
SCIENCE SANS CONSCIENCE… LA RUINE DE L’AME SELON PIERRE BOULLE
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caractérisé comme des processus intelligents, en lien avec la fonction cérébrale ou d’autres
processus de la nature (Josephson, 1980 et 2005). La question métaphysique posée par Ulysse
Merou dans La planète des singes (1963) est récurrente: « L’essentiel n’est#il pas, après tout,
que l’esprit s’incarne dans quelque organisme ? » (Boulle 1963, 1998: 330). Cette « énergie
du désespoir » que secrète dorénavant une humanité privée d’avenir échappe au Professeur
Trouvère, à l’instar d’un Capitaine Nemo: il est finalement châtié pour son orgueil
prométhéen, comme tous les savants fous convaincus d’un mal nécessaire au service du bien
(Machinal, 2013 ; Vaquin, 1989).
L’utopie scientifique verse ainsi dans la dystopie sociale. Il semble que le sarcasme
boulléen se déploie peu à peu en un pessimisme paradoxal: tout est au mieux dans le pire des
mondes… Dans Miroitements (1982), le président Blondeau, défenseur de l’énergie solaire
photovoltaïque, lutte contre la nature pour imposer une énergie écologique qui termine par
perturber l’écosystème. Aspirer au bien et produire le mal. Tel est le dilemme de l’homme de
science à l’heure de la postmodernité globalisée car tout humanisme est éradiqué de la surface
des consciences consuméristes. Le rapport à l’argent semble bien contaminer les projets
scientifiques, appelés à prouver leur rentabilité dans un monde effrayé par les dépenses
inconsidérées, comme si tout, l’homme y compris, n’a qu’une valeur marchande.
Les désillusions, quant à l’avenir d’une humanité sans âme, reportent l’espoir sur le règne
animal menacé mais toujours plus humain que les hommes, comme dans La baleine des
Malouines (1983). Au printemps 1982 l’armada britannique est en route pour reconquérir les
îles Malouines occupées par l’Argentine, précipitant ainsi la chute de la junte militaire et
assurant la réélection de Margaret Thatcher. L’état#major demande de torpiller les
déplacements non identifiés, y compris les cétacés qui apparaissent sur les radars comme des
sous#marins. Le roman se présente comme l’antithèse du Moby Dick (1851) d’Herman
Melville. Le capitaine Clark, homme de guerre, témoigne de son humanité en épargnant la vie
d’une baleine bleue et la protégeant des baleines tueuses. Figure d’une présence plus ou
moins divine selon l’équipage, elle se révèle une précieuse alliée au point de se sacrifier en se
précipitant sur les torpilles qui barrent la route au bâtiment.
Enfin, dans Le Professeur Mortimer (1988), un éminent cancérologue, désespéré par les
expériences sur les animaux, se retire sur une île déserte qui rappelle celles du Docteur
Moreau (Wells, 1896) et du Docteur Lerne (Renard, 1908), pour poursuivre ses recherches en
compagnie de sa femme Rosetta, de sa chienne et de quelques assistants. Désespéré par la
mort de son fidèle compagnon canin, il prend pour cobaye une assistante qu’il parvient à
guérir du cancer alors que sa propre épouse en décède. Dans un brusque accès de fureur, il
l’assassine puis met le feu à son laboratoire. Le scientifique incarne finalement l’esprit du mal
qui emporte dans sa folie dévastatrice l’espoir d’un monde meilleur, au risque de l’avènement
du Meilleur des mondes (Faye, 1993). Les fictions de la science semblent unanimes quant à la
nuisance de l’hybris scientifique car l’homme se divinise, persuadé de pouvoir deviner
l’avenir et l’écrire à sa guise (Haynes, 1994). Quels que soient les combinaisons et
arrangements des possibles, l’utopie mondialisée ne saurait aboutir qu’au terrible choc des
civilisations et à l’effacement des individualités au profit du clonage général (Wegner, 2014).