Science sans conscience : La ruine de l'âme selon Boulle

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JOURNAL OF
PHILOLOGY AND INTERCULTURAL COMMUNICATION
REVUE DE PHILOLOGIE ET DE COMMUNICATION INTERCULTURELLE
Vol. II, No. 1, Jan. 2018
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SCIENCE SANS CONSCIENCE…
LA RUINE DE L’AME SELON PIERRE BOULLE
Daniel S. Larangé
Université Paris Est Créteil / Notre#Dame de Sainte#Croix de Neuilly sur Seine
 ! According to Pierre Boulle, although science is supposed to have a great destiny, it fails in
its vocation while thinking to do well; it paradoxically precipitates the man in his gross stupidity and
inhumanity, despite being simultaneously invested with a spiritual mission which would have elevated
humanity to wisdom. Therefore, the writer explores the fictitious probabilities of science, seeking in
vain to find an ethical solution in a century contaminated by mercantilism and laziness. This is why he
describes with an infallible logic the intertwining that leads man to his own destruction, namely by the
near extinction of all meaning.
"#! Utopia, dystopia, scientism, self3destruction, realist fantasy.
Les œuvres d’anticipation de Pierre Boulle (1912#1994) développent une réflexion
d’épistémologie critique et noncent les menaces de la science capable d’instaurer son diktat
sur la société. À ce titre, Les Jeux de l’esprit (Julliard, 1971) veloppent une dystopie qui
remet en question l’éthique scientifique et condamne l’abrutissement des masses au nom
d’une culture de l’hédonisme.
Comment les promesses de la science menacent#elles l’humani de sombrer dans un
cauchemar inextricable ?
La réflexion sur l’action sociale, politique et morale des sciences se retrouve aussi bien
dans La Planète des singes (Julliard, 1963) que dans Les Contes de l’absurde (Julliard, 1953),
E = mc2 (Julliard, 1957), Quia absurdum: sur la Terre comme au Ciel (Julliard, 1970),
Miroitements (Flammarion, 1982) ou Le Professeur Mortimer (Le Fallois, 1988). Par le biais
de la fiction, elle s’interroge sur l’orientation du progrès et annonce un post#humanisme
caractérisé par la bestialisation, la fin des valeurs humanistes et l’entropie inéluctable de la
réalité entraînée par l’absurdité mondialisée.
Il s’agit de décrire comment l’usage d’une science sans conscience précipite peu à peu
l’humanité́ à la ruine de l’âme. L’approche transdisciplinaire envisage une lecture
sociocritique des grandes thématiques de Pierre Boule au regard des craintes et des attentes de
la société française au tournant d’un univers clivé en deux blocs idéologiques dans les années
1950 au commencement d’une uniformisation autour de la raison économique dans les années
1980.
1. F(r)ictions de la science
Pierre Boulle est d’abord un ingénieur: son approche des sciences se veut donc pragmatique.
Les sciences sont au service de la conception et de la fabrication. Il est diplômé de Supélec,
établissement de formation scientifique dans les domaines de l’information, de l’énergie et
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des systèmes. En tant que praticien des sciences, il est appelé en Asie du Sud#Est, notamment
en Malaisie à résoudre des problèmes techniques complexes, à partir de connaissances
économiques, sociales et environnementales (Frackman Becker, 1996).
Cette expérience est essentielle dans la maturation de l’écrivain d’anticipation car ses
propos demeurent toujours inscrits dans une connaissance réelle et une pratique concrète.
Aussi, lorsqu’il propose des fictions de la science, ces fictions exercent une fascination
d’autant plus forte qu’elles s’ancrent dans une forte probabilité. Jamais il ne s’aventure très
loin dans la pure spéculation ni ne laisse sa fantaisie parcourir les sentiers de l’imagination.
C’est pourquoi son œuvre d’anticipation demeure imprégnée d’une forte dose de réalisme et
les dimensions utopiques finissent par retomber dans le pessimisme du réel.
La science reste cessairement liée à la technique au XX
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siècle. Bien plus, les progrès
techniques témoignent d’abord de la puissance des sciences et fascinent les foules profanes.
Or l’ingénieur Boulle manifeste très tôt son scepticisme face à l’automatisation et la
robotisation de la société. Tandis que les masses et le pouvoir politique qui les représente se
réjouissent aveuglément de la mécanisation de la société, « l’Homme qui haïssait les
machines » la nonce s 1965 et entreprend une guerre secrète contre cette nouvelle entité
d’envahisseur:
Antagonisme de la basse routine et de la divine imagination. Haine réciproque de
l’automatisme et de l’intelligence créatrice. Combat éternel de l’esprit et de la matière. Depuis
longtemps, monsieur, je me suis consacré à cette lutte et me suis engagé corps et âme dans la
sainte croisade, faute d’avoir pu assigner un idéal plus noble à la condition humaine. Vous
voyez devant vous l’homme suscité par le ciel pour combattre les machines et s’opposer à leur
extravagante ambition. Les humilier, abattre leur insupportable vanité, faire preuve par l’absurde
de leur inconscience, les convaincre elles#mêmes de leur inintelligence, voilà mes méthodes.
(Boulle, 1965, 1998: 197).
Cette méfiance face à la récupération des sciences par la technologie s’avère être à
l’avant#garde car l’esprit du temps est plutôt à l’enthousiasme et le Cycle des robots d’Isaac
Asimov (1920#1992) vient seulement d’arriver en Europe: I, robot (1950) est traduit par Les
robots dès 1967. C’est dans un univers bipolaire que le lecteur est conduit, dans lequel la
banalité du quotidien, caractérisée par un matérialisme excessif, l’emporte sur la spiritualité
de l’imagination créatrice. Le personnage n’est pas sans rappeler l’écrivain en personne,
notamment lorsqu’il esquisse sa brève biographie et se présente comme l’ultime héraut d’une
humanité à l’agonie, figure quasiment messianique, martyr « engagé corps et âme » pour une
cause juste, « la sainte croisade », répondant ainsi à une élection divine en « homme suscité
par le ciel », afin de mener la lutte du sens moribond contre « l’absurde de linconscience »,
comme en témoignent les nouvelles des recueils Contes de l’absurde (1953) et Quia
absurdum: sur la Terre comme au Ciel (1970). La science, au lieu d’apporter du sens au
monde, le plonge dans une complexité qui ne peut que le désorienter puis le déresponsabiliser.
En effet la mécanisation à outrance commence à l’échelle planétaire dans l’entre#deux
Guerres. Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin et Mort à crédit (1936) de Louis#
Ferdinand Céline en témoignent. Elle contamine peu à peu l’humanité et participe à la
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déshumanisation dont l’apogée est atteint dans la Shoah massacres et carnages sont
industrialisés (Jonas, 1994).
Je n’ai jamais oublié l’instant j’eus la révélation. C’était un soir d’orage. J’étais seul dans la
salle des turbines ; ou presque seul. Le machiniste qui veillait sur elles, était une parfaite brute.
À force de vivre parmi ces créatures sans âme, il avait pris un peu de leurs façons et de leur
allure. Toutes les demi#heures, il faisait lentement le tour du groupe en marche. Avec des gestes
d’automate, il ajoutait de l’huile dans les graisseurs, relevait des températures, lui tâtait
machinalement le pouls et écoutait son halètement. Puis il retournait s’asseoir sur son banc et
restait immobile. Son regard reflétait le même néant spirituel qui émanait de la carapace noire.
(Boulle, 1965, 1998: 198#199)
Un transfert évident a lieu: la machine est humanisée par la personnification qu’en fait
l’ouvrier, s’en occupant comme un médecin, alors que ce dernier se mécanise à travers des
gestes et des tâches automatisés.
Il en ressort que l’excellence de l’humain découle de la possibilité intrinsèque de
« faillir », autrement dit de reconnaître consciemment sa faute. En revanche, le dispositif
technique n’a qu’un accès limité à l’erreur, sans autre alternative que de recommencer les
opérations par le reboot de son système. Paradoxalement, la faiblesse éthique de l’humanité
assure sa suprématie sur la machine incapable de mieux faire que de se initialiser. En effet,
l’humain poursuit son activité en cherchant à se « racheter » de ses faiblesses ; la machine ne
cherche qu’à réitérer ses opérations en modifiant au fur et à mesure des échecs ses paramètres
initiaux. Toutefois le Professeur Fontaine, à l’instar du Dr Frankenstein, introduit#il dans « Le
Parfait robot » l’algorithme nécessaire pour que la machine se trompe afin qu’elle parvienne
enfin à s’humaniser (Boulle, 1953).
Dès lors, la réflexion technico#scientifique verse dans une épistémologie éthique et
l’œuvre de Pierre Boulle pose avec pertinence des interrogations d’ordre moral, montrant
comment l’homme perd de son humanité en cultivant un orgueil prométhéen: celui d’une
« infaillibilité » qui conduit à devenir un deus ex machinasincarné.
Or cette mécanisation du monde provoque d’abord un « malaise » (Boulle, 1965, 1998:
198, 201) duquel sourd une « angoisse » irraisonnée (201), symptômes préludant une
dépression collective latente. En s’opposant à l’invasion mécanique, « l’Homme qui haïssait
les machines » est acculé à la folie, mettant ainsi en avant le « tragique » (202) d’une époque
que le règne grandissant de l’absurde prépare à la postmodernité: les deux blocs, le monde
capitaliste et le monde socialiste, s’entendent en ce qui concerne la confiance octroyée à
l’appareil d’État, à l’industrialisation et à l’armement, confiance supérieure à celle accordée
aux hommes relégués comme des « masses » de consommateurs ou de prolétaires
embourgeoisés par le mirage de la propriété. Aussi convient#il de reconnaître « un fond
philosophique commun, un thème essentiel sur lequel la fantaisie de l’écrivain ingénieur
s’amuse à broder chaque fois des arabesques » (203). Finalement les idéologies sont amenées
tôt ou tard à se rejoindre car la technique manipule les sciences au nom de la puissance et de
la domination (Mannheim 1929, 1956): la machine promet de libérer l’homme du travail aussi
bien dans le monde soviétique que dans les sociétés plus libérales, tout en l’asservissant
davantage. À ce propos, Jean#Marie Domenach reconnaît que « l’ordinateur achève ce que la
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colonisation avait commencé, de même que le cosmopolitisme des spectacles, des voyages,
des religions et des drogues prolonge l’impérialisme de l’Occident » (Domenach, 1976, 72).
Cette addiction à la technologie se retrouve dans l’usage immodéré du numérique
métaphore de la mondialisation d’une démocratie selon laquelle la quantité supplée à la
qualité (Sorrente, 2011 ; Varescon, 2013).
D’abord, La Planète des singes (1963) est un apologue traitant de la prétention humaine
(Andronikof, 2002) et de la pression politique exercée sur les sciences: les singes sont
convaincus d’être sis au sommet de la création et prêts à falsifier la réalité pour faire dominer
leur idéologie. La dimension éthique évidente relève du roman à thèse. La technique exploite
les sciences sans se soucier du développement spirituel de la civilisation simiesque mais en
assurant la promotion des dogmes de l’État.
Dans Le Jardin de Kanashima (1964), deux scientifiques sont confrontés: un jeune
bourgeois, Enricho Luchesi, passionné de sciences et un vieux physicien, Von Schwarz,
émule de l’ingénieur Werner Von Braun (1912#1977), d’abord au service du régime nazi
avant d’être engagé, après la Seconde Guerre mondiale, par la NASA. Les fusées V2,
premiers missiles balistiques, destinées à atterrir sur la Lune, serviront d’armes de guerre. La
course à l’espace contribue ainsi au progrès de l’armement. Le récit légèrement uchronique,
qui se clôt sur le premier voyage sur la Lune réalisé par les Japonais, est une méditation sur
l’enjeu moral de la science et des techniques.
Le grand roman dystopique sur la science dont la nouvelle « Le règne des sages » (1953)
semble en constituer le patron est Les Jeux de l’esprit (1971). Le thème du compromis des
sciences et du politique par l’intermédiaire de la technique est poussé jusqu’à l’extrême: les
hommes finissent par se lasser de la pure connaissance et se reposent sur les bienfaits de la
technique, laquelle les gouverne à leur insu. Les pilotes les plus aguerris oublient comment
piloter sans l’aide de leur ordinateur de bord et le public, scientifiques compris, ne se
passionne plus que pour les techniques de combat de plus en plus violentes et sophistiquées.
La dichotomie entre sciences du vivant et sciences de la matière ne font que s’accroître au
point de devenir des idéologies aveugles, soutenues par des équipes de sportifs qui imposent
leurs vues par la force et la violence.
Où est le bien ? Où est le mal ? Cette frontière ne relève pas de la connaissance mais de la
morale, expression de la spiritualité humaine. Cette méditation éthique sur le terrain de
l’épistémologie se retrouve aussi dans Le Bon viathan (1978) qui ouvre un cycle consacrée
aux grandes sources d’énergie avec L’Énergie du désespoir (1981) et Miroitements (1982).
Hans Jonas (1903#1993) déclare à ce propos: « Les possibilités apocalyptiques contenues dans
la technologie moderne nous ont appris que l’exclusivisme anthropocentrique pourrait bien
être un préjugé. » (Jonas [1979], 1990: 72). Un pétrolier nucléaire baptisé du nom du monstre
biblique « Léviathan », métaphore de l’État pour Thomas Hobbes (1588#1679), est pris
d’assaut par un groupe d’écologistes qui, luttant pour la préservation de la nature, s’insurgent
face au risque de radioactivité sans prendre conscience que le véritable danger vient du
pétrole.
Sous l’inspiration des théories du prix Nobel de physique 1973, Brian David Josephson
(1940*), Pierre Boulle envisage un asile psychiatrique le Professeur Trouvère transforme
les émotions extrêmes de ses patients en « énergie spirituelle ». Dans la prolongation du
projet, il tente de comprendre, du point de vue de la physique théorique, ce qui peut être
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caractérisé comme des processus intelligents, en lien avec la fonction cérébrale ou d’autres
processus de la nature (Josephson, 1980 et 2005). La question métaphysique posée par Ulysse
Merou dans La planète des singes (1963) est récurrente: « L’essentiel n’est#il pas, après tout,
que l’esprit s’incarne dans quelque organisme ? » (Boulle 1963, 1998: 330). Cette « énergie
du désespoir » que secrète dorénavant une humanité privée d’avenir échappe au Professeur
Trouvère, à l’instar d’un Capitaine Nemo: il est finalement châtié pour son orgueil
prométhéen, comme tous les savants fous convaincus d’un mal nécessaire au service du bien
(Machinal, 2013 ; Vaquin, 1989).
L’utopie scientifique verse ainsi dans la dystopie sociale. Il semble que le sarcasme
boulléen se déploie peu à peu en un pessimisme paradoxal: tout est au mieux dans le pire des
mondes… Dans Miroitements (1982), le président Blondeau, défenseur de l’énergie solaire
photovoltaïque, lutte contre la nature pour imposer une énergie écologique qui termine par
perturber l’écosystème. Aspirer au bien et produire le mal. Tel est le dilemme de l’homme de
science à l’heure de la postmodernité globalisée car tout humanisme est éradiqué de la surface
des consciences consuméristes. Le rapport à l’argent semble bien contaminer les projets
scientifiques, appelés à prouver leur rentabilité dans un monde effrayé par les dépenses
inconsidérées, comme si tout, l’homme y compris, n’a qu’une valeur marchande.
Les désillusions, quant à l’avenir d’une humanité sans âme, reportent l’espoir sur le règne
animal menacé mais toujours plus humain que les hommes, comme dans La baleine des
Malouines (1983). Au printemps 1982 l’armada britannique est en route pour reconquérir les
îles Malouines occupées par l’Argentine, précipitant ainsi la chute de la junte militaire et
assurant la réélection de Margaret Thatcher. L’état#major demande de torpiller les
déplacements non identifiés, y compris les cétacés qui apparaissent sur les radars comme des
sous#marins. Le roman se présente comme l’antithèse du Moby Dick (1851) d’Herman
Melville. Le capitaine Clark, homme de guerre, témoigne de son humanité en épargnant la vie
d’une baleine bleue et la protégeant des baleines tueuses. Figure d’une présence plus ou
moins divine selon l’équipage, elle se révèle une précieuse alliée au point de se sacrifier en se
précipitant sur les torpilles qui barrent la route au bâtiment.
Enfin, dans Le Professeur Mortimer (1988), un éminent cancérologue, désespéré par les
expériences sur les animaux, se retire sur une île déserte qui rappelle celles du Docteur
Moreau (Wells, 1896) et du Docteur Lerne (Renard, 1908), pour poursuivre ses recherches en
compagnie de sa femme Rosetta, de sa chienne et de quelques assistants. sespéré par la
mort de son fidèle compagnon canin, il prend pour cobaye une assistante qu’il parvient à
guérir du cancer alors que sa propre épouse en cède. Dans un brusque accès de fureur, il
l’assassine puis met le feu à son laboratoire. Le scientifique incarne finalement l’esprit du mal
qui emporte dans sa folie dévastatrice l’espoir d’un monde meilleur, au risque de l’avènement
du Meilleur des mondes (Faye, 1993). Les fictions de la science semblent unanimes quant à la
nuisance de lhybris scientifique car l’homme se divinise, persuadé de pouvoir deviner
l’avenir et l’écrire à sa guise (Haynes, 1994). Quels que soient les combinaisons et
arrangements des possibles, l’utopie mondialisée ne saurait aboutir qu’au terrible choc des
civilisations et à l’effacement des individualités au profit du clonage général (Wegner, 2014).
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