Animation d’atelier d’écriture

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Animation d’atelier d’écriture
Jacques Loubet
Dans EmpanEmpan 2018/3 (n° 111)2018/3 (n° 111), pages 145 à 150
Éditions ÉrèsÉrès
ISSN 1152-3336
ISBN 9782749261607
DOI 10.3917/empa.111.0145
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Pour suivre
Jacques Loubet, psychanalyste et formateur en travail social.
1. Cité par M. Capul et M. Lemay, De l’éducation spécialisée, Toulouse, érès, 2004.
Animer un atelier d’écriture, c’est avoir
une position clinique liée au politique :
réintroduire dans la cité ceux que l’on
avait chassés, il faut d’abord avoir appris
à lire l’humain. Pour Gilles Gendreau,
l’intervenant devient « un thérapeute dans
et par l’événement quotidien1 ».
« Le désir même de l’homme se consti-
tue, nous dit Hegel, sous le signe de la
médiation, il est un désir de faire recon-
naître son désir. Il a pour objet un désir,
celui d’autrui, en ce sens que l’homme
n’a pas d’objet qui se constitue pour son
désir sans quelques médiations. » Le désir,
c’est toujours le désir de l’autre, nous le
verrons, par la force du désir agissant par
le transfert : « de l’amour qui s’adresse
au savoir ». Mais l’intervenant doit tenir
compte d’autres facteurs sociologiques,
économiques, culturels. Il doit être un
tisseur de dire en permanence pour qu’il
n’y ait pas des effets de groupe mais que
chacun puisse être un parmi d’autres,
sinon tout le monde vit dans un brouhaha
la parole de chacun n’est plus entendue.
Le groupe prend alors le pas sur le sujet et
l’intervenant devient un pompier éternel
qui éteint des incendies qui se rallument
sans cesse.
La disponibilité de l’intervenant, son
espace intérieur, désencombré, permet
d’avoir une disponibilité attentive pour
ce qui est dit. C’est dans la mesure où un
intervenant peut jouer le rôle de conte-
nant, de protection et de maintenance,
qu’il devient possible de réduire ou d’éli-
miner certains passages à l’acte destruc-
teurs pour soi-même et pour autrui, et dans
un premier temps de les transformer en
« acting out ». Entre la parole et l’acte, un
acting out est un donner à voir à l’autre. Il
est également très important que l’inter-
venant se situe comme un médiateur entre
le sujet et son environnement.
Ayant été élève intervenant, puis forma-
teur, j’ai été témoin de changements
au l des ans. Les écoles de formation
donnaient aux futurs intervenants une
sensibilisation à la maîtrise de nombreuses
activités : marionnettes, théâtre, cinéma,
Animation d’atelier d’écriture
Jacques Loubet
« Tu es pressé d’écrire,
comme si tu étais en retard sur la vie
s’il en est ainsi, fais cortège à tes sources
hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance. »
René Char, Commune présence
Pour suivre, Empan n° 110, juin 2018,
Écritures au travail
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2. D.W. Winnicott, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.
3. S. Freud (1921), « Psychologie des foules et analyse du moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
sports, poterie, travail du bois, musique…
Il fallait faire de l’intervenant un être poly-
valent qui utilise les médiations indivi-
duelles comme groupales. Un stagiaire en
dernière année devait être en mesure d’ani-
mer un atelier. Pour les psychotiques, par
exemple, certaines médiations pouvaient
se présenter comme effet de suppléance
donnant lieu à des transformations impres-
sionnantes sur certains jeunes. Cela pose
les questions suivantes : « quelle peut-être
la place de l’activité en tant que médiatrice
d’un changement ? » ; « Est-ce que l’on
peut permettre la naissance d’un je ? »
Il convient là de se référer à Winnicott :
« Il faut donner une chance à l’expérience
informe, aux pulsions créatrices motrices
et sensorielles de se manifester, elles sont
la trame du jeu. C’est sur la base du jeu
que s’identie toute l’existence expé-
rientielle de l’homme. Nous ne sommes
plus dès lors introvertis ou extravertis.
Nous expérimentons la vie dans l’aire des
phénomènes transitionnels, dans l’entre-là
existant de la subjectivité et de l’observa-
tion subjective qui se situe entre la relation
extérieure de l’individu et la réalité parta-
gée du monde. »
Le terme « activité » est déni comme la
« puissance ou le pouvoir agir », c’est donc
un moyen de « donner vie ». Winnicott
encore, dans Jeu et réalité : « L’enfant qui
joue habite une aire qu’il ne quitte qu’avec
difculté, où il n’admet pas facilement les
intrusions » ; « En jouant, l’enfant mani-
pule les phénomènes extérieurs, il les met
au service du rêve et il investit les phéno-
mènes extérieurs choisis en leur conférant
la signication et le sentiment du rêve2 ».
La fonction paternelle consiste à mainte-
nir une médiation pour assumer les consé-
quences, c’est-à-dire restaurer la fonction
paternelle dans le chemin de l’amour.
Freud a beaucoup tenu compte de l’arti-
culation du psychique et du social. Il y
a une œuvre socio-anthropologique de
Freud : Totem et tabou, 1912 ; Considé-
rations actuelles sur la guerre et la mort,
1915 ; Psychologie collective et analyse
du moi, 1921 ; L’avenir d’une illusion,
1927 ; Malaise dans la civilisation, 1930.
Dans « Psychologie des foules et analyse
du moi », un texte de 1921, il écrit ceci :
« Dans la vie psychique de l’individu pris
isolément, l’Autre intervient très régu-
lièrement en tant que modèle, soutien et
adversaire, et de ce fait la psychologie
individuelle est aussi et simultanément
une psychologie sociale en ce sens élargie
mais parfaitement justiée3. »
François Tosquelles dénissait sous la
formule de « clinique institutionnelle »
la dynamique d’attention aux signes du
quotidien étendue au fonctionnement
global de l’établissement de soin. À noter
que cette dynamique produit un effet
retour sur l’équipe elle-même, générant
des effets d’autorégulation et de crois-
sance psychique dans le groupe soignant.
Parce que la psychothérapie institution-
nelle n’est pas une « technique », parce
que l’organisation du collectif soignant
dans l’établissement n’est pas qu’un
problème de management : c’est avant tout
une praxis. Une praxis réside dans ce faire
dans lequel l’autre est sujet de sa propre
autonomie, de sa propre « guérison », de
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Pour suivre
4. G. Pérec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974.
son développement, c’est-à-dire la vraie
clinique, la vraie psychologie, la vraie
médecine.
Qu’est-ce que la praxis ? Jacques Lacan,
dans le séminaire XI, dit : « C’est le terme
le plus large pour désigner une action
concertée pour l’homme, quelle qu’elle
soit, qui le met en mesure de traiter le réel
par le symbolique. »
La psychothérapie institutionnelle s’inscrit
d’elle-même dans les faits du champ de la
société qui considère le malade comme
l’auteur de sa guérison et tend à créer des
systèmes de médiation que Tosquelles
appelait « objets institutionnels » ce sont
aussi bien des ateliers, des réunions, des
lieux privilégiés de fonction… Le point le
plus important est la liberté de circulation,
c’est le lieu où la parole peut émerger…
Il n’y a que la poésie qui permette l’inter-
prétation, rappelle Lacan en 1977.
L’atelier d’écriture est la création d’un
espace qui participe à faire surgir du théra-
peutique. Un espace de dire, un espace de
paix.
Existe-t-il un savoir chez les gens censés
ne rien savoir ? La validation anthropo-
logique, c’est de faire passer l’oral à l’écrit
pour constituer un savoir. Quand nous
prendrons le temps de lire, nous saurons
que la parole efeure le sable et que l’écri-
ture grave dans la pierre. Accueillir à la
source ce qui deviendra peut-être source.
Georges Perec a très bien lu, dans Espèces
d’espaces, cette écriture ordinaire : « Il
y a peu d’événements qui ne laissent au
moins une trace écrite. Presque tout, à
un moment ou à un autre, passe par une
feuille de papier, une page de carnet, un
feuillet d’agenda, ou n’importe quel autre
support de fortune (un ticket de métro, une
marge de journal, un paquet de cigarettes,
le dos d’une enveloppe, etc.) sur lequel
vient s’inscrire, à une vitesse variable et
selon des techniques différentes, selon le
lieu, l’heure ou l’humeur, l’un ou l’autre
des divers éléments qui composent l’ordi-
naire de la vie4. »
Les notes de réexion, les souvenirs rédi-
gés, le journal intime, ou comme il m’ar-
rive parfois tandis que je marche dans les
bois, ou sur une plage, de noter sur un bout
de papier la demande urgente du moment
qui commence à s’énoncer dans ma tête.
L’écriture ordinaire serait, en principe,
toujours bridée, elle ne s’émanciperait
guère de l’exercice de style, d’où cette
fascination qui naît à la n du xixe siècle
et qui rassemble des écrits triomphe
l’écart ; c’est une véritable fracture dans
« l’ordre du savoir et du pouvoir » tel que
Michel Foucault le proposait.
Nous voyons apparaître une plume au
vent fou, cultivant l’ignorance, le mépris
ou l’oubli des règles. Les textes d’en-
fants, de naïfs, de déments, ceux qu’on
nommera « écrit brut » seraient les seuls
à se défaire des lois d’airain de la lettre.
Pourtant, l’écriture du berger n’est pas
celle du médecin, même si elles doivent
être traduites l’une et l’autre.
Dénicher des oiseaux de mots pour partir
comme d’autres pour des aventures de
papier. Sauver des mots qui sont en train
de se noyer dans une goutte d’encre. Ne
jamais oublier que c’est toujours un sujet
qui écrit de sa main. Ce simple geste le
qualie comme unique, il lui confère au
moins l’autonomie du nom propre.
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5. R. Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Paris, Le Seuil, 1977.
Ainsi peut-on trouver ces écritures ordi-
naires fantastiques, mais les ateliers
d’écriture n’en font-ils pas partie ? Une
source qui jaillirait au milieu d’un désert
pour ceux qui sont en deuil ? Une tenta-
tive de créer un monde plus harmonieux,
de le nommer, car l’arc-en-ciel ignore les
couleurs de l’enfance, la rivière, le ciel
et les étoiles ne savent pas ce qu’est la
poésie…
Je crois que ce sont ces personnes en grande
souffrance physique et psychique qui me
l’ont appris. Ces personnes qui, pour la
société, ne sont personne : fous, démunis,
en manque de père et de repère, enfermés
dans des cases, sdf, toxicos, psychotiques,
bref tous rejetés par la société marchande
et capitaliste, qui ne sont pas individua-
listes parce que l’individualisme, ce n’est
pas l’individu, c’est sa rature. Pour cacher
la misère, nous avons des cache-misère, le
libéralisme comme une honte à boire, une
eur d’acier d’un monde sans pitié.
Ce sont celles-là mêmes, dans une vérité
qui s’est mise à parler puis à écrire, qui ont
mis en mots parfois cet impossible gé au
cœur du langage, qui énoncent le manque
qui nous fait être homme ou femme.
Certains ont pris l’écriture de plein fouet
comme un boxeur. L’atelier d’écriture
offre à ces naufragés de l’intime la possi-
bilité de construire, chacun, leur espace
intime.
QUelQUes méthoDes et jeUx poUr
animer Un atelier DécritUre
– « Je me souviens… » : écrire la suite de
« je me souviens » permet d’arrimer les
souvenirs, comme le fait Perec dans son
livre du même nom ;
– les cadavres exquis ;
– partir d’un fragment de texte, extrait par
exemple de Roland Barthes, Fragments
d’un discours amoureux5, et le prolonger ;
– méthode des mots tirés d’un chapeau,
puis associés, naissance d’autres mots à
partir de celui choisi ;
– à partir d’une structure de texte, ajouter
des mots ;
– écrire un poème à partir de jeux :
par exemple, « je suis comme »,
« ce qui m’étonne, me désole,
m’impressionne… » ;
– écrire la suite d’une nouvelle.
Quelques règles sont à respecter pour
animer un atelier d’écriture, par exemple
que chacun lise son texte à haute voix,
avec obligation de ne porter aucun juge-
ment sur le texte de l’autre. Il est impor-
tant alors de repérer ce qui se noue ce
qui ce nous – entre les participants durant
la lecture des textes. L’imaginaire tombe,
on s’apprivoise l’un l’autre. Ce qu’ils
avaient tous compris, c’est que je n’étais
pas là pour les juger, s’ils étaient présents,
c’était du fait de leur libre choix. Je ne
leur voulais rien, simplement, à travers les
mots, tenter de développer une autonomie
morale et subjective.
Parfois, Jacques Prévert venait nous visi-
ter, il nous glissait à l’oreille : « J’écris
pour faire plaisir à quelques-uns uns et
pour en emmerder quelques autres. »
C’est sur l’adhésion d’un noyau dur
que l’atelier peut fonctionner. Recourir
à la connaissance, c’est postuler que le
savoir viendra du défectueux lui-même,
à condition que l’on accepte de passer
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