Écopoétiques malgaches: Rakotoson et Raharimanana

Telechargé par faten.rouabeh
Écopoétiques malgaches: Michèle Rakotoson et Raharimanana
Patricia-Pia Célérier
Nouvelles Études Francophones, Volume 32, Numéro 2, Automne 2017, pp.
43-58 (Article)
Published by University of Nebraska Press
DOI:
For additional information about this article
Access provided at 2 Jan 2020 23:50 GMT from University of Toronto Library
https://doi.org/10.1353/nef.2017.0038
https://muse.jhu.edu/article/685732
Écopoétiques malgaches
Michèle Rakotoson et Raharimanana
Patricia- Pia lérier
En quoi une lecture écocritique de la littérature malgache contemporaine ouvre- t- elle de nou-
velles pistes de ré exion et permet- elle une possible reconsidération du champ des littératures
de locéan Indien? Sattachant aux œuvres suivantes de Michèle Rakotoson, “Dadabé” (),
Lalana (), Juillet au pays. Chroniques dun retour à Madagascar (), et à celles de Ra-
harimanana, “Lucarne” (), Nour, () et LArbre anthropophage (), cet article
propose une analyse croisée de lécosystème littéraire de ces deux écrivains malgaches de deux
générations di érentes, tel quil se manifeste à travers la nouvelle, le roman, et le récit de retour,
et selon trois axes interprétatifs: magie- tradition, mémoire et développement. Les questions
considérées sont les suivantes: ces ouvrages mettent- ils en avant la nécessité dune redé nition
des rapports de lêtre humain avec la nature? Véhiculent- ils une a rmation dun soi (malgache)
à travers les relations avec lenvironnement naturel et humain évoqué? La nature imaginée est-
elle un sanctuaire ou une menace? uels sont les territoires évoqués? ui les habite? Sur quels
horizons débouchent- ils? En n, la cartographie du pays des origines correspond- elle à un déve-
loppement ou un renouvellement esthétiques?
Mots- clés: Rakotoson; Raharimanana; écosystèmes littéraires; tradition; mémoire; développement.
Madagascar o re un modèle écologique contradictoire. Environnement dex-
ception largement fantasmé par lOccident pour être le site de précieuses es-
pèces végétales et animales dorigine, “la grande île” est aussi le lieu de nombreux
tra cs de matières premières. Profusion naturelle y rime avec spoliation. Parce que
lidée de Madagascar reste in uencée par lanthropologie coloniale et sa focalisa-
tion sur lImerina (Graeber), la question de lexistence de di érents modes de lec-
ture écocritique, traditionnels, nouveaux ou hybrides, provenant de lhistoire de
Madagascar et de ses réalités, mais aussi dAfrique, continue de se poser. En quoi
une lecture écocritique de la littérature malgache contemporaine ouvre- t- elle de
nouvelles pistes de ré exion et permet- elle une possible reconsidération du champ
des littératures de locéan Indien? Comment dé nir cette “lecture” et quels en sont
les enjeux? Par ailleurs, lécocritique sest dabord déployée dans le monde universi-
taire anglo- saxon et commence à simposer dans la critique littéraire francophone.
Comme le remarque Catherine Larrère dans Les Philosophies de lenvironnement,
paru en , le monde anglo- saxon et le monde francophone ont longtemps com-
    .
pris “la crise environnementale” et, par conséquent, “lanthropocentrisme moral
di éremment (– ). Étymologiquement, le terme écologie vient du grec oikos qui si-
gni e la maison, le chez- soi, et du latin logos ou connaissance. Discours/science de
la maison, lécologie recouvre au sens large les relations entre les êtres vivants et leur
environnement, et peut être conçue comme un examen (scienti que) des conditions
dexistence. En n, lécologie a graduellement acquis un sens plus militant, signalant
la nécessité de limiter limpact négatif de lHomme sur la nature et lécosystème na-
turel (sol, eau, atmosphère, climat).
Cet article porte sur “Dadabé” (Dadabé et autres nouvelles, ), Lalana
() et Juillet au pays. Chroniques dun retour à Madagascar () de Michèle
Rakotoson, ainsi que sur “Lucarne” (Lucarne, ), Nour, () et LA r b r e
anthropophage () de Raharimanana. Écrivains malgaches nés, respectivement,
en  et en , ils représentent donc deux générations di érentes. On propose
ici une lecture écocritique transversale selon trois axes interprétatifs: magie/tradi-
tion, mémoire et développement. Lanalyse sattache à lécosystème littéraire du
travail des deux écrivains dans la nouvelle, le roman et le récit de retour. Les ques-
tions qui servent de tremplin à cette analyse croisée sont les suivantes: les ouvrages
considérés mettent- ils en avant la nécessité dune redé nition des rapports de lêtre
humain avec la nature? Véhiculent- ils une a rmation dun soi (malgache) par len-
tremise des relations avec lenvironnement naturel et humain évoqué? Prescrivent-
ils une nouvelle éthique, écocentrée, pour Madagascar? LHomme est- il au centre
du monde évoqué? Ces livres donnent- ils à penser une notion de développement
qui renvoie à une écologie contemporaine selon laquelle laction de lhomme sur
la nature peut être béné que, ou tendent- ils à dissiper ce mythe? La nature imagi-
née est- elle un sanctuaire ou une menace? uels sont les territoires évoqués? ui
les habite? Sur quels horizons débouchent- ils? Et en n, la cartographie du pays
des origines renvoie- t- elle à une période de développement ou de renouvellement
esthétique?
Magie, tradition et environnement
Dans “Toward an African Ecocriticism: Postcolonialism, Ecology and Life & Times
of Michael K” (), Anthony Vital a rme ceci:
Ecological understanding, in the spread of modern thinking, has dis-
placed (at least among those so educated) other, older ways of articula-
ting human relation with the natural world, which tend to be spiritual, re-
ligious in character, and which persist as in uential in all regions of the
world (though everywhere modernity has reached it is the discourse of
natural resources” that bears the force of normality). ()
Rappelons ici la di érence entre le terme écologue, qui renvoie à un spécialiste de lécologie, et celui
d’écologiste, qui désigne un défenseur de la nature et des équilibres biologiques.
“Linterprétation écologique, telle quelle est propagée par la pensée moderne, a déplacé (tout au
Célérier: Écopoétiques malgaches 
Madagascar est un monde où on considère comme allant de soi que la volonté indi-
viduelle soit aux prises avec un destin prédéterminé et que la vie obéisse aussi à des
phénomènes supranormaux. Les notions de fady (tabou), de vintana (destinée), de
tsiny et de tody (lordre des choses et le rétablissement de cet ordre) y sont centrales.
La croyance en une destinée préordonnée est renforcée par le système tradition-
nel de castes qui continue davoir des résonances et par un contexte pluriethnique,
tous deux informés par le legs de lesclavage. Le système de castes, que Rakotoson
et Raharimanana évoquent dans di érents contextes, comprend: . les nobles, An-
driana ou Ampa joka, . les hommes libres ou roturiers, Hoa ou Tompon- tany , .
les esclaves, Andevo. Cette catégorisation sociale a des correspondances spéci ques
avec lenvironnement géographique et a des conséquences sur celui- ci. Rakotoson
lévoque, par exemple, quand elle décrit le monde den haut et celui den bas dans
Juillet au pays de même que Raharimanana dans “Lucarne,” comme nous le verrons
plus loin.
Lespace cartographié par Rakotoson et Raharimanana recouvre le monde ur-
bain de la capitale et de ses franges ainsi que le monde rural. Il est souvent le cadre
dun voyage transhistorique à travers di érentes régions de Madagascar, qui sancre
dans la matérialité même de lîle: dans la terre, ses cultures, ses rizières, la boue, la
poussière de latérite et dans leau, la pluie qui arrose mais aussi inonde, et la mer/
mère, horizon menaçant, mais aussi réceptacle apaisant du corps et de lâme en tran-
sition vers le monde des ancêtres. La spatialisation construite dans les écrits de Ra-
kotoson et de Raharimanana révèle également linégalité de la répartition des res-
sources et des mécanismes de protection face aux impondérables météorologiques,
et donc un manque de justice environnementale.
Lévocation de sites emblématiques dotés dun écosystème particulier, telles les
célèbres formations rocheuses des Tsingy au parc national de Bemaraha, est particu-
lièrement intéressante. Dans Lalana comme dans Nour,, Rakotoson et Raha-
rimanana détournent ce topos convenu pour manifester la résistance (naturelle) de
Madagascar à la nomenclature et à la domestication. Imposantes, acérées, di ciles
daccès et écrasées de chaleur, les roches calcaires des Tsingy (“aiguilles” en mal-
gache) ont produit un paysage que les habitants de la région croient habité de forces
spirituelles. En loccurrence, lœuvre de Raharimanana propose une ré exion méta-
physique autocentrée dont lobjet est découter la nature pour percevoir linvisible à
travers ce qui est visible.
Dans les œuvres des deux auteurs, le tiraillement entre le monde tangible et la
croyance en des forces supérieures sincarnant dans la nature, les choses, les animaux
moins chez ceux qui sont éduqués selon ce modèle) dautres façons, plus anciennes, darticuler la re-
lation humaine au monde naturel, qui tendent à être de caractère spirituel ou religieux et continuent
din uencer toutes les régions du monde (même si partout où la modernité sest déployée, cest le
discours sur les ‘ressources naturelles’ qui a pris le pas).” Toutes les citations en anglais ont été tra-
duites par lauteure du présent article.
 Nom signi ant la route, le chemin, la voie, la rue.
    .
et les êtres humains est signalé en intersection avec la persistance de lassignation
de caste. Deux extraits, respectivement de LArbre anthropophage, le récit de Raha-
rimanana, et de Lalana, le roman de Rakotoson, communiquent la complexité de
linterprétation malgache du monde et en appellent à une nécessaire traversée des
tabous. Se défaire des forces magiques pernicieuses et échapper au sort sont des
notions au cœur de la quête existentielle et de lapprentissage que les auteurs re-
présentent selon di érents modes. Dans LArbre anthropophage, Raharimanana
exprime dune façon tout à la fois incantatoire et directe le poids de linterdit, du
fady, sur sa culture dorigine. Il dit son désir de respecter les ancêtres, mais aussi
son besoin, personnel donc transgressif, de louverture de lespace imaginaire et du
passage:
Traverser un  euve la nuit: fady. Cracher vers lest: fady. Pointer le doigt vers
un tombeau: fady. Enjamber un corps endormi: fady. Marcher sur lombre
du passant: fady. Dans ce pays- mien, tout est fady, interdit.
Mes père- et- mère si je traverse la terre sous laquelle vous reposez, ce nest
point pour vous piétiner mais pour juste passer et pour de lautre côté, re-
trouver mon aimée...
Comment dire cette terre?
Ambohipo, Ambohimanambola, Ambohimangakely, Andohaniato, Man-
droseza, Alasora... ()
Raharimanana signale également dautres formes dinterdits qui contraignent
le travail de lécrivain et de lintellectuel malgaches: la racialisation de lespace his-
torique, géographique et mental, les liens traditionnels entre écriture et caste et
ceux entre écriture et sacré. Dans LArbre anthropophage, mais aussi dans son roman
polyphonique Nour,, Raharimanana souligne que les écrits des anthropologues
coloniaux ont établi une grille de lecture qui continue da ecter négativement la vi-
sion de Madagascar:
Le procédé ne change pas: présenter la géographie de ces pays lointains
avant daborder leurs faunes et leurs  ores... Vint en n le tour de leurs
populations... La description de la population se fait demblée sous le
signe de la race: les races sont distinctes, di érentes comme pourraient
lêtre lafricaine et lasiatique; multitude qui signi e forcément absence
dunité; et donc grouillement, confusion, con it. ()
Considérant sa propre pratique de lécriture, il constate quelle reste informée
par la tradition malgache: “Longtemps, lécriture, dans une société comme Mada-
gascar, est restée secrète, exclusivement réservée à une caste privilégiée: celle des
devins guérisseurs. Car ces guérisseurs partageraient avec les dieux le secret immé-
morial des choses et des êtres” (LArbre anthropophage– ). Pour ces raisons, et
aussi parce que sa perspective est celle dun écrivain diasporique, point sur lequel
1 / 17 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans l'interface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer l'interface utilisateur de StudyLib ? N'hésitez pas à envoyer vos suggestions. C'est très important pour nous!