
Célérier: Écopoétiques malgaches
Madagascar est un monde où on considère comme allant de soi que la volonté indi-
viduelle soit aux prises avec un destin prédéterminé et que la vie obéisse aussi à des
phénomènes supranormaux. Les notions de fady (tabou), de vintana (destinée), de
tsiny et de tody (lordre des choses et le rétablissement de cet ordre) y sont centrales.
La croyance en une destinée préordonnée est renforcée par le système tradition-
nel de castes qui continue davoir des résonances et par un contexte pluriethnique,
tous deux informés par le legs de lesclavage. Le système de castes, que Rakotoson
et Raharimanana évoquent dans di érents contextes, comprend: . les nobles, An-
driana ou Ampa joka, . les hommes libres ou roturiers, Hoa ou Tompon- tany , .
les esclaves, Andevo. Cette catégorisation sociale a des correspondances spéci ques
avec lenvironnement géographique et a des conséquences sur celui- ci. Rakotoson
lévoque, par exemple, quand elle décrit le monde den haut et celui den bas dans
Juillet au pays de même que Raharimanana dans “Lucarne,” comme nous le verrons
plus loin.
Lespace cartographié par Rakotoson et Raharimanana recouvre le monde ur-
bain de la capitale et de ses franges ainsi que le monde rural. Il est souvent le cadre
dun voyage transhistorique à travers di érentes régions de Madagascar, qui sancre
dans la matérialité même de lîle: dans la terre, ses cultures, ses rizières, la boue, la
poussière de latérite et dans leau, la pluie qui arrose mais aussi inonde, et la mer/
mère, horizon menaçant, mais aussi réceptacle apaisant du corps et de lâme en tran-
sition vers le monde des ancêtres. La spatialisation construite dans les écrits de Ra-
kotoson et de Raharimanana révèle également linégalité de la répartition des res-
sources et des mécanismes de protection face aux impondérables météorologiques,
et donc un manque de justice environnementale.
Lévocation de sites emblématiques dotés dun écosystème particulier, telles les
célèbres formations rocheuses des Tsingy au parc national de Bemaraha, est particu-
lièrement intéressante. Dans Lalana comme dans Nour, , Rakotoson et Raha-
rimanana détournent ce topos convenu pour manifester la résistance (naturelle) de
Madagascar à la nomenclature et à la domestication. Imposantes, acérées, di ciles
daccès et écrasées de chaleur, les roches calcaires des Tsingy (“aiguilles” en mal-
gache) ont produit un paysage que les habitants de la région croient habité de forces
spirituelles. En loccurrence, lœuvre de Raharimanana propose une ré exion méta-
physique autocentrée dont lobjet est découter la nature pour percevoir linvisible à
travers ce qui est visible.
Dans les œuvres des deux auteurs, le tiraillement entre le monde tangible et la
croyance en des forces supérieures sincarnant dans la nature, les choses, les animaux
moins chez ceux qui sont éduqués selon ce modèle) dautres façons, plus anciennes, darticuler la re-
lation humaine au monde naturel, qui tendent à être de caractère spirituel ou religieux et continuent
din uencer toutes les régions du monde (même si partout où la modernité sest déployée, cest le
discours sur les ‘ressources naturelles’ qui a pris le pas).” Toutes les citations en anglais ont été tra-
duites par lauteure du présent article.
Nom signi ant la route, le chemin, la voie, la rue.