclaré; celles d’un
arbitre font que le batteur est éliminé, le lancer fautif, ou la balle
155
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
nulle. Ces décisions sont fondées sur une position officielle : il reste
néanmoins qu’elles peuvent être tenues pour correctes ou incorrectes,
justes ou injustes, faites à tort ou à raison, selon le témoignage. Il
ne s’agit pas d’une décision pour ou contre. L’acte judiciaire est exécutif, si vous voulez; mais nous devons distinguer
l’énonciation
exécutive « Cela vous reviendra » du verdict « Cela vous appartient »,
comme
devons
distinguer entre l’évaluation
des dommages
et
l'attributionnous des
indemnités.
Î
Comparaison
avec les promissifs
Les verdicts, de par la loi, entraînent un effet sur nous et sur les
autres. Le fait de rendre un verdict ou d’effectuer une estimation
nous engage à une certaine conduite par la suite, comme n'importe
quel acte de discours, et peut-être même plus qu’un autre, au moins
quant aux exigences de la cohérence; après tout, nous savons sans
doute à quoi nous serons tenus. C’est ainsi que le fait de rendre un
verdict nous engagera (nous disons plutôt : nous engage) à attribuer
une indemnité. Une interprétation
des faits peut nous engager ellemême à formuler tel verdict ou telle estimation. Rendre un verdict
peut également
équivaloir
à prendre
parti : nous pouvons être
par là engagés à approuver
quelqu’un,
à le défendre, etc.
Comparaison avec les comportatifs
Féliciter quelqu’un
peut impliquer un verdict touchant la valeur
[154] ou le caractère de la personne. De même « blâmer » est un verdictif,
si on l’entend au sens de « tenir pour responsable »; mais en un autre
sens, c’est adopter
une attitude envers quelqu'un;
et c’est donc un
comportatif.
Comparaison
avec les expositifs
/
n
Lorsque je dis « J’interprète », « J’analyse », « Je décris », « Je
caractérise », tous ces mots constituent plus ou moins un verdict,
mais demeurent essentiellement liés à un ensemble verbal et à la
156
DOUZIÈME
CONFÉRENCE
clarification de l’exposé. Il faut distinguer « Je vous déclare éliminé »
de l’expression « J’appelle cela éliminé » : dans le premier cas, il
s’agit d’un verdict auquel on a donné une expression verbale (ainsi
lorsqu'on dit : « Je décrirais cela comme une lâcheté »); dans Je
second cas, il s’agit d’un verdict quant à l’emploi des mots (« Je
décrirais cela comme une /âcheté »).
II.
EXERCITIFS
Il y a exercitif lorsqu'on formule un jugement (favorable ou non)
sur une conduite, ou sur sa justification. Il s’agit d’un jugement sur ce
qui devrait être, plutôt que sur ce qui est : on préconise ce qui devrait
être plutôt qu’on n’apprécie une situation de fait. Il s’agit d’un arbitrage plus que d’une appréciation; d’une sentence plus que d’un
verdict. Arbitres et juges font usage des exercitifs autant que des
verdictifs. Les exercitifs peuvent impliquer que d’autres sont «obligés »,
«ont le droit » ou « n’ont pas le droit » d’effectuer certains actes.
La classe des exercitifs est très vaste. En voici quelques exemples :
155]
réduire
grade
désigner
dégrader (casser)
renvoyer
ordonner
condamner
saisir (les biens)
choisir
excommunier
commander
donner une amende
voter pour
revendiquer
nommer
diriger
accorder
faire une nomination
donner
léguer
pardonner
démissionner
avertir
prier
conseiller
solliciter
plaider
supplier
exhorter
presser de
recommander
proclamer
contremander
annoncer
annuler
casser
révoquer
promulguer
dédier
surseoir
déclarer clos
empêcher
déclarer ouvert
157
HS RES
à un
QUAND
Comparaison
DIRE,
C’EST FAIRE
avec les verdictifs
« Je soutiens que », « J’interprète
», etc., peuvent être des actes
exercitifs, s’ils sont officiels. De plus, « J’adjuge » et « J’absous » sont
des exercitifs fondés sur des verdicts.
Comparaison
avec les promissifs
Il est vrai qu’un grand nombre d’exercitifs tels que permettre,
autoriser,
déléguer, offrir, concéder, donner, sanctionner,
miser et
consentir, engagent à une conduite. Si je dis « Je déclare la guerre »,
ou « Je désavoue », toute la visée de mon acte est de m’engager
personnellement
à une certaine conduite. Le rapport entre un exercitif
et l'engagement de soi est aussi étroit que celui qui existe entre la
signification et l’implication. Il est évident qu’une désignation [à une
fonction], une nomination
nous soumettent à une obligation; mais
nous préférons dire que ces actes nous confèrent des pouvoirs, des
droits, des titres, etc., ou qu'ils les modifient ou les annulent.
[156] Comparaison
avec les comportatifs
Certains exercitifs (« Je défie », « Je proteste », « J’approuve »)
sont très proches des comportatifs.
Défier, protester, approuver,
louer, et recommander, cela peut équivaloir à une attitude, comme à
effectuer un acte.
Comparaison
avec les expositifs
Dans
comme
le contexte
« Je retire
peu
valeur
près
d’un débat ou d’une conversation,
des exercitifs
», « Je surseois
», et « Je m’oppose
à » ont à
d’expositifs.
Voici quelques situations typiques de l’emploi des exercitifs :
1) accepter une charge ou une nomination,
poser sa candidature
ou déposer son vote, signifier une admission, une démission, un
renvoi, une sollicitation,
2) conseiller, exhorter, et faire une pétition,
3) habiliter, ordonner, prononcer une sentence, et annuler,
4) diriger une assemblée, et assurer la bonne marche des affaires,
5) traiter de droits, de réclamations, d’accusations, etc.
158
DOUZIÈME
IL.
CONFÉRENCE
PROMISSIFS
Le promissif ne vise qu’une chose : obliger celui qui parle à adopter
une certaine conduite. Voici des exemples :
promettre
entreprendre
être
décidé
convenir
se lier
à
se proposer
avoir
de
157] avoir le propos
envisager
garantir
faire
de
de
vœu
se consacrer à
adopter
épouser la cause
de
contracter
donner sa parole
l'intention
déclarer
son
intention
projeter
avoir
le dessein
se dire prêt à
prévoir
s'engager
se vouer
jurer de
parier
se dire d’accord
consentir
se déclarer en faveur
prendre fait et cause pour
opposer
se ranger
embrasser
favoriser
du côté de
(une cause)
Déclarer
son intention
n’est pas entreprendre,
et l’on peut se
demander
si ces deux actes appartiennent
à la même classe. De
même que nous faisons une distinction
entre exhorter
et ordonner,
de même devons-nous
distinguer
entre avoir l'intention
et promettre. Ces actes peuvent cependant
être exprimés tous deux par le
performatif
primaire
: « Je ferai » : ainsi usons-nous
des locutions
« ferai probablement
», « ferai de mon mieux pour », « ferai sans
doute
» et « promets
de faire
probablement
».
On peut remarquer qu’il y a aussi glissement vers les « descriptifs ».
A la limite, je puis me contenter d’affirmer que j’ai une certaine intention; mais il se peut aussi que je déclare, explicite, ou annonce cette
intention, ou détermination.
Sans nul doute « Je déclare mon intention » m'engage vraiment; et dire « J’ai l'intention de... » équivaut
presque toujours à une déclaration ou à une annonce #. Le même
phénomène se produit pour les causes que l’on épouse : lorsqu’on dit,
par exemple, « Je consacre ma vie à... ». Quant aux promissifs du
type « être en faveur de », « s’opposer à », « adopter le point de vue
de », « choisir la façon de voir de », et «embrasser une cause », il faut
noter qu’en général vous ne pouvez affirmer que vous êtes en faveur de,
159
QUAND DIRE,
C’EST FAIRE
opposé à, etc., sans l’annoncer.
Dire « Je me range du côté de X »,
peut, suivant le contexte, être voter pour X, épouser la cause de X,
ou applaudir X.
[158] Comparaison
Les
verdictifs
a) les actes
avec les verdictifs
nous
engagent
nécessaires
à certains
à la cohérence
actes
de
deux
et au soutien
manières
de notre
!:
ver-
dict;
b) les actes qui peuvent être une conséquence du verdict, ou s’y
trouver impliqués de quelque façon.
Comparaison avec les exercitifs
Les exercitifs nous engagent au regard des conséquences d’un acte :
la nomination, par exemple. Quant au cas particulier des permissions,
nous pouvons hésiter à les classer comme exercitifs ou comme promissifs.
Comparaison avec les comportatifs
Dans des réactions telles que « être offensé », « applaudir », et
« louer », il y a adoption d’un parti et engagement, au même titre que
dans le conseil et le choix. Mais les comportatifs nous engagent, par
implication, au regard d’une conduite semblable au comportement
dont il est question, et non au regard de ce comportement
lui-même.
C’est ainsi que si je blâme quelqu'un, j’adopte une attitude vis-à-vis
de sa conduite passée, mais puis seulement m’engager à éviter semblable conduite.
Comparaison
avec les expositifs
Jurer, promettre, garantir qu’il en est ainsi, sont des actes qui
fonctionnent comme des expositifs. Donner tel nom, définir, analyser,
et tenir pour établi, d’une part; donner son appui, se dire d’accord,
désapprouver,
maintenir, et défendre, d’autre part, forment deux
groupes d’illocutions qui semblent à la fois expositifs et promissifs.
160
DOUZIÈME CONFÉRENCE
159]
IV.
LES
COMPORTATIFS
Les comportatifs
incluent
sort
d’autrui,
l’idée
l’égard
de
la conduite
l’idée
d’attitudes
d’une
et
antérieure
réaction
de
ou
à la conduite
manifestations
imminente
de
et au
d’attitudes
quelqu’un.
à
On
relève un rapport
évident
entre ces verbes et, d’une part, l’affirmation ou la description
de nos sentiments
et, d’autre
part, leur expression
(au sens où nous
tatifs
soient
des.actes
leur donnons
libre
cours),
bien que les compor-
distincts
uns
et des
autres.
des
Voici quelques exemples :
1. Pour la présentation
2. Pour
les
d’excuses,
remerciements
nous avons « s’excuser
: « remercier
»,
».
3. Pour la sympathie : « déplorer, », « compatir », « complimenter
« présenter
ses condoléances
», « congratuler
», « féliciter
« sympathiser ».
»,
»,
4. Pour les attitudes
: « se dire offensé », « ne pas attacher
d’importance », « rendre hommage
», « critiquer
», « grogner
», «se plaindre
de », « applaudir
», « fermer les yeux sur », « louer », « désapprouver », et les emplois
non exercitifs
de « blâmer
», « approuver
», et
« favoriser
».
5. Pour les salutations
: «souhaiter
la bienvenue
», « faire ses adieux ».
6. Pour
les souhaits
: « bénir », « maudire
», « porter
un toast »,
« boire à la santé de », et « souhaiter
» (au sens strictement
performatif).
7. Pour les défis
voquer
: « braver
», « mettre
au défi », « protester
», « pro-
}».
Les comportatifs,. déjà sujets aux échecs habituels, peuvent être de
surcroît marqués d’insincérité.
160]
Ilest clair qu’un rapport existe encore avec les promissifs : louer
ou approuver quelqu'un, en effet, c’est à la fois réagir à un comportement et s’engager à une certaine conduite. Les comportatifs
sont aussi
dans un rapport étroit avec les exercitifs : approuver peut équivaloir
à exercer un pouvoir et à réagir devant un comportement.
Mentionnons enfin quelques cas marginaux, tels que « recommander
», « fermer les yeux sur », « protester », « prier instamment », et « provoquer ».
161
QUAND DIRE, C’EST FAIRE
V.
EXPOSITIFS
Les expositifs sont employés dans les actes d’exposition : explication d’une façon de voir, conduite d’une argumentation, clarification
de l’emploi et de la référence des mots. Nous avons avancé plusieurs
fois déjà que l’on pourrait discuter sur le point de savoir si ces actes
ne sont pas également verdictifs, exercitifs, comportatifs ou promissifs; se demander aussi s’ils ne sont pas de simples descriptions de nos
sentiments, de nos habitudes, etc., surtout quand nous passons à
l’action en l’annonçant ou après l’avoir annoncé : « J’en viens
maintenant à... », « Je cite », « Je rapporte », « Je résume », « Je
répète que », « Je mentionne que ».
Voici des verbes que nous pourrions fort bien ranger parmi les
verdictifs : « analyser », « classer », « interpréter » — tous verbe
qui impliquent l’exercice d’un jugement. En voici d’autres que nous
pourrions considérer tout aussi bien comme des exercitifs : « concéder », « presser de », « démontrer », « insister » — verbes qui impliquent l’exercice d’une influence ou d’un pouvoir. Il est encore certains
verbes qu’il serait possible de classer comme promissifs : « définir »,
« se dire d’accord », « accepter », « soutenir », « appuyer », « témoigner », « jurer » — par lesquels on assume une obligation. Quant
aux verbes que voici, nous pourrions tout aussi bien les considérer
: « surseoir », « hésiter devant » — verbes
[161] comme des comportatifs
qui incluent l’adoption d’une attitude ou l’expression d’un sentiment.
Je vais maintenant
proposer
quelques listes d’expositifs,
afin de
bien marquer
l’étendue
du domaine.
Les exemples les plus significatifs sont des verbes comme « affirmer », « nier », « insister », «illustrer », «répondre
». Un très grand nombre de verbes tels que « mettre
en question », « demander
», « nier », etc., semblent se rapporter
tout naturellement
à la conversation;
mais il n’est pas absolument
nécessaire qu’il en soit ainsi. Et tous les verbes, en fait, se rapportent
de quelque façon, à la situation de communication.
162
DOUZIÈME CONFÉRENCE
Voici donc une liste d’expositifs * :
1. affirmer [afirm]
surseoir
s’opposer à
adhérer à
reconnaître
répudier
corriger
reviser
nier
noter [state]
décrire
classer
identifier
D
5 a.
remarquer
mentionner
[162] 6. postuler
? interposer
déduire
argumenter
négliger
3. renseigner
prévenir
dire
répondre
répliquer
3 a.
? insister
commencer par
se tourner vers
conclure en
7 a. interpréter
distinguer
détailler
définir
7 b. illustrer
expliquer
formuler
demander
4, témoigner
rapporter
jurer
conjecturer
? douter
? savoir
? croire
.
signifier
se référer
5. accepter
concéder
retirer
donner
appeler
comprendre
considérer comme
son
accord
On peut dire, en résumé, que le verdictif conduit à porter un jugement, l’exercitif à affirmer une influence ou un pouvoir, le promissif
à assumer une obligation ou à déclarer une intention, le comportatif
à adopter une attitude, l’expositif à manifester plus clairement ses
raisons, ses arguments, bref à élucider la communication.
Comme d’habitude, je n’ai pas ménagé assez de temps pour pouvoir
* [On a respecté la disposition et les chiffres d’Austin. Le sens général de cette
disposition est évident mais on n’en trouve aucune explication précise dans les
papiers laissés par Austin. Les points d’interrogation sont de l’auteur. J.O.U.]
163
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
vous dire l’intérêt de ce que je vous ai proposé. J’essaierai de vous le
suggérer par un seul exemple. Il y a longtemps que les philosophes
s’intéressent au mot « bon »; ils ont tout récemment commencé
à étudier la manière dont nous l’employons et quel est alors notre
dessein. On a suggéré, par exemple, que nous l’employons pour
exprimer notre approbation, louer, ou introduire des degrés. Mais
jamais nous n’aurons une notion vraiment claire de ce mot « bon »
ni de l’emploi que nous en faisons, tant que nous ne posséderons pas,
idéalement, une liste complète de ces actes d’illocution dont louer,
introduire des degrés, etc. sont des spécimens isolés — tant que nous
ne saurons pas combien il y a d’actes de ce genre et quels sont les
rapports et correspondances
qu'ils entretiennent entre eux. Nous
1163] avons ici un exemple d’une des applications possibles de ces théories
générales que nous avons considérées au cours de ces conférences;
nul doute qu’il n’y en ait beaucoup d’autres. C’est à dessein que je
n’ai pas voulu embrouiller la théorie générale avec des problèmes
philosophiques
(quelques-uns sont si complexes qu’ils en viennent
presque à mériter leur célébrité...); il ne faudrait pas penser pour
autant que je n’en fais aucun cas. Des considérations
comme les
nôtres ne peuvent sans doute manquer d’être un peu fastidieuses, et
les entendre, les assimiler est tâche assez austère. Mais, au vrai, les
concevoir et les écrire est une tâche encore bien plus ingrate… Le
vrai plaisir commence lorsque nous nous mettons à les appliquer
à la philosophie.
Dans ces conférences, donc, je me suis livré à deux activités, dont
je ne puis dire que je sois fanatique :
1) j'ai présenté un programme,
c’est-à-dire que j’ai dit ce qui
doit être fait, plutôt que je n’ai fait quelque chose;
2) j'ai donné des conférences.
En ce qui concerne (1), cependant, j’aimerais fort pouvoir penser
que plutôt que d’avoir lancé un manifeste personnel, j’ai mis un peu
d’ordre dans des voies où — pour certains domaines de la philosophie — les choses déjà ont avancé, et où elles progressent à un rythme
qui va croissant. Quant à (2), j'aimerais vraiment dire qu’il n’est
pour moi aucun endroit au monde où il soit plus agréable de donner
des conférences qu’à Harvard.
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Appendice de l’éditeur anglais
S4]
L'usage principal que nous avons fait des notes des auditeurs, de la conférence donnée à la B.B.C. sur les Performatifs et publiée dans les Collected
Papers, de la communication faite à Royaumont (intitulée « Performatifconstatif »), de là bande sonore sur laquelle fut enregistrée la conférence
donnée en octobre 1959 à Gothenberg, fut de contrôler, à partir de toutes ces
sources, la reconstitution du texte que nous avions déjà élaborée à partir des
seuls documents d’Austin. Cette confrontation n’a pas été très utile en ce
sens que les notes d’Austin étaient presque toujours plus complètes qu'aucune
de ces sources secondaires, de sorte qu’elles n’ont contribué que bien peu à
enrichir le texte original. Nous y avons pourtant puisé quelques exemples
caractéristiques,
et aussi certaines expressions typiques nous permettant de
compléter les passages où les notes d’ Austin n'étaient pas présentées sous une
Jorme littéraire. Mais les sources secondaires ont été le plus utiles en ce
qu’elles nous ont permis de fixer l’ordre de la présentation et de vérifier certaines interprétations,
là où les notes étaient fragmentaires.
Voici donc une liste des passages les plus importants où nous avons complété ou reconstruit le texte d’Austin.
Page [28] : L'exemple
concernant
Georges nest pas complet dans
notes : le texte s'inspire principalement de la version de la B.B.C.
les
Page [32] : Les deux dernières lignes de la page [32] et la suite (jusqu’à la
fin du paragraphe, à la page [33]) constituent un développement à partir
de notes très succinctes.
Page [35] : À partir du haut de la page jusqu’à la fin de la conférence (exception faite du dernier paragraphe),
nous avons une version reconstituée
à partir de plusieurs textes qu’Austin a écrits sans les compléter, à des
dates différentes.
Page [52] : Le dernier paragraphe est un développement des notes d’Austin
fondé principalement sur celles de M. Georges Pitcher.
65] Page [64] : D’ici à la fin de la conférence, le texte fut enrichi de deux séries
de notes
tent
qu’ Austin avait
que des fragments,
écrites
avant
à cet endroit.
167
1955.
Les notes
de 1955
ne compor-
APPENDICE
Page [70] : « Nous pouvons maintenant poser » jusqu’à la fin du paragraphe :
ce passage constitue un développement plus ou moins sûr des notes d’Austin
où on lit ceci : & Nous employons maintenant ‘comment cela doit être
compris’ et ‘rendant manifeste” (et peut-être même ‘affirme que’) : mais
non pas vrai ou faux, non pas description ou reportage. »
Page [93] : La septième conférence se termine ici, dans les notes d’ Austin.
Les notes des auditeurs d’Harvard nous montrent que la première partie
de la huitième conférence fut donnée dans la septième, à cet endroit-ci.
Page [105] : À la deuxième ligne, le passage « cela renverrait » [« like
implying »] est fondé sur les notes de Pitcher. Austin avait écrit : « Ou
‘renvoie, apparemment” [‘imply’], est-ce la même chose? »
Page [105] : Le paragraphe (5) a été développé à partir de notes d’auditeurs.
Seules les deux lignes et demie du début figurent dans les notes d’Austin.
Page [107] : À partir de la deuxième ligne jusqu’à la fin du paragraphe,
nous
avons une reconstitution fondée sur des sources secondaires. Ce passage
n'existe pas dans les notes d’ Austin.
Pages [115 et 116] : Les exemples de (1) et de (2) ont été pris dans les
notes de Pitcher.
Page [117] : Le paragraphe
commençant
été pris dans les notes de Pitcher.
Page [121] : La fin du paragraphe
par « Il y a donc trois manières...»
a
(« Un juge... ») provient des notes de Pitcher.
Page [123] : L'exemple « Je pus », bien que notoire auprès des élèves d’Austin,
ne figure pas dans les notes. Beaucoup de sources secondaires le contiennent.
Page [124] : Les quatre premières lignes n'existent pas dans les notes d’Austin,
la phrase provient surtout de Pitcher.
Page [129] : (a) et (b) sont des développements
cinctes, et fondés sur des sources secondaires.
[166] Pages [142 et 143] : Le paragraphe
troisième lieu. » a été élaboré à partir
à partir
de notes très suc-
commençant par « Considérons,
en
des notes de MM. Pitcher et Demos.
Page [162] : Le passage « Comme d'habitude, je n’ai pas ménagé.. » jusqu’à
la fin de la conférence constitue un développement du texte d’Austin, fondé
en partie sur une brève note qu’ Austin avait écrite à part, et confirmé à
partir de notes d’auditeurs.
J. O. U.
Notes
du traducteur
[2] 1. Cf. Introduction, p. 12, note. Pour une bonne introduction,
succincte
et claire, à l’aistoire de ces recherches philosophiques,
on pourra consulter
le petit livre du professeur G. J. Warnock, English Philosophy Since 1900,
London Oxford University Press, 1963.
[2] 2. L’énonciation
[ufterance], comme nous le verrons de mieux en mieux,
doit évoquer la simple production
d’un acte linguistique, abstraction
faite
de son « contenu » et des modalités de son émission vocale, Elle n’est,
en effet, ni la simple production de sons (comme le « mot » : va, que produirait un singe, par exemple); ni une phrase dont on puisse dire qu’elle
est vraie ou fausse. C’est pourquoi
une énonciation,
bien que pouvant
être un énoncé (vrai ou faux), n’en est pas nécessairement un. (Une promesse, par exemple, n’est pas un énoncé — à moins qu’on tienne absolument à dire qu’ « en un sens », on « énonce » une promesse —, mais plutôt
une énonciation que l’on produit.) Austin tient à distinguer dès le début
le statement
(affirmation
ou énoncé) de l’énonciation
dont il n’est
qu’une instance.
[3] 3. Le terme consfative n'existe pas en anglais. Austin avait besoin
d’un mot qui évoquât à l’avenir des énonciations
qui ne seraient que
vraies ou fausses, sans qu’elles « fassent » quelque chose (comme les énonciations « performatives
» auxquelles il les opposa d’abord,
et dont il
sera bientôt question). Si le terme français & constater » évoque (comme
l’affirmation) une intervention
ou une prise de position de la part de celui
qui « constate », alors il faut résister à cette évocation, pour le moment.
(Nous disons « pour le moment », car Austin sera amené par ses analyses
à reconnaître un certain « faire » dans l’énonciation
constative, un « agir »
dont il ne parviendra pas, cependant, à préciser la nature exacte.) Cf. la
note 5 pour une « justification » des termes « constatif » et « performatif » en français.
[4] 4. En français dans le texte.
[6] 5. M. Émile Benveniste n’a pas hésité à employer ce terme (ainsi que le
terme « constatif ») en linguistique française; mais il a cru devoir en donner
une certaine justification. « Une remarque de terminologie. Puisque performance est déjà entré dans l’usage, il n’y aura pas de difficulté à introduire performatif au sens particulier qu’il a ici [dans l’œuvre d’Austin].
On ne fait d’ailleurs que ramener en français une famille lexicale que
169
NOTES
l'anglais a prise à l’ancien français : perform vient de l’ancien français
parformer. Quant au terme constatif, il est régulièrement fait sur constat :
un énoncé constatif est bien un énoncé de constat. Bien que constat soit
étymologiquement
le présent latin constat « il est constant », le français
le traite comme un substantif de même série que résultat et le rattache
ainsi à la famille de l’ancien verbe conster « être constant ». Le rapport
consfer : constat est ainsi parallèle à résulter : résultat. Et de même que
sur résultat, prédicat, on a fait résultatif, prédicatif, il sera licite de tirer de
constat un adjectif constatif. » Problèmes de linguistique générale, N.R.F.,
Gallimard, Paris, 1966, p. 270, note 4.
Quoi qu’il en soit de cette justification,
il s’agit surtout d’essayer
d’inclure dans les termes d’Austin tout ce qu’il a voulu y insérer (mais cela
seul), en se laissant guider par les nombreux exemples que le philosophe
anglais a présentés.
considérée en elle-même,
[11] 6. Il est important de noter ici que l’énonciation,
n’est pas mensongère,
bien qu’Austin attire discrètement
notre attention
sur le fait qu’elle pourrait peut-être « impliquer » un mensonge, si celui
qui la produisait avait l’intention de tromper quelqu'un,
en plus de l’intention de faire par ses paroles quelque chose (en plus de promettre,
par
exemple). Ne peut-on se demander,
dans ce contexte, si l’affirmation
[statement] elle-même n’aurait pas pour rôle de faire quelque chose (comme
la promesse fait quelque chose), et non pas d’être « vraie ou fausse » en
soi, de sorte qu’il faudrait rechercher sa vérité ou sa fausseté ailleurs —
dans le sujet, par exemple?
(Dans ce cas, la vérité s’opposerait
plutôt
au mensonge qu’à la fausseté,
et celle-ci proviendrait
d’un certain
« désaccord » avec les faits : l’énonciation
serait alors fausse ou erronée,
au sens d’incorrecte ou d’inadaptée, etc.) Nous aurons l’occasion de revenir
sur ce sujet à la note 14.
beaucoup
d’importance
aux formules &«en disant
[12] 7. Austin attachera
quelque chose » et & par le fait de dire quelque chose ». Ce sont elles qui
lui suggéreront
la distinction entre les actes d° « i/locution » (& in » = en)
et de « perlocution » (« per » — par le fait de.) qu’il étudiera longuement
(cf. la dixième conférence).
[14] 8. Le terme « échec » n’est pas tout à fait juste, car il évoque l’opposé
d’un succès, ce qui n’est qu’une espèce de ce qu’Austin appelle les Znfelicities. Il faudra donc voir dans 1’ &«échec » seulement ce que le chercheur
anglais a voulu y mettre : tout ce qui, en général, peut faire qu’uneénonciation performative ne se produise pas « comme il faut », abstraction
faite, surtout, de ce que ce défaut provient, ou non, des intentions, ou de
l’absence d’intentions (de l’agent ou du patient). Austin avertit son auditoire (anglais) de ne pas trop insister sur les significations habituelles des
termes qu’il propose (cf. p. [16]).
[16] 9. Le terme « purement », dans l’expression « purement verbal » [professed],
ne signifie pas que l'essentiel de l’acte, en tant qu’acte, soit absent, et
qu’il n’en existerait qu'un aspect verbal, accessoire et négligeable en soi.
170
NOTES
Certes, un élément important fait défaut, mais ce n’est pas parce qu’il
est important
que son absence peut faire que l’acte ne soit pas produit,
de fait. De même, l’acte « creux » [ho/low] n’est pas vide : les images suggèrent assez bien, ici, ce qu’Austin veut dire. Les paroles ne sont pas que le
« récipient » (en soi insignifiant) de significations,
de sorte que si elles
étaient « vides », elles ne serviraient plus à rien. Il est dommage qu’elles
soient parfois « creuses »; mais même alors, elles « comptent ».
[31] 10. Austin semble ici plaisanter en donnant l’exemple d’un chien à baptiser, et en ajoutant à ce propos que la loi aurait à examiner des cas « difhciles » de ce genre... Pourtant (et pour ne mentionner qu’un cas, à peine
plus bizarre, bien qu’il puisse avoir des conséquences assez importantes),
les légistes américains
ont dû étudier la question, ces dernières années,
de savoir si quelqu’un pouvait commettre un adultère par insémination
artificielle.
reviendra
longuement
sur cette notion capitale
de la « valeur »
133] 11. L’auteur
d’une énonciation.
Quant
à la distinction
entre « valeur » et « signification », cf. note 34.
[34]
12. On reconnaît
ici une
le Marchand
de Venise.
allusion
à l’astuce
17]
13. Austin n’étudiera pas cette importante
question de savoir si les actes
de discours peuvent être, en tant qu’actes de véritable discours, des actes
« unilatéraux
». Il insistera énormément
sur leur caractère
conventionnel
(cf. note 43), mais sans s’arrêter à en faire une analyse très poussée. On
peut se demander
si un acte authentiquement
conventionnel
peut être
« unilatéral ». Cette question mériterait
sans doute que la philosophie
(ou du moins la philosophie
du langage) la pose sérieusement.
Austin
lui-même se demandera — mais sans encore entrer à fond dans la question
— si l’on peut parler seul (cf. note 49).
[40]
14. L’énonciation
qui serait « vraie » (au sens où elle s’opposerait
au
mensonge) est appelée par Austin une assertion [assertion], plutôt qu’une
simple affirmation [statement]. L’assertion « implique » toujours une
croyance [belief], comme dans l’exemple de l’acquittement
cité ici. Cf.
p. [41] : le mensonge s’oppose au simple dire [saying] d’une chose qui est
en fait (seulement) fausse. (Voir aussi page [49] : « l’assertion implique
une croyance », et page [50] : « L’insincérité d’une assertion est la même
que l’insincérité d’une promesse. » Austin oppose ici une assertion —
plutôt qu’une simple affirmation — à la promesse...) Notons enfin que
l’assertion, bien qu’elle s’oppose, comme l'affirmation, aux énonciations
performatives,
se distingue de la simple affirmation en ce qu’elle est produite en engageant la responsabilité de celui qui parle. Ceci apparaît à la
page [157] et à la page [96], où Austin parle du discours indirect : celui
qui parle ne prend pas lui-même la responsabilité
de ce qu’il rapporte.
Austin a fait lui-même une assertion à la page [6], où il apparaît qu’il se
soit engagé en présentant une affirmation comme indiscutable : il ne lui
reste plus qu’à espérer qu’on s’entende avec lui. Mais Austin ne traite pas
171
imaginée
par
Portia,
dans
NOTES
explicitement de cette distinction à l’intérieur des affirmations « constatives », comme il aurait eu avantage à le faire, à notre avis. Il a pourtant
remarqué (p. [80]) qu’il n’était pas toujours facile de distinguer l’insincérité
de la fausseté.
[42] 15. Austin
conférence.
définira
et
étudiera
ce type
d’énonciation
dans
sa
dernière
[43]
16. Terme employé par l’arbitre, au cricket, pour signifier que celui qui
lançait les balles a épuisé toutes les chances què la règle du jeu lui accordait.
(Cf. note 28.)
[46]
17. On sait qu’en plus du mode et du temps, les verbes anglais possèdent
une forme qui exprime la durée de l’action. Cette dernière se déroule
parfois dans le temps (continuité) alors qu’en d’autres circonstances elle
a lieu plus ou moins instantanément
(non continuité). Austin montrera
que l’usage des formes continues ou non-Continues ne saurait suffire à
différencier les énonciations constatives des performatives. Il reste que la
forme continue exprime le plus souvent une énonciation constative (surtout descriptive), — bien que l’action dont on parle puisse contenir, au
sein de son déroulement,
une activité performative.
[47]
18. Austin reviendra
sur la « correspondance
avec les faits », comme
caractéristique
de l’énonciation
« vraie ». Il est intéressant
de noter qu’il
ne parle pas ici de correspondance,
mais d’une « dépendance
», c’est-à-dire
d’un rapport qu’entretient
l’énonciation
avec les faits. La vérité ne semble
pas consister en un rapport avec les faits (fût-il un rapport de « correspondance »); ce rapport serait plutôt une condition de l’acte « vrai ». Resterait
alors à découvrir en quoi consisterait
la vérité elle-même d’une énonciation
vraie, qu’elle soit constative
ou performative.
(Austin
remarquera
que
l’énonciation
performative
aussi implique
une dimension
de vérité, du
moins au sens où l’on a d’ordinaire
entendu ce terme de « vérité ». Cf.
p. (911)
Elle lui permettra
non seulement de « démy[52] 19. C’est la thèse d’Austin.
thologiser » la primauté accordée à l’affirmation
classique mais de considérer cette affirmation
dans un contexte
plus vaste et plus riche. Cette
nouvelle « situation
» de l’affirmation
nous permettra,
éventuellement,
d’en saisir la nature véritable.
[60] 20. Faut-il
prendre au séricux cette dernière remarque?
Nous aurions
souhaité qu’Austin démontre cette affirmation, ou qu'il en fasse res!
sortir le bien-fondé (peu importe comment...).
A-t-il une conceptionde
l’agir « authentique » analogue à celle d’un Bérkeley, par exemple? On
pourrait le penser, car il a déjà manifesté une sympathie plus forte pouf
ce penseur du passé que pour d’autres (cf. R, p. 373). (On se souviendra
que Berkeley — surtout dans The Principles of Human Knowledge —
considère que seul un esprit, c’est-à-dire « cela seul qui peut penser, vouloir,
et percevoir », peut agir. Mais lui non plus ne développe pas cette affirmation capitale, et l’expose ainsi à être accueillie comme pure hypothèse).
172
NOTES
[62] 21. Phrase difficile à rendre en français, d’autant que des panneaux de ce
genre n'existent
pas en France. Il suffit toutefois de remarquercomment
cette énonciation
peut être comprise
: soit comme un avertissement
pur
et simple, soit comme un avertissement
accompagné
du simple rappel
(« affirmatif ») que « plus tard, vous serez le seul responsable,
si vous n’en
avez pas tenu compte ».
[64] 22. Allusion à certaines manifestations
des suffragettes
pour la femme anglaise le droit de voter.
[65] 23. En français dans le texte,
[70] 24.
Austin
touche
brièvement
ici au caractère
« immédiat
qui réclamaient
» de la parole
(& gestuelle » ou vogale). Il s’agit de son élément le plus direct et foncier,
atteignant
l'interlocuteur
non pas par les paroles ou les gestes, mais en
eux. C’est ainsi que si je dis à quelqu’un : « Je te promets que... » et ajoute
ensuite (croyant qu’il n’a pas compris l’importance,
par exemple, du fait
que je me sois ainsi engagé envers lui) ces paroles : « Je viens de te promettre que. », cette dernière énonciation est alors, en un sens, une description de ma promesse initiale. Ce qu’il faut noter, cependant, c’est que
cette description
doit elle-même pouvoir être comprise comme une description, jouer le rôle que je lui destine, à savoir : faire saisir ma première
énonciation en tant que promesse. Mais il ne faudrait pas que j’aie encore à
« décrire » ma description elle-même par d’autres paroles ou gestes, indéfiniment; je dois réussir, à un moment donné, à « faire passer » dans certaines paroles, le sens [sense] que je veux donner, actuellement, à la signification [meaning] qu’elles auraient « en soi » (c’est-à-dire, de par leur
situation dans une langue déjà existante).
Austin parle de spécification lorsqu'il s’agit de s’assurer que la signification
(de ce qui est dit) peut être comprise, alors qu’il appelle explicitation
notre effort pour faire capter le sens (la « force » ou la « valeur ») de l’événement par lequel nous adressons cette signification à un autre (cf. p. [73]
et [99]). On peut discuter sur le choix des termes « spécifier » et «expliciter »,
ou ne pas en percevoir très clairement la différence : l’important est cependant de noter qu’il existe une différence entre ce qui est dit (lasignification
d’un mot ou d’une énonciation)
et l’attitude qu’on voudrait actuellement
manifester à un autre en faisant usage de paroles « significatives ». Nous
reviendrons sur ce sujet à la note 34.
[78] 25. En français
dans le texte.
[81] 26. Nous avons forgé, comme Austin, le terme « comportatif ». Il s’agissait
d’évoquer le comportement humain, selon la définition qu’Austin propose,
au moyen d'exemples,
aux pages [151] et [159]. Pour forger le terme
behabitive, Austin a méprisé plus que jamais le mode habituel de formation
des mots, et lui a préféré l’euphonie et la concision. Nous n’avons pas
hésité à prendre les mêmes libertés en français, d’autant que ce terme
n’apparaît surtout que dans la dernière conférence et n’a pas beaucoup
de chances, à notre avis, de passer dans l’usage (ni en français, ni même
en anglais),
173
NOTES
[81] 27. Dire qu’on est désolé n’est pas être désolé, mais n’est pas nécessairement mentir, non plus. Il se peut que dire « Je suis désolé de ce que...»
soit en réalité la « description » d’un état d’âme qu’on éprouverait de fait.
Mais ce que « fait » cette description, alors, consiste d'ordinaire à présenter
des excuses (de sorte que la vérité ou la fausseté de la « description » n’est
pas ce qui importe le plus).
L’énonciation est « conventionnelle » en ce sens qu'elle est acceptée sans
qu’on attache trop d’importance
à la présence ou à l'absence de l’état
d’âme qui, parce qu’on le décrit apparemment,
« devrait » être considéré
comme présent, de fait. La « convention », ici, est basée sur le fait qu’on
éprouve, d’ordinaire,
les sentiments dont on parle; mais comme on wtilise
la présence de ces sentiments pour faire autre chose qu’en signaler la
présence (et quelque chose de plus important que de renseigner les autres
au sujet de leur existence), on en est venu, par « convention », à ne plus
faire grand cas de leur présence ou absence véritables. Quelqu’un pourrait
« être désolé », par exemple, d’avoir écrasé (légèrement) la main d’un
autre, par accident. Mais il se peut qu’il regrette sa maladresse par simple
vanité (parce qu’il fut maladroit).
S'il prend conscience,
cependant,
de
ce que l’autre personne a été blessée, et s’il veut réparer au moins un peu
le tort qu’il lui a causé, il pourra dire « Je suis désolé » et faire ainsi l’acte
de présenter ses excuses. Mais s’il croit que l’autre est beaucoup trop
sensible et « ne devrait pas » être affecté par l’incident (l’accident) comme
il l’est de fait, il pourra peut-être ne pas éprouver la « désolation » dont
il parle. Il ne mentira pas, car ce qu’il veut faire, ce n’est pas dire une
« vérité », mais présenter ses excuses sincères; et c’est la convention sociale
qui lui permettra de négliger ainsi la signification des paroles, pour n’insister que sur leur sens.
Nous verrons plus loin (note 43) que la notion de convention gagnerait à
être étudiée plus à fond. Quand Austin dit, présentement, que le caractère
purement conventionnel
d’une expression ne suffit pas à en faire une
énonciation performative, il semble réduire ce caractère conventionnel
à
n'être qu’un élément du performatif, parmi d’autres, et non pas le plus
important. Il faudrait se demander de quelle convention il s’agit (ce qui
n’est pas clair en ce moment).
[90] 28. En anglais, l’arbitre dit « Over/». Nous avons traduit par « Changez! »,
ce qui ne rend pas la tournure anglaise qui peut être interprétée à la fois
comme un performatif ef comme une description de la situation. Le terme
anglais exprime en effet une décision de l’arbitre (à partir des règles du
jeu), et la fin d’une section du match que l’arbitre a ratifiée. Pour conserver
en français la possibilité de cette double interprétation,
il faudrait pouvoir
substantifier l'impératif « Changez! » (pouvoir dire, par exemple, que
nous voyons en ce moment wn « changez »).
[90] 29. « Au jeu! » est une expression employée au Canada dans les jeux où
l’arbitre donne le signal du départ par la parole, et non pas, par exemple,
par un coup de sifflet ou un coup de pistolet. Cette expression rend bien
le terme anglais & Play », employé par Austin.
174
NOTES
[92] 30. Nous
6]
|
avons traduit par « phémème » le terme phememe employé
par Austin. Le professeur J. O. Urmson nous disait que ce terme n’est
pas très fréquent dans les ouvrages de linguistique anglais. On peut le
trouver, par exemple, dans le livre de Leonard Bloomfield, Language,
George Allen and Unwin Ltd., London, 1965, p. 264. (La première édition
date de 1933.)
31. La première « proposition
» présente un vocabulaire normal, mais
n’est pas grammaticale
(syntaxique).
En tout cas, il lui manque un verbe.
La deuxième « proposition » (qu’Austin a tirée d’un conte de Lewis Carroll)
respecte la grammaire normale, mais contient plusieurs termes inconnus
de notre vocabulaire.
L’acte phatique doit inclure les deux éléments à la
fois : correction lexicale et grammaticalité.
[99]
32. Nous avons traduit le terme anglais force par le mot valeur. Il
est un peu regrettable que nous ayons perdu ainsi l'évocation de l’aspect
« dynamique » de l’acte d’illocution. Le terme français possède par contre
un avantage assez considérable
: la « force » dont il s’agit ne réside pas
surtout dans la constitution
« ontique » de l’acte (encore moins dans ses
éléments physiques, bien qu’ils y soient évidemment pour une part), mais
davantage dans le fait que l’acte est offert au discernement de quelqu'un.
En ce sens, il est doté d’une certaine & valeur », dépendant aussi de la
réaction de l’autre personne, plutôt que d’une « force » qui s’imposerait
nécessairement à l’interlocuteur.
Il est intéressant de noter qu’Austin parle de l’exercice de l’acte d’illocution comme d’une tentative pour provoquer [bring about] ce qu’on
vise à travers lui, à savoir (la plupart du temps) une compréhension
de
la signification et de la « force » elle-même (p. [116]). Il s’agirait moins de
faire apparaître
cette compréhension
[wptake] par une force pour ainsi
dire brutale, que de faire que cette compréhension puisse apparaître chez
l’autre — ce qui ressemble davantage à la proposition d’une « valeur »...
[99] 33. L’acte
qui est produit en disant quelque chose (l’acte d’illocution)
semble moins lié au caractère «physique » des paroles que ne le serait l’acte
de dire quelque chose (l’acte de locution). Peut-être faudrait-il distinguer
ici les deux « agir » qui sont à l’œuvre, et rechercher le ferme visé par
l’acte d'’illocution.
Austin n’entrera pas dans cette problématique,
bien
qu’il cherche toujours à reconnaître
fout ce que nous pourrions viser à
« faire », par nos paroles.
34, Il est assez difficile de reconnaître
quelle conception Austin se faisait
de la valeur d’illocution.
Il semble qu'ici, il la distingue de la simple
signification
en tenant compte, tout simplement,
de la situation ou du
contexte où elle s'exerce. Cette « découverte » de l’influence de la situation
sur la signification
des paroles n’est-elle pas assez banale aujourd’hui,
même si certains philosophes
ont pu négliger ce facteur dans le passé?
Il reste pourtant qu’Austin considère l’échange linguistique comme faisant
partie du contexte, si essentiel. Bien qu’il n’exploite pas cet élément de la
« situation totale », il attire l’attention — ne fût-ce que par l’insuffisance
175
NOTES
des justifications qu’il essaye de donner pour montrer l’importance
de
cette « valeur » d’illocution — sur l’importance éventuelle de l'échange
lui-même, qu’il mentionne si souvent.
[104] 35. Nous donnons ici la traduction
littérale d’une expression anglaise
dont l’équivalent français serait difficile à trouver. Le sens (la « valeur »)
de l’énonciation anglaise serait à peu près le suivant : va faire ce que tu
voudras (des choses ridicules ou impossibles, peu m'importe);
tout ce
que je désire, c’est que tu me débarrasses de ta présence. Le contexte
indique, justement,
qu’il serait difficile de percevoir tout ce qui entre en
jeu dans l’expression d’une telle énonciation.
[105] 36. Le juron anglais « Bloody! » serait une construction,
selon certains,
de l’expression moins innocente « By Our Lady!» (« Par Notre-Dame! »).
Austin ne semble pas se rallier à cette interprétation.
Il est peu probable
qu’il y ait des Français qui croient que l’expression « Dame! » vient de
« Par Notre-Dame!
». Mais nous l’avons supposé, pour les besoins de la
traduction.
[106].37.
La traduction
littérale de l’exemple
un ballon et botter un but »..
d’Austin
serait
la suivante
: « botter
[108] 38. L’acte de perlocution est défini par opposition à l’acte d’illocution.
Il est en un sens plus « détaché » de l’agent que ne le serait ce dernier. Ses
effets ne dépendent à peu près pas d’un agir conscient de la personne (à
laquelle on parle), et ressemblent beaucoup aux effets que l’on produit
dans la nature (cf. p. [116, 29°]). Par rapport donc aux « effets » de l’acte
d’illocution (p. [115, 116]), ils sont plus imprévus, (moins maîtrisés par la
personne à qui l’on s'adresse). On comprend qu’il en soit ainsi, lorsqu’on
se rappelle que l’acte d’illocution est essentiellement
conventionnel, alors
que l’acte de perlocution ne l’est pas (cf. p. [120, 121]).
[115] 39. Si Austin a réussi à distinguer l’acte d’illocution de l’acte de perlocution (surtout en attirant l’attention sur le caractère conventionnel
du
premier), on peut se demander
s’il l’a distingué de l’acte de locution.
Ce dernier inclut en effet la signification (en tant qu’acte « rhétique »);
pourquoi ne contiendrait-il
pas aussi des éléments qui en feraient un
acte d’illocution?
Austin ne remarque-t-il
pas que produire un acte de
locution, c’est eo ipso produire un acte d’illocution (p. [98])? II est vrai
que le philosophe anglais considère ces différents « actes » comme de
simples abstractions tirées de l’acte du discours concrètement situé (p. [146]).
fl veut simplement souligner l’importance de l'élément illocution de ce
discours. Ici, cependant, il note que l’acte d’illocution n’est pas une conséquence de l’acte de locution. (Peut-être l’acte de perlocution l’est-il, lui
qui est défini à partir d’effets non conventionnels, souvent imprévus, de la
parole considérée pour ainsi dire comme déjà détachée de sa source?...)
Cette problématique
nous invite à nous demander de quoi l'élément illocution de la parole serait la « conséquence », et quelle serait la nature de la
« source » en question.
176
NOTES
[116] 40. Une traduction plus littérale de securing of uptake serait la suivante :
s’assurer de ce qu’un autre « relève » (cela même que j’ai « jeté dans »
mes paroles).
[117] 41. Cette distinction entre les & objectifs » et les « suites » est difficile à
percevoir. Austin ne veut d’ailleurs qu’enregistrer, ici, certaines modalités
des influences de la parole. Peut-être pourrions-nous
dire que l'objectif
d’un acte de discours est une « conséquence » qui ne dépend pas de celui
qui a parlé, mais qu’on pourrait néanmoins lui attribuer parce qu’il aurait
eu de fait l'intention ou l’espoir de le faire apparaître? On parlerait par
contre des « suites » de son acte, si l’ & effet » qui est apparu n'avait été
ni prévu ni visé par lui. Nous reviendrons sur ce sujet à la note 43.
[118] 42. Les actes d’illocution peuvent être produits sans recours à la parole,
c’est-à-dire à la parole vocale ou écrite (lexicale et syntaxique). La problématique
d’Austin ne lui permet pas d’entrer plus profondément
ici
dans l’étude de la nature du langage. Notons seulement que si l’acte d’illocution, d’après Austin, est nécessairement
conventionnel, et s’il peut être
produit sans paroles grammaticales, la « convention » dont il s’agit n’est
pas toujours celle d’un « contrat social » portant sur l’acceptation spontanée ou même réflexe d’une /angue (grammaticale)
particulière (voir la
note suivante).
[119] 43. Cette conférence nous invite à examiner nous-mêmes,
et de plus près,
le phénomène
de la convention. Celle-ci, lorsqu'elle
est une convention
authentique, est la rencontre de libertés. Les exemples donnés par Austin
d’actes d’illocution
ne présentent
pas toujours de véritables illocutions
au sens où Austin semble pourtant l’entrevoir. C’est ainsi que « Je promets » n’est pas promettre, même si les circonstances sont « appropriées »
(à moins qu’on n’inclue parmi les « circonstances » la liberté des interlocuteurs!). Dire « Je promets » est en effet promettre,
mais seulement si
je décide librement de promettre, et si mon interlocuteur
décide librement
non pas seulement de comprendre mes paroles comme étant une promesse
(plutôt qu'autre
chose) — ce qu’il doit faire, évidemment,
et ce qu’il fera
souvent malgré lui — mais d'accepter librement mon engagement envers lui
comme existant « sérieusement ». Ceci suppose que je me crois (au moins)
libre, et que l’autre me croit libre, actuellement. Nous convenons non seulement dans des compréhensions
spontanées de nos intentions réciproques,
mais surtout dans la liberté de notre agir qui, en ce moment, & implique »
une promesse (ou s'exerce & par » et « dans » une promesse).
Si on ne considère pas l’élément liberté de l’acte d’illocution,
alors on ne
peut plus, semble-t-il, le distinguer de l’acte de perlocution.
[123] 44. L'exemple anglais joue sur les expressions suivantes : Iced ink (Encre
glacée), et I stink (Je pue). Nous avons dû changer la première expression,
afin de conserver l’assonance visée en anglais.
[124] 45. Cet exemple fait bien ressortir l’ « espace » qu’il y aurait entre l’agir
du locuteur et l’ « effet » subi par l’auditeur, lorsque l’acte est perlocutoire.
177
NOTES
Dans le cas d’un
diatement
».
acte
d’illocution,
l’influence
serait
exercée
plus
« immé-
[126] 46. Les lettres Net S ont été suggérées par les termes anglais noise [bruit] et
say [dire].
[134] 47. Austin accorde ici un « faire » particulier
à l’affirmation;
il insiste
sur le fait qu’elle est un acte d’illocution
autant que les performatifs,
même si elle a surtout pour rôle d’être vraie ou fausse. Celui qui produit
une simple affirmation [statement] ne s’engage pourtant pas dans son acte,
de sorte qu’on n’a pas à remarquer que c’est une affirmation « à propos
de lui-même ». Le sujet « s’efface », pour ainsi dire, et présente à l’auditeur
une affirmation « objective ». S’il a des intentions ou des buts en produisant
son affirmation, ils doivent demeurer secondaires par rapport à l'affirmation
en tant que telle. Austin ne se demande pas pourquoi quelqu'un
voudrait
ainsi « s’effacer » devant la vérité « objective ». Il s’efforcera plutôt de
montrer, plus loin, que la notion de vérité n’est pas simple, que l’affirmation de la vérité doit tenir compte de nombreuses circonstances
pour être
« correcte » ou « juste ».
[137] 48. Nous avons écrit « rat », au lieu de chauve-souris
ver l’assonance qui rendait plausible le lapsus.
[bar], afin de conser-
[138] 49. Puis-je affirmer seul? Faut-il prendre au sérieux ce doute émis par
Austin? On pourrait répondre que si personne ne m’entend, alors je ne
réussis pas à conduire mon affirmation
à terme; mais j'aurais tout de
même affirmé « de mon côté ». Austin a bien dit que l’ « auditoire » pouvait
être celui qui parle lui-même (P, p. 88, note 1). Mais le doute ne persiste-t-il
pas? N'est-il pas accru, plutôt, par la considération
de ce dernier cas?
Nous faudrait-il simplement constater que nous nous comportons
ainsi,
laissant inexploré ce phénomène (du soliloque), ou le considérant comme
un fait pur et simple n’exigeant aucune « justification »? « Il semble, au
contraire, que croire aux autres, à l’autorité et au témoignage, soit un
élément essentiel de l’acte de communication.
Cet acte constitue une
part irréductible
de notre expérience, tout autant, disons, que le fait de
promettre,
de participer à des jeux, ou même de percevoir des surfaces
colorées. Nous pouvons énumérer certains avantages qu’il y aurait à
produire ces actes. [...] Mais nous ne saurions nullement « justifier » le
fait même que nous les produisions » (P, p. 83). Austin n’a-t-il pas abandonné la partie un peu trop vite?
[139] 50. Quand Austin reconnaît l’absence d’objectif de la perlocution spécifiquement associée à l’affirmation, veut-il dire qu’elle n’en a pas concrètement — ou seulement abstraitement (c’est-à-dire en ce sens qu’on pourrait
toujours lui en donner plusieurs, très différents, lorsqu’on la produit)?
Nous croyons qu’Austin ne voit pas quel « objectif » l’affirmation pourrait
viser. (On a un exemple de cette incertitude d’Austin, à la page [145], où
il parle de l’afirmation « Le chat est sur le paillasson » produite « apparemment sans raison »…) Mais le fait qu’une affirmation n’ait pas d’objectif
178
NOTES
perlocutoire signifie-t-il qu'aucun ferme ne soit visé par elle? Ce n’est pas
tellement la chose (visée par l’affirmation de vérités) que nous aurions
à découvrir,
mais plutôt le sens qu’aurait
l’affirmation
de vérités dans
nos vies, surtout si ces vies étaient consacrées à la recherche de la vérité
soi-disant « pour elle-même ».
[139] 51. Sans doute une allusion à la position du professeur P. F. Strawson,
qu’Austin a attaquée plusieurs fois dans ses articles (cf. P, p. 100, 102-122).
[152] 52. Expressions employées au jeu de baseball. Ces termes n'existent pas
en France. Au Canada, où ce sport est pratiqué, on a forgé les expressions
« Mort! » [Out!], « prises » [strikes] et « balles » [halls].
(157) 53. Nous avons ici,.un autre exemple de la distinction entre la simple
affirmation (affirmer « seulement ») et l’assertion (cf. note 14). Austin
fait remarquer
que la simple affirmation
(qui consiste à seulement dire
que j’ai une certaine intention) équivaut presque toujours [generally] à
une assertion : il y a & déclaration » ou « annonce » de l’intention, c’est-àdire un certain engagement,
une certaine prise de position. Mais si cet
engagement
est toujours
exprimé sinon à quelqu'un,
du moins devant
quelqu'un, on peut se demander si la simple affirmation n’est pas un aspect
de l’acte qui serait toujours une assertion, c’est-à-dire un certain engagement envers quelqu'un,
un agir (une illocution) visant quelqu’un, essentiellement.
Lexique
Affirmation (statement)
: les philosophes ont trop longtemps considéré
l'affirmation
comme une énonciation
dont la seule caractéristique
serait de décrire une situation, ou de rapporter un fait, et d’être par
conséquent vraie ou fausse — un point, c’est tout. Austin en est venu
à considérer
l’affirmation
comme une énonciation
produite
dans un
contexte et faisant quelque chose, essentiellement, ne fût-ce que « décrire »
une situation sans que celui qui « affirme » prenne position ou s'engage
de quelque façon. (Si un tel engagement a lieu, on parle d’assertion,
plutôt que de simple affirmation.)
Comportatifs
(behabitives)
: énonciations
qui expriment
une réaction
à la conduite et au sort des autres, ainsi que des attitudes vis-à-vis du
comportement
antérieur,
ou simplement
prévu, d’autrui.
Constatifs (constatives)
: énonciations
qui, par opposition
aux performatifs (cf. ce mot), ne feraient que décrire (ou affirmer sans décrire)
un fait ou un « état de choses », sans faire, vraiment, quelque chose.
En ce sens, les constatifs ne « feraient » que dire quelque chose.
Échecs (infelicities) : tout ce qui, s’il se produit à l’occasion d’une énonciation destinée à faire quelque chose (parier, par exemple, ou se marier,
ou avértir, ou même « affirmer », etc.), a pour effet que l’énonciation
ne
soit pas accomplie avec & bonheur », c’est-à-dire n'’atteigne pas du tout
son but, ou l’atteigne mal.
Énonciation (utterance) : la production (surtout orale) d’un acte de langage.
(Le langage est ici considéré comme une activité consciente et spécifiquement humaine, excluant, par exemple, les interjections spontanées
— les jurons, etc. — ou les sons que produirait un singe et qui évoqueraient une parole humaine.)
Austin emploie le terme wfrerance à
peu près uniquement pour un acte produit actuellement, une activité.
C’est pourquoi nous avons préféré le rendre en français par le mot
«énonciation
»; « énoncé » évoquant peut-être un peu trop le « contenu »
de l’acte, et laissant de côté ce qui peut être « fait » en plus de la manifestation du « contenu ».
180
LEXIQUE
Exercitifs (exercitives)
: énonciations
consistant
à donner une décision
pour ou contre une certaine façon d'agir, à inciter les autres à se comporter de telle ou telle façon. Il s’agit d’une décision concernant
ce qui
devra où devrait être, plutôt que d’un jugement sur ce qui est, présentement.
Expositifs (expositives)
: énonciations
servant à exposer une façon de
voir les choses, à développer un argument, à clarifier l’usage que l’on
fait des mots, ou cela même à quoi ils renvoient.
Illocution (illocution)
: un acte qui, en plus de tout ce qu’il fait en tant
qu'il est aussi une locution (i.e. en tant qu’il dit quelque chose), produit
quelque chose EN disant (d’où le préfixe ÿ/). Pour mieux comprendre
cette notion, la comparer avec les notions de locution et de perlocution.
Locution (locution) : un acte de langage qui consiste simplement à produire des sons appartenant
à un certain vocabulaire, organisés selon les
prescriptions
d’une certaine
grammaire,
et possédant
une certaine
signification (c’est-à-dire des sons employés de la façon déjà indiquée,
mais auxquels on donne aussi un certain « sens » et une certaine « référence »). L’acte de locution n’est donc qu’un aspect de la parole, faisant
abstraction
de ceux qu’elle présenterait
en tant qu’illocution
ou perlocution : c’est tout simplement l’acte de dire quelque chose.
Performatifs
(performatives)
: énonciations
qui, abstraction
faite de ce
qu’elles sont vraies ou fausses, font quelque chose (et ne se contentent
pas de la dire). Ce qui est ainsi produit est effectué en disant cette même
chose (l’énonciation
est alors une illocution), ou par le fait de la dire
(l’énonciation,
dans ce cas, est une perlocution),
ou des deux façons
à la fois.
Perlocution (perlocution)
: un acte qui, en plus de faire tout ce qu’il fait
en tant qu’il est aussi une locution (i.e. en tant qu’il dit quelque chose),
produit quelque chose « PAR le fait » de dire (d’où le préfixe per).
Ce qui est alors produit n’est pas nécessairement
cela même que ce
qu’on dit qu’on produit. (« Je t’avertis », par exemple, est une perlocution si celui à qui je parle est effrayé — et non simplement averti —
par mes paroles.)
Promissifs (commissives)
: énonciations
qui visent à obliger celui qui
parle à adopter une certaine façon d’agir, à s'engager ou à se compromettre. (Il est évident que ce terme ne doit pas évoquer seulement la
simple promesse.)
Sens (sense) : terme assez vague qu’Austin emploie en renvoyant à l’usage
que les philosophes
en feraient. Sans doute s’agit-il du « contenu » de
181
LEXIQUE
ce qui est dit, des paroles elles-mêmes, ou des expressions, par opposition à ce dont on parle, et à quoi on renvoie (1.e. au terme de « référence »).
Signification (meaning) : terme qu’Austin ne définit pas très précisément,
se-contentant d’en appeler à l’emploi courant qu’on en ferait, savoir :
l’ensemble constitué par le « sens » (défini plus haut) et la « référence »
(ou renvoi) que l’on rattache aux paroles qu’on emploie.
Valeur (force) : caractère donné à un acte d’illocution, en vertu duquel
cet acte (qui comporte déjà une « signification ») doit être compris
en ce moment de telle façon bien déterminée
(comme un conseil de
partir, par exemple, au lieu d’un ordre de partir). On pourrait parler
alors du sens d’une illocution (comme synonyme de valeur); mais il
faudrait distinguer, selon Austin, entre le « sens » de nos « locutions »
(il s’agit de partir, par exemple) et leur « valeur » en tant qu’acte d’illocution (il s’agit, par exemple, d’un conseil, plutôt que d’un ordre).
Verdictifs (verdictives) : énonciations
qui consistent à exprimer ce que
l’on a constaté (officiellement
ou non), à partir de l’évidence ou des
raisons concernant
les faits ou leur caractère axiologique.
Il s’agit
d’actes judiciaires, plutôt que législatifs ou exécutifs.
Index
Abus (abuses),
Accrocs
137.
Assertions
"17,
18, 36-38,
(statement),
sim).
Appels indus
18, 26-34.
Exercitifs (exercitives),
150-161.
16, 18.
(hitches),
Affirmation
*
(assertions),
Explicites,
performatifs
(explicit
performatives),
32, 33, 56-65,
68-90, 94, 108, 115, 130, 148-
1 (et pas-
(misinvocations),
17,
Circonstances
(circumstances),
89, 13-16, 21, 26-29, 34, 39, 40,
92, 114, 136, 139, 144, 145.
81, 83,
Constatifs (constatives), 3 (et passim).
Convention
(convention),
14, 19,
24, 26, 28, 31, 38, 80, 81, 102108, 116, 118, 120, 121, 127, 136.
Défectuosités
(flaws), 17, 18, 137.
Échecs (infelicities),
135-161.
150.
Expositifs
(expositives),
88, 119, 150-161.
6, 40, 50, 96.
Comportatifs
(behabitives),
85, 86, 88, 150, 151-161.
5, 119, 141,
Illocution
(illocution),
131, 144-150.
80,
85,
91, 98, 99-
Insincérité
(insincerity),
18,
44, 50, 55, 80, 135-150, 159.
Insuccès
(misfires),
16, 18, 24.
Laisser
135.
entendre
(imply),
38-
48-54,
Locution
(locution),
94, 99-109,
113-116, 120, 145-146, 148.
Performatif
(performative),
4 (et
passim).
Perlocution
(perlocution),
99, 101131, 138, 144.
14-45, 51, 84,
Emplois
indus
(misapplications),
17, 18, 28, 34-35, 42.
Énonciation
(utterance), 2 (et passim).
Entraîne (enfails), 47-54.
Phatique,
95-98,
146.
Exécutions ratées
17, 18, 35-38.
Phonétique,
acte
92, 95, 114.
(misexecutions),
acte (phatic act), 92,
114, 120, 124, 129-130,
Phème (pheme),
92, 97, 98.
Phonè
92.
(phone),
(phonetic
act),
* Nous avons rédigé cet index en nous inspirant
de celui que M. Urmson
a
inséré à la fin de son édition
anglaise.
Les chiffres renvoient
aux pages de cette
même édition (chez nous entre [ J). G.L.
183
INDEX
Phrase
(sentence),
Présupposer
53, 136.
Ruptures
1, 6.
(presuppose),
20, 48-
Primaire, énonciation
{primary utterance), 32, 56-65, 69, 71-84.
Promissifs
161.
Rhème
{commissives),
(rheme),
119, 150-
93, 97, 98.
Rhétique, acte (rhetic act),
114, 115, 124, 129, 130.
93-97,
(breaches),
Sens (sense),
18, 135.
93, 94, 99, 115, 116.
Signification
(meaning),
93,
98, 100, 104, 108, 116, 148.
94,
Valeur
(force),
73, 76, 99, 104,
108, 114, 116, 120, 134, 145, 147150.
Verdictifs
(verdictives),
150-161.
Vérité (truth),
139-148.
88,
140,
Du positivisme logique
à la philosophie du langage ordinaire :
naissance de la pragmatique
Austin était un philosophe analytique, et la philosophie analytique,
comme chacun sait, attache une importance particulière au langage :
Dummett définit même la philosophie analytique en disant que la philosophie du langage y joue le même rôle de fondement que jouait la théorie de la connaissance dans la philosophie classique“. Je ne discuterai
pas ici cette thèse de Dummett, et je ne chercherai pas non plus à expliquer le privilège accordé aux problèmes du langage dans la philosophie
analytique “*. Mon propos, beaucoup plus limité, consistera seulement à
situer, par rapport à la philosophie analytique antérieure, le principal
apport d’Austin à la philosophie du langage : la théorie des actes de
parole, exposée dans Quand dire, c’est faire *“**.
L'intérêt de la philosophie analytique pour le langage a longtemps
été indissociable de son intérêt pour la logique. La logique mathématique et la philosophie analytique sont, à l’origine, solidaires. Les
mathématiciens-philosophes
Frege et Russell, pionniers de la logique
mathématique, sont aussi les fondateurs de la philosophie analytique, et
la logique a tenu une place absolument essentielle dans ce que j’appellerai la « première analyse », c’est-à-dire la philosophie analytique
jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale ; il n’est pour s’en convaincre
que de regarder quelques articles dans les revues de l’époque, ou de
* Michaël Dummett, Frege : Philosophy of Language,
Duckworth,
1971,
p. 666 sq.
** J'ai abordé ce sujet dans « Pour la philosophie analytique », in Critique
n° 444, 1984.
*#+* La présente postface reprend, avec des modifications, le texte d’un rapport
sur «la pensée d’Austin et son originalité par rapport à la philosophie analytique
antérieure » présenté en janvier 1985 lors d’un colloque organisé par le Centre
de philosophie du droit de l’université Paris-Il. On trouvera le texte original
du rapport dans les actes du colloque : Théorie des actes de langage, éthique
et droit, volume publié sous la direction de Paul Amselek, Paris, PUF, 1986.
185
POSTFACE
feuilleter les œuvres de Carnap, une des grandes figures de l’ancienne
analyse. La logique joue encore, de nos jours, un rêle central dans la
philosophie analytique, et bien des philosophes analytiques contemporains parmi les plus importants sont aussi des logiciens : c’est le cas de
Quire, de Kripke et de Putnam, par exemple. Mais l’étroite association
entre la logique mathématique
et la philosophie
analytique
a été
quelque peu ébranlée, après la Seconde Guerre mondiale, par l’apparition d’un nouveau type de philosophie analytique dont Austin, «philosophe du langage ordinaire », fut l’un des deux plus illustres représentants (J’autre étant Wittgenstein).
À cette époque, l’intérêt des
philosophes du langage s’est déplacé de la logique aux langues naturelles. C’est de ce déplacement d’intérêt que je souhaite parler ici;
avant de le faire, cependant, il me faut expliquer pourquoi la «philosophie du langage » a longtemps été identifiée avec la « philosophie de la
logique ».
A l’époque de la première analyse, on concevait un système logique
—par exemple le système déductif semi-formel présenté dans les! Principia Mathematica de Russell et Whitehead —comme un langage, avec
son vocabulaire et ses règles syntaxiques de bonne formation pour les
expressions complexes et les propositions. La structure transparente et
explicite des langages artificiels de la logique en faisait un objet
d’étude privilégié pour la philosophie du langage : les philosophes étudiaient tel problème philosophique, par exemple celui de la structure
des propositions, à travers le système des Principia Mathematica et en
tiraient des enseignements concernant « le langage » en général. L'idée
de base était que tous les langages existants, qu’il s’agisse des langues
naturelles ou des langages artificiels fabriqués par les logiciens, sont
des manifestations, des réalisations, voire des incarnations d’une chose
unique : «le » langage. C’est «le » langage que les philosophes étudient lorsqu'ils étudient les langages artificiels de la logique. Ceux-ci
fournissent un accès plus direct à celui-là que ne le feraient les langues
naturelles, c’est-à-dire le langage de tous les jours, car le langage ordinaire est obscur et compliqué : ses apparences sont trompeuses, et sa
structure — fondamentalement
la structure « du » langage, dont il est
une incarnation parmi d’autres —n'apparaît pas de façon transparente.
En bref, le langage ordinaire ne se distingue des langages artificiels de
la logique que par ses défauts.
Cette idée « du » langage unique par-delà
186
ses diverses
manifestations
POSTFACE
n’a, à vrai dire, pas duré très longtemps.
L’idée d’une pluralité véritable des langages possibles s’est rapidement imposée aux logiciens
confrontés à la diversité des systèmes logiques. Du coup, l’attitude
négative vis-à-vis du langage ordinaire perdait une partie de sa raison
d’être. Mais cette attitude n’a disparu, ou du moins n’a été combattue,
qu'avec la «philosophie du langage ordinaire ».
Vis-à-vis des langues naturelles, les « philosophes du langage ordinaire » adoptent une attitude positive : ils cherchent à décrire leur fonctionnement plutôt que de les critiquer au nom des langages artificiels érigés en modèle de’tout langage. Ils parlent de la « logique propre » au
langage ordinaire, qu’ils opposent à la logique des Principia Mathematica. Les revues philosophiques des années cinquante sont pleines des
débats et polémiques entre partisans de la «logique », qui adoptent une
attitude réformatrice vis-à-vis du langage ordinaire, et les partisans de
celui-ci, qui veulent le décrire sans le réduire à un modèle a priori. Cette
guerre, soit dit en passant, a fini par connaître un terme. Les formalistes,
sous l’influence des philosophes du langage ordinaire, ont adopté à leur
tour une attitude positive vis-à-vis des langues naturelles, et, s’inspirant
souvent des travaux descriptifs des philosophes du langage ordinaire, ont
entrepris de construire des langages logiques ressemblant de plus en plus
aux langues naturelles. L'emploi de méthodes formelles issues de la
logique mathématique a cessé d’aller de pair avec une attitude réformatrice vis-à-vis du langage ordinaire, et la linguistique contemporaine a
largement profité de ces méthodes, tout comme elle a profité, très naturellement, des recherches des philosophes du langage ordinaire.
C’est en pragmatique que les travaux des philosophes du langage
ordinaire ont eu le plus d’influence sur la linguistique contemporaine **.
La raison en est que les philosophes du langage ordinaire mettaient
l’accent sur tout ce qui distingue les langues naturelles du « langage »
des Principia Mathematica : or c’est l'importance de la dimension pragmatique dans le langage ordinaire qui constitue la principale différence
entre les deux.
* Voir mon article «La
Critique n° 387-8, 1979.
langue
universelle
et son “inconsistance”»,
in
** La pragmatique est cette sous-discipline linguistique qui s'occupe plus particulièrement de l’emploi du langage dans la communication. Voir mon article
« La communication linguistique :du sociologique au cognitif », in Encyclopédie
de la Communication, dirigée par L. Sfez, Paris, PUF, à paraître.
187
POSTFACE
Pour les philosophes de l’ancienne analyse, les phrases représentent
des états de choses et sont vraies ou fausses selon que ces états de
choses sont réels ou ne je sont pas. À cela les philosophes du langage
ordinaire objectent que, dans les langues naturelles, ce ne sont pas
les phrases en tant qu’entités grammaticales
qui représentent des états
de choses et sont vraies ou fausses : on se sert des phrases, dans un
contexte donné, pour dire des choses vraies ou fausses. Il faut distinguer
la phrase en tant qu’entité grammaticale et l'énoncé fait au moyen de
cette phrase : c’est l'énoncé contextuellement
situé, non la phrase, qui
représente un état de choses et est vrai ou faux. La référence des éléments indexicaux, qui joue un rôle dans la détermination
de l’état de
choses représenté, étant relative au contexte d’énonciation,
la phrase
elle-même ne représente aucun état de choses in vacuo, mais seulement
en contexte“. L’indexicalité
est une des choses qui distinguent
les
langues naturelles du langage des Principia Mathematica, et elle oblige
à distinguer la phrase (sentence) et le statement qui résulte de son
emploi discursif **. La dimension pragmatique est ainsi introduite : les
phrases sont des outils dont on se sert dans le discours pour représenter
des états de choses et faire des affirmations vraies ou fausses.
Parallèlement à cette théorisation de l’indexicalité, les philosophes du
langage ordinaire ont mis l’accent sur la diversité des emplois discursifs
des phrases. Dans le langage ordinaire, il y a des énoncés qui sont des
affirmations, d’autres qui sont des ordres et d’autres qui sont des questions. Les différentes fonctions que peuvent prendre les énoncés sont
formellement marquées dans les phrases du langage ordinaire : il y a des
énoncés impératifs, déclaratifs, interrogatifs, etc. Rien de tel dans le
« langage » des Principia Mathematica, où tous les énoncés (en laissant
de côté les définitions) sont des affirmations. Or lorsqu'il n’y a qu’une
fonction, lorsque toutes les phrases sont des affirmations, on a tendance
* Les expressions indexicales sont des expressions comme «je», «tu»,
«ceci », « maintenant », etc., dont la référence varie avec le contexte. Là-dessus,
voir le chapitre vin de mon livre intitulé La Transparence
et l'Énonciation,
Paris, Éd. du Seuil, 1979.
** La distinction sentence/statement
est exposée notamment dans sn Strawson, «On Referring », Mind vol. 59, 1950 (trad. fr. dans Strawson,
Études de
logique et de linguistique, Paris, Éd. du Seuil, 1977), et dans J.L. Austin,
«Truth», Proceedings of the Aristotelian Society, suppl. vol. 24, 1950 (trad. fr.
dans Austin, Écrits philosophiques, Paris, Éd. du Seuil, à paraître). Voir aussi
Y. Bar-Hillel, « Indexical Expressions », Mind vol. 63, 1954.
188
POSTFACE
à ne plus distinguer la phrase et son emploi pour faire une affirmation :
les deux paraissent se confondre irréductiblement.
Pas étonnant, donc,
que l’ancienne analyse ait systématiquement
négligé la distinction
phrase/affirmation.
L’idée qu’il existe une gamme d’actes de parole qu’on peut accomplir
au moyen du langage n’est pas nouvelle : on la trouve chez Aristote par
exemple. Elle a été longuement développée, avant Austin et la philosophie du langage ordinaire, par des auteurs comme Bühler en Allemagne
et Gardiner en Angleterre, tous deux très attentifs aux aspects pragmatiques du langage*. Mais c’est dans la théorie des actes de parole d’Austin, exposée dans Quand dire, c'est faire, que cette approche « pragmatique » trouve son expression classique. Austin ne semble avoir lu ni
Bühler ni Gardiner, et la principale influence qui a poussé les philosophes du langage ordinaire dans le sens d’une mise en relief systématique des aspects pragmatiques du langage est l’influence négative des
anciens analystes qui, par leur désintérêt systématique vis-à-vis de ces
aspects, ont entraîné une sorte de réaction dans l’autre sens. Plus précisément, les philosophes de l’ancienne analyse ont pour ainsi dire délimité, par leurs rejets mêmes, ce qui allait devenir le terrain d’investigation des philosophes
du langage ordinaire. Austin, en ce sens, est
l'héritier (presque) direct des positivistes logiques, auxquels il s'oppose.
C’est ce que je vais essayer de montrer maintenant.
Pour les philosophes de l’ancienne analyse, c’est un « défaut » que,
dans le langage ordinaire, toute phrase ne soit pas vraie ou fausse. Cette
impossibilité d'identifier la phrase et l’affirmation vraie ou fausse a pour
première
source l’indexicalité:
une phrase indexicale,
in vacuo,
n’exprime
pas une « pensée » complète,
et elle n’est donc vraie ou
fausse que relativement
à un contexte. Il ne fait guère de doute que,
selon Frège par exemple, l’indexicalité
est un défaut comparable
à
l’ambiguïté. Les phrases du langage ordinaire, du fait de ce défaut, ne
* Karl Bühler, Sprachtheorie, Fischer, 1933; Alan Gardiner, The Theory of
Speech and Language, Clarendon Press, 1932. Signalons la traduction en français de cet important ouvrage de Gardiner qui préfigure Austin : Langage et Acte
de langage - Aux sources de la pragmatique, traduit et présenté Le Catherine
Douay, Presses universitaires de Lille, 1989.
189
POSTFACE
sont pas de vraies phrases, au sens logique. Mais l’indexicalité n’est pas
la seule chose qui, dans les langues naturelles, empêche d’identifier la
phrase au sens grammatical et la phrase au sens logique, c’est-à-dire
l’affirmation vraie ou fausse : il y a aussi le fait que les langues natuelles tolèrent ce que les philosophes de l’ancienne analyse appellent le
«non-sens ». Or, comme on va le voir, une véritable légitimation du
«non-sens » va s'effectuer peu à peu dans la philosophie analytique, et
la philosophie du langage ordinaire, avec son accent mis sur la dimension pragmatique du langage et sur la nécessaire distinction de la phrase
et de l’énoncé, est en quelque sorte l’aboutissement de ce mouvement
progressif de légitimation.
Une phrase comme «Le nombre 3 est bleu » est syntaxiquement correcte, mais elle n’a pas de sens : elle ne représente donc aucun état de
choses déterminé et n’est ni vraie ni fausse. C’est un défaut de la
grammaire des langues naturelles que de permettre ainsi d’engendrer
du non-sens. Les énoncés « métaphysiques » de Hegel, Bradley ou Heidegger sont, aux yeux des néopositivistes,
un exemple de non-sens
rendu possible par le fait que la syntaxe des langues naturelles n’est
pas une «syntaxe
logique ». La langue idéale des logiciens,
en
revanche, « ferme la bouche aux ignorants », suivant le mot de Leiïbniz : elle exclut de la grammaticalité les énoncés logiquement inacceptables.
On pourrait mettre en question, comme l’a fait J.J. Katz“, l’analogie
entre les énoncés métaphysiques
et les phrases sémantiquement
déviantes du type de « Le nombre 3 est bleu ». Quoi qu’il en soit de ce
point, il y a dans les langues naturelles d’autres phrases qui ne sont ni
vraies ni fausses et que les positivistes logiques réputent en conséquence
dénuées de signification, quand bien même elles ne le sont assurément
pas au même titre que « Le nombre 3 est bleu ». Prenons une phrase
comme : « L’énoncé qui figure p. 2 ligne S du Traité de Logique Cornulaire est faux.» Cette phrase n’est pas indexicale, et elle n’est pas
dénuée de signification : on voit très bien quel type d'’affirmation vraie
ou fausse on peut faire avec cette phrase. On arrive difficilement à imaginer dans quelles circonstances une phrase comme «Le nombre 3 est
bleu » pourrait être réputée vraie (ou fausse), mais en revanche on sait
que la phrase citée plus haut est vraie si et seulement si un énoncé faux
* J.J. Katz, La Philosophie du langage, Paris, Payot, 1971, p.43.
190
POSTFACE
figure à la ligne 5 de la deuxième page du fameux Traité; on sait, en un
mot, comment « vérifier » cette phrase. Pourtant, si cette phrase apparaît
dans un certain contexte — en l’occurrence
p. 2 ligne 5 du Traité de
Logique Cornulaire
— elle donne naissance au paradoxe du Menteur et
n’est ni vraie ni fausse : elle ne permet pas, dans un tel contexte, de faire
une véritable affirmation,
elle n’exprime
aucune pensée. Cela pose un
problème ici de dire que la phrase, en tant que phrase, n’a pas de sens,
puisque la même phrase peut être utilisée pour faire une affirmation
vraie ou fausse; mieux vaut dire que dans ce contexte elle ne permet
aucune affirmation. La phrase, en tant que phrase, possède une signification, mais néanmoins cette phrase, énoncée dans un certain contexte, ne
permet pas de faire une authentique
affirmation
vraie ou fausse. En
d’autres termes : la phrase a une signification,
mais l’énoncé de cette
phrase dans ce contexte
ne véhicule aucun « sens cognitif », aucun
contenu informationnel,
le sens cognitif ou contenu informationnel
étant
défini par le fait que seules les affirmations
vraies ou fausses en ont un.
Des phrases sémantiquement
déviantes comme «Le nombre 3 est
bleu » n’ont pas de sens cognitif, et il en va de même de l’énoncé du
Menteur bien que la phrase qui donne naissance au paradoxe ne soit pas,
en tant que phrase, sémantiquement déviante. Il s’agit là de deux types
de « non-sens » différents, l’un qui apparaît au niveau de la « phrasetype », l’autre qui apparaît au niveau de l’occurrence,
au niveau de
l'énoncé”. Mais il y a un troisième type de phrases qui, dans les langues
naturelles, ne sont ni vraies ni fausses et sont par conséquent dénuées de
sens cognitif : il s’agit des phrases impératives, optatives, interrogatives,
etc. En ce qui les concerne, toutefois, il est difficile de continuer à parler
de « non-sens », parce que cela impliquerait une sorte de défaut des
phrases non déclaratives, analogue au défaut des phrases sémantiquement déviantes ou des énoncés logiquement paradoxaux. Or les phrases
non déclaratives ne présentent aucun défaut de ce genre. L'absence de
sens cognitif n’est pas un défaut dans leur cas, car, contrairement aux
énoncés des métaphysiciens,
les énoncés non déclaratifs ne prétendent
pas avoir un sens cognitif. Les énoncés impératifs, par exemple, ont un
sens « instrumental » ou « pragmatique », et ne prétendent à rien d’autre.
Il ne s’agit plus de non-sens, mais d’un autre type de sens.
* Sur la distinction type/occurrence,
chap.
voir La Transparence
IV.
191
et l'Énonciation,
POSTFACE
La catégorie négative du non-sens, on le voit, fait place à une catégorie positive, celle des aspects pragmatiques du langage opposés à ses
aspects cognitifs. C’est dans le livre fameux de Ogden et Richards,
The Meaning of Meaning (1923), que ce mouvement de légitimation
s’accomplit de la façon la plus manifeste, car les auteurs s’intéressent
authentiquement
au discours poétique, lequel ne peut être évalué en utilisant les mêmes canons que le discours scientifique ou plus généralement cognitif. La fonction des énoncés poétiques est, disent-ils, émotive: ces énoncés suscitent et expriment des sentiments, des attitudes*.
Leur signification est, comme le dira plus tard Charles Morris, pragmatique et non sémantique. Ces énoncés ne représentent pas des états de
choses déterminés, mais ils servent à exprimer des sentiments et à
influencer ceux des autres. Quant aux énoncés métaphysiques, ce sont
des énoncés poétiques déguisés : ils prétendent avoir un sens cognitif
alors qu’en fait leur fonction est purement émotive, comme celle des
énoncés poétiques.
Ogden et Richards, dans leur livre, utilisent également la distinction
des deux fonctions du langage, cognitive et émotive, pour préciser le
statut des énoncés éthiques **,et la « théorie émotive de l’éthique » ainsi
ébauchée aura par la suite un succès immense“**. Cette théorie, qui
assigne aux énoncés éthiques une fonction émotive et non cognitive,
permet de sortir de l’alternative naturalisme/intuitionnisme
éthique, en
adoptant une position tierce selon laquelle les termes éthiques comme
«bien » ne dénotent ni des propriétés « naturelles » ni des propriétés
éthiques sui generis et inanalysables : selon cette position tierce, dire de
quelque chose que c’est bien, ce n’est pas attribuer à ce quelque chose
une propriété, quelle qu’elle soit, mais c’est exprimer une certaine attitude approbatrice à son égard. La théorie émotive en éthique a d’autres
avantages : elle permet de sauver la thèse néopositiviste selon laquelle
tout jugement synthétique est empiriquement
vérifiable du contreexemple apparent que constituent les énoncés éthiques, puisque ceux-ci
cessent de constituer de véritables jugements, et prennent le même statut
que de simples exclamations ; elle a, en outre, ses lettres de noblesse, car
*C.K. Ogden et I. A. Richards, The Meaning
& Kegan Paul, 10€ ed., 1949, p. 149-150.
of Meaning,
Routledge
** Jbid., p. 125.
*** A. J. Ayer défend une version de la théorie émotive en éthique
le chapitre vi de son célèbre Language, Truth and Logic, Gollancz, 1936.
192
dans
POSTFACE
elle s’inscrit dans le droit fil de la vieille opposition de Hume entre fait
et valeur. Avec la théorie émotive de l’éthique, le domaine du non
cognitif retrouve toute la dignité qu’il avait perdue lorsqu'on se contentait d’y voir un lieu de rebut pour les énoncés dénués de sens des métaphysiciens. On a là la transition entre les préoccupations du positivisme
logique et celles de la philosophie du langage ordinaire.
C’est dans ce contexte, en effet, qu’il faut situer la théorie austinienne
de la performativité. Les énoncés performatifs sont une autre catégorie
d’énoncés non cognitifs légitimes; leur fonction, toutefois, n’est pas
émotive (consistant à exprimer et à susciter des sentiments et des attitudes psychologiques),
mais sociale. Ces énoncés servent à accomplir
des actes « institutionnels », dans la terminologie de Searle*, c’est-à-dire
des actes qui n’existent que relativement à une institution humaine.
Roquer aux échecs, marquer un but au football, se marier, condamner
quelqu’un à trois ans de prison avec sursis, autant d'exemples d’actes
institutionnels.
On ne peut décrire de tels actes sans faire référence à
une convention humaine, car ces actes sont fondamentalement
conventionnels. Pour revenir aux énoncés performatifs, certaines formules verbales sont associées conventionnellement
à l’accomplissement
de tels
actes. Pour se marier, pour baptiser quelqu’un, il faut prononcer certaines formules. Ces formules étant conventionnelles et arbitraires, leur
sens importe peu. Mais il se trouve que bien souvent la formule conventionnelle qui sert à accomplir un certain acte institutionnel signifie littéralement que l’acte en question est accompli. En même temps que la
formule, conformément à la convention, permet d’accomplir l’acte, elle
rend explicite, en le nommant, l’acte qui est accompli. Ainsi on baptise
en disant « Je baptise », etc. Cette propriété étrange de réflexivité distingue les énoncés performatifs au sens strict d’autres formules conventionnelles servant à accomplir des actes sociaux. Ainsi, on s’excuse
conventionnellement
en disant «Je suis désolé », mais la formule ne
désigne pas l’acte qu’elle sert à accomplir; il ne s’agit donc pas d’un
véritable performatif, contrairement à l’énoncé « Je m’excuse », qui non
seulement est une formule conventionnelle servant à s’excuser —même
si les puristes en réprouvent l’usage —mais qui, de plus, désigne explicitement l’acte qu’elle sert à accomplir. (Par la suite, ainsi que nous le
* Cf. J.R. Searle, Speech Acts, Cambridge University Press, 1969, p. 50-53;
trad. fr. Les Actes de langage, Paris, Hermann, 1972, p. 91-94.
193
POSTFACE
verrons plus loin, Austin acceptera d'étendre l’appellation « performatif» aux énoncés qui ne sont pas « réflexifs » et ne nomment pas l’acte
qu’ils servent à accomplir; il rebaptisera alors « performatifs explicites »
les énoncés réflexifs comme « Je m’excuse ».)
Ce“qui intéressait Austin dans les énoncés performatifs, c’est indubitablement le fait que ces énoncés, loin de décrire un fait et d’être vrais
ou faux, comme les énoncés qu’il nomme « constatifs », constituent
l’accomplissement
(la performance, en anglais) d’une action qui n’est
pas simplement l’action consistant à dire quelque chose. Pourquoi, dans
ces conditions, avoir privilégié les énoncés qui non seulement servent
conventionnellement
à accomplir un acte institutionnel
mais qui, de
plus, possèdent cette propriété très particulière de réflexivité ? Pourquoi
avoir, au moins au début de sa recherche, inclus dans les énoncés performatifs « Je m'excuse » mais non « Je suis désolé » ? Une des raisons
qu'avait Austin de privilégier les énoncés « réflexifs» me semble avoir
été la suivante. « Je suis désolé » sert à accomplir un acte social conventionnel, mais cet énoncé décrit aussi un fait (le fait que je suis désolé) et
à ce titre il est vrai ou faux ; il s’agit d’un énoncé mixte, pour ainsi dire;
mi-constatif et mi-performatif —un performatif « impur », dans la terminologie d’Austin“. Mais «Je m'excuse » est d’une autre nature : on ne
peut pas dire qu’il décrive le fait que je m’excuse et qu’il soit vrai
ou faux, car il constitue le fait même que je m'excuse. Selon Austin**,
pour qu’on ait une description vraie ou fausse, il faut qu’on ait deux
choses, l’état de choses représenté et l’énoncé qui le représente. Mais un
énoncé performatif constitue l’état de choses dont il parle, et ne s’en
distingue donc pas. En d’autres termes, Austin croyait qu’une affirmation vraie ou fausse ne saurait être réflexive (cf. le paradoxe du Menteur), et il en tirait argument pour refuser d’attribuer à un énoncé réflexif
comme « Je m’excuse » le statut d’affirmation vraie ou fausse, que possède encore l'énoncé « Je suis désolé »***. La réflexivité, aux yeux
d’Austin, garantit la non constativité.
* J. L. Austin, How 10 Do Things with Words, Clarendon Press, 2° ed., 1975;
p. 79 (ce volume p. 97 sq.).
** Cf. J. L. Austin, Philosophical Papers, Oxford University Press, 2° ed.,
1970 (trad. fr. à paraître aux Éditions du Seuil), p. 124, note 1.
*** Si l'on voulait parler de « vérité» à propos des performatifs dans la
conception austinienne, il faudrait recourir à une notion spéciale (non constative)
de vérité, telle que la notion de « vérité d’instauration » élaborée par Étienne
Souriau dans le domaine esthétique.
194
POSTFACE
Le point important est que les énoncés performatifs sont l’accomplissement d’un acte, d’où leur nom. En tant que tels, ils ne sont ni vrais ni
faux —un acte a lieu ou n’a pas lieu, maïs il n’est pas vrai ou faux. Austin remplace l’évaluation en termes de vérité ou de fausseté par une évaluation en termes de succès (de « félicité ») : en tant qu’acte, un énoncé
performatif est réussi ou raté, « heureux » ou « malheureux ». La réussite
d’un performatif dépend d’un certain nombre de conditions, les « conditions de félicité », qu’Austin
s’attache à énumérer*.
N'importe
qui ne
peut pas accomplir un acte institutionnel dans n’importe quelles circonstances, même en prononçant la formule performative
requise conventionnellement
pour l’accomplissement
de l’acte. Je ne puis pas, moi,
vous baptiser ici et maintenant, même si je vous dis « Je vous baptise au
nom du Père, etc. ». Toutes sortes de conditions doivent être remplies,
sans compter le fait que la procédure à suivre inclut plus que simplement l’énonciation
de la formule.
Austin, comme on sait, ne s’est pas satisfait de l’opposition performatif/constatif. J’ai déjà souligné que, dans sa théorie, certains énoncés, par
exemple «Je suis désolé », sont mi-performatifs,
mi-constatifs. La
découverte du fait que tous les énoncés sont plus ou moins performatifs
va conduire Austin à abandonner l’opposition tranchée qui lui a servi de
point de départ, et à élaborer une théorie générale de la parole comme
action. Dans cette nouvelle théorie, tous les énoncés, et pas seulement
telle ou telle catégorie particulière, se trouvent investis d’une fonction
pragmatique, même ceux qui possèdent un sens cognitif et se prêtent à
l'évaluation en termes de vérité et de fausseté.
Parmi les raisons qui ont conduit Austin à abandonner l’opposition
performatif/constatif
au profit d’une théorie générale des actes de
parole, il y a les trois observations suivantes :
1) La dimension pragmatique des énoncés performatifs, c’est-à-dire le
fait qu’ils soient des actes susceptibles de réussite ou de ratage, ne
suffit pas à les caractériser par opposition aux énoncés constatifs,
car les énoncés constatifs possèdent également une telle dimension
* How to Do Things with Words, p. 13-45 (ce volume, p. 48-73).
195
POSTFACE
pragmatique.
Il y a infélicité
si je dis « Je donne
à mon
frère » alors
que je n’ai
façon
il y a infélicité
si je dis « Le roi de France
que nous sommes
fion est viciée
peut
réussir
en république.
par l’absence
ou rater,
ma montre
Mais
de la même
pas de montre.
Tout comme
de référent.
tout comme
et lègue
léguer.
est chauve
» alors
le legs, mon affirma-
Affirmer
est un acte
qui
|
2) Il y a, certes, une différence entre le legs et l’affirmation : le legs
est un acte institutionnel extralinguistique,
en l’occurrence un acte
juridique, alors que l’affirmation est un simple acte de parole. Mais
cette différence, pour importante qu’elle paraisse à première vue,
s’estompe lorsqu'on la soumet à un examen plus approfondi, et la
conclusion à laquelle on est conduit est qu’il n’y a pas de différence
de nature entre les actes institutionnels d’un côté et, de l’autre, des
actes de parole comme conseiller, interroger, avertir, remercier,
affirmer, etc. Il est symptômatique,
à cet égard, que de nombreux
actes aient à la fois une version formelle dans le cadre d’une institution extralinguistique
et une version informelle dans la vie quotidienne. Ordonner est un acte institutionnel, avec des conditions de
félicité définies (l’existence d’un lien hiérarchique entre le locuteur
et l’auditeur, etc.), et l’énoncé « Je vous ordonne... », qui permet
d’accomplir
cet acte, est un performatif
au sens d’Austin. De
même, la promesse et les excuses sont des actes institutionnels, qui
peuvent être accomplis suivant tout un protocole, et tant «Je promets » que « Je vous présente mes excuses » sont des performatifs
typiques. Mais tous ces actes peuvent aussi être accomplis informellement dans la conversation quotidienne : on se trouve alors sur
un autre plan, celui des actes de parole. Supposez que nous soyons
en train de bavarder en prenant le café, et que, dans un geste maladroit, je renverse quelques gouttes sur votre habit; les gestes réparateurs dont ne manquera pas d’être suivi cet incident seront
accompagnés d’un échange de paroles :.par exemple, je m’excuserai vivement, vous me demanderez de vous attendre pendant que
vous allez vous nettoyer, je vous promettrai de le faire, etc. Les
actes consistant à s’excuser, à requérir et à promettre sont ici
accomplis informellement, à titre de simples actes de parole. De la
même façon, on peut remercier, interroger, conseiller, affirmer, etc.,
de façon solennelle et dans le cadre d’une institution précise, ou de
196
POSTFACE
façon informelle et dans la conversation de tous les jours. Au début
de son investigation, Austin s’intéressait à l’intersection du langage
et de l'institution
sociale : il s’intéressait aux actes institutionnels
accomplis au moyen d’une parole. Puis il.s’aperçoit que le langage
lui-même est une sorte de vaste institution, et que chacune de nos
paroles sert à accomplir un certain acte social —un acte «illocutoire » (illocutionary),
dans sa terminologie
— semblable par sa
nature aux actes institutionnels dont il est parti.
3) Le même acte qu’on peut accomplir par l’énonciation d’un performatif peut souvent être accompli par l’intermédiaire d’un énoncé
«normal».
Ainsi le capitaine qui ordonne en disant «Je vous
ordonne de rentrer dans le rang » peut le faire aussi en disant simplement « Rentrez dans le rang! ». Au lieu de « Je te promets de le
faire », on peut dire plus simplement «Je le ferai », et il peut être
clair, quoique ce ne soit pas explicite, qu’il s’agit bien d’une promesse (ou d’un ordre). Ces énoncés, puisqu’ils servent à accomplir
les actes en question, sont « performatifs » eux aussi bien qu’ils ne
soient pas explicitement tels. Austin rebaptise donc « performatifs
explicites » les performatifs qui lui ont servi de point de départ,
ceux qui possèdent la propriété de réflexivité, et il englobe dans la
catégorie des performatifs (au sens large) les énoncés qui servent à
accomplir le même acte que les performatifs explicites et sont paraphrasables par eux (« performatifs primaires »). Dans cette nouvelle
terminologie, l'énoncé « Je suis désolé », dont nous avons vu plus
haut qu’il permet d'accomplir le même acte illocutoire que le performatif explicite «Je m'excuse », est reclassé comme performatif
primaire.
En vertu de la deuxième observation,
Austin ajoute à la liste des performatifs
(ou plus exactement
des « performatifs
explicites
», dans la
nouvelle
terminologie)
des
« J'affirme...
», « Je t’avertis..
énoncés
comme
«Je te conseille...
»,
», « Je t’assure... », etc., étant donné que
pour lui ces actes de parole sont de même nature que les actes institutionnels du départ : il n’y a pas moyen de tracer quelque part une ligne
de démarcation
claire entre les actes de parole et les actes institutionnels, les mêmes actes pouvant
être accomplis
formellement
dans le
cadre d’une institution
ou informellement
à titre de simple acte de
197
POSTFACE
parole. Le fait, au demeurant, que des actes de parole comme affirmer,
conseiller, avertir, assurer, etc. puissent être accomplis au moyen d’un
énoncé réflexif signifiant leur accomplissement
confirme la parenté de
ces actes avec les actes institutionnels qui ont servi de point de départ à
Ausfin, et qui peuvent être accomplis de la même façon («Je te baptise », « Je lègue », « J’ordonne », etc.). Comme, par ailleurs, Austin
étend la performativité aux énoncés qui remplissent la même fonction
que les performatifs explicites, tout énoncé constatif entre désormais
dans la catégorie des énoncés « performatifs » au sens large : en effet un
constatif comme «Il fait beau » est paraphrasable par, et sert à accomplir le même acte que, le performatif explicite « J’affirme qu’il fait
beau ». L'opposition performatif/constatif,
ainsi, n’est plus tenable, du
moins si l’on prend « performatif » au sens large.
Au lieu qu’on ait d’un côté les énoncés constatifs et de l’autre les
énoncés qui servent à accomplir un acte, tous les énoncés, y compris les
énoncés constatifs, servent à accomplir un acte. (La même généralisation a été effectuée, soit dit en passant, à propos de la fonction émotive :
on n’a plus les énoncés cognitifs et les énoncés qui expriment des sentiments, mais tout énoncé, en plus de son éventuelle valeur cognitive, a
une valeur expressive*. Une assertion exprime la croyance de celui qui
parle.) Comme le dit encore Austin, tout énoncé a une certaine « force »
(ou « valeur ») illocutoire, laquelle s’ajoute à son sens. Un énoncé
comme « Vous allez rentrer chez vous » aura, selon le contexte, la force
d’une prédiction ou d’une conjecture, ou encore celle d’un ordre. Un
énoncé a telle ou telle « force » suivant qu’il sert à accomplir tel ou tel
acte illocutoire.
Mais qu'est-ce, au juste, qu’un acte illocutoire ? Il n’est pas facile de
répondre à cette question, car la théorie d’Austin à ce sujet n’est nulle
part exposée de façon systématique. On dispose, pour l’essentiel, des
conférences de Harvard, publiées sous le titre Quand dire, c'est faire
(How io Do Things with Words), et il faut tout un travail d’interprétation
pour reconstituer, à partir de ces conférences, une théorie que l’on pourrait raisonnablement attribuer à Austin. Ainsi, par exemple, tout ce que
j'ai dit plus haut sur la parenté qu’il y a entre les actes de parole et les
actes institutionnels
extralinguistiques
est le fruit d’une reconstitution.
Austin ne dit rien de tel explicitement, mais je lui attribue cette position
* Cf. C. A. Mace, « Representation
and Expression»,
198
Analysis, vol. 1, 1934.
POSTFACE
parce que c’est la façon la plus « charitable » (comme disent les philosophes analytiques) d’expliquer le fait que la notion d’acte illocutoire
qu’il utilise couvre aussi bien les actes institutionnels que les actes de
parole. Une autre façon, moins charitable, d'expliquer ce fait consisterait à dire —avec beaucoup de commentateurs —qu’Austin a fait une
confusion, qu’il a mélangé par mégarde des choses qui n’ont rien à voir.
La solution que l’on choisit dépend de ce que l’on pense soi-même :
peut-on justifier le rapprochement des actes institutionnels et des actes
de parole ou ne le peut-on pas ? Si l’on pense, comme moi, qu’une telle
justification peut être fournie, il est naturel de dire qu’Austin a voulu
faire un tel rapprochement ; mais si on trouve ce rapprochement injustifié, on accusera au contraire Austin d’avoir (involontairement,
cela va
sans dire) confondu les deux types d’actes.
Austin, dans Quand dire, c’est faire, ne définit jamais la notion
d’acte illocutoire. Ce qu’il en dit est extrêmement succint : il oppose
l’acte illocutoire d’une part à l’acte « locutoire », c’est-à-dire à l’acte de
dire quelque chose, et d’autre part à l’acte « perlocutoire ». En énonçant
« Maintenant, vous allez rentrer chez vous », j’accomplis un acte locutoire : je dis que vous allez rentrer chez vous. Mais ce n’est pas ce type
d’acte qui intéresse Austin. Correspondant
à cet acte locutoire, à ce
dire, on peut avoir tout une série d’actes illocutoires
différents :
l’énoncé peut avoir la valeur d’un ordre, d’une affirmation,
d’une
conjecture, d’une permission, etc. L’acte illocutoire, donc, ne se réduit
pas à l’acte de dire. Il ne s’agit pas non plus, cependant, d’un acte
accompli au moyen du dire, car un tel acte est ce qu’Austin appelle un
acte « perlocutoire ». En disant « Maintenant, vous allez rentrer chez
vous », je puis vous soulager, vous convaincre ou vous irriter, vous
faire partir ou au contraire piquer votre fierté et vous conduire à rester,
etc.; mon énonciation, ainsi, peut avoir toutes sortes d’effets, parmi lesquels certains que j’ai prévus et que j’ai cherché à atteindre. L’acte
consistant à produire ces effets au moyen de l’énonciation (.e. l’acte
consistant à vous soulager, à vous convaincre, à vous irriter, à vous
faire partir ou à vous faire rester, tout cela au moyen d’une parole) est
ce qu’Austin appelle l’acte perlocutoire, et qui n’a rien à voir, dit-il,
avec l’acte illocutoire. L’acte illocutoire n’est pas fonction des effets,
des conséquences, de l’énonciation. La valeur illocutoire d’une énonciation, selon lui, dépend non de ses conséquences mais d’un ensemble
de conventions
déterminant
en quelque
sorte a priori
que dire
199
POSTFACE
telle chose (dans tel contexte) revient à accomplir tel acte illocutoire.
Cette thèse de la nature essentiellement conventionnelle des actes illocutoires est la seule chose que nous puissions attribuer à coup sûr à Austin, car il la formule à de multiples reprises et ne manque jamais d’y
insistèr; mais elle est fort difficile à accepter et je voudrais, pour finir,
présenter une critique dont elle a été l’objet de la part des philosophes
du langage qui ont essayé de donner un contenu précis à la notion d’acte
illocutoire.
La thèse conventionnaliste
d’Austin
semble
justifiée
en ce qui
concerne
les actes institutionnels
: il y a effectivement,
dans bien des
cas, des conventions
déterminant
que prononcer
telle formule
(par
exemple « Je contre » ou « Trois sans atouts ») dans telles circonstances
revient à accomplir tel acte. Mais en ce qui concerne les actes de parole
ordinaires,
on ne voit pas très bien où sont les conventions
qui associent
au dire telle ou telle valeur illocutoire.
Ce qui fait qu’un énoncé donné
est, par exemple,
un avertissement
n’est certainement
pas une convention déterminant
qu’énoncer
telle formule
dans telles circonstances
revient à avertir. On avertit si on annonce à quelqu'un
un danger potentiel afin qu’il soit en mesure de l’éviter. C’est le sens de l’énoncé,
le
contexte de son énonciation
et les intentions
du locuteur qui font d’un
énoncé un avertissement,
pas des conventions“.
L'aspect
«conventionnel » sur lequel a tant insisté Austin semble être lié aux actes institutionnels dont il est parti et ne peut être généralisé
que soient par ailleurs leurs points communs
nels en question.
Même
en ce qui concerne
qu’ils
soient
mules
» conventionnelles
La thèse
(sauf
austinienne
rie humienne
dans
aux actes de parole, quels
avec les actes institution-
les performatifs
explicites
cas
clairement
institutionnels)
comme
« Amen
les
de la « formule
de la promesse,
» ou « Trois
» performative,
permet
il n’est
notamment
sans
pas clair
des
« for-
atouts
»“*,
inspirée
de la théo-
de répondre
à la ques-
* Cf. P. EF. Strawson, « Intention and Convention in Speech Acts », Philosophical Review, vol. 73, 1964. Trad. fr. dans Études de logique et de linguistique,
Paris, Éd. du Seuil, 1977.
** Voir mes Énoncés Performatifs, Paris, Minuit, 1981, $24 et passim.
200
POSTFACE
tion suivante : comment se fait-il qu’on puisse accomplir un acte, par
exemple promettre, en disant qu’on l’accomplit (en énonçant «Je promets ») ? Réponse : parce qu’il y a une convention telle que dire « Je
promets », c’est promettre. Mais, à la suite des travaux de Grice sur la
communication humaine“, tout un courant de la philosophie du langage
a abandonné cette approche conventionnaliste
au profit d’une distinction
nette entre, d’une part, les actes communicatifs
(les actes de parole à
proprement parler) et, d’autre part, les actes institutionnels, reposant sur
des conventions **. Une particularité des actes communicatifs,
dans cette
optique, est qu’il Suffit pour les accomplir de rendre manifeste l’intention qu’on a de les accomplir par le geste ou par l’énoncé qui révèle
cette intention. Cela implique qu’il suffit éventuellement
pour les
accomplir
de déclarer qu’on les accomplit.
Rien de tel en ce qui
concerne les actes institutionnels, car pour les accomplir il faut, en plus,
que les «conditions
de félicité » soient remplies et, en particulier, que
certaines conventions soient respectées, notamment en ce qui concerne
les paroles qui doivent être prononcées.
Parmi les successeurs d’Austin, nombreux sont ceux qui défendent un
point de vue non conventionnaliste
et qui lui reprochent d’avoir attribué
aux actes de parole les propriétés spécifiques des actes institutionnels,
à
commencer par la conventionalité ***.Il y a là une sorte de paradoxe historique de la théorie des actes de parole : Austin —au moins dans l’interprétation que j’ai proposée —ne s’est intéressé aux actes de parole que
parce qu’ils lui semblaient indistinguables
des actes institutionnels
qui
sont au cœur de sa théorie du performatif ; mais un bon nombre de ceux
qui ont hérité d’Austin la théorie des actes de parole et en ont fait ce
*L'article
séminal de Paul Grice, «Meaning»,
Philosophical
Review,
vol. 66, 1957, a donné naissance à toute une littérature. Voir le chapitre 1 de
D. Sperber et D. Wilson, La Pertinence : Communication
et cognition, Paris,
Minuit, 1989, et mon article «On Defining Communicative
Intentions », Mind
and Language, vol. 1, n°3, 1986.
** Sur cette distinction, cf. en particulier K. Bach et R. M. Harnish, Linguistic
Communication
and Speech Acts, MIT Press, 1979.
*** Voir, outre l’article déjà cité de Strawson («Intention
and Convention
in
Speech Acts »), les articles de deux anciens élèves d’Austin:
G. J. Warnock,
«Some Types of Performative
Utterances », in I. Berlin et al., Essays on
J. L. Austin, Clarendon
Press, 1973, et J.O. Urmson, « Performative
Utterances », Midwest Studies in Philosophy, vol. 2, 1977.
201
POSTFACE
qu’elle est aujourd’hui ont rejeté, avec l'approche conventionnaliste
d’Austin, l’analogie entre les actes de parole et les actes institutionnels.
En ce qui me concerne, je pense, comme Austin dans l'interprétation
que j’ai donnée de sa pensée, qu’on ne peut pas opposer de façon radicale d’un côté les actes institutionnels comme le baptême, l’ordre, la
promesse, les actes définis par les règles des jeux de société, etc., et de
l’autre les actes de parole comme le conseil, l’avertissement, l’affirmation, etc., car les actes de parole sont de même nature que les actes institutionnels et peuvent, comme eux, être accomplis de façon formelle
dans le cadre d’une institution ou d’un protocole. Je pense, toutefois,
que les critiques d’Austin ont raison de souligner que les actes communicatifs ne sont pas essentiellement conventionnels, et qu’accomplir un
tel acte c’est, avant tout, manifester publiquement une certaine intention.
Ma position, ainsi, semble quelque peu contradictoire : j’admets et je
refuse à la fois l’opposition tranchée des deux sortes d’actes, les actes
institutionnels et les actes communicatifs.
Mais en fait, cette position
n’est pas contradictoire, car la notion d’acte de parole ou d’acte communicatif est ambiguë : elle renvoie soit à des actes comme l’affirmation, le
conseil, l’avertissement, etc., qu’on ne peut, selon Austin et moi, opposer radicalement aux actes institutionnels,
soit à un aspect pour ainsi
dire minimal des actes illocutoires, qu’il s’agisse des actes de parole au
premier sens ou des actes institutionnels. Pour simplifier les choses et
expliquer mieux l’ambiguïté dont je parle, j'emploierai
désormais « acte
de parole » au premier sens et « acte communicatif » au second.
Selon moi, accomplir
un acte communicatif
c’est, et ce n’est que,
exprimer une intention d’un certain type; mais il peut être légitime, ou
non, d’exprimer
une certaine intention, et l’acte communicatif
ne sera
légitimé, ou « sanctionné socialement », que si certaines « conditions de
félicité » sont remplies. Cette distinction entre l’acte communicatif
proprement dit et l’acte socialement
« sanctionné » s’applique
aussi bien
aux actes institutionnels
qu'aux actes de parole comme l'affirmation
ou
le conseil. Le président de séance qui ouvre la discussion accomplit un
acte institutionnel qu’il ne pourrait accomplir s’il n’était pas, en tant que
président, investi d’un certain rôle social; mais cet acte institutionnel,
qui à des conditions de félicité, inclut un acte communicatif
qui lui n’en
a pas. Pour ouvrir la discussion ou la séance, le président doit la déclarer ouverte ; or cet acte —déclarer la séance ouverte —n’importe qui peut
l’accomplir, même s’il n’est pas le président et si aucune des conditions
202
POSTFACE
de félicité de l’ouverture de séance n’est remplie. Qu’on soit pompier de
service ou président, il suffit pour déclarer la séance ouverte d’exprimer
une certaine intention. Que cette intention soit légitime ou non est une
autre affaire, une affaire de conditions de félicité, dont il dépend que
l’acte soit ou ne soit pas socialement sanctionné. De la même façon, le
locuteur accomplissant
un acte de parole comme l’affirmation exprime
une intention —l'intention
de transmettre une information —et une telle
intention, tout comme l’intention d’ouvrir la séance par sa seule énonciation, ne sera légitime que dans un certain contexte. Pas plus que le
pompier de service ne peut ouvrir la séance, je ne puis, dit Austin, faire
légitimement une affirmation sur un sujet dont il est notoire que j’ignore
tout. Toutefois, l’affirmation qui m’est interdite dans de telles circonstances est l’affirmation en tant qu’acte sanctionné socialement, l’affirmation « légitime » pour ainsi dire, et non l’affirmation comme simple
acte communicatif,
que tout le monde peut accomplir puisqu'il
suffit,
pour l’accomplir, d’exprimer par son énonciation une certaine intention.
Dans cette perspective, j’interprète Austin comme disant que les actes
de parole ont une dimension sociale et quasi institutionnelle en vertu de
laquelle on ne peut accomplir
légitimement
n’importe quel acte de
parole dans n’importe quel contexte; Austin, en un mot, dit exactement
ce que Bourdieu lui reproche de ne pas dire*. Les actes de parole, donc,
sont comme les actes institutionnels : ils se prêtent à une sanction
sociale. Mais si l’on fait abstraction de la sanction sociale, on s’aperçoit
que tant les actes de parole que les actes institutionnels
(ou du moins
certains d’entre eux) incorporent
un acte de communication
dont
l’accomplissement
ne dépend d’aucune condition de félicité et, a fortiori, d'aucune convention. Les conventions, lorsqu'elles interviennent,
interviennent au niveau de l’acte sanctionné.
François Récanati
CNRS, Paris
* Pierre Bourdieu,
Ce que parler
veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 105 sg.
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Table
INTRODUCTION
OCT
CC
PRÉFACE
DE
L'ÉDITEUR
QUAND
DIRE,
C’EST FAIRE
Première
conférence.
.
DeuxièmeCONfÉrENCe
7
Troisième
conférence
.
Quatrième
conférence
.
Cinquième
conférence.
Sixième
ANGLAIS
conférence
.
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PU
.
.
.
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SCDHÈMECONIÉFENCe- ee
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Huitième
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NeuvièmecOnférence
Dixième
conférence
Onzième
Douzième
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conférence.
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130
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EN
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167
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SCENE
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net
Du positivisme logique à la philosophie
du langage ordinaire : naissance de la
pragmatique par François Récanati
185
Essais
Quand
dire, c’est faire
Certains énoncés sont en eux-mêmes l’acte qu’ils désignent. Ainsi lorsque le maire prononce la formule rituelle
«je vous marie », il marie par la seule énonciation
de
cette phrase ; même chose lorsqu’on baptise un enfant ou
un navire, lorsqu’on fait une promesse, etc.
Ces énoncés particuliers qui constituent par leur profération même ce qu’ils désignent,
Austin les nomme
performatifs.
Cette trouvaille de génie a bouleversé la
linguistique, y ouvrant un champ nouveau —celui de la
théorie des actes du discours.
Ce livre, novateur et subtil, écrit avec grâce et humour,
est devenu l’un des classiques de la philosophie analytique anglo-saxonne.
J. L. Austin
Professeur à Oxford. Mort à 48 ans en 1960. L’une des
figures dominantes de la philosophie analytique.
Traduction
Postface
]l
782020
et introduction
de François
de Gilles
Lane
Récanati
|l
Seuil,
27 r. Jacob,
Paris 6
125697
ISBN 2.02.0125692 / Imp. en France 11.91
ce
.