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limites. La raison qui représente l’instance émancipatrice par excellence, celle par
laquelle il est possible de transgresser les limites du conditionné, est aussi
paradoxalement celle-là même qui bascule aussitôt dans l’irrationnel lorsque livrée à elle
seule elle se risque au-delà des conditions de l’expérience possible. Dans les chapitres
que Kant consacre à la dialectique de la raison dans les domaines de la connaissance et de
la morale, la détermination critique qu’il assigne à la dialectique est essentiellement
d’ordre négatif ou restrictif, c’est-à-dire ayant pour fonction principale de désavouer les
formes d’un usage abusif de la raison par elle-même.
Tout en se réclamant de l’avancée de Kant sur la reconnaissance d’une dialectique
de la raison, la philosophie postkantienne qui lui a succédé, notamment celle de Hegel
aura tôt fait de constater que la philosophie critique de Kant n’est pas, quant à elle, une
philosophie dialectique. Selon Hegel, même si Kant a le grand mérite d’avoir reconnu la
contradiction immanente de la raison avec elle-même1, le statut de la dialectique est
réduit dans le criticisme kantien à une leçon de rhétorique sur des figures sophistiques de
la raison. Tout comme Aristote a limité le pouvoir de la dialectique à ne jouer qu’un rôle
1 Dans l’Encyclopédie des sciences philosophiques, Hegel mentionne l’apport majeur de
la philosophie kantienne pour la reconnaissance de la signification philosophique des
antithèses (les antinomies comme antagonisme oppositionnel immanent de la raison) pour
la pensée critique. Toutefois, Hegel reproche à la philosophie kantienne de ne connaître
qu’une forme limitée de la dialectique de la raison, pour autant que chez Kant les
antinomies de la raison sont limitées au nombre de quatre selon la Critique de la raison
pure, alors qu’une philosophie véritablement dialectique considère l’importance
constitutive des antithèses au niveau de tous les objets, de toutes les représentations, de
tous les concepts et de toutes les idées. Voir, Enzyklopädie der philosophischen
Wissenschaften I, (Werke 8), Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1986, §48, p.126-128;
Encyclopédie des sciences philosophiques I, (trad. Bernard Bourgeois), Paris, Vrin, 1979,
p.504-506. Mais c’est surtout dans la Science de la logique que Hegel a développé en
détails le point de vue critique qu’il défend à l’égard de Kant et sa limitation de
l’extension des antinomies pour la pensée dialectique. Voir, entre autres, Wissenschaft
der Logik I, (Werke 5), p.216-227. Pour un commentaire sur la critique hégélienne des