
veillerait à l’équilibre et la l’harmonie dans une assemblée. De plus, il n’est pas l’hôte, ce « grand »
auquel appartient, en principe, le rôle de diriger la conversation.
À cela s’ajoute son manque de discrétion, avec ce rire grossier amplifié par l’hyperbole : « il en rit
jusqu’à éclater ». Excessivement bruyant, il se fait remarquer mais surtout, plus grave encore, il s’est
coupé de son auditoire en se laissant emporter par ses propres paroles, qu’il « trouve plaisantes »,
jusqu’à rire « le premier » de ses « historiettes ». Isolé dans son narcissisme, c’est donc un conteur
maladroit, qui devance les réactions de ses auditeurs en étant d’abord à lui-même son propre public.
La prise de parole
Arrias est bien, pour reprendre le titre de Théophraste, un « grand parleur », défaut annoncé par le
verbe de parole introducteur, « il discourt », et reproduit par la structure même de la longue deuxième
phrase : l’asyndète, absence de liens, qui permet la parataxe, juxtaposition de courtes propositions,
donne l’impression que la parole du personnage a envahi tout l’espace, tel un flux que rien ne peut
arrêter. C’est aussi ce que traduit l’énumération des sujets abordés : « il discourt des mœurs de cette
cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes » Rien ne lui est étranger, du plus général
au plus particulier, jusqu’aux « historiettes », des anecdotes frivoles. Dans ce monologue semblable à
un récit de voyage, La Bruyère souligne à quel point tout est faux, « il s'oriente dans cette région
lointaine comme s'il en était originaire », et le choix du verbe « il récite » en fait une sorte de discours
artificiel, préparé, comme celui d’un acteur. Tout cela est l’exact opposé de la conversation attendue
d’un "honnête homme".
3ème partie : le mensonge (des lignes 8 à 14)
L'inconvenance grossière
Dans cette conversation, un élément perturbateur s’introduit, désigné par l’indéfini, « Quelqu’un », repris
par la périphrase péjorative, « l’interrupteur », qui se place du point de vue d’Arrias. Pourtant, face à
l’assurance de celui-ci, ce convive, lui, se montre discret, presque prudent, faisant preuve de calme
et de retenue, puisqu’il « se hasarde de la contredire », alors que le lexique choisi par La Bruyère insiste
sur le fait que son discours est porteur d’une vérité, martelée par les monosyllabes : il « lui prouve
nettement qu’il dit des choses qui ne sont pas vraies ». La réaction d’Arrias qui « ne se trouble point,
prend feu au contraire contre l’interrupteur », avec la métaphore guerrière qui illustre une violence
excessive, est donc d’autant plus choquante. A-t-il même écouté l’argumentation de son interlocuteur,
suggérée par le verbe « prouve » ? En fait, il n’accepte tout simplement pas que quelqu’un d’autre
que lui puisse se faire entendre.
Le mensonge
Le mensonge de sa riposte est mis en relief par le choix du discours rapporté directement. La litote
qui l’ouvre, « Je n'avance […], je ne raconte rien que je ne sache d'original », bien loin d’atténuer la
certitude du « je », en renforce le ton sec et péremptoire. Il s’agit bien, pour Arrias, de réduire à néant
la contradiction, ce qu’accentue l’ampleur de la phrase suivante. Pour soutenir son mensonge, il
mentionne d’abord un argument d’autorité, renforcé par le luxe de précisions apportées, preuve du
sérieux d’une véritable enquête : « je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour,
revenu à Paris depuis quelques jours » Toujours pour se mettre en valeur et confirmer le mensonge,
tout en se posant en familier de l’ambassadeur, presqu’en confident, la phrase se déploie ensuite
en trois relatives en gradation : « que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a
caché aucune circonstance. » Vantard, loin de la modestie propre à "l'honnête homme", il compte
bien se faire ainsi valoir dans une société où comptent les fréquentations que l’on peut avoir.
4ème partie : la "chute" (de la ligne 14 à la fin)
Le portrait de La Bruyère, soucieux de plaire à ses lecteurs, se termine par une "chute", qui, par le
changement de temps, apporte une conclusion à cette scène. Elle fait sourire, car elle enlève le
masque que portait Arrias, dont le lecteur peut imaginer la honte subie.