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La voiture qui m’avait transporté depuis Adiaké s’immobilisa.
J’étais arrivé à Bassam. Je mis pied à terre et récupérai ma valise.
La gare routière de Grand-Bassam, située en plein centre de la
ville, en était sans doute l’endroit le plus animé. Les chauffeurs,
dans leur jargon, se querellaient ou taquinaient quelque vendeuse
d’oranges. Les passagers, toujours impatients, se plaignaient dans
les taxis en partance pour Abidjan, Aboisso ou Adiaké. C’étaient,
pour la plupart, des élèves qui rentraient de chez leur famille pour
reprendre les classes. Ils se reconnaissaient à vue d’œil, ces
élèves, rien qu’à leur habit coquet et à leur démarche fière. Ils
portaient des chemisettes aux couleurs vives, des pantalons
souvent bleus et marchaient les mains dans les poches.
J’étais de ces jeunes gens-là, c’est-à-dire que j’étais un élève.
Pourtant, ma chemisette était gris pâle et je ne marchais pas les
mains dans les poches. Ce n’était pas par souci d’originalité que
je me distinguais par mes vêtements et mes manières discrètes. La
simplicité était un attribut de mon caractère et peut-être venait-
elle de mes origines modestes.
J’étais le premier fils d’un pêcheur du village d’Akounougbé.
Après moi, ma mère avait donné une fille et un autre garçonnet à
mon père. Quand j’en eus l’âge, on m’inscrivit à l’école française
et je me mis à travailler ardemment, peut-être parce que cela
m’amusait. Je perdis mn père quelques jours avant de passer mes
deux premiers examens scolaires. Cette mort me peina beaucoup
mais je passais avec succès le certificat d’études primaires et je
fus reçu à l’entrée en sixième, premier du centre d’Adiaké.
Malgré notre pauvreté, ma mère décida de me laisser entrer au
collège. Moi, j’aurais volontiers accepté d’être un pêcheur et de
sillonner la lagune Aby sur ma pirogue, lancer l’épervier pour
capturer les sardines, les carpes et les brochets… J’étais donc
entré au Collège Moderne de Grand-Bassam. Trois années
s’étaient déjà écoulées et je venais faire ma quatrième année,
c’est-à-dire la classe de troisième.
Ma valise n’était pas bien lourde. Je la soulevai et me mis à
marcher vers la concession de mon tuteur. Des gamins tout nus se
vautraient ou s’amusaient dans le sable. Le Maure, assis devant sa
petite boutique, prenait son thé habituel. Dans les rues, les
passants étaient peu nombreux. La circulation automobile était