Démocratie et autoritarisme au Moyen-Orient (1943-2011)

Telechargé par Sanaa Cantot
Démocratie et autoritarisme dans les États du Moyen-Orient 1943-2011
Dans un discours resté célèbre, prononcé le 11 novembre 1947
devant la Chambre des communes, Winston Churchill a déclaré : “La
démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les
autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire.” Le Moyen-Orient a
semblé, de 1943 à 2011, incarner l'inverse : une région l’autoritarisme
domine, la démocratie n’apparaît que par éclipses, et chaque
tentative de libéralisation a souvent été étouffée par la répression ou
instrumentalisée par les élites. Le sujet évoque deux régimes, la
démocratie et l’autoritarisme. Souvent considérés comme opposés, ils
peuvent pourtant cohabiter et donner naissance à des formes hybrides.
Monarchique, républicain ou même théocratique, l’autoritarisme est un
régime qui cherche la soumission de la société à travers divers moyens.
Le pouvoir est centralisé entre les mains d’un individu ou d’une élite, les
libertés individuelles disparaissent sous le coup de la répression, tant du
peuple que de l’opposition. A l’inverse, la démocratie invite le peuple à se
mêler à la vie politique en élisant ses représentants. Elle garantit les
libertés fondamentales, la séparation des pouvoirs, et le pluralisme
politique. Cependant, le simple fait d’organiser des élections ne suffit pas
à faire d’un régime une démocratie : il faut alors un multipartisme réel, une
liberté de choix, et l’absence de pression du gouvernement sur les
électeurs. L’existence de formes hybrides montre que la limite entre les
deux est fine. De plus, des régimes peuvent avoir une apparence
démocratique mais être formellement autoritaires. La dictature est
omniprésente dans les Etats du Moyen-Orient, du début des
indépendances du Liban et de la Syrie (1943) aux Printemps arabes
(2011) qui se soldent presque tous par des échecs. La démocratie, plus
effacée, a cependant vu le jour dans certains États, généralement de
façon éphémère, et reste demandée par de nombreux peuples. Nous
verrons donc dans quelle mesure le Moyen-Orient, entre 1943 et 2011,
oscille entre des expériences démocratiques fragiles et le retour persistant
de l'autoritarisme, suprême dans la région. Nous verrons d’abord
comment malgré quelques tentatives démocratiques à l’issue des
indépendances, la région reste dominée par des régimes autoritaires,
avant d’analyser leur consolidation et le verrouillage politique qui s’impose
durablement dans les décennies suivantes, et enfin nous étudierons les
contestations populaires croissantes jusqu’aux Printemps arabes de 2011,
qui révèlent à la fois l’aspiration persistante à la démocratie et la résilience
des régimes autoritaires.
I. Un Moyen-Orient dominé par l’autoritarisme, entre parenthèses
démocratiques et autoritarisme réformateur ou conservateur
(1943-1970)
A l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le Moyen-Orient connaît
une vague d’indépendances des derniers mandats français et
britanniques. Dans plusieurs cas, ces indépendances s’accompagnent de
courts épisodes parlementaires, parfois démocratiques, souvent fragilisés.
Cette période voit coexister quelques parenthèses pluralistes ou
aspirations démocratiques, souvent éphémères, des régimes
d’autoritarisme modernisateur cherchant à réformer sans démocratisation
et enfin des pouvoirs répressifs qui musellent la vie politique pour
préserver la stabilité.
A) Présence et aspirations démocratiques dans un contexte
autoritariste
Les Etats nouvellement indépendants tels que la Syrie et le Liban
en 1943 se tournent vers des expériences parlementaires ou
démocratiques, à la recherche d’une liberté perdue sous les mandats
étrangers. Pour autant, l’autoritarisme prégnant de la région n’empêche
pas l’émergence d’aspirations démocratiques, y compris dans des
contextes conflictuels comme celui opposant Israël et les Palestiniens.
- Dès 1948, Israël se construit en tant qu’Etat juif et démocratique. Il
adopte un régime parlementaire : chef de l’Etat n’a qu’une fonction
symbolique, le Premier ministre est détenteur du pouvoir exécutif et le
pouvoir législatif est confié à la Knesset (assemblée de 120 membres élus
tous les quatre ans au suffrage universel). Le scrutin à la proportionnelle
intégrale empêche tout parti de détenir seul la majorité des sièges => rend
les coalitions inévitables. Le multipartisme est de règle et la liberté de la
presse étendue, même en période de guerre. Israël est le seul Etat de la
région à avoir connu une expérience durable de démocratie, cependant
notons bien que cette démocratie peut être qualifiée d’ethnique,
n’acceptant pas les Palestiniens qui sont restés à Israël, dans la vie
politique. Ainsi, elle reste une démocratie imparfaite et exclusive.
- Le Liban seconde Israël, avec son système parlementaire fondé sur un
pacte national non écrit (président chrétien maronite, premier ministre
sunnite, président du Parlement chiite). Le système repose sur un
équilibre confessionnel, censé représenter les communautés sans
majorité dominante. Tout comme en Israël, prennent place des élections
régulières et pluralistes + liberté de la presse y est globalement respectée.
Cependant le principe d’égalité démocratique est limité par une répartition
du pouvoir fondée sur l’appartenance religieuse plutôt que sur les
élections. De plus, les Palestiniens réfugiés n’ont aucun droit politique et
certains partis sont interdits (ex : PC). Ces deux régimes se distinguent
par leur durée de ceux qui n’ont connu qu’une brève parenthèse
démocratique. Au Moyen-Orient, la démocratie finit presque
inévitablement par se heurter à l’autoritarisme, que ce soit à travers des
régimes hybrides, comme la semi-démocratie libanaise, ou par sa
suppression même, remplacée par un pouvoir autoritaire. Ce deuxième
scénario s’est produit dans plusieurs Etats, de l’Iran de Mossadegh à la
Syrie.
- En Iran, le chef du gouvernement, élu et soutenu par le peuple, engage
un projet ambitieux de démocratisation du régime. L’adhésion de la
population est telle que, lorsqu’il démissionne en 1952 à la suite d’un
désaccord avec le Shah (nomination du ministre de la Défense), de
nombreuses manifestations éclatent pour exiger son retour au pouvoir.
Pourtant, l’année suivante, dans un contexte de fortes tensions internes et
de pressions étrangères, Mossadegh organise un référendum contesté
pour dissoudre le Parlement et gouverne par décrets, glissant vers un
autoritarisme défensif. Isolé sur la scène politique intérieure et affaibli par
le conflit diplomatique avec le Royaume-Uni (nationalisation du pétrole),
son projet de démocratisation est interrompu : août 1953, coup d’Etat
appuyé par la CIA et le MI6 renverse Mossadegh et rétablit l’autorité du
Shah, ouvrant alors la voie à un régime autoritaire durable. Ainsi, nous
comprenons que la démocratie au Moyen-Orient est tolérée tant qu’elle ne
va pas contre les intérêts occidentaux (donc Israël est OK mais l’Iran de
Mossadegh non.)
- Si l’expérience démocratique de Mossadegh est brève, la Syrie connaît
pour sa part quatre années de démocratie. Alors que des élections libres
sont organisées dès 1943, rejetant le mandat français, cela aboutit à la
mise en place d’un autoritarisme renversé en 1954. Des élections libres
sont de nouveau organisées, inaugurant des années de multipartisme,
jusqu’en 1958. De nombreux changements dans les pratiques politiques
sont observables : presse libre, liberté de parole, réel multipartisme (Baas,
indépendants, libéraux, frères musulmans, et même les communistes
autrefois interdits), le vote des femmes syriennes pour la première fois,
l’introduction d’isoloirs… Mais fin en 58, lors de la fusion Syrie/régime
autoritaire Nassérien en Egypte (création de la République arabe unie).
- En parallèle, dès 1950 un militantisme palestinien voit le jour : des
mouvements étudiants comme l’Union générale des étudiants palestiniens
ou le Mouvement des nationalistes arabes (MNA). Ils encouragent un
esprit de résistance qui se traduit par la création du Mouvement de
libération de la Palestine ou Fatah. Une nouvelle étape est ensuite
franchie en 64 dans l’affirmation de l’identité Palestinienne, avec la
création de l’OLP dont le siège se trouve à Jérusalem, qui a un parlement
en exil, le Conseil national palestinien, le pluralisme est de règle
puisqu’il doit refléter toutes les composantes professionnelles,
idéologiques et culturelles de cette société dispersée. La Guerre des Six
Jours en 67 intensifie la conflictualité régionale et renforce la répression
exercée par les régimes autoritaires arabes, tout en confirmant le rôle
central de l’OLP dans la résistance palestinienne. Ainsi, nous observons
du côté des Palestiniens une tentative de démocratie populaire malgré la
non possession d’un État, face aux régimes autoritaires.
=> Début d’années de répression qui referment l’une des plus longues
expériences pluralistes du Moyen-Orient arabe, et montrent combien la
démocratie demeure fragile dans la région face aux dynamiques
autoritaires.
B) Autoritarismes modernisateurs
=> Régimes qui cherchent à moderniser leurs sociétés (éducation,
réforme agraire, promotion droits des femmes…) mais refusent d’ouvrir un
véritable espace démocratique. Ces autoritarismes modernisateurs
partagent une même volonté de transformation sociale encadrée par un
pouvoir fort, qu’il s’agisse de l’Egypte de Nasser (République) ou de l’Iran
du Shah (Monarchie). Quant à la Turquie, elle est un cas plus original,
conservant l’héritage modernisateur du kémalisme tout en maintenant un
pluralisme électoral réel, bien que strictement surveillé par l’armée.
- Après coup d’État des Officiers libres (1952) qui renverse le roi Farouk et
abolit la monarchie, un régime militaire révolutionnaire s’installe en
Égypte. Nasser, d’abord Premier ministre (1953-1954), devient président
par plébiscite en 1956. Sa priorité est de moderniser l’État et de renforcer
son indépendance, reléguant le pluralisme politique au second plan. Il
gouverne par référendum, concentre les pouvoirs et interdit le Wafd, les
Frères musulmans et les communistes, au nom de l’indépendance
nationale, de la justice sociale et de l’anti-impérialisme. Départ des
troupes britanniques en 1956, la crise de Suez et son refus d’adhérer au
Pacte de Bagdad renforcent son prestige et montrent qu’un régime
autoritaire peut avoir une base de légitimité populaire. Sur le plan intérieur,
il fait de nombreuses réformes sociales et économiques (réforme agraire,
industrialisation, scolarisation de masse…) et façonne alors l’image d’un
État paternaliste. Culte de la personnalité omniprésent : alors qu’il
annonce sa démission après la défaite écrasante contre Israël en 1967
(Guerre des 6 jours), des milliers de personnes manifestent pour son
retour au pouvoir. Pour ses partisans, la souveraineté prime sur la liberté
politique, tandis que pour ses adversaires, il incarne un autoritarisme
répressif, comparable à Hitler. Ce régime sert de modèle à d’autres
régimes militaires autoritaires (Syrie, Irak, Libye), qui imitent ce mélange
de populisme et centralisation autoritaire.
- Le parti Baas, fondé sur l’idéal d’unité arabe, accède au pouvoir par des
coups d’Etat en 1963 en Irak et en Syrie. Cependant, les années 63-70
marquent une mutation idéologique du baasisme, les branches syrienne
et irakienne évoluent séparément et se disputent la représentation de la
nation arabe. En Syrie, le Baas s’impose durablement dès 1963,
instaurant un régime autoritaire l’armée et le parti monopolisent le
pouvoir. En Irak, le Baas est d’abord écarté avant de revenir en 68,
ouvrant la voie au régime de Saddam Hussein. Ces régimes se
présentent comme modernisateurs (réformes sociales, nationalisations),
mais verrouillent totalement la vie politique et s’appuient sur la répression.
- Par ailleurs, la répression n’est pas qu’arabe. Comme en Egypte avec
Nasser ou l’Irak et la Syrie Baasiste, l’Iran sous le Shah illustre un
autoritarisme modernisateur réformes sociales et centralisation du
pouvoir vont de pair avec la répression de toute opposition. Bien que
monarchique et allié fidèle du bloc occidental, l’Iran relève des
autoritarismes modernisateurs. La Révolution blanche (1960) est un
programme de développement centré sur une réforme agraire. Ce régime
autoritaire montre comment un pouvoir peut moderniser la société sans
pour autant devenir démocratique, à l’image de Nasser. La réforme
permet en 1963 le vote des femmes + modernisation de l’éducation, de
réelles avancées. Toutefois, le Parlement n’est pas consulté, dissous en
1961 à cause de son opposition à la réforme. Il n’y a ni contre pouvoir ni
véritable opposition, car religieux et gauche sont réprimés. Le Front
national et le Mouvement pour la liberté, héritiers de Mossadegh,
dénoncent la suppression des droits parlementaires, sans réponse.
Malgré un plébiscite avec 90 % de votes favorables, celui-ci n’est pas libre
et vise surtout à consolider le pouvoir royal. Ce dernier atteint son apogée
en 1967 avec le couronnement de Mohammad Rezâ et Farah Diba,
première impératrice en Iran, renforçant l’autorité du Shah. Khomeyni, qui
condamne la Révolution blanche et le plébiscite, est arrêté en juin 1963
puis exilé en 1964 en Turquie. Son arrestation provoque de violentes
manifestations, auxquelles le régime répond par une répression brutale
(manifestants tués et emprisonnés), illustrant un autoritarisme
monarchique modernisateur. Bien qu’exilé, Khomeyni arrive dans un
régime lui aussi autoritaire modernisateur.
- Bien que solidement ancrée dans le bloc occidental dès son adhésion à
l’OTAN en 52, la Turquie se rapproche par son fonctionnement interne des
autoritarismes modernisateurs de la région. Après 1945, la Turquie
connaît la fin de l’État kémaliste dans sa forme initiale, et le début d’une
nouvelle ère politique avec l'introduction du multipartisme dès 1946. Le
Parti démocrate (PD) porté par Adnan Menderes, remporte toutes les
élections de 1950 à 1960, incarnant une transition vers une démocratie
élective, mais sans rupture avec l’héritage kémaliste. Le PD libéralise
l’économie et donne plus de place à la religion dans l’espace public (ex :
appel à la prière en arabe) sans remettre en cause la laïcité. Cependant,
le régime reste autoritaire : malgré les promesses de pluralisme, le PD
restreint la liberté de la presse, harcèle l’opposition et effectue des purges
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